‹ Mes souvenirsChapitre 2 sur 7 · G. S AND · texte numérisé non relu

G. S AND

Dès que je ne pouvais être présentée par ma grande amie à la Revue des Deux Mondes, j'y renonçai.

Adam était revenu à Bcuyères, et nos amis, moitié goguenards et moitié tendres pour lui et pour moi, Fencourageaient à rester, à « allonger sa fugue », nous écrivant tous, même Gambetta, que les scrutins tumultueux étaient probablement finis, et qu'on allait aborder les lois de finance.

La majorité du duc de Broglie se fondait

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comme neige au soleil. Cependant il B'accrochait à son portefeuille comme à une bouée, nous répétaient nos amis.

Ils ajoutaient qu'au milieu de février, la majorité, s'il en restait, voudrait se reposer, la vie parlementaire devenant impossible à cette Assemblée.

Laurent Pichat nous promettait de venir faire une halte chez nous, une station bien reposante, sans autre émotion que le domino.

Il ajoutait que nous avions renvoyé à nos amis un Gambetta en santé parfaite, chantant les louanges de Bruyères.

Dans tous nos échanges de lettres, nous parlions de Quatrevingt'treize. Tous nous avions le même avis : nous aurions préféré voir écrire à la plume magique un Quatrevingt-douze.

(( Il faut refaire , nous répétions-nous , la passion niilitaire de notre France. Elle s'éteint, et qui, mieux que Victor Hugo, pourrait la ranimer? )>

Laurent Pichat écrit à Adam à propos de l'affaire Haentjens-Gambetta, dans laquelle il était témoin.

L'affaire de Gambetta, mon cher Adam, a été bien menée, et le procès-verbal que je vous envoie, vous le verrez, est satisfaisant. Le mot involontaire nous a été affirmé dès le premier moment*. Nous n'avons

• M. Haentjens avait dit : « M. Gambetta a fait aussi à la tribune de la propagande involontaire pour Tindiscipline. » Gambetta n'ayant pas entendu le mot involontaire avait répliqué par celui de menteur, mot retiré après l'affirmation que le mot involontaire avait été dit.

rien à dire. Cependant, j*ai voulu le texte sténographique que Lagache m'a refusé. Je vous donnerai des détails au retour. Vous m'avez inspiré dans ma conduite. J'ai proposé — c'est un incident dernier — aux témoins d'Haentjens, au moment où nous nous séparions, de ne pas publier de procès-verbal. M. Joubert m'a parlé des journaux, de leurs indiscrétions, etc., etc. J'ai retiré mon observation et laissé ces messieurs libres. Mais j'avais gardé le procès-verbal dans ma poche, et personne n'en a eu copie. La publication en a eu lieu hier soir et ce matin. Dans la dernière phrase une inexactitude est commise par certains journaux. Vous la comprendrez en lisant le texte que je vous envoie.

On a mis au singulier les mots de la fin soulignés. Nous retirons, mais Gambetta ne retire que pour nous. C'est une nuance qui a été discutée. Mes dispositions étaient prises pour arriver à une rectification. J'attendais, au reste, ces messieurs ce matin, comptant qu'ils comprendraient la responsabilité qui pesait sur eux. M. Busson-Duvivier est venu tout à l'heure et m'a exprimé ses regrets. Je lui ai demandé d'obtenir des journaux qui avaient commis l'erreur une rectification qui semblât venir de la rédaction même. Voilà qui est fait. Il s'y est galamment prêté. J'ai profité de l'occasion pour lui montrer un fragment du Pays en lui disant que M. Haentjens serait certainement affligé, non pas de la façon dont Gambetta est traité, puisque ces attaques sont quotidiennes et dans les mêmes termes, mais qu'on ait profité d'une affaire où M. Haentjens savait l'attitude de M. Gambetta pour accuser ce dernier de lâcheté. M. Busson-Duvivier ne connaissait pas ce fragment. Il en a été très impressionné*.

* Voici le fragment :

« L'honorable M. Haentjens a envoyé, parait-il, des témoins à M. Gambetta, et on assure que le fuyard de la Défense na-

L'ordre moral tenant à désagréger le plus de choses passées continuait à destituer les maires. C'était un abatage général. La circulaire de M. de Broglie, aux préfets, datée du 22 janvier, provoquait la passion du zèle si répandue en France parmi les fonctionnaires. Pas un préfet n'hésitait à dénoncer, à renverser les moins coupables, là surtout où l'idée républicaine avait pénétré.

Nefftzer écrit à Adam à propos d'un protégé commun, et il termine en gémissant sur le recul de tout ce que nous avions cru fixer.

Les d'Ennery vont arriver au Cap, la première des Deux Orphelines, pour laquelle ils sont restés, ayant eu lieu ; c'est un gros succès.

La nouvelle de la mort de Michelet à Hyères nous parvient par le Phare du Littoral. C'est un grand événement dont les plus petits journaux s'emparent. Michelet a sans cesse répété qu'il voulait être enterré dans le « prochain cimetière ». Ses funérailles auront donc lieu à Hyères, et de Marseille à Nice on songe à aller lui faire cortège.

