CHAPITRE X
Tentatives matrimoniales : Mlle Giot des Fontaines, Mlle de Lenfant, Mlle de Boulainvilliers. — Mme de Boulanmlliers élevée dans la maison d'Orléans. — Milon, évêque de Valence. — Le concile d'Embrun. — Incartade de la duchesse d'Orléans. — Mon mariage avec Mlle O'Neill. — Origine de la famille O'Neill. — Les O'Neill à la main sanglante. — Anecdotes irlandaises. — Marie-Thérèse O'Lavery. — Sa précoce discrétion. — Séjour à Verderonne, chez la comtesse d'Andlau. — M. Bouquet avocat, puis abbé. — Offres de M. de la Vauguyon. — Traité de la Justice. — Les deux râteliers de M. de*Choiseul. — L'archevêque de Cambrai et la comtesse de Gramont me chantent pouille. — Traité de la Fermeté.
Mon changement de vie me fit faire quelques réflexions sur l'abandon et la tristesse qui attendent un vieux garçon vers la fin de ses jours. J'avais trop regretté ma première femme pour avoir songé à en prendre une autre ; mes amis et mes sociétés me détournaient même, autant qu'ils le pouvaient, de toute idée d'un second mariage. Cependant, dans l'espèce de retraite que je voulus essayer alors, je me trouvai trop abandonné à mes domestiques, et je sentis combien j'aurais besoin, dans ma vieillesse, d'une compagne qui fût la maîtresse de ma maison. J'en parlai à Mme d'Andlau, la plus tendre des amies qui me soient restées. Cousine germaine de ma première femme, elle avait toujours eu, depuis sa mort, toute ma confiance; je m'étais dissipé avec les autres, j'avais réfléchi avec elle. Elle n'avait jamais eu en vue que mon
bonheur, et m'avait môme quelquefois conseillé un second établissement. Plusieurs partis s'étaient présentés; il n'avait tenu qu'à moi de rencontrer du bien, des agréments; mon cœur, plein de mes premiers sentiments, avait sans cesse repoussé cette idée et à chaque objet qui s'offrait, s'était dit très douloureusement : « Ce n'est point elle encore. »
Une de mes aventures qui m'a été le plus pénible et qui m'a le plus coûté dans ma vie, est la suivante : une demoiselle Giot des Fontaines, nièce de l'abbé de ce nom et fille d'un conseiller au parlement de Rouen, avait été la confidente de Mlle de Coulange, ou plutôt une espèce de chaperon que celle-ci avait choisi pendant que je lui faisais la cour. Elle était beaucoup plus âgée qu'elle et ne paraissait pas jeune, mais avait prodigieusement d'esprit; ses yeux en pétillaient, et, sans excepter Mme de Sévigné, je n'ai jamais connu de style épistolaire plus agréable que le sien.
Elle vint à Paris, au commencement de l'année 1761, pour un procès de la défense duquel j'avais cru devoir me charger par amitié. Ne s'imagina-t-elle pas qu'elle pourrait tenir la place de ma femme dans la maison 1 Hélas 1 dans l'état où j'étais, que serait-il arrivé si elle s'y fût mieux prise ! Tout franc, attendu son âge et la nécessité où j'étais d'avoir quelqu'un à la tête de mon ménage, elle m'offre de s'en occuper. J'y consens. Il faut convenir que la pauvre fille conduisit très bien mon intérieur : elle recevait à merveille mes amis ; mais je ne tardai pas à m'apereevoir que tout ce qu'elle craignait le plus, c'étaient les dîners et surtout les soupers que je faisais ailleurs; bientôt même, j'eus d'autres preuves de sa jalousie. Elle s'était sans doute prise d'amour pour moi, car elle se mit dans l'esprit de me consoler de la mort de ma femme