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ainsi que l'étendue et la variété de son savoir. Peut-être faut-il attribuer cette abstention aux bons rapports qu'elle avait gardés avec les familles dont il est question au cours de ces Mémoires; en effet, elle ne cessa d'habiter le château de Chambourcy, près de Saint-Germain-en-Laye, où ses parents avaient passé la plus grande partie de leur vie, et elle continua d'y recevoir les mêmes amis. Mais quelle que soit la raison qui a empêché Mme de Clédat d'exécuter la volonté de son père, pour nous, c'est avec la certitude d'obéir au vœu de l'auteur que nous donnons cette édition de Mes Souvenirs.
Nous croyons l'instant favorable : en voyant, depuis quelques années, surgir tant de Mémoires qu'accueille une vogue toujours croissante, n'est-on pas tenté de se demander s'il n'y a point là, comme le penserait Moreau dans son mysticisme, une sorte de prédestination qui pousse historiens et public à rechercher avidement les secrets du passé et, au seuil de ce vingtième siècle, appelé déjà le siècle des lumières, à percer les ombres des siècles précédents?
Cette curiosité du passé, ce besoin de l'inédit, qui augmentent incessamment en France, ne seront pas déçus par la lecture de l'ouvrage que nous venons d'exhumer : l'historien y rencontrera des aperçus nouveaux, propres à éclairer son jugement sur les événements historiques; l'homme de lettres, des détails curieux sur les mœurs, les arts, sur les personnalités et les grandes familles de la Cour; l'indifférent, des anecdotes piquantes, des gauloiseries même, en prose et en vers, assaisonnées du sel de l'époque.
Soucieux de la vérité et tenant avant tout à respecter les textes que nous avions sous les yeux, notre rôle s'est borné à rassembler chronologiquement les diffé-
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rentes parties du récit, à fondre ensemble les Souvenirs politiques et les Souvenirs intimes, et, pour plus de clarté, à les diviser en chapitres, méthode suivie, du reste, par notre auteur dans son volume de Souvenirs intimes.
Nous affirmons que non seulement nous avons scrupuleusement rapporté les faits tels qu'il les a racontés, mais aussi que les phrases sont bien les siennes. Loin d'avoir rien ajouté, il nous a fallu, à certains endroits, procéder, au contraire, à des coupures indispensables; les passages trop délicats ou trop personnels que nous avons dû supprimer n'étaient d'ailleurs pas destinés à la publicité.
Et maintenant que notre tâche est terminée, nous nous réjouissons d'avoir pu pénétrer dans les arcanes de ce dixhuitième siècle, mine inépuisable qui, malgré les découvertes de chaque jour, réserve encore tant de surprises aux chercheurs.
Nous nous réjouissons surtout d'avoir remis en lumière le nom trop oublié de l'un de nos plus éminents compatriotes, ce nom que, pendant tant d'années, il a honoré par la droiture de son caractère, par ses hautes capacités et par la dignité de sa vie.
Né à SainWFlorentin le 20 décembre 1717, il est mort à Chambourcy le 29 juin 1803, et non sur l'échafaud, le 27 mars 1794, comme le rapportent, à tort, les Siècles littéraires.
Au physique, il était plutôt petit de taille — « Madame Adélaïde m9 a plaisanté sur ma petite taille , » dit-il dans son Journal — et avait une robuste constitution, qui lui permit de vivre jusqu'à quatre-vingt-trois ans, quoiqu'il eût eu à supporter, pendant plusieurs années, une maladie nerveuse assez grave.
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Au moral, on le jugera par le portrait (i) qu'il traça de lui-même, en décembre 1766, — il avait alors quaranteneuf ans, — sur la demande de Mlle O'Neill, sa fiancée. En voici quelques extraits, propres à le bien faire connaître :
«... Tranquille, froid, timide, inattentif, plus sensible « au plaisir de plaire qu'à la gloire de séduire, troppares- « seux pour l'ambition, trop simple pour l'intrigue, diffi- « cilement remué par une foule de petits intérêts ou de « petites passions qui sont les grandes affaires de la soft ciété, j'aimai de bonne heure le repos, l'aisance, la « liberté, l'étude.