Adam a vu Edgar Quinet avec lequel il aime à causer à l'Assemblée. Quinet a brusquement

iionale s'est replié. Ce dénouement ne surprendra personne : on sait que la prudence de ce Génois dépasse de beaucoup sa hâblerie. C'est le chef même des outranciers de la Défense nationale, pour qui c'est un article de catéchisme de faire battre les autres sans exposer leur précieuse personne.

« Albert Rogat. »

go NOS AMITIÉS POLITIQUES

appris la mort de Michelet sans savoir qu'il était malade. Tous les griefs amassés par M"' Michelet pour séparer les deux vieux historiens se sont évanouis, chassés par le vent de la mort. Quinet, qui a beaucoup souffert de la perte d'une amitié d'un demi-siècle, se dit que jyjma Michelet souffre à son tour. Il n'hésite pas a lui écrire, à lui peindre son chagrin; il fait des vœux pour sa force à elle.

Quinet dit à Adam : « C'est un appel, je ne lui survivrai pas longtemps, et d'ailleurs la France vaincue, les idées républicaines pourchassées, me laissent, malgré mon retour dans la patrie tant aimée, malgré la philosophie que je m'efforce de maintenir en mon esprit, une tristesse mortelle. »

Et il ajoute:

(( Je veux écrire un dernier livre : VEsprit nouveau^ et pour ce livre je m'efforcerai de sauvegarder le peu qui me reste de force. ))

Quinet pleura Michelet comme un ami cher entre tous, comme un frère. Souvent, au cours des séances sans intérêt, il entraînait Adam hors delà salle, parfois dans le parc, et c'étaient entre eux des conversations sans fin sur le passé.

Quinet avait la passion de notre France, il en parlait avec fanatisme. Elle était pour lui la nation unique. Il voyait en elle plus qu'elle. Son spiritualisme lui ouvrait sur sa patrie l'horizon des au-delà invisibles. La France, pour

Quinet comme pour Jean Reynaud, était l'âme de l'Europe, elle-même l'âme du monde. Quinet, comme Victor Hugo, croyait à un Dieu dominant toutes les religions, à un peuple dominant tous les peuples, et il répétait souvent :

« Ce qui me désespère, c'est que la France perd tous les jours un peu de ce qu'elle a de divin. »

Adam et moi nous aimions et nous admirions Quinet. Son Histoire de la Révolution nous passionnait plus que celles de Michelet et de Louis Blanc. J'avais relu vingt fois son portrait de ce Saint-Just dont la sœur occupait tant de place dans les souvenirs de mon enfance et qui, lui-même, m'apparaissait tantôt dans son caractère familial, tantôt dans le portrait qu'en avait fait Quinet*.

Adam me disait : « Quinet voit et fait voir l'invisible. Lorsqu'il me parle de l'au-delà, dans la fulgurance d'un coucher de soleil, je sens le tressaillement du contact divin. »

Une lettre de SpuUer :

* « Cette tête altière, impassible > inflexible, rehaussée encore par une énorme cravate empesée, ces grands yeux qui semblent ne pas voir et dédaignent de regarder, cette immobilité de marbre, ces cheveux raides et pendants sur le front qu'ils dérobent à la ^oie, c*est la figure du plus jeune des fils de Némésis, rien ne pourra le courber ; Robespierre a raison de se confier à cet homme de marbre. Mais la situation, à quelques égards, n'en est que pius fausse. Robespierre commande & qui est plus fort que lui. »

ga NOS AMITIÉS POLITIQUES

Chère madame.

Connaissez-vous le papier que voici : On lit dans la Sentinelle du Midi :

(( Il existe au golfe Juan un chalet des Bruyères appartenant à M"* Juliette Lamber, aujourd'hui M"' Edmond Adam. Naturellement M. Gambetta est allé se reposer chez son collègue. Les radicaux des environs s*y sont rendus en pèlerinage et on a tenu des conciliabules dont Tautorité a fini par s*émouvoir. Le 9 février un fonctionnaire supérieur a dû se rendre à Vallauris pour faire une enquête relative à la présence d'employés du gouvernement à ces réunions politiques. »

Ce n'est pas pour leur faire plaisir que je mets ce papier sous vos yeux, c'est pour ne pas vous laisser ignorer ce qui intéresse notre Bruyères,

Faut-il qu'ils n'aient rien à faire ou, si vous aimez mieux, que les journaux de la réaction n'aient rien à dire!

Enfin, autant cela qu'autre chose !

Le docteur Maure, qui n'a cess^ d^être souffrant et n'a pu venir causer ni avec Adam ni avec Gambetta, m'amène un de ses amis, ami de Mérimée, qui a subi la défaveur de tous les diplomates de l'Empire et qui, mêlé à la question du Luxembourg, se laisse interroger par moi sur les origines de cette question. Il se montre à la fois bienveillant et critique pour le comte Benedetti, auquel il reconnaît de nombreuses qualités et qui était comme ambassadeur, dit-il, très supérieur à la plupart des chefs de mission nouvellement choisis, mais qui, hélas ! souffrait parfois d'accès de candeur désespérants.

