NOTICE SUR MOREAU. XV
2° Les Confessions d'un patriote du vieux temps, ou Testament littéraire, contenant le Catalogue raisonné et anecdotique de ses ouvrages;
3° Un volume de Souvenirs et de Chansons;
4° Son Journal;
5° Une série de feuillets détachés formant la suite et la fin de Mes Souvenirs (1).
Les deux volumes concernant la politique sont de 1774; ils n'ont trait qu'au règne de Louis XV. Nous avons eu la bonne fortune de découvrir, sur un feuillet détaché, leur histoire écrite par l'auteur. Elle a le plus grand intérêt, en ce qu'elle montre la conscience qu'il apportait dans ses récits et l'importance qu'il attachait à ses Mémoires ; à ce double titre, elle mérite d'être reproduite :
« Pendant la dernière maladie du roi Louis XV, j'étais « à Vilie-d'Avray, las des affaires et bien résolu d'obtenir « enfin ma retraite. Je me mis à faire une histoire exacte « et sincère de tous les événements auxquels je pouvais « avoir eu quelque part, depuis que j'avais été appelé, par « mes ouvrages mêmes, aux services que le gouvernement « attendait de moi.
« J'intitulai cet ouvrage Mes Souvenirs, et je désire très
(1) M. Moreau-Dufourneau m'a déclaré avoir eu en sa possession d'autres manuscrits qui ont été égarés ou dérobés. Je fais ici, tant en son nom qu'au mien, les plus expresses réserves sur tout ce qui pourrait paraître en dehors de cette publication, comme Mémoires ou Souvenirs de Moreau, sans préjudice des suites judiciaires sur lesquelles nous aurions à aviser; en cela, je cherche à faire respecter et à compléter le désir de l'auteur. Dans un écrit intitulé Acquit de ma conscience, il dit, en parlant des deux volumes de ses Souvenirs politiques : t II en existe une autre copie qui ne me reviendra jamais, t car je la prêtai autrefois à une personne qui a pour jamais quitté la « France et qui, vraisemblablement, ne vit plus. Mais cette copie, si t quelque libraire étranger s'avisait de la faire imprimer, j'avertis que je « désavoue tout ce qui ne se trouverait pas conforme au manuscrit que je « conserve avec soin. »
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« vivement qu'il soit imprimé après moi. pour servir de « réponse à toutes les calomnies par lesquelles mes enne- « mis, les Philosophes, ont cherché à flétrir ma con- « duite.
« Cet important manuscrit, qui contient l'histoire d'un « règne commencé en 1715 et fini en 1774, a été lu, « examiné et approuvé par tous ceux de mes contempo- « rains qui ont été témoins des faits que je rapporte, mais « n'ont pas été* comme moi, à portée d'en pénétrer les « causes et d'en détailler toutes les circonstances. Je les « ai voulu avoir tous pour garants de la fidélité de mes « récits. J'ai donc fait lire mon ouvrage à tous les mi- « nistres qui, sous le dernier règne, ont eu part au gou- « vernement; et, à force d'être lu, mon manuscrit s'est « tellement usé, qu'il me paraît essentiel d'en faire une « nouvelle copie. M. de Maurepas est le dernier qui l'ait « lu; mais, avant lui, princes, princesses, et généralement « tout ce qui composait la Cour, a voulu le lire et m'en a « garanti la vérité. Tous les témoignages ont été unice formes, et la seule personne à qui il m'a été impossible « de faire lire cette histoire, a été notre malheureuse Reine. « Hélas! on ne verra que trop, dans cet ouvrage même, « les motifs qu'a eus le parti Choiseul de lui dérober la « connaissance de tout ce que j'avais alors osé tenter pour « la sauver.
« Je recommande donc très expressément qu'on laisse « subsister les restes de la première feuille, sur laquelle le « ministre Bertin, mon ami, avait écrit son certificat, qu'il « a rendu plus énergique que tous les autres.
« Il était resté mon ami intime, et je ne lui ai jamais
« rien caché. On verra même, dans mes Souvenirs, tous
« les services qu'il me rendit contre les attaques que
. a m'avaient livrées les Choiseul. M. Bertin, en me ren-
NOTICE SUR MOREAU. xvn
« voyant mon manuscrit, trouva plaisant de mettre au- « dessous de son titre une ligne que voici : ou les aventures « du prêtre normand. « // faut, me manda-t-il par un billet, « que vous soyiez le plus maladroit des prêtres normands pour <r n'avoir pas fait la plus haute fortune. » Ce pourquoi, je le « lui expliquai moi-même. « C'est, lui dis-je, que tous ces « gens-là, auxquels j'ai eu affaire, ne voulaient que des âmes « damnées; or, je n'ai jamais voulu l'être de personne, pas « même de vous. Mais je vous dois une justice : dans tous les « temps, vous avez su vous en passer. »
Le testament littéraire donne la genèse des ouvrages de Moreau, avec les explications et les anecdotes qui s'y rapportent. Il comprend 64 grandes pages.
Le volume de Souvenirs et de Chansons, manuscrit relié en veau, et son Journal , écrit sur des feuilles volantes, sont tous deux fort curieux par la quantité de détails inédits sur les familles, les personnages et les événements du jour. Le premier était destiné par lui à sa fille, Mme de Clédat.
Nous avons malheureusement à déplorer d'assez grandes lacunes dans) le Journal. En 1793, quand Moreau fut incarcéré à la prison des Recollets, à Versailles, Mme Moreau, en une heure d'affolement, jeta au feu une partie de ses manuscrits : plusieurs années du Journal disparurent ainsi.
Les feuillets détachés formant la suite et la fin de Mes Souvenirs (1) comprennent le règne de Louis XVI et la .Révolution. Venantau lendemain de la Terreur, après des
(1) Nous avons entre les mains, en double exemplaire, un autre manuscrit de 46 grandes pages, intitulé : Seconde partie de mes Souvenirs. Ce n'est qu'un plaidoyer, pro domo sua, divisé en trois articles : 1° Défense de ma doctrine ; 2° Justification de ma conduite ; 3° Irréprochabilité de ma fortune. — N° 61 du Catalogue des ouvrages de Moreau.
xvin NOTICE SUR MOREAU.
secousses comme on n'en avait jamais traversé, cette seconde partie a été écrite à un point de vue mystique et religieux, tout différent de celui de la première. Il est facile de s'en apercevoir au ton dont Fauteur raconte, à sa façon nouvelle de traiter les personnages ; quelquefois apparaissent des tableaux d'une vivacité qu'on n'est pas habitué à rencontrer sous sa plume : il ne faut pas oublier qu'ils ont été tracés pour sa fille seule, avec prière d'en disposer comme bon lui semblerait.
Moreau souhaitait que ses Mémoires fussent publiés — il le déclare en maints endroits — et il gardait soigneusement tout ce qui pouvait en certifier l'authenticité : « Toutes les pièces comprises dans cette liasse, écrit-il, « sont toutes nulles et inutiles; il n'en peut résulter au- « jourd'hui ni un droit ni une obligation, de quelque na- « ture que ce soit : elles sont toutes, en effet, émanées « d'une autorité proscrite. Ce sont ou des arrêts du « Conseil, ou des ordres de Louis XV et de notre der- « nier ci-devant Roi, tous antérieurs à la Révolution, « puisque la dernière de ces pièces a précédé l'Assemblée « de 1789.
« J'ai dû cependant les conserver pour plusieurs raisons . « que je vais détailler ici :
« 1° Parce que je n'ai pas cru qu'il convînt ni à mon « âge, ni encore moins à mon caractère et au titre d'his- « toriographe de France, que j'ai si longtemps porté, ni « enfin aux invariables principes qui ont rendu ma con. « duite irréprochable, de supprimer aucun des monuments « qui peuvent servir à l'histoire de ma vie.
« 2° Parce qu'une grande partie de ces pièces servent de preuve « aux faits que j'ai avancés dans les mémoires intitulés Mes a Souvenirs, q ui9 composés avant la mort de Louis XV, entre-
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« ront quelque jour dans les matériaux de son histoire. Ils serin viront également de preuve à la seconde partie de Mes Sou- « venirs, dans laquelle, si Dieu me prête vie, je placerai ce qui « s'est passé en France jusqu'à la Révolution qui a proscrit la « royauté.
o 3° Parce que ces Mémoires, et dans Tune et dans « l'autre époque, prouveront avec évidence que, sous l'an- « cien comme sous le nouveau régime, je n'ai jamais eu « rien à cacher, et que, partant toujours des mêmes prince cipes, je me suis fait un devoir de conscience d'obéir • fidèlement et exactement aux autorités auxquelles « Tordre de Dieu m'a soumis.
« 4# Parce qu'enfin toutes ces pièces prouveront que la « modique fortune que la Providence m'avait accordée et « qu'elle m'a ensuite ôtée, loin d'être le prix de la faveur « des princes ou d'une flatterie servile, n'a été qu'un salaire « du courage que j'ai eu de leur annoncer leurs malheurs, « et de leur montrer de loin l'abîme où ils sont tombés.
(f J'ajouterai que comme les principes d'un sage gou- « vernement sont les mêmes dans toutes les constitutions « politiques, il sera peut-être un jour utile à la république « de consulter quelques-uns des établissements formés « sous les rois, ne fût-ce que pour parvenir à faire mieux « qu'eux, ce qui est le moyen le plus sûr de les faire ou- « blier... (i).
« Non seulement je crois que mes Mémoires peuvent « être imprimés après moi, mais encore je déclare que si « Dieu m'accordait un petit nombre d'années, je les pu- « blierais moi-même. C'est pour cela que j'y ai joint, dans « ma bibliothèque, un grand nombre de pièces qui doivent « servir de preuves aux faits que j'y ai recueillis.
(1) Feuillet détaché qui recouvrait une liasse de papiers.
xx NOTICE SUR MOREAU.
« Tels sont, par exemple, les mémoires que M. le Dau- « phin, père de Louis XVI, me fit faire à Fontainebleau, « pendant le voyage de 1764, et par lesquels je fus assez « heureux pour l'empêcher de se prêter, dans l'affaire de « la pairie, à une intrigue qui l'eût brouillé avec le « Roi.
« Telles sont encore les lettres qui expliquent par « quelle intrigue on parvint, en 1765, à m'éloigner de « Fontainebleau, et quel fut le personnage qui, aussi zélé « que moi pour la monarchie, qu'il a depuis si noblement « et si utilement servie, eut alors la faiblesse et me fit « l'honneur de me craindre.
« Telle est enfin une collection de toutes les pièces « que j'avais recueillies pour instruire le Conseil dans cette « fameuse affaire de la pairie de France, qui divisa cette « Cour suprême, alors l'unique corps législatif du gou- « vernement. Pour m'ètre tenu à une distance égale de « tout ce qui était faction et parti, je courus risque de me « perdre et fus pourtant sauvé par ma droiture et ma « bonne foi... (1). »
Nous voyons encore combien il tenait à la publication de ses Souvenirs, par cette lettre qu'il adresse à Mme de Clédat, à Uzerches, où étaient situées les propriétés de son mari :
Chambourcy, 5 octobre 1795.
« Ma chère fille,
«... Je t'aurais déjà mise au fait d'une foule d'occupa- « tions pour lesquelles ma caducité (il avait soixante-dix- « huit ans) a besoin de toi; en voici une, par exemple,
(1) Catalogue raisonné et anecdotique des ouvrages de Moreau : N° 39, Mes Souvenirs.
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« que je te destine depuis loz^riezips. Je veux te f aire lire « tout ce que j'ai éen: sur Ttistoire du dix-huitit-me siècle ; « mes Souvenirs, sous le rir^ne de Louis XV. n'ont pour c objet que ta pohii que et le gouvernement : mais, sous € d'antres rapports, combien l'histoire des deux derniers € règnes peut fournir d'anecdotes piquantes et de traits
■ singuliers! Je suis aveugle et ne peux plus écrire* je c puis encore dicter; mais ce que je dicterais «je m'en c suis aperçu par ton style ne vaudrait pas ce que tu
■ composerais. Je ne veux donc pas même te dicter: mais
■ je veux passer le peu d'années qui me restent à te conter « à toi-même, et tout ce que j'ai dit. et tout ce que j'ai fait
■ en ma vie dans tous les genres. De tout cela, et en c recueillant quelque jour mes papiers, tu ferais encore
■ et des mémoires curieux et de belles leçons de morale. « Tu auras dans ta vie tout le temps d'arranger cela. Ce « n'est qu'après la mort de M. Pascal que Mme Dupêrier « fit sa vie. Je n'ai garde de me comparer à ce grand « homme, et si je suis quelque chose, je ne veux lVtre « que pour toi; mais tu me ferais bien ta cour si, dans « cette solitude à laquelle je me condamne aujourd'hui, « tu pouvais me faire lire quelques échantillons de tes « essais... » >:
Pour quel motif Mme de Clédat ne s'est-elle pas rendue à cette injonction si claire? Nous l'ignorons : ce n'est ni le temps, ni les moyens intellectuels qui lui ont fait défaut. Elle avait une si grande facilité de travail que, dépassant le cercle où est en général restreint renseignement des jeunes filles, elle ne se contenta pas de connaître les langues vivantes, elle apprit aussi les langues anciennes, et aborda même l'étude de la logique et do la théologie : tous ceux qui Font approchée pendant m longue carrière ont pu apprécier le charme de son esprit