‹ Mes souvenirsChapitre 1 sur 7 · PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCVllI · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCVllI

Nos Amitiés Politiques avant l'abandon de la Revanche

M. Thiers, jeté hors du pouvoir le 24 mai,* était sans asile le 2 5. Il avait accepté une hospitalité provisoire chez un parent, le général Charlemagne, boulevard Haussmann, puis loué un hôtel, faubourg Saint-Honoré, où il devait demeurer, jusqu'à ce que le sien fût terminé.

Sa chute lui était profitable de certaine façon. Moins d'ambitieux Tentouraient. Lui qui aimait à causer pouvait le faire plus à Taise, <( ses mots, disait-il, n'étant plus affaire d'état ». Les gens très riches et les hommes au pouvoir ne voient jamais les choses au plan réel, leur perspective étant toujours encombrée par les arrivistes et les snobs. « Chaque soir, les réunions chez Tex-président, aimait à répéter Saint-Hilaire, sont à la fois plus nombreuses et plus éclaircies. »

Dans la défaite, il est bon d'épauler son courage au courage et de fuir comme peste ces éter-

nels utilitaires, qui, pour masquer leur désîr d'aller au vainqueur, déclarent que tout est irrémédiablement perdu , archi-perdu!

La haute et vieille amitié qu'Adam éprouvait pour M. Thiers avait subi plus d'une atteinte durant le règne présidentiel du a: pelit bourgeois », mais sa chute lui ramenait mon mari presque sans réserve. Ils avaient maintenant les mêmes ennemis, et, croyait Adam, devaient avoir les mêmes amis. C'est pourquoi le nom de Gambetla revenait souvent dans leurs conversations. Adam poursuivait donc avec téna- *cité son projet d'union complète entre les deux chefs d'opposition.

Un soir, Adam revint du boulevard Haussmann en me racontant un propos entendu chez M. Thiers et tenu, affirmait-on, par le prince impérial.

(( Si Thiers l'avait emporté, je serais monté à cheval, tout était prêt, les généraux enrôlés. Thiers triomphant, l'Empire était fait. »

Les impérialistes croient qu'avec le maréchal ils mettront plus de temps à rétablir l'Empire, mais qu'ils le rétabliront. Ils s'appuient sur le serment qu'aurait fait autrefois le maréchal de Mac-Mahon à Napoléon III en ces termes :

(( Sire, si vous ou votre dynastie avez jamais besoin de moi, vous me trouverez toujours. »

Comme on répétait pour la vingtième fois cette histoire de demi-serment dans les couloirs

de rAssemblée devant Adam, Raoul Duval, qui se trouvait là, repartit :

« Napoléon III n'avait pas confiance en Mac- Mahon. Il disait de lui : a C'est un égoïste, il ne (( donnera jamais ce qu'il pourra garder pour « lui-même. »

On rit beaucoup d'une aventure arrivée à M. Beulé, qui décidément prête au ridicule.

L'un de ces malins, en chemin de fer, voyant un voyageur lire les Débats, il lie conversation avec lui jusqu'à la confidence :

(( L'Empire seul est à craindre, lui dit-il. Pour combler les vides qui se feront dans la majorité, quand M. de Broglie, qui y est résolu, combattra les bonapartistes, nous chercherons un point d'appui dans le cenlre gauche. »

Or, qui élait le lecteur des Débals?

L'aide de camp du prince Napoléon I

Voilà aussi M. Beulé forcé d'endosser la responsabilité d'une circulaire qui continue à être le thème de toutes les conversations et de nos indignations.

M. Pascal, au nom du ministre de l'Intérieur, a envoyé à tous les fonctionnaires une circulaire dans laquelle il les convie à voir fréquemment les gens d'importance et à leur dire que les récompenses du gouvernement ne feront jamais défaut à ceux qui le soutiennent.

Indiquez-nous les journaux conservateurs, ou susceptibles de le devenir, quelle que soit d'ailleurs leur nuance, ajoute la circulaire Pascal, sachez leur situation

et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de Tadministralion.

Ahl celte circulaire Pascal, quelle fortune entre nos mains I quel bruit, quel scandale elle provoque !

Les orléanistes et le centre gauche, à qui le ministère a fait large part dans la distribution des places, se sentent atteints et blessés par le rôle que le ministère de Tlntérieur veut faire jouer aux fonctionnaires.

Gambetta nous a dit qu'il interpellerait à ce propos.

Nous sommes inquiets, lui de Ranc, nous de Rochefort. Un article du Pays du 3 juin a donné le signal d'une nouvelle excitation contre eux :

Il y a, disait le Pays, à Tlieure qu'il est, deux hommes sur lesquels se portent l'attention et le mépris des honnêtes gens, nous voulons parler de Ranc l'assassin et du marquis de Rochefort Luçay.

L'article entier est d'une extrême violence. Il y est question des craintes de Ranc qui n'a pas encore osé paraître à l'Assemblée, et il se termine ainsi :

La terre de France, rendue enfin aux honnêtes gens, refuse de porter les misérables qui se sont fait un piédestal de sa ruine. La grande blessée ordonne leur exil.

Dans une discussion entre Duclerc et Gambetta à l'un de nos retours de Versailles, Duclerc, sans cesser d'être amical avec Gambetta,

lui reproche d'avoir une responsabilité grave dans tout ce qui se passe.

<( C'est pour voir Ranc élu à Lyon que vous avez obligé des hommes comme Adam à sacrifier M. de Rémusat. C'a été le grand coup de pioche décisif donné dans le piédestal branlant de Thiers. Ranc avait fait partie de la Commune. Je suis certain, et Adam ne pourra me démentir, que si Rochefort avait participé à la Commune il ne l'aurait jamais défendu comme il l'a défendu, convenez-en, Adam.

— C'est vrai, » dit Adam.

Gambetia répond avec sa rondeur habituelle :

(( La candidature Barodet est une faute, je le reconnais. Mais maintenant il s'agit d'arracher Ranc au couperet de nos adversaires. »

Le soir, nous sommes chez Victor Hugo et l'on y parle avec inquiétude de Tarlicle du Pays :

« Ces gens-la, dit le grand poète en désignant ceux qui ont fait le coup d'état du 24 mai, sont à leur façon des révolutionnaires, et je ne serais pas étonné s'ils en arrivaient à une sorte de terreur. »

Louis Blanc nous dit que Michelet a la préoccupation de lui survivre, qu'il jalouse son Histoire de la Révolution et l'attaquera quand il ne pourra plus répondre.

« Vous nous enterrerez tous, » répond Victor Hugo qui est en verve et que nous laissons eau-

ser à sa guise sans Tînterrompre. Il nous parle» à propos du duc de Broglie actuel, pour lequel il est superbement dédaigneux, du duc Victor de Broglie et de son ami Ximenès Doudan :

« Des intelligences hautes, <iéistes résolus comme moi, grands caractères dont Tamitiéfut un bel exemple, Tun prince, l'autre petit répétiteur à Henri IV. »

(( Je dis avec eux, ajoute Victor Hugo : « Il faut être accessible au sentiment religieux, mais il faut le soumettre à son esprit. »

Victor Hugo nous analyse les hommes du 24 mai avec sa merveilleuse imagination. Il les met en scène, les fait parler, agir, comme les personnages d*un drame qu'il ébauche à mesure.

Mac-Mahon est le héros entêté, insuffisant, ahuri, qui tantôt parade mal à propos, tantôt banalise des situations exceptionnelles.

Et quant à lui, Hugo, tour à tour d'une clairvoyance géniale ou colossalement invraisemblable, il nous émerveille par sa divination et nous fait sourire par sa naïveté. Nous l'avons tout entier ce soir-là et nous sortons de chez lui avec une admiration mêlée à quelque sourire narquois.

(( C'est un géant, qui, parfois las de chevaucher sur l'immense Pégase, enfourche un petit cheval de bois, » dit Adam.

A la chambre on sent la poudre. Nous partons pour Versailles avec Lepère, qui interpellera Beulé sur la suppression du Corsaire.

A Tin terpella lion, Beulé répond que le Corsaire a été supprimé parce qu'il a ouvert une souscription et que le gouvernement est résolu à maintenir Tétat de siège.

Mais écoutons cette réponse de Beulé. Elle va nous fournir un trait d'un prix inestimable.

(( M. Lepère nous demandera ce que c'est que Tordre établi, ajoute le ministre. Eh bien, c'est le pouvoir de TAssemblée que le pays a choisie dans an jour de malheur! »

On juge de la sincérité des applaudissements de nos amis et de celle des clameurs de la droite. La phrase conquiert sa célébrité à l'instant, et elle ne la perdra pas de sitôt.

Gambetta, interpellant à son tour le gouvernement sur la circulaire Pascal, ne manque pas de rappeler à l'Assemblée qu'elle a été choisie par le pays dans un jour de malheur I

J'assiste aux débats relatifs à la participation de Ranc aux affaires de la Commune, débats qui durent deux séances. Toute la vie de Ranc est incriminée par Raoul Duval, Ernoul et Baragnon.

Ils rappellent le complot de l'Hippodrome et de rOpéra-Comique, en i853, à la suite du-

quel Ranc fut condamné par la cour d'assises à une année de prison qu'il fit à Sainte-Pélagie, où il connut Delescluzes et en devint le disciple.

Lorsqu'en i855, un fou, Bellemarre, tira sur la voilure des dames d*honneur de l'Impératrice, on le prétendit suggestionné par Ranc, qu'il avait été voir la veille de l'attentat, et, en janvier i856, Ranc fut transporté sans jugement à Lambessa. Six mois après, il s'évade en compagnie de Sourd, qui occupe aujourd'hui, fait observer M. Baragnon, un poste de confiance à la République de M. Gambetta.

Ranc, dans un roman, Sous VEmpire, a écrit le récit de son évasion.

Il rentre en France avec la plupart des exilés du coup d'état, en 1859. Un article sur les Insurgés de Juin le fait condamner en 1867 a quatre mois de prison.

Le 4 septembre il est maire du XIX* jusqu'à ce qu'il rejoigne Gambetta, par ballon, à Tours, puis à Bordeaux, où il devient préfet de Police. Député de Paris, il se retire de l'Assemblée en même temps que Gambetta et que les députés d'Alsace-Lorraine. Il fait partie de la Commune et donne sa démission avant le massacre des otages. Devenu conseiller municipal du IX' après la Commune, les combinaisons de Gambetta, son chef et son ami, le font député du Rhône.

Raoul Duval se montre plus inflexible pour Ranc que M. Ernoul et que Baragnon.

a S'il n-'est pas parmi nous, dit-il, c'est que lui-même se condamne. »

En sortant de la séance, nous nous trouvons face à face avec Raoul Duval, qui cause dans un groupe à la sortie.

Adam et lui sont liés de longue date, étant Normands tous deux. Raoul Duval se détache et vient à nous.

(( C'est mal, lui dit Adam, d'accuser un homme qui n'a commis que des fautes d'opinion. ))

J'ajoute : « Comment, vous le paladin, pouvez-vous dénoncer h la tribune un vaincu de la Commune, qui l'a d'ailleurs condamnée en se séparant d'elle au moment du massacre des otages, un serviteur passionné de la défense nationale, un ami d'Adam? Prenez garde I vous ne haïssez en Ranc que l'adversaire acharné de l'Empire, et vous, patriote au degré supérieur, vous refusez de voir en lui le lutteur de Tours, de Bordeaux, qui a aidé à sauver l'honneur de la France.

— J'ai toujours flairé en Ranc, me répondit Raoul Duval, le révolutionnaire intégral qu'aucune expérience ne modifie, qu'aucun fait n'éclaire, l'homme aussi fatal à ce qu'il soutient qu'à ce qu'il combat, le destructeur, bref, le grand révolutionnaire. Souvenez-vous de ce que je vous dis : c'est lui qui démolir^ votre République.

— Vous courez le risque de le faire condam-

Le rancunier de Reims, après nous avoir boudés, nous revient, ramené par d'Artigues. Son tant admiré duc, le duc d'Aumale, s'est cru, une nuit, président de la République lors de la crise du 24 mai. Ce sont les bonapartistes qui ont fait échouer la candidature acceptée par les droites. Les gauches, elles aussi, s'étaient dressées contre cette candidature qui inquiétait MM. Thiers, Grévy et Gambetta plus que toute autre.

Une nouvelle lettre de Rochefort :

Mon cher Adam,

Un inspecteur général des prisons, qui était venu à Oléron exprès pour moi Tan dernier, m'a rendu visite aujourd'hui. Il venait de voir le docteur Ponsin à l'infirmerie, qui lui avait déclaré que j'étais atteint d'une maladie de cœur telle que m'embarquer, c'était me trouver mort un beau matin dans mon lit.

Jj'inspecteur a paru indigné contre les journaux qui racontent que je me porte très bien. Nous avons cause de vous notamment. Il a eu l'honneur de voir M""* Edmond Adam quand il était procureur impérial à Grasse. Il sait que vous êtes venu me voir plusieurs fois. Je suis fondé à croire que j'étais l'objectif principal de sa visite.

Le docteur Ponsin a été très net. Il a déclaré que seuls des médecins prévenus et hostiles pouvaient autoriser mon départ et que, quant à lui, il protestait de toutes ses forces.

Ces paroles ont beaucoup frappé l'inspecteur général, devant qui je n'avais pas jugé à propos de me plaindre, ne voulant pas avoir l'air d'un gémisseur et d'un homme désireux d'éviter l'embarquement.

Rochefort prie Adam de voir le minisire de

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rintérieur, pour le prévenir que les Dépravés, s'achevânt au Rappel, vont paraître en librairie sous son nom, et il ajoute :

Voilà une mission agréable! je vous fais mon compliment; vous vous êtes mis dans une belle situation en acceptant mon amitié.

Adam me raconte, en revenant de Versailles, un mot de Brisson qui a eu un joli succès d'àpropos.

On discutait la loi Ernoul et le droit d'autoriser les poursuites pour délits d'offense envers l'Assemblée durant les vacances.

Brisson cite la Restauration et dit qu'alors la presse n'inspirait pas tant d'horreur.

(( Rendez-nous le roi! lui crie M. Dahirel. » Et M. Brisson de répondre avec calme :

(( M. Dahirel, s'adressant à moi pour lui rendre son roi, prouve qu'il considère sa cause comme absolument désespérée I »

On ne parle que de la fusion de l'orléanisme et de la légitimité. Le duc de Nemours aurait déjà déployé toutes les ressources de son éloquence et de sa sentimentalité pour convaincre son neveu, le comte de Paris, « des nécessités de l'heure présente », c'est-à-dire de faire acte de soumission envers le « chef de la famille »,

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le comte de Chambord, afin d*être, en échange, reconnu comme dauphin.

<r Si cela devait prendre corps, a dit le duc de Broglie, on se laisserait glisser vers la République modérée, avec le duc d'Aumale comme président. »

On raconte mystérieusement que le comte d'Arnim, ambassadeur prussien, se permet de dire haut qu'il faut en finir avec la République. Voilà qui répond victorieusement aux ragots ayant pour but de faire croire à tous ceux qui se ralliaient a la République par patriotisme, par haine de TAUemagne bismarckienne, que cette République est voulue et protégée par Bismarck !

Plus d'une fois, songeant à notre ex-ami Louis Bamberger, agent de l'Allemagne, nous excitant contre l'Empire, nous répétant que Bismarck était libéral, qu'il avait aidé l'Italie à secouer ses jougs tyranniques, qu'il était prêt à nous aider à secouer le nôtre, nous nous demandions, mortellement anxieux, si Bismarck n'allait pas encore jouer le même jeu dans notre lutte contre les vainqueurs du j6 mai.

Les propos du comte d'Arnim nous rassurent.

Mais qu'on juge de notre trouble!

L'un de nos amis de souche lorraine, patriote admirable qui nous a, depuis la guerre, renseignés à lui seul mieux que les agents du gouvernement; qui nous a permis de donner

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à M. Thiers, à Gambetta, sur T Allemagne, des renseignements qui leur ont été à tel point utiles qu'ils ont accepté l'anonymat que notre ami nous impose, car seuls nous connaissons, Adam et moi, son nom, et ne le désignons que sous le nom de Talisman: le « Talisman », qui hait Henckel de Donnersmarck d'une haine mortelle dont nous ne savons pas le motif, nous dit que Henckel est à Paris l'agent de Bismarck, chargé d'amadouer les républicains, de les aider dans leur lutte contre la droite, contre Mac-Mahon, de persuader à Gambetta, au héros de la Défense nationale, que ses préférences sont en France pour la République 1 1 1 que d'Arnim sera cruellement puni des propos qu'il a tenus en faveur de la monarchie.

O « Talisman », qu'osez-vous dire? qu'allezvous désespérer en nous? Voulez-vous donc que nous doutions de tous ceux sur lesquels reposent nos espérances, dont les sentiments alimentent notre foi en la revanche?

Quoi! nous, républicains, nous pourrions cette fois, avec connaissance de cause, souffrir l'aide, la tutelle de Bismarck, dans notre conduite politique? Nous ne vaudrions pas mieux que les chefs de la Commune, qui acceptaient la neutralité, les bienveillances prussiennes?

Je transmets à Gambetta les dires du (( Talisman ».

« Profitons des bonnes dispositions d'où qu'elles viennent, me répond Gambetta. La

l6 NOS AMITIÉS POLITIQUES

République, lorsque nous l'aurons en main, trouvera des alliances tout aussi bien qu'une monarchie, quoi qu'en pense Bismarck. En attendant, bénéficions, s'il se peut, de son goût pour la République.

— Admettre que Bismarck ait du goût pour la République comme il en a eu à un moment pour Napoléon III, tandis qu'il nous applaudissait secrètement de le combattre, c'est attirer sur notre parti le mauvais sort. Il faut qiie Bismarck déteste la République pour que j'aie foi en elle. Si je croyais que la République entre dans les combinaisons de Bismarck et que, par conséquent, elle n'est plus la revanche, la certitude absolue de reconquérir l'Alsace et la Lorraine...

— Alors .î^

— Je ne la servirais pas.

— Je vous croyais d'abord républicaine?

— Non... d'abord Française, puis passionnée de liberté, puis républicaine!

— Et toujours, partout hors des rangs, »

ajoute Gambetta, non sans impatience.

Une polémique s'est engagée entre Ranc et Cassagnac, qui a fini par une provocation de ce dernier. Ranc a pris pour témoins Laurent

AVANT L ABANDON DE LA RBVANCaiB I7

Pichat et Labaurie; Cassagnac, Xavier Feuillant et le commandant Blanc.

La rencontre doit avoir lieu sur le territoire du Luxembourg. Adam accompagne Gambetta, qui part secrètement pour être auprès de son ami Ranc s'il advenait un accident grave.

J'ai, le 7 juillet, la dépêche suivante :

Blessés tous deux à ravant-bras, Ranc, seulement égratigné ; sauvé, sommes heureux.

Puis une lettre d'Adam, du 8, me disant :

Nous sommes à Bruxelles. Gambelta, à qui je viens de demander le jour de notre rentrée, refuse d'avoir une opinion. Il veut me conduire à Bruges et peut-être à Anvers. Si j'avais prévu cela, je t'aurais enlevée.

Ranc est à Bruxelles avec nous. Il aurait dû blesser Cassagnac gravement parce qu'il est très fort, mais il avait des souliers qui glissaient dans la boue.

Adam revient enchanté de son voyage, mais une anxiété l'attend qui m'angoisse depuis trois jours. Un nouveau départ pour la Nouvelle- Calédonie s'organise, et Rochefort est désigné.

Mac-Mahon, dès le premier jour de son règne présidentiel, a désiré ce départ. Adam a vu Beulé plusieurs fois et proposé ce qu'il appelle une transaction. Si Rochefort ne parlait pas il obtiendrait de lui qu'il ne publie rien que d'anonyme. S'il part, il laissera des livres et des articles qui paraîtront sous son nom.

Le bateau sur lequel Rochefort doit s'embarquer s'appelle la Virginie.

l8 NOS AUIT1É8 POLITIQUES

J'écris à notre pauvre ami, sans lui dire mes craintes, que j'irai prochainement le voir avec Adam et Bibi qui est actuellement en vacances ; mais, hélas! il est prévenu, car il me répond le 19 juillet :

Excellente et chère amie, je reçois votre bonne lettre et celle d'Adam. L'idée de vous voir avec mon vieux Bibi change en miel l'amertume de mon départ qui s'annonce comme prochain.

Je ne me suis jamais illusionné outre mesure. Du moment que la République me condamnait, il était tout naturel que la monarchie me déportât. C'est déjà beaucoup qu'elle ne m'ait pas fait étrangler dans ma prison comme Pichegru.

L'essentiel est que vous ne vous tracassiez pas, Adam et vous, et que la situation de mes enfants soit réglée au moment de mon embarquement, de façon à ce que je n'aie pas en route d'inquiétude à leur sujet.

Il est donc de toute nécessité que mon roman soit publié en volume le plus tôt possible. Cette publication ne peut modifier en rien la décision ministérielle à mon égard. On ne l'annoncera pas par des affiches, mais par des annonces dans les journaux et sans le crier pardessus les toits; il suffira de mon nom pour le faire vendre.

Il est très important que ce précédent soit établi; c'est pour l'avenir le droit de publier des volumes et par conséquent la sécurité de mes enfants.

Les journaux ont parlé d'une histoire du second Empire; cette histoire, je n'ai à cette heure ni le moyen ni l'envie de l'écrire. Les Dépravés publiés, je ferai paraître un autre volume qui est encore moins politique, si c'est possible, que le premier. Quant à ne pas y mettre mon nom, ce serait la ruine pour l'éditeur et ]X)ur moi.

AVANT L ABANDON DE LA RBVANCUE IQ

Je ferai partir Noémie pour Bergerac chez M*"' Lusignan dès que mon départ sera décidé. Je crains pour elle notre séparation ; je ne veux pas qu'elle me voie partir. Elle a déjà versé plus de larmes qu'elle n'est grosse, et si je l'apercevais au moment de mon embarquement je perdrais tout courage.

Moi parti, mes «volumes n'offrent plus aucun danger. Je laisserai à Adam ma procuration générale pour les sommes qui me reviennent. Je tiens à ce que mes petits ne soient pas dévalisés comme je l'ai été.

On parle d'une frégate appelée la Virginie. Personne ici ne la connaît dans aucun port. Il est probable que les journaux se sont trompés. Je doute en outre que le départ soit aussi proche qu'on le dit.

Puisque c'est l'avis d'Adam, je ferai ce qu'il faudra vis-à-vis de la commission sanitaire, mais je ne voudrais pas que les journaux racontassent, comme c'est leur habitude, que je me suis jeté aux genoux du médecin pour ne pas partir.

En somme, après deux ans d'arrestation, mon départ est une chose trop grave pour que le gouvernement n'en ait pas pris une décision irrévocable ou à peu près. Enfin nous verrons.

Je vais m'atteler à un troisième roman dont le plan est tout fait. Je le finirai là-bas si j'y arrive... et pour éviter toute contestation je n'y ferai pas la moindre allusion politique.

Enfin je suis bien heureux d'avoir trouvé, pour aimer mes petits, des cœurs comme les vôtres. Soyez sûrs qu'à travers les sept mille lieues de l'océan je ne vous oublierai pas.

Thiers n'eût jamais envoyé Rochefort en Nouvelle-Calédonie. Nous en sommes certains, Adam et moi. On voit, par la hâte ^e Mac- Mahon, à quelles influences pressantes le (c petit

aO NOS AMITIÉS POLITIQUES

bourgeois » parisien et ami des lettres avait à résister.

La grande nouvelle, c'est la mise en jugement de Bazaine signée par le ministre de la guerre, général du Barail. Le 6 octobre prochain, à midi, l'homme de la capitulation de Metz comparaîtra au Petit-Trianon devant ses juges, présidés par le duc d'Aumale. Mon ami Guiolh, aide de camp du duc d'Aumale, se laissera interroger par nous, je l'espère, au cours du procès. Il était sous Metz durant la guerre.

Puisse le traître, à tout jamais, sans retour possible, être condamné à une peine infamante!

Nous voilà en vacances. La Chambre 3e proroge jusqu'au 5 novembre, après avoir nommé il y a quelques jours une commission de permanence.

Je n'avais pas revu Paul Bert depuis sa nomination, à l'unanimité, comme rapporteur pour la création de nouvelles facultés de médecine.

(( Il est aux anges! » me dit SpuUer. Voilà un mot qui le scandaliserait.

Nous recevons un matin le triste billet suivant de Jean Destrem :

La commission médicale a déclaré Rochefort bon pour le départ. 11 va être embarqué sur la frégate Virginie.

Et le même jour une dépêche de Noémie :

Commission ici, mon père pris. Venez le plus tôt possible.

Le soir même nous partons avec Bibi. Adam a obtenu de Beulé Tautorisation pour nous et pour les enfants de dire adieu à Rochefort sur la Virginie où il est déjà embarqué.

Nous voyageons toute la nuit et prenons Noémîe et Henri à Tîle d'Oléron. La mer est houleuse; j'y suis terriblement sensible. Les enfants pleurent. Je les laisse pleurer en les suppliant de me jurer que toute larme sera séchée dès qu'ils verront leur père. Je fais baigner les pauvres yeux des chers petits dans l'eau de mer au moment oii nous nous approchons de la Virginie.

Rochefort est là sur le pont. Les enfants tiennent leur parole, ils ne pleurent pas, mais quelle pauvre figure ils ont au moment des adieux. Rochefort leur répète à l'oreille :

(( Je vous jure de m'évader. »

Pendant qu'Adam rembarque Noémie et Henri, je demande au commandant Launay, qui nous a reçus avec politesse, un entretien particulier.

Je lui laisse entendre que le gouvernement ne s'est décidé, après deux ans, à déporter Rochefort que par une suite de transactions dont mon mari a été l'intermédiaire, et dont il aura l'explication à son arrivée à Nouméa. J'ajoute que probablement il ramènera Rochefort.

(( Imaginez, mon commandant, lui dis-je de ma voix la plus persuasive, combien il serait

a a NOS AMITIÉS POLITIQUES

grave pour vous que notre ami meure en roule. Ne craignez pas d'en avoir trop de soins, car voire responsabilité est grande. Pour moi, continuai-je avec émotion, si Rochefort arrive sain et sauf, ce qui me rassurera complètement sur son retour, je vous jure que ma reconnaissance personnelle sera entière. »

Le voyant ému a son tour, je lui tendis ma main qu'il baisa en murmurant ;

(( Moi aussi, mon dévouement sera enlier. »

J'ajoutai à la bute quelques recommandations particulières, et, consciente de l'impression que je laissais à M. Launay, je quittai Rochefort rassurée Bur les soins qui lui seraient donnés durant son voyage.

Un dernier adieu à notre ami qui m'embrasse encore en murmurant :

« Soyez la mère des trois abandonnés. »

Mes deux mains dans celles du commandant, et je descends dans le canot où sont Adam, Noémie, Bibi, Henri. Secoués dans notre barque, les trois enfants serrés les uns contre les autres, sanglotant, nous nous éloignons après avoir entendu commander :

(( Le cap sur Nouméa. »

Nous nous retournons une dernière fois.

Rochefort et le commandant ont quitté l'arrière.

Nous ramenons Henri et Noémie à l'île qu'ils quitteront dans quelques jours pour venir à Paris, plus près de nous qui devenons leurs tuteurs, et nous reprenons avec Bibi, à Rochefort, le

AVANT i/aDANDON DE LA REVANCHE 2 3

train pour Paris. Est-ce de là que ses ancêtres sont partis, est-ce là qu'il reviendra?

Sitôt mon retour à Paris j'écris au commandant Launay. Je continuerai ainsi pour qu'à chaque relâche il ait un billet de moi.

Dès les vacances une recrudescence d'agitation se constate chez les fusionnisles. M. de Broglie les laisse faire, riant sous cape, ne croyant pas à leur entente possible.

Nous rencontrons About, dont nous avons fait prendre des nouvelles à la suite de son duel avec Hervé.

About ayant tenu des propos spirituels et goguenards sur la fusion, Hervé, qui dirige un journal orléano-légitimiste, le Journal de Paris, a relevé le gant et s'est battu avec About.

« La pénitence est douce, nous dit About, je recommencerai. »

Un matin nous sommes dans la joie : le courrier nous apporte une lettre de Rochefort que nous lisons et relisons avec Bibi, lequel la copie pour Noémie et pour Henri.

« En mer, a a août 1878.

Mon cher Adam, Nous sommes en vue de TénérilTe, après une Ira-

!l4 KOS AMITIÉS POLITIQUES

versée qui aurait été belle si je ne l'avais pas, pour ma

» part, semée de maux de cœur épouvantables. J'ai été

soigné avec la plus constante sollicitude, et je commence

à reprendre un peu d'aplomb. J'aurais voulu vous ra-

, conter une foule de choses lors de votre bonne visite,

L mais ce départ a été un véritable enlèvement des Sa-

bines, et nous n'avons pu convenir de rien touchant les

enfants.

C'est après votre départ que le grand déchirement

s'est produit, et j'avais fait tous mes efforts pour rester

[ gai devant la petite qui n'attendait qu'un prétexte pour

[ fondre en larmes. A cette heure, mon cher Adam, il n'y

I a plus à s'occuper de moi. Je deviendrai n'imporle

I quoi. Tout doit se concentrer sur la publication de mes

[ volumes dans les meilleures conditions possibles. Je

[ . crois que, sous aucune raison, quelque plausible qu'elle

pût être, il ne faut consentir à les faire paraître sans

signature. Mon nom est tout, c'est mon droit de le

' signer et nous n'avons plus rien à ménager.

Je vous écris à la hâte; j'ai la tète encore si faible qu'il m'est impossible d'enchaîner deux idées.

Je ne puis manger que depuis très peu de jours. Jamais je n'aurais cru que le roulis pût mettre quelqu'un dans un état pareil.

Je suis bien heureux d'avoir embrassé Bibi. Je suis, grâce à vous et à M*"' Adam, rassuré sur sa santé. Quand le reverrai-je? Je ne crois pas être téméraire en disant : probablement jamais !

Je vous embrasse tous à travers l'océan. Je vous écrirai de nouveau en arrivant au Brésil.

Henri Roghefort.

Le courrier par lequel Adam recevait cette lettre m'en apportait une à moi du commandant Launay.

« A bord de la frégate la Virginie, rade de Palmas, Grande Canarie. »

« 23 août 1873.

Madame Adam,

J'espère que M. Adam me permettra de vous écrire et non à lui. N'est-ce pas un peu comme si j'écrivais à M"* de Rochefort? Pauvre jeune fille!

J'aurais voulu lui dire combien je prenais part à sa douleur tout en accomplissant mon devoir, mais j'étais trop ému, elle l'a compris, je l'espère; la souflrance donne l'expérience, et elle en a une grande part pour son âge.

« A peine aviez-vous quitté la frégate que j'ai été voir votre protégé. Il m'a donné le nom des personnes avec lesquelles il désirait se trouver. Je les ai réunies ensemble et je n'ai que des éloges à faire de leur soumission aux ordres généraux du bord auxquels ils sont soumis comme tout le reste du personnel.

Dans ces longues traversées, si monotones, nous savons aussi, nous marins, combien il y a de soulagement et de consolation à parler de ceux que nous avons laissés loin, bien loin.

Après les deux premiers jours d'affaissement moral forcé pour une nature nerveuse, le mal de mer aidant, votre protégé a repris le dessus plus peut-être qu'il ne s'en est rendu compte lui-môme.

Notre médecin-major m'a donné les assurances les plus complètes sur son état; aussi je n'hésite pas à vous dire : « Soyez complètement rassurée. »

J'ai fait prêter, à lui et à ses compagnons de compartiment, des cartes de géographie et des caries du voyage autour du monde que nous venons d'accomplir avec la Virginie, Je sais par expérience que tout ce qui occupe l'esprit dans ces longues traversées est d'un salutaire effet à tous les points de vue, et, sous ce rapport, je me charge de leur fournir de l'occupation.

Les débuts de notre voyage ont été favoiisés. Comme nous disons, nous autres vieux loups de mer, nous avons eu un vrai temps de demoiselle. Aussi tout marche bien à bord de notre arche de Noé. Il ne faut pas compter qu*il en sera toujours de même, mais chacun s'habitue à la vie de bord. Quand il faudra supporter la lutte et la fatigue, nous serons prêts.

Pardonnez-moi, madame Adam, des réflexions un peu familières; mais j'ai passé tant d'années de ma vie à la mer que parfois j'oublie les réserves auxquelles nous oblige la vie du monde, que je n'ai guère le temps de voir.

Je pense que nous serons a Sainte-Catherine le i" octobre, et nous pourrons avoir des lettres de nos familles. Nous y resterons huit ou dix jours pour prendre des vivres frais, des fruits, des légumes, qui jouent un grand rôle dans notre longue traversée de l'océan Austral de plus de deux mille lieues. Je suppose que nous arriverons à Nouméa vers le i5 décembre. Il y a à peine quelques mois que je faisais le même voyage autour du monde, et j'ai en eflet V expérience des mesures qu'il faut prendre pour déposer tout le personnel en bonne santé.

J'ai bien l'habitude de voir des gens souffrir du mal de mer au début d'une campagne. Je vous assure que votre protégé ne tardera pas à y être accoutumé, tous les symptômes sont favorables.

Je me suis permis de vous écrire, madame, et je ne vous connais que par la visite que vous avez faite à la Virginie, Le courage dont vous avez fait preuve dans cette pénible occasion m'a frappé, voilà mon excuse.

Je vous prie de me croire votre très dévoué et très obéissant serviteur.

Launay.

Mon commandant, on le voit, s'inspirait un peu de la façon de penser de M. Prudhomme.

Les passages soulignés de sa lettre rappelaient

AVAKT L ABANDON DE LA REVANCllB 27

certaines de mes paroles. J'avais su m'y prendre pour lui donner le désir d'un dévouement complet, et par là de ma plus chaleureuse gratitude.

Cette lettre me rassurait entièrement sur celui qu'il appelait mon protégé et que j'avais cru être de ceux qui meurent en mer.

Avant le départ de M. Thiers pour Interlaken, Adam est allé le voir, et ils ont causé longuement. M. Thiers a la parfaite conscience de la somme de dévouement qu'il a donnée à son pays, mais il confesse n'avoir pas pris assez de recul pour juger les monarchistes et voir qu'aucune concession ne pouvait les arracher à leurs entêtements; il avoue, de plus, qu'il a abusé du centre gauche, l'a trop accaparé, et que ce parti valait mieux que le demi-servage qu'il lui a imposé.

M. Thiers a raconté à Adam, avec force détails, une séance du centre gauche, où Saint- Marc- Girardin, effrayé des progrès du radicalisme, aurait gémi, déclarant tout perdu, et où Chanzy, prenant la parole, aurait nettement déclaré que « si le pays tournait au radicalisme, c'est qu'on voulait le pousser de force vers la monarchie ».

Thiers a dit savoir que de Broglie, pièlrc

a8 NOS AMITIÉS POLITIQUES

ministre des Affaires étrangères, et inquiet de * Decazes, par lequel il se sent surveillé, va envoyer Decazes à Londres, à la place du comte d'Harcourt, mais il se peut que Decazes refuse; M. Thiers le lui a conseillé.

Il n'est bruit autour de nous que d'une mission interrogatrice envoyée à Paris par le comte de Chambord, afin de ne prendre une décision qu'en connaissance de cause. On ignore les noms de ces délégués, mais on sait qu'ils ont interrogé de grands commerçants, de grands industriels, des banquiers, voire « de petites gens ».

Ces délégués seraient revenus auprès du Prince, très pessimistes, affirmant que parmi les royalistes « aucune recrue fidèle ne s'est faite depuis i83o; qu'enfin, parmi les bourgeois, la plupart sont orléanistes, et que, sans contredit possible, les deux seuls partis qui augmentent leurs partisans sont la République et l'Empire » .

M^* la comtesse de Chambord, qui écoutait le rapport des (c émissaires fidèles », aurait dit :

« L'Empire retrouve ceux qu'il a gavés et qui voudraient recommencer à l'être, et ceux qui deviennent républicains sont les mécontents et les impuissants de tous les partis. »

Notre pauvre amie M"' Dorian, si malheureuse de la mort d'un incomparable époux, nous inspire par son courage une affection tou* jours croissante. Nous allons passer quelques

jours avec elle aux usines d'Unieux, près de Saint-Etienne.

Adam parle sans cesse de son plus cher ami, de son frère de choix, avec la plus noble des veiTves. Il ne se lasse pas d'entendre, elle ne se lasse pas de conter le récit de la vie de Dorian, ses débuts comme fabricant de vulgaires instruments aratoires, bêches et faux, sur la petite rivière que nous allons voir. Quelle constance, quelle énergie il a déployées, lui fils d'un simple boulanger, pour s'élever, pour devenir peu à peu un grand industriel.

Adam et moi nous croyons qu'il est mort de chagrin d'avoir perdu une adorable fille, Bertha, et du souci de la mentalité de ses deux fils et de son autre fille, tous trois trop gâtés et manquant de ce que Bourget devait un jour appeler « TÉtape », mêlant les goûts aristocratiques de la richesse au besoin de paraître avoir conservé les idées les plus avancées.

Tandis que nous sommes à Unieux, nous lisons a VOfflciel que Conflans et Jarny, dernières localités occupées par les Prussiens, ont été évacués la veille, le i6 septembre, à sept heures*

A neuf heures, les troupes allemandes repassaient la frontière, mais cette frontière, ô mon pauvre, mon adoré pays, combien elle a reculé I

Le territoire est libre, celui qui nous reste... Mais pour combien d'années l'Alsace et la Lorraine demeureront-elles sous le joug ennemi?

30 NOS ÀMiTIÉS POLITIQUES

Là-bas, à Inlerlaken, le libérateur du territoire a son moment de fierté, mais il est Français, et comme nous tous il a sa part de douleur et d'humiliation.

Après que nous avons quitté Unieux , M"** Dorian m'écrit que notre présence Ta relevée de son abattement. Elle ne dit pas son découragement, c'est un mot que le plus aimé des époux ne voulait pas connaître. Il faut donc qu'elle agisse, qu'elle lutte.

Elle fait presque une campagne électorale, tant elle combat certains candidats et soutient les autres. Elle veut que cette élection soit ce que Dorian aurait désiré qu'elle fût. M"* Dorian nous confie qu'elle n'est pas contente de l'esprit qui anime son groupe. Elle ne doute pas que tous ne soient unis pour la lutte, mais ils ne le sont pas pour le choix du candidat. Elle voudrait voir Dorian inspirer encore à travers elle ce parti qu'il a fait ce qu'il est dans sa circonscription ; elle s'efibrce de maintenir sa tradition, de la continuer, mais elle nous avoue, a Adam et à moi, ce que nous constatons avec le même chagrin qu'elle, (( qu'au lieu de rester haut, on s'acharne à descendre ».

Comme elle est touchante, la compagne de notre ami, avec son désir constant, passionné, de refléter le mari perdu, car, dit-elle, « je ne peux plus connaître que la joie de le faire revivre ». Le sujet de ses intimes pensées est sans cesse : (( Comment atteindre sa hauteur mo-

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3l

raie? » Elle ne le pouvait pas, lui vivant; le pourra-t-elle aujourd'hui, si, comme il aimait à le répéter, « de Tautre côté de la vie on grandit plus vite » .

Adam s'émeut j usqu'aux larmes de cette lettre de M"*« Dorian.

(( Toutes les épouses républicaines, me dit-il, toutes les femmes de ma génération, toutes les veuves ont été telles que M"** Dorian. M"*® Casimir Périer, M"*' Hippolyte Carnot, M"** Cavaignac, M"* Keslner, M"' Charras, toutes, toutes. Mais sais-tu, Juliette, mon inquiétude? C'est que, dans la montée de mes jeunes amis, je ne vois pas de femmes qui les suivent; Gambetta, Challemel, SpuUer, Ranc, et tant d'autres, n'ont pas de femmes. Les épouses et les veuves manqueront à la prochaine république. Si les cafés entretiennent l'esprit d'opposition, quand la République sera fondée, je cherche en vain les foyers qui la conserveront. »

Nous partons pour Bruyères.

Dès notre arrivée, Adam me prie d'écrire à Victor Hugo et de mettre à sa disposition pour l'hiver notre villa du Grand-Pin.

Victor Hugo me répond :

Oh! madame, que vous êtes charmante, et comme

3a MOS AMITIÉS POLITIQUES

votre ciel est beau ! Vos lettres ressemblent à votre ciel et à vous.

Elles ont son rayon et votre sourire. Ce serait un grand bonheur d'être près de vous. Cela dépend de la santé de Victor, qui s'améliore constamment, mais lentement. Dès qu'il pourra supporter le voyage, lui et moi nous serons à vos pieds.

Madame Drouet vous aime et vous embrasse. Je serre la vaillante et cordiale main d'Edmond«Adam.

Victor Hugo.

Noire ami, le vieux docteur Maure, arrive pour nous souhaiter la bienvenue. Il a, comme toujours, sa lettre de Thiers. Celle-ci est datée d'Ouchy.

M. Thiers lui dit que son séjour en Suisse lui a fait grand bien, qu'il se sent encore de force à lutter contre ceux qui espèrent que la fusion va ramener triomphalement la monarchie en France. M. Thiers croit à la possibilité de rallier tous les partis libéraux pour soutenir la lutfb prochaine dans laquelle il y aura à défendre non seulement les droits de la France, mais ses libertés civiles et religieuses et tous les principes de 1789, qui sont devenus ceux du monde entier.

Cette lettre est la paraphrase d'une lettre au maire de Nancy.

M. Thiers ajoute que le drapeau tricolore qui nous a tant fait battre le cœur, qui a la physionomie même de la France, jamais le comte de Chambord ne Tacceplera.

AYANT l'abandon DE LA BEVANCHB 33

Au maire de Nancy M. Thiers avait écrit :

« J'irai vous voir lorsque, la crise que nous traversons franchie, nous pourrons nous réjouir en sécurité de la libération du territoire. »

M. Thiers parle au docteur Maure, son plus vieil ami, du « détrempement » de Jules Simon, qui veut se retirer dans un coin de Bretagne, s'y faire oublier.

Ces jeunes hommes, dit-il (M. Thiers avait alors soixanle-seize ans et Jules Simon soixante et un), sont k bas pour un ministère perdu. Ils ne sont pas de notre trempe, Maure (ici une plaisanterie un peu forte en patois provençal).

Ne m'oubliez pas auprès d'Adam, l'électeur de Barodet! Ahl ces électeurs de Barodet, ces rancsistes, les grands coupables ! Si Adam a du cœur, il doit se ronger les poings. Lui, un National, voter pour un Barodet contre un Rémusat ! C'est de la folie pure. Et cela pour un Ranc, qui est le Marat de la guillotine sèche!

(( Thiers, me dit le docteur Maure, croit que c'est vous qui avez influencé Adam pour Barodet.

— M. Thiers se trompe, répliquai-je. Je n'ai cessé d'appeler Barodet « un quelconque ».

Adam a subi la discipline de son parti, voilà tout. Je crois d'ailleurs que pour M. Thiers il vaut mieux être tombé du pouvoir qu'être devenu le prisonnier d'une fraction de la droite et plus tard jeté hors de France par quelque complot ramenant l'Empire. »

L'un des légitimes griefs de ropinion contre M. Thiers était d'avoir laissé Bazaine impuni. Le maréchal et M. de Broglie n'avaient pas hésité, dès leurs premières mesures prises, a réparer cette faute.

C'est le 6 octobre que le procès du « traître » commence. Toutes nos haines accumulées se surexcitent, et c'est avec une passion farouche qu'Adam et moi nous suivons chaque interrogatoire, chaque essai de défense du verbeux Lachaud. La vulgarité des réponses de l'accusé, celle de la défense, arrivent à lasser beaucoup de gens. La hauteur du crime baisse pour eux en raison de l'abaissement du criminel.