« C'est ainsi qu'il envoya un soir, en revenant

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de Paris, à Bismarck, le brouillon ou, si vous voulez, le premier jet des combinaisons touchant la Belgique (qu'il devait compléter plus tard en collaboration avec M. de Bismarck), et simplement pour donner à ce dernier le temps d'y réfléchir avant qu'ils en causent ensemble... Et cette étourderie nous a coûté cher, trop cher. . . Hélas I une autre lacune chez Benedetti nous a été encore plus funeste. Ce n'est que très à la longue qu'il a compris que la fourberie allemande l'emporte de beaucoup sur la finesse italienne. Par suite de la méconnaissance de ce côté du caractère allemand, il s'est longtemps imaginé que le gouvernement prussien finirait par payer nos complaisances.

(( Cela est d'autant plus étrange, ajoute l'ami du docteur Maure, que les avertissements ne leur ont pas manqué.

— Ahl les fautes, si on pouvait les réparer 1 dit le docteur Maure, si on pouvait les reprendre I je sais quelqu'un — et sans le nommer c'est mon ami M. Thiers — qui ne se livrerait pas aujourd'hui à certains réactionnaires. Il a cru pouvoir jouer au bilboquet avec trois balles y et les rattraper toutes en même temps. »

Nous parlons de la disgrâce du comte d'Arnim.

Notre diplomate nous dit la haine violente de Bismarck contre l'ambassadeur d'Allemagne en France.

« Le comte d'Arnim est coupable, selon M. de

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Bismarck, de n'avoir pas pu réussir à Paris et de s'en être plaint trop haut. C'est pour l'Allemagne une défaite que Bismarck ne pardonnera pas plus à d'Arnim qu'à la société française qui a tout simplement fait preuve de dignité en tenant à l'écart le représentant officiel de la victoire. La rancune des Français, leur haine, irritent M. de Bismarck à un point qu'on ne pourrait imaginer. Il répète volontiers : (( Les (( Français croient qu'ils seront prêts dans cinq (( ans à recommencer la guerre et cette fois à (( nous montrer les dents. Nous les attaquerons (( avant. »

Le docteur Maure a sa lettre de M. Thiers comme toujours.

(( Les droites et les gauches, dit M. Thiers à son vieil ami, sont aussi impuissantes l'une à faire la monarchie que l'autre la république. Alors découragées elles moisissent dans leur impuissance réciproque. Le centre gauche seul a un peu de cœur au ventre ; aussi gagne-t-il du terrain au milieu de l'inaction générale. »

Nous recevons une lettre, longtemps attendue, de Rochefort, datée du i" janvier; elle nous arrive le 2 mars.

Chère, bien chère amie,

Je vous écris en langue canak, le courrier partant plus tôt qu'on ne croyait. J ai reçu toutes vos lettres à mon arrivée en Galédonie. Le courrier de France m'a aussi apporté une bonne lettre de vous, datée de Bruyères le 27 octobre.

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Les lettres que j'attendais de Paris auront été vraisemblablement mises à la poste trop tard, et je n'ai d'autres nouvelles de mes enfants que celles que vous me donnez, qui heureusement sont bonnes. La presqu'île Ducos est moins aride qu'on ne l'avait faite. Il y a une forêt très belle et des vues charmantes, mais elle ne produit pas un grain de blé. Les œufs valent, à Nouméa, six francs la douzaine ; tout est hors de prix, et la nourriture que donne lé gouvernement est absolument insufRsante. Au reste, il ne se mange pas, en Galédonie, une salade ou un haricot qui ne vienne d'Australie. Il n'y a ici ni industrie, ni culture, ni quoi que ce soit. Le régime gouvernemental est absolument despotique et militaire. Tous les employés venus de France sont des hommes échoués qui vont se faire oublier à sept mille lieues du théâtre de leurs fredaines. Il en résulte une administration inouïe ; c'est au point que nous ne pouvons affranchir nos lettres, attendu que lorsqu'elles portent des timbres les employés de la poste les volent et suppriment tranquillement les lettres où on les applique.

En revanche il est aussi important que les lettres à nous soient affranchies, sans quoi elles sont mises au panier et ne nous parviennent pas.

L'arbitraire le plus incroyable règne ici : on y fait tout, même la traite des nègres. Pour 200 francs vous achetez un canak ou un habitant des Nouvelles-Hébrides.

Les Anglais poursuivent à outrance les négriers, qui viennent se réfugier à Nouméa où ils trouvent toutes sortes de protections. Les trois lignes ci-dessous sont extraites du Journal officiel de Nouméa * :

• Brick-goélette américain Allié-Jackson, de 85 tonnes, capitaine H. -S. Fuller, consignation du capitaine venant de Tana en six jours. Passagers : a blancs et ii3 indigènes; chargement : coton, etc.

Tous les naturels qui errent sur certaines côtes, on les pince et on les vend.

Je suis logé dans la maison de Paschal Grousset, qui

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