« Content de moi sans orgueil et sans recherche, pa- « raissant content des autres sans flatterie et sans préten- « tion, je méritai leur estime par ma droiture, quelquefois « leur amitié par ma candeur; mais ceux qui veulent des « protégés qui leur fassent cortège, ou des partisans qui « les secondent, m'ont trouvé trop fier pour le premier « rôle, trop imbécile pour le second...
« J'avouerai qu'il y a des temps où je suis de la plus « grande bêtise. Il me faut, pour m'animer, quelque belle « idée que j'aie pris plaisir à digérer, ou quelque grand « sentiment dont mon cœur soit touché et qu'il aime à « peindre. Je n'ai ni le talent des réponses vives ni l'agré- « ment des saillies ; je crois que je converse mal lorsque « mon esprit est obligé de faire tous les frais du dialogue, « et que mon âme n'y est pour rien. La gaieté m'est assez « naturelle, mais ce que je dis est plutôt naïf que fin, et « plaît beaucoup plus par la vérité du fond que par la « tournure des formes. Je ne rends bien que ce qui m'a « frappé, et je dois être fort ennuyeux lorsque rien ne « fixe mon attention ou ne remue ma sensibilité. Ceux
(1) Manuscrit de 24 pages, intitulé : Mon portrait au mois de décembre 1766. — N° 78 du Catalogue des ouvrages de Moreau.
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a avec qui mon cœur est à son aise ont pu me trouver « aimable ; mais comme il ne Test pas avec tout le monde, « bien des gens ont dû me trouver nigaud, et les uns et « les autres ont eu raison...
« La même curiosité qui m'a fait errer parmi les hommes , « m'a également égaré parmi les différentes sphères de « toutes les sciences et de tous les arts. J'ai voulu tout « connaître, j'ai tout effleuré, j'ai tout goûté ; à l'exception « de la morale et du droit public, dont j'ai fait, par goût, « une étude particulière, je n'ai rien approfondi. Je ne « suis pas un génie ; ainsi, un attrait invincible ne m'a « fixé nulle part, mais, si je n'ai rien créé, il n'y a rien « que je n'aie voulu imiter; j'ai eu la graine de tout, « peut-être n'ai-je eu le fruit de rien, du moins j'ai « amusé cette curiosité vaste que rien ne pouvait satis- « faire ni arrêter, et si, en parcourant les vastes pays des « connaissances humaines, je n'ai jamais fait de grands « établissements, j'ai eu aussi l'avantage de n'être étran- « ger nulle part...
« Personne ne s'est peut-être jamais fait de l'amour « une idée plus pure et plus sublime que moi. Son feu « me paraissait une émanation même de la divinité et son « plus bel ouvrage. Je disais : Dieu a mis le mouvement « dans la matière, et l'univers est sorti du chaos; il a mis « l'amour dans nos cœurs, et la société, qu'il a voulu rendre « heureuse, a connu le bonheur et les plaisirs. Et comment « serait-il un mal? Il est plus ancien dans le monde que « la première désobéissance. Il fut la première destina- « tion de l'être raisonnable. Il en jouissait, innocent, « et il avait connu ses transports avant que d'être « averti par l'aiguillon de la douleur ou subjugué par la « volupté.
« Le dirai-je? cette idée me paraissait justifiée par la
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« manière dont cette passion entre dans mon cœur, et « par les effets qu'elle y produit. Elle n'y pénètre point « comme la foudre, qui perce dans les endroits qu'elle « ravage, mais comme une flamme douce et vive, qui a s'étend par degrés, s'empare peu à peu de toutes nos « facultés, épure et vivifie tout ce qu'elle embrase. Je « croyais d'abord sentir l'amitié : c'était plutôt un senti- « ment tendre qu'un mouvement impétueux. Ce n'était « point cette effervescence terrible qui devient fureur par « l'obstacle qui lui est opposé, mais qui ne peut plus que « décroître dès qu'il est renversé; c'était d'abord cette « timide et délicieuse inquiétude d'une âme qui cherche « le bonheur auquel la nature l'a destinée : averti par la « présence de l'objet dont ce bonheur devait être l'ou- « vrage, mon cœur se troublait à sa vue, et ce trouble, « né du mélange confus d'une foule de sensations, où je « ne distinguais d'abord que le respect et le désir de plaire, « était le premier hommage que je rendais à ma divinité. « De ce moment, sans cesse occupé d'elle, je ne respirais, « je ne parlais, je n'agissais que pour mériter son atten « tion. Chaque jour me découvrait dans sa personne de « nouveaux charmes; dans son âme, de nouvelles perfec- « tions; un seul de ses regards portait la joie et la vie « dans mon cœur; un autre y portait la mort et la douleur. « Le désir d'être aimé devenait insensiblement si puis- « sant qu'il semblait absorber toute mon âme, et qu'il « ne lui permettait pas même d'apercevoir en elle d'autres « désirs. Je sentais bien vivement alors que l'amour élève « l'âme, et lui communique cet enthousiasme sublime qui « produit les grandes actions : guerrier, j'aurais voulu « être Roland ou Renaud ; poète, j'aurais souhaité d'être « Virgile ou Anacréon. Je ne voulais, du moins, pré- « senter à l'objet de ma tendresse qu'une âme grande
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« et des qualités dignes, s'il eût été possible, de son admi- « ration... ■
Dans un article nécrologique que lui consacre le Journal des Débat* (1), numéro du dimanche 25 septembre 1803, et qu'il faudrait citer en entier, tant il est le reflet fidèle de ce que fut Moreau, l'auteur lui rendant un juste hommage s'exprime ainsi :
«... Peu d'hommes de lettres ont fourni une carrière « plus laborieuse et en même temps plus utile; peu ont « écrit sur plus d'objets avec plus de solidité et d'élé- « gance. Il sut allier à la fois les fleurs de la littérature « aux épines de la jurisprudence, et passer successive- « ment des amusements de l'esprit aux plus graves dis- « eussions du droit politique...
« Combien il savait de loin prévoir les orages, et com- « bien le zèle qu'il montrait alors contre les novateurs « venait en lui, non de l'intérêt personnel, mais de l'in- « térêt public; non de l'esprit de parti, mais de l'amour « de son pays...
« Certes, c'est une chose assez honorable pour lui, que « de voir un simple particulier opposer noblement la « liberté de ses leçons aux flatteries des courtisans, et « la sévérité de ses principes à ce torrent de corruption « qui commençait, dès lors, à déborder de toutes parts, « et devait bientôt engloutir à la fois et les flatteurs et les « flattés...
« Choisi par le gouvernement, lorsque le projet de con- « voquer les États-généraux fut conçu, pour lui présenter « le tableau de tous ceux qui avaient eu lieu dans les dif- « férentes époques de la monarchie, il s'occupa de ce
(1) Cet article du Journal des Débats a été reproduit, à la même date, par le Spectateur français.
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<c soin en remettant, chaque semaine, au garde des sceaux « Lamoignon, le résultat de son travail qui, préparé « dans le principe pour le Conseil d'État, devint bientôt « un ouvrage volumineux qu'on jugea digne de livrer au « public, en lui donnant une nouvelle forme, et il parut « sous le titre d'Exposition et défense de notre constitution « monarchique française.
« L'auteur y développe les moyens de rendre utiles ces « assemblées, et d'éviter les maux qu'elles avaient trop « souvent produits ; et, suivant son usage, il y mêle des « leçons non moins utiles à ceux qui commandent qu'à « ceux qui obéissent. Il y nomme le despotisme « le pou- « voir qui réunit la force et l'autorité, soit sur une seule tête, « soit sur plusieurs. Autorité sans force, voilà le roi; force « sans autorité, voilà le peuple ». Enfin, il y prouve partout « que le premier ne peut être véritablement puissant, et « le second véritablement libre, que par l'amour des lois. . .
« M. Moreau ne fut pas moins recommandable par ses « qualités personnelles que par sa plume et son savoir. « Sa moralité répondit toujours à celle de ses ouvrages, « et il eût rougi de démentir par sa conduite ces principes « d'ordre et d'équité qu'il défendait par ses écrits. Ami « de la paix domestique comme il l'était de la paix police tique, sa vie privée était douce et facile...; enfin, mort « plein de jours et de travaux, il laisse un nom qui, cher « à ses contemporains, doit encore passer avec honneur « à la postérité. »
Moreau fut marié deux fois. Le 27 septembre 1759, il avait épousé, en premières noces, par inclination, Henriette-Marguerite de Coulange, morte un an après; elle était petite-fille de la comtesse de Polastron : de là, sa parenté avec la duchesse Jules de Polignac, née Polastron.
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Ce n'est que sept années plus tard, en 1767, qu'il s'unit, en secondes noces, à Marie-Louise O'Xeill, dont il eut trois enfants : une fille et un fils, morts en bas âge, et enfin Pauline, qui, en 1792, épousa le baron de Clédat.
Nous ne pouvons mieux faire connaître sa seconde femme qu'en reproduisant les passages suivants, extraits de l'hommage funèbre rendu à sa mémoire par M. Delacroix, auteur du Spectateur français :
« Peu importe à ceux qui sont vivement affligés de « la perte qu'ils viennent de faire dans la personne de « Madame Moreau (1), qui vient de succomber sous le « poids de quatre-vingt-cinq années, de savoir qu'elle fût « issue d'une des familles royales d'Irlande; qu'elle ait « reçu le jour en France, parce qu'une vénérable aïeule « y est venue chercher une terre hospitalière à la suite « du roi Jacques; que cet enfant du malheur ait attiré, « par la noble cause de son infortune, l'intérêt de plusieurs « princesses, qui ont manifesté le désir de la voir figurer « à la cour de Portugal sous un beau titre, et qu'elle préce férât, à toutes les grandeurs du monde, le bonheur « d'adoucir, par sa présence, les infirmités d'une tendre « mère.
« Ces détails, qui n'ont de prix qu'aux yeux d'une va- « nité frivole, n'ajouteraient rien à ce qui constituait le « mérite éminent de Madame Moreau, qui fut toujours, « dans le cours de sa longue carrière, un modèle de la « plus rare sagesse...
a Les savants, que la célébrité attirait dans la société « de son mari, admiraient la puissance de sa raison et la « force de son jugement lorsqu'on agitait des questions « politiques ou religieuses. %Ce fut surtout à l'époque de
(1) Mme Moreau mourut le 21 janvier 1820.
xxx CATALOGUE
« notre Révolution qu'elle déploya un grand caractère, « et montra toute la fermeté d'une âme confiante dans les « décrets de la Providence : elle fut, tout à la fois, l'égide « de sa fille et d'un mari octogénaire. Les plus grands « sacrifices ne lui coûtèrent rien pour sauver ces deux « objets de son affection et de sa sollicitude. ..
« Puisse cet hommage, que l'auteur du Spectateur fran- « çais se plaît à rendre aune dame vénérable qui l'honora « de son affection, qui l'édifia par la pureté de sa morale, <c par la simplicité de ses mœurs, par la noblesse de ses « actions, ne pas paraître trop faible à ceux qui furent à ce même, comme lui, d'apprécier son beau caractère, et « qui en conserveront longtemps le souvenir ! »
Pour obéir à la demande d'un certain nombre de lettrés,, qui recherchent dans les bibliothèques publiques ou privées les œuvres de Moreau, nous donnerons ici le catalogue de ses ouvrages dressé par lui-même. Ainsi sera confirmé ce que nous disions dans notre préface du profond savoir de notre auteur, de sa puissance de travail et de la part considérable qu'il a prise aux affaires publiques.