I . est très grande, mais faite de paille et de terre. Nous
sommes la proie des moustiques. Je n'ai pas fermé Tceil
cette nuit. J'ai la tête enflée comme une citrouille; le
[ seul plaisir serait le bain froid, sans la crainte conti-
^ nuelle des requins; mais j'ai fini par m'habituer à la
I crainte d'être plus ou moins dévoré, et je fais à la nage
d'assez longues courses qui nous rafraîchissent un peu,
car nous avons 45 petits degrés à l'ombre.
L'atroce, c'est cette distance qui fait de nous de vérij tables morts. Le courrier est le seul lien qui nous rat-
' tache à la terre. Aussi, que mes enfants m'écrivent tous
les mois, un seul courrier en retard me recule affreusement, j J'ai vu le résultat des élections, qui sont vraiment
excellentes. C'est la dissolution à bref délai, il me I semble. Alors on ne sait pas ce qui peut se passer. La
,^ condamnation grotesque de Ranc est très bonne et
l donne la mesure des fusillanderies réactionnaires. Le
I quasi acquittement de Bazaine, qui sera libre dans six
mois, est également un fait trop révoltant pour ne pas nous être profitable.
Le docteur Perlié, le médecin en chef, m'a sauvé la vie. Sans lui je serais cent fois mort, n'ayant pas cessé un instant, durant soixante jours, d'avoir le mal de mer. Le commandant a été très bien pour moi. Ce sont vos recommandations et votre lettre qu'il a reçue à Nouméa qui l'ont le plus apprivoisé. Vous paraissez avoir produit sur lui un effet extraordinaire. L'adorable lettre que vous lui avez écrite et qu'il est venu me lire avec des larmes dans la voix! Attendez-vous à le voir venir se prosterner à vos pieds, vers la fin d'avril, à son retour en France. Il m'a, tout le temps de la traversée, ► parlé de vous en termes d'une éloquence à faire sauter
la soute aux poudres.
Ici, ce n'est plus cela. G*est le royaume de la goujaterie. Le commandant de la presqu'île parle et écrit aux filles et aux femmes des déportés, aux dames les pluç comme il faut, qui sont venues rejoindre leurs maris et leurs pères : « La femme, la fille une telle ». Elles ne peuvent, quoique libres, aller à Nouméa sans autorisation.
La première chose qu'a faite le commandant de la presqu'île à mon arrivée a été de me faire mettre en prison sans aucun motif. Il a prétendu que cette preuve d énergie produirait un excellent efiet en inspirant aux autres déportés une crainte salutaire. J'ai su toutefois que le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie avait été très fâché de cette infamie, et, depuis, la plus grande politesse à mon égard a succédé à cette brutalité, mais je suis resté calme, me contentant de déclarer que, quoi qu'il arrivât, je n'adresserais la parole à ce commandant, non plus qu'aux autres dépositaires de l'autorité.
Il y a ici quelques femmes déportées, dont Louise Michel, qui avait résolu de se tuer, et que nous avons forcée à vivre, Henri Place et moi.
Ma beauté, ma jeunesse et ma fraîcheur ont provoqué chez une jeune fille de dix-huit ans une passion telle que j'ai dû faire appel à tous mes principes de père et d'homme sage pour y résister. La mère de cette enfant a dû l'emmener à Nouméa, où elle va la raisonner à son aise.
Je vais écrire à Adam, aux enfants, à Destrem.
Votre lettre est la plus longue, car elle ne risque pas d'être décachetée à Paris.
Nous nous intéressons passionnément, en cherchant des signes indicateurs, à deux élections partielles de Vaucluse et de la Vienne.
Ledru-RoUîn a 28.000 voix dans le Vau-
cluse; il est élu contre M. Billotte, qui n'en a que 24.000.
DanslaVienne, M. Lepetita33.ooo. M. Beauchamp Si.ooo.
Nous nous réjouissons d'une majorité qui, à notre avis, n'est ni trop forte ni trop faible.
SpuUer m'envoie un simple billet :
Ici, tout est beau, admirable, splendide et rayonnant. Thiers for ever! oui, mais République encore plus ybr everf
J'ai lu Quatrevingl- treize avant de rentrer à Paris, où l'on n'a pas le temps de lire de gros livres. Victor Hugo a vu les hommes de la Révolution en colossal. Étaient-ils si grands? Non, c'est par trop ; mais le puissant poète voit ainsi dans la mesure que lui impose son génie. Il vole à des hauteurs vertigineuses, et il y transporte ceux qu'en s'élevant il a rencontrés dans des sphères moyennes. Aussi y a-t-il parfois disproportion entre l'altitude choisie, atteinte, et les figures y paraissent hissées exagérément.
Mais, si j'admire Victor Hugo quand même dans ses exagérations de la grandeur, je l'accuse d'abaisser d'autant la taille des Bossuet, des de Maistre, des Mérimée. Il faut alors que je constate en Victor Hugo des petitesses que n'effacent cependant pas en mon esprit les flots poétiques de la Légende des Siècles.
Dès mon arrivée à Paris, je cours chez Victor Hugo avec mes impressions toutes fraîches.
Mieux on le connaît intimement, plus sa puissance éclate et s'impose. Ce qu'on juge à distance fait avec l'intention de stupéfier, avec le parti pris de boursoufler les impressions, est pour Victor Hugo fort simple. Lorsqu'on l'écoute, on trouve très naturel ce qu'avec sa voix, son geste, il dit, alors même que ce serait extraordinaire. En lui parlant de son Quatrevingttreize^ je ne suis pas en possession de la mesure que j'ai si naturellement avec les autres.
Le XIX"" Siècle est interdit sur la voie publique. Christophle interpelle courageusement M. de Broglie à ce propos au nom du centre gauche toujours si sincèrement libéral. M. de Broglie répond avec une violence, un mépris pour About, qui scandalisent.
Ledru-RoUin a parlé, quelques jours après sa nomination, pour défendre le suffrage universel. Je sais par mes amis que sa belle éloquence a faibli. Les âges politiques ont tous leur vieillesse : les mots, les gestes se démodent. Les suites d'idées, que l'exil a interrompues, clochent.
Nous dînons chez Victor Hugo. Je lui parle de l'un de mes chagrins : des attaques contre
Mf** Sand, sachant combien Victor Hugo l'estime et Taime. Il nous dit superbement ce qu'il en pense. L'acharnement contre elle le surprend toujours.
(( Il y a de la basse jalousie de sexe dans ces attaques répétées par des hommes de lettres, )> nous dit-il.
Ces calomnies contre une femme l'indignent.
Pour lui, George Sand est une âme haute, un cœur généreux jusqu'au sacrifice absolu de ses ressources. C'est un noble écrivain, digne d'être illustre, amoureuse du progrès.
« Je l'honore et je l'aime! » répèle Victor Hugo.
Vite je transmets à M"** Sand tout ce que Victor Hugo nous a dit d'elle.
Je suis grand'mèrel L'être adoré par avance que j'ai dans les bras s'appelle Pauline. La vie de cette petite va s'ajouter à la mienne par celle de ma fille, émouvante chaîne d'amour qui commence à s'étendre et continue la famille.
Ma joie sans bornes est comprise, elle est partagée tout entière par mon père « qui n'aime que les filles », et à qui la fille de sa fille donne une fille ; il en oublie, dit- il, « ses idées rouges pour être dans le bleu » .
Le jour où on lui apporte Pauline, oîi on la lui met dans les bras, tandis que de douces larmes coulent de ses joues, je lui dis :
€ Voilà une naissance que tu préfères à la mort de tes ennemis politiques, avoue-le. »
Mon père me répond :
« Toi, Alice, Pauline! Pas de garçons, dont je ne pourrais subir les idées réactionnaires ; de vous, des filles, je les tolère, surtout quand je pense que Pauline, àTâge de^raison, ne pourra pas, dans vingt ans, n'être pas une féministe avancée. »
Notre ami M. de Marcère vient de prendre son rang définitif parmi les hommes de gouvernement de l'avenir. Le rapport qu'il avait été chargé de faire sur le projet de loi relatif à la prorogation des conseils généraux, contradictoirement à celui du gouvernement, est un pur chef-d'œuvre de sens.
Le ministère de Broglie n'a pas été jusqu'à ce jour plus ironiquement soupesé.
M. de Marcère, en terminant son rapport (imprimé aux frais des gauches pour être envoyé dans les départements), supplie la majorité « de fonder par patriotisme une république conservatrice et définitive, respectueuse de tous les droits et de tous les intérêts légitimes ».
Une lettre de Rochefort, partie de Nouméa le 3i janvier, nous arrive au milieu de mars. La voici :
Je continue à me bien porter. On me dit que j'engraisse et que je rajeunis. Encore vingt ans de déportation, et je retombe en enfance.
Les nouvelles politiques, dont nous avons quelques aperçus par les dépèches de Sydney, sont mauvaises incontestablement, mais les élections sont si bonnes
lOa NOS AMITIÉS POLITIQUES
qu'il me parait difficile que nos sabreurs s'en tirent autrement que par quelque coup d'état, toujours dangereux, même chez nous où ils ont cependant l'habitude de réussir.
Rochefort ajoute :
Adam doit être b^en agité. Nous venons de voir par une dépêche que le ministère a donné sa démission, et qu'il l'a retirée après un vote de confiance de 68 voix de majorité. C'est maigre, et ça pourrait bien maigrir encore. Nous ne sommes pas moins pour longtemps dans les mains les plus impitoyables que les convulsions politiques aient jamais produites.
Quand on songe que de malheureux pères de sept ou huit enfants sont ici pour avoir servi quinze jours dans la Commune comme simples gardes, que leurs demandes et leurs supplications n'ont abouti à rien, et que Bazaine, le plus immonde scélérat des temps anciens et modernes, a trouvé des complices pour le gracier! 11 n'y a maintenant aucune illusion à se faire sur Mac- Mahon.
Ma conviction est qu'il va essayer de gagner le temps nécessaire pour rétablir Napoléon IV. Dira-t-on maintenant que moi, qui ai toujours défendu, non la Commune, mais la République, j'avais tort de la croire menacée et de le dire?
Je passe la moitié de mes nuits à la pèche. Je rapporte quelquefois des poissons formidablement gros. Et puis, la nuit, au milieu de cette mer phosphorescente et sous ce ciel toujours éclairé, dont les étoiles semblent près à le toucher, on se sent comme arraché de la terre. Mes réflexions sont mélancoliques, mais elles ne sont pas lugubres. Je pense à vous tous, à nos soirées de Paris, à nos rires aux premières représentations, où j'avais autrefois mon fauteuil. Toutes ces figures reparaissent devant moi comme dans un rêve d'opium, mais ce qui domine tout, c'est l'absolue certitude que je ne vous reverrai jamais.
AYANT l'abandon DB LA RBYAMCHB Io3
Je suis très fier que Bibi se fasse féliciter publiquement par ses professeurs, mais ces éloges tardifs indiquent qu'il avait pu être blâmé non moins publiquement. Enfin, qu'il travaille ! car si je ne leur suis pas bien utile, à ces chers enfants, je peux venir à leur manquer tout à fait.
Vous pouvez tout m'écrire. Vos lettres ne sont certainement pas lues. Chose étrange, il y a ici des êtres grossiers, tarés, compromis, mais il n'y a pour ainsi dire pas de police. L'indolence coloniale s'accommoderait mal d'un travail de surveillance.
Embrassez à tour de bras mon Bibi, pour le récompenser d'avoir fait peau neuve. Moi aussi, comme lui, j'attrape des lézards, mais je n'ai pas le courage de les garder prisonniers. Je le suis assez pour mon compte.
Je donne après celle-ci une autre lettre de Rochefort, la suivante, reçue longtemps plus tard, mais elle n'aurait aucun intérêt placée au moment où elle m'est arrivée. Les nouvelles qui suivent cette lettre feront comprendre pourquoi je la mets immédiatement après l'autre.
Chère, bien chère amie,
Vous n'oubliez pas les morts, même quand la nouvelle de leur trépas définitif court les journaux. Hélas ! c'est le récit de la mort de ce pauvre François Hugo qui m'est arrivé. Je l'ai lu dans le Rappel qu'un déporté reçoit ici. Mes sept premiers feuilletons, les seuls parvenus jusqu'à moi, m'ont paru assez parisiens.
La discussion qui a eu lieu à la Chambre en décembre est absolument renversante. Il n'y a pas été dit un seul mot de vrai. Le ministre prétend que les déportes refusent le travail, ils en demandent au contraire à cor et à cris, mais on leur en a refusé parce que le budget colonial est mangé depuis six mois. On a parlé d'une
On imagine l'embarras de M. de Broglie ayant à répondre à la question et placé en face de sa majorité.
M. Cazenove de Pradine simplifia la situation en disant à peu près en ces termes :
« Nous n'avons voté le septennat que parce que nous sommes convaincus qu'en face du Roi le maréchal ne dirait pas comme à Malakoff : . (( J'y suis, j'y reste I »
M. Thiers, le soir de telles journées, triomphait non sans tristesse.
Il répétait :
« Ah I si je n'avais pas l'amour de la France, comme les gens du â4 mai me vengeraient d'eux-mêmes. Vous verrez, s'ils veulent garder le pouvoir, qu'ils seront forcés de faire la République, dans la crainte de laquelle ils m'ont renversé. »
Or le gouvernement se trouvait une seconde fois acculé à prier le maréchal de répéter sa déclaration de « J'y suis, j'y reste I » faite trois mois auparavant au président de la chambre de commerce de Paris.
Dans une lettre officielle à M. le duc de Broglie, le maréchal de Mac-Mahon terminait par cette phrase :
(( Je vous remercie d'avoir si bien compris les droits que m'a conférés et les devoirs que m'impose pendant sept ans la confiance de l'Assemblée. ))
Alors ce fut un toUé dans le camp monar-
chisfe. On voulut en finir avec le septennat coûte que coûte. M. le marquis de Franclieu, M. Dahirel et leurs amis crièrent haut qu'il ne fallait plus de transitoire. M. Dahirel, Breton bretonnant intangible, formula la proposition de loi (( obusiale », disait Lepère, et ainsi conçue :
(( Le I" juin prochain, l'Assemblée se prononcera sur la forme du gouvernement définitif de la France. Le vote aura lieu par bulletin écrit ou signé. ))
Dahirel, avec sa logique implacable, était le type du gêneur des multiples combinaisons des partis. M. de Kerdrel lui-même, au nom de la droite, le renia.
Voilà Adam en*vacances le 29 mars. Enfin on va respirer, s'occuper de choses négligées et un peu de soi.
Le 20 mars, Rochefort s'échappe de la Nouvelle-Calédonie avec cinq autres déportés dont : Paschal Grousset, Olivier Pain, Jourde et Bastien.
La nouvelle est niée, bien entendu, quand elle arrive au ministère de l'Intérieur. On avait cru à la mort de Rochefort, on ne crut pas à son évasion.
Pendant notre déjeuner, nous recevons en anglais une dépêche ainsi conçue :
Io8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Sydney, a g mars.
Veuillez aller voir Pedro Gill et demandez lui d'ouvrir un crédit de mille livres en ma faveur à Sydney par l'entremise de la banque orientale de Londres.
Henri,
Hôtel Courvoisîer.
Adam rejette la dépêche et me dit :
« Voilà un pickpocket qui me croît bien naïf. »
Je prends la dépêche ; après l'avoir lue :
(( Elle est vraie, dis-je, un pickpocket aurait signé Rochefort.
— Tu as raison, me dit Adam qui reprend la dépêche. Je vais sur l'heure en parler à Gambetta. »
Le gouvernement continuait à répandre le bruit que les soi-disant évadés étaient des chevaliers d'industrie et qu'on ait à se méfier.
Gambetta, à la lecture de la dépêche, s'écrie comme Adam :
« Ce sont des pickpockets I »
Mais ma phrase redite, Gambelta convient comme Adam que j'ai raison.
Vite alors on décide comment doivent être répartis ces vingt-cinq mille francs, car Gambetta s'oppose à ce qu'Adam les envoie seul.
(( Il faut, dit-il, qu'une douzaine de noms de notre parti figurent sur la liste. »
Ils décident donc qu'Adam avancera sur l'heure les vingt-cinq mille francs, qu'ensuite
AVANT L*ABANDON l>E LA REVANCHE ' lO^
sa participation sera de cinq mille et que la liste commencera par :
Victor Hugo 5.ooo
Adam 5.ooo
République française i.ooo
Testelin, Laurent Pichat, Scheurer-Kestner, etc., etc.
On va chez Pedro Gill, qui refuse d'accepter l'argent par crainte de complications avec le gouvernement français. Il est alors décidé que Georges Perin partira le lendemain pour TAngleterre et versera à la banque orientale de Londres les vingt-cinq mille francs que Rochefort attend.
Je suis chargée d'aller le soir chez Victor Hugo lui demander sa participation pour 5.000 francs. Raconterai-je la triste scène qui eut pour témoins M°» Drouet, Flaubert et Vacquerie ?
J'entre chez Victor Hugo et je parle de la dépêche de Rochefort.
(( C'est un pickpocket, » s'écrient à la fois Victor Hugo, Flaubert et Vacquerie.
Je donne ma raison qu'ils acceptent après une courte discussion.
(( Il faut, dis-je, envoyer sur l'heure ces 25.000 francs, et tous les amis de Rochefort seront heureux de... »
Victor Hugo m'interrompt, et, dans un beau geste :
(( Vacquerie, le Rappel, demain, doit ouvrir une souscription nationale.
— Pardon, cher grand maître, c'est impossible : vous jugerez de cette impossibilité par la réponse de Pedro Gill, qui refuse d'envoyer largent à Rochefort par crainte de le voir saisir, les lois y autorisant le gouvernement.
— C'est impossible, ajoute Vacquerie, plus impossible encore qu'il ne me Ta été de faire signer à Rochefort son roman dans le Rappel C'est un condamné.
— Voici d'ailleurs, repris-je brièvement, ce qu'Adam et Gambetta ont décidé : Les deux plus grands amis de Rochefort, vous, cher grand maître, et Adam donneront 5.ooo francs chacun, et une douzaine d'autres, dont Gambetta, donneront chacun i .000 francs.
— Mais croyez- vous donc que j 'ai 5 . 000 francs dans mon secrétaire .►* »
Et il me désigna ce meuble dans le salon.
«Adam avance les 26.000 francs que Georges Perin portera demain à Londres, répliquai-je un peu sèchement, et il attendra, cher grand maître, tout le temps qu'il vous plaira pour votre remboursement.-
— Je ne puis donner 5. 000 francs, je ne les ai pas, n'est-ce pas, madame, je ne les ai pas? » répète Victor Hugo en s'adressant à M"* Drouet, qui garde un silence embarrassé.
Je me lève.
(( J'ai i.ooo francs à recevoir d'Hachette dans un mois. Si Adam veut les avancer pour moi je lui déléguerai ma créance.
— Je lui transmettrai votre proposition, » répondis-je après avoir serré la main de M"*' Drouet et seulement salué Vacquerie et Victor Hugo.
Flaubert, qui s'est levé en même temps que moi, m'accompagne et me met en voiture.
11 ne me dit pas un mot, mais avec un juron je l'entends murmurer :
(( C'est dommage que je ne sois pas un ami de Rochefort. »
Adam refuse un instant de croire à mon récit. Il court à la République française,
(( J'espère que Gambetta et toi, lui dis-je, vous n'accepterez pas les i .000 francs de Victor Hugo. Génie n'implique pas, générosité, retenons-le. »
Mais Gambetta décide qu'on acceptera les i.ooo francs de Victor Hugo et il compose aussitôt la liste :
République française i.ooofr.
Paul Bert 5oo »
Charles Block i . 5oo »
Léon Bonnat . . . .' i . 000 ))
Deregnaucourt 2.5oo »
ïestelin a.5oo »
Deligny i . 000 »
Godin 3 . 000 ))
Laurent Pichat i . 000 »
Lefèvre i.ooo »
Adam 5. 000 »
Georges Perin i . 000 »
Victor Hugo i . 000 »
- A reporter ... 21. 000 »
lia NOS AMITIÉS POLITIQUES
' Report ... 21. ooo ))
Lockroy i . ooo »
Madame Dorian i . ooo «
Madame Gharras 3oo )>
Chaufifour aoo »
Floquet 25o »
Kestner 5oo w
Risler aSo »
Scheurer-Kestner 5oo »
Total. . . a 5. ooo fr.
L'un des incidents romanesques de l'évasion de Rochefort, c'est qu'à Sydney il débarque dans un hôtel où l'on consent à le recevoir, lui et ses compagnons, sans argent. L'hôtel, chance inespérée, était tenu par un monsieur Courvoisier, dont le frère avait rencontré Adam à la Rochelle au moment où mon mari allait, tirer Rochefort de sa fosse d'Oléron, et avait causé avec lui. Le Courvoisier de la Rochelle s'était empressé d'écrire au Courvoisier de Sydney la curieuse rencontre.
La dépêche ayant coûté 35o francs, si M. Courvoisier n'avait avancé cette somme les évadés eussent été dans l'impossibilité de l'envoyer.
La presse française tout entière n'avait pas assez de plaisanteries pour se moquer d'Adam. Villemessant, dans le Figaro, parla de V inépuisable candeur d'Adam. 11 savait par un officier de marine que l'évasion était impraticable.
Jules Amigues, dans V Ordre ^ affirmait que si
AYANT L*ABANDON DE LA REVANCHE Il3
vraiment Rochefort s'était évadé, il allait gagner par des conférences des sommes énormes et rentrer en Europe réactionnaire.
Je reçois par le docteur Maure un mot ouvert pour Adam, écrit par M. Thiers de Santa- Lucia à Naples. L'évasion de Rochefort l'amuse beaucoup.
Mais le docteur Maure, sa commission faite, s'occupe de bien autre chose, du « scandale » de Nice I
Le député, M. Piccon, a déclaré dans un banquet qu'il espérait que Nice redeviendrait bientôt italienne.
L'opinion est très montée à Cannes, à Grasse et un peu à Nice. M. Piccon sera forcé de donner sa démission.
M"*' Sand m'envoie un adorable moïse fait par Lina pour ma petite-fille. Elle m'appelle pour la première fois chère grand'mère et me donne de longues instructions sur le caractère que doit avoir, que doit se faire une grand'mère.
Elle a eu Tourgueneff et Flaubert aux fêtes de Noël et du jour de l'an : ces derniers mois ont été très occupés, c'est pourquoi elle m'a si peu écrit. Elle me parle de l'affection, de l'admiration de Tourgueneff pour Flaubert. Elle se plaît à les exciter chacun pour qu'ils parlent de l'autre. Il se connaissent merveilleusement tous deux.
M"*' Sand me dit que si Victor Hugo a bien parlé d'elle, comme je le lui dis dans une de
Il4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
mes lettres, elle le lui a bien rendu vis-à-vis de Tourgueneff, qui ne comprenait pas la Légende des Siècles et détestait Victor Hugo.
(( La clarté de Tœuvre l'aveuglait, conclut M"' Sand; sa puissance Técrasait, je le lui ai démontré. »
C'est à travers Qaatrevingt-treize surtout que Tourgueneff jugeait Victor Hugo. Le doux philosophe de Spasskoïé, le bienfaiteur de ses paysans dont il a tant amélioré la situation matérielle, qui voit le progrès dans des réformes très étudiées, ne peut admettre certaines pages de Qaatrevingt-treize, Elles l'exaspèrent.
Voici la lettre que je reçois de Victor Hugo, qui tenait à prouver qu'il n'avait pas mille francs à verser comptant :
Madame,
Je vous envoie sous ce pli en un bon sur la librairie Hachette, payable le i5 avril, les i.ooo francs que j*ai mis à votre disposition pour la souscription relative à notre ami Rochefort. Gomme je vous l'ai dit et comme j'aurais voulu le dire à mon cher et vaillant ami Edmond Adam, j'aurais cru l'occasion bonne pour une grande protestation publique contre l'état de siège, les tribunaux d'exception et l'iniquité qui a frappé Rochefort.
On me fait remarquer que les vacances et la dispersion de la gauche rendent cela difficile, peut-être impossible. Je le regretterais. Nos amis en décideront.
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Je serre les mains cordiales d'Edmond Adam et je mets à vos pieds, madame, mes hommages et tout mon respect.
Victor Hugo.
Nous sommes un soir chez M. Thiers, et la grande, la tragique nouvelle qui coupe les conversations chaque fois qu'un visiteur entre, c'est le suicide de Beulé. On l'a trouvé le matin mort dans son lit. 11 s'est frappé de deux coups de couteau.
Mille bruits courent sur les motifs de son suicide; chacun donne le sien : maladie de cœur inguérissable, perte d'argent à la Bourse, souffrance de l'infériorité qu'il avait montrée en politique, chagrins domestiques.
« Peut-être le tout ensemble, dit M. Thiers.
Encore un qui aurait mieux fait de garder sa figure de savant; ses travaux sur l'Acropole l'avaient illustré dans le monde entier. Le voilà enterré sous ses mots de discoureur médiocre. »
Nous dînons chez M"* Magnin, et j'y vois pour la première fois dans l'intimité M. de Freycinet. C'est le même milieu que le nôtre. Nous y retrouvons tous nos amis : Gambetta, Challemel, SpuUer, Billot, Scheurer-Kestner.
Ce sont les mêmes conversations, souvent plus goguenardes que sérieuses, auxquelles le très bon vin de Magnin ajoute un stimulant. Nul n'a de meilleur vin de la Côte-d'Or que Magnin , et la plupart de ses invités y sont sensibles. Gambetta, beau buveur, a une verve inta-
Il6 NOS AMITIÉS POLITIQUES
rissable, SpuUer est lui-même Bourguignon.
Interpellés tour à tour par Gambetta, tous nos amis font assaut de belle humeur et d'esprit.
M. de Freycinet, le plus silencieux de tous, a des mots très fins qui portent. Une discussion passionnante s'engage entre Billot et Freycinet à propos de la victoire de Chenebier et de la défaite d'Héricourt.
Gambetta se tait. On le sent ému. Adam, que M. Thiers appelle toujours « mon général », écoute de toutes ses oreilles. Il s'agit d'un principe d'état-major.
Billot, demi-sérieux comme toujours, a, du pioupiou de Belleville, des mots drôles, spirituels, que Freycinet pare avec une finesse et un à-propos étonnants.
Mais la discussion s'échauffe outre mesure.
Gambetta la résume avec un mol flatteur pour chacun et merveilleux d'habileté. Adam et moi nous échangeons un regard qui veut dire :
(( Il sait assigner et imposer à chacun son rang ; c'est bien un chef. »
Adam, SpuUer, Gambetta, Peyrat, font souvent le soir la partie de dominos à quatre, cette fameuse partie dans laquelle Adam pontifie, car elle est une tradition du National^, avec ses formules solennelles : « Rendez, coupez, répétez! ))
Rendez le jeu de votre partenaire.
Coupez celui de votre adversaire.
Répétez le vôtre.
J'assiste, intéressée, à des disputes sans nombre, où la stratégie joue un rôle aussi sérieux pour les joueurs qu'amusant pour moi, Tunique spectatrice.
Je m'instruis et, quand un partenaire manque, on daigne m'accepter comme quatrième, mais je confesse avoir eu sans cesse l'humiliation, qu'on m'affirme flatteuse, d'être un pis-^Uer.
Après le domino, on cause en fumant.
Je me rappelle un soir une conversation curieuse d'Adam, le plus parisien qui fût, connaissant l'esprit de Paris autant qu'il est possible de le connaître : c'était le pur boulevardier de ce temps-là, qu'il ne faut pas juger sur le boulevardier d'aujourd'hui.
La conversation avait pour thème : De la nécessité pour les républicains de pénétrer dans les milieux conservateurs.
<( Il faut détruire l'idée que vous êtes des Hottentots, » disait Adam.
Et il citait un mot de Ghangarnier à lui, la veille des vacances :
(( Vous, monsieur Adam, qui êtes, avec deux ou trois Union républicaine et une demi-douzaine de Centre gauche, des gens du monde, etc.
(( Ne riez pas, Gambetta, et soyez certain qu'à Paris on ne va pas loin quand on ne fait pas partie « des gens qu'on peut voir ». Le succès des hommes de Tordre moral, c'est que tous appartiennent à la société. Il faudra en
Il8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
prendre voire parti pour l'avenir. Vous pouvez être de l'opposition dans les cafés, mais vous ne pourrez être du gouvernement que dans le monde. Il faut, dès maintenant, que vos fils — hélas! vous êtes trop de célibataires! — deviennent des gens bien élevés. Tenez, mesurez le bien que Paul Deschanel a fait à notre parti en pénétrant dans les salons conservateurs par la comédie de société et le cotillon.
« Républicain, fils de proscrit, il fait dire ce mot qui contient bien plus d'éléments de succès que vous ne croyez :
(( Ils sont donc possibles? »
(( C'est à Belle ville, c'est au grand U qu'on fait les révolutions et les oppositions; c'est dans les salons qu'on fait les gouvernements.
— Gant jaune du National! dit Gambettaen riant. Vous êtes bien toujours le même, Adam.
— Oui, pour vous servir, et je l'ai déjà fait! comme gant jaune et parce que gant jaune.
— Il y a du vrai, » dit Gambetta.
Adam est à Bruyères. Destrem vient me trouver. Il craint l'extradition anglaise pour Rochefort. Je consulte le jour même Gambetta qui me répond :
Ma chère madame,
Je peux vous rassurer entièrement au sujet de toute demande d'extradition pour les évadés de la Nouvelle- Calédonie. Mes renseignements diplomatiques (les plus autorisés) me permettent d'affîrmer que la question de demande officielle d'extradition a été examinée en con-
seil des ministres, et, après discussion, péremptoirement écartée, vu l'absolue défaite vers laquelle on marchait.
Vous pouvez donc dormir tranquille et calmer les alarmes de vos correspondants.
Votre tout dévoué,
Léon Gambetta.
J'ai fait promettre à nos amis, avant le départ d'Adam, de ne pas abandonner sa veuve.
Je rappelle par lettre, à SpuUer, sa promesse et le prie de s'informer si Gambetta est libre ; il m'écrit :
J*ai communiqué votre avis si charmant à qui de droit. Mardi la réunion serait impossible, Gambetta est engagé, mais si vous y consentez ce sera pour demain soir, tant il nous tarde de vous tenir parole.
Ah! vous croyez que je me laisserai spiriiualiser comme vous faites. Non, non, je me défendrai. Gomment? Du mieux que je pourrai. En tous cas, foin de votre hypothèse ! elle ne vaut pas mieux que celle des autres.
Nous ne cessons de faire endiabler SpuUer — c'est son motl — sur son spiritualisme.
Il a déjà le courage, que j'ai eu beaucoup plus tard, de contredire les Paul Bert, les Robin, les Littré, les Berthelot, la Grande Science, et d'oser dresser des arguments contre leurs affirmations absolues.
Gambetta m'envoie ce billet :
Chère madame. Vous m'enlevez le plaisir de vous surprendre. Je viendrai demain soir lundi avec Spuller.
laO NOS AMITIÉS POLITIQUES
La belle discussion I Lorsque Spuller, qui aime, qui honore Gambetia» qui le sert, qui lui obéit, lui résiste, il est dominé par une conviction telle qu'il en est lui-même effaré. Gambetta sent à la fois une telle sincérité et une telle désolation dans la voix de SpuUer, qu'il adoucit ses arguments. Et SpuUer se révolte :
« Tu ne dis pas ceci, tu le penses et j'y réponds, » répète souvent SpuUer.
Cette soirée nous a si fort amusés et interressés tous trois, qu'avant le retour d'Adam mes amis sont encore une fois venus demander à dîner à la pauvre veuve.
Adam est enchanté. Il peut, sans que je m'insurge, déclarer que Trochu n'est pas (( si trahisseur » que je le soutiens, car à la commission présidée par M. Daru, dans l'enquête sur le 4 septembre, le siège et le 3i octobre, Trochu a défendu Adam.
On ne me fait pas aisément lâcher mes rancunes ; je réponds :
(( C'est qu'il a trouvé un honneur et un profit personnel à le faire. »
Adam me parle d'une lettre de M. de ManteufiFel, écrite à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de M. Thiers, et que celui-ci a envoyée à son vieux camarade le docteur Maure.
Au cours d'un déjeuner à Bruyères, le docteur a lu cette lettre, et Adam a demandé à la copier pour la communiquer à Gambetta.
M. de ManteuQel félicite M. Thiers et lui
rappelle que Tan passé, le i5 avril, il a réuni à sa table des Français qui ont bu à sa santé.
Quelques semaines plus tard, dit M. de Manteuffel, un vote privait la France de la main ferme et de l'esprit profond dont elle avait tant besoin.
M. de Manteuffel voyait par là que l'opinion de la nation est rarement représentée à la longue par une assemblée. « Et pourtant notre siècle, ajoute-t-il, ne jure que par le parlementarisme. »
Si vous célébrez cette année le jour de votre naissance, écrivait M. de Manteuffel, ayez la conscience d'avoir délivré votre pays de Toccupation étrangère, car d'après le traité nous y serions encore et l'on commencerait, dans le printemps seulement, le paiement des derniers trois milliards.
M. Thiers ajoutait que M. de Bismarck tient à ce que le gâchis parlementaire continue chex nous ; que le prince de Hohenlohe n'a que des instructions fort simples : (( Ne rien faire qui puisse améliorer l'état de choses actuel. »
Adam a parlé devant moi de cette lettre à Gambetta, qui a répondu avec un élan d'âme inoubliable :
« Thiers est vraiment le libérateur du territoire, et pour moi je ne l'oublierai jamais. »
Dès la rentrée des Chambres les réunions chez nous deviennent plus nombreuses. Les nouvelles que rapportent nos amis de province sont excellentes. L'impopularité de M. de Broglie va croissant.
L'un des membres du centre droit, recrue de M. Thiers, qui avait fait de lui Tun de ses ministres de l'Agriculture, se détache complètement de la majorité et vient chez nous, amené par Edmond de Lafayette et par Paul de Rémusat. Il brûle ses vaisseaux.
Parmi nos amis, le premier soir de l'entrée sensationnelle de Teisserenc de Bort dans notre salon, nous avions Schœlcher, qui' malgré ses opinions extrêmes, n'avait cessé de soutenir M. Thiers contre la coalition monarchique.
La conversation de Teisserenc de Bort et de Schœlcher devint si curieuse que nous fîmes cercle autour d'eux. 11 nous sembla qu'un rapprochement d'idées entre ces deux hommes était une indication précise de ceux qui pouvaient être tentés dans l'avenir.
Teisserenc de Bort nous intéresse énormément, nous émeut même avec son enquête sur les souffrances des enfants employés dans les professions ambulantes.
(( Ahl dit Schœlcher, je vois poindre l'ère où les républicains de toutes nuances, vieilles barbes et jeunes ralliés, s'entendront, se comprendront, s'épauleront pour le bien à faire aux abandonnés, aux éprouvés! »
Tirard, maire de notre « deuxième » durant la guerre, et qui se dit toujours à la recherche d'un enthousiasme, en trouve un dans les paroles de Teisserenc et l'acclame. Tirard, durant le siège, a été un administrateur modèle; seul
AYANT l'abandon DE LA RBYANGHE ia3
il a résisté à Ferry, lequel, maire de Paris, obligea les maires, sans qu'on pût s'expliquer pourquoi, à envoyer les femmes de leur arrondissement, déjà exténuées par les queues interminables, chercher leur ration de pain et de viande dans un autre arrondissement.
L'impétueux et prudent Tirard, comme l'appelle Adam, répète haut qu'avec des alliés comme Teisserenc de Bort on peut tout oser et tout espérer.
Le comte d'Osmoy, compatriote d'Adam, de l'Eure comme lui, héros de la guerre,, franctireur, commandant les éclaireurs de la Seine, déclare qu'il va reprendre son métier des jours de guerre, attaquer son compatriote M. de Broglie, foncer sur lui.
M. Thiers est rentré à Paris très bien portant, très en train, nous dit Duclerc. Sachant que Duclerc venait terminer sa soirée chez nous, il lui a exprimé le désir d'avoir de nos nouvelles par nous-mêmes.
De Ronchaud et Burty parlent ce soir-là du Salon où je ne suis pas encore allée. « Mes critiques d'art ordinaires», comme ils s'intitulent, me le reprochent. Il y a un Henner dont je raffolerai, me disent-ils. Bonnat, Jean-Paul Laurens, Puvis de Chavannes, sont dignes d'euxmêmes. Le Portrait de mon grand-père, par notre jeune ami Bastien Lepage, me ravira.
L'exposition fait honneur à notre France.
Le lendemain , fatiguée des stations que m'ont
ia4 NOS AMITliS POLITIQUES
. fait faire de Ronchaud et Burty à Texposition, je n'accompagne pas Adam chez M. Thiers, qu'il trouve en belle vaillance et en santé parfaite.
La destitution de notre ami Rameau, maire de Versailles, n'a pas porté bonheur à M. de Broglie.
(( Il faut que le ministère de BrogUe, le ministère, du 24 mai démissionne en mai, » répète Rameau dans les couloirs.
La prédiction s'accomplit ; c'est un an après son élévation qu'est renversé le ministère du 24 mai.
J'assiste à la séance le jour ou l'extrême droite vote avec les gauches et où M. de Broglie, placé en face d'une coalition provoquée par l'illogisme de sa politique, est précipité du pouvoir.
Mais celte défaite de notre ennemi le plus redoutable ne m'apporte pas la joie sans mélange que j'en attendais.
Duclerc, qui rentre avec nous à Paris, me désole.
(( La chute du duc Decazes, nous dit-il, est une victoire pour l'Allemagne. Non seulement il dénouait un à un les nœuds que Bismarck serrait autour de nous, mais, aidé par le prince OrlofF, il renouait avec la Russie les liens de
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE ia5
la Restauration et reprenait la politique du duc de Richelieu. Le prince Orloff a raconté au duc Decazes ce propos de Bismarck : « La France (( réorganise trop vite le personnel et le matériel (( de son armée. Nous nous donnerons une ga- (( rantie, une place de sûreté, nous occuperons « Nancy. »
Le duc Decazes, je le savais, souffrait mille morts dans sa dignité française que M. de Bismarck semblait se complaire à offenser. Presque chaque jour il recevait des communications de Berlin sous forme de note ayant parfois le ton d'un ordre; à force de finesse, d'habileté, de calme, le duc Decazes parvenait à atténuer l'effet de ces bourrasques du vainqueur resté agressif.
Duclerc me communique son angoisse, et nous n'avons plus qu'une pensée : « Fasse le ciel que le duc Decazes ne quitte pas les Affaires étrangères! » Aussi, quand nous apprenons que le duc Decazes reste au quai d'Orsay, il nous importe à peine que Fourtou, « l'erreur de M. Thiers », comme nous l'appelons, remplace M. de Broglie à l'intérieur et le continue, que MM. Magne, de Montagnac, Tailhand, de Gumont et M. de Cissey soient ministres, qu'un général préside le ministère.
Nous savons, d'ailleurs, que le duc Decazes, non seulement s'appliquait à rendre inoffensif le venin de Bismarck, mais qu'il parvenait à réduire à l'intérieur l'influence bonapartiste.
Pour fêter la victoire remportée sur M. de Broglie, mes amis m'admettent un -soir au fameux dîner où se discutent chaque semaine les grandes lignes de la politique à suivre, ce dîner chez Bignon, où sont réunis Gambetta, Duclerc, Scheurer-Kestner, Billot, Cochery, Jules de Lasteyrie, Adam, Bardoux, ce dernier qui est venu malgré l'héritier qu'il attend.
Le soir où je dîne, on parle surtout de M. Bocher qu'il faut s'adjoindre et détacher à tout prix de M. de Broglie, pour lequel il a de dangereuses faiblesses à cause de leurs campagnes communes sous le second Empire.
Lorsque la proposition est faite, par Jules de Lasteyrie, de l'admettre dans le groupe en l'attirant d'abord par une invitation, l'éloge que fit Gambetta de M. Bocher nous parut à tous la preuve d'une largeur d'esprit « opportuniste », pleine de promesses futures.
« Je n'estime et n'honore personne plus que M. Bocher, dit Gambetta. Sympathique, loyal, modéré, c'est, d'ailleurs, l'un des hommes les plus écoutés de la Chambre.
— Et des plus libéraux, » ajoutai-je, notre querelle sur le libéralisme s'ouvrant à tout propos entre Gambetta et moi.
Au cours du dîner, Cochery, qui me sait l'amie de Berardi, le directeur de V Indépendance belge, me prie de lui écrire pour la rectification d'une erreur de Frédérix, le concernant, lui Cochery.
L'Indépendance belge est très lue à l'étranger et aussi à Paris.
M""' Claude Vignon y rend jour par jour compte des séances de la Chambre. Frédérix, Edmond Texier, Louis Ulbach, y écrivent des articles littéraires toujours remarqués. Jules Claretie y fait le mouvement parisien.
Le dernier jour de mai nous partons pour Auxerre, Gambetta, Scheurer-Kestner, SpuUer, Adam et moi.
Lepère, par son dévouement à notre groupe, par sa vaillance et sa valeur, mérite Thonneur que lui fait Gambetta de descendre chez lui et de prononcer dans sa maison Tun de ses grands discours.
Il y a lutte d'influences entre Paul Bert et Lepère, qui tous deux habitent Auxerre.
Paul Bert ne trouve pas dans la science un champ assez vaste pour son activité. Il écrit les feuilletons scientifiques à la République Française, et, depuis deux ans, il est député. Il eût aimé que Gambetta fût son hôte et nous ceux de Lepère. Aucun de nous n'est l'ami de Paul Bert, nous sommes tous ceux de Lepère. Gambetta nous a choisis pour l'accompagner. Donc Paul Bert ne sera pas demain le premier Auxerrois à Auxerre !
ia8 NOS AMITIES POLITIQUES
Le banquet a lieu chez Lepère, dans une longue salle. Gambeita est au bout de la table, Lepère est en face. Moi, seule femme admise, je suis en face d'inconnus qu'on me nomme, gens importants dont je ne me rappelle plus le nom. A gauche et à droite, j'ai Scheurer-Kestner et SpuUer.
• Le discours d'Auxerre me paraît l'un des plus beaux de Gambetta. Jamais sa pensée n'a été plus large, mieux enchaînée, plus accessible à ses auditeurs. Tout est clair, précis, fait pour être retenu en formules simples et faciles à répandre.
Gambetta parle surtout du bonapartisme.
L'appel au peuple cache le plébiscite ; qui donc a amené TenvahisseurP n'est-ce pas l'Empire?
Quand la France est absente des assises de l'Europe, tout se trouble, tout est désordre, tout est inquiétude.
Gambetta ne croit pas, dit-il, (( qu'aucun peuple puisse se réjouir quand la France est au désespoir».
(( Le plus grand danger que nous courions est le cléricalisme. » Gambetta accentue cette note à Auxerre. C'est le tremplin de Paul Berl, qui répète volontiers que le cléricalisme c'est (( le phylloxéra ». Pour en guérir la France, il faut de l'habileté, il faut affaiblir l'Église moralement et matériellement avant de séparer l'Église de l'État, sans guoi cette séparation serait un désastre pour l'État.
AVANT L ABANDON DE LA REVANCIIB ISQ
Paul Bert, le soir du discours, nous invile tous à déjeuner pour le lendemain. Gambetta accepte avec Scheurer-Kestner, mais jious décidons, Spuller, Adam et moi, que nous ne quitterons pas Lepère, qui n'est convié « qu'au café ]!) .
Lepère trouve Paul Bert dangereux, il nous le répète plusieurs fois durant notre petit déjeuner à quatre.
« La science, nous dit-il, n'a jamais été pour lui qu'une étape. Depuis i865, il a rêvé d'être un homme politique. Il s*est mêlé sous l'Empire à toutes les manifestations anti-impérialistes. Il a l'ambition de voir un jour toutes les questions d'enseignement entre ses mains, et il a persuadé à Gambetta qu'il a trouvé dans la matière toutes les solutions vraiment républicaines. »
SpuUer accuse Paul Bert d'exciter Gambetta contre le cléricalisme.
« On va toujours trop loin, dit-il, quand on commence les persécutions religieuses. »
Il plaisante, avec l'esprit le plus mordant qui puisse se cacher sous une parole pleine de bonhomie, la théorie de Paul Bert, celle <( des milieux qui sélectionnent la matière ».
(( Le milieu et les forces, dit SpuUer, tendent, au contraire, à décomposer la matière organique et à la ramener à l'état inférieur, à sa plus sèche et plus pesante matérialité. »
Une autre idée absurde de Paul Bert, selon
l30 NOS AMITIÉS POLITIQUES
SpuUer, est celle « d'égalité absolue », affirmation de Paul Bert qui veut l'appliquer à renseignement et faire de « l'unité de l'enseignement le principe de l'état démocratique ». Cela met SpuUer hors de lui. Il serait, pour lui, navrant de voir une communauté d'idées complète entre un élève de lycée et un d'école primaire et même parmi les élèves d'un même lycée. En philosophie, en morale, en politique, des jeunes hommes qui ont fait leurs études avec les mêmes maîtres n'ont pas du tout les mêmes idées ; ils vivent dans un milieu différent, ils ont des goûts différents, des moralités différentes. Qu'une éducation physique, que des sentiments nationaux développés, créent des communautés de cœur et d'esprit dans la nation, bien; mais ce n'est pas l'unité du programme dlnstruction qui les créera.
Gomme j'ajoute à l'opinion de SpuUer quelques réflexions excessives, Adam me répond :
« Tu ne peux nier que Paul Bert ne soit un courageux. Comme préfet du Nord, il a contribué avec Faidherbe à mettre Lille en état de défense. »
Nous revenons à Paris, et Gambetta désole SpuUer avec les développements d'idées que nous reconnaissons être celles de Paul Bert.
(( La puissance d'assimilation de Gambetta, certes, est une puissance, nous dit SpuUer en nous quittant, mais elle est aussi un danger
AVANT L*ABANDON DE LA REVANCHE l3l
lorsque ceux qui Tentourent sont dans le faux. ))
Louis Blanc me convie à aller entendre un discours de lui sur la loi électorale. Je viens à Versailles, et vraiment je puis féliciter notre petit ami avec sincérité de la hauteur de ses vues,
Girard qui se trouve en wagon, au retour, me promet aussi un régal si je veux T entendre à la Chambre le lendemain.
Il lit à la tribune la circulaire bonapartiste suivante :
(( Commandez bien à vos amis, surtout a ceux qui sont investis de fonctions municipales ou administratives, d'appliquer tous leurs soins à nous gagner le concours de tous les retraités fixés dans la Nièvre. Vous pouvez leur assurer que nous sommes en mesure de les pourvoir avantageusement quand on créera les cadres de Tarmée territoriale.
(( Ci-joint noms et adresses des officiers payés par la recette de la Nièvre, fournie par le ministère des finances. »
Gambetta, après cette lecture, interpelle le gouvernement :
(( Ce qui fait la gravité du document, dit-il, c'est la complicité coupable qu'elle révèle de la part de certains agents de l'Etat pour la faction dont il s'agit. »
M. Rouher essaie de détourner l'orage sur le 4 septembre, qu'il attaque violemment.
l3a NOS AMITIÉS POLITIQUES
Gambetta monte à la tribune et s'écrie :
(( Il est des hommes à qui je ne reconnais ni titre ni qualité pour demander des comptes à la révolution du 4 septembre, ce sont les misérables qui ont perdu la France. »
Rappelé à Tordre par M. Buffet, Gambetta, les bras croisés, répond au milieu du silence :
(( Il est certain que l'expression que j'ai employée confère plus qu'un outrage, c'est une flétrissure, et je la maintiens. »
On ne peut se figurer à quels excès de violence se livra le groupe bonapartiste. Gambetta est entouré, malmené, frappé à la descente de la tribune. Ses amis, Adam en tête, ont grand peine à le dégager.
Nous rentrons ensemble. Adam trouve prudent, après les pugilats de la Chambre, d'attendre le train qui suit le départ de la foule des députés et de reconduire Gambetta chez lui.
Le lendemain Gambetta est assailli dans la gare Saint-Lazare par une bande de bonapartistes et frappé au visage par M. de Sainte-Croix.
On imagine, les soirs de ces jours, l'émotion qui régnait parmi nos amis dans notre salon.
Tous y affluaient, indignés. Tous ceux qui n'étaient pas bonapartistes s^y rencontraient.
Ces attaques brutales contribuèrent à donner à nos amis, écrivains, littérateurs, peintres, que la guerre avait dispersés et que la politique éloignait de chez nous, l'occasion de revenir. Ils
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE l33
trouvèrent en Gambetta un incomparable causeur à qui aucune des formes de l'art n'était étrangère.
Il avait lu tant de livres, vu tant de tableaux, discuté de lettres et de peinture avec tant dejeunes, qu'il charmait tous les artistes et vraiment promettait de réaliser cette république athénienne que seule la France pouvait comprendre.
Gambetta séduisait les modérés par son bon sens, par la logique de ses idées. Depuis la Commune les modérés acceptaient volontiers dans le système républicain un peu de celte autorité autrefois exécrée sous la forme impériale et dont il savait merveilleusement faire ressortir la valeur (( toujours occasionnelle ».
La maison Sallandrouze, bombardée au a décembre, semblait prédestinée, marquée par son rôle protestateur contre le bonapartisme.
Quelques jours après les bagarres, le général Changarnier entre dans notre wagon au retour de Versailles et se fait présenter.
Il me dit qu'il a lu dans le Rappel mon Siège de Paris lorsqu'il a paru et qu'il me félicite d'avoir jugé comme je l'ai fait le général Trochu. Il ajoute que les belles dames de la République ne lui font pas peur et justifie de tous points le sobriquet de bergamote qu'on lui donne à l'Assemblée. Ses compliments ont une délicieuse saveur vieillotte.
La proposition Casimir-Périer, que les scan-
l34 NOS AMITIÉS POLITIQUES
dales bonapartistes ont fait surgir, est admise comme urgente mais repoussée comme projet de loi.
C'était d'ailleurs une reprise. Elle avait été déposée le 19 mars 1873, ainsi conçue :
(( Le gouvernement de la République française se compose de deux Chambres et d'un Président, chef du pouvoir exécutif. » Elle eût été une confirmation de la loi du 20 novembre confiant la présidence de la République au maréchal de Mac-Mahon jusqu'au 20 novembre 1880.
M. de la Rochefoucauld trouve assez naturellement que puisqu'on ne peut s'entendre sur la formule républicaine il serait logique de conclure au rétablissement de la monarchie.
Quelque chose de grotesque appelé le Ventavonat avec vacances de quatre mois s'étale à la tribune.
(( Dissolution avec traitement, » s'écrie Gambetta.
Cette dissolution était réclamée de toutes parts, mais la Chambre s'entêtait à rester, portant un défi répété au pays.
Je désirais rendre à mes amis leur dîner chez Bignon. C'est Duclerc qui devait l'organiser. Je lui propose un jour, mais il m'écrit qu'il part le soir même pour Rayonne avec un livre dans sa malle qu'il me laisse le soin de deviner.
C'est l'un des niiens qui vient d'être mis en vente.
Duclerc termine ainsi son billet :
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE l35
Vous avez un papier bien agaçant. Si vous ne possédiez cet art suprême de mettre dans un mot dix fois ce qu'il contient d'ordinaire, vos billets feraient penser aux rations du siège.
Mes amis m'ont toujours reproché d'écrire des billets courts, mais jamais de ne pas dire ce que j'avais à leur dire. C'est pourquoi je ne me suis pas corrigée.
Hier on m'annonçait la visite d'un jeune explorateur, M. de Brazza, dont on a déjà parlé plusieurs fois devant moi. Italien naturalisé, il a pris du service dans notre marine.
Venu seul, sans présentation, M. de Brazza me dit simplement être désireux que je m'intéresse à ses projets et que je le suive. 11 a demandé au ministre de la Marine une mission pour aller aux sources de l'Ogoué.
Je parlerai des projets de M. de Brazza, je le suivrai dans leur exécution et je pourrai souvent lui être utile, surtout lorsque mes amis seront au pouvoir.
Une dépêche de Rochefort.
19 juin 1874.
Pas un mot de vrai dans tout ce qui s'écrit. Suis à Londres. J'attends Noémie avec impatience. Embrasse bien tendrement.
Rochefort,
Panton streot. Panton hôtel.
Adam part pour Londres conduisant Noémie folle de joie à son père.
Parmi les nombreuses lettres que nous rece-
l36 NOS AMITIÉS POLITIQUES
vions journellement à l'adresse de Rochefort et que nous étions autorisés par lui à ouvrir pour ne lui envoyer que les utiles, il y avait un grand nombre de lettres de femmes qu'Adam et moi nous supprimions impitoyablement.
Cependant l'une de ces lettres, écrite par une jeune fille ayant un nom connu, était si naïve, si pure, lui disait de façon si touchante : (( Je veux être la femme du déporté, » que je la gardai ainsi que les suivantes sans briser leur cachet armorié. Je fis un paquet de ces lettres et les remis à Adam à son départ pour Londres.
Adam, au retour, me raconta que le lendemain de l'arrivée de Rochefort à Londres, une jeune fille déjà entrevue à la descente du bateau, et l'ayant regardé avec des yeux significatifs, s'était installée à Panton hôtel et plusieurs fois lui avait glissé ou fait porter des billets demandant à le voir en particulier, lui disant qu'elle était M»« de B...
Rochefort, ennuyé de l'aventure, ne répondit pas, mais à la lecture du paquet de lettres apporté par Adam il comprit et, touché, donna un rendez-vous à M"* de B. . .
Elle avait quelques années seulement de plus que Noémie, et, sur ses prières, Rochefort lui promit, s'il se remariait jamais, de n'épouser qu'elle.
M. de B..., colonel en retraite, se déclara fort opposé à un mariage de sa fille unique avec Rochefort, quoiqu'il le trouvât bien né. Elle
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 187
attendrait donc avec une vague espérance pour Tavenir.
Rochefort avait bien autre chose en tête qu'un mariage. Il lui fallait maintenant retrouver sa situation d'écrivain pour vivre. Mais la joie d'être libre, d'être aux portes de la France, lui fait voir en beau et en facile la lutte pour l'existence. Parmi ses projets, il a celui de reprendre la Lanterne.
Il garde Noémie, et, dès que cela sera possible, Adam lui amènera ses fils, tous deux occupés de leurs études.
Adam va avec Gambetta au banquet de Hoche, anniversaire que notre groupe compte fêter chaque année et qui se prête à l'un des grands discours de notre chef.
Ce discours de 1874 a une haute importance politique. Gambetta s'y élève avec énergie contre le projet de loi sur l'enseignement supérieur :
(( Attentat contre l'esprit laïque, le code civil, contre l'ensemble de notre politique telle qu'elle est établie depuis quatre siècles. »
Du I'' au i4 juillet, grand assaut livré au septennat par cette même Assemblée qui l'a voté. Elle avait cru parla être la maîtresse, maintenir en équilibre le jeu des partis et rester, surtout rester.
l38 KOS AMITIÉS POLITIQUES
La plupart des députés déjà tenaient plus à leurs appointements qu'à leur parti. Ils savaient ne pouvoir être réélus et ils s'accrochaient désespérément à leur prébende.
Mais voilà que M. de Fourtou, l'homme soliveau , à qui l'Assemblée a délégué ses pouvoirs, devient le maître.
M. de Fourtou fait du maréchal de Mac- Mahon civilement un foudre de guerre. Lui, ex-ministre de M. Thiers, qui n'a pu être ministre du septennat que parce qu'il a combattu en faveur de la monarchie, travaille à sa restauration; mais le même Fourtou suspend V Union parce qu'elle a publié un manifeste du comte de Chambord I
C'est l'abomination des abominations. La dissolution devient de plus en plus une nécessité.
Duclerc est revenu. Très lié avec Janssen, il organise une visite à son observatoire pour le 1 3 juillet. Nous en parlons la veille à nos amis. Gambetta désire être des nôtres.
(( Partons, le ciel est pur I » nous chante Duclerc en venant nous prendre après dîner. Nous passons une soirée extasiée et « divine » dans la contemplation de Tinfini des mondes.
Je pense à Terre et Ciel de Jean Reynaud et au beau voyage qu'il me faisait faire dans les étoiles sur la terrasse de sa villa de la Bocca à Cannes, et ce souvenir me fait voir, non un seul Dieu comme il l'eût désiré, mais partout mes
AYANT L*ABANDON DE LA REVANCHE iSq
Dieux grecs, et mon souvenir mêle Jean Reynaud et Platon, les saint-simoniens et les orphiques.
M""* Dorian m'écrit qu'elle part pour Unieux. Elle réunit là, comnie chaque année à l'époque où Dorian y venait, ses enfants et ceux qu'il aimait. Mort, son influence est encore la même sur tous les siens, mais on peut prévoir qu'elle ne sera pas longtemps aussi puissante. La désagrégation serait même complète si M"** Dorian disparaissait. Et quel dommage, car je n'ai jamais vu comme autour de Dorian, et imposée par la noblesse de son caractère, une tenue morale aussi haute que celle de sa famille !
La dissolution I la dissolution I Ce mot revient sans cesse à l'esprit ; il est le thèm^ de tous les articles de journaux. Il semble que la dissolution doit dénouer toutes les situations, ouvrir tous les chemins de l'avenir, fermer les routes à tous les casse-cou.
Notre ami Léon de Maie ville, qui lié au centre gauche a fait, depuis le renversement de M. Thiers, la campagne la plus courageuse pour la fondation de la République définitive, adjure la Chambre de voter la dissolution.
(( Puisque la restauraution monarchique a échoué de façon absolue, dit-il, il faut enfin organiser les pouvoirs publics et constituer le gouvernement. »
Mais la proposition Maleville est repoussée à trente-deux voix de majorité.
l40 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Cependant, malgré le rejet répété du projet de loi constitutionnelle de Casimir-Périer, on voit qu'une majorité s'ébauche pour échapper au provisoire. •
Le 3i juillet, Gambetta prononce Tun de ses discours lés plus éloquents. Il fait le procès de l'Assemblée nationale et déclare qu'elle n'échappera pas au dilemme posé par MM. Casimir- Périer et de Maleville. C'est au cours de ce discours qu'il appelle le septennat un barbarisme.
Nous recevons de Rochefort une lettre sur « la question ». Tout s'y rapporte, et cela devient une obsession.
Londres, 3i juillet.
Mon cher Adam,
Je vous.ai écrit il y a longtemps que TAssemblée durerait huit ans. J'étais dans le faux : elle en durera dix. Enfin, j*aime encore mieux ça que dix ans de déportation.
Les journaux anglais commencent à me dire des choses aimahles. Je viens d'écrire un long article dans la plus importante revue d'Angleterre, revue républicaine dont tous les rédacteurs sont des hommes supérieurs, la Fortnightly Review. On devait donner, traduit, mon article écrit en français, mais, pour me faire honneur, on l'a publié tel quel; j'en suis très fâché, car, croyant à une traduction, je l'avais écrit sans relief aucun, l'anglais ne se prêtant pas à nos tournures parisiennes.
C'est sur le livre de Jules Simon : Souvenirs da U Septembre, livre que j'ai trouvé assez faible, que j'ai fait l'article. Il y raconte le coup d'État pendant les deux tiers du volume.
Dès que j'aurai trouvé la maison que je cherche
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toujours près du parc, à cause de mes enfants, je m'y installerai. En tous cas, dès que les vacances d'Henri commenceront, vous seriez bien aimable de me l'envoyer, ainsi que Bibi. Je serai chez moi d'ici à très peu de jours. Je pense qu'ils sont assez grands pour venir tout seuls.
La Lanterne va très bien en Belgique, à Genève, à Strasbourg. A Londres, elle a eu un peu de tirage, mais les Anglais s'y mettent.
J'espère que l'intrépide Détroyat sera bientôt guéri. En attendant, je lui trempe, dans mon numéro d'aujourd'hui, une soupe affreuse que je lui enverrai soigneusement, afin qu'il n'en ignore.
Le 5 août, TAssemblée entre en vacances jusqu'au 3o novembre. Les quatre mois d'appointements sont saufs.
Quand je fais mes adieux à Gambetta jusqu'au printemps, car rien ne prouve qu'il sera libre aux vacances de Noël et du jour de l'an pour venir à Bruyères, je les lui fais dans un dîner intime avec Challemel et SpuUer.
Gambetta me recommande de veiller avec soin à ce que les rapports du « Talisman » sur l'Allemagne et l'Alsace-Lorraine ne lui manquent pas.
Comme « notre chef » veut bien regretter mon éloignement, et cela en termes flatteurs pour l'utilité de mon dévouement à notre cause, je lui réponds que je n'interromps nullement à distance mes conversations avec les hommes importants de notre groupe, et Adam ajoute que je « sers » nos idées de loin avec la même passion.
l4a NOS AMITIÉS POLITIQUES
(( Est-ce que cela, dis-je à Gambetta, ne mérite pas une récompense?
— Laquelle?
— Une continuation par-ci par-là, de temps à autre, de nos conversations par lettres.
— J'écris si peu I
— Iluml huml » fait Spuller.
Nous sourions tous, sachant que de très nombreux billets prennent le chemin de la rue Bonaparte.
(( Prenez garde, me dit Spuller, il n*y a que moi qui ai pu ambitionner jusqu'à ce jour de recevoir à distance de longues lettres, des (( conversations » de Gambetta. C'est pour moi seul, quand je m'absente, qu'il consent à distraire...
— Tais-toi, bavard! s'écrie en riant Gambetta. Qui t'a donné le droit de friser les indiscrétions? Je sais mieux que personne, et je reconnais que, présent ou absent, tu m'es l'une des preuves des richesses qu'on trouve dans le commerce d'échange des idées.
— Alors, vous me promettez de converser quelquefois par lettre avec moi? dis-je.
— Je promets.
— Et je puis vous rappeler cette promesse?
— Vous le pouvez.
— Vous verrez que quand il s'y met, ajoula Challemel, c'est un a Se vigne ».
Le commencement d'août a pour nous des heures de franc rire. On ne peut s'imaginer ce
AYANT L*ABAKDON DE LA REVANCHE l/jS
qu'on se raconte, ce qu'on s'écrit sur les aventures du maréchal, sur les mots qu'il prononce ou les réponses qu'il fait durant sa première tournée qui a lieu en Bretagne. Du Mans à Quiberon, il s'arrête dans toutes les villes, et il est accueilli aux cris de : « Vive la République I »
La nouvelle de l'évasion de Bazaine nous paraît à la fois scandaleuse et grotesque en ses détails.
Dès qu'il est libre, Bazaine va baiser la main de l'impératrice et embrasser le prince impérial.
On rie peut mieux s'accrocher à un système de défense : « Pour servir l'Empire, je trahissais la France. »
Ehl monsieur, vous trahissiez pour trahir.
Vous aviez déjà, au Mexique, fait acte de trahison pure vis-à-vis de Maximilien.
Les gouvernants du 2/4 mai qui ont laissé se jouer la comédie de l'évasion pour complaire aux bonapartistes n'en tireront pas profit.
Pour moi, je souffrais de savoir le traître si près de Bruyères et enveloppé comme moi de la claire lumière du Midi.
Il y a une élection dans le Calvados qui nous préoccupe comme manifestation d'opinion.
Nous sommes inquiets en même temps des nouvelles qui nous viennent d'Allemagne par le (( Talisman », nouvelles que j'ai communiquées à Gambetta.
Il me répond :
l44 ' KOS AMITIES POLITIQUES
Oui, les complications fomentées par l'Allemagne deviennent menaçantes. En revanche, — s*il peut y en avoir en ces matières, — bonnes nouvelles du Calvados. L'évasion de Bazaine ne nuira pas au résultat, tant s'en faut. A demain des détails.
Bien à vous,
Léon Gambetta.
Les élections républicaines se succèdent. Le pays est avec nous.
Une nouvelle qui fait beaucoup converser, sinon jaser, c'est que Jules Favre épouse une Anglaise, M"* Welten. L époux sera mûr.
De Rochefort, le i5 août :
Chère et mille fois chère amie, vous êtes un ange ! J'ai revu mes deux garçons gras comme des moines et forts comme des Turcs.
Je les ai retrouvés meilleurs et mille fois mieux élevés que je ne vous les avais laissés. Henri, qui me semblait avoir une tendance à la sournoiserie, est gai et ouvert. Bibi continue à être inouï. Dans le cas où le pauvre petit vous préférerait à moi, je serais tellement de son avis qu'il me serait impossible de lui en vouloir. Il ne peut prononcer votre nom sans verser des larmes de reconnaissance. C'est un bon être. Moi aussi, je ne peux m'empêcher de m'attendrir en pensant à vous et à Adam. C'est non seulement vous qui avez sauvé les enfants, mais qui avez sauvé le père, car, si je n'avais pas été rassuré sur leur sort en les sachant entre vos mains, au lieu de combiner mon évasion avec le sangfroid indispensable, j'aurais risqué quelque imprudence qui m'aurait enfoncé plus que jamais.
Quand je les ai embrassés tous les deux à la gare, j'aurais voulu vous embrasser en même temps; mais
AVANT L*ABANDON DE LA IIEVANCIIE ît\b
nous nous verrons bientôt. J'emmènerai les trois enfants en Suisse, et je m'arrêterai là où Adam m'indiquera.
Nous sommes allés aujourd'hui au jardin zoologiquc. Bibi vous racontera sa promenade à éléphant. 11 m'a fait un cours d'histoire naturelle à se tordre.
La Lanterne prend de grandes proportions. Il se fait en Belgique trois éditions spéciales. C'est l'une de celleslà que je vous ferai servir par un procédé sûr.
Le Gaulois prétend que je faisais en Calédonie des parties de pêche en canot... sous condition de ne pas m'échapper. C'est à mourir de rire. Jamais il n'y a eu le moindre canot à la presqu'île Ducos. Comme il a mêlé Adam à son article, je vais lui assaisonner une de ces pâtées!.-.
En Angleterre, tous les journaux croient à la complicité de Mac-Mahon dans l'évasion de Bazaine. On dit ce salaud à Londres depuis ce matin. En tous cas, on vend son portrait dans Régent street, en groupe avec sa femme et ses enfants. Le colonel Villette est dans le fond. La scène des adieux de Charles I".
Hetzel m'écrit que renlerrement de la mère de Coppée a été Foccasion d'une manifestation très touchante. Tous ceux qui ont pu venir de Paris et d'Antony ont apporté à Coppée la preuve de Tuniverselle sympathie qu'il inspire.
Il y a eu au sortir du cimetière un incident qui a fait beaucoup causer. Flaubert et Barbey d'Aurevilly, qui <( s'abominent », se sont rencontrés nez à nez. Le bon géant s'est redressé de toute sa taille et Barbey de toute sa hauteur. On s'est demandé si les deux coqs n'allaient pas se jeter l'un sur l'autre.
l46 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Hetzel me parle de conciliabules chez Flaubert, dans son pied-à-terre de la rue Murillo. Daudet, Zola, Concourt, Tourgueneflf, lui Hetzel, conspirent contre la république des lettres.
Dans « le petit et grand cénacle », comme l'appelle Tourgueneff, on se retrouve quatre ou cinq fois par semaine, quand Flaubert est à Paris.
Tourgueneff, grand admirateur de Zola, lui trouve Tâme inquiète, tourmentée et quelque peu jalouse.
M. Thiers a prononcé à Vizille un discours politique chez M. Casimir-Périer. S*adressant aux notables représentants de llsère, il leur a dit :
(( On a renversé un gouvernement qui avait fait la paix, rétabli Tordre, le crédit, les finances, Tarmée, parce qu'il ne se prêtait pas à rétablir la monarchie. Eh bieni cette monarchie, Tat-on rétablie? On a usé le temps et les forces du pays en tiraillements qui, aux yeux de l'Europe, ne nous laissent ni la réalité ni Tapparence d'une politique ferme, arrêtée dans ses vues, faisant ce qu'elle veut. »
M. Thiers termine en disant :
(( Puisqu'on ne peut avoir de monarchie, il faut avoir la République, l'avoir sage, bien ordonnée, mais franche, sincère, s'appelant de son nom, pour n'être pas d'avance déconsidérée comme un mensonge. »
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M. Thiers, avec une grande habileté, satisfait par son discours tous les groupes de gauche et en particulier le centre gauche qui lui est particulièrement attaché. Son libéralisme Tunit à ce groupe comme sa foi dans le parlementarisme.
La gauche républicaine, dirigée par Jules Simon, dont les jeudis sont de plus en plus suivis, se rapproche du centre gauche, mais, comme il y a dans ses rangs d'anciens jacobins, il leur faut l'affirmation du principe républicain, et M. Thiers la leur donne.
Quelques jours après le discours de M. Thiers, je reçois la lettre-conversation que Gambetta m'a promise au départ. Adam et moi nous n'en pouvons croire nos yeux en dépliant le nombre de feuillets ; cette fois, comme le disait Challemel, il a fait son (( Sévigné » .
4 septembre 1874.
Chère dame et amie.
Le souvenir de ce douloureux et tragique anniversaire me met toujours un crêpe noir sur l'esprit. En dépit des délivrances dont ce jour fut marqué, je ne puis chasser la cruelle pensée que nous n'avons pas renversé l'Empire de nos mains, que nous l'avons vu sombrer sous les coups de l'étranger, et je me reporte à cette marcbe de tout un peuple vers l'Hôtel de Ville, dont il avait pendant vingt ans oublié le chemin ; ce fut là le châtiment de notre servitude, et depuis, il y parait bien, nous fûmes aussi impuissants à châtier l'Allemand que nous l'avons été à châtier l'usurpateur. La nation, gan-
1^8 NOS AMITIÉS POLITÎQUES
grenée, abêtie, hébétée et ruinée par le césarisme de bas étage, ne sut pas ramasser un pouvoir vacant et ne put retrouver son antique vigueur devant Tennemi. Elle avait perdu le ressort qui résiste aux grandes défaites successives, la passion du droit, la confiance et la ténacité sous les coups d'une fortune contraire. Elle prêta Toreille aux organisateurs de la panique nationale. Elle se trahit elle-même, elle eut soif de retourner promptement à ses plaisirs, à ses affaires, à ses intérêts, à ses molles quiétudes ; elle cria : « La paix ! la paix ! » et ce n*est guère que depuis cette paix fatale qu'elle songe qu'on lui a sauvé l'honneur, et qu'elle aurait peut-être mieux fait de dépenser cinq milliards à poursuivre la guerre que d'enrichir les hobereaux d'outre-Rhin.
C'est une loi inexorable de la politique que les peuples incapables de détruire les tyrannies intérieures sont impuissants à maintenir leur intégrité nationale. La force est un élément indivisible de la grandeur des races, et celles qui subissent le droit de conquête à l'intérieur sont mûres pour le joug de l'étranger.
J'ai souvenance, avec autant d'amertume qu'au premier jour, qu'en me rendant le 4 septembre à THôtel de Ville, au milieu des acclamations du peuple de Paris, le long des quais de la Seine, je disais à mon compagnon de route : a Les cris, les joies de ce peuple me rendent triste jusqu'à la mort. Les malheureux n'entendent pas le bruit des légions germaniques dans le lointain. » J'en voulais à ce magnihque soleil qui jetait comme l'éclair d'une dernière fête sur la décadence d'un grand peuple. Comme je l'avais dit quelques semaines plus tôt à la tribune du Palais-Bourbon : « La France roule vers l'abîme sans s'en apercevoir. » Nous avons touché depuis lors le fond du gouffre, nous avons connu toutes les hontes, celle de Metz et celle de Paris; et celle de Versailles et celle de Francfort, et depuis quatre ans que faisons-nous dans ce trou obscur et empesté P Nous grimpons péniblement en nous appuyant aux parois de la
caverne. On voit bien tout là-haut luire un coin du ciel, mais sortirons-nous?
Affreuse angoisse que ce jour lugubre ramène plus poignante que jamais, car, depuis quatre ans, l'étranger atroce qui guette les derniers lambeaux de cette vieille Gaule n'a perdu ni un jour ni une heure. Il a méthodiquement, soigneusement examiné, réparé, perfectionné son admirable outillage militaire. Il a cherché et trouvé partout des points d'appui, des alliés, des complices : à Vienne, à Rome, à Berne, à Saint-Pétersbourg, à Washington, à Madrid, il resserre autour de nous le cercle de son investissement diplomatique. Il nous accule sur un terrain sans issue : le cléricalisme, et nous réduit à n'être que le dernier boulevard des jésuites ; il sait, jour par jour, la marche de la maladie qui nous mine et nous épuise. Qui sait s'il ne l'entretient pas de ses subsides et de ses conseils perfides? Il attend le moment fixé par lui de nous porter le dernier coup. Et alors, alors, que deviendrons-nous? Faudra-t-il simplement ramener sur son front le pan de sa toge et se laisser frapper? La France finira-t-elle, comme la Pologne, victime de ses divisions, de son incurable légèreté, de ses vices et des désordres qu'ils engendrent? Tout cela fait frémir, car tout cela peut arriver.
Nos désordres ne seraient pas fatals si nous n'avions en face de nous le plus vigilant, le plus avide, le plus implacable des ennemis, mais la présence de ce redoutable antagoniste peut tout parce qu'il n'a qu'à vouloir pour nous accabler.
Pauvre et noble France ! incapable de penser à ellemême, d'agir par elle-même. Elle a toujours eu l'insouciance de son gouvernement. Tous les vingt ans elle s'éveille brusquement sous l'imminence d'une catastrophe. Elle revise d'un coup d'oeil les comptes du maitre qu'elle s'est donné, elle le juge infidèle et incapable, elle le brise et court de nouveau se ruer aux pieds d'un autre. A ce jeu sanglant et misérable elle a usé sa
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moralité, son honneur, et aujourd'hui elle assiste en sceptique à la concurrence que se font les quatre ou cinq partis qu'elle a successivement répudiés, flétris et chargés du pouvoir. Entre temps, nulle réforme, nul plan d'ensemble, les abus s'amoncellent, les vices se superposent, la lâcheté, l'hypocrisie, le culte des jouissances matérielles, le culte des hochets, le goût des scandales, de la fausse pompe, continuent leurs ravages dans les diverses couches de la société. Les Prussiens pourront revenir. Nous vaudrons moins qu'en 1870.
Depuis quatre ans on aurait dû organiser la défense de la société française par tous les bouts, dans toutes les directions. Le pays aurait dû se couvrir d'écoles. On a fermé les rares institutions d'où seraient sorties quelques générations viriles. On maintient l'ignorance dans la majorité du peuple, on voue le reste à la frivolité et à l'intrigue. Pour résister à cette invasion toujours consciente des races du nord qui ont conquis la science, la discipline, le courage, l'ordre, le sentiment de la primauté, on ne sait que faire des écoliers d'après le procédé des jésuites du xvii" siècle. On ne pourra opposer à cet art de la destruction que des enfants voués aux vers latins ou tenus volontairement dans les ténèbres de la misogynie la plus abjecte. Ce sont là des signes précurseurs de la décadence, et si la vieille France n'a pas bientôt une crise violente, la fin du siècle consacrera sa chute.
Serait-il vrai que pour les peuples, comme pour les races animales, la lutte pour l'existence et le commandement amenât périodiquement la disparition du plus faible, du plus ignorant, du plus étourdi, sous l'agression du plus fort, du plus savant, du plus sage. La politique ne serait-elle qu'un rameau de la physiologie humaine? Peut-être.
Et pourtant il y a bien des millions de Français qui n'ont pas mérité ce rude châtiment, qui ne demandaient qu'à relever la patrie, qu'à consacrer leur existence.
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leurs facultés, leurs efforts, à la régénération du pays, et qui sont injustement menacés de périr ignominieusement pour le crime d'une minorité dorée qui les sacrifie à ses convoitises et à ses infâmes calculs. Ah ! que tout aurait différemment tourné si Bonaparte avait été chassé par des Français et non pris par des Prussiens I
5 septembre 1874.
Je viens de relire ce que j'écrivais hier. Je suis bien triste et j'ai laissé ma plume trop libre. J'aurais bien des reprises à opérer dans toutes ces amertumes, je vous laisse ces lignes, elles vous donneront l'impression du deuil qui m'assaillait. Vous corrigerez ce qu'elles ont d'excessif, et vous pardonnerez à un ami de vous avoir attristée à son tour par la sincérité de sa douleur. 11 est bon d'ailleurs de se donner quelquefois la discipline sur tous ces défauts que je reproche à mon bienaimé pays ; ils sont en nous et nous devons en rougir tous une fois ou l'autre, tant qu'ils seront l'obstacle placé sur la route qui conduit à la délivrance de la patrie.
Je note d'ailleurs dans mes correspondances de province que le parti républicain semble s'être très sérieusement recueilli, examiné depuis quelque temps. Il a conscience des périls qui menacent non seulement la République, mais l'existence même de la France, et de tous côtés on secoue la torpeur des derniers mois. On se réunit, on se concerte, on prépare les élections cantonales et municipales, on parle des candidats, on prépare des fonds pour subvenir à la campagne prochaine. Sans plus vous ennuyer de détails à cet égard, la situation paraît très bonne dans Seine-et-Oise, Oise, Nord, Meurthe-et-Moselle, Drôme. Que fait-on dans les Alpes- Maritimes? Dans Maine-et-Loire tout fait présager que nous aurons un beau scrutin de ballottage, Maillé en tète. Pour des patauds de Vendée c'est déjà très beau, et à la rescousse nous planterons le drapeau.
l5a NOS AMITIÉS POLITIQUES
De Paris je ne vous dirai pas grand'chose. On n'y rencontre plus guère que des étrangers. Il est vrai que dans le nombre il se trouve quelque tète à diadème dont le prestige personnel n*est guère de nature à remettre en bon prédicament les princes et rois auprès du bon peuple de Paris. Outre le grand-duc de Russie et le prince de Serbie, nous avons eu la visite du roi de Bavière, le fils de ce roi Louis qui poussa l'imitation de Louis XIV, dont il raffolait, jusqu'à se donner Lola Montés pour gouvernante et pour femme, tout comme si elle fût née d'Aubigné.
Son fils a hérité de sa folie idolâtrige pour le Roi- Soleil, et il est venu visiter Versailles sous la surveillance fort étroite du prince de Hohenlohe, l'éminence grise de M. de Bismarck. On m'a narré ce matin chez une Anglaise, fort intime avec l'ambassadeur d'Allemagne, quelques pas de clerc de Sa Majesté bavaroise qu'il faut que je vous rapporte, histoire d'entretenir votre ferveur pour la majesté du trône.
Le roi visitait le théâtre de Versailles, rendu pendant les vacances à sa primitive décoration ; un petit homme, goutteux, malpropre, titubant, lui faisait office de cicérone et lui montrait les divers ustensiles de la cuisine parlementaire avec un fort accent languedocien. Quand le prince eut tout vu, il fit signe à un de ses suivants, le comte Tolstoï, de donner cinq louis à l'officieux Gascon. Vous voyez d'ici la mine de l'irascible questeur, qui n'était autre que Moussu Baze, d'Agen (Lot-et- Garonne).
Pareille équipée pourrait bien suffire à triompher des derniers scrupules de notre nazillant collègue. . . Quant au roi, il ne songea même pas à s'excuser, et demanda, de l'air le plus naturel du monde, des nouvelles du président Dupin, dont on lui avait, paraît-il, fortement recommandé les calembours.
Pour mettre le sceau à tant* de grâce, notre roi mélomane est parti sans vouloir rendre ni recevoir visite
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de Mac-Mahon, ayant eu pour toute excuse que Mac- Mahon n'était qu'un soldat, et qu'il aurait tout au plus consenti à voir M. Thiers, à cause du plaisir qu'il avait éprouvé autrefois à lire son histoire. 11 me parait que ce dernier incident porte un peu trop l'empreinte du solitaire de Varzin. C'est un moyen comme un autre de faire sa cour au signataire du traité de paix. M. de Bismarck n'oublie donc pas ses vrais amis, ce qui prouverait que M. Thiers a tous les droits à sa reconnaissance. .. Mais je m'arrête, j'allais rompre la trêve.
Un jour viendra où je pourrai vous dire toute la vérité sur ce grave sujet, et vous pourrez apprécier à quel point votre instinct de patriote française avait pénétré cette lamentable histoire. Pour le moment il importe à tout le monde que la paix règne entre nous, et ce n'est pas moi qui prendrai jamais la responsabilité d'une rupture prématurée.
Nous allons d'ailleurs avoir prochainement une occasion d'éprouver la sincérité et la solidité de notre alliance. L'élection de Seine-et-Oise avait donné lieu, entre nous, à de nombreuses et délicates négociations pour le choix du candidat républicain. Le vieux de la Montagne tenant pour Sénart, c'est du reste une tactique habilement suivie par lui à chaque élection de réclamer un candidat de son choix. Nous lui céderons le moins souvent possible, mais en ces circonstances, par suite de la faute précédemment commise lors de l'élection Calmon, il n'y avait pas moyen, sans courir risque de gravement compromettre le succès final, de refuser ce nouveau gage de désintéressement et de modération. Je pris donc largement et hardiment mon parti, et, malgré les résistances énergiques de mes amis de Seineet-Oise et surtout de la fraction de l'ancien parti républicain qui depuis i848 regarda Sénart comme un bourreau, je rédigeai au nom de Joly une belle lettre de désistement qui liait Sénart étroitement et affirmait plus nettement que jamais la sévère discipline républi-
l54 NOS AMITIÉS POLITIQUES
caine. Là-dessus, extase de Thiers, congratulation de Barthélémy, hosanna de tous les modérés. Le Temps, les Débats célébrèrent à Tenvi la magnanimité des radicaux, et on promit hautement à Joly que tant de vertu finirait bien par avoir sa récompense dans ce monde ou dans Tautre, c'est-à-dire aux prochaines élections. C'était à merveille, je consolais de mon mieux le pauvre Jules. J'apaisais nos amis de Paris et de Versailles et nous nous mîmes tous au travail de propagande, mais voici la un.
M. de Pourtalès, député de Seine-et-Oise, ancien membre du centre gauche, est mort hier laissant une deuxième place à prendre dans la représentation du département.
Non, je renonce à vous peindre la figure de Barthélémy, de Galmon et aussi de l'honnête Rameau. Il faudrait messire Regnard ou Mathurin Régnier pour croquer dignement ces bonnes tètes.
Là-dessus, nous publions la lettre de remerciements adressée par Sénart à Joly (avant la mort, vous m'entendez bien) où, selon le rite habituel aux avocats (normands !), il couvre son jeune confrère de tous les lauriers du Pinde et de l'Hélicon.
Che comedia! signoriia mia!
Nous tenons ces deux messieurs du centre gauche. Nous démontrons par l'épreuve l'admirable efficacité de la discipline et de l'union. Nous donnons à l'élection une réelle signification politique, et nous assurons pour les élections générales la certitude d'une liste très républicaine en Seine-et-Oise.
6 septembre 1874.
Vous le voyez, je viens causer avec vous aussi souvent que me le permettent les diverses et contradictoires besognes qui m'envahissent chaque jour davantage.
Je sens instinctivement que ma résolution est con-
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE l55
traire à une diplomatie, car, par cette pratique, je vous apparaîtrai tel que je suis au vrai, mobile, variable, nerveux en toutes mes impressions. C'est une assez malhabile politique ; mais j*ai pris mon parti de mes défauts et même de mes vices. Je ne sais pourquoi je n'éprouve devant vous ni amour-propre ni fausse honte, et j'aurais un véritable remords de manquer de sincérité et de liberté dans le langage.
Convaincu de vous trouver toujours ferme, nette, résolue sur l'idée fondamentale de mes convictions, je n'ai cure de vous donner le spectacle des variations, des incertitudes, des ennuis ou des subites joies que me cause l'incessante diversité de la vie que m'ont faite les destins.
Je dépose à vos pieds mes hommages.
Léon Gambetta.
7 septembre 1874.
Chère madame et amie,
Je continue, au risque de vous assourdir de mon bavardage, de vous tenir au courant non des événements, mais des impressions qu'ils me procurent. Vous l'avouerai-je? Je suis assez flatté de cette idée, que je peux de loin prendre une petite place dans les fantaisies et les loisirs de votre mignonne retraite. Ce n'est pas encore le Journal d'un assiégé, c'est le mémento d'un fonctionnaire qui cherche à se distraire des ennuis de la garnison où on le retient au delà de toute justice.
Heureusement il y a encore dans notre parti de bonnes et joyeuses âmes que la pitié pousse à venir me visiter. Hier et aujourd'hui, le docteur Testelin est venu causer et rire un brin avec celui qu'il appelle si plaisamment « mon dictateur » . Quelle fine et vaillante nature que ce Flamand mâtiné d'Espagnol.
Je ne peux le voir ni l'entendre sans évoquer la figure de ces solides et nerveux argoulets que Charles-
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Quint et le duc d'Âlbe promenèrent trois quarts de siècle du Danube à TEscaut. Toujours vif, pétulant, la face rouge, les yeux luisants, les dents aiguës, à peine cachées par une moustache à la sévillane, la tète chenue, jouant les cheveux poudrés à blanc, le docteur irascible et généreux semble échappé du joli tableau de Vélasquez, si connu au Louvre sous le nom de Rendezvous de duel de quelques gentilshommes espagnols. Quelque entreprenant condottiere espagnol oublié en Flandre par Tamour et la conquête, quelque grasse flamande s'est trouvée là, à point nommé, pour calmer et assagir toute cette ardeur. A chaque génération, la fureur castillane a baissé d'un degré. Le sang-froid, la raillerie, le bon sens flamand, ont fait le reste et permis Téclosion et l'épanouissement de cette belle et bonne nature. Testelin est aussi brave, aussi téméraire que l'aïeul, aussi caustique aussi jovial que l'aïeule. Avouez qu'une telle origine l'avait marqué pour la chirurgie et pour la république, et, de fait, il les avait associées depuis • longtemps dans sa vie, sans peut-être toujours suffisamment les distinguer l'une de l'autre. Il tranche toujours beaucoup et vite. J'ajoute qu'il a le cœur si droit, l'esprit si franc, le jugement si pénétrant qu'il tranche souvent juste; à preuve le coup qu'il vient de faire et qui nous promet un admirable succès dans les prochaines élections du département du Nord : le choix d'un candidat.
Au fond c'était le véritable but de sa visite. Il venait m'entre tenir du candidat républicain de ce grand et difficile département, et aussi arrêter les diverses cérémonies de la réception de Mac-Mahon à Lille.
Nous avons rapidement réglé ces deux questions. Le candidat est parfait, très riche, républicain de la veille* jeune encore, suffisamment instruit et doué d'une véritable facilité d'élocution. J'ai pu constater toutes ces qualités, car il est venu après le départ retrouver Testelin chez moi, et je me suis assuré que c'est la perle des
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 167
candidats, qu on peut montrer avec orgueil à ses amis, à ses adversaires, en attendant de la faire monter par le suffrage universel. Ainsi soit-il !
8 septembre.
Revu M. Parsy : c'est le nom de ce prince des candidats. Dîné avec lui et le docteur à un cabaret que vous connaissee à peine et que je coimais trop. Les Flamands sont gens tout à fait recommandables ; ils connaissent aussi bien que feu monsieur le prince de Bénévent l'influence d'une bonne cuisine, sur les relations sociales et ne traitent guère d'affaires sans l'intervention prolongée de Bacchus, de Gérés et de tous vos autres dieux et déesses, protecteurs et protectrices des ripailles. On s'est séparé vrais amis et persuadés du succès écrasant qu'on allait remporter.
9 septembre.
Hier soir, je l'avoue, il m'eût été diflîcile de pousser bien loin l'analyse de mes impressions. N'allez pas croire que j'étais tombé sous l'application de la loi que nous devons à Scbœlcher sur la tempérance, mais je me trouvais après cette terrible rencontre dans l'état d'esprit où on pense avec bonheur à tous les devoirs à remplir, mais dont on se contente d'énumérer la liste en renvoyant au lendemain l'accomplissement des affaires sérieuses. Je vais essayer de vous tenir les belles promesses que je me suis faites à moi-même. Nous sommes arrivés à une situation politique extérieure très tendue, même grave. La présence à Paris, l'apparition successive de personnalités distinguées du monde européen est un des nombreux symptômes de la crise que prépare autour de nous et peut-être contre nous la faiblesse misérable de notre gouvernement, l'ignorance, la nullité, l'incohérence de notre diplomatie. L'inquiétude que jette dans tous les cabinets le désarroi de la lutte anarchique de tous les partis en France
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permet au terrible adversaire de Berlin de nous presser de plus près en attendant qu'il fasse un suprême effort pour arracher encore un lambeau de la patrie. Vous ne pouvez vous imaginer à quel degré d'insolence et d'exigence arrive cet homme. Je puis vous affirmer, parce que je Pai vu sur pièces, qu'il a osé réclamer de notre pauvre gouvernement le passage à travers le territoire français d'un corps d'observation de cinquante mille Allemands, le cas échéant, pour entrer en Espagne !
Oui, nous en sommes venus à ce degré d'abaissement, nous avons su jusqu'ici si peu refaire le crédit moral de la France, nous avons donné une telle opinion de notre faiblesse et de notre espoir de résistance que l'étranger peut pousser l'outrecuidance jusqu'à nous faire directement, comme s'il s'agissait d'une simple mesure d'ordre, d'aussi humiliantes propositions.
Vous pouvez vous figurer la mine de nos ministres en recevant pareille communication et la belle attitude que devait présenter ce conseil de gouvernement à la réception d'un pareil télégramme signé : Bismarck.
C'est dans de telles circonstances qu'on peut juger à l'épreuve la criminelle politique de ces anciens libéraux qui n'ont pas craint, dans la terrible situation où se trouve la France, de placer à la tête de l'état le plus imbécile des Français. C'est quand il aurait fallu l'âme d'un Richelieu, le cœur d'un Villars, la souplesse d'un Mazarin, le patriotisme d'un Danton ou au moins l'expérience d'un Talleyrand pour faire face aux immenses nécessités du moment qu'on a été chercher le plus insignifiant des reîtres de l'Empire et lui confier les dernières destinées delà nation. C'est à n'y pas croire, et il faut que ces doctrinaires aient l'âme bien basse, l'esprit bien pervers, pour s'être jeté dans les bras de ce caporal pour mater le pays et refouler la démocratie. Ils nous ont, pour calmer les terreurs de leurs médio.crités aux abois, jeté sur la route des dictatures à l'espa-
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gnole, ils ont pour toujours peut-être inoculé à ce malheureux pays ce vice dont meurent les races hispano-américaines : le régime des parvenus de la caserne. L'Europe voit le résultat de cette politique, et elle se détourne avec mépris de nous. Elle sent bien confusément qu'un tel avortement de la France peut amener son bouleversement et sa servitude sous l'épée des HohenzoUern, mais la terreur la rend muette. Quant à M. de Bismarck, il triomphe et nous propose cyniquement de faire de la France une route pour conduire les légions du Rhin aux Pyrénées ; oh ! honte !
Je ne pense pas, toutefois, que M. de Bismarck ait pu croire qu'on accéderait jamais à une telle énormité. Il a voulu nous outrager, créer un précédent, préparer un grief, se réserver une occasion de querelle. Il n'est pas homme à avoir engagé une pareille affaire sans avoir le sentiment de l'injure et le projet d'en faire le point de départ d'une nouvelle.
Et pendant ce temps il envoie son ambassadeur en Espagne et lui rédige, de ce style hautain et habile où il excelle, une allocution à Serrano, dans laquelle il reprend à son compte la politique de Charles-Quint et parle au chef de l'Espagne sur le ton dont se servirait un empereur du Saint-Empire pour haranguer un gouverneur de ses nombreuses provinces.
Je sais bien que certaines gens, toujours féconds en bonnes raisons, disent que cette ambition est le signe certain d'une politique qui ne se possède plus et qui court à sa perte par l'exagération de ses attentats. Oui. mais quels délais assignez-vous à une pareille fortune? On ne vous répond pas, et cette force, en dépit de ses excès, peut durer assez longtemps pour dévorer notre génération et celle qui nous suit, si la France ne se réveille pas enfin, ne reconstitue pas un gouvernement décidé à se faire respecter, à tout sacrifier aux soins de réorganisation militaire et diplomatique.
Et cependant je m'épuiserai à le dire, à le redire :
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Si la France voulait ! Elle aurait vite fait de réparer le temps perdu, de retrouver des amis et des alliés, de se donner des armées et de redonner au monde européen la confiance et l'espoir. Quelques années de discipline gouvernementale, de sacrifices pécuniaires, une politique libérale sans défaillance et sans bravades, un recueillement diplomatique qui n'exclurait ni l'énergie ni la prudence, ramèneraient promptement les sympathies des neutres, le respect des indifférents, et, qui sait, plus de circonspection, d'estime, précurseurs d'autres façons d'être chez nos ennemis P
Le besoin de nous voir entrer le plus tôt possible dans cette voie plus nationale se manifeste sans ambages dans les conceptions des hommes publics de l'étranger que la saison des vacances a amenés à Paris.
J'ai eu la visite d'un Viennois, M. Kurando, dont la parole m'a vivement ému. Je vous le présenterai demain.
Vous lirez ces notes d'une seule haleine ; il faut excuser les négligences, les redites et les longues interruptions. Vous avez voulu une image à peu près fidèle de cette vie agitée, entrecoupée de toutes sortes de besognes. Ne vous plaignez pas; plaignez-moi plutôt de rester livré à toutes ces fièvres et ces amertumes. C'est le cas de répéter souvent, quand j'évoque vos lumineux paysages, cette grande parole d'un grand désabusé : (( Eh! quel terrible métier de s'être fait conducteur d'hommes, mieux vaudrait n'être qu'un simple pécheur. »
Mais je reprends le dessus et je m'assure que Danton pouvait bien penser ce qu'il disait au moment même, mais qu'il préférait mourir que changer de destinée, et il avait raison.
10 septembre 1874.
J'ai remarqué combien j'étais naturellement joyeux quand je reprenais la série de ces petites notes, et comment, en écrivant, j'aboutissais toujours à une certaine
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tristesse, à l'expression presque inconsciente de mes alarmes sur le sort de la patrie. Je ne me rends pas bien compte encore de cet entraînement psychologique ; en relisant, il me parait que je pousse au noir à l'excès; néanmoins je n*ai fait qu'obéir au mouvement intime de mon cœur; il faudra que je débrouille ce phénomène. Pour aujourd'hui j'y renonce, je ne vous enverrais là-dessus que de la bouillie allemande, et je connais votre horreur à cet endroit.
En revanche, sans sortir de la Germanie, je vais vous présenter un sujet infiniment plus clair, plus précis, plus agréable. Je reviens à M. Kurando, qui n'est presque pas Allemand, étant de Vienne, la plus française des villes d'Europe après Paris. Explique qui pourra comment ce siège du Saint-Empire romain, cette ville posée au cœur du plus germanique des fleuves, est la moins infectée du virus allemand qui se puisse voir. Voiis ne me citeriez pas un psychologue, un métaphysicien ennuyeux né à Vienne, ni l'un de ces historiens méchants et jaloux qui ne cherchent dans les annales du passé que des textes et des grimoires pour les appétits borusses. Non, tout au contraire, on a horreur à Vienne de la métaphysique et de la docte procédure des droits historiques, on ne se sert de l'allemand que pour le nécessaire de la vie. Le français le plus frétillant y a toujours été de mode et de mise. Les femmes viennoises ont l'air d'une colonie échappée du boulevard des Capucines. On joue, on rit, on cause, on balle, on promène, on dîne, on soupe, on dort, et, n'étaient les brumes du Danube et les uniformes militaires, on se croirait dans une Lutèce orientale posée là-haut exprès, à la porte du monde asiatique, pour servir d'amorce aux Slaves et aux Orientaux et les attirer, à force de séductions, dans le giron de la civilisation européenne. C'est du moins l'impression que m'a toujours causée la vue de cette belle ville bruyante, vivante, folâtre, où tout, depuis le gouvernement jusqu'à la
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famille, semble uniquement disposé pour le plaisir.
Il a suffi de l'entrée de M. Kurando dans mon cabinet pour me reporter à ces belles heures de ma jeunesse où je pouvais errer librement sur les quais de Vienne, sans autre souci que de m'emplir les yeux de sensations et d'images.
M. Kurando est un homme de soixante ans, docteur es art diplomatique, doyen des journalistes de Vienne, mêlé depuis sa jeunesse à toutes les affaires de son pays, député au ReichsratH et aux Diètes depuis vingt ans. C'est à lui que M. Thiers m'avait adressé lors de mon voyage d'exploration en Europe, vers le déclin de l'Empire. C'est vous faire présager que mon Viennois est un aimable sceptique que la curiosité de l'esprit a seule le don d'émouvoir, de passionner. Grand voyageur, il connaît l'Europe en ses menus détails, comme un paysan picard peut connaître son lopin de terre. Homme d'esprit, d'érudition, de très bonne compagnie, il a vu, approché, sondé les grands, les petits et les moyens hommes d'état de notre planète. 11 n'a Tapporté, comme vous pensez, de cette circumnavigation autour des personnes et des choses, qu'une médiocre opinion de la moralité des premières et de l'importance des secondes ; mais il est de bon conseil, sûr en ses renseignements, et il a, pour moi, une qualité dont je raffole : il n'est pas Allemand, et, après avoir, comme le vieil Ulysse, vu bien des peuples, il adore la France.
Pour le moment, il la plaint, et, bien qu'incapable d'aucun accès d'héroïsme ni d'immolation, je crois que si les conseils d'un sage de son encolure pouvaient suffire à la servir, il les donnerait avec sincérité et même avec une véritable joie. Je n'en demande pas davantage et je l'écoute.
Pour abréger, je vous donne, en forme de conclusion, le résumé de son entretien. Il croit à un ébranlement grave dans la monarchie autrichienne au moment de la convention du gouvernement austro-hongrois. Ce pour-'
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rait bien être le moment choisi par Bismarck, sûr de ne pas être troublé du côté de Test, pour se jeter sur Touest de TEurope (ce qui va depuis la Hollande jusqu'à l'Espagne). Le monde slave est en très grand frémissement, et on peut s'attendre constamment à ce que le moindre pois chiche, en Serbie» en Bosnie, en Valachie, fasse sauter l'Europe.
Donc, il faudrait se hâter et être en mesure de compter, de se garder, de passer même à un rôle plus actif. Être fort pour durer ; durer pour reprendre. Telle me parait être la consultation de cet esprit brillant, éclairé, sceptique, avec une pointe de sympathie pour la France de Paris, car je crains bien qu'il ignore absolument Vautre France, celle avec laquelle on peut suffire aux plus sublimes tâches et pour laquelle il faut les exécuter et les réussir.
Je ne peux pas dire tout ce qu'il m'a donné de paroles consolantes et fortifiantes sur le rôle de notre parti pendant la guerre et l'invasion, mais pour qu'un tel homme si peu enthousiaste parlât ainsi, il faut que l'héroïsme de la France ait profondément remué le monde. Tout ce qu'il m'a répété à cet égard n'est pas fait pour m'éloigner de ce voyage à Vienne que je caresse depuis quelque temps; mais quand serai-je libre? Chi lo sa? Le diable seul! Qu'il garde son secret. A demain.
II septembre.
C'est décidément un défilé. Je pourrai, si cela dure, ouvrir un cours d'ethnographie. Aujourd'hui, c'est le tour des Slaves du sud. J'ai reçu la jeune Serbie et tout le cortège de ses jeunes ambitieux, dans la personne du plus éminent de ses représentants, M. Ristich, troisième ministre et ancien régent de la principauté de Serbie.
C'est un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur noble et séduisant, parlant notre langue avec une perfection vraiment attachante. Il s'est présenté
l64 NOS AMITIÉS POLITIQUES
lui-même avec un tact bien rare chez les Orientaux, a su garder une mesure parfaite dans les compliments préalables à toute conversation, sans exagération et sans sécheresse. J*ai été séduit; je connaissais sa carrière, je savais que c'était à lui, à sa persévérance diplomatique, que la Serbie devait l'intégrité de son sol, l'élimination des garnisons turques, la constitution d'un grand parti national serbe, l'organisation d'une administration intérieure et l'établissement d'un régime militaire admirable qui fait que tout Serbe est soldat, sans exception aucune, depuis dix-sept ans jusqu'à cinquante-huit ans. J'étais heureux de me trouver en face d'un homme qui avait pu discipliner tout un peuple, lui donner un but unique à poursuivre, à atteindre, et quand j'entendis de sa bouche l'énumération des ressources et des forces que ce petit peuple, sur un sol enfermé entre trois grandes puissances hostiles ou avides, avait pu amasser et préparer, je me demandais avec impatience quand notre France songerait à agir à son tour avec les admirables ressources que la nature, son histoire, son génie, lui ont préparées sur le plus magnifique territoire qu'ait encore occupé l'homme. Je pressentais en cet homme un secret et fier allié pour le jour où il faudra prendre et étreindre le monstre germanique entre les Latins à l'ouest et les Slaves à l'est, et l'étouffer dans cette double étreinte. C'est de ce côté qu'il faut jeter les yeux; c'est sur ces confins, entre l'Europe et l'Asie, qu'il faut aller chercher des compagnons de guerre et de délivrance.
Ces races jeunes, fières, amoureuses de la France, qui leur a appris à balbutier les premiers mots de justice et de liberté, nous cherchent à travers l'Europe et sont toutes surprises de ne pas nous retrouver, nous entendre. Elles ne comprennent rien à cette éclipse de la nation-soleil. Elles envoient leurs guides en reconnaissance s'enquérir de ce qui est arrivé à la grande nation et si cette absence de la France durera encore
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bien longtemps. Rien de plus touchant, de plus encourageant que ces sympathiques missions. Elles nous doivent indiquer la route à suivre. Sans doute il faudra aller lentement, sagement, ne rien livrer au hasard, mais il faut savoir résolument où on veut aller. Eh bien! je le déclare, c'est en mettant notre main dans la main slave du Bas-Danube que nous préparerons la victoire sur la Babel germanique. En somme, bonne et excellente visite. J'ai pris de' bonnes et utiles indications sur ce brave petit peuple destiné à rayonner dans tout ce grand bassin du Danube, de la Save jusqu'à la mer Noire et au Bosphore. .
Ils se préparent, ces vigoureux Serbes, à jouer le rôle des Piémonlais d'Orient, et il faut leur livrer le Bas-Danube. Eux aussi ils mangeront l'artichaut feuille à feuille. Quand ils auront fait la Slavie du sud, les Prussiens, ces Macédoniens du nord, auront vécu comme dictateurs de l'Europe.
Quelle fin aura le xix* siècle? L'ambition de Napoléon I*"" et la stupidité de Napoléon III nous ont ramenés à la politique du xvi" siècle, et il faut encore une fois que l'épée refasse un équilibre au monde. Puissent les hommes de la démocratie moderne se trouver les égaux des grands politiques des vieilles monarchies épuisées pour toujours I ou la barbarie la plus horrible se déchaînera sur notre vieil hémisphère.
Voilà que je vais retomber dans mes jérémiades. Je m'arrête. Je termine par un. mot de projet, comme hier. Est-ce que si j'étais libre d'aller à Vienne je ne ferais pas bien d'aller à Belgrade?
Voilà une question sur laquelle j'aurais plaisir à vous consulter si je n'étais pas à trois cents lieues de vous, et que je pose sans toutefois espérer de réponse, car il paraît qu'il n'y a pas de poste de retour du golfe Juan à Paris.
Votre dévoué,
Léon Gambetta.
l66 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Une réponse à de telles lettres ne pouvait se faire du tac au tac. Gambetta choisissait son sujet, le traitait au hasard des rencontres. Je n'étais pas toujours renseignée à point, ou si je Tétais cette réponse valait la peine que je pèse longuement un avis parfois restrictif, même contradictoire.
Nous n'étions pas d'accord sur le 4 septembre, duquel, sans la veulerie de Trochu, on pouvait tirer un élan national irrésistible.
Et déjà pointait un de nos dissentiments.
Il me semblait que Gambetta accordait trop d'importance aux peuples des Balkans en euxmêmes. Anti-allemande passionnée et violente, j'étais logiquement slavophile. J'osais même à cette époque me dire panslaviste. Ma conviction, aussi celle de Gambetta, était qu'on ne pouvait avoir raison du colosse germanique que par et avec les Slaves. Mais il ne songeait pas assez à la Russie qu'il n'aimait pas, voyant toujours la Pologne entre elle et nous. Or pour moi l'impuissance des peuples du bas Danube sans le secours, sans la protection, sans l'intervention de la Russie, était complète.
Nouvelle lettre de Gambetta :
12 septembre 1874.
Rien de tel que de se plaindre pour être exaucé. C'est
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le secret divin. Je me plaignais de n'avoir rien reçu, et voici vos lettres, la vôtre et celle d'Adam. Tout est bien qui finit bien.
Réglons nos comptes. J'accepte vos critiques. J'ai peut-être montré trop de sévérité pour la journée du 4 septembre. Je veux bien accorder que l'élan, l'enthousiasme, la naïveté d'âme du peuple de Paris, son incomparable clémence pour les criminels qui l'avaient livré sont autant de gages d'un meilleur avenir et qu'à tout prendre on ne doit pas demander à un peuple poui'quoi il s'est débarrassé un jour plus tôt ou plus tard, mais s'il avait le droit de secouer le joug. Or, le droit y était, je le salue, mais s'il y avait eu la force, le succès, la victoire, c'est l'univers entier qui saluerait l'anniversaire.
Je m'applaudis d'avoir sincèrement donné mon opinion. Cette franchise m'a valu cette belle et frémissante lettre où j'ai clairement aperçu tout ce que votre âme française recèle de dévouement, de passion pour la France. Décidément, il n'y a que les femmes pour aimer la patrie de cette sorte, en ses vertus comme en ses travers. Elles opèrent toujours le miracle d'amour : exalter, ennoblir jusqu'aux faiblesses et aux défaillances de l'objet de leur passion. Qui leur en voudrait? C'est cette passion et cette puissance de transfiguration qu'elles tiennent de la France, qu'elles lui rendent, qui la rend si aimable, si enviée, si jalousée par tous les peuples.
C'est en l'aimant ainsi d'ailleurs qu'on peut gagner et garder son cœur. Elle est de nouveau exposée aux pièges et aux convoitises de ses immondes usurpateurs. Les Bonaparte la sollicitent à nouveau. Nous sommes dans l'angoisse du succès ou de J'insuccès de leurs néfastes entreprises. C'est demain qu'aura lieu le scrutin dans le Maine-et-Loire. J'espère, et votre lettre ne contribue pas peu à me donner confiance dans le bon sens et la moralité de cette malheureuse nation. Mais je dois confesser que je n'ai jamais attendu avec plus d'anxiété des
l68 NOS AMITIÉS POLITIQUES
résultats électoraux. C'est une grave partie. Si nous échouons après nos revers de la Nièvre, du Calvados, je redoute la gangrène plébiscitaire. Si au contraire la fortune nous revient, la victoire elle aussi sera contagieuse, et d*ici la rentrée de l'Assemblée nous ne compterons que des triomphes. Notre-Dame-des-Bruyères, priez pour nous !
Mais je vais essayer de dormir et de rêver que nous l'emportons. Les rêves, seuls, ne mentent pas. — A demain.
A vous,
Léon Gambetta.
Dimanche, i3 septembre 1874.
Hurrah pour la bonne déesse! nous tenons l'ennemi. Il est minuit, les résultats connus sont décisifs. Nous l'emportons sur toute la ligne. Les bonapartistes sont honteusement refoulés au troisième plan. Les villes les ont vomis. Ils ne figurent que par quelques unités à Angers, à Baugé, à Cholet, à Saumur. Le septennat hypocrite, à l'aide d'une pression officielle qui rappelle les temps héroïques des préfets à poigne, n'arrive pas à obtenir la moitié autant de voix que nous. Vive la République ! Nous allons répercuter les échos de cette victoire dans tous les départements et leur faire engendrer de nouveaux succès. Allons, l'étoile de la France reparait. Cherchez-la dans votre beau ciel et fixez-la pour toujours. Demain matin je vous enverrai une dépêche qui vous fera connaître les premiers résultats. Je ne veux pas que vous puissiez douter que nous ayons de véritables joies qu'on ne vous ferait point partager.
Bonne nuit et vive la France I
i4 septembre.
Notre succès dépasse nos espérances, 4 5, 000 voix au premier tour. C'est la certitude de la victoire pour dimanche 27 septembre. Nous allons redoubler de zèle et d'activité, secouer les indifférents, les abstention-
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 169
nistes et rallier les bleus égarés à la queue de Berger.
Impossible de vous dépeindre la fureur des réaction- i
naires; les bonapartistes écument, ils livrent par là le secret de leurs succès récents. Ils les devaient tout entiers à l'impunité scandaleuse qui les protège, à la complicité des agents du pouvoir. Leur jactance était leur meilleur instrument de propagande. La voilà rabattue. Le gouvernement ne peut guère mieux se réjouir. Après avoir épuisé toutes les ressources de la pression |
administrative dans un pays livré jusqu'ici à l'influence cléricale et réactionnaire, il compte à peine a 6,000 voix sur 100,000 votants. C'est une débâcle! Le septennat pur et simple comparaissait pour la première fois devant le suffrage universel. Il a été jugé et exécuté. L'assemblée lui réserve le môme sort à la rentrée. Nous aurons ! d'ici là recruté nombre de nouveaux députés. D'autres j se laisseront peut-être pénétrer, ébranler par ces verdicts successifs de l'opinion. Il ne faut que quelques | voix pour déplacer la majorité. Qui sait ce que sera la I première réunion de la Chambre? On peut beaucoup j espérer à la condition de persévérer dans la politique i ferme, prudente, conciliatrice, qui rallie tous les jours j autour du drapeau de la République la majorité grandissante de la nation. |
C'est dans ces graves et périlleuses batailles électorales qu'on juge sans nuage l'excellence de la politique que nous suivons. Que pèserait, je vous le demande, dans ces redoutables scrutins une politique républicaine |
exclusive, ardente à l'excès, tranchante dans ses pro- j
grammes, alarmante dans ses doctrines, compromet- |
tante dans ses représentants? Elle serait balayée comme la paille devant le souffle du vent, et on n'aurait que '
de stériles déclamations à servir pour se consoler de j
l'aveuglement des multitudes. Non, non, nous sommes dans la vraie voie ; encore quelques mois de patience, de concorde, de cohésion, et nous plantons le drapeau sur le sommet même du pouvoir.
Le pouvoir lui-même paraît ému, et les nouvelles que je reçois de la tournée de Mac-Mahon dans le nord sont des plus significatives dans le sens de la République.
L'homme est nul, il produit le plus misérable effet sur tous ceux qui rapprochent, mais encore il a des oreilles, et à force de crier on finira ou par briser sa pauvre tête ou par le convertir à cette nécessité : la République.
i5 septembre.
Les réactionnaires ont décidément la déveine. Voici le vieux Nestor, conseiller des rois, qui vient de s'éteindre. M. Guizot est mort, on l'enterre aujourd'hui. Je ne vous dirai rien de ce prétendu génie, c'est un lieu commun. Notre monde moderne est sollicité par deux forces qui se le disputent avec un degré d'intensité et de chances alternées et contraires ; je veux parler des nouvelles couches sociales, des débris de l'oligarchie et de la démocratie.
M. Guizot s'est épuisé au service des premiers. 11 a contribué inconsciemment à précipiter la ruine des classes dites dirigeantes, il a été dévoré par la fatalité qui se préoccupe peu des talents et génies qui l'entravent. Nous verrons le monde nouveau, celui du travail et de la justice. Avec des facultés moindres, nous assurerons le triomphe des nouvelles forces de la démocratie. Je ne forme qu'un vœu, c'est que la victoire de ces nouveaux venus de la civilisation puisse rendre à la patrie son vieux lustre militaire, et alors la tâche sera accomplie à l'honneur de tous !
i6 septembre.
Chère madame et amie,
Je ne vous al pas expédié ce courrier, parce que j'attendais de pouvoir vous donner le résultat définitif de nos opérations électorales.
Aujourd'hui la commission de la rue de la Sourdière s'est réunie et m'a forcé de remettre à ce soir. Nous
avons taillé de la bonne besogne pour demain. Nos amis sont visiblement ragaillardis par notre dernier succès, ils vont travailler à outrance et tout permet une belle moisson.
Veuillez agréer les hommages de votre ministre résident dans votre bonne ville de Paris.
Salve, graiia plena,
Léon Gambetta.
La physionomie de ce mois de septembre est si complète sous la plume de Gambetta qu'il est inutile d'y rien ajouter. A ce moment les esprits républicains gravitent autour du sien. Notre groupe suit scrupuleusement sa direction. Tous et chacun le consultent sur leurs actes futurs et lui rendent compte de ceux accomplis. Il y a une vraie discipline parce qu'il y a un vrai chef.
Mon devoir envers ce chef, que moi aussi comme nos amis, comme Adam, je reconnais, est d'être sincère vis-à-vis de lui, d'être libre de toute préoccupation personnelle, de lui dire, de façon excessive parfois pour qu'elle le frappe davantage, ce que je crois la vérité.
Mêlée par nos amis aux âpres soucis de la politique journalière, la confidente de beaucoup d'entre eux, j'avais en même temps le loisir de regarder, de juger, de prendre un recul des choses, ce que les plus dévoués lieutenants de Gambetta, entraînés par lui à l'action, ne pouvaient faire.
De Rochefort, le 24 septembre :
I^a NOS AMITIÉS POLITIQUES
Chère amie,
J'ai reçu vos deux adorables lettres et je suis tellement rasé par des centaines de visites journalières que je n'ai pas un quart d'heure pour vous répondre. Il s'en est fallu de rien que je ne fasse pas paraître ma Lanierne cette semaine.
Nous sommes allés à Vevey avec Noémie. Le lac de Genève est étonnant, c'est tout à fait la mer de Calédonie comme transparence et comme couleur. Il n'y manque que des garde-chiourme pour que l'illusion soit complète.
La Lanterne continue à marcher, très brillante. Je suis obligé de rester quelques jours à Genève. Le sort en est jeté. J'ai fait demander raison à Detroyat, Dugué de la Fauconnerie, de Pêne et Gassagnac. C'est un de mes amis de Paris qui se charge de régler tout et je vous jure que ce sera roide. Enfin nous allons donc rire un peu.
Cette année il est trop tard, mais l'année prochaine je n'admets aucune excuse, et nous passerons tout ce mois en famille sur le haut des pics.
J'ai pensé un moment à aller me livrer aux autorités françaises pour avoir ensuite un peu de répit. Je n'ai renoncé que difficilement à ce projet.
Notre pauvre ami Peyrat vient de perdre Tun de ses fils, celui qui lui ressemblait le plus par l'esprit. Il m'écrit de l'une des plus belles villas du lac de Gôme, de Balbianello, qui appartient à son gendre, le marquis Arconati Visconti. Sa joie du mariage de sa fille, mariage qui ressemble à un conte des Mille et une Nuits, traversée tout à coup par la mort de son fils, lui fait me répondre une lettre émouvante où l'action de grâce alterne avec la douleur.
AYART l'abandon DE LA REVANCHE l'ji
Je suis à la fois le père le plus heureux et le plus malheureux qui puisse être, me dit-il en terminant.
Louis Blanc et M™* Louis Blanc, à leur retour d'un voyage à Venise, yiennent passer quelques jours à Bruyères.
La conversation de Louis Blanc, demi-naïve et demi-profonde, est comme son style, un peu froide, un peu cherchée, mais de grande élégance. Il parle volontiers des choses qu'ont écrites les autres si lui-même a écrit sur le même sujet. Ainsi de Quinet, de Michelet. Il est simple et facile à vivre dans l'intimité.
Nous avons essayé, Adam et moi, de lui faire admirer la belle nature ; c'est en vain : il ne la regarde pas.
M°** Louis Blanc tenait à finir un manteau soutaché qu'elle avait emporté à Venise et qui y a été sa seule préoccupation.
Ni Louis Blanc ni sa femme ne sont allés une seule fois en gondole que pour venir de la gare à l'hôtel.
J'ai failli éclater d'un fou rire quand j'ai entendu Louis Blanc me dire :
« Il y a des fous qui sont tout le temps en gondole à Venise. »
J'ai écrit à plusieurs de mes amis les impressions du voyage de Louis Blanc et de sa femme ; et c'a été parmi nous longtemps un mot répété à propos des bévues d'un homme politique :
(( Il ne va pas en gondole à Venise I »
I" octobre, une lettre de Gambetta :
Vous ne pouvez vous former une opinion sur les effroyables besognes dont je suis accablé par les 7,200 élections cantonales auxquelles on se livre actuellement dans toute la France. Notre pays, en dépit de son inclination chaque jour plus marquée pour la République, est bien loin de pouvoir agir et se conduire par luimême. Dans la moindre commune il faut intervenir pour concilier les amours-propres, trancher des questions personnelles, indiquer les règles d'une action uniforme ; et la nécessité de répondre sur l'heure et à tous, vu la rapidité des délais, m*a privé de tout loisir.
Au dedans, le parti républicain paraît réveillé de sa torpeur ou parait s'organiser ou agir plus sérieusement qu'il y a quelques mois, mais nous sommes encore bien loin d'avoir réalisé la puissance du mécanisme que je rêve pour le parti républicain. Les vantards et les oisifs qui préfèrent discourir que de se sacrifier sont encore trop nombreux.
L'argent partout fait défaut, et c'est à grand'peine que l'on peut réaliser d'avance la moitié des fonds nécessaires aux frais de la campagne électorale.
Et cependant il y a longtemps que Tacite l'a dit : L'argent est encore plus le nerf des luttes civiles et politiques que de la guerre ordinaire. En outre, à la moindre difficulté, nos candidats se retirent en déclinant la candidature, invoquant leurs affaires privées, leurs intérêts, davantage les résistances de leurs familles. Ainsi, par exemple, voilà le grand département du Pas-de-Calais qu'il serait si important d'arracher à la faction bonapartiste. M. Erasme est désigné de tous côtés pour tenir notre drapeau. Sa femme s'y oppose. On a beau faire jouer toutes les influences, répondre du succès, ce brave homme passe son temps à promettre et à ne pas tenir. Le temps nous presse et nous n'avons encore rien de positif. J'ai épuisé ma prose. Je vais des ce soir aller de
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 178
ma personne, car enfin il serait bien cruel après l'immense succès du Maine-et-Loire de déserter la lutte et de nous avouer vaincus sans combat. Je vais partir dans une heure et vous promets que je ne reviendrai pas sans avoir trouvé un candidat, mais lequel ? Je suis très irrité et très anxieux. Les populations vont très bien, elles ne demandent qu'à marcher. Encore leur faut-il un chef. C est d'autant plus urgent que nos adversaires sont plus abattus par ce qui vient de se passer. Le ministère est frappé à mort; le bonapartisme, refoulé; le septennat, fort malade; mais il faut veiller au grain, il faut maintenir toujours très étroite l'union des trois groupes républicains, sans toutefois nous laisser débusquer de nos positions prépondérantes par l'avidité de M. Thiers et de ses amis. Vous pouvez imaginer à l'ardeur que déploie le vieux président renversé au 34 mai la tablature qu'il nous donne dans les départements où il y a des élections à faire. Le côté délicat de la politique que j'ai adoptée, c'est de lutter constamment avec le centre gauche contre nos adversaires communs, sans perdre une occasion d'affermir la République sans épithète. Jusqu'ici, j'ai assez bien préparé le terrain, mais c'est une œuvre de vigilance qui demande une intervention de tous les instants.
J'ai foi entière dans de beaux résultats d'ici la rentrée. Au surplus, je suis de plus en plus rassuré sur la marche de l'opinion, sur la fermeté croissante des partisans de la République, et je considère l'avenir de la démocratie comme très assuré.
C'est le dehors qui continue à m'alarmer de plus en plus. On se remue beaucoup en Europe et avec des vues différentes : c'est toujours contre la France. Notre gouvernement n'a que le châtiment de sa faiblesse et de son insuffisance. 11 ne sait jamais que faire. Il n'a pu ni prévoir, ni répondre, ni parler, ni se taire, ni agir, ni se recueillir. Il oublie que lorsqu'on parle au nom de la France, même mutilée, on doit garder une cer-
taine fierté. Il n*a pas su s'assurer de sympathie ; il n'a pas su se faire une force disponible de Soo.ooo hommes, qui lui permettrait en tout état de cause de protéger sa dignité. Il est livré, exposé à toutes les aventures. On sent que Bismarck tâte de tous les côtés pour trouver une cause de conflit. Il remue la Serbie et les principautés, et la question d'Orient pourrait bien surgir avant peu. Il négocie avec le Danemark et il menace la Hollande. Il nous attend et nous surveille dans les Pyrénées, il nous joue en Italie, il nous humilie en Suisse; il nous subalternise en Egypte. Les dernières manœuvres de l'armée allemande en Alsace-Lorraine ont eu un caractère d'entrée en campagne, et les troupes qui ont figuré sont échelonnées avec tout leur matériel de guerre offensive de Trêves à Mulhouse. Les Germains ont déjà dévoré les cinq milliards, ils convoitent de nouvelles ei plus grasses dépouilles au delà des Vosges. La situation est très menaçante et on ne fait rien, ni pour y parer, ni pour l'ajourner.
Je suis incomplètement renseigné*; aussi j'ai formé le dessein de passer la frontière et d'aller jusqu'en Hollande chercher des nouvelles. C'est un couloir où viennent aboutir tous les bruits de l'Europe. J'y passerai quelques jours. Je vous écrirai de là.
Donc à quelques jours et recevez les hommages empressés du plus dévoué et du plus sincère de vos amis.
Léon Gambetta.
Amsterdam, 7 octobre 1874, à minuit.
Chère madame et amie, Voilà huit grands jours que j'ai quitté Paris et la politique. J'ai à la hâte traversé le Pas-de-Calais et décidé un candidat à relever le gant des septennistes et des bonapartistes réunis. M. François Brasmes a enfin cédé
* Unte maladie grave d'un fils du « Talisman » interrompait ses rapports.
aux pressantes sollicitations de ses amis politiques, vaincu les résistances de sa femme, et rien ne dit que, la fortune continuant à nous sourire, nous ne puissions arracher d'ici dix jours ce magnifique département aux étreintes de la réaction. Le voisinage de la frontière belge m*a immédiatement tenté. Je l'ai franchie et suis allé chercher à Bruxelles notre brave exilé Arthur Ranc pour l'emmener avec nous courir les grands chemins et les grands fleuves de la Hollande à la mer du Nord. Je dis nous, car j'ai jugé le moment venu de donner à mon bon et fidèle Achate, SpuUer, quelques jours de repos et de plaisir. Je ne puis vous décrire la joie d'enfant qui s'est emparée de ce gros garçon mélancolique et doux, à la pensée de faire visite aux grands et petits maîtres de la peinture flamande. Gela tient du délire et son ivresse fait du bien. Il s'extasie et s'enthousiasme, il déraisonne à bouche que veux-tu et il n'en est que plus charmant. C'est surtout dans les brusques et soudaines sensations qu'on peut juger à nu le fond de l'âme des hommes, et la sienne est des plus délicates et des plus poétiques. 11 se trompe souvent, mais a un tel accent, une telle énergie de franchise, que je ne sais pas bien si je ne le préfère point tout échauffé de paradoxes artistiques que simplement naturel et banal. Quant à M. Ranc, je suis émerveillé de ses progrès. Le malheur trempe et fortifie les belles natures au lieu de les énerver et de les abattre. Celle-ci est digne d'être comparée aux plus nobles et aux plus fier es. Cet homme un peu silencieux^ un peu dédaigneux, un peu bourru, n'est au fond qu'un timide qui couvre la finesse de ses sentiments d'un léger vernis de hauteur, pour n'être ni embarrassé ni deviné. Je me félicite de l'avoir, un jour de clairvoyance, rencontré sur ma route. J'ai le sentiment de l'avoir arraché à un milieu inférieur et funeste, de l'avoir remis dans la vraie voie aujourd'hui. C'est et ce sera de plus en plus une grande force au service de la cause que nous aimons et que nous servons ensemble. Je ne l'ai
trouvé ni aigri ni désœuvré, loin de là. 11 est ferme, éclairé, laborieux, pénétrant, plein de bon sens et de modération. Sa vie privée est de la plus haute moralité, sa tenue extérieure irréprochable, ses relations honorables. Il inspire l'estime, le respect, et il a acquis beaucoup d'autorité. Il s'est voué, sans précipitation d'aucune sorte, à l'étude et à l'histoire des événements de 1870- 1871 qui se sont passés sous ses yeux en province. Nous avons besoin de cette plume sévère et mordante pour dresser un témoignage irrécusable de nos efforts et de leurs résultats. Il y mettra le temps nécessaire et nous pourrons, grâce à lui, attendre, sans trop de crainte, le jugement de nos neveux sur refTroyable mission que nous imposa le malheur de la patrie pour défendre son sol et son honneur. Ce que vous avez fait pour Paris il le fera pour la province, avec la différence de coloris que comporte et commande la différence des situations. Vous avez décrit avec votre âme de femme et de Française le déchirant tableau des angoisses, des héroïsmes et des défaillances criminelles dont Paris fut le théâtre. Il pourra mettre en lumière, avec la précision d'un rapporteur, les faits et gestes d'une administration républicaine que la passion animait sans l'aveugler, et faire ressortir les mille détails de gestion déjà dévorés par la légende ou la diatribe; attendons.
Je vous ramène à nos impressions de voyage au pays de Rembrandt, de Marnix, de Guillaume le Taciturne.
Comme vous imaginez bien, nous avons en toute hâte quitté Bruxelles, peu désireux les uns et les autres d'être assaillis de visites, de demandes, et peut-être de subir une surveillance de police. Nous avons couru tout d'une traite à Rotterdam. J'avais d'ailleurs une assez vive impatience de jouir de mes yeux des premières impressions de mes compagnons de route qui allaient voir pour la première fois ce curieux pays à peine échappé des eaux. Les surprises ne leur ont pas manqué, et j'ai pris grand plaisir à les entendre causer et discuter comme il con-
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vient à des Français qui, au dire de Montaigne, ne pourraient se trouver trois au désert de Lybie pendant trois jours sans s'égratigner.
Rotterdam est la véritable porte d'entrée de la Hollande. Le principal attribut du caractère national frappe le voyageur le plus inexpérimenté. La ville est une conquête des naturels sur les marais et les eaux de la Meuse. Elle est bâtie sur pilotis comme une ville lacustre. Mille canaux la sillonnent en tous sens et lui donnent une vague ressemblance avec Venise, mais, dissemblance notable, on ne se sert pas des canaux pour circuler dans la ville ; les cbevaux et les promeneurs ont leurs quais, leurs trottoirs ; les marchandises seules suivent la voie fluviale, tandis qu*à Venise le canal est la rue elle-même, et, à part Byron, nul n'a monté un cheval dans Venise. Je crois même que les seuls chevaux qu'on puisse y voir sont ceux de Lysippe qui ornent le dôme de Saint-Marc. Rotterdam, qui donna naissance à Érasme et asile à Bayle, qui imprima clandestinement tous les pamphlets du XVII* et du xvni' siècle, ne compte plus aujourd'hui comme centre intellectuel. Il n'y a même pas de musée de peinture. C'est le comptoir des Hollandais. Tout y est trafic, négoce, transit. Les arts sont plus loin, à la Haye, à Amsterdam. Là sont les affaires* A la Haye réside la cour et la politique. A Amsterdam, les arts, la civilisation et la fortune.
Après avoir pénétré dans les coins et recoins de la cité et observé sur place les mœurs assez grossières dans la licence de ces braves gens, nous avons gagné la Haye en traversant les plus belles prairies du monde, sans en excepter les orgueilleuses vallées de notre Normandie. A la Haye un tout autre spectacle nous attendait. Au lieu de cette activité bruyante, débordante de ce peuple de marchands, nous avons trouvé une ville froide, cérémonieuse, triste, avec son monde d'employés, de bureaucrates, de courtisans, compassés, enfin la caricature de Versailles moins Louis XIV et les magnificences de son
palais. La capitale de la Hollande est assez bien bâtie, un peu tirée au cordeau avec de grandes et belles habitations entourées d'arbres qui dérobent la vue de Tintérieur, hérissées de grilles qui en défendent labord. C'est un peuple qui ne communique guère avec le dehors que le peuple hollandais; les petits sont à la mer, les grands se claquemurent chez eux, et, si Ton n'avait la ressource d'admirer leurs prés, leurs fleurs, leurs incomparables peintres, on les donnerait au diable et on rentrerait en express rue Montaigne.
Heureusement il y a la mer : à vingt-cinq minutes de la Haye, il y a la plus belle plage de l'Europe, Scheveningue. Nous y avons passé tout un jour, un grand jour de grand soleil, et sur une étendue de vingt kilomètres nous avons pu assister à toutes les coquetteries de l'Océan.
La vue de cette admirable mer nous a reportés au souvenir de notre voyage au golfe Juan : nous avons revu ce beau lac bleu, cette coupe de lapis de la Méditerranée, mais, Spuller et moi, nous avons conclu qu'il ne faudrait plus admettre même la rivalité entre votre charmante petite fille de Méditerranée et le noble et fier Océan. Voilà qui est dit. J'espère que vous vous préparerez dignement à soutenir cet assaut à notre première rencontre.
Mais où j'attendais nos hôtes, c'était au Musée. Je les avais à plusieurs reprises aiguillonnés du désir de connaître le chef-d'œuvre du musée de la Haye connu sous le nom de Taureau de Paul Potter. Je savais qu'on ne pouvait trop monter les imaginations sur ce sujet ; il n'y avait pas de déception possible à redouter ; toutefois ils s'étaient montrés défiants, réservés. Je les conduis sans coup férir devant la toile du maître. Ah ! que n'étiez vous là? Jamais je n'entendis pousser pareils cris d'admiration et de bonheur.
Ils fouillaient dans leur cœur et dans leur mémoire pour raffiner l'un sur l'autre l'expression de leur ravissement, et de guerre lasse tombèrent dans une sorte de
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mutisme adorateur dont je n'avais garde de les secouer.
Nous sommes à Amsterdam. Ici tout se trouve réuni pour la curiosité et l'instruction des hommes : les arts, la science, l'industrie, la marine. Les institutions ellesmêmes sont dignes du plus sérieux examen. Les mœurs offrent un mélange de liberté et de décence qu'on ne rencontre en aucun pays de l'Europe. A voir ce petit peuple qui a su tirer de son propre génie, de ses seules ressources, son territoire, ses richesses, ses colonies, ses arts, et qui tous les jours s'agrandit par la science, on se demande par quelle singulière déviation il a abandonné la République qui lui a donné toutes ces merveilles pour une royauté sans prestige, sans honneur et sans fierté. Ce serait là aussi une bien grave question à agiter, bien supérieure aux proportions d'une lettre, ce que j'ajourne également.
Nous resterons encore ici quelques jours, puis je regagnerai Paris tout d'une traite avant la fin de la période électorale.
Je reçois ici, par l'intermédiaire de Péphau, les nouvelles électorales ; elles me paraissent bonnes, mais on ne voit bien, on ne juge bien que de près, et je suis toujours inquiet quand je suis loin du cœur de la France.
Ce que j'apprends d'ailleurs ici des desseins de l'étranger n'est pas fait pour dissiper les alarmes dont je vous ai déjà fait part; mais nous n'avons pas perdu toute sympathie au dehors et il est encore temps de renouer avec l'Europe moderne.
Croyez-moi toujours votre inaltérable ami,
Léon Gambetta.
Quoique longues, je donne ces lettres tout entières. Elles peignent, avec une sincérité absolue, le Gambetta de cette heure, Tami incomparable, le chef dirigeant toutes les luttes, le
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patriote rapportant tout à notre France, n'ayant de joie ou de tristesse que par elle, la dressant de toute sa hauteur au-dessus de ses propres opinions comme il dressait son parti au-dessus de lui-même, tout entier possédé par Tidéal de ses idées, absolument désintéressé quant aux bénéfices personnels à tirer de son autorité, de sa popularité croissantes.
Souffrant les douleurs de son pays vaincu, hanté par l'ambition de ses revanches, il grandissait en raison de la grandeur de sa cause. Sa politique n'était faite que pour servir la France, et il trouvait alors sacrilèges ceux qui tentaient de faire servir la France à leur politique.
Paris, a4 octobre 1874.
Chère madame et amie, La courte absence que j*ai faite hors de France m*a imposé au débotté un surcroît de besogne, et j*ai même éprouvé un véritable remords de m*être absenté quelques jours, car, hélas! j'ai pu constater que, si j'étais resté présent, quelques cciiecs regrettables eussent pu être évités. Leçon cruelle dont je profiterai. Je ne pouvais cependant refuser ce tribut à Tamitié proscrite. J'ai d'ailleurs tiré quelque profit de mon excursion septentrionale : j'ai vu des choses et des hommes qui m'ont fait plaisir sans me rassurer entièrement sur le sort de la paix. La Hollande sent vivement qu'elle est trop voisine de l'avide Allemagne. Elle se prépare prudemment à la lutte suprême qui marquera peut-être la fin de son indépendance. Le puissant empire germanique étoufi*e au centre de l'Europe ; il tend de toute l'énergie de ses nerfs à gagner les bords de la mer du Nord ; il lui faut ses rivages, ses canaux, ses détroits, ses flottes.
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ses populations aquatiques. Les ports de la Baltique sont trop loin du grand Océan ; ils sont menacés d'ensablement chronique, les passes qui y mènent sont étroites et périlleuses; il faut renoncer à créer une grande marine sur ces côtes désolées et sablonneuses. Bismarck songe avec raison qu'il n'aura fondé une puissance de premier ordre qu'en dotant l'Allemagne d'une flotte aussi redoutable que son armée. Ce dessein est l'arrêt de mort de la Hollande. On le sait aux Pays- Bas; mais plus avisés, plus patriotes que nous, les Hollandais fortifient leurs côtes, augmentent leurs cuirassés. J'ai visité leurs arsenaux ; ils sont admirablement garnis d'un matériel tout neuf; leurs places fortes sont parées et n'attendent qu'un signe pour garnir leurs embrasures. Les cadres sont augmentés et de longue main préparés à la lutte. L'Allemand peut venir, il pourra vaincre, mais la victoire lui coûtera cher. Et si à cette heure décisive nous étions nous-mêmes en mesure d'agir et de frapper, quels utiles auxiliaires ne trouverions-nous pas chez tous les petits vaillants peuples disséminés de l'Escaut au cap Nord; mais, chut! je ne veux pas en dire plus long. J'ai quitté avec émotion ce pays de Hollande dont l'activité et la précision contrastaient si péniblement avec notre inertie et notre désordre. Loin de dire comme Voltaire : « Adieu canaux, canes, canailles! » ce qui n'était qu'une boutade dirigée contre les éditeurs et contrefacteurs d'Amsterdam, j'ai dit : « Au revoir! »
Sans aucune transition je suis passé de la vue du Helder, à Versailles, en face des mêmes ministres et des mêmes députés. J'ai retrouvé la même furieuse monotonie de la politique septennaliste.
On se demande quand finira ce cauchemar. Les partis les plus divers, les plus opposés, semblent excédés. Les vacances paraissent interminables à tout le monde, et ce qui le prouve, c'est la rentrée prématurée à Paris d'un grand nombre d'hommes politiques de toutes cou-
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leurs. Naturellement les esprits sont plus aigris, plus divisés que jamais. Chaque faction sent que le moment solennel se rapproche et qu'on va jouer la dernière partie. On veut bien faire échec au voisin, et, pour atteindre ce but, chaque parti est prêt à bien des concessions, mais ce qu'ils n'admettent pas, c'est d'aboutir à une combinaison qui ne leur profiterait pas exclusivement. C'est vous dire que l'anarchie est au comble ; les idées, les projets les plus chimériques se font jour dans la presse et dans les conversations. Je me garderai bien de vous rompre la tête du détail de ces créations de la folie politique. Nous sommes destinés à en voir bien d'autres d'ici au 29 novembre, et à quoi bon tenir état des hallucinations du jour? Tenez toutefois pour certain que le septennat touche à sa période aiguë et qu'il ne survivra pas aux discussions parlementaires de 1875. Pour le moment, il est une honte pour la France, mais le p^ys ne tardera pas à s'apercevoir qu'il est aussi un péril extérieur, et alors ses jours seront comptés. Les élections déplorables du comté de Nice lui ont porté un terrible coup. Nous avons ici été tous atterrés de la majorité obtenue dans la partie annexée des Alpes-Maritimes par les candidats dits de l'étranger.
Je ne peux pas surmonter le chagrin que me causent de semblables élections. J'y vois clairement la main de notre éternel ennemi. M. de Bismarck a bien choisi son terrain. C'est bien autrement grave que les querelles espagnoles ou cléricales. Il veut nous attirer un jour sur un sol dont il ne nous soit pas possible de sortir sans nous perdre comme nation. Quand une nation comme la France est vaincue, malheureuse, occupée à refaire ses forces, elle peut sans déshonneur subir les tracasseries, les exigences diplomatiques de puissances momentanément plus fortes, mais il y a une limite à toutes ces concessions, et M. de Bismarck la connaît bien ; il la prépare d'avance, la limite : c'est la rétrocession, l'abandon volontaire, pacifique, d'une portion du
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territoire national. Je redoute sincèrement que telle ne soit la combinaison de l'homme de Yarzin, et je vois dans les progrès de l'agitation séparatiste plusieurs Schleswigs à la dévotion de l'entreprenant homme d'état. Ces inquiétudes m'oppressent au point que je ne prends plus aucun plaisir aux succès électoraux que notre parti remporte à l'intérieur de la France presque sur tous les points. Que m'importe en eflet de charger les épaules des républicains des efiroyables responsabilités qui se préparent. Les succès électoraux engendrent les succès dans ce beau pays de France, où moins qu'ailleurs on aime à se trouver dans les rangs des vaincus. Aussi, après les triomphes de Seîne-et-Oise, j'ai bon, très bon espoir pour le Pas-de-Calais et les trois collèges convoqués pour le 8 novembre.
Les élections municipales sont fixées pour toute la France à la date du 39 novembre, la veille du retour de l'Assemblée. Ce sont 38. 000 communes qui vont se mettre en mouvement. C'est une immense expérience tentée sur le suffrage universel et qui sera l'exorde des élections générales. Je me livre à un travail de récapitulation énorme qui comprend tous les conseils municipaux de France. Je vous ferai voir, à votre retour, ces magnifiques tableaux qui comprennent tout le parti républicain, depuis la moindre commune jusqu'à Paris, et vous pourrez voir ainsi d'un coup d'œil toute la démocratie républicaine avec le nom et la profession de tous ses membres. Je suis assez fier de mon invention, et je ne pense pas qu'aucun gouvernement l'ait encore réalisée ni appliquée. Et songez que j'ai fait ceci dans l'étreinte de la peur qu'on me prenne ce mécanisme que je crois d'un haut intérêt pour les élections futures.
Aussi je n'entrevois guère la possibilité de voyager d'ici la fin des vacances. Le plus que je pourrai faire sera d'aller prêcher mes chères ouailles démocratiques, à toute fin de bien préciser la situation respective des
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partis et de dessiner la future campagne parlementaire ; mais quand P Je ne peux me donner à moi-même un jour fixe, et voilà la liberté dont jouit votre misérable ami à qui il serait si doux, par nature et par passion, d'errer au bord de la Méditerranée en buvant les rayons de votre Phœbus.
A défaut de soleil, j*ai reçu hier la visite d'un météore castillan. Gastelar est venu à Paris, et je me suis donné la fête de le faire déjeuner pantagruéliquement entre Challemel, Spuller, Allain-Targé et votre serviteur. C'est toujours le même poète, le même orateur entraînant, passionné, plein d'esprit et de grâce. Mais quelle déception nous avons tous éprouvée quand nous l'avons interrogé sur la politique extérieure de son pays, quand il a fallu s'expliquer sur son passage au pouvoir, sa conduite envers Serrano et envers ses amis, sur le coup d'état de Pavie. Il a essayé de rompre, de se dérober, de noyer la vérité sous un déluge de phrases. Mais, ramené à la question par ses vigoureux interlocuteurs, il a balbutié, il s'est contredit, et la fin de Tentretien s'est terminée par une froideur significative. Je n'avais pas besoin de cet exemple pour savoir en quel médiocre prix il faut tenir l'éloquence seule dans rhomme politique. Le caractère, l'énergie, la confiance en son parti, l'absence absolue d'amour-propre et d'envie sont des qualités autrement précieuses que ce génie oratoire qui sert autant à vous égarer vous-même que les auditoires. J'ai été cruellement déçu au spectacle de cette admirable organisation d'artiste blessé, irrité contre les autres, mécontent au fond de lui-même, avide de ressaisir le pouvoir, non point pour les grands coups qu'il permet de porter à l'ennemi, mais pour les fumées de la vanité. Invariablement je pensais en l'écoutant à notre Lamartine, à Ollivier, et je me surprenais à le haïr au fond de moi-même. Nous nous sommes séparés presque muets l'un et l'autre, et nous avons eu conscience qu'un mur d'airain venait de s'in-
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terposer entre nos deux cœurs. Je l'ai vu partir avec soulagement, et je n'ai pu trouver une bonne parole à lui dire en manière d'adieu. Plus que jamais il y a entre nous les Pyrénées. Heureux tous deux si jamais la destinée ne nous met aux prises.
Cette impression a persisté après les réflexions où m'a plongé cette séparation. J'y pensais tout tristement quand un joyeux facteur entre m'apportant une énorme gerbe de fleurs. Vous savez avec quelle passion je les aime et quelle influence elles exercent sur tout mon être. J'ai été embaumé, parfumé et consolé. Il m'a semblé les revoir sur pied au lieu où elles furent cueillies. N'oubliez pas qu'elles finiront par se faner et que j'attends leurs sœurs restées là-bas.
Votre tout dévoué ami,
Léon Gambetta.
Le jugement de Gambetta sur Castelar me parut une sorte d'examen de conscience de soimême et l'admirable réponse d'une âme dans laquelle la grandeur de la patrie a son culte le plus élevé.
C'est ce Gambetta rêvant sans cesse à la France relevée, travaillant de toutes ses énergies à ce relèvement, l'adorant avec fanatisme, aimant avec dévouement l'amitié, avec ferveur l'art, avec gaieté la nature, les fleurs, tout ce qui sourit aux pensées douloureuses et graves, c'est ce Gambetta que nous aimions, à qui nous obéissions, que nous servions, Challemel-Lacour, Spuller, Laurent Pichat, AUain Targé, Lepère, Scheurer-Kestner, Billot, Freycinet, Magnin, Testelin, Duclerc, etc., etc. Adam et moi, l'entourions de nos amis que nous
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ajoutions à son cortège, ne nous reprenant un peu à lui que lorsqu'il subissait des influences qui le prenaient à lui-même.
Les uns ou les autres nous nous déléguons tour à tour pour l'avertir que notre milieu lui est plus dévoué que tout autre et meilleur. Il n'a jamais à subir de nous une curiosité, une indiscrétion, une exigence, une gêne, une angoisse. Nous lui demandons de ne s'inspirer que de lui-même, de ne pas nous obliger au travers de lui, nous, ses amis et ses soldats, à subir les théories scientifico-politiques et politico-scientifiques d'un Paul Bert, par exemple.
Les lignes qui précèdent rendront plus compréhensible la lettre que je vais donner de Spul- 1er. C'est à moi que revient le plus souvent la difficile mission de dire à Gambetta :
(( Mon cher ami, vous avez été dur pour Spuller, pointu pour Challemel, bousculant pour Lepère, sec pour Pichat. » Je le disais moitié en riant, et sa bonté grande, le sentiment de mon dévouement absolu, faisaient qu'il m 'écoutait et guérissait d'un mot les petites blessures qu'il avait faites. Parfois, dans un court instant d'impatience, il disait que l'ambition la plus afireuse hantait mon âme, que je voulais être reconnue pour la personnification de la justice, de la mesure absolue, de la vérité.
Puis aussi, parfois lui-même me demandait de jouer le rôle orgueilleux de le prévenir, de l'avertir, de le prémunir en certains cas contre
ses violences lorsqu'il se croyait incompris ou désobéi.
J'aimais beaucoup SpuUer, qui aimait luimême Gambetta avec une ferveur touchante et dont la personnalité ne se montrait jamais quand celle du chef était en cause. Adam, SpuUer et moi étions les seuls autour de Gambetta qui, voyant en lui et par lui le salut de nos idées, de notre cause, de notre patrie, ne mêlions jamais à notre amitié un complément de préoccupation ou d'ambition personnelles.
Sachant le vague projet de Gambetta d'aller en Hollande, j'avais insisté pour qu'il emmenât SpuUer s'il faisait ce voyage. Ce devait être là une preuve d'amitié de laquelle le « fidèle Achate » serait profondément touché, j'en étais certaine.
En voici d'ailleurs la confirmation dans cette lettre que m'écrit SpuUer :
Paris, 2 3 octobre.
Je suis bien en retard avec vous, mais je compte encore une fois sur votre bienveillance qui m*a toujours été si précieuse. Et d'abord votre lettre ne m*a pas trouvé à son arrivée à Paris. J'étais en Hollande. Vous connaissiez à ce qu'il paraît ce projet de voyage. Vous saviez aussi dans quelle intention il avait été entrepris. Moi j'étais ignorant de tout cela ; je n'ai pas eu besoin d'avertissement pour deviner ce qu'il y avait de délicat et même de tendre dans les attentions dont j'ai été l'objet. Ah ! mon Dieu ! vous savez bien que je n'ai jamais songé à me plaindre pour moi de bien des petites contrariétés qui ont pu me faire souffrir sans influer sur le
fond même de mes sentiments. Je ne serais pas un véritable ami comme je crois l'être si les légers nuages, même en s'amoncelant, dégénéraient en orageuses tempêtes. Je vois, je regarde, j'observe. J'aurais eu souvent à reprendre, j'aime mieux ne rien dire; songez donc à toute la responsabilité qui pèserait sur moi si j'avais à me reprocher d'ajouter quoi que ce fût de personnel et d'excitant à des soucis, des inquiétudes, des devoirs et des anxiétés dont mieux que personne je connais toute l'étendue.
Au reste, depuis le commencement des vacances, j'avais eu déjà l'occasion de remarquer une sorte de changement. Bien des nuages avaient disparu, le voyage a dissipé les autres. Ne reste-t-il plus rien? Je le crois et je le désire en toute sincérité. Ce qui reste, ce sont les difficultés où je me débats souvent, et il n'est au pouvoir de personne, au moins quant à 'présent, de les aplanir à ma satisfaction. Il faut tout attendre du temps, des événements, de mes services et des témoignages sans cesse renouvelés d'une amitié qui n'a jamais été plus qu'aujourd'hui prompte au dévouement le plus complet.
Vous me pardonnerez, chère madame, ces trop longs développements sur un sujet qui me tient le plus à cœur. Je crois, en m'ouvrant ainsi à vous, reconnaître de la seule façon digne de votre cœur, si naturellement porté vers ceux qui éprouvent de vives souffrances morales, tout ce qu'il y a de bon et de vraiment exquis dans l'accueil que vous faites à mes confidences ordinaires ; à vous si douce dans votre aimable enjouement, si tendre dans vos pitiés, si sympathique, il est naturel que l'on dise tout avec la satisfaction que l'on éprouve à parler des émotions les plus intimes du cœur.
Je n'ai pas grand'chose à vous mander de la Hollande et je sais mal rédiger ce qu'on appelle des impressions de voyage. Nous avions avec nous notre ami Ranc, qui paie d'un exil d'ailleurs bien supporté le
triomphe de la belle coalition du 24 mai. En douze jours on se raconte bien des choses. Je crois que nous avons repassé ensemble tout ce qui est arrivé depuis son départ. Politique, beaux-arts, théâtres et salons, vie publique et vie privée, tout a été mis à contribution aussi bien que les personnes.
Nous n'étions pas réunis pour pleurer ; nous avons donc ri de notre mieux, tout joyeux nous-mêmes de notre propre gaîté ; il y a bien eu quelques épigrammes, mais à fleur de peau, car nous n'avions mauvaise langue qu'avec discrétion et juste ce qu'il en faut pour ne pas s'ennuyer dans cette vallée de larmes et de misères.
Nous avons vu de fort belles choses dont la plus belle est sans contredit la Hollande elle-même. Il faut connaître ce pays-là. Les vaines descriptions n'en donnent aucune idée.
Figurez-vous que nous avons fait six heures de bateau à vapeur sur l'eau des canaux intérieurs, d'Amsterdam à la pointe du Helder. C'est là ce qui s'appelle voir la Hollande. On en a les yeux remplis, saturés.
Parmi les grands peintres de la Hollande, Rembrandt nous est devenu très familier, sans parler de ses rivaux, s'il en a ; nous croyons avoir trouvé l'explication de la célèbre Ronde de nuit, et nous n'y avons guère mis que quatre heures en deux séances séparées. Enfin, pour vous dire notre grande impression, c'est le Taureau, de Paul Potter, qui a enlevé nos suffrages. Irai-je jusqu'au bout? Oui. Je vous dirai donc que c'est en Hollande que je me suis convaincu que Courbet, ce lourd et rusé paysan de Bourgogne, mérite d'être placé au milieu des plus grands maîtres de son art. Je suis rentré à Paris fort satisfait d'avoir affermi dans ma tète une conviction qui ne peut être ébranlée.
Et maintenant je suis tout à la politique. Vos élections dans les Alpes ne laissent pas de nous inquiéter. C'est un gros point noir. Tâchez donc de savoir d'où cela vient et s'il n'y a pas un grand et redoutable quel-
iga NOS AMITIÉS POLITIQUES
qu'un, derrière ces mannequins de séparatistes, qui tirerait la ficelle. Les autres élections sont assez bien, mais j'aurai sans doute l'occasion de vous le récrire.
A bientôt, nous avons tous tant besoin de votre esprit et de votre affection. Amitiés à Adam, à vous tous mes hommages. l^ Spuller.
Nous avons échangé, M"* Sand et moi, des lettres à propos de Ma sœur Jeanne.
Mes admirations et mes critiques, lorsque je les formule avec fougue, amusent également ma grande amie. Elle répète volontiers que le courage littéraire est plus difficile que le courage militaire dans l'attaque.
Quoique je sois grand'mère et que les événements m'aient mûrie, je suis toujours pour M™* Sand (( petite Juliette », et elle s'étonne encore du côté résolu et réfléchi de mes jugements. Elle les plaisante volontiers comme on plaisante un blanc-bec, mais avec quelle bonne grâce maternelle I
]\fme jg Pierreclos m'écrit qu'Eugène Pelletan est désolé. Il n'est pas encore, à son âge, aguerri aux calomnies.
Le Journal de Paris l'accuse d'avoir été heureux, sous l'Empire, de faire face à ses dettes, grâce à l'aide de Chantilly.
Or, tout le monde sait qu'Eugène Pelletan, pour faire face à l'amende qu'il a eue à payer pour son article : La Liberté comme enAutriche, a vendu sa bibliothèque et n'a jamais ni cherché ni reçu (( l'aide de Chantilly ».
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE IQS
• M"* de Pierreclos me conte que Girardin achète la France après y avoir publié quelques articles pour tâter ses lecteurs. Il en prend la direction le i5 novembre.
Le journal végète, mais dans les mains de Girardin, un jour ou l'autre, dit-elle, il trouvera une occasion de se galvaniser.
M"* de Pierreclos, qui reste dix-huitième siècle, me raconte toujours quelques histoires difficiles à redire. D'ailleurs, pour trouver leur vraie saveur aux récits de M""" de Pierreclos, il faut se la figurer les faisant. Le ton qu'elle y met. sa manière de les graduer, sa physionomie, son grand air, sont le complément nécessaire desdites histoires.
J'ai remarqué que lorsqu'on répète une histoire de « la gaie comtesse », comme nous l'appelons, à des gens qui ne la connaissent pas, elle a peu de succès. Je me demande si Ronchaud n'a pas raison quand il me dit, qu'elle morte, ses lettres, qui nous amusent tant, auront perdu la moitié de leur valeur.
Adam est enchanté d*un discours de Jules Simon sur le maréchal de Mac-Mahon, qu'il a fort spirituellement jugé, établissant par A + B sa complète incapacité.
Nous attendons Paul Ménard-Dorian et sa femme. Il est retenu par son apprentissage politique comme secrétaire du conseil général et très occupé aussi de la grande usine d'Unieux que les fils de Dorian sont incapables de diriger.
ig4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Adam et moi nous nous demandons souvent si les a nouvelles couches sociales », dont Gambetta a une si haute idée, produiront des hommes de valeur. Nous avons des exemples du contraire qui nous troublent beaucoup. Jusqu'ici la descendance immédiate d'hommes remarquables ayant surgi du peuple est déconcertante de médiocrité.
C'est le gendre de Dorian, un bourgeois, qui continuera Dorian; c'est le gendre d'Arlès- Dufour, un bourgeois, qui le continue.
Les hommes qui se font seuls veulent jouir dans leurs enfants de la situation acquise» leur épargner les luttes dont eux-mêmes ont eu à souffrir; ils les gâtent plus qu'ils ne les éduquent; ils les transplantent dans un milieu acclimaté à la jouissance par atavisme et en font rarement quelqu'un ou quelque chose.
Adam a invité notre ami Lepère à venir à Bruyères. Il répond qu'hélas I c'est impossible, qu'il prépare, depuis trois mois, des élections municipales à Auxerre. L'Yonne est un pays difficile. Lepère nous parle des réunions privées qu'il préside et s'étonne de voir surgir, non l'amour et la défense des principes républicains, mais des vilenies, de féroces haines de clocher, aboutissant à des luttes écœurantes.
M. Thiers est à Nice. Il appelle Adam qui court le voir et revient avec une double invitation à déjeuner pour la semaine prochaine.
AVAKT L ABANDON DE LA REVANCHE IqB
Ghallemel-Lacour nous arrive; il s'annonce par la lettre suivante :
Chère madame, puisque vous commandez aux dieux antiques» il faut bien que les hommes modernes vous obéissent. Vos menaces m*pnt fait trembler, et je ne suis pas réchauffé depuis que vous avez fait souffler le mistral à mon imagination. Le plus humble des adorateurs du soleil ira vous voir le samedi 1 4 et se rendra de Cannes, en voiture, à une heure quarante, au palais de la reine des Bruyères. Il lui fait, en attendant, toutes ses dévotions.
Challemel-Lagour.
13 septembre 1874.
Ghallemel, aussitôt arrivé, déclare qu'il ne dira ni n'écoutera un mot de politique. Il en est saturé, n'ayant fait que cela avec ses électeurs.
Nous parlons littérature. C'est un fonds inépuisable. Les Diaboliques, de Barbey d'Aurevilly, passionnent tous ceux qui s'occupent de lettres. Saint- Victor m'en a écrit : il juge ces Diaboliques ce fanatisantes et révoltantes ». Barbey d'Aurevilly est pour lui un homme d'un autre âge. Il trouve l'allure de son style dantesque.
Les costumes de Barbey d'Aurevilly sont inénarrables, à la fois carnavalesques et de fine élégance. Il est d'une insolence rare avec les femmes qui écrivent. Je le sais, car il a maltraité Mes Idées anti-proadhoniennes et leur auteur de la plus belle façon.
(( Et, dit Ghallemel, il vous baiserait la main.
s'il VOUS rencontrait, en affirmant de plus belle son mépris pour les bas-bleus. C'est Thomme terrible entre tous. Son orgueil est celui d'un archange précipité. Vous verrez qu'épuisé par sa violence il aura un choc en retour. Le diabolisme outrancier le ramènera au Christ. C'est un être fantastique, sublime, extravagant, jamais grotesque. Le seigneur se retrouve jusque dans la mascarade du costume. Gambetla, qui a autrefois défendu comme avocat Barbey d'Aurevilly et l'a d'ailleurs fait condamner, s'interpose en ce moment pour que les Diaboliques ne soient pas saisies. Théophile Gautier, Armand Silvestre, Arsène Iloussaye, s'efforcent de le garer des poursuites. Le sieur ministre Tailhand capitulera. Certes, je n'aime pas d'Aurevilly, mais je l'admire comme écrivain. C'est l'homme qui trompette ce qu'il ressent ou souffre ou scrute. Ehl monsieur, de grâce, si chacun vous ressemblait, quel tintamarre! Gardez devers vous quelque chose. Assourdir n'est pas démontrer. »
La conversation de Challemel est la plus exquise qui se puisse entendre. C'est le lettré dont le savoir, manié avec un art parfait, exempt de tout pédantisme, perce dans le moindre mot. La vigueur de la pensée se renforce ou s'assouplit à sa guise, car il en est toujours le maître absolu. Il écrit et il parle la même langue brève, féconde en ripostes, nourrie d'images claires.
Challemel est encore à Bruyères quand je reçois la lettre suivante de Gambetta :
Paris, ce i5 novembre 1874.
Ma chère madame,
La Fontaine est bien le plus cruel, le plus véridique et le plus tristement éternel des moralistes : « L'absence est le plus grand des maux. » Il vous lance dès l'enfance cette flèche cruelle, et la vie se passe à sentir tous les jours le trait pénétrer plus avant dans le cœur sans espoir de pouvoir fermer la blessure. Ce n'est pas que l'absence ait pour eflet l'oubli, l'indifférence, la négligence et même l'aversion. Mais elle entraine trop souvent tous ces maux et bien d'autres encore. Dans la foule je veux en marquer, plus spécialement, un plus amer que tous les autres, le dégoût de soi-même. On se manque si souvent de parole, on se trouve si souvent au-dessous de ses meilleures et plus fréquentes résolutions qu'on finit par se mépriser, par s'habituer même au mépris qu'on éprouve, et on croupit avec horreur, mais avec une insurmontable paresse, dans cette dégradation. Cette mercuriale vous donnera une assez faible idée du découragement intellectuel et moral dans lequel je suis tombé. J'ai beau me prêcher, m'exhorter, je ne peux retrouver l'énergie pour m'arracher à ma déplorable inertie, et je suis assez insensible à ma propre dignité pour subir tous les reproches, toutes les indignations sans rien essayer pour m'y soustraire.
Je pense que la femme de Loth en voyant brûler sa ville et sentant les premières atteintes de la pétrification devait éprouver quelque chose de pareil à ce que je sens actuellement moi-même ; une nuance entre la stupidité résignée et l'étonnement de la nouveauté terrible du spectacle.
J'avais oublié de noter qu'entre les diverses conséquences de l'absence, la plus visible est de nous faire ai-
iqS nos amitiés politiques
sèment déraisonner, et que je viens, pour ma part, en ce long sermon d*en fournir une assez probante démonstration.
Ce premier accès passé, je vais m'èfforcer de renouer avec vous la conversation depuis si longtemps interrompue.
Nous en étions restés, si vous vous souvenez de si loin, aux élections des Alpes-Maritimes. Je vous avais consultée sur les manœuvres de l'étranger dans cette manifestation électorale, sur la conduite de nos amis etl'éat vrai des esprits dans cette partie de la France. Je veux vous exprimer mes remerciements pour les diverses réponses que vous avez faites à mes questions. C'est un vrai rapport de ministre plénipotentiaire. Je l'ai bien médité et suis tout disposé à croire que nos amis français ont imprudemment agi en ne sachant pas attirer à eux la partie de la population italienne annexée qu'on pouvait de plus en plus rattacher à la France en lui faisant sa part et lui empruntant des représentants démocrates et libéraux. Il y a là une faute qu'il faudra réparer si possible et sur laquelle je verrai, lors de votre retour à Paris, à me concerter avec Adam. Après vous avoir donné plusieurs raisons sur ce point, je n'en persiste pas moins à croire que la main de M. de Bismarck s'est entremise dans nos affaires. Le secret de ses pratiques n'est pas une de ses moindres forces, et il sait l'obtenir et le garder. Gomment pouvez-vous croire qu'il peut rester inactif en d'aussi graves et intéressantes entreprises? Croyez-vous que lorsque l'Alsace et la Lorraine procèdent à des opérations électorales je m'abstienne d'y intervenir pour aider et servir le sentiment national et préparer à l'avance des titres ultérieurs contre la domination allemande? L'intérêt du pays que l'on sert est ici la raison suflîsante, impérieuse de l'intervention. Et puis qui ignore que le groupe séparatiste de Nice, le journal italien, sont en relation d'argent et d'oràres avec le Movimenio de Gènes, le Diretto de Rome,
la faction de Grispi et de taiii i sinistri de là-bas, tous à la solde de Son Excellence le prince-chancelier. Je persiste donc dans mes soupçons et vous prie d*y regarder encore et de plus près. Ce sont d'ailleurs des problèmes sur lesquels nous aurons à revenir, car dans ce bienheureux temps on n'est enveloppé que de difficultés, d'inquiétudes et d'angoisses. On ne détourne les yeux des périls extérieurs que pour les porter sur les effroyables embarras du dedans. En dépit des bonnes dispositions du pays, des succès électoraux de jour en jour plus significatifs, malgré quelques échecs réparables, la situation politique intérieure est loin de s'éclairer et de s'apaiser. Les partis sont au plus haut degré d'exaspération les uns contre les autres. La rentrée de la Chambre se fera sous les plus mauvaises, les plus détestables impressions ; on sent que ni les uns ni les autres ne cherchent pas tant à installer un gouvernement légal et réparateur qu'à s'emparer de la force executive pour frapper les adversaires et fonder leur domination exclu- ^
sive sur les proscriptions et le silence des meilleurs. Le |
choc sera rude, nous n'aurons pas trop de la plus par- !
faite union, de la plus attentive prudence, pour déjouer |
les combinaisons réactionnaires et sauver la liberté du pays, lui réserver le dernier mot. Je ne suis pas sans inquiétude sur les dispositions, de certains hommes du centre gauche. Je puis vous citer des noms puisque mes lettres sont pour vous seuls. On dit (et des personnes graves) que MM. Germain, Léon Say, Dufaure, Ghristophle (I), Waddington, etc., auraient presque pris des engagements pour organiser le septennat. M. Thiers me fait l'effet de Cicéron allant jouir de la gloire dans le sud de l'Italie pendant que César s'apprête à lui enlever Rome et la liberté. Jusqu'ici il n'y a que le centre gauche qui menace de l'abandonner, mais il est temps qu'il revienne réchauffer les tièdes et user du nouvel ascendant que lui a conquis sa triomphale expédition d'Italie ; il n'est que temps ! Quinze jours nous séparent
aOO NOS AMITIÉS POLITIQUES
de l'entrée en campagne, et ce sera à peine suffisant pour repasser tout son monde en revue.
Ces quinze jours sont d'ailleurs pour votre misérable ami une véritable expiation pour toutes les fautes qu'il aurait pu commettre. Nous avons les élections municipales pour la fin du mois ; je ne parlerai pas de celles des grandes villes de France : tout paraît présager qu'elles se passeront facilement, paisiblement et heureusement. C'est la tour de Babel, les candidats sont aussi nombreux et aussi intolérables que les mouches en été. Je ne sais à qui entendre. Je ne veux être ni trop modéré ni trop accentué. Il nous faut dans la crise présente un conseil municipal républicain, composé d'hommes résolus, mais sages et avisés, comprenant des noms aimés et respectés de l'opinion, qui puissent, en un mot, s'imposer au respect de nos adversaires et à l'estime de notre propre parti. Il faut empêcher qu'on puisse crier à la Commune et tenter de créer une commission municipale comme sous l'Empire. Il faut aussi ne pas tomber aux mains des intrigants qui veulent prendre une revanche de l'élection Barodet et se faire grands électeurs pour les élections futures, ni donner aux fous, aux politiciens sans moralité, une situation, une influence qu'ils n'exerceront qu'au détriment de la République. Vous voyez les données du problème : il est compliqué, difficile ; eh bien! je vous l'annonce avec quelque orgueil, nous l'avons à moitié résolu, et j'ose croire que comme Parisienne, artiste, républicaine (et un peu aristocratique quoi que vous en disiez) vous serez satisfaite de nos choix et de l'issue finale de notre colossale entreprise. D'ici à quelques jours le journal vous apportera la liste complète de nos édiles.
Permettez-moi d'espérer que ce croquis des diverses besognes auxquelles je donne tout mon temps ne sera pas sans quelque influence sur la clémence que je sollicite de vous pour mes involontaires retards.
Je suis d'ailleurs plus d'à moitié rassuré sur la gêné-
rosité de mon juge ; les fleurs qui pavoisent et parfument mon cabinet me disent en leur subtil et pénétrant langage que je ne suis pas tout à fait et irrémédiablement condamne.
Vous ne sauriez croire à quel point ces fleurs ont le génie de Tamitié. Elles s'avisent de pousser, de florir, de se multiplier dans les vases où je les dispose moimême. Les trois bouquets rivalisent de fraîcheur et de vigueur, et je ne désespère pas de les avoir toutes plus belles qu'au départ quand vous serez de retour dans nos murs.
Car enfin il faudra bien penser au retour, Monsieur et Madame! Quitter ce beau soleil et venir braver la pluie, et même la neige qui s*est mise de la partie. Il fait ici un temps aflreux depuis une semaine, mais la fièvre politique a cet excellent eflet de vous rendre insensible aux variations de la température, et, depuis que les Chambres ont fermé, il fait pour moi le même temps, il fait ennuyeux. Pour un partisan de la dissolution c'est peut-être illogique, mais je ne me charge pas de m'expliquer aux autres, ne pouvant, comme je le disais plus haut, m'expliquer décemment avec moi-même.
Nous avons eu aujourd'hui une cérémonie funèbre à laquelle je n'assistais pas, mais dont le compte rendu est fort émouvant. C'est l'enterrement de M"" Paul Meurice. Victor Hugo a prononcé sur sa tombe d'admirables paroles. Il a glorifié en termes profonds et larges les femmes de Paris, les femmes du siège. Vous lirez dans le journal ces puissantes phrases dont la moitié au moins va directement à votre adresse, et vous ne manquerez pas de l'en féliciter.
Je regrette seulement qu'il ait mêlé le nom de Meurice à cette allocution. C'est une faute de tact et de goût, mais qui donc n'a pas sa tache?
Pour finir je vous annonce (j'ignore si je vous préviens) que le sieur Challemel, en déplacement près des électeurs des Bouches-du-Rhône, doit aller vous pré-
aoa NOS AMITIÉS POLITIQUES
senter ses hommages. Est-ce fait? Et revient-il bientôt? Et Adam? et vous-même?
In fine voi baccio le mani.
Léon Gambetta.
(( Le P. -S, étant le passage le plus intéressant d'une lettre, dis-je à Ghallemel, je consens a vous lire celui-ci qui vous concerne. »
Le lendemain du départ de Challemel, nous déjeunons à Nice chez M. Thiers. Challemel craint que le centre gauche ne nous lâche. Il nous en a parlé, malgré son serment de ne pas prononcer un mot de politique, et il ne m*a pas recommandé, comme Gambetta, le secret sur les noms, au contraire...
« Vous qui vous êtes octroyé le droit de tout dire, ajoute Challemel, exagérez nos craintes et faites-en de quasi-certitudes. Nommez-moi, au besoin, et surtout conseillez le retour en hâte. »
Au déjeuner, M. Thiers, qu'il s'adresse à Adam ou à moi, ne parle de Gambetta qu'en ajoutant à son nom : « Votre ami. y> Il m'interroge sur son esprit, sur sa culture.
(( Sait-il écrire et parler aux femmes? dît M. Thiers de sa petite voix malicieuse. En France tout est là. »
Je le peins tel qu'il est : nourri jusqu'aux moelles de la vieille littérature française, n'ignorant rien du plus minuscule fait de notre histoire, critique d'art. J'ajoute : (( Etc., etc.
— Quoi, il plaît aux dames? je dis aux dames.
— Si je suis dame, il me plaît à moi. Il est
AVANT l'abandon DB LA REVANCHE ao3
ami délicat, conteur et causeur charmant; ses lettres ont du mouvement, de Tintérêl, so\ivent de la hauteur de pensée.
— Je serais curieux d'en voir une à vous, la dernière.
— Il y est parlé de vous,
— En mal?
— Au contraire. Nos amis vous restent fidèles, plus peut-être que les vôtres. »
Et je glisse ce que Challemel m'a conseillé de dire.
(( C'est Gambetta qui vous conte de pareilles balivernes?
— Non, c'est Challemel et d'autres amis très sûrs qui me l'écrivent. Votre présence à Paris est nécessaire. Je vous jure que c'est l'avis des plus prévoyants, des plus sensés.
— Je vous en veux de ce conseil, me dit M"*' Thiers, si M. Thiers le suit. L'Italie m'a fatiguée. Je me repose à Nice.
— Mais, madame, est-ce que vous pouvez admettre que M. Thiers néglige une arme qui l'aide à vaincre ses ennemis?
— Ah! non. »
M. Thiers fait ses adieux aux visiteurs niçois qui viennent après le déjeuner. Il rentre à Paris, on l'y appelle, dit-il :
(( Pour travailler au succès de l'élection de soncTieramiTenaille-Saligny. Les septennaires l'ont brisé, ajoute M. Thiers, à cause de la peine que je devais en éprouver. »
J'écris en rentrant à Gambetta. J'ai reçu un rapport du « Talisman » que je joins à ma lettre. Il m'envoie la preuve que l'un des séparatistes niçois est un agent de Bismarck. J'entends d'ici Gambetta me crier :
(( Avais-je raison? »
Et je réponds à distance :
(( Je ne demande qu'à vous admirer quand vous accusez par intuition notre ennemi le plus infernal de quelque diablerie. »
C'est le 29 qu'ont lieu les élections municipales.
A Paris, les élections sont triomphantes.
Gambetta nous télégraphie le 2 décembre :
Les élections de Paris font en province un effet extraordinaire.
Avec quelle joie nous apprenons le succès de Ghallemel dans son combat contre la loi de l'enseignement supérieur 1 C'est une belle joute oratoire. L'évêque d'Orléans est un adversaire de choix. M^"^ Dupanloup avec son éloquence abondante et élevée, Ghallemel avec sa dialectique serrée et sa phrase précise dont chaque membre étaye un argument, sont les deux orateurs les mieux faits pour donner à une discussion parlementaire toute sa valeur.
ÀYAIIT l'abandon DE LA REVANCHE 20b
AUain Targé, qui ne peut pardonner Rabagas à Sardou, m'écrit :
Sa Haine, que je lui rends, est du pur Ambigu sans valeur. Cordelia, l'héroïne, aime qui la viole, la déshonore, et se tue... Musique par OlTenbach, il s'est fait à peino écouter. Les amis du « grand » tiennent leur meilleure vengeance de M. Sardou — un insuccès tragique.
M"« Charles Hugo, Jeanne et Georges, M"'' Ménard-Dorian, Ménard et leur fille Pauline, arrivent à Bruyères.
Victor Hugo m'envoie, par ses petits-enfants, Mes fils avec une adorable dédicace.
Le temps est splendide. Nos amis ont quitté Paris un jour froid et boueux. Bruyères apparaît dans toute sa gloire fleurie, et nous passons des journées entières dehors en promenades, en stations flâneuses sur la terrasse, dans le jardin, au bord de la mer où les enfants ramassent de jolis et minuscules coquillages.
M°* de Pierreclos, qui me souhaite toujours une bonne année prochaine dans le courant du mois de décembre, m*écrit qu'elle ne voit, ces derniers temps, que des gens heureux.
Notre ami Louis Davyl, si maltraité par le sort, a un incontestable succès avec sa Maîtresse légitime. Il était temps! Nous le savions à bout de courage, rien ne lui ayant réussi jusque-là.
Encore un ami, Louis Ratisbonne, de plus en plus enchanté de sa situation de bibliothécaire au Sénat; mais qui est moins ravi? C'est Le-
conte de Lisle, ayant comme supérieur Fauteur de la Comédie enfantine, lui Fauteur de tant de chefs-d'œuvre. Je vois d'ici le pli de ses lèvres.
Ma chère amie, m'écrit Helzel en m'en voyant pour mes étrennes Histoire cfun âne et de deux jeunes filles, il faut avoir lu ; Fromont jeune et Risler aîtté. C'est un pur chef-d'œuvre. Il n'y a pas une œuvre d'Alphonse Daudet, décidément, dont on ne puisse dire : Elle est supérieure à la dernière !
Hetzel, dans ses contes et dans ses nouvelles, vaut Diderot, Alfred de Vigny, et côtoie Mérimée. Je trouve qu'il n'a pas la réputation qu'il mérite. Il a trop d'esprit comme homme pour qu'on lui en trouve encore comme écrivain, et ) trop de volumes aux autres comme éditeur pour
être classé à sa place.
\ Notre ami d'Oustinoff, toujours si au cou-
t rant des choses de la politique extérieure, est
bien curieux à interroger sur Bismarck dont il connaît toutes les intrigues.
I II nous raconte les colères de notre ennemi,
I qui trouve que la France se refait trop vite et
I qu'il faut au plus tôt lui reprendre un gage.
I II est surtout inquiet des sympathies qui nais-
sent en Russie pour la France et qu'un incident vient de servir.
L'empereur François-Joseph, en froid avec la Russie depuis la guerre de Crimée, désirant un rapprochement entre les deux empires, va à Saint-Pétersbourg, mais il a le tort grave de se faire accompagner par le comte Ândrassy, dont
AYANT L ABANDON DE LA fiEV ANCHE 20^]
la mère est Tune des grandes daines hongroises fouettées par les Russes à Budapeist, et qui, comme tout bon Hongrois, a plus de haine pour le Russe que pour TAutrichien auquel il a pardonné.
Dans les cercles de la cour on s'est écarté du comte Andrassy, et celui-ci a persuadé à son souverain de quitter Saint-Pétersbourg, de rejeter toute idée d'alliance avec la Russie et de poser les jalons d'une entente avec Bismarck. Mais Bismarck ne fait aucun accueil à ces avances, et avec sa rudesse habituelle laisse entendre qu'il attache plus d'importance à ses bons accords avec la Russie qu'à ceux avec l'Autriche.
D'Oustinoff rêve-t-il, comme moi, une alliance de la France et de la Russie? Il gémit trop sans doute sur notre inconstance. Je lui prédis que cette alliance deviendra nécessaire : l'Autriche, un jour ou l'autre, étant condamnée de par les influences hongroises et antirusses à une alliance avec l'Allemagne, malgré SadoM^a.
J'apprends par Duclerc, qui le tient du duc Decazes avec lequel il reste lié malgré le septennat, que le tsar, blessé des manières d' Andrassy et de l'importance que François-Joseph donnait aux façons d'être de son ministre, sachant d'autre part les avances faites par le même Andrassy à Bismarck, parle de la France en d'autres termes.
ao8 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Le duc Decazes, très habile, très Français il faut le reconnaître, ne perd pas une occasion d'entretenir l'antagonisme des cercles de la cour russe contre Andrassy et saisit toutes celles qu'il peut trouver d'être agréable à la Russie.
Gambetta nous arrive avec Spuller le 20 décembre, Gambetta en pauvre santé, Spuller toujours heureux, au delà de toute expression, de suivre en « fidèle Achate » .
Le temps est superbe, et, dès le lendemain, après une promenade en barque sur la Fadetie et une flânerie d'après-midi sous les pins de Saint-Honorat, Gambetta se déclare « ravitaillé » .
Le soir, les dominos et les disputes. Spuller et moi, qui sommes les partenaires de Gambetta et d'Adam, nous sommes houspillés de la belle façon pour la moindre faute commise.
Je me venge aux jonchets sur Gambetta, quoiqu'il soit, de ses grosses mains, d'une adresse surprenante.
Le surlendemain de l'arrivée de nos amis, première représentation.
L'auteur : moi; le metteur en scène : moi; la mère noble : moi ; acteurs : mon gendre et ma fille, Jules Rosati et Marie Plauchut, sœur d'un blessé soigné chez moi durant le siège.
Le titre de la pièce : Matanzas, roi de Cuba, ou l'Escalier des amours d'une reine.
L'explication du titre est que, n'ayant pas de théâtre, c'est sur l'escalier que s'assoient les spectateurs et sur l'un des paliers que se joue la pièce.
Jules Rosati, que M"' Rosati sa mère, la célèbre danseuse, a superbement costumé, joue le rôle d'Isabelle la Catholique,
Parmi les spectateurs, j'ai d'Ennery qui me fait trembler jusqu'à ce que je l'entende rire de tout son cœur.
Succès incontesté pour les interprètes et pour l'auteur. L'amusant, c'est la gaîté de Gambetta, ses exclamations, ses encouragements aux acteurs et ses applaudissements.
Nous lui votons après la pièce, à lui et à d'Ennery, comme « public », des remerciements.
On soupe joyeux, moi surtout d'avoir pu un moment faire oublier (( le joug de la politique » à nos amis.
Gambetta nous parle de cette politique durant nos excursions, car, rentrés à Bruyères, elle est interdite.
Il trouve des difficultés parfois insurmontables et décourageantes dans les négociations qu'il conduit entre les gauches et une partie du centre droit, pour amener une transaction sûr le vote des lois constitutionnelles.
Nous parlons des succès oratoires de Challe-
aïO NOS AMITIÉS POLITIQUES
mel, et Gambetta me redit superbement Tun des mots d'un discours de notre ami qui, se défendant contre les attaques violentes de la droite, s'est écrié :
(( Ma politique ne consistait pas à rompre avec les passions, mais à les maîtriser et à les calmer! »
Un ami de M. de Chaudordy vient de Nice voir Gambetta en son nom. Gambetta fait grand cas de M. de Chaudordy, qu'il gratifie toujours de son titre de comte. Moi qui sais l'influence sur l'esprit de notre chef de M. de Chaudordy, partisan de l'alliance anglaise, je ne manque pas une occasion de l'amoindrir.
Je réplique, à ce titre répété :
«Comte, comte... si Ton veut, comte du pape « confirmé » seulement cette année.
J'aime mieux ma roture, dont ma grand'mère, de très vieille souche bourgeoise, disait : (( Une branche de ma famille s'est laissé anoblir au xvn* siècle. »
Et Gambetta rit de son bon rire amusé. U aime tout en même temps : la fierté de la race, la dignité bourgeoise, la franchise populaire.
Je lui dis bien souvent : « Éclectisme, opportunisme, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. »
Gambetta va voir sa famille à Nice; mais, comme il a un besoin extrême de repos, il reviendra le jour même.
Nous passons cette journée seuls avec Spuller. Il est difficile d'imaginer à quel point est noble
la nature de SpuUer. On peut trouver dans son cœur des blessures nombreuses, car il est délicat et susceptible, mais jamais de rancune, car c'est toujours lui qu'il accuse de ses souffrances. Il n'ambitionne rien au monde que de servir les idées, d'aider au labeur de ses amis, d'endosser une part de leur responsabilité. Il n'a besoin d'aucun luxe, même d'aucune aisance. C'est le démocrate pur.
Il a une telle crainte d'être mêlé à une « affaire », que souvent, sans prétexte, apeuré de ce qu'il voit et entend, il demande toujours moitié riant, moitié inquiet, lorsque surgit un événement :
(( Est-ce qu'il y a une affaire là-dedans? »
C'est surtout Adam qu'il interroge et en qui il a une absolue confiance. L'bonneur, Tbonnêteté, ont une telle importance dans sa vie qu'il (( tressaute à l'idée qu'ils pourraient être entamés par imprévoyance et inadvertance » .
C'est l'un de ses mots.
(( Obi les affaires, dit-il, ça se glisse partout comme les serpents,^ et j'ai peur de ce qui rampe. »
Ecrivain, il a les mêmes scrupules d'honnêteté. Il passe des heures, des jours, des nuits, à s'entourer de documents pour le moindre article. C'est la conscience faite homme, mais il n'a pas, il le répète lui-même, l'énergie première ni le sens de tactique ; son âme est celle d'un discipUné, non d'un chef.
Gambetta revient de Nice, fatigué d'une seule journée. Il n'y retournera pas. Les siens viendront quand nous ne serons pas en excursion : son père, sa mère, sa sœur et le petit Léon, son neveu.
Nous défendons Gambetta avec une énergie faroucbe contre le flot de ses partisans, de ses admirateurs, de ses curieux, mais ils auront leur jour et il leur parlera de l'un des balcons de Bruyères.
Ce jour est venu. La maison est tout entière tapissée, de bas en haut, de bougainvillées en fleurs roses et rouges ; des balcons pendent les guirlandes bleues de fleurs de la passion.
Le soleil luit sur les aiguilles des pins, les bruyères arborescentes paraissent d'un blanc bleuté sous le ciel d'azur; la mer presque immobile, azurée elle aussi, se gonfle au loin pour se fondre dans l'infini.
Un murmure très doux de la vague prélude aux sonorités de la voix de Gambetta.
Il parle du relèvement de la France abaissée, de la revanche, des Alsaciens-Lorrains qui, l'oreille aux écoutes, entendent les paroles fortifiantes et espèrent en nos espoirs. 1875 va naître, ayons foi dans ce qu'il apportera de réalisation à nos vœux.
AVANT L* ABANDON DE LA REVAKGHE Ql3
Déjà l'Assemblée nationale a voté le principe de la liberté d'enseignement. 1875 verra le vote des lois constitutionnelles et la dissolution.
L'enthousiasme que ces paroles provoquent ne peut se décrire. On crie : « Vive Gambettal Vive la République! » On a le sourire aux lèvres, des larmes dans les yeux.
Le soir du 3i décembre, une discussion passionnée s'engage entre Gambetta et Spuller, à laquelle Adam et moi nous prenons part. Pour Spuller l'esprit germain a sa valeur.
Pour Gambetta, l'idée latine est la seule généreuse, gonflée de vitalités progressistes. Les conquêtes latines ont partout apporté la vie, le sens de l'autorité par le droit, l'ordre dans l'esprit; l'idée germaine c'est la perpétuelle thèse, l'ergotage, la suprématie de la raison, le doute par la pesanteur de l'argument.
(( L'Allemagne se personnifie aujourd'hui en Bismarck, dit Gambetta ; l'esprit latin-français en moi. Que préfères-tu?
— Toi, )) répond Spuller agacé.
La discussion se termine par une analyse de nos caractères qui nous catégorise chacun :
Spuller est un Franc, Gambetta un Latin, Adam un Gaulois, moi une Grecque, mais gallogrecque.
Il faut quitter Bruyères ; la politique rappelle Gambetