francs
Beaucoup de savants se demandent quelle est l'importante découverte de Paul Bert qui mérite ce prix, et plus d'un répond en souriant : (c C'est à l'homme politique qu'on l'a décerné, au futur ministre de l'Instruction publique. Il saura être reconnaissant. »
Rochefort m'écrit le 1 4 octobre :
a8a NOS amitiés politiques
Bien chère amie,
Tel que vous me voyez, je suis à Stuttgard. Je suis allé avec Olivier Pain m'entendre avec une grande maison qui dessine et grave les illustrations du Tour du monde, de Charton. Il s'agit du voyage aux Antipodes que nous allons publier, et qui sera traduit dans toutes les langues. Je crois que ce sera une grosse affaire, même si la France nous est interdite.
Voilà pourquoi j*ai tant tardé à vous répondre. Depuis votre départ de Genève, vous ne vous imaginez pas le nombre de visites électorales que j*ai reçues. Favier, de Lyon, est venu passer deux jours avec moi. Nous avons beaucoup causé. J*ai vu aussi un conseiller général du Rhône, où Ton prépare de fortes batteries. Enfin, Naquet m'a écrit plusieurs lettres pour me demander des documents que j'ai reçus de Nouvelle-Calédonie et qui sont épouvantablement compromettants pour le gouvernement. Il en parlera à la Chambre. Ça va tomber comme une bombe.
Je dois vous avouer que l'intransigeance paraît prendre de fortes proportions dans les grands centres. Ce qu'on admet de Thiers, et dont on lui est même reconnaissant parce qu'il a soixante-dix-huit ans, inquiète chez Gambetta qui en a trente-huit. Thiers est une pièce qui finit. Gambetta est encore au premier acte, et on semble craindre pour le dénouement.
J'ai vu Georges Perin, qui me plaît extrêmement comme homme et comme esprit. Il est très important qu'il soit encore à la prochaine Chambre- Je crois qu'il faudrait le porter à Paris.
On prétend que la loi sur la presse va enfin passer. J'ai déjà signé un traité avec un journal qui doit paraître le lendemain de cette omelette fantastique.
Serrez vous-même Adam sur mon cœur. Croit-il au fond à la dissolution? Moi je crois pas avant un an au plus tôt.
Henri Rochkfort.
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE a83
Adam me demande de répondre à Rochefort lui-même. Je crois sa lettre intéressante. La voici :
Golfe Juan, 17 octobre.
Mon cher ami.
Si c'est pour être agréable à Naquet, dans son intérêt, que vous lui confiez la cause des malheureux qu'on torture là-bas, je comprends, mais si c'est pour être utile à ceux-ci, je ne comprends pas. Vous savez qu'en des occasions pareilles le choix de l'orateur est très important. Des faits abominables peuvent laisser inattentive une assemblée qui le surlendemain s'indignera pour des faits d'une gravité moindre. C'est que, dans ce premier cas, ou le moment avait été mai choisi, ou c'était l'homme. Le public, à cet égard, montre les mêmes exigences que les assemblées. Rappelez- vous le livre de Gladston.e sur les prisons de Roi-Bomba. Les cruautés qu'il dénonçait étaient connues depuis longtemps, et, malgré la courageuse insistance des journaux,, ces cruautés avaient laissé l'opinion publique à peu près indifférente. Gladstone parle, et l'indignation éclate. Ce fut comme un coup de foudre qui éclaira les plus endurcis. Gladstone, on peut le dire, avait désarmé les Bourbons de Naples avant que Garibaldi les renverse.
Il nous est facile à tous les deux de prévoir que Naquet ne jouera jamais les Gladstone.
Mieux eût valu, mon ami, remettre l'affaire à Perin, qui est sympathique, qui parle assez bien, et qui plusieurs fois déjà a traité les questions relatives à la Nouvelle-Calédonie, mieux eût valu encore réunir les documents, n'en rien communiquer à la presse pour ne pas les défraîchir, et les adresser au président de l'union républicaine en nous laissant libres de désigner l'orateur même dans la gauche, même dans le centre gauche, en vue seulement de l'effet à produire.
Vous avez été mal renseigné au sujet des in transi-
a84 NOS AMITIÉS POLITIQUES
géants et de leur succès. Depuis mon retour à Bruyères, j*ai suivi leur dernière campagne avec beaucoup d'attention et non sans inquiétude d*abord. L'éloquence de Naquet me rassurait un peu ; mais enfin, après notre départ, Naquet était parmi ceux qui cherchaient le vent. Avait-il bon flair? Parmi les remarques que j'ai faites aussi certainement, il en est une plus importante que les autres. Au moment même où Naquet déployait ses voiles, Louis Blanc a cargué les siennes. Il a parlé deux fois et parlé à côté. J'ai voulu voir les choses de plus près. Je suis allé à Nice, où Naquet avait séjourné, dans le Var où il avait parlé. J'ai interrogé des républicains de toute nuance et principalement les plus avancés. J'ai reçu la visite d'un homme considérable d'Aix, fort éclairé et fort impartial. Il m'a assuré que dans les Bouches-du-Rhône le succès avait été pour ïolain, sans contesté.
Mais c'est à Paris, où l'intransigeance a commencé et où elle semblait devoir florir, que la réprobation est énergique. Je ne peux pas douter de mes renseignements tant ils sont nombreux. Leur exactitude m'a été confirmée par un jeune garibaldien fort ardent qui arrive de Paris. Il m'a cité quelques-uns des mots qui ont cours parmi les ouvriers, et l'un de ces mots m'a rappelé la Lanterne,
(( Nous avons, disent-ils, fourni assez de colons à la Nouvelle-Calédonie. Il nous plaît maintenant d'être habiles. Une fois n'est pas coutume; nous verrons si ça réussit. En attendant, pas de bêtises. »
Je me garderais bien, mon cher ami, d'engager une discussion avec vous sur l'intransigeance. Les patients ont-ils raison? Sont-ce les impatients? Nous n'avons pas besoin de nous rejeter l'un à l'autre les nombreux raisonnements qui ont été échangés depuis un an. Toute la question est de savoir si le mouvement commencé par Louis Blanc et repris en sous-œuvre par Naquet est sérieux, considérable et en voie de progrès ou de faillite.
AVANT l'abandon DE LA REYANCHE a85
Ne me croyez pas, mais prenez de nouvelles informations, c'est surtout ce que je veux obtenir de vous. Jetez plusieurs fois votre sonde dans ce Paris où tous les courants existent, mais où ils n'ont pas tous la même valeur. Les esprits légers s'y trompent aisément. Vous ne vous y tromperez pas. Je serais bien étonné si, vos expériences terminées, vous ne conveniez pas avec moi que la République française a plus de chances encore que Naquet à la direction des prochaines élections dans trois mois probablement.
Ce qui ne vous empêchera pas, mon cher Rochefort, d'avoir sur le scrutin votre part d'influence, une grosse part, parce que, j'en suis sûr, les entraînements du pamphlétaire, si légitimes d'ailleurs, ne vous troubleront pas, et que vous serez clairvoyant et politique, et mesuré comme vous l'avez été d'une façon si remarquable dans trois circonstances, entre autres à la mort de Victor Noir, lors des élections de Paris en 1871 et sous la Commune, car vous n'êtes pas communard, mon cher ami, il faut en prendre votre parti, et l'histoire impartiale le dira.
Toute mon amitié,
Edmo.nd Adam.
Le docteur Maure vient me voir. Il a naturellement sa lettre de Thiers, fort goguenarde, ma foi, sur la fusion de tous les groupes réactionnaires qui veulent d'un commun accord servir de cariatides au maréchal. La lettre est datée du 10 novembre.
Le pauvre homme, écrit M. Thiers, les a vus s entredévorer, eflroyables d'âpreté, se disputant la proie, s'exécrant, le rendant témoin de leurs appétits et de leurs haines, comment pourrait-il, si peu prévoyant qu'il soit, s'appuyer sur eux?
a86 NOS AMITIÉS POLITIQUES
M. Thiers termine en disant : « Il faut serrer le jeu contre tous ces factieux. »
J'écris à Adam au sujet de cette lettre de M. Thiers. Il me répond :
• Versailles, lo novembre.
Nous serrons le jeu, en effet. Tu n as pas idée du travail auquel on se livre dans les couloirs de rAssemblée. Notre groupe du mardi est plein d activité. Nous étions encore réunis hier soir, à minuit, et nous nous retrouvons ce matin à Versailles, Gambetta, Jules Simon et Jules de Lasteyrie. Il s'agit de savoir si enfin on peut compter sur les orléanistes pour si peu que ce soit. Ces bougres-là sont fuyants comme des anguilles. Depuis le commencement de la session, dans tous les votes par assis et levés, ils ont voté contre nous, mais nous avons triomphé sans eux, ce qui est remarquable. Notre majorité s*est faite avec quelques isolés du centre, l'abstention de quelques bonapartistes et de quelques légitimistes. La vérité est que les questions étaient toutes d'ordre secondaire et que nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le hasard de notre majorité. C'est pourquoi, avant d'aller plus loin, nous voulons mettre les orléanistes au pied du mur aujourd'hui même. Demain, s'il y a lieu, on déboutonnera les légitimistes. Ces négociations sont bien tardives pour ce qui concerne le scrutin de liste. Le vote aura lieu ce soir ou demain ; sur ce point nous savons, à n'en pas douter, que nous ne pouvons plus compter sur le groupe Lavergne et sur le groupe Bocher, mais les bonapartistes et les légitimistes nous promettent un certain nombre de voix si nous obtenons que le vote ait lieu au bulletin secret. Est-ce un piège?
Je ne crois pas t'a voir reparlé de Naquet. Il a terminé sa campagne plus mal encore qu'il ne l'avait commencée. Aussi est-il blâmé par tout le monde même par les siens. Scheurer-Kestner l'a exécuté.
AYÂ^T l'abandon de la BEYANCIIB 287
Bardoux a été forcé de donner sa démission. On Ta attaqué à nouveau et à fond à propos de son discours d'août au collège Henri IV.
II novembre.
Nous voici arrivés à Versailles pour le grand combat qui se livre aujourd'hui. Quoique souffrant, Gambetta doit parler. Je ne Tai pourtant pas vu dans le train. 11 est peut-être venu en voiture. Dufaure et Buffet parleront aussi. Toujours même doute sur le résultat. Il semble cependant que nous ayons gagné du terrain depuis deux ou trois jours. Le scrutin secret semble décidément nous favoriser.
Adam, sa lettre terminée, ajoute en P.-S. :
Ricard, rapporteur de la commission, qui a pris le premier la parole, occupe encore la tribune.
Son discours est remarquable et produit grand effet. Je ne crois pas que nous puissions finir aujourd'hui, même avec une séance de nuit.
Le i3 novembre.
Donc, ma Juliette, c'est un succès inouï. Je parle du discours de Gambetta. Le reste ne nous importe guère. Il nous faudra redoubler d'activité, et voilà tout, L'événement est le triomphe de notre ami. Je n'en ai jamais connu de plus général. Il a bien été tel que tu le désirais, calme, aisé, maître de lui, de sa parole, de sa voix de son éloquence, absolument maître de la tribune. Pas une détonation. Aussi que de bon sens, de raison, de patriotisme, de force, que d'esprit surtout! Il en a eu plus que je ne lui en connaissais encore, et je sais combien c'est dire. Tout cela improvisé. Tu dois avoir maintenant lu son discours, mais si tu l'avais entendu ! si tu avais vu le monstre !
Hier il m'a dit qu'il avait eu l'intention de t' écrire le soir même. Il veut que tu le saches, mais il aura sans
a88 NOS AMITIÉS POLl-flQUES
doute projeté une lettre trop longue et la fatigue Ta arrêté.
Il est revenu hier à l'Assemblée guéri de son mal, plein d'espérances nouvelles et de plans nouveaux. Ce n'est pas lui qui désespère jamais, tu le sais. La vérité est qu'en général le parti républicain supporte vaillamment sa défaite. Nous restons confiants malgré tout. Nous devons cela à Gambetta, nous aurons autant d'ardeur, de zèle, d'acharnement à la lutte, qu'il a eu d'éloquence.
Des gens qui avaient bien mérité la volée de bois vert qu'ils ont reçue, ce sont les orléanistes. Tu devines ce que je pourrais t'en dire. Je pense qu'à présent personne ne soupçonnera plus Gambetta d'être orléaniste. C'est toujours cela de gagné.
Gambetta m'avait écrit le soir même de son discours. Son affection avait toutes les grâces poussées jusqu'à une sorte de dévouement à l'amitié.
Il me disait :
i3 novembre.
Ma chère dame et amie,
J'ai livré bataille, j'ai fait les plus grands efforts. Un moment j'ai cru voir la victoire planer sur nos rangs. Mais j'avais, dès lorigine de la campagne, redouté l'intervention à la dernière heure du Vatican.
J'espérais enlever le succès grâce au scrutin secret qui favorisait toutes les lâchetés des amis du second degré du ministère, mais le jésuite à parlé, Rome a parlé, et j'ai perdu la partie contre toute raison et toute sagesse.
Ce n'est d'ailleurs qu'une défaite apparente, le pays en sera affecté pendant quelques jours, le parti sera obligé de modifier ses plans de campagne électorale,
AYAKT l'abandon DE LA REVANCHE 289
mais la réalité triomphera de ces premiers embarras. La nation est avec la République, elle saura bien le montrer dans l'arrondissement comme elle l'eût fait dans le département. J'ai déjà fait ma statistique, et je puis affirmer, sans présomption, que nous ne perdrons ni en nombre ni en qualité. Loin de là, la région de l'ouest de la France nous réserve des compensations éclatantes que le scrutin de liste ne nous eût pas assurées. Le choix même des élus n'en sera que plus ferme et plus accentué. Or ce qui pouvait être craint sur la composition de la prochaine Chambre, c'était le caractère général de mollesse chez les élus. Ils seront robustes et courront moins le risque de s'énerver dans l'atmosphère parlementaire de la prochaine législature.
L'élection coûtera plus d'argent et plus de peine, mais il faut bien se persuader que le suffrage universel, qui attend depuis cinq ans le moment de se délivrer des inquiétudes horribles qui le travaillent, sera puissamment surexcité et qu'il déjouera rien que par sa propre passion les mesquines combinaisons arrangées en dehors de iui. Je le répète, je suis plein d'espérance et de calme à l'endroit de cette consultation.
Nous ne resterons d'ailleurs pas longtemps pour entrer dans l'action électorale. J'estime que la Chambre finira de légiférer vers la Noël. On procédera à l'élection du Sénat en janvier; en février les élections législatives, et en mars les Chambres seront réunies. Nous en aurons fini avec la période de gestation de la République. Il s'agit d'élever l'enfant, de le nourrir, de le fortifier. Ce ne sera ni la tâche la moins fatigante ni la moins rude, car il faudra se montrer également préparé contre les anciens adversaires, les ennemis invétérés et contre les impatients, les fous, les vaniteux et les méchants.
Malgré bien des dégoûts, je me sens encore bien disposé pour cette troisième phase de notre existence politique. Il faudra aussi penser au dehors, garder la France contre les embûches de ceux qui la menacent en Eu-
rope autant dans ce qui lui reste d'influence et de sympathie européenne que dans la protection de son territoire si cruellement démembré. C'est même là que se trouvera la plus périlleuse comme la plus difficile de nos besognes. Le monde diplomatique est toujours très inquiet et très troublé, non pas que le danger soit imminent, mais les appétits des puissances du nord paraissent s'aiguiser de jour en jour, et le premier qui se jettera sur la proie marquée donnera le signal d'une eflroyable collision.
Le suprême de l'art sera de conserver la France libre de ses mouvements, recueillie au milieu de l'agitation générale, en état de défendre son propre domaine, ne se livrant ni à une alliance suspecte ni à des illusions sans fondement.
Heureusement le bon sens et la bonne volonté grandissent tous les jours, et, avec un tel peuple, il ne faut jamais désespérer.
En résumé, nous touchons au terme de nos plus difficiles besognes, et, en dépit des mécontents et des chercheurs de candidature, nous nous représenterons avec une grande force devant le pays, en lui apportant les deux choses que nous lui avons promises : la dissolution et la République. Nous le mettrons à même de nous envoyer une nouvelle génération politique digne d'achever l'œuvre et capable de mener à bien la régénération de la patrie.
Je sais mieux que personne tous les obstacles qu'il nous restera à surmonter, mais avec de la patience, du travail et de la concorde, nous réussirons; j'en ai pour garant cette force des choses, qui depuis quarante ans, en dépit des crimes, des fautes de nos hommes d'Ëtat, des défaillances des caractères, entraîne notre démocratie vers un ordre régulier et définitif.
Nous sommes pour le moment occupés à dresser nos listes de sénateurs. Inutile de vous dire qu'Adam figure en tète, et que grâce à son caractère élevé et respecté, à
AYANT L ABANDON DB LA ABVANCHB SQI
sa position dans le monde parisien, à l'estime que ses adversaires de tout rang lui accordent à Tenvi, il me paraît désigné pour vaincre.
Pour aujourd'hui, je n'ajoute rien à cette lettre toute politique. Je veux qu'elle parte ce soir, et le temps presse. Envoyez-moi, si vous le pouvez, de vos nouvelles, de vos bonnes nouvelles, et croyez-moi le plus dévoué de vos amis.
Léon Gambetta.
Jamais je n'ai eu tant de preuves de l'affection de nos amis que pour cette candidature d'Adam comme sénateur inamovible. Ils m'écrivaient lettres sur lettres. Tout le monde y travaillait, et Adam était le seul qui doulât de son succès.
A la commission du budget, ses collègues étaient unanimes à déclarer que son labeur, le dévouement qu'il montre sans une lassitude pour les intérêts publics, le désignent au choix de l'Assemblée. Bardoux, Lepère, Duclerc, Challemel, Jules de Lasteyrie, M. de Marcère, se passionnent dans leur propagande pour cette candidature. M. Martel lui-même, en m'envoyant l'annonce de la mise en liberté et la future grâce de deux de mes protégés communards, Michel et Lecoq, m'écrit un mot sympathique sur la candidature sénatoriale d'Adam. Le duc Decazes, M. Bocher, se disent favorables. Raoul Duval me fait écrire par Hetzel qu'il serait heureux de rendre hommage à l'honneur, à la bravoure, à la gentilhommerie d'un compatriote normand en votant pour
plus sage, sur le scrutin de liste. Ce discours précède la discussion sur la loi électorale, et l'on y trouve une formule qui lui vaut les applaudissements de ses pires ennemis.
« La modération, c'est la raison politique. )) Victor Hugo a demandé à Adam mon dernier volume : les Récits du golfe Juan, publiés il y a deux ans, Gambetta lui ayant parlé avec un enthousiasme exagéré d'une nouvelle : Patrie, dont il raffole, dit-il volontiers.
Le grand poète m'envoie l'un de ses chefsd'œuvre en échange, qu'il a remis pour moi à Adam avec la plus flatteuse des dédicaces. Il y joint le billet suivant, qu'il m'envoie sous une enveloppe portant mon adresse aux Hautes- Bruyères, golfe Juan.
Madame,
Un seul homme, aussi a-t-il le nom du premier des hommes, a votre cœur, et tous sont à vos pieds. J'y suis et je vous admire, madame.
Décembre, mon mois de lecture. Je me hâte de lire, souvent de parcourir seulement ce que je n'ai pas eu un moment, même pour feuilleter, dans l'année. La liste en serait longue. Je ne m'arrête qu'à ce qui me retient. Je viens d'achever le dernier livre de Sully Prudbomme.
Ahl qu'elles sont décevantes, ses Tendresses: Il les nomme vaines, mais le mot néant lear irait mieux s'il pouvait s'utilîser.
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE SqS
Jamais habileté et science de facture n'ont été plus grandes sous la plume d'un poète, mais quelles désespérances! L'amour n'a que des amertumes, que des épreuves, que des douleurs ; les lois de l'univers sont cruelles, et les hommes ne les subissent qu'avec révolte. Qu'un peu de compréhension bienveillante de la vie ferait conclure avec plus de justice et de vérité !
M"** Sand m'écrit que ses Deux frères ne valent pas grand' chose, et qu'il est inutile que je les lise. C'est toujours une joie pour moi de lire du George Sand, de baguenauder avec elle dans ses paysages que j'ai connus ou que je connais par elle.
Adam voit presque journellement M. Thiers durant les négociations pour les candidatures des sénateurs inamovibles. Il oblige M. Thiers à admirer l'habileté de Gambetta ; il apprivoise Tex-président. Il obtient son appui pour les combinaisons de Gambetta. La glace est enGn rompue par Adam entre les seuls hommes qu'il ait jamais acceptés ou reconnus pour chefs.
Grévy refuse de se laisser porter comme sénateur inamovible, parce qu'il a toujours été l'ennemi de deux Chambres. Au fond, il craint Tenterrement comme président du Sénat; il veut redevenir le président de l'Assemblée à la prochaine Chambre, et peut-être... Mais chut! il n'admet pas qu'on lui en parle. En revanche, M. de Broglie tient à être sénateur inamovible. Le sera-t-il.î>
ag6 NOS amitiés poutiques
Edmond Texîer et Louis Jourdan m'écrivent chacun de leur côté une lettre sur la candidature de Broglie au Sénat, lettres très spirituelles. Ce que c'est que d'écrire depuis tant d'années dans le même journal! On en arrive à penser dans les mêmes formes et au même moment. Je leur envoie à chacun la lettre de l'autre. Gela les amusera comme moi.
Le Siècle, qui avait perdu beaucoup d'abonnés, commence à reprendre son influence. Cernuschi, depuis la mort de Ghaudey, dont il s'accuse d'être un peu responsable, ne s'en occupe plus. Gernuschi était trop original, trop paradoxal pour les lecteurs tranquilles du Siècle, et il le défaisait plus que les autres rédacteurs ne le faisaient.
J'ai lu en dix jours trois ouvrages qui m'ont passionnée :
Histoire des institutions politiques de Vancienne France, de Fustel de Goulanges ;
Le premier volume de l'Ancien Régime, de Taine ;
L'Histoire du Treizième siècle, de Michelet.
Gombien de choses contradictoires éveillées et mises en présence dans mon esprit. Jamais livres ne m'ont plus obligée à dégager mes opinions personnelles des leurs.
J'avais besoin de ces lectures pour attendre avec moins de fièvre l'heure des élections des sénateurs inamovibles. Que de projets, que de débats I Les groupes de la droite et du centre
semblent les maîtres de la situation. Le centre gauche voudrait des répartitions proportionnelles entre les groupes qui ont voté la constitution.
On dit l'entente faite entre les légitimistes et Gambetta. L'habileté de cette manœuvre parlementaire est stupéfiante. On a vu M. le marquis de Franclieu, qui avait en d'autres jours montré le poing à Gambetta avec des injures grossières, se promener bras dessus bras dessous avec lui dans les couloirs de l'Assemblée.
L'exclusion des orléanistes sera complète, m'écrit-on.
Le 9, les nominations commencent. A la grande inquiétude des conjurés, deux noms seulement sortent de l'urne : celui de M. le duc d' Audilfret-Pasquier et celui de M. Martel. Mais, après quelques défections, quelques reprises, une déclaration énergique de M. delà Rochette dans le journal l'Union^ le pacte se maintient.
Adam m'écrit le lo décembre.
Tu ne saurais te représenter l*état de TAssemblée : c'est hideux. Je serais bien surpris si la séance finissait sans qu'on se fiche des coups. Des querelles éclatent dans tous les coins. La scène commence toujours entre orléanistes et légitimistes, au secours desquels arrivent les républicains.
Une vingtaine de légitimistes s'étaient en effet mis à voter pour notre liste, sur laquelle une douzaine d'entre eux sont portés. Si l'alliance avait tenu, notre succès
agS NOS AMITIÉS POLITIQUES
était à peu près certain. Mais tient-elle? Quelques-uns des légitimistes ont reculé au dernier moment, mais combien? Quoi qu'il arrive, il est certain que Jules de Lasteyrie et Duclerc passeront aujourd'hui.
Je ne fermerai cette lettre qu'à cinq heures et je le dirai si à cette heure-là on peut prévoir quelque chose.
Hier, le dépouillement n*a fini qu'à neuf heures et demie.
Cinq heures. On ne sait encore rien de définitif, mais le dépouillement avance. Duclerc et Jules de Lasteyrie vont être certainement élus.
Je ne reçois plus que des dépêches qui me donnent les noms des nouveaux élus.
J'ai chez moi le père, la mère, la sœur de Gambetta, ma chère Benedetla et le petit Léon. Ahl les braves cœurs I Ils participent à toutes mes émotions. Adam serait leur parent qu'ils ne se passionneraient pas plus pour son élection.
« Il est plus que notre parent, me dit le père de Gambetta; il est l'âme, le défenseur, le pilier de Léon. Nous ne craignons rien pour lui tant qu'Edmond Adam est à ses côtés. Il nous semble que tous deux vous le sauvegardez. »
Je parle à Benedetta, à M"*' Gambetta, du mariage Léris. Elles sont avec moi et approuvent mes négociations. Benedetta a pour Léris des sentiments d'estime, d'affection, de compatriotismej de camaraderie, qui en feraient une épouse heureuse et accomplie.
« Je l'ai toujours considéré comme mon fils, » me dit M"« Gambetta.
Sans interrompre les dépêches, Adam m'écrit le 16, de Versailles :
Eh bieni il s'en est fallu de peu hier. Ce résultat ne m*a pas surpris, mais il a surpris tous nos amis. Tout le monde me croyait élu, tant Teffort avait été considérable en ma faveur. Notre ami,- surtout, m'annonçait ce succès comme certain, et il avait ses raisons, car il avait travaillé pour moi. Tu penses bien qu'il a fait l'impossible. Duclerc aussi a été on ne peut plus dévoué à ma candidature. Encore aujourd'hui il a vu les légitimistes qui n'ont pas voté pour moi hier et qui lui ont promis de voter aujourd'hui ; c'est toujours le groupe Lavergne qui s'acharne contre moi. Je connais aujourd'hui son grief : Rochefort. Ni les légitimistes ni les bonapartistes ne me reprochent mon amitié pour lui, mais les pleutres du marais ne me le pardonnent pas. Un autre inconvénient que je subis, c'est que je suis le premier sur nos listes. Ceux qui veulent effacer un ou deux, ou trois noms de l'Union républicaine, commencent toujours par moi.
On dit que la droite vote aujourd'hui à bulletins blancs. Dans ce cas, la majorité sera diminuée, et toute notre liste passera.
Si je suis élu, je partirai bientôt pour Bruyères.
P.-S. — Le dépouillement est commencé. On ne sait encore qu'une chose, c'est que si nous passons, Pichat, moi et quelques-uns de l'Union républicaine, nous passerons les derniers. La manœuvre s'est faite en ce sens aujourd'hui entre les membres du groupe Lavergne et les membres du centre droit qui votent.
Cinq heures moins dix. Les nouvelles qui viennent de la salle où l'on dépouille sont mauvaises. Notre majorité s'est détraquée. Les uns disent qu'il ne passe personne. D'autres que Jules Simon et le général de Gissey passent seuls.
Cinq heures et quart. Le bruit des couloirs, c'est que
Jules Simon, Magnin et moi, nous passons seuls, mais rien n'est certain.
Jules de Lasteyrie m'écrit que :
Si Adam est nommé, je dois surtout être reconnaissante à Gambetta, qui est le père du Sénat, comme Wallon est le père de la Constitution.
Une dépêche d'Adam ; il est nommé I Je reçois de lui une lettre datée du i6 décembre :
Heureusement, me dit-il, j'ai été nommé hier! aujourd'hui, désarroi. Le centre gauche a sa liste distincte de la nôtre; de Cissey et Wallon vont probablement passer seuls. Nous avons quelque espoir que Peyrat sera nommé demain ; du reste, ce craquement de la fin qu'il était possible de prévoir n'a plus guère d'importance, le résultat est acquis et l'effet produit.
Que de choses curieuses j'aurai à te raconter; ce que je ne veux pas tarder à te dire, c'est que Gambetta a fait pour moi l'impossible.
Tes lettres à Duclerc, à Jules de Lasteyrie, à Léon de Maleville, étaient très bien adressées. Arrivées après l'événement, elles ont été accueillies comme des lettres de remerciements. Raoul Duval ne nous a pas lâchés un instant, notamment Testelin et moi. Ce n'est pas la seule singularité de ce genre. Cette affaire a été l'occasion d'une réconciliation générale.
J'ai déjà reçu une dépêche du docteur Maure. Les félicitations de tous genres, dépêches, lettres, cartes de visite, abondent. Toutes sont accompagnées de félicitations pour toi.
Le meilleur de mon succès est que je vais pouvoir aller passer près d'un mois auprès de toi, d'où, j'espère, nous reviendrons ensemble.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3oi
Parmi les sénateurs inamovibles nommés, Duclerc, Jules de Lasteyrie, amiral Pothuau, Léon de Maleville, Barthélémy Saint-Hilaire, le général Chanzy, Le Royer, Oscar de Lafayette» Hippolyte Carnot, Littré, Scheurer-Kestner, Jules Simon, Testelin, Magnin, Laurent Pichat, Schœlcher, Cazot, général Billot, sont nos amis intimes, nous sommes en bonne relation avec une moitié des autres, et Adam, personnellement, en sympathie avec tous.
Il me semble que notre République et notre France ne peuvent avoir qu'à bénéficier de tels choix.
Je lis au père, à la mère de Gambetta, à sa sœur, toutes mes lettres, mes dépêches, et ils en sont aussi heureux que moi.
Nos joies complémentaires sont Téchec de Batbie, qui. violent républicain en i848, violent monarchiste en 1871, violent ennemi de M. Thîers, triomphateur au 24 mai, reste sur le carreau avec MM. le duc de Broglie et BuflPet.
Vacherot n'est pas nommé. Les républicains qui ont pu voter pour des membres de la droite ont refusé de voter pour un des leurs qui a donné trop de gages à la droite.
Edmond de Lafayette m'écrit que Changarnier a voté pour Adam et qu'il tient à ce que sa femme le sache. Je le remercie en termes surannés qui doivent lui plaire.
Sur 75 sénateurs inamovibles, 56 républi-
3oa NOS AMITIÉS POLITIQUES
cains sont nommés. C'est une grande victoire. M. Thiers a, lui aussi, puissamment contribué au succès. Il a refusé d'être sénateur inamovible, voulant être sénateur de Belfort, qu'il a conservé à la France.
Garnier-Pagès arrive du Gannet et m'ouvre tout grands ses bras, déclarant qu'il veut m'embrasser, que ce jour est l'un des plus beaux de sa vie républicaine.
Paul Arène, qui est à Antibes, que je vois beaucoup et avec lequel j'ai tant de plaisir à parler littérature, m'aperçoit sur la terrasse de Bruyères et me crie de loin, en provençal, toutes les félicitations qu'il vient m'apporter. M"* Sand, Maurice, Lina, m'envoient lettres et dépêches enthousiastes.
Adam m'écrit le 24 décembre :
J'ai reçu ta lettre du a i pendant que je dînais avec Gambetta. Nous avons immédiatement arrêté nos projets. Gambetta consentait à partir avec moi samedi soir, mais SpuUer va en Bourgogne ; il doit nous rejoindre à Dijon. Nous avons donc résolu de ne partir que dimanche matin, et nous arriverons à Cannes lundi à une heure et demie.
Cette combinaison me fait perdre deux jours au moins, mais elle assure le départ de mes deux compagnons.
Je raisonne dans Thypothèse que les vacances vont
AVANT l'abandon DB LA REVANCHE 3o3
être votées tout à l'heure. Courtes ou longues, nous partirons.
Mais M. Buffet, plus rancunier que jamais, ne veut pas laisser TAssemblée partir en vacances sans avoir obtenu d'elle une loi sur la presse et sur l'état de siège. Tous les candidats en profitent pour faire leur profession de foi politico-électorale. L'état de siège sera maintenu à Paris, à Lyon, à Marseille, malgré un discours admirable d'emportement de Challemel-Lacour.
Comme Adam félicite Challemel, qui sait que Gambetta et SpuUer viennent à Bruyères, il demande une invitation immédiate. On imagine le plaisir d'Adam à le « convoquer », en son nom et au mien, pour un séjour le plus
D'Adam, le 27 :
Voici enfin ce qui est convenu. Gambetta et moi nous partons tous deux jeudi soir. Mais nous ne prendrons pas le même train ni la même direction. Moi, je prendrai le grand express pour Marseille, Cannes, et je dînerai avec toi vendredi. Lui se rendra à Turin puis à Savone, et sera à Bruyères samedi vers dix heures et demie pour souper. Il espère ainsi pouvoir dépister tout le monde à Paris, à Lyon et à Marseille. Il te demande le plus profond mystère. Il est excédé de fatigue et désire garder l'incognito le plus absolu durant quelques jours.
L'Assemblée nationale se sépare le 3i décembre. La dissolution de l'Assemblée élue
3o4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
(( dans un jour de malheur », selon M. Beulé, le 8 février 1871, est enfin réalisée. Les élections sénatoriales sont fixées au 3o janvier 1876, les élections législatives au 20 février. La nouvelle Chambre et le Sénat se réuniront à Versailles le 4 mars.
Je vais apprendre à Gambetta une nouvelle qui lui causera la plus grande joie. Pendant qu'il aidait de tout son pouvoir à Télection d'Adam, j'aidais de tout le mien au mariage de sa sœur. Léris étant venu rejoindre à Bruyères le père, la mère et la sœur de Gambetta, tout a été décidé dans nos promenades sous les étoiles et sous le ciel bleu du poétique Bruyères.
Adam m'apporte le volume que lui a donné pour moi Victor Hugo : Avant VexiL pendant Vexil, depuis l'exil, avec une invraisemblable dédicace. Le maître y confesse qu'il a été tout ce qu'a été le siècle. Napoléonien en i8i3, légitimiste à la Restauration, voltairien, chrétien, littéraire, bonapartiste libéral, socialiste à tâtons sous le roi, bourgeois avant i848, etc., etc.; de bonne foi toujours.
J'ai demandé à Adam de m'apporter Paris, de Maxime de Camp. Je suis, en le lisant, désillusionnée. Comme il comprend et juge à côté notre Paris 1
A. Vacquerie a remis à Adam, pour moi, son théâtre complet. J'y retrouve les Funérailles de l'honneur, dont M"* de Pierreclos, qui avait assisté à la première représentation, m'avait
AVANT l'abandon DE LA RBVANGHB 3o5
fait tant rire. Ces Funérailles restent bien excentriques.
Adam est arrivé, heureux de sa nomination, trouvant large la récompense de sa vie politique, et me répétant que, quoi qu'il arrive, il n'acceptera rien autre.
Ainsi soit-il I
J'ai écrit un roman, Jean et Pascal, dont les scènes se passent aux lieux parcourus par nous avec Gambetta dans notre voyage à travers la Suisse, le Simplon, les lacs italiens et Venise. C'est le premier de mes volumes, depuis mon mariage, dont je n'ai pas raconté le plan à Adam et que je ne lui ai pas lu à lui le premier. Gambetta, on se le rappelle, a obtenu d'Adam, lors d'un séjour à Bruyères, qu'il (( n'opprimerait plus mon inspiration, et que lui, Gambetta, serait tout d'abord seul juge de mes écrits » .
Adam sait quel critique sûr, éclairé, impartial, est Gambetta lorsqu'il s'agit d'art ou de lettres.
A peine arrivé, notre grand ami décide que la lecture de Jean et Pascal, dont il a demandé le titre, commencera le lendemain soir. Adam est exclu de cette lecture.
« J'écouterai aux portes, dit le maître du logis en riant.
— Ce serait votre première traîtrise, Adam. »
3o6 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Le lendemain, Gambetta, protégé de tout bruit, même des aboiements de notre chien (( Modeste », qu'on a enfermé chez le jardinier, sur la route, dort jusqu'à une heure de l'aprèsmidi.
Le temps est superbe. Le feu pétille dans la cheminée et les fenêtres sont ouvertes. Le ciel a son bleu d'azur, il se confond au loin avec la mer, elle aussi, azurée, et dont on entend la voix chantante. Les bruyères arborescentes répandent leur odeur exquise d'amande qui se mêle à celle des mimosas fleuris.
Un déjeuner soigné — Gambetta y est sensible, car il est fin gourmet — calme à deux heures seulement notre vigoureux appétit ; nous allons ensuite nous étendre sur les aiguilles de pins chauffées par le soleil, au pied des hautes bruyères fleuries de blanc. La mer est à nos pieds. Aucune possibilité de visites; le jardinier surveille et dit que nous sommes à Nice pour plusieurs jours.
(( Nulle part je ne goûte le repos comme à Bruyères, » dit Gambetta.
L'après-midi nous montons dans la colline, marchant sur les touffes de lavande et de thym. Les lentisques, les myrtes, les arbousiers avec leurs fruits déjà mûrs, semblables à des fraises, nous obligent à les contourner. Un jardin d'orangers attire Gambetta.
(( Je voudrais l'une de ces oranges, me dit-il, et la manger fraîche et sûre. »
AYANT l'abandon DB LA REVANCHE 307
Je vais en demander quelques-unes au propriétaire, mon voisin, et Gambetta les dévore, ravi. Il vient d'en manger d'excellentes à table, mais il préfère celles-là, cueillies « à Tarbre ». Il les mangerait toutes si je n'y mettais le holà dans la crainte qu'elles lui fassent mal.
Nous montons toujours, jusqu'au point d'où nous apercevons les Alpes neigeuses, le golfe de Nice, Antibes, puis, à droite, les îles Sainte- Marguerite et l'Estérel.
Gambetta nous dit ses projets. Il posera sa candidature à Paris, à Lille, à Marseille, à Bordeaux, peut-être ailleurs encore, s'il en est certain comme de ces villes-là.
€ Mais c'est Buffet qui va diriger les élections, dis-je ; il emploiera tous les moyens pour vous faire échouer, car il ne vous pardonne pas son insuccès comme sénateur inamovible.
— Basta I II n'a pas le vent en poupe et nous l'avons. »
Le soir, la partie de dominos, le jeu habile, serré, des deux champions.
Il faut entendre avec quel mépris Adam juge un coup réussi par Gambetta, qui n'est pas dans les règles du (( National » .
Le « National », c'est Thiers jeune, c'est Armand Carrel, c'est Adam.
Et Gambetta s'amuse ; il se moque pas mal des vieilles règles du (( National », encore plus vieilles barbes que les « i848 ». Et ce sont des injures, des disputes, des « mon petit » pour
3o8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Adam, des (( mon gros )) pour Gambetta, des querelles passionnées pour cinq francs perdus.
C'est à payer sa place, et je rirais de grand cœur si je n'avais le trac, si je ne lisais ce soir Jean et Pascal à mon juge.
Gambetta s'aperçoit de ma préoccupation, il s'en moque avec sa verve endiablée.
(( Seul juge, grand juge, gare! répète-t-il.
Responsabilité colossale vis-à-vis du maître de la maison auquel il doit une hospitalité généreuse. Insensibilité totale pour le charme de la voix de l'auteur. Sévérité absolue, justice intégrale, seule digne des moralités littéraires d'un triumvirat comme le nôtre. ))
Enfin l'heure, que je retarde autant que je puis, arrive. Je vais chercher mon manuscrit. Gambetta est allongé sur un canapé auprès d'un grand feu. Par la vitre d'une porte de balcon, entre le ciel étoile. Je m'installe auprès d'une table ; je lis, je lis. . . A un moment je m'arrête. Il m'est impossible de deviner quelle impression cette lecture cause à Gambetta.
(( Continuez, j'écoute, me dit-il brusquement.
— Si je sautais quelques pages, c'est bien long.
— Essayez de passer une ligne, je vous prie de croire que je verrai la coupure. »
Je poursuis. Le Simplon, le lac Majeur, le lac de Côme, celui de Lugano, le lac de Garde, Padoue, Vérone, ont défilé. Mon récit m'amène
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE SOQ
en Alsace. J'arrive à une scène dans laquelle un vieux colonel alsacien, mourant, prie son neveu, officier français, de le faire enterrer à fleur du sol, pour qu'il entende plutôt la marche des pantalons rouges quand ils viendront reprendre la terre d'Alsace. Les enfants du village défilent devant ce mort, sur le lit duquel sont des fleurs aux trois couleurs.
J'entends un sanglot et le mot : « Assez! »
L'émotion de Gambetta me touche moimême aux larmes. Ahl il l'aime, notre Alsace, comme je l'aime. Toutes les sensibilités de son cœur sont à elle, comme les miennes. Et j'ai pu croire à Venise qu'une politique de rancune ou d'opportunisme extérieur lui ferait oublier l'amputation de nos provinces !
Je cours à la chambre d'Adam.
« Viens vite, il pleure, tu entends, il pleure. »
Adam est d'un bond au salon, m'écartant pour passer.
« Eh bien? demande-t-il.
— Eh bien, mon petit, vous savez, les tracasseries que vous lui avez fait subir sont brossées à plate couture, interdites à tout jamais. EUe n'a rien écrit de pareil. Le Simplon est dramatique. Les lacs ont leurs couleurs ondoyantes et diverses, Venise est Venise, et ses Français des Français. Bonsoir, mes amis, je veux me lever de bonne heure pour entendre la fin, car mon impatience ne me laisserait pas attendre à demain soir pour la connaître. D'ail-
leurs Challemel et Spuller arrivent, et je ne veux entendre cette fin avec personne. »
J'achève le lendemain, joyeuse, délivrée de toute tutelle, mon Jean et Pascal. J'ai lapprobation de Gambetta sans réserve. Adam peut lire. Il dévore, il est ravi, et avec sa belle loyauté coutumière il déclare qu'il ne me rognera plus les ailes et me demande pardon de l'avoir fait
On imagine ma joie. Que de bavardages à l'arrivée de Challemel et de Spuller I Quelles flâneries, quelle admiration du ciel, de la mer I
Le lendemain nous allons tous cinq à Tîle Sainte-Marguerite dans la Fadette. Gambetta se fait expliquer l'évasion de Bazaine, et il en rit comme tous ceux à qui on la « représente» sur place.
Le soir on parle de la Petite République française que Gambetta veut fonder. Adam est enthousiaste de l'idée. Il se charge de réunir les fonds, aidé par Scheurer-Kestner. Il en prendra même une part sérieuse, et déclare que par cette Petite République il pourra enfin, avant une année ou deux, réaliser son vœu de constituer une fortune à Gambetta. Il ne faut pas que (c le gros )) ait le souci de l'avenir.
(( Vous avez raison, Adam, dit Spuller, car jamais notre ami ne fera un mariage riche, ajoute-t-il en riant. Sa vie de sentiment, sinon de fidélité, est fixée. »
Nos trois célibataires ont des liaisons que
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3ll
nous n'ignorons pas, et que d'ailleurs ils ne cachent point. Nous parlons sans mystère de la « bourguignonne » de SpuUer, de M"* F... de Challemel. de M"' L... de Gambetta.
(( La République manque de femmes légitimes, proclame avec son air demi-sérieux Ghallemel. Elle a trop d'unions libres, et si Adam n'avait pas une femme qui en vaut quinze, où en serions-nous?
— Pourquoi quinze, ChallemelP
— Parce que cela fait trois fois cinq I
— Cet homme sérieux dit des choses absurdes, réplique Spuller. Challemel jet moi nous sommes dans le faux, oui, avec nos collages; mais Gambetta tout comme Adam est dans le vrai. Adam avec sa femme, et Gambetta avec son papillonage. Il faut qu'un homme politique ait une femme qu'on admire, ou que lui-même ait la réputation de les admirer toutes, comme fait notre chef. »
Spuller nous parle de Ghenayard, son vieil ami, presque aphone, qu'il a vu en passant à Lyon. Ghenavard a donné à sa ville natale son portrait, par Meissonier, et la suite des cartons destinés au Panthéon, représentant, comme on sait, la vaste synthèse de l'épopée humaine.
Spuller ajoute :
(( Si jamais je deviens ministre de l'Instruction publique et que Ghenavard vive, je le ferai officier de la Légion d'honneur.
— Prépare sa candidature auprès de Ferry
3ia NOS AMITIÉS POLITIQUES
et de Paul Bert qui passeront avant toi, dit Gambetta en riant.
— Toujours sacrifié indéfiniment, le pauvre second, gémit Spuller.
— Oui, parce que le premier ne peut se passer de toi. »
Gambetta, qui sait ma grande affection pour M"' Sand, se plaît à me parler souvent d'elle ou de ses livres qu'il connaît tous et dont il aime passionnément quelques-uns. Il sait ce qu'elle pense de lui, mais il ne lui en veut pas. D'ailleurs en a-t-il jamais youlu à quelqu'un? Il ignore totalement la rancune.
Je dis en déjeunant le lendemain à Adam :
(( J'ai reçu un billet de M"*' Sand.
— Et moi un de M. Thiers, répond Adam.
— Je désire les lire tous les deux, demande Gambetta.
— Et nous aussi, » ajoutent Challemel et Spuller.
Il faut s'embrasser encore au commencement de Tannée, ma Juliette, m'écrit ma grande amie tant aimée. Je suis contente que ce dernier portrait que je vous ai envoyé vous plaise. On le trouve bien, cependant très rajeuni; mais il a mon air bète, c'est une compensation. Adam doit être auprès de vous, dites-lui toutes nos tendresses et celles d'Aurore, pour laquelle il a été si bon. Nous vous embrassons tous deux bien tendrement.
De M. Thiers :
Mon cher Adam, Je suis allé vous faire hier une visite de bonne année
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3l3
et j'ai appris que vous aviez déjà pris le chemin de Cannes. Je vous envie, car il fait ici un temps odieux, supportable toutefois en tenant compte de la saison. Les nouvelles électorales sont excellentes partout. J'ai refusé la candidature de Valenciennes, quoique certaine, uniquement pour simplifier ma position et n'être candidat qu'à Belfort pour le Sénat, et à Paris pour la Chambre des députés. A Belfort toutes les candidatures se sont retirées devant la mienne. Je voudrais savoir par vous des nouvelles de l'Eure*. Ce qui intéresse tout le monde, c'est l'échec de M. de Broglie, annoncé comme certain. Savez-vous ce que font vos amis? L'essentiel, c'est qu'on fasse ce qu'il faut faire pour écarter le duc de Broglie et son suivant Passy. L'un ne vaut pas mieux que l'autre. Il n'y a de différence que l'importance entre les deux : celle du duc étant grande et celle de Passy nulle. Qu'est-ce que le journal de VUnion républicaine de l'Eure? Donnez-moi quelques détails à cet égard et ne dites pas que je vous les ai demandés. Tout à vous de cœur, Thiers.
P.-S, — Mes respectueux hommages à M""" Adam.
A quelle époque reviendrez-vous? Votre présence ici pour plusieurs départements serait bien utile. Que se passe-t-il à Nice et aux environs?
(( M. Thiers a raison, dit Gambetta; moi aussi j'aurais besoin de vous, Adam. Vous n'allez pas, j'imagine, devenir trop tôt inamovible. D'ailleurs Jean et Pascal demandent à être imprimés dare dare, et vous rentrerez tous deux. Au besoin je ferai acte d'autorité. »
J'avais conté par le menu à Gambetta nos
• Adam, avant son arrivée à Bruyères, avait passé quelques jours dans TEure pour faire de la propagande contre M. de Broglie, son compatriote.
3l4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
négociations et leur succès pour le mariage de sa sœur. Après quelques jours de repos qui lui étaient si nécessaires, j'appelai à Bruyères sa famille avec Léris, et les fiançailles de Benedetta furent fêtées avec toute la gaieté possible. Le mariage est fixé à la fin de février.
Challemel, qui se moque toujours de ma passion pour la Russie, me parle d'une pièce dont la répétition générale a eu lieu à TOdéon et que Dumas fils, à ce qu'on raconte, a retouchée. Challemel en connaît la donnée, quand moi, cosaque, je ne sais pas le premier mot de cette pièce qui va cosaquéfier tous les gogos parisiens.
(( Le dernier des Danichefi", nous dit Challemel, aime une jeune serve. La mère exige une année de Pétersbourg avant le mariage. Le fils parti, elle marie la jeune fille à un serf qui l'aime, mais qui, sachant que la jeune femme n'a pas renoncé à son amour, la respecte. Quand le jeune Danicheff revient, il veut tuer le serf; alors celui-ci lui dit son action héroïque et entre dans les ordres.
« Est-ce touchant? ajoute Challemel, et ce n'est pas touti Un mot de la pièce a déjà fait le tour de Paris. Un jeune Français raconte que Vladimir lui a sauvé la vie dans une chasse.
Vladimir dit alors : (c Un ours attaque un France çais, un Russe le sauve; tant qu'il y aura des « Français, des Russes et des bêtes fauves, ce (( sera comme cela I »
AYAKT l'abandon DB LA REVANCHE 3l5
J'applaudis de toutes mes forces, et j'ajoute :
« Qui est-ce qui, en i8i4, a empêché la France d'être mangée par les bêtes fauves?
Alexandre I", un Russe ; qui est-ce qui, il y a quelques mois, a empêché l'ours de Berlin de nous dévorer un nouveau morceau de chair?
Un Russe, Alexandre IL
« Être l'ennemi de l'Allemagne, c'est être lami de la Russie. »
On m'appelle M"' Danicheff, et je me venge en appelant Challemel a Monsieur l'ours », nom qu'il conserve entre nous.
On sait maintenant Gambetta chez nous, et il ne nous interdit plus de lui présenter ses admirateurs. Nous trouvons amusant de le faire déjeuner avec l'un de mes amis russes, le prince G...
Challemel est allé déjeuner à Cannes, prétendant qu'il est chassé de chez nous par les cosaques.
Gambetta parle de politique européenne avec le prince G. . . J'applaudis de grand cœur à l'une des phrases de Gambetta :
(( Les Slaves seront toujours moins dangereux que les Germains, parce qu'ils ne cherchent à slaviser que des Slaves, tandis que les Germains ne songent qu'à détruire tout ce qui s'oppose à l'absolue germanisation. ))
(( Connaissez-vous l'Autriche ? demande Gambetta au prince.
— Oui, beaucoup, et il s'y passe en ce mo-
3l6 NOS AMITIÉS POLITIQUES
ment une chose curieuse. Les Juifs, qui n'ont pu mordre sur la mentalité catholique, se tournent vers les protestants ; or, comme tout Juif est germanisant, les protestants le deviennent. Un catholique, un orthodoxe, sont d'abord patriotes, un Juif est juif, un protestant devient facilement humanitaire et internationaliste. Je crois donc à la ligue future des juifs et des protestants contre le catholicisme et l'orthodoxie. »
Gambetta a trouvé intéressant le prince G...
Nous allons au cap d*Antibes, et Gambetta s'amuse comme un enfant au milieu des rochers.
On reparle, au retour, de la future Petite République. Louis Buette y contribuera pour une bonne part. Il est l'un des premiers partisans dévoués de Gambetta. C'est un ancien ouvrier mécanicien de chez Cail qui a fait une fortune. Il a mis de l'argent dans la grande République: il en mettra dans la Petite.
« On ne dépensera presque rien, dit Adam.
On a trop dépensé dans la grande. L'hôtel de la Chaussée-d'Antin suffira pour les deux journaux ; il y aura peu de chose à ajouter aux machines. On donnera au directeur politique, Léon Gambetta, des actions d'apport, et le capital sera remboursé sans bénéfices. Si les choses vont comme elles doivent aller, on vendra l'afiaire en pleine prospérité et le gros aura un ou deux millions.
— Qu'il mangera en dix ans, ajoute Spuller.
AYANT l'abandon DB LA REVANCHE 817
— Je serai là pour administrer ce que je lui aurai acquis, répond Adam.
— Il vous enverra. . . au Sénat I
— Veux-tu te taire, s'écrie Gambetta, et ne pas détromper mon futur ministre des
j finances. »
jl^ Nous croisons d'Ennery qui est allé à Bruyè-
ei res pour nous inviter tous à déjeuner le jour oit qui nous plaira le mieux. Nous remettons le
déjeuner à notre retour à Paris, et je demande (jgi une avant-scène pour Les Deux Orphelines, ^Itj Nos amis partent le lendemain. Gambetta
^^^ et Challemel s'arrêtent à Marseille. SpuUer
rentre à Paris.
Je reçois de Marseille, à son arrivée, la lettre
suivante de Gambetta :
)urî
^^ Lundi feoir, 17 janvier.
fort"^ Ma chère amie,
nw\ Il est écrit que je ne parlerai pas à Marseille avant la
disparition de Buffet du pouvoir.
. U Hier tout semblait marcher sur des roulettes, Tab-
1 «j sence d'Espivent de la Villeboisnet, retenu à Paris pour
. raisons de service, la période électorale ouverte, tout
U^] semblait favoriser nos projets de réunion et de banquet,
lUX^ mais au dernier moment, aujourd'hui, à l'heure où
Jiti(f nous nous disposions à nous asseoir autour du veau tra-
1 jç. ditionnel, l'état de siège est entré et force nous a été de
^ Q- laisser la police nous remplacer dans la salle du festin.
'' Nous avons obéi comme il convenait aux fantaisies de
0^^ l'état de siège. Comme toujours je prie mes amis de se
'OS 3' disperser sagement, et j!ai été obligé de les recevoir par
petits paquets et de les entretenir jusqu'à une heure du
|j matin. Ils viennent de partir, satisfaits de mes conver-
3l8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
salions multipliées, et je vous griffonne à la hâte ces quelques lignes.
J'ai trouvé ici une situation affreusement compliquée, non par les intransigeants qui ne comptent plus, mais par les prétentions et les divisions personnelles.
Je crois avoir ramené un peu de discipline dans le désordre, et je crois qu'avec quelques bonnes visites à Àix et à Arles, tout rentrera dans Tordre. Je sais d'ailleurs répondre à vos préoccupations en vous disant que votre ami Paul* est parfaitement mis en dehors de toutes ces compétitions. L'unanimité est faite sur son nom, et les renseignements que nous avons sur les délégués choisis hier semblent assurer un succès de premier choix.
Je suis réclamé avec la dernière insistance par mes amis de Paris. Je vais partir demain matin à onze heures pour Aix, j'irai mercredi à Arles, je serai jeudi à Paris et je reviendrai pour les 26-27 ^^ ^^ ^ Lyon. Je dépense rapidement les épargnes de repos que j'ai faites à Bruyères.
Chemin faisant j'ai aligné les choses pour l'élection des députés, et, de ce côté-là, les affaires se présentent merveilleusement, en dépit d'une horrible lettre de Rochefort dont Challemel m'a donné communication.
Je recule devant le dessein que j'avais, au début de cette lettre, de vous initier aux querelles marseillaises. Tout cela est fort mesquin et quelque peu ridicule. Vous n'imaginez pas la quantité d'apothicaires qui sont mordus de la tarentule électorale. A chaque coin de rue, il y a un ou deux Purgons lancés à fond de train sur le turf électoral. Grâce à ce déchaînement de la pharmacie nous les éviterons tous. Le suffrage universel refuse nettement d'être clystérisé, et je l'approuve.
Tout cela m'oblige à repasser par Marseille, dans quelques semaines, quand j'irai assister aux secondes noces de ma chère sœur. Je prévois que je vais être en
* Ghallemel-Lacour.
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE SlQ
l'air pendant tout le mois de février et peut-être jusqu'au i"mars. Joli mois de mai, quand reviendras-tu?
Enfin, j*ai force, courage, espérance, grâce à votre magique influence, à la cordialité touchante d'Adam et, permettez-moi d'ajouter, grâce à ma bonne humeur.
Je vous dis : à souvent et à toujours.
Léon Gambbtta.
M. Thiers écrit à Adam le 19 janvier :
Mon cher collègue et ami.
Je vous remercie de votre lettre dont les vues sont justes comme l'esprit de celui qui l'a écrite, mais il faut que vous soyez informé de ce qui se passe. Les efforts du gouvernement pour M. de Broglie dépassent tout ce que vous pouvez imaginer. On frappe à toutes les portes sans s'inquiéter de ceux à qui l'on s'adresse. Nos amis sont fort déconcertés et leurs mouvements tout à fait décousus en présence de l'action énergique, passionnée et dirigée vers un seul but, de nos adversaires qui ne veulent que M. de Broglie et sacrifient tout pour son intérêt. Je vous engage donc, mon cher ami, à sacrifier le beau temps pour la bonne politique et pour vous rendre à temps sur le terrain. Je crois que votre présence seule peut éviter un échec. M. Buffet dans les Vosges, M. de Broglie dans l'Eure, sont le point décisif de cette campagne.
Mes hommages à M"* Adam et vos adieux à Nice. Tout à vous, Thiers.
P. -S, — Je suis du reste, vous le savez, fort désintéressé dans tout cela, n'ayant aucune candidature à débattre, soit pour moi, soit pour des amis, mais craignant, si tout cela continue, que nous soyons ramenés au bonapartisme par la voie du gâchis,
SpuUer m'écrit qu'il est nommé, par le con-
3aO NOS AMITIÉS POLITIQUES
seil municipal de Paris, suppléant de Victor Hugo, délégué de Paris pour les élections sénatoriales de la Seine. Il est heureux d'être utilisé.
Adam se rend à l'appel de M. Thiers et rentre à Paris.
Voici quelques extraits de la lettre de Rochefort qui a tant révolté Ghallemel et attristé Gambetta.
Après avoir énuméré en détail les persécutions de tout genre auxquelles sont livrés les adversaires du gouvernement, et fait voir à quel point le vote est peu respecté, faussé même, Rochefort cite Victor Hugo qui prêche l'émeute et ajoute :
En attendant qu on prenne à ce gouvernement de prêtres et de sectaires les canons, il faut leur arracher les poignards qui sont l'asservissement de la pensée, les perquisitions policières, la centralisation à outrance et le fonctionnarisme effréné.
Rochefort félicite les Lyonnais d'avoir pour candidat son ami Ordinaire, dont l'attitude nette et ferme n'a laissé aucune porte ouverte à ces compromis par où les monarchistes se faufilent adroitement dans le camp républicain.
Il a su se cuirasser contre les sollicitations et se défendre des tergiversations centre gauchères qui aboutissent aujourd'hui à la canditature de Torléanisle Decazes ouvertement patronné par le républicain Casimir-Périer, etc., etc.
J'en voulais à Rochefort d'entrer ainsi en
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 321
ligne contre Gambetta, contre sa manœuvre si admirée de tous, qui arrachait le pouvoir à nos seuls ennemis, Buffet, le duc de Broglie, et je ne pouvais comprendre que notre ami, si passionnément patriote, n'ait pas compris qu'il était digne de nous de récompenser un homme qui avait garanti notre pays du plus grand péril couru par lui depuis 1870.
Cette lettre de Rochefort était aussi un blâme pour Adam, car il y flétrissait c( tous ceux qui s'étaient laissé capter et détourner de leur but par de prétendus motifs d'opportunité » . Ma première impulsion était d'écrire à Rochefort, mais je voulais consulter Adam, lorsque je reçois de Rochefort la lettre suivante :
Genève, 21 janvier.
Excellente amie.
Je sors d'une demi-fluxion de poitrine. Pendant quinze jours j'ai parlé par gestes. Je suis encore à cette heure en proie à une extinction de voix qui rendrait inutile pour moi l'interdiction des réunions privées. A peine hors de mon lit, j'ai dû aller à Strasbourg, où le directeur du théâtre, pour me faire honneur, joue une pièce de moi que j'ai donnée autrefois aux Variétés avec Alphonsine et Dupuis. On m'a traîné de force au théâtre dans une loge. Je ne savais où me fourrer, moi à qui les journaux réactionnaires ont tant reproché les vaudevilles. Je ne savais où vous écrire, Adam étant on ne peut plus nomade pour un inamovible.
Je ne connais pas les résultats des délégations, mais j'ai une peur atroce du centre gauche. Quand je vois opposer Dufaure à Buffet, je me tord^ de rire et de douleur, et quand je vois Casimîr-Périer patronner Decazes mes contorsions deviennent de l'épilepsie.
cope! Cette bonne aventure si amusante, si spirituelle, je lai conservée*.
Vous me tiendrez compte de ne pas charger ma lettre de cancans politiques. Il n*y a rien : de l'espérance dans le brouillard, de la confiance dans les ténèbres.
Adam a été encore plus afTectueux au retour. J*ai bien compris qu'il y avait des commissions d'amitié de votre part, il me disait : (( J'ai un tas de choses à vous transmettre, » et, sans qu'il ait pu rien exprimer, j'ai tout reçu, tout goûté, tout savouré.
Pourvu qu'il vous soit resté assez de santé pour travailler, sinon de la plume, mais de l'imagination. C'est le don du soleil et de l'air pur de donner de la clarté . aux idées. Votre talent est attaché à votre villa, à votre contrée, votre conception est claire, votre forme nette. Les lignes sont souples et harmonieuses, pas une bruine, pas un excès. C'est la simplicité d'un beau climat. Adam, je le suppose, va publier ce qu'il a rapporté. Et quand l'amphore sera vidée, vous l'aurez déjà remplie. Vous n'avez plus qu'à travailler, travaillez donc. Faitesnous des histoires, faites-nous des contes.
Votre ami bien fidèle,
Laurent Picuat.
Pichat aimait sa fille avec adoration ; il en parlait à la fois en père et en mère. Je n'ai connu personne qui comprît la paternité avec un don de soi plus absolu.
Je lui réponds une courte lettre, mais où toute mon âme maternelle, encore attendrie par le mariage de ma fille, lui porte des vœux ardents pour le bonheur de la sienne.
* Je dis volontiers la bonne aventure à mes amis. Je lui avais prédit qu'il marierait sa fille dans Tannée et je lui avais prédit son gendre.
Pichat a dit à Adam son émotion en lisant ma lettre le matin du mariage.
Il m'écrit a nouveau :
Je souhaite que cette lettre soit la dernière de cette absence. Il y a quelques rayons de soleil qui me parlent de vous. A bientôt donc.
Ce que vous me dites de vos populations du Midi me cause une grande joie. Vu par vos yeux, c'est la vérité, et une vérité rassurante.
On dit que Chambord est à Versailles. Qu*y vient-il faire? Va-t-il monter à cheval? Mac-Mahon fait concurrence à Gumont. Pendant ce temps, on cite quelques mots de Tillustre épée :
« Ils veulent faire de moi un Washington, mais je saurai bien me mettre en travers. »
On lui avait appris qu'Alicot avait été battu dans les Hautes-Pyrénées.
(( Eh bien ! dit-il le soir, voilà ce pauvre Alicot qui vient d'être battu par les carlistes. ))
Chez nous, pour revenir aux choses sérieuses, tout est terminé. Adam a été très gentil et fort aimable. Les nouveaux mariés sont installés à deux pas d'ici.
Votre livre marche, et vous le trouverez prêt. Pour le publier, attendez la fin de mars, au plus tôt. Avril est un mois excellent pour les choses de l'imagination. Hugo vous dirait cela en latin.
Croyez à ma bien fidèle et très vive amitié.
Laurent Pichat.
De Duclerc :
Très chère et belle amie.
J'ai reçu votre lettre jeudi soir à Paris. Vendredi, j'ai fait mes paquets. Samedi, je suis parti pour Bayonne. Dimanche, je me suis immédiatement occupé de remplir vos ordres. Lundi, je continue vos diligences pour l'amiral Jauréguiberry. Réussirons-nous à faire
3a8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
sa brochure au retour de captivité, Edmond de Lafayette, sont élus.
Tolain, le brave Tolain, pour lequel nous avons une si grande estime, M. de Freycinet, malgré toutes les intrigues ourdies contre lui, deviennent sénateurs dans le Var. Notre ami Ferrouillat passe, lui aussi.
Victor Hugo, combattu avec acharnement au premier, passe au second tour.
Thiers est sénateur de Belfort. Notre ami Robin est nommé dans TAin. On avait accusé cet athée, qui a fondé avec Littré la Société de sociologie, de vouloir la destruction de la religion, t
c( Le droit de prier, a-t-il répondu, me parait aussi incontestable que le droit pour le savant de faire des investigations. Toutes les libertés sont sœurs ; qui attaque Tune attaque l'autre. »
On pourra parler à nos dîners de printemps avec autant de gaîté qu'à l'automne du développement embryogénique des hirudinées, auxquelles Robin tient spécialement à m'intéresser.
Peyrat devient sénateur de la Seine. Gilbert Boucher a reconquis, par sa profession de foi, notre estime, car nous lui gardions rancune d'avoir voté contre la dissolution.
Adam me télégraphie que M. de Broglie est brossé dans l'Eure. Je sais comment mon cher époux s'est démené pour obtenir ce résultat.
Buffet a échoué dans les Vosges. M. Thiers doit
AYANT l'abandon DE LA BEVANGHB SSQ
être content, sa victoire peut lui sembler d'autant plus belle que ses ennemis jonchent le sol.
Hélas ! Louis Blanc malade n'a pu faire campagne; il n'est pas nommé, à la stupéfaction générale.
Je rentre à Paris dans les premiers jours de janvier, avec le seul regret de ne pas assister, en février, au mariage de la sœur de Gambetta ; mais, loin d'Adam, de mes enfants, de mes petites-filles, de tous mes amis, je n'y pouvais plus tenir. Le froid au visage est bien moins redoutable que le froid au cœur. Mon père oublie de me parler de la prochaine Commune pour me raconter les (c traits de génie » de ses arrière-petites-filles .
Presque tous mes amis sont sénateurs. Je les convoque bien vite, heureuse de les revoir, de les féliciter de vive voix.
Edmond de Lafayette me répond le premier.
Il est encore en province pour l'élection des députés, il m'écrit :
Nous allons enûn nous retrouver. Vous serez entourée d'amis sénateurs, et nous pourrons causer et nous quereller à notre aise. Je serai heureux de pouvoir politiquer avec vous et avec tous ceux qui vous entourent. Au revoir ! Je reste ici jusqu'au 20 février pour
330 NOS AMITléS POLITIQUES
appuyer vigoureusement mes amis candidats députés. Sitôt arrivé à Paris, je vous arrive.
Amitiés vives à Adam et respectueuses à vous.
E. DB Lafatette.
a février 1876, à Ghavannes.
Gambetta est à Lille. Je Tai vu à peine une heure avant son départ; il m'a promis de m'écrire ses impressions, il tient parole :
Lille, 6 février.
Chère madame et amie.
Je sors du Grand-Théâtre. 4 000 personnes. Enthousiasme indescriptible. Je leur ai fait un discours dont je suis bien plus content que de celui d*Aix. Je leur ai expliqué ce que doit être la prochaine majorité de la nation : républicaine, démocratique, libérale, pacifique. Voilà mon sermon en quatre points. Je crois avoir touché les cœurs et converti bien des incrédules et des indifférents. La ville est pavoisée, les rues sont pleines de citoyens, malgré le froid rigoureux. Je suis ravi. J*ai mis un peu d'ordre dans les rangs. Tous nos amis sont réconciliés, et je compte que nous aurons quatorze députés sur dix-huit.
Je vais partir après le banquet, qui aura lieu à trois heures et demie. Je serai à onze heures à Paris. Je ne pourrai venir dîner lundi, mais je viendrai vous faire visite mardi avant de me disposer à gagner le Midi.
Mes amitiés éternelles.
Léon Gambetta.
« Les frontières naturelles », ce mot m'accompagne, me suit, chante, claironne la grande
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 33 1
épopée en mon esprit, en mon cœur, en mon âme. Vivre pour voir la revanche et mourir I
Adam et moi, nous nous répétons :
« Chaque fois que notre chef a un succès, c'est à Elles, c'est à l'Alsace-Lorraine, qu'il pense, c'est Elles qu'il évoque. Que pouvonsnous faire pour ajouter à la puissance de ce grand entraîneur des masses, qui nous rapproche heure par heure du jour où nous irons là-bas, à sa suite, délivrer ceux qui sont enchaînés par la conquête, relever ceux qui sont courbés par elle : nos frères annexés. »
De Lille, Gambetta retourne dans le Midi et reviendra le 1 1 à Bordeaux. Il m'écrit qu'il est épuisé, que la lutte dans le Midi a été féroce. Il va livrer l'avant-dernière bataille. Il croit avoir dompté tout le monde dans le Midi et ajoute que j'en aurai la preuve le 20.
Le nouveau journal, les Droits de l'Homme, paraît le 9 févier. Rochefort y signe X... Yves Guyot, Sigismond Lacroix, Henry Maret, Bienvenu, Jules Guesde, E. Lepelletier, y collaborent.
Voilà un journal qui sera sûrement bien écrit, curieux à lire, mais où l'on ne donnera certes pas aux abonnés pour prime une République en sucre.
Le i3, Gambetta, qui revient de Bordeaux, nous arrive à 5 heures. Il dîne avec nous. Le dimanche, il aime le repos et l'intimité au boulevard Poissonnière; demain i4, il parlera à
Belleville. Il nous entretient du discours qu'il y prononcera : (( La politique des résultats, politique d'accord avec sa philosophie qui a préparé les résultats déjà obtenus, la seule qui puisse récolter des fruits, écarter les pièges d'adversaires qui n'ont plus qu'une ressource : nos fautes; qu'un espoir : nos défaillances.
« La politique des résultats est conforme aux vrais intérêts de la démocratie, on ne le répétera jamais trop, elle n'a rien de négatif, d'idéologue, elle est l'action, le fait...
(( Je leur servirai un peu de philosophie, à mes amis de Belleville, ajoute en riant Gambetta, je leur dirai que je ne crois qu'au relatif, et pas du tout à l'absolu. »
Le lendemain, tandis que Gambetta parle à Belleville et qu'Adam l'accompagne, je vais, dans la baignoire d'une amie, à la première de ï Étrangère. La représentation est admirable. Madeleine Brohan, Croisetle, Sarah Bernhardt, Coquelin, y ont un énorme succès. La pièce est déclarée l'une des meilleures de Dumas fils.
Adam, le 17 février, rentre de très bonne heure avec Gambetta qui vient dîner et nous faire ses adieux avant de repartir pour le Midi, pour une tournée électorale durant laquelle il parlera à Orange, à Avignon, à Cavaillon, à Marseille.
A table je demande à Gambetta.
(( Qui vous accompagne?
— Personne.
AYANT l'abandon DB LA REVANCHE 333
— Gomment I personne 1 On vous laisse aller seul dans un pays comme Avignon, Cavaillon, où les réactionnaires ont des procédés de lutte plus qu'inquiétants. A quoi pensent vos accompagnateurs habituels?
— Tous sont occupés de leurs propres affaires , etje les approuve.
— Vous savez bien qu'on ne me fait pas taire avec un mot comme celui-là. Je veux en parler, au contraire. Je sais quelle surexcitation il y a à cette heure dans le Midi. Le souvenir du maréchal Brune n'y est pas perdu.
— Juliette a raison, dit Adam. Vous pouvez courir un danger.
— Je ne puis courir que celui de l'indifférence. Mon heure n'est pas encore venue, mes amis, etje sais quand elle sonnera.
— Quand donc?
— C'est mon secret. »
Le dîner fini, tandis que je sers le café, Adam va dans sa chambre chercher ses meilleurs cigares. Il est sept heures et demie. Gambetta prend le train de neuf heures quinze. Dans une heure sa voiture vient le chercher. Je laisse un instant Gambetta etje dis à Adam :
« Ton devoir est de partir avec lui. Nous serions responsables tous deux s'il lui arrivait malheur.
— Mais il n'a pas prononcé une parole qui m'encourage à l'accompagner I Sans cela, tu penses bien que je n'hésiterais pas.
334 NOS AMITitS POLITIQUES
— Eh bien I fais ta valise. »
Je retourne vers Gambetta, et sans m'excuser de l'avoir quitté :
« J'ai prié, lui dis-je, Adam de vous accompagner. Il fait sa valise.
— Mais...
— Oh! pas de mais, sinon en ajoutant : j*accepte.
— Avec bonheur, répond Gambetta. Je vous confesse que j'avais en partant seul une vague angoisse. Et puis je pensais qu'Adam près de moi, au mariage de ma sœur, votre représentant, ce serait la famille complète... Merci. »
Ils partent, et je reçois d'Adam, le i8 février, la lettre suivante :
Je viens de t'envoyer une dépêche pour t'annoncer notre arrivée à Marseille. Nous sommes bien portants, et le temps est superbe. Gambetta est partout entouré et acclamé. D'Orange à Cavaillon. nous avons fait douze lieues au milieu des populations accourues sur son passage. Tu liras tout cela dans le Journal du Midi, que je t'envoie. Tu verras aussi qu'à Cavaillon les légitimistes ont voulu protester. On avait envoyé de Marseille et d'Avignon une quarantaine de souteneurs, de filles et de portefaix sous les ordres de chefs connus qui voulaient nous écharper ni plus ni moins. En somme, il n'y a pas eu une chiquenaude d'échangée, et tout le monde semble fort attristé de cet épisode qui aurait pu être tragique, qui ne l'a pas été du tout.
La candidature de Gambetta va bien ici. Rouvier, qui est resté sur la brèche, assure qu'il sera élu. Il doit prononcer un grand discours ce soir dans une réunion qui est projetée, mais qui n'aura peut-être pas lieu.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 335
Nous avons reçu tes lettres. L'intention de Gambetta est de te répondre après la réunion.
D'Adam, Marseille, 19 février:
Il n'y a pas eu de réunion hier, l'autorité s'y est opposée. Il n'y en aura pas non plus aujourd'hui. Qn l'empêche de parler, mais c'est égal, je crois que sa présence seule suffit pour assurer la victoire. Tu n'imagines pas l'enthousiasme public.
Notre rue est pleine du matin jusqu'après la nuit. Hier soir, ne pouvant se rendre à la réunion interdite, notre ami est allé au théâtre. Le difficile a été de pénétrer. La place était comble. A l'entrée de Gambetta dans la salle, tout le monde s'est levé et les applaudissements ont éclaté. Le spectacle a été interrompu.
Tout ceci est pour le rassurer sur le vote de demain à Marseille. Je serais bien surpris s'il n'était pas favorable à Gambetta, malgré les manœuvres d'une administration sans scrupules ; autrement, c'est la première fois que j'aurai vu un écart pareil entre l'opinion exprimée au dehors et celle exprimée dans l'urne.
Nous partons demain matin pour Nice par l'express de midi.
Je t'adore.
Ed. Adam.
Le 20 février, à Paris, toute la soirée, mes amis vont et viennent, apportant des nouvelles.
Notre ami de Marcère est élu. Le duc Decazes est en ballottage avec Raoul Du val, mais sûrement le troisième candidat, Chauffour, qui est Alsacien, se désistera en faveur de Decazes, a qui nous devons le sauvetage de la France en juin dernier.
A Lyon, un héros républicain est nommé :
M. Andrieux. Tandis que Challemel était prisonnier à la préfecture, M. Andrieux, procureur de la république, allait droit aux barricades et arrêtait les assassins du commandant Arnaud.
Démissionnaire au 24 mai, peu tendre pour la réaction, pas tendre pour les communards, on dépeint M. Andrieux comme un homme courageux, frondeur, emportant le morceau.
(( Gambetta lui-même, nous dit Le Royer, ne le disciplinera pas. C'est un monsieur qui ne se laisse pas traiter en membre d'un groupe. »
Notre ami Paul de Rémusat est élu au siège de son père dans la Haute-Garonne. Sa profession de foi n'est pas longue :
« La République grande et forte. »
(( Brisson est nommé I crie Clavel en entrant. Ahl notre X", quel quartier! »
Clemenceau passe brillamment à Montmartre. Il n'a derrière lui qu'une petite troupe, mais disciplinée et résolue. Son programme est : instruction primaire gratuite et obligatoire, revision de l'assiette de l'impôt, service militaire obligatoire, élection des maires par les conseils municipaux, séparation de l'Église et de l'État, amnistie absolue, abolition de la peine de mort, suppression de l'état de siège, intégrité du suffrage universel, rentrée des pouvoirs publics à Paris, liberté de réunion et d'association.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 887
Le vieux Madîer de Montjau, malgré nos craintes, fera encore partie de la nouvelle Chambre; notre ami Boysset aussi.
Gambetta est quatre fois député : dans le XX% à Lille, à Marseille, à Bordeaux. Notre pauvre SpuUer est en ballottage dans le III* ; mais on est plein d'espoir pour le résultat final.
Le 21, la victoire se complète. Mêmes allées et venues, le soir, chez moi. Buffet, qui avait été refusé comme sénateur inamovible, battu comme sénateur élu, est brossé dans les quatre départements où il a essayé de se faire nommer député.
Grévy s'est porté à Dôle : « C'est au gouvernement républicain vers lequel gravitent les peuples modernes, a-t-il dit à ses électeurs, que je suis resté fidèle. » Il a été nommé à une forte majorité.
Louis Blanc a sa revanche. Il est député de trois arrondissements, et vient me faire part de sa joie. Méline est réélu député des Vosges.
Malgré ses campagnes ardentes de la rive gauche sous l'Empire, c'est un pondéré. Adam, qui l'estime fort, sera heureux de son succès.
On calcule que la majorité républicaine à la Chambre sera à peu près des deux tiers. C'est celle de 1871 retournée.
Gambetta vient d'arriver à Bruyères avec Adam. Il m'envoie le récit des événements de Cavaillon et de sa brillante campagne dans le Midi.
338 vos AMITIÉS POLITIQUES
Bruyères, golfe Juan, mardi 22 février 1876.
Ma chère amie,
Il a fallu se retrouver, se ressaisir, après cette prodigieuse débauche de bruit, de discours, de voyages. Après m'être donné sans réserve, répondant par la prodigalité la plus passionnée à cette insatiable avidité méridionale, je me suis senti écrasé, vieilli de dix ans, aphone et atone. La nature seule pouvait me rendre réquilibre rompu.
Je suis venu à Bruyères comme chez ma nourrice, et, grâce au soleil, au sommeil, au silence, je viens, après trois jours, de m'éveiller et de me reprendre.
Bonjour, mon frère !
N'allez pas croire qu'à travers les diversions de la politique, et même les acclamations de la foule, j'aie perdu une seule fois de vue la noble absente qui m'avait donné le meilleur des guides et des protecteurs pour ce laborieux voyage.
Je vais du reste vous narrer point par point notre odyssée. Vous vous ferez ainsi une idée juste de nos tribulations, de nos luttes et de nos triomphes.
Mercredi 16 février 1876.
Nous quittons Paris avec Adam. Je suis ravi d'emmener avec moi un sénateur de si haute mine. C'est une des plus significatives figures de notre Sénat républicain. Il est, par lui-même, une preuve nouvelle de l'excellence de l'institution nouvelle, et sa présence en dit plus que de longs discours.
Nous dînons — mal -r- à la gare de Lyon.
Nous cherchons une compensation et nous la trouvons dans une délicieuse fumerie. La myrte est toujours là*. Nous cueillons des fleurs jusqu'à onze heures du
* Gambette ne quittait jamais une boite à cigares dans ses excursions; souvent il la portait sous son bras. Pendant l'un de ses séjours à Bruyères, me rappelant le Chapeaa de paille d'Italie, j*avais nommé cette boîte : la myrte.
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 33g
soir, et vers Auxerre nous faisons nos préparatifs nocturnes. Le froid devient piquant. Je me roule dans les fourrures en peau de lapin tant et si justement dénoncées à rindignation de l'Europe, et je m'endors.
J'ignore ce qu'a fait durant cette nuit mon compagnon de voyage. Pour moi, j'ai passé une nuit parfaite, beaux rêves, doux sommeil, douce chaleur; je me suis réveillé dix minutes avant Orange, frais comme un poisson.
Sa Seigneurie Edmond Adam m'apprend que la nuit a été pleine de péripéties et d'accidents. Le train est en retard d'une heure, ce qui est grave pour un train dit rapide. Nous avons, paraît-il, été en détresse. Je n'en ai eu aucun soupçon. Quelle belle conscience que la mienne ! Avouez que je serais un grand saint si je n'étais si païen.
Je fais un brin de toilette dans le wagon. Pensez! je vais trouver la gare d'Orange pleine de peuple; Gent est un maître homme ; il aura tout préparé comme pour une bataille. Elle s'annonce bien; c'est un 17*, et il fait une matinée divine. Le soleil est déjà chaud, la terre luit et s'ouvre, on sent déjà les effluves du printemps. Allons, allons, je vais très bien, et je suis prêt. Le peuple peut venir.
Orange, 3 heures i/a, 17 février 1876.
Nous sommes en gare. Je débrouille mes pauvres yeux et j'aperçois la haute stature d'Alphonse Gent, qui parcourt les divers wagons pour constater ma présence.
Il tombe d'abord dans les bras du sérénissime Adam. Je me déballe peu à peu, me voilà sur le quai, la foule attendant dehors. Nous franchissons la barrière, aux cris mille fois répétés de : « Vive la République ! » Une calèche découverte est préparée. Nous y montons avec
• Allusion à l'une de mes superstitions pour ce nombre heureux.
les divers chefs de la démocratie locale, et alors commence, à travers la plus jolie petite ville du monde, une interminable ovation à laquelle les femmes prennent la plus grande part.
Naturellement, on a choisi le chemin le plus long, et un jour de marché ; notre marche triomphale s'effectue au pas. Il faut une heure avant d'arriver, comme une procession, au reposoir, je veux dire à la demeure de M. Monnier, le fils de notre ancien collègue. L'habitation est belle, spacieuse, entourée d'un parc délicieux qu'envahit la population.
Il faut répondre à ces vivats enthousiastes. Je m'exécute, et je gagne le droit de me reposer une demiheure dans une chambre Louis XV, préparée pour recevoir un roi. Rien n'y manque, ni le feu, ni la toilette, ni un charmant impromptu du matin. Je fais honneur à tout.
Mais le temps s'écoule, et on vient me quérir pour me conduire au cœur de la ville, au banquet qui réunit les républicains de la circonscription.
Nouvelle procession. J'arrive. Repas cordial. Toast enthousiaste. Mais la population veut avoir son tour. On a disposé une immense remise en réunion publique. Tout le monde entre à sa guise. Voilà plus de 3.ooo personnes, et je suis forcé de monter à une tribune improvisée.
Ce sont bien là les auditoires que j'aime : des travailleurs, des paysans, des humbles, chez lesquels le contact de la civilisation n'a en rien altéré la générosité native, la virginité de la raison. C'est pour eux que je combats, que je vais devant moi ; c'est pour eux que je parle avec toute mon âme, sans souci du dehors, de la presse, de la sténographie, du beau monde. Et quel choc, quelle solidarité, quel amour mutuel ! Nous nous sommes bien souvent compris, pénétrés, traversés l'un l'autre, cet auditoire et moi. Je l'ai entretenu de nos espérances, de nos devoirs, de nos gloires, de nos hontes passées;
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3^1
j*ai fait justice de la prétention de la réaction et du césarisme.
J*ai rendu à Gent, devant ses compatriotes, un public hommage. J*ai passé, et il a été élu. Je suis fier de mon œuvre et content de moi.
Ceci fait, il a fallu partir et allonger sa route. Une délégation était venue de Carpentras me supplier de passer sur le territoire de cette jolie ville, trop raillée et trop peu connue. J*ai cédé. Nous sommes montés en voiture et avons entrepris un long voyage de soixante kilomètres à travers champs pour nous rendre à Gavaillon, en passant par Carpentras.
Mais il a fallu sortir d'Orange, et j'ai un moment cru que nous ne trouverions pas d'issue, tant la foule se pressait dense, profonde, amoureuse, autour de nous. Il a fallu presser toutes ces mains, et ce n'est qu'après mille discours qu'on nous a laissé la voie libre, non sans nous avoir chargés de bénédictions et de fleurs.
Enfin, nous voilà loin d'Orange, sur la grande route bordée d'oliviers, en plaine, roulant au pied du mont Ventoux couronné de neiges éternelles, sous un ciel de lapis que rayait de ses flèches d'or un soleil digne de l'Attique.
Nous disons tous deux : « Est-ce assez grec? » Nous allumons un myrte. Je bois les rayons de Nithra * et je m'absorbe dans mes pensées. Je songe au discours de Cavaillon.
Nous traversons au galop les plus beaux villages; partout les populations accourent; les enfants, les femmes savent mon nom et l'associent à celui de la République. Les paysans quittent le sillon et viennent arrêter la voiture ; ils demandent des nouvelles du reste de la France et repartent l'air joyeux, les yeux humides ;
• À.llusion à mes Récits du golfe Jaan, que Gambetla préférait aux volumes que j'avais publics jusqu'à celte époque, à cause d'un récit : Patrie.
ils ont appris que dans trois jours la France, la vraie France, sera délivrée.
Après deux heures et demie d'une course folle à travers la plaine la plus riche du monde, nous avons tourné la base du mont Ventoux, et nous apercevons, comme une couronne blanche sur une colline verte, Carpentras ; ce vieux nid celtique carpenteracte a encore un bon air gaulois, presque sacré, entouré qu'il est de platanes, d'yeuses vertes, de longs et noirs cyprès.
Aux abords de la ville, notre ancien préfet, le candidat du jour, M. Poujade, nous attend avec la plus grande partie de la population. Il faut se mettre au pas, recevoir les poignées de mains de tous ces braves gens. On nous amène les fillettes du pays en habits de fête, les mains pleines de fleurs. Le cortège se met en marche, et nous gravissons lentement, degré à degré, l'escalier monumental qui mène à la haute et vieille ville, une acropole dorée par le soleil du Midi.
La foule s'épaissit à vue d'oeil, et il devient impossible d'avancer ou de reculer. Nous essayons des supplications. Rien n'y fait. On nous tient, on veut nous garder. Je prends mon parti en brave, et je laisse ces braves gens satisfaire leur envie.
Enfin, la passion publique se calme, et nous reprenons notre ascension. Nous voici au point culminant, sur un immense forum, environné de hautes murailles. La foule est énorme; tous les rangs, toutes les classes sont confondus. J'avise une porte colossale, sous laquelle je fais placer la voiture, et là, debout, devant cette mer humaine, je me laisse aller à toute ma passion politique.
Qu'Apollon me pardonne, c'est le climat seul qui en est responsable, mais je ne peux me contenir dans cette admirable nature. Il me semble que tout ce pays n'est qu'une énorme tribune aux harangues, et, pour la première fois, je me sens assez d'orgues pour oser haranguer l'immensité. Ils ont compris ce qui se passait dans
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mon àme; ils ont répondu aux cris que je poussais; ils ont complété en eux-mêmes ce que je n'ai fait qu'esquisser.
Nous nous sommes quittés à regret, eux me gardant, moi les emportant en mon cœur. Ah! quelle vie! et comment la prolonger ?
Nous sortons de ces magnifiques étreintes de tout un peuple, brisés, altérés, nous craignons de nous arrêter dans les villages environnants de peur de manquer notre voyage. Nous nous désaltérons à la hâte dans une chaumière perdue dont les misérables habitants ne m'oublieront plus, je Tespère.
Enfin, et j'abrège, nous arrivons à Cavaillon vers cinq heures du soir, par le plus magnifique couchant qu'on puisse donner pour cadre à une fête populaire.
Cavaillon, 17 février au soir.
Je ne dis rien de l'Isle, que nous avons traversé en courant, où je n'ai pu rien dire à toute la population foncièrement républicaine, l'autorité m'ayant interdit de lui parler*.
J'entre dans Cavaillon.
Je suis ici dans ma circonscription de Vaucluse où j'ai accepté de venir combattre corps à corps la fraude et le vol orgsjiisés. La ville entière est sur pied ; le long des boulevards toutes les têtes se découvrent et s'inclinent, toutes les mains applaudissent. La République plane au-dessus de nous et emplit l'air. Un immense cortège nous environne et nous conduit jusqu'à l'hôtel préparé pour nous recevoir et dans lequel doit se tenir la réunion politique annoncée par nos amis.
Avant de monter dans les pièces préparées pour nous, je me crois obligé d'adresser à cette population enthousiaste quelques paroles de gratitude et quelques conseils
* Gambetta dit seulement ces mois qui auront un grand succès : « Au revoir, à des temps meillears. »
3/i4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
de prudence. Enfin nous nous séparons. Ici commence la contre-manifestation légitimiste, dont le récit défiguré a dû venir jusqu'à vous et dont je vais vous faire le récit impartial.
Aussitôt retirés dans nos appartements, nous entendons sous nos fenêtres un véritable vacarme, cris, sifflets, apostrophes injurieuses. Je m'informe, et on m'apprend que plusieurs voitures et omnibus viennent d'arriver d'Avignon et ont débarqué sous nos fenêtres une bande de 1 3o à 300 individus ramassés dans les plus mauvais lieux, proxénètes, lutteurs de foire, repris de justice, voleurs et assassins de profession que les beaux messieurs de l'ordre moral ont pris à leurs gages pour nous faire charivari.
Ils sont malheureusement arrivés en retard, mais ils s'y prennent de leur mieux pour rattraper le temps perdu, et ils y réussissent, ma foi, fort bien. On a vu au milieu d'eux le maire de Cavaillon en personne, les chefs du parti légitimiste, dirigeant leurs manœuvres et excitant leurs passions. Tout va bien. J'invite nos amis à se séparer, afin de dégager la population cavaillonnaise dé tout ce qui va se passer. « Qu'on laisse les siffleurs siffler, nous compterons ces beaux merles ! » Ainsi fut fait.
A partir de cette résolution, aussitôt accomplie, les perturbateurs se retirent à leur tour et vont, sôus la conduite des patriciens du crû, se livrer à la boisson et aux orgies dans les tavernes du lieu.
Nos amis se calment ou du moins font semblant de se calmer, et nous allons prendre place au banquet qui avait été préparé pour nous. A ce moment nous recevons d'Avignon des renseignements qui nous avertissent qu'on a, du côté de mes adversaires, organisé un véritable guet-apens et qui nous invitent à prendre les dernières précautions si nous ne voulons pas être victimes des plus odieux attentats.
L'émotion la plus tragique se répand parmi les con-
AYANT l'aBAUDON DB LA EBYAKCHB 345
vives. NatureUemeni je cherche à écarter toutes ces appréhensions, mais je dois avouer que mes paroles ne produisent aucun effet. Nos amis connaissent mieux le pays que nous, ils sont très inquiets, ils évoquent les plus sinistres souvenirs, on me présage le sort du maréchal Brune assassiné par la crapule en 18 1 5. On cite les noms et les hauts faits des bandits dont on a vu la figure dans la manifestation de cinq heures. Bref, langoisse est générale, et mes tentatives d'ironie restent impuissantes. L'ombre sanglante de Brune plane sur le banquet.
C'est ici que Sa Sénatorerie Adam prend toute sa valeur et agit en véritable général de combat. Il calme et ordonne tout ce monde, il fait remettre des armes, met tout son monde sur pied et se tient prêt à recevoir les assaillants, quels qu'ils soient, l'épée à la main. C'est une inspiration de génie de me l'avoir donné pour mentor. Sans lui, je ne serais peut-être pas là. Son sang-froid et son énergie ont tout sauvé sans éclat et sans faiblesse.
Inutile de raconter le reste, si ce n'est à grands traits. Vous en avez le récit dans les journaux. Je résume. Il est clair pour moi que les organisateurs de tout ce désordre ont pris peur de leur œuvre et ont reculé devant la responsabilité assurée. Quand leurs bouledogues ont été ivres ils n'en ont plus été les maîtres, ils ont entrevu l'effroyable conflit qui allait être déchaîné et ils sont venus me supplier d'intervenir pour maintenir l'ordre dont ils ne pouvaient plus répondi*e.
Je me suis empressé d'agir, j'ai réussi pleinement, j'ai fait sentir pleinement à tous ces misérables ce qui était la vraie force morale, et j'ai pu désarmer une horrible situation sans effusion de sang.
Toutefois, à la nuit, vers onze heures, quand il a fallu se rendre à la campagne d'un de nos amis chez lequel je devais coucher * notre voiture a été assaillie par quel-
* Au château de Saint-Estève.
346 NOS AMITIÉS POUTIQUES
ques brigands. Adam a joué de la canne, je l'ai même vu chercher de la main son revolver ; heureusement les chevaux brûlaient le pavé, et nous en avons été quittes pour une vaine démonstration.
Tout est bien. Me voici dans une délicieuse villa. Je dors comme un chantre et je me réveille le lendemain frais comme une rose de Provins et aussi rouge qu'elle.
Nous allons à travers champs vers Orgon (où Bonaparte faillit être étranglé eni8i5, sur les bords de la Durance). Le village entier est venu à la gare pour nous acclamer et protester contre les hideuses scènes de la veille. Braves gens, je les rassure d'un mot et leur annonce la bonne nouvelle. Puis nous filons sur Marseille par Salon, le pays des roses, en côtoyant le cours indéterminé de la Durance.
Quelle rivière que cette Durance ! La naïade qui préside à son cours doit être la plus effrontée coureuse des filles de Pelée. On ne sait plus où est son lit, elle en change tous les jours, elle grossit sans propos et hors de propos et couvre la campagne de ses débordements.
Le long du chemin de fer, les populations viennent nous saluer et nous acclament; nous arrivons enfin à Marseille où la foule nous attend. Nous sommes salués aux cris de : Vive la République.
£n bon Latin, je me dis : c'est de bon augure.
Marseille, i8 février 1876.
Ici, c'est le vrai champ de bataille ; ici, il faut vaincre ou mourir. Vainqueur partout ailleurs, la victoire serait nulle et fausse. Les modérés, les trembleurs, les lâches se croiraient perdus dans ma défaite. Donc il faut vaincre. Je vais m'y préparer.
Je débarque, je réunis mes troupes, je les enflamme. On m'interdit mes réunions; j'en fais cent, je m'assure du nombre, je les tiens. Je veux tâter le pouls à l'opinion et je vais au grand théâtre lyrique. Je ne sais comment le bruit s'était répandu en ville que j'avais de-
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mandé ma loge ; la nouvelle s*est répandue comme une traînée de poudre, et Marseille est venue. La foule a empli la place, la voiture a été arrêtée, il a fallu descendre, monter lentement, à travers une muraille humaine, les degrés de Tescalier qui conduit au théâtre. Le peuple nous a acclamés; au dedans la salle était comble.
Quand je suis entré, on jouait Moïse de Méhul ; le Pharaon (chose étrange) chantait :
Voilà le soleil, il parait, et tout s'incline dans la nature.
Les spectateurs se sont levés aux cris de : m Vive Gambetta, vive la République. » La représentation a été suspendue. Le public et les acteurs ne pouvaient se lasser d'applaudir. Enfin j'ai pu ramener le silence, et la représentation a continué. L'épreuve était faite, la victoire assurée pour le lendemain.
Je n'ai plus pensé qu'à combiner ma sortie pour n'être pas écrasé. J'ai laissé Adam et quelques amis sur le bord de la loge ; je me suis dérobé derrière ce rideau, mais j'avais compté sans la vigilance du public, et, à la sortie, la même ovation a recommencé. On m'a reconduit à l'hôtel. J'ai réuni le plus grand nombre d'amis et je les ai entretenus jusqu'à une heure du matin.
J'ai mis sur les murs une dernière proclamation au peuple de Marseille, où, sans ambages, je lui ai donné à choisir entre les deux politiques.
Cette proclamation est devenue le bulletin même de la victoire.
C'est fait, et bien fait.
Samedi, 19 février 1876.
Encore une réunion, encore un discours.
Le soir, une autre réunion de tous les comités. J'ai de nouveau précisé et caractérisé le scrutin du lendemain. La soirée a été magnifique: Adam y a été acclamé. . . Le voilà Marseillais sans retour, et pour le plus grand bien de la République rationnelle. Quant à moi, épuisé.
348 NOS AMITléS POLITIQUES
je vais dormir, tranquille sur le succès, mais résolu à quitter Marseille pour Nice, afin de ne pas mourir de fatigue au sein du triomphe.
Dimanche, 20 février 1876.
Nous voici en route pour Nice.
Je dors, je ne me sens plus vivre, je suis anéanti.
J'ai assisté à tout ce qui s'est passé comme un automate faisant des actes extérieurs, sans en avoir concience.
J'aspire à partir, à gagner Bruyères, la mer, et le silence et le sommeil.
Lundi, ai février 1876.
Grande joie, mais je peux à peine la supporter tant je suis faible.
Quand partirai-je?
Mardi, 2 a février 1876.
Enfin, nous quittons Nice et les humains.
Nous voici à Bruyères.
Je vais dormir.
Je dors.
J'ai dormi.
Je vous dirai demain tout le bien que m'a fait ce pays, la guérison que m'a procurée cette retraite, mais je ne dirai bien ces choses qu'après les avoir savourées.
A bientôt et tout à vous,
Léon Gambetta.
D'Adam, 28 février :
Juliette adorée, « Le gros » ne demande qu'à rester à Bruyères pendant quelques jours, si le temps est beau, mais il se gâte. Nous sommes arrivés hier à trois heures, nous avons flâné, diné. A neuf heures, nous nous sommes quittés pour dormir, et ce matin à neuf heures il n'est pas encore levé. Il se proposait de t'envoyer un long récit de sa dernière campagne, mais je crains bien que
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le sommeil n'ait triomphé de lui. Il est d'ailleurs exténué.
Je n'ai pas besoin de te dire s'il est heureux du succès électoral.
Bufiet à terre entre les quatre selles qu'il a essayées, voilà qui comble notre bonheur.
La noce s'est très bien passée au milieu d'une grande affluence de monde qui, pour la première fois à Nice, criait : « Vive Gambetta. »
Les mariés, l'enfant, le père, la mère, la tante de Gambetta, tous étaient fort heureux et se plaisaient à me parler de toi pour te remercier : a La fée, » disait Léris. Ton bouquet a eu les honneurs de la journée, bien entendu, mais aussi il était très joli.
Je crois que tu as travaillé au bonheur de deux braves cœurs.
Les mimosas sont fleuris, que c'est une merveille.
Et (( le gros » dort toujours.
Je réponds à Adam qu'il retienne Gambetta le plus possible à Bruyères, dans ce Bruyères qu'il aime parce qu'il y a toujours trouvé une provision de santé.
Je raconte à mon seigneur et maître que M. Thiers est venu pour le voir. Me sachant à la maison, M. Thiers a monté nos étages. II voulait parler à Adam de la Bourse oii l'on s'est démené jusqu'à l'émeute. Les élections inquiètent la Bourse. Elle a baissé.
J'ai dit à M. Thiers:
« La Bourse remontera vite, j'en suis sûre, je m'y engage 1 »
Cela l'a beaucoup amusé. La défaite de Buffet l'enchante, mais il croit que de Broglie sera nommé sénateur au second tour.
35o NOS AMITIÉS POLITIQUES
Le « petit bourgeois », malgré cette dernière perspective qui l'ennuyait visiblement, était de fort belle humeur. Il m'a dit des gauloiseries à propos de l'abandon de mon époux pour suivre Gambetta.
Qc Adam aime la politique plus que sa femme, a-t-il ajouté.
— Et moi la République autant que mon maril » ai-je répondu.
M. Thiers a levé ses petits bras au ciel, en s'écriant avec indignation :
(( De mon temps, les femmes n'appréciaient « les résultats » que dans les sentiments. »
Petit coup de patte à Gambetta. Mais après m'avoir interrogée à propos de l'aflaire de Cavaillon sur laquelle j'étais si parfaitement renseignée par Gambetta lui-même, M. Thiers m'a remerciée de mes explications si claires et si complètes, en disant :
(( Tout de même, il a bravement mené sa campagne électorale. Pourvu qu'il reste sage après une telle victoire I »
M. Thiers m'a conté que les ministres étaient affolés, que le maréchal disait : « M — » toute la journée.
<( Que la vilenie de ses paroles retombe sur lui I ;) ai-je répondu avec solennité, ce qui a fait éclater M. Thiers de son meilleur petit rire.
Le duc Decazes, ajoutai-je en écrivant à Adam, m'envoie tout le monde. Je travaille à son élection ardemment. J*ai beaucoup de sympathie et d'estime pour
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Raoul Duval, ton ami, qui a été plus que parfait dans ton élection au Sénat. Mais il ne faut pas oublier la dette contractée en juin dernier vis-à-vis du duc Decazes.
Duclerc et moi, nous remuons ciel et terre. Tu sais ce qu'il peut faire d'après ce qu'il a fait pour Jauréguiberry « par grande amour de mon amitié » .
J'ai appris le 25 que notre chère M""' de Pierreclos est morte. Ah ! les amis qui s'en vont! J'en ai déjà tant perdu ! J'aimerais vieillir en voyant grandir mes petitesfilles, si je ne semais les meilleurs parmi mes amis trop souvent sur ma route.
Gambetta et Adam quittent Bruyères : Adam revient seul de Lyon à Paris, notre ami devant faire un discours à Lyon qui sera une charge à fond contre le cléricalisme.
Dès le lendemain de son retour, Adam va voir M. Thiers, qui lui dit s'étonner qu'un homme de gouvernement comme Gambetta s'attaque aux croyances religieuses ; c'est la plus grave des fautes.
(( Trop anticlérical, votre ami, vous verrez, Adam. Lorsqu'on songe trop à détruire, on songe moins à construire. Croyez-moi, si la République touche à la liberté de conscience, les mites s'y mettront, »
Gambetta me rapporte le plan de son discours de Lyon :