Nous savons, par nos amis militaires, que Bazaine pouvait trouer l'armée prussienne, que Metz eût tenu plus longtemps si l'homme de la capitulation ne lui avait laissé qu'une simple garnison tandis qu'avec cent mille hommes de vieilles troupes il eût, dans la direction de Château-Salins, gagné Epinal.

Bazaine n'ignorait pas la situation des troupes allemandes, c'est notre conviction, et savait a quel endroit la percée pouvait se faire.

J'ai connu, depuis, M™" Hlrsch qui avait pénétre dans Metz et apporté à Bazaine les renseignements les plus précis sur la deuxième armée,

AVAXT L*AnAKDON DE LA REVANCnE 35

celle armée qui s'élait massée croyant que le maréchal essaierait de se frayer un passage soit au sud de la Moselle, soit à Thionville.

Mon ami Guiolh, aide de camp du duc d'Aumale, suit à ses côtés le procès. Il a, en 1870. assisté aux événements qui ont livré sa petite patrie lorraine à l'étranger; il a combattu sous Metz, il juge le traître comme il doit être jugé. Cet homme a tenu entre ses mains le salut de l'adorée patrie ; s'il l'avait voulu l'Alsace et la Lorraine seraient encore françaises. Il suffît d'un trait de la première heure pour le connaître. Quand Froissard battait en retraite sur Sarreguémines, Bazaine, qui eût dû sur l'heure attaquer l'ennemi engagé, s'amusait à voir comment (( le maître d'école allait se tirer d'affaire ».

Impossible de ne pas mêler aux impressions de ce procès le souvenir de quelques mots échangés plus tard avec le maréchal Canrobert un soir que le général Billot nous présenta l'un à l'autre.

(( Voilà, dit Billot à Canrobert, mon amie, M"* Adam, dont vous avez été le seul réconfort en 1870 et qui me parle sans cesse de Gravelotte.

— Gravelottel dit Canrobert en me regardant avec une flamme dans les yeux, Gravelotte I Sans ce maudit Bazaine nous faisions notre trou dans l'armée ennemie. »

Et il ajouta :

(( Quand j'ai reçu l'ordre de retourner en ar-

rière, jamais je n'ai éprouvé de rage pareille. »

Et comment ne pas nie souvenir de Tune de mes conversations avec le duc d'Aumale alors que longtemps après je me permis d'interroger sur le traître celui qui avait prononcé l'admirable parole : « Mais, monsieur, il y avait la France I »

(( L'homme n'avait pas même conscience de la grandeur des sentiments que son crime remuait dans Tâme de ses accusateurs, me dit le duc d'Aumale. Il s'acharnait à rapetisser les débats, en même temps que Lachaud s'efforçait de noyer les faits dans des chicanes de procédure. »

Notre ami Guiothàla fin du procès répétait :

(( Ce n'est plus l'indignation, la révolte, qui dominent en moi, c'est le dégoût. »

Ni sa condamnation à mort et à la dégradation miUtaire, ni sa grâce scandaleuse ne passionnèrent l'opinion devenue indifférente à force de mépris. Mais beaucoup levèrent les épaules en apprenant que le traître allait être interné à l'île Sainte-Marguerite et dirent :

« L'évasion est, là, certaine. »

De loin la majorité monarchique semblait gagner du terrain. La complicité du ministère dans l'essai d'une restauration nous paraissait de plus en plus inquiétante.

AVAKT l'abandon DE LA REVANCHE 87

Laurent Pichat nous rassurait :

La situation est bonne, elle se serre, nous écrivait-il. La fusion est en désarroi. Ces gens-là ne feront-ils pas éclater Turnc? Ils goûtent à l'arbitraire par les mesures qu'ils prennent chaque jour.

J*ai vu Grévy et lu une admirable brochure de lui : Le gouvernement nécessaire, d'une argumentation précise, logique, prouvant de façon absolue que le gouvernement de la France doit être démocratique et républicain ; c'est ce que ne cesse de répéter Thiers de son côté.

J'ai vu Brisson à l'enterrement de Le Chevalier. Il repartait pour sa tournée électorale en province. Il a une ardeur extraordinaire dans sa lutte contre le 24 niai.

L'attitude si ferme du centre gauche affole, paraît-il, les royalistes et commence leur déroute.

Double amitié.

Laurent Piciiat.

Nous nous répétons tristement que Baragnon doit être au comble de ses vœux. Le rapporteur dans le procès de Ranc conclut à la condamnation à mort par contumace. Toutes ses preuves de culpabilité sont réduites à néant par une admirable lettre de Rauc dans VIndépendance Belge.

C'est au tour de Duclerc de calmer nos inquiétudes sur le progrès du royalisme, mais en les attirant sur ceux de Timpérialisme.

<( J'ai causé, nous dit-il, avec Rouher, qui ne croit pas à la fusion. Il la qualifie d'insensée et assure que le pays la repoussera. Rien n'est possible, affirme Rouher, qu'un appel au peuple rétablissant la monarchie en faveur du prince impérial. »

A distance les impressions n'ont de suite ni dans un sens ni dans un autre. Les renseignements vous viennent par choc, on ne les récolte, on ne les enchaîne pas soi-même; ils vous tombent de droite et de gauche, souvent contradictoires ; aussi Adam et moi, l'attention tendue, sommes-nous tantôt confiants, tantôt repris de nos transes.

Hier, nous avons appris par le Journal de Paris que tout est au point pour la restauration, que, dans quelques jours, sera roi celui qui donne pleine et entière satisfaction à la France moderne.

L'article du Journal de Pari^ se termine ainsi :

(( L'entrevue de FrohsdorfT avait refait la famille royale, Tentrevue de Salzbourg a refait la monarchie. »

Les détails sur cette entrevue de Salzbourg pieu vent de toutes parts. Elle a réuni les délégués de tous les groupes de la majorité et le comte de Chambord.

Alors le (( Roi » accepte donc les trois couleurs? Tout l'intérêt des nouvelles est là.

M, Ghesnelong dit oui, la Gazette de France dit non.

La réalisation paraît si proche, si certaine, que le duc d'Audiffret-Pasquier, président du centre droit, souligne les conditions de l'accord définitif :

Henri V d'abord, puis les d'Orléans. Le maréchal va être sommé de laisser la place.

AVANT l'abandon DE LA BBVANGHE Sq

Hélas I hélas I notre République est-elle assez menacée !

Nous n'y tenons plus. Quoique T Assemblée ne rentre que le 5 novembre, Adam part pour Paris. Il vient d'ailleurs d'être choisi par son groupe pour délibérer avec les autres groupes de la gauche. C'est dans les missions qu'il excelle et qu'il est toujours le plus utile à notre cause.

En arrivant; Adam trouve la situation telle que nous la craignons.

Le maréchal, mis en demeure d'obéir, répond que, « nommé par les conservateurs, il ne s'en séparera pas ».

M. Chesnelong se porte fort pour le Roi, qui accepte toutes les conditions.

La défaite parlementaire est certaine, nous n'avons plus au service de notre cause qu'une ressource, l'insurrection. *

Adam m'écrit que je me tienne prête à partir. Cette fois, sur ma prière, il consent à me vouloir à ses côtés comme durant le siège. Il a trop souffert d'être seul pendant la Commune.

De part et d'autre, l'émotion est à son comble. La victoire est aux mains de l'ennemi. Le ballon monarchique plane sur Versailles:

mais quoi, que se passe- t-il? Le ballon crève. Une dépêche d'Adam m'apprend que le comte de Chambord vient de déclarer « qu'il ne consentira jamais à être le Roi de la Révolution, qu'il veut un trône sans conditions ».

Il refuse de subir le drapeau tricolore I

Le comte de Chambord trouve,' apprend -on maintenant, le poids de la monarchie trop lourd . Ses partisans reçoivent tout à coup la nouvelle qu'il est parti sans qu'on sache où il est.

Il ne reste plus aux coalisés que d'accepter le drapeau blanc. Les légitimistes adjurent le centre droit de faire à la monarchie ce sacrifice. C'est le duc d'Audiffret-Pasquier qui est délégué pour apprendre au maréchal la décision prise par les comités réunis qui se soumettent. Le danger à nouveau est menaçant, à nouveau il fuit.

Le maréchal répond : (( Si le drapeau blanc était levé contre le drapeau tricolore, qu'il fût arboré à une fenêtre tandis que le drapeau tricolore flotterait en face, les chassepots partiraient tout seuls et je ne pourrais répondre ni de l'ordre ni de la discipline dans l'armée. »

Les pourparlers se succèdent, nous sommes moins angoissés, de plus en plus persuadés que le terrain monarchique se dérobe. Le comte de Chambord répète que (( jamais il ne transigera sur la question du drapeau ».

Les orléanistes qui sont au pouvoir comprennent que le comte de Paris ne peut être l'héritier du drapeau blanc. Peu à peu, quelques voix se détachent de la majorité. La fusion s'émiette. L'essai de restauration n'est plus qu'un essai.

Pour être sûrement en mesure au moment

AYANT l'abandon DE LA REVANCIIB 4^

voulu, on s'y était pris à l'avance; les voitures commandées chez Binder étaient prêtes pour le cortège. On put. les y voir jusqu'à leur départ pour Chambord, élégantes, simples et inutiles.

M. Thiers est rentré de Suisse depuis le 23.

Il a quitté l'asile qui lui avait été offert à sa chute par le général Charlemagne. Il habite faubourg Saint-Honoré, 45. L'une des premières visites d'Adam a été pour lui. Le ce petit bourgeois » ne dissimule pas à (c un copain du National )) qu'il n'est pas mécontent de l'habileté de sa manœuvre au milieu des difficultés sans nombre qui l'ont assailli au pouvoir et depuis sa chute. Il a gardé son influence sur le centre gauche et celui-ci sur l'opinion. Après, la fusion, tous les timorés, les hésitants affirmaient ne pouvoir résister à l'entraînement général vers la monarchie. Les Débats avaient fait leur soumission, mais le centre gauche, aussitôt l'entrevue de Frohisdorff, a donné la preuve de la fermeté de ses principes et publié le manifeste suivant :

(( Le centre gauche reste uni dans la conviction que la République est la plus sûre garantie de l'ordre comme de la liberté, et que la restauration monarchique, dont il est question, ne serait pour la France qu'une nouvelle source de révolution. »

4a NOS AMITIÉS POLITIQUES

Des réunions fréquentes du centre gauche avaient lieu pour lesquelles se passionnait M.Thiers. Notre noble et courageux ami Jules de Lasteyrie, dangereusement malade, s'était fait transporter à Tune de ces réunions, les décisions à prendre étant de la plus haute importance et (( valant la peine qu'on risque sa vie pour y participer », avait dit Jules de Lasteyrie.

Une lettre d'Adam, du 3o octobre, me renseigne mieux que les journaux sur l'état des esprits :

Les choses n'ont pas changé, me dit-il. Nous avons toujours bon espoir; cependant quelques-uns de nos amis sont très inquiets, on s'attend à un nouveau manifeste du comte de Ghambord. Après toutes les tergiversations de ces derniers jours, un programme plus libéral me paraît devoir venir trop tard. Le centre gauche tient bon.

Les délégués de notre groupe sortent de chez moi oii ils se réunissent tous les deux jours. Nous n'avions rien à nous apprendre que ce que nous organisons et qu'on ne peut confier à une lettre, d'autant qu'elles sont fréquemment ouvertes, prends-y garde.

Ce que nous savions tous, nous les conjurés, c'est qu'un grand nombre de fusils avaient été détournés lors du désarmement de la garde nationale, que des munitions entrées par la frontière suisse étaient amassées aux environs de Lyon. La résistance à une restauration monarchique était organisée de façon très habile. Gambetta en avait dressé le plan avec Bardoux.

Tandis que dans le parti monarchique le dé-

AVANT l'abandon DE LA BEVANGHE ^S

sarroi est à son comble, le comte de Ghambord ne se rend nullement compte que sa lettre a provoqué l'irrémédiable .

Cochery m'écrit que les bonapartistes sont ravis, que Rouher, découragé ces derniers temps par le recul de la dissolution, dit très haut que la lettre du comte de Ghambord enterre la monarchie légitime, et que « si le prince impérial débarquait aujourd'hui il serait acclamé».

La lettre du comte de Ghambord I On ne parle plus d'autre chose. Tous les événements partent de là ou y aboutissent.

Le 3i octobre, Adam m'écrit pour me conter que, sortant la veille, à cinq heures, de chez Jules de Lasteyrie, il a rencontré Paul de Rémusat, qui lui a confirmé la nouvelle de la lettre du comte de Ghambord.

Léon Say, avec qui Adam a un rendez-vous, l'accueille les bras tendus. Ghoiseul vient de lui annoncer l'événement : la lettre dernière du comte de Ghambord, la déconfiture des gens de la droite que lui, Ghoiseul, a rencontrés sortant de chez Ghangarnier, portant le nez très long.

Patatras I Tout l'échafaudage est par terre.

C'a été un effondrement immédiat comme celui de l'Opéra *. Une heure après, tout Paris savait la bonne nouvelle, et Adam me dit que le soir il

* L'Opéra de la rue Le Peletier avait brûlé quelques jours auparavant.

a assisté à l'un des plus beaux « boulevards » qu'il ait jamais vus.

En quittant Léon Say, Adam est allé à la République Française où Ton avait lu Y Union. Tout le monde, y compris Gambetta, discutait sur l'événement. Quelques-uns parlaient déjà des dangers du lendemain, mais Adam déclarait qu'il voulait garder sa joie au moins quarante-huit heures et jouir de la mine allongée de nos adversaires.

Vers dix heures du soir, Adam a pris Scheurer-Kestner chez lui, et ils sont allés voir M. Thiers. La réunion était nombreuse et joyeuse.

€ Le « petit bourgeois », me raconte Adam, essayait de passer la main dans ses cheveux en disant : « Je donnerais bien cinq francs pour « voir la figure de d'Audiffret. »

A ceux qui commençaient à refaire de nouveaux plans de campagne, débutant par ceci, continuant par cela, M. Thiers répondait : « Ne vous pressez pas tant, nous verrons, laissez faire les événements. »

Il avait raison : la défaite des monarchistes était telle qu'elle paraissait ne pouvoir devenir qu'une déroute.

La décomposition a chance de se faire toute seule. Nous pouvons, d'ailleurs, continuer notre confiance à M. Thiers. Personne, parmi nous, ne semble plus que lui pressé de voir l'Assemblée se dissoudre. II est très généralement ad-

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE l\5

mis dans nos groupes que M. Thiers ne peut revenir au pouvoir avec la Chambre actuelle.

Une nouvelle présidence provisoire, très discutée, très difficile, ne le tente pas. Il ne peut obtenir la présidence définitive, la vraie première présidence de la République que des élections et d'une Assemblée nouvelle.

D'où la hâte d'envoyer la présente Assemblée au diable. Nos amis de l'Union républicaine s'efiTorcent, d'ailleurs, de persuader à M. Thiers, au centre gauche, par leur docilité, par leur effacement, que jamais l'occasion n'a été plus favorable aux républicains conservateurs et que, s'ils n'en profitent pas, ce sera leur faute, non la nôtre.

Le 3i octobre, à midi et demi, les délégués des groupes de gauche se réunissent chez Jules Simon, et à deux heures, rue de la Sourdière, ils vont rendre compte des décisions prises.

Elles sont sages, très sages.

J'ai une lettre de Rochefort, datée du 3o septembre, au mouillage de Sainte-Catherine :

Bien chère amie,

Après avoir avalé un si grand nombre de couleuvres, je ne pouvais pas m*attendre à avaler autant de serpents de mer. Depuis notre départ, je n ai pas cessé d'être affreusement malade. Le docteur du bord, qui est un

homme exquis comme cordialité et comme sollicitude envers tout le monde et surtout envers moi, a dû employer de Topium pour arrêter les terribles expectorations qui m'alarment.

Depuis notre arrivée à Sainte-Catherine j'ai repris' un peu d'estomac et d'aplomb, mais nous n'avons malheureusement fait que la moitié du voyage; les mers du Sud sont, parait- il, d'une sauvagerie qui me promet de fichues journées.

En dehors de cette difliculté de m'amariner, je suis ici commp un coq-en-pâte. Il n'y a pas de soins, de prévenances, et j'oserai dire de sympathies dont je ne sois l'objet. Je puis vous confier tout cela, car les lettres me sont remises cachetées, et celles que j'écris je les remets cachetées également.

Tous les jours, c'est à qui m'enverra à mon déjeuner et à mon dîner ce qu'il y a de meilleur à bord. Il m'arrive parfois d'avoir six plats à un seul repas. Jamais je ne viendrais à bout de tant de bonnes choses si je n'avais avec moi cinq compagnons à régaler. Je passe sur le pont quatre heures par jour, et le commandant m'envoie tous ses livres et toutes ses caries.

J'ai reçu du brave Destrem une lettre hier, en arrivant au mouillage. Elle m'a réconforté sensiblement. Il me dit tout ce que vous faites pour mes enfants chéris. J'en ai pleuré comme un idiot. Il me donne aussi de bonnes nouvelles de mes volumes. Du moment où ma signature est autorisée, nous sommes sauvés. Destrem m'écrit que les journaux, même modérés, ont été très convenables à mon égard à propos de mon départ, et que la République Française a publié un très bel article à mon sujet. Tout bien considéré, si j'arrive vivant làbas, peut-être vaudra- t-il mieux pour moi que j'y sois allé.

La rade où nous sommes mouillés est criblée de requins de la plus grande espèce. On en a déjà péché une quinzaine : toute la commission des grâces !

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE ^7

Notre cage est très éclairée et très aérée, et nous avons eu moins chaud sous la ligne qu'à Paris, sur le boulevard Montmartre, par une journée d'été ordinaire.

Il nous reste deux mois et demi de navigation, dont trois semaines dans les parages glacés du cap de Bonne- Espérance. Ce sera le plus dur du voyage.

On ne peut reprocher aux fusionnistes de n'avoir pas fait, eux, tout ce qu'ils ont pu faire pour restaurer la monarchie légitime.

Duclerc, dans un court hillet, me conte que le duc de Broglie, qui n'a jamais cru au succès, rit, se frotte les mains. Il ne songe qu'à sauver l'ordre moral et intrigue secrètement, de façon à lancer, au moment opportun, une prorogation des pouvoirs du maréchal.

Le I*' novembre, Adam m'écrit :

Nous sommes encore tout à la joie, nous nous réunissons soir et matin, nous causons beaucoup, nous délibérons un peu, mais nous n'avons pris encore aucune résolution. Pour savoir exactement jusqu'où nous pouvons pousser notre succès, nous avons besoin de connaître tout l'effet produit chez nos adversaires par les derniers événements. Les légitimistes sont dans un véritable accès de désolation. Ils essaient de rester unis; y réussiront-ils?

(( Nous lui avons mis la couronne sur la tête, disait l'un d'eux ces derniers jours ; il l'a prise et il l'a jetée par la fenêtre. »

On raconte aussi que le général des jésuites, le père

Beckx, a dit de lui : « Il n*a pas su vouloir, maintenant il ne lui reste plus qu'à mourir. »

Adam me donne l'emploi de sa journée :

A midi, toujours réunion des délégués chez Jules Simon. A deux heures, réunion rue de la Sourdière. A quatre heures, réunion de la gauche. A sept heures, dîner politique.

Tu vois que nous nous agitons fort. Jusqu'à présent nous n'avons pas beaucoup avancé, mais je crois que nous allons partir. Thiers avait raison les premiers jours de dire : (( Laissez faire les événements. » J'avais raison aussi de répéter : (( Ne vous pressez pas trop de reprendre peur. )) Le désarroi doit être plus grand chez nos adversaires que nous ne pensons. Une pareille défaite a nécessairement des suites qui sont ordinairement une déroute. Montrons-nous joyeux et chargeons. Je crois, en effet, que nous sommes tout près d'assister au spectacle d'une véritable débandade. Nos ennemis parlent trop haut de leur union persistante pour n'être pas désunis. Leur projet de proroger Mac-Mahon pour dix ans et l'Assemblée pour trois ans est trop absurde pour être sérieux.

Toute l'audace qu'ils montrent et qu'ils n'ont pas n'est qu'une manière de couvrir leur retraite ; nous les verrons fuir bientôt. Déjà le Journal des Débats les réabandonne, et c'est John Lemoinne qui pousse le cri de : Sauve qui peut !

Des gens que je plains, ce sont les vieux nobles, les douairières, qui depuis quarante-trois ans vivent sur l'unique espérance du retour de Henri V. Que vont-ils devenir? Que se passe-t-il en ce moment dans l'esprit de ceux-là? Je voudrais le savoir.

J'apprends par une lettre de de Reims, qui a longuement causé avec son ami le duc Decazes,

AYANT l'abandon DE LA BBVANGHB /fQ

que le comte de Chambord a quitté Frohsdorff accompagné de fidèles : MM. de Chevigné, de Blacas, de Monti, de Vanssay. Il a pris avec eux le chemin de fer de Zurich pour Paris.

Reconnu à la frontière française, signalé aux gares, « le Roi » a été blessé par des injures grossières. Il est parvenu, on ne sait comment, à descendre entre deux stations, et il est retourné à Baie où il a passé inconnu plusieurs jours.

Enfin, après avoir dépisté les recherches, il est revenu en France, a traversé Paris la nuit et aurait pu être à Versailles aux premières heures du jour, sans un accident de chemin de fer qui l'a fait arriver à onze heures.

Est-ce la recherche du romanesque, de Timprévu, qui fait affirmer à de Reims qu'au moment où le comte de Chambord descendait rue Saint-Louis, à la porte de M. de Vanssay, M. Chesnelong passait de l'autre côté du trottoir?

Le marquis de Brézé, .qui était revenu en France après avoir conduit le comte de Chambord à Baie, et qui connaissait le jour de son arrivée à Versailles, reçut le premier ses confidences. Le roi croyait que l'armée seule pouvait rétablir la monarchie, et il voulait le plus tôt possible en voir le chef, le maréchal de Mac- Mahon.

Le marquis de Brézé, instruit de l'opinion courante, s'efforça de faire comprendre à l'au-

5o NOS AMITIÉS POLITIQUES

guste voyageur à quel point une telle démarche était inutile et même dangereuse ; le comte de Ghambord avait tellement la conviction que Mac-Mahon lui était acquis et dévoué, qu'il ordonna au marquis de Brézé d'avertir le maréchal de sa présence à Versailles.

Durant ce temps-là, M. Beulé faisait encore une circulaire nouvelle ; celle-là sur la répression du colportage.

Dans son message du 5 novembre, le maréchal de Mac-Mahon répond pour ainsi dire au roi directement. Il demande à la majorité de prolonger ses pouvoirs présidentiels ; il ne fixe pas la durée de cette prolongation, mais il laisse entendre qu'il désire sept années, tandis que Changarnier en demandait dix.

Adam me donne des détails sur la séance du 5 novembre. Il n'a pu m'écrire durant cette séance, les députés étant menacés d'un vote par assis ou levé. Il avait d'ailleurs été chargé, avec Lepère et Goblet, par l'Union républicaine de la mission spéciale de faire face à tous les incidents qui pourraient surgir durant cette séance qu'on prévoyait orageuse, et qui l'a été.

Tu dois aujourd'hui, me dît Adam, connaître cette séance dans tous ses détails. Malgré la majorité obtenue par le gouvernement, mon opinion à moi est que la séance a été bonne. D'abord le gouvernement a été obligé, pendant les débats, de renoncer à l'intention d'enlever la chose comme au 24 mai. Il eût échoué.

Tout l'entrain était de notre côté, puis l'apparition à

AVANT l'abandon DE LA RBYANCHB 5l

la tribune de Dufaure et de Grévy a été d'un grand effet. Dufaure a été très bien, et Grévy, avec une grande modération, très radical. Son discours doit produire une impression dans le pays, dont nous ressentirons certainement les contre-coups.

En résumé, si nous ne les brisons pas, nous les userons, j'en suis convaincu.

Adam a dîné chez Victor Hugo, qui se passionne contre Tordre moral.

La gauche consacre sa victoire de la veille.

Les trois bureaux, qui s'étaient mis volontairement en retard, ont élu M. de Rémusat dans le premier, celui d'Adam! (ô BarodetI), Léon Say dans le second, et Laboulaye dans le quatrième. La majorité est acquise à la gauche dans la commission *.

Le ministère est battu, et Mac-Mahon, fort surpris, enregistre une défaite de plus. On ne croit pas que le ministère puisse résister à cet échec, et il est difficile d'apercevoir les possibilités pour lui d'une revanche prochaine. Or, s'il ne trouve pas cette possibilité dans les deux ou trois jours, il est fini, car la débandade commence à droite.

* On lit dans les journaux républicains de cette époque : Parmi les députés composant la commission d'initiative, nous lisons le nom d'Edmond Adam^ l'habile négociateur, auprès de la gauche, de l'Union républicaine.

Les discussions entre un petit nombre de fidèles s'éternisaient rue Saint-Louis. Le roi était toujours incognito à Versailles. Le 1 1 novembre, au matin, il se décide brusquement à envoyer M. de Blacas au maréchal de Mac-Mahon pour l'avertir de sa présence.

Le maréchal, atterré, répond à M. de Blacas qu'il ne veut pas admettre la véracité de cette nouvelle. Et il la considérera si bien comme improbable qu'il la cachera deux jours durant à M. de Broglie, président du Conseil.

Cependant, sa première impression, lorsqu'il reprend possession de lui-même après la révélation de M. de Blacas, c'est que le roi ne court aucun danger; et il répète : « A la moindre alerte, avertissez-moi. »

Le duc n'oublie pas qu'il a pour mission de persuader au maréchal qu'il doit voir le roi.

(( Il y eut un silence émotionnant, » a dit plus tard M. le duc de Blacas.

Enfin, très troublé, dans le plus grand embarras, le maréchal répond :

(( Avant la lettre du 29 octobre, je n'aurais pas hésité à me rendre à l'invitation que vous me transmettez, car je ne me regardais jusque-là que comme tenant provisoirement la place du roi, mais depuis qu'il y a en quelque sorte rup-

AVANT l'abandon DE LA REVANCIIB 53

ture entre lui et la majorité de l'Assemblée, qu'il m'a fallu, pour assurer la tranquillité du pays, entrer en pourparlers avec la majorité, je croirais déloyal d'engager une autre négociation, et je me vois forcé de décliner l'invitation qui m'est faite. »

M. de Blacas insiste :

(( Le roi, dit-il, tient à connaître les sentiments de l'armée et pas autre chose. »

Et il essaie auprès de Mac-Mahon, un à un, de tous les arguments de persuasion. Nul au monde ne saurait que le maréchal avait vu le comte de Chambord, et le chargé de mission alla j usqu'à proposer au président de la République la clef de la maison de la rue Saint-Louis pour qu'il eût le choix de l'heure.

M. de Blacas tendit la clef, mais la main du maréchal ne bougea pas.

L'envoyé vint rendre compte de sa mission au roi, qui ne fit pas une question après le récit et ne prononça pas une parole.

A cette heure-là même on discutait à la Chambre le septennat. Les monarchistes savaient la présence du roi à Versailles et attendaient impatiemment ses instructions. M. de Blacas, placé entre la certitude qu'il avait de la défection du maréchal et son incertitude sur les intentions du roi, subissait un véritable martyre dans l'impuissance où il était de répondre aux questions de ses meilleurs amis.

Je sus plus tard par Duclerc comment les lé-

gitimistes avaient connu la présence du roi à Versailles.

Un député assidu de Frohsdorff causait dans la rue avec d'autres députés : il s'interrompt tout à coup, ému, tremblant et s'écrie :

(( Le roi est ici! Charlemagne, son valet de chambre, vient de passer ; il ne le quitte jamais, Charlemagne ici, le roi y esti »

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Le roi est ici! Il regrette sa réponse à Chesnelong. L'espoir renaît, et c'est alors qu'on accable M. de Blacas de questions ; celui-ci, harcelé, finit par dire :

(( Supposez qu'il soit venu pour se renseigner sur les sentiments de l'armée, et qu'il ait acquis la preuve de son indifiTérence. Alors tout serait fini, bien finil »

Plusieurs légitimistes, dans les couloirs de la Chambre, auraient, ce jour-là, redit le mot de Veuillot après Salzbourg : « Le comte de Chambord sera peut-être mon roi, mais il n'est plus mon homme. »

Adam m'écrit :

• La commission des dix s'est réunie hier et aujourd'hui ; on ne s'entend pas, ce qui m'est égal. En revanche on dit que les bonapartistes s'entendent avec le ministère, ce qui paraît plus grave et ne l'est peut-être pas. Il fallait s'attendre à quelque chose de semblable. Les bonapartistes peuvent faire la majorité un certain jour et sur une certaine question, mais ils ne peuvent plus être une majorité; ils jouent leur jeu en se portant tantôt à droite, tantôt à gauche; mais, que ce soit dans

leur jeu ou non, ils achèvent de déconsidérer cette assemblée.

Nous aurons encore de mauvais jours à passer, mais nos vœux s'accompliront! Jusque-là la situation reste tendue.

J'ai eu à déjeuner Paul Arène, accompagné d'un peintre russe et de sa femme, les d'Âlheim, chez lesquels il est en séjour à Antibes. Jamais je n'ai rencontré comme dans Paul Arène un contraste plus curieux entre l'homme et l'œuvre : l'homme est lourd, vulgaire; l'œuvre est spirituelle avec des raffinements qui vont parfois jusqu'à la délicatesse.

D'Alheim a du talent, un talent original. Il voit les teintes bleues du ciel d'hiver à Moscou dans les crudités d'azur du midi ; le poudroiement des fleurs d'amandier lui rappelle celui de la neige. Le midi de d'Alheim, pâle, mélancolique et pourtant observé, a du charme.

Je suis seule bien souvent et je songe à nos espoirs sans cesse refoulés. Cette République tant désirée, par laquelle la France retrouvera toutes ses énergies de race, par quels efforts nouveaux plus difficiles, plus intenses, plus dévoués, pourrons-nous la conquérir?

Les conservateurs ont emporté de haute lutte le septennat. Est-ce un triomphe pour les mo-

narchistes? Non, puisqu'il ne leur livre pas ce septennat. Mais c'est bien une défaite pour nous, puisque nos ennemis n'ont voté ce septennat que parce qu'il est un escamotage de la République.

Cette République, ils pouvaient la fonder à leur profit, la faire conservatrice comme eux, acclimater peu à peu le pays au gouvernement de lui-même par lui-même. Nous aurions été pour eux les extrêmes, tandis que si un jour, brusquement, nous-mêmes la faisons, la République, déjà extrêmes nous-mêmes, quels seront nos extrêmes?

Une lettre d'Adam, le i8 :

C'est aujourd'hui que le grand débat commence. Je ne sais si nous siégerons cette nuit, ou si nous continuerons demain. J'ignore absolument ce qui sera décidé.

Le trouble le plus profond règne dans l'Assemblée, et le résultat semble être dans les mains de quelques légitimistes restés fidèles au comte de Chambord et dans celles des bonapartistes qui se divisent, paraît-il.

Tu connais par les journaux le message d'hier. A la séance, où il a été lu, jamais orage pareil n'avait grondé dans la Chambre ; mais le tonnerre qui nous menaçait n'a frappé personne. Ce n'était qu'un morceau de papier, et M. Thiers, à qui on demandait dans les couloirs si ce message nous amènerait un coup d'état, a répondu, avec raison, je crois :

« Non, ce n'est qu'une bêtise! »

Adam me dit qu'il emporte sa lettre à Versailles pour y ajouter un post-scriptum ; le voici :

P.-5. — Il est quatre heures. La discussion est ouverte, mais elle n'est pas encore sérieusement engagée. M. Berlhaud, du centre gauche, vient de faire un discours assez spirituel, mais sans importance. M. Prax Paris est à la tribune pour soutenir l'amendement des bonapartistes, Tappel au peuple. On vole. Nous gagnons quelques voix de ce côté et quelques autres parmi les légitimistes, mais plusieurs membres du centre droit et du centre gauche nous lâchent, par exemple André, Denormandie, comte de Pourtalès, Drouin, etc.

La grande nouvelle est la mise en vente de la brochure de Grévy : le Gouvernement nécessaire.

Il me pleut des lettres qui toutes me parlent du combat soutenu par Gambetta sur la liberté des enterrements civils.

Mon père, que le septennat fait rugir, qui se désespère de voir toujours fuir ce qu'il croyait fixé et réapparaître ce qu'il abhorre, trouve que (( tout de même, pour un modéré à peine radical, Gambetta a prononcé un discours qui n'est pas sans vigueur ».

Voici en résymé ce que je recueille dans ma correspondance reçue le 20 :

Quoique nous ayons été brossés dans l'urne, notre victoire à la tribune a été considérable. Les deux discours de Jules Simon et de Grévy avaient produit un effet tel que, pendant le dépouillement du scrutin, nos amis étaient disposés à n'attacher aucune importance au vote, quel qu'il fût; il leur semblait que nos adversaires étaient moralement détruits, mais

la forte majorité qu'ils ont obtenue devient pour eux un relèvement, si momentané soit-il, et menace de décourager quelques-uns de nos amis.

Les légitimistes et les bonapartistes ont une telle peur de la République, qu'ils préfèrent travailler contre eux-mêmes que de nous apporter un appoint. Mais c'est surtout au groupe de Casimir-Périer que nous devons notre défaite. Il s'e%t défilé, comme k son ordinaire. On est presque toujours sûr de jeter l'épouvante parmi ces esprits flottants, ces cœurs faibles, en posant devant eux la question de gouvernement.

Le ministère, en poussant le maréchal en avant, en le faisant s'engager à fond, a décidé du sort de la jour née.

Maintenant, que vont faire nos ennemis de leur victoire? Pourront-ils l'utiliser? A quoi, d'ailleurs? C'est ce que nous allons voir, et il est difficile encore de mesurer les forces que l'opinion publique va leur permettre de re- .prendre. ^

Mon vieux docteur Maure est à Grasse; il prend son congé habituel d'hiver, et sa première visite est pour moi.

Il m'apprend que notre noble et cher ami Jules de Lasteyrie est enfin revenu à l'Assemblée, complètement guéri.

Le docteur Maure n'a point en poche sa traditionnelle lettre de Thiers, mais il Ta souvent vu et l'a trouvé découragé. La défaite du 19 l'a

AVANT l'abandon DE Ul REVANCHE 5g

surpris et troublé. Grévy avait combattu avec une extrême vaillance, une grande éloquence, une habileté d'argumentation incomparable.

Son insuccès lui a fait dire qu'il ne prendrait plus une seule fois la parole durant cette législature, et il a voté contre la proposition du gouvernement sans un mot. M. Tliiers s'en attriste.

J'ai des nouvelles de M. de Marcère par le docteur Maure. Il a fait «ne véritable campagne contre le septennat.

Ce septennat est le triomphe personnel de M. de Broglie. C'est lui qui l'a préparé, en même temps qu'il travaillait secrètement et habilement à l'échec des fusionnistes.

(( Vous verrez, me dit le docteur Maure, que pour mieux sauver l'ordre moral il va remanier son ministère, qu'il aura ainsi plus en main. Mais, ajoute l'ami de M. Thiers, les légitimistes qui ont cru voter le septennat uniquement pour que la possibilité leur soit laissée d'obtenir du roi des transactions nécessaires avec l'esprit moderne, ne pardonneront jamais à M. de Broglie de leur avoir arraché un engagement définitif. Il a machiavéliquement, de longue date, encouragé les légitimistes; mais, après la lettre du roi, il crut l'heure venue de dévoiler ses plans, de donner au vote du 20 novembre toute sa signification, qui était celle de la constitution définitive des pouvoirs civils.

L'infériorité de M. Beulé semble croître.

L'expérience du pouvoir ne l'initie nullement

6o NOS AMITIÉS POLITIQUES

à ses difficultés. Dans le discours qu'il a fait après le vote du septennat et au sujet du retard des élections malgré le nombre des sièges vacants, il a donné un pendant à Tà-propos avec lequel il avait parlé de TÂssemblée élue « dans un jour de malheur ».

(( Aujourd'hui, dit-il, la responsabilité ministérielle se présente pour la première fois dans toute sa beauté. »

Deux jours après cette phrase, M. de Broglie (( acceptait » la démission de M. Beulé et prenait lui-même Tlntérieur. Il donnait les Affaires étrangères au duc Decazes, et par ce remaniement gouvernait de façon absolue.

Nul ne mettait en doute la supériorité intellectuelle et politique de M. de Broglie sur le maréchal. Les royalistes étaient les premiers à dépeindre Mac-Mahon comme le type militaire Ramollot, et c'étaient ses amis eux-mêmes qui nous alimentaient de ses mots ridicules.

Je trouvais, moi, que sa conduite vis-à-vis de M. de Blacas n'était pas d'un sot, et qu'il lui fallait quelque habileté pour n'être pas la girouette qu'on essayait de faire de lui. Les uns avaient dit qu'il ne résisterait pas à un ordre du comte de Ghambord, les autres qu'il servait le comte de Paris. Les bonapartistes affirmaient qu'on pouvait au jour et à l'heure lui imposer un coup d'état impérial.

Nos amis donnaient du crédit à ces racontars en les colportant et déclarant le maréchal ce stu-

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 6l

pide ». Moi, je ne le voyais qu'hésitant, et inexpérimenté en politique.

Sachant quelles intrigues l'assaillaient, quels tiraillements il subissait, dans quels traquenards on s'efforçait de l'attirer, je lui trouvais un certain mérite à n'être pas journellement empêtré.

M. de Broglie avait manœuvré avec une habileté grande, n'ayant jamais poursuivi qu'un but, atteint d'ailleurs : gouverner seul la France sept années durant, c'est-à-dire le temps de la pétrir à son gré.

Les détails pleuvent de toutes parts sur le séjour du comte de Chambord à Versailles.

Beaucoup de gens l'ont vu, non plus dans le décor de Frohsdorff, mais dans le cadre étriqué d'une petite maison à Versailles, et ils l'ont, malgré et peut-être à cause de leur amour des traditions, trouvé trop peu moderne.

Le « Roi » a cru, paraît-il, que le septennat ne serait pas voté, qu'on viendrait le chercher, ou qu'il aurait l'occasion de se rendre à l'Assemblée.

Dans l'atmosphère de flatteries où vivait le (( Roi », comment aurait-il pu démêler l'exacte vérité? Nos journaux eux-mêmes, qui l'ensevelissaient dans son drapeau blanc, l'avaient fait

6a NOS AMITIÉS POLITIQUES

avec de pompeux éloges. Seul le refus du maréchal de le recevoir remit un moment les choses au point. Mais les flatteries, l'hommage habituel des partisans sincères de la légitimité qui s'abusaient eux-mêmes sur leurs espérances futures, ramenèrent Tillusion dans l'esprit du comte de Ghambord jusqu'au vote du septennat et à l'attitude offensive de M. de Broglie, résolu à ne rien céder du pouvoir qu'il venait de conquérir.

Maintenant les nouvelles littéraires empiètent sur la politique et la relèguent au second plan. Peyrat a rencontré Alfred Assolant, qui s'est plaint à lui de mon silence.

Il prétend que je suis la seule parmi ses amies qui ne l'ait pas félicité du succès de son roman Rachel, le meilleur, lui dit-on, qu'il ait écrit. Comme il m'avait habituée à recevoir ses livres dès leur apparition, j'ai attendu. Assolant est l'être le plus fantaisiste du monde. Tantôt il vous visite et vous écrit de façon à ce que vous puissiez vous croire le meilleur de ses amis, puis il vous fuit comme si vous étiez son pire ennemi.

Je lis sa Rachel. On a raison, c'est un bon et beau roman, qui fait honneur aux lettres françaises.

Mais le grand triomphe est pour les Lettres de mon Moulin, d'Alphonse Daudet. L'esprit en déborde à tel point qu'à tout moment dans la conversation les mots des « lettres » reviennent.

et qu'il est impossible pour tout Français de ne pas les avoir lues.

Mon a courrier théâtral », comme je l'appelle, m'arrive. C'est unelongue lettre de M"* de Pierreclos sur Monsieur Alphonse, que cette année Dumas a donné pour pendant à la Femme de Claude. Ahl ceux que M"" de Pierreclos soupçonne d'être quelque peu « Alphonse »

passent un mauvais quart d'heure sous sa plume. Ce sont des fusées d'esprit ajoutées à celles de Dumas fils, qu'elle appelle « le petit Juvénal » .

A la première de Monsieur Alphonse, M"' de Pierreclos a rencontré un grand nombre de nos amis politiques très préoccupés de la lutte commencée contre la loi des maires, qui a créé de véritables forteresses libérales. La coalition de droite, contre laquelle cette loi a tourné, en veut le remaniement, c'est-à-dire la suppression. M. de Broglie invente une commission de décentralisation dont le but est de briser l'instrument municipal entre les mains des républicains. Cette commission, composée en grande majorité des membres de la droite, est nommée pour mener à bien le projet déposé par M. de Broglie. Il y a là un véritable danger pour nous.

Adam m'a parlé des craintes de nos amis et des siennes dans toutes ses lettres à ce propos. Ils en sont enfiévrés. Au dernier mardi chez Bignon, les (( conjurés » n'ont parlé que de

cela, et ils ont arrêté pour tous les groupes la conduite à suivre.

Ces dîners du mardi au café Riche ont une grande importance politique et sont jusqu'à ce jour tenus très secrets. Nous en appelons les membres : le conseil des Dix. C'est Duclerc qui, avec Adam et Le Royer, avait, un soir, en ma présence, discuté les possibilités de créer un groupe directeur des groupes républicains, dont les individualités s'entendraient et exerceraient leur influence dans le même sens. Gambetta et M. Thiers seuls devaient être mis au courant de ces réunions.

Les Dix étaient : Duclerc, de Marcère, Léon de Maleville, général Billot, Cochery, Bardoux, Scheurer-Kestner, Lepère, Fourcaud, Leblond, Le Royer, Adam.

Le centre gauche, la gauche, l'union républicaine, se trouvaient représentés, on le .voit, dans ce conseil des Dix où l'on fut bientôt douze.

J'eus l'insigne honneur d'être admise plusieurs fois au dîner du mardi chez Bignon, lorsqu'il fut décidé qu'on pouvait, après une motion votée à l'unanimité, introduire dans le cénacle un invité qui avait travaillé au but poursuivi par le ce conseil ».

Laurent Pichat veut que je lise sur l'heure les Lettres de Mérimée à une Inconnue ? Il me demande si je sais qui elle est.

Pas si inconnue, il me semble, ajoute-t-il ; cela m*a tout Tair d'une habitude épistolaire. Il lui dit des

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 65

choses qui dépassent la flirta tion la plus américaine. En somme, Mérimée se montre là dedans ce qu'il était. C'est le seul mérite de l'ouvrage. Quel joli article Taine a manqué. Gela ne l'empêchera pas d'entrer à l'Académie française.

J'ai rencontré M"* de Picrrecios dans l'escalier d'Ulbach. Vous a-t-elle écrit qu'elle m'a embrassé?

Pichat me donne des nouvelles de Louis Blanc, qui a été très malade et se remet.

J'ai envoyé à Pichat, comme au critique dont l'opinion sincère m'est le plus profitable, le manuscrit de mes Récits da golfe Juan que je viens de terminer. Il a lu et ajoute par son approbation à la hâte que j'ai de voir paraître ce volume.

Pichat m'apprend le mariage très riche de la fille de Peyrat avec un Italien, le marquis Arconati Yisconti. Ce mariage lui cause une vraie joie comme à tous nos amis.

C'est la paix dans l'esprit de Peyrat, c'est la sécurité pour l'avenir; nous devons donc applaudir sans une réserve, conclut Pichat.

Bazaine est condamné à mort et à la dégradation militaire, mais sa peine est sur l'heure commuée en vingt ans de forteresse avec dispense de dégradation. Ahl il eût fallu prouver le danger qu'il peut y avoir à trahir la France.

On dit que Lachaud a écrit à M. Thiers et obtenu de lui qu'il intervienne auprès du maréchal en faveur de la commutation.

Voilà une chose, si elle est vraie, qu'avec moi M. Thiers ne portera pas en paradis I

Je ne pourrai non plus lui dire mon admiralion pour son Histoire de la Révolution du U septembre et de l'Insurrection de la Commune. Ce n'est pas un livre qui restera. Nous avons vu les faits avec d'autres yeux, et il me semble que les événements justifient mieux notre façon de voir que celle de M. Thiers.

J'ai reçu une lettre de M"* Sand. Elle me dit que Flaubert est à Paris et que Charpentier a commencé à réimprimer Salammbô.

Enfin, ajoute-t-elle, ce livre réédité et mieux compris va l'élever à sa hauteur. Il vient d'achever une pièce : le Candidat. Vous devinez, avec son respect du suffrage universel et du parlementarisme, comment il mord. Il va soulever les passions violentes des politiciens. Je ne crois pas au succès final et je crains que cela nuise à l'admirable Salammbô,

Clément Caraguel m'annonce qu'il remplace Jules Janin au feuilleton dramatique des Débals :

Faites vite une pièce patriotique, mettez-y toute la passion de votre âme française, il faut entretenir le feu sacré, me dit-il, car les flammes les plus hautes sont celles qui s'éteignent le plus vite. La France n'est pas faite pour laisser couver la flamme sous la cendre, mais pour l'entretenir, la faire luire, pétiller. Cette flamme, il faut qu'elle la voie, qu'elle se la montre à elle-même.

Jean de Thommeray, d'Augier et de Sandeau, prouve notre réveil, c'est le moment de flétrir les lâches, les traîtres, et de crier avec Jean le sceptique : Vive la France ! Nous ne le crierons jamais trop, il faut que tous nos échos en soient pleins !

Ah ! le beau livre que m'envoie Rambaud :

Im Domination française en Allemagne^ les Français sur le Rhin.

Oui, oui, nous l'avons tenu dans notre verre, votre Rhin allemand, ne pensons qu'à cela ; ne parlons que d'elle : de la revanche I et celui qui nous la prépare, qui nous la rendra possible malgré toutes les résistances poUtiques de nos adversaires, celui-là c*est Gambettal

Lorsqu'il sera à Bruyères, allons-nous en parler de nos espoirs, de notre Alsace-Lorraine, de notre France à guérir des atroces blessures.

Eh bienl voilà M. de Chaudordy, nouvellement comte du pape, récompensé de sa participation au renversement de M. Thiers, comme M. de Fourtou le plus leste des lâcheurs ! M. de Rourtou est ministre du maréchal. M. de Chaudordy le devient sous une autre forme à Berne.

L'horrible nouvelle 1 Adam me télégraphie que Cernuschi vient de lui apprendre la mort tragique de Nino Bixio à Atchen*.

Je me rappelle alors une conversation que j'eus avec Nino à Gênes. Il m'avait raconté que le roi Humbert lui en voulait à propos d'un incident qui les avait brouillés à Custozza.

J'ai des notes prises aussitôt après notre conversation à propos de cet incident, cause directe

* Le général Bixio enterré à Sumatra, sa tombe fut violée par les indigènes, ses officiers purent cependant reprendre ses dépouilles et les rapporter à Gènes.

de la résolution de Nino de quitter rarmée et d'aller prendre du service en Hollande.

Pauvre cher Ninol La royauté italienne a été ingrate pour le héros de la campagne des mille.

Je reste sous l'impression de cette douloureuse nouvelle, quand j'apprends la mort de François Hugo. L'hiver l'a tué! Pourquoi Victor Hugo n'a-t-il pas accepté l'offre de notre seconde villa? Qui sait.»^ le midi l'eût peut-être sauvé.

Laurent Pichat m'écrit à nouveau sur Vinconnue de Mérimée qui le préoccupe, et me dit :

Vous qui devez savoir, pourriez-vous me dire si ma version est la vraie? Je crois en être sûr. G*est du reste un roman plus amusant que les lettres. L'héroïne, la mienne, ne serait pas une Anglaise, mais une Française habitant Boulogne qui prit un pseudonyme anglais pour écrire à Mérimée, désireuse d*avoir un autographe de sa main. La liaison s'établit et vous en avez lu le fatras. Je crois qu'il y a eu mieux que cela, je l'espère pour les deux personnages. 11 y avait un frère. Et maintenant le nom, me direz-vous? Le voici sur ce papier à part... Ai-je raison? Est-ce vrai? Éclairez-moi! Il est question d'un frère dans ces lettres et je vous dis qu'il y avait un frère.

• Autre chose : Vous qui savez tout, vous devez être certaine que les Naufrageurs sont de Rochefort. Jusqu'à présent le récit est lâche et rien ne se noue. Il doit y avoir des portraits, désignez-les moi. Archambault est Rochefort lui-même, mais le pianiste et les autres?

J'attends vos commentaires.

Vous avez vu que la fille de Guéroult se marie, que Desonaz est à VOpinion Nationale, que Mahias est révo-

AVANT l'abandon DE LA REYANCIIB 69

que. que Charles Blanc est destitué par Tordre moral comme directeur des Beaux- Arts.

Questions d'aujourd'hui et de demain n'en seront que plus envenimées.

Depuis 1870, Charles Blanc est de l'Institut, c'était le directeur idéal. Ces gens-là ne sont sensibles à rien. C'est le frère d'un républicain : A bas !

Pour renseigner Laurent Pichat sur Vlnconnue de Mérimée, je ne pouvais mieux faire que d'écrire au docteur Maure-, son confident et son meilleur ami.

Le (( législateur modèle » , comme l'appelle Peyrat, est rentré à Grasse il y a quelques jours. Il mourait de froid à Paris, et depuis la chute de Thiers il se demande ce qu'il fait à l'Assemblée.

Trop souffrant pour venir me voir, il me répond la lettre suivante, qu'il m'autorise à communiquer à Pichat. Le vieux docteur m'affirme, avant tout, que le nom de la dame donné par Pichat est exact.

J'ai lu les lettres de Mérimée à une Inconnue, me dit-il, ou pour mieux dire, les lettres de Mérimée à une demoiselle française. Cette estimable et chaste héroïne ayant acquis la preuve que ses réponses avaient été détruites par l'incendie de la maison de Mérimée durant la Commune, a pu tout à la fois faire une bonne spéculation de librairie et prendre l'attitude d'une héroïne immaculée. 11 a été facile à cette farouche beauté, qui avait en main deux volumes de lettres, de ne livrer à la publicité que celles expurgées qui donnaient à Mérimée une attitude ridicule, mais qui pouvaient refaire à l'héroïne compromise une meilleure réputation et lui

donner le moyen de se décerner une couronne d'oranger. Tout cela est déplorable. Vous avez qpnnu les excellentes qualités de Mérimée. Groyez-y toujours, mais croyez peu à son platonisme. Je puis vous mettre en main des preuves que je vous laisserai à ma première visite. Nous sommes tous deux amis de Mérimée, défendons-le d'être grotesque !

On annonce la mort de Rochefort, et je suis un moment très émue, mais je reçois des dépêches et des lettres d'Adam qui nous rassurent complètement, moi et son fils Bibi.

Au premier bruit de la mort de notre ami, bruit venant de Londres, Adam a vu le duc Decazes, avec lequel il est de vieille date en relation, qui lui a répété à deux reprises que ni lui ni ses collègues ne savaient rien. Le duc Decazes a bien voulu envoyer à l'ambassade anglaise où Ton n'avait rien appris non plus.

Enfin Adam a prié l'un de ses collègues, officier de marine, de s'informer au ministère de la Marine. Or on n'y a pas de nouvelles de la Virginie après son départ du Brésil. Elle n'a touché terre nulle part, elle n'est pas arrivée à destination, donc la mort de Rochefort ne peut qu'avoir été inventée par les journaux anglais. Enfin le gouvernement fait démentir lui-même la nouvelle par l'agence Ha vas.

Adam me télégraphie qu'à moins d'avis contraire il arrivera à Bruyères, le lendemain soir, avec Gambetta et SpuUer. Gambetta compte trouver à Bruyères son père et sa mère. Je les

AYANT L ABANDON DE LA REVANCnB 7 f

préviens moi-même, à Nice, par dépêche. Adam me recommande d'arranger les choses pour que Gambetta puisse quitter la gare de Cannes aussitôt arrivé, afin de ne pas provoquer une émotion s'il est reconnu.

Je reçois encore un billet d'Adam, qui me dit:

Nous avons enterré hier ce pauvre François Hugo. Sa mort n'a pas dû le surprendre, car tu le savais perdu. Au retour, j*ai vu Victor Hugo, plus olympien que père.

Gambetta nous a laissé SpuUer et il est parti le lendemain de son arrivée avec son père et sa mère pour passer quarante-huit heures à Nice. 11 reviendra et nous le garderons une semaine. SpuUer cause et conte avec une bonhomie spirituelle dont on ne se lasse pas.

« La République serait possible, disait M. de Lamartine en i848, s'il s'y trouvait un homme politique qui consentît à être le second. »

La République est donc possible avec Gambetta, puisqu'il a Spuller.

Gambetta tutoie Spuller, qui, lui aussi, le tufoie, mais avec quel art des nuances. Dans ce tutoiement, le respect, la soumission dévouée, s'affirment à chaque mot.

Une chose très curieuse, c'est de comparer

'J2 NOS AMltlÉS POLITIQUES

le (( tu » de SpuUer et le « vous » de Ghallemel à Gambetta.

L'irritabilité fréquente de Ghallemel, due à ses crises d'estomac et surtout à une persistance de sécheresse nasale (Ghallemel ne se mouche jamais), le rend parfois dans la complète intimité très difficile à vivre, malgré sa noblesse de cœur et sa largeur d'esprit.

(( Gambetta, vis-à-vis de certains entêtements de Ghallemel, nous dit SpuUer, a des douceurs, des ménagements exceptionnels. »

Gomme rédacteur en chef de la République Française, Ghallemel est d'un autoritarisme absolu. Il faut comprendre à demi-mot.

Je me fais donner par SpuUer la physionomie de ce que j'appelle la vie intérieure de la République Française.

Ghallemel arrive à cinq heures. Il prend connaissance des dépêches, puis convie ses rédacteurs pour causer avec eux des questions du jour. La conversation à peine entamée, il voit l'article à faire.

Isamhert écrit le bulletin de tête, et il est légendaire pour ses retards. Or ses lenteurs sont fatales, car il est en même temps rédacteur quotidien et secrétaire de la rédaction. Entre lui et le père de Ranc il y a des scènes inénarrables.

Banc, le père, fait le sport. Quoiqu'il ne soit plus jeune, il est d'une exactitude qui fait honte à Isamhert. Sombre, correct, il n'y a

àVakt l* abandon oë la bbyanchb 73

jamais de reproche à lui faire. Il ne l'accepterait, d'ailleurs, certainement pas.

Pendant qu'à la République Française Ranc donnait son récit « de Paris à Bordeaux )), avant de le mettre en volume, le père Ranc, contre son ^habitude, s'informait chaque jour du chiffre de la vente. Si elle montait, un ou deux branlements de tête montraient sa satisfaction complète. Si elle ne montait pas, sa physionomie exprimait clairement ces mots à l'adresse des lecteurs : « Les imbéciles I »

Camille Barrère écrit au pied levé des articles de politique extérieure ; Allain Targé traite les questions économiques avec une grande compétence, lentement mûrie.

Bouvier, pour les finances ; Paul Bert, pour les sciences, apportent leur article tout fait, à jour fixe.

Parfois, Chaliemel dit d'un ton bref:

a J'ai fait un article. »

Chacun risque un regard sur l'épreuve, et le lendemain on se délecte.

Avant leur arrivée à Bruyères, Adam et Spul- 1er étaient allés ensemble aux Français, voir M"^ Sarah Bernhardt dans Phèdre. Adam et SpuUer sont deux fidèles du classique. Us aiment ce que j'aime aussi, je l'avoue, et nous nous attardons le soir à parler de la Grèce antique. Tous deux me disent que je serai une admiratrice de M"' Sarah Bernhardt.

Gambetta revient à Bruyères. Le temps est

merveilleux. Le ciel et la mer ont tout leur azur; les roses, les mimosas embaument. La maison disparait sous les bougainvillées en fleurs.

SpuUer, en verve poétique,, chante le printemps avec une grâce d'esprit que je ne lui soupçonnais pas.

Le 2 janvier, avec notre barque La Fadette, qui a M"' Sand pour marraine, — comment ne s'ouvre-t-elle pas pour noyer Gambetta? — nous allons déjeuner sur Therbe à Tile Sainte- Marguerite.

Gambetta est un gai compagnon d'expédition, riant des petits incidents de route qui mettent tant de gens de mauvaise humeur. Il secoue les ennuis avec goguenardise, jouit de tout ce dont il peut jouir. Aussi le souvenir des excursions faites avec lui est-il délicieux. Beau mangeur, beau buveur, il ajoute la gaieté de son appétit à la gaieté du soleil et de l'enveloppement bleu.

Nous visitons l'île Saint-Honorat, le couvent, et Gambetta nous étonne par sa science des habitudes de la communauté, du détail des offices, de l'heure des prières. Spuller, qui a des prétentions à ces connaissances, répète de façon plaisante : « Je suis battu, même quand il s'agit de la règle d'une congrégation. »

Et le soir, en rentrant, nous causons de la journée, et c'est à qui aura le mieux joui de sa beauté*

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 76

Nous déjeunons un jour au milieu des gorges du torrent du Loup. Le bruit est assourdissant, mais Tardeur du soleil, la fraîcheur de Teau, la bonne chère et le bon vin nous tiennent en un ravissement un peu fou, et, ce jour-là, Gambetta trouve l'occasion de nous citer vingt fois son tant aimé Rabelais.

Les heures sérieuses sont fréquentes aussi et intéressantes pour tous parce que, quoique étroitement unis dans Vidée générale de la cause républicaine que nous défendons, notre idéal se contredit sur bien des points.

Lorsqu'il s'agit de notre France, de patriotisme, de revanche, pas une de nos paroles qui ne soit celle que chacun de nous aurait dite. La chaineestserréesansqu'unemaille puisse faiblir, mais Adam avec son expérience de i848, Spuller avec ses réserves contre l'anticléricalisme de Gambetta, moi avec mon libéralisme et ce que Gambetta appelle ma conception d'une république aristocratique, athénienne, exigeant la poursuite du « meilleur )) dans chaque individu, tout cela fournit à nos discussions une ample matière.

« Dès hommes supérieurs, la quaUté, répétais-je, l'élite, voilà ce que je demande à la République de produire, et il me semble que cette élite sera supérieure à toutes celles que produisent les monarchies toujours asservissantes.

— C'est la masse qu'il faut élever tout entière, disait Gambetta; trier, c'est faire

•j6 NOS AMITIÉS POLITIQUES

du favoritisme; la qualité émergera toujours.

— Non, il faut tout d'abord, tout de suite, chercher la qualité, la saisir, l'imposer; la quantité aura toujours assez d'exigences, et, si les modèles ne la dominent pas de toute leur hauteur, elle se croira elle-même, faute de comparaison, la qualité. Disons avec Saint-Just: € Elever le peuple jusqu'à soi, ne pas s'abaisser jusqu'à lui. »

— S'abaisser, non ; lui tendre les mains. »

Adam, appelé à Cannes comme témoin dans

une affaire d'honneur, nous abandonne un jour après déjeuner. A son retour, nous irons en barque à la pointe du Cap voir l'Esterel, au coucher du soleil, se vêtir de son vêtement de gloire. Nous causons de belles-lettres tous trois sur la terrasse. Gambetta et SpuUer, amicalement, me parlent de mon dernier livre : les Récits du Golfe Juan, qu'ils disent goûter surtout depuis qu'ils reconnaissent la vérité des peintures et des descriptions du pays bleu.

Après avoir lu le livre à Paris, Gambetta le jour même avait écrit à Adam sur l'une des nouvelles : Patrie, une lettre inoubliable.

Spuller m'interroge sur mes projets. Je prépare un roman, mais de longtemps je ne considérerai ce que j'écris que comme des essais.

D'ailleurs, je ne suis pas libre d'écrire comme je voudrais.

(( Quoi I s'écrie Gambetta goguenard, quelqu'un vous opprime. Serait-ce AdamP

— Nous allons mettre ordre à cela, dit Spul- 1er haussant le ton.

— Un républicain libéral qui opprime, nous ne supporterons pas une telle contradiction, ajoute Gambetta plus moqueusement encore que SpuUer. Allons, madame, exposez votre cause, vous trouverez en nous tout naturellement des avocats, puisque nous le sommes, et des défenseurs. y>

Je me tais.

(( Quoi 1 c'est donc bien difficile à dire?

— 11 faudrait me jurer le secret le plu^ absolu jusqu'à ce que je vous demande à tous deux d'intervenir. »

Us étendent la main.

« Nous serons muets comme la tombe.

— Eh bien, j'ai fait un livre qu'Adam ne me laissera jamais publier sans de puissantes interventions. Ce livre est terminé depuis longtemps; il faut que, peu à peu, par des précédents, j'achemine la pensée d'Adam vers cette publication. J'aimerais vous en lire des fragments pour avoir votre avis sincère.

— Allez vite nous les chercher, s'écrie Gambetta. D'ici nous surveillerons le retour d'Adam. ))

Je rapporte vingt-cinq pages.

(( Le titre? demande SpuUer.

— Païenne !

— Abomination I Ce doit être de la littérature à la Louis Ménard, laquelle ne peut avoir

pour lecteurs que de Ronchaud et Saint-Victor.

— Ces choses, ajoute Spuller qui feint Thorreur, ne peuvent être écrites que par des hommes. Païenne! par une femme! Certes, j'ai juré de n'en pas parler à Adam, je ne renie pas mon serment, mais je Tépaulerai lorsqu'il refusera lajpublication de Païenne !

— Ecoute Juliette Lamber, dit Gambetta, tu feras après enrager M"' Adam. »

Je Us, je Us. Mes amis m'écoutent avec un intérêt qui me paraît croître I Quand je m'arrête:

(( Vous êtes trop jeune encore pour publier un livre aussi passionné, mais vous n'écrirez jamais rien de mieux, me dit Gambetta, je ne quitterai pas Bruyères sans avoir lu tout le...

— Voilà Adam, » s'écrie Spuller.

Je répète en fuyant :

(( Le secret, le secret I

— La tombe I » me répondent-ils en étendant tous deux le bras.

Gambetta, qui est impressionniste avec Proust, est classique avec moi.

Nul ne parle mieux de l'antiquité grecque, nul n'en est plus imprégné. Amoureux de la Renaissance, instruit de tout ce qui est art, ayant la mémoire des yeux et celle des lectures.

Gambetta est curieux de toutes les recherches sur la beauté. Il lui plait tour à tour déjouer avec des arguments ou classiques, ou romantiques, ou impressionnistes, et de plaider le pour et le contre.

Mais en politique il n'a aucun éclectisme. Ce qu'il veut, c'est le relèvement de notre France. Nul n'a son accent, son émotion, lorsqu'il parle de nos provinces perdues. On se ferait alors hacher comme chair à pâté, petits et grands, humbles ou altiers, pour le suivre au moindre signe.

La pointe d'Antibes, le coucher du soleil sur l'Esterel, la mer qui nous berce, les jeux de la lumière, ravissent Gambetta qui les chante en interpellant SpuUer.

« Comprends-tu .î^ Ne vois-tu pas? Es-tu fait pour sentir? » commencent des phrases qui se développent en images superbes, reproduisant, avec poésie, ce qui se déroule à nos yeux.

« Cet homme, répond SpuUer, au retour, dans le petit port, tel que vous le voyez, n'est pas seulement un politique habile, un tribun puissant, c'est encore le plus harmonieux des virgiliens pipeaux. »

Un instant après le départ de Gambetta et de SpuUer, qu'Adam accompagne à la gare, le

valet de chambre m'apporte une dépêche que Gambetta vient d'oubUer sur sa table. Elle est adressée à M"« L. L..., lui annonçant Theure de son arrivée pour qu'elle vienne l'attendre.

Je n'ose l'envoyer à Vallauris où elle scandaliserait certainement notre farouche receveuse. Je la fais porter à Cannes, à Adam, que je sais devoir aller au cercle nautique après avoir embarqué nos amis ; il se débrouillera !

M"* L. L... est la personne qu'on voit aux séances de l'Assemblée chaque fois que Gambetta parle. Il m'a fait lire une longue lettre d'elle répondant à son enthousiasme sur les beautés de la Côte d'Azur.

Elle terminait en lui disant de rester le plus possible sous le beau ciel qui l'enchante. Et Gambetta ajoutait ses confidences...

Adam, qui devait me quitter en même toinps que nos amis, tarde de quarante-huit heures.

Et vite je reçois de Peyrat une lettre de sanglants reproches :

J'insiste sur la conduite de ce grand déserteur d'Adam, me dit Peyrat, qui, ne voyant que sa femme et absorbé comme un fakir dans sa contemplation, plante là ses amis, ses devoirs à la commission du budget, où vont se discuter des affaires importantes.

Et moi je vais voter pour lui, au grand scandale de Noël Parfait qui sera furieux. Je vous dirais bien de lui

AVANT l'abandon DB LA REVANCHE 8l

faire honte, mais je doute que vous lui montriez ma lettre. D'ailleurs ce grand sans cœur est capable de se moquer de moi comme de Parfait ; il faut souhaiter que le remords le gagne, ce qui ne peut tarder longtemps.

Si vous voyez le docteur Maure, cet autre législateur exemplaire, serrez-lui la main.

Je vous embrasse tendrement de tout mon cœur,

Peyrat est un calomniateur; Adam part.

La loi des maires le préoccupe, mais TAssemblée, en reprenant ses séances, ajourne la loi sur les maires par 268 voix contre 126. Le ministère de Broglie donne sa démission.

Adam m'écrit le 7 janvier :

Tu sais le résultat de la séance. Le ministère a été battu à plate couture. Mac-Mahon lui-même s'est compromis en faisant un message où il a fort inutilement pris parti en faveur de la loi du Sénat, mais dans TAssemblée cela ne compte pas ; il y est convenu que rien n'y compte de ce qui concerne Mac-Mahon. Il n'en sera pas toujours ainsi.

Aujourd'hui, dans les coulisses, toute la question est de savoir quelles résolutions vont descendre de l'Elysée : Dufaure et Laboulaye seront-ils appelés pour être chargés de former un nouveau cabinet P Toute la question est là. On doute de cet appel. Beaucoup de gens croient plutôt à une nouvelle édition du cabinet de Broglie et de Fourtou. Cela commencera à devenir grave. Ou ils feront la dissolution tout de suite avec l'espoir d'opprimer le suffrage universel, ou ils seront, à brève échéance, renversés avec le concours des légitimistes et des bonapartistes qui s'offre déjà. Après je ne sais plus. Nous entrons dans la grande crise.

Gambetta se porte merveilleusement et travaille de son mieux. Jules Simon a fait hier à la tribune un four

noir. Duclerc ne va pas bien, Yoillemier lui a fendu le nez. On croit à un anthrax.

Des efiTorts sont tentés pour sauver le ministère. Enfin M. de Kerdrel se jette à Teau le ii et fait adopter Tordre du jour.

Le ministère n'a pas perdu la confiance de l'Assemblée. C'est un retour complet sur le vote du 8.

Alors l'Assemblée, dare dare, remet à l'ordre du jour la loi des maires, et le 1 3 et le 17 elle vote l'article i". Voilà un tour de bâton stupéfiant.

M. de Broglie est ravi. Il saura maintenant se mettre à l'abri de toute surprise. Se croyant le maître de la situation, il avait cessé de manœuvrer; la leçon lui profitera.

La loi des maires est votée. C'est la mainmise absolue sur les municipalités I

Dans les chefs-lieux de départements, les maires et les adjoints seront nommés par le président de la République et par le gouvernement; dans les communes, par le préfet. C'est complet I

On parle beaucoup de la situation qui est faite au duc d'Aumale comme commandant du 7* corps d'armée.

Il est certain que, depuis qu'il a ce commandement, il reste en dehors de toutes les conspirations monarchiques, et paraît tenir ses qualités de militaire et de Français en plus haute

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 83

estime que celles de prince et voire de prétendant à la présidence de la République.

Les bonapartistes se sont mis en tête d'avoir le maréchal Canrobert comme gouverneur de Paris. La proposition a été soumise, paraît-il, au conseil des ministres. Les voix contre et les voix pour ont été égales. M. Rouher, dit-on, a depuis fortement gourmande le maréchal de n'avoir pas songé à départager ces voix.

De Reims m'écrit que Decazes bat la breloque, qu'il mène la politique extérieure aussi lamentablement que je la conçois :

« Que Decazes, comme moi, depuis que l'héritier de toutes les Russies a brisé son verre pour ne pas boire à la défaite de Sedan, aux victoires allemandes, songe à la réalisation d'une alliance russe.

(( Que le prince Orloff et Decazes ont de communes sympathies l'un pour l'autre et pour chacun de leurs pays.

(( Us prétendent, ajoute de Reims, qu'une entente est nécessaire entre la France et la Russie, sans quoi l'une d'elles est livrée à l'Allemagne ou k l'Angleterre et peut-être à toutes deux.

« Moi qui connais intimement Henckel de Donnersmarck, dit encore de Reims, je sais pertinemment par lui qu'au contraire une alliance franco-russe déchaînerait la guerre avec l'Allemagne. »

De Reims est resté lié, quoiqu'il soit impos-

sible de douter de son patriotisme, avec la Païva et son Henckel, agent notoire de Bismarck.

Il prétend servir son pays et être fort utile à son ami Decazes en voyant ces gens-là. Il sait par eux, dit-il, des choses que la politique française ne découvrirait pas.

Je lui réponds que si à mon retour il voit encore (( ces gens-là» je me brouille à tout jamais avec lui, et le livre à Xavier Feuillant qui le calot tera comme il a cravaché Henckel.

J'écris à Adam, à Duclerc, à d'Artigues, qu'ils fassent honte à de Reims de sa liaison, et refusent de^ donner la main à un Français qui consent à donner la sienne à un Prussien, suppôt de Bismarck et chargé des malédictions de notre Lorraine.

Ma vieille amitié pour de Reims ne résiste pas à ma révolte.

Justement mon précieux ami le a Talisman »

passe quelques jours à Cannes. Il me renseigne sur tous les faits qui peuvent nous apporter un réconfort, une preuve de la fidéUté, de la puissance de souvenir et d'espoir de nos frères alsaciens-lorrains.

Le (( Talisman » m'apprend à considérer ceux qui ont quitté l'Alsace-Lorraine comme les liens entre la patrie annexée et la patrie française; ceux qui restent comme les défenseurs du sol alsacien-lorrain contre l'envahisseur. Et quand il me parle de ceux qui désertent pour ne pas servir la Prusse, quelle émotion!

Je prie le a Talisman », qui rouvre sans cesse à mon esprit les portes d'Âlsace-Lorraine, de m' envoyer pour de Reims quelques notes sur Henckel, sur les révoltantes duretés de Texpréfet de Metz, et de faire partir la lettre de Metz.

Gomment le « Talisman » sait-il aussi que le duc Decazes et le prince Orloff ont une grande sympathie l'un pour l'autre et le désir de travailler à une entente entre leurs deux paysP

Nous nous comprenons, le (( Talisman » et moi. Une entente franco-russe! Travaillons-y, et il pourra y avoir encore des jours lumineux pour notre France.

L'application de la loi des maires est immédiate. On destitue notre ami Rameau, maire de Versailles. Les services rendus ne comptent pas. Tout ce qui n'a pas l'estampille gouvernementale doit être mis au rebut. Fourcand, maire de Bordeaux, auquel on ne peut trouver qu'une culpabilité, celle d'avoir fait largement son devoir pendant la guerre, est frappé comme Rameau.

Une lettre de M"' Sand, que j'avais priée de présenter l'une de mes nouvelles à la Revue des Deuù; Mondes.

Oh! la Revue des Deux Mondes actuelle; chère Juliette, tout ce qu'il y a de plus rechigneur, je ne dirai pas de plus difficile. Ils se connaissent en littérature comme moi en géométrie, mais affectent de tout dédaigner, d'avoir des opinions, du goût, un purisme incomparable.

Je leur ai apporté ou adressé des choses charmantes, exquises. Ils ont fermé la porte obstinément à ces nouveaux venus pour l'ouvrir à de vieilles habitudes. Ils sont si ennuyeux, si têtus, si rabâcheurs et si absurdes, que je ne corresponds plus avec eux qu'en style de télégramme. Ils m'en veulent parce que je refuse de faire un traité avec eux.

Le vieux Buloz s'en mèle-t-il encore? Je ne sais. Mais qui est-ce qui dirige et gouverne le jeune Charles? Je ne connais pas un chat dans leur gouvernement. C'est Charles qui correspond.

Je suis à peu près sûre d'échouer pour votre nouvelle, et je veux vous le dire. Il y aura certainement un parti pris de refuser tout ce que je propose. Si vous alliez droit à eux par une autre porte, ce serait infiniment meilleur. Il faudrait connaître la personne qui a la haute influence, car il y en a certainement une, mais je ne la connais pas, même de nom.

Chers enfants, je suis en tout et pour tout entièrement à vous, et, si j'échoue, j'en aurai un chagrin affreux joint à toutes les colères qu'ils m'ont causées. On vous aime et on vous embrasse tendrement.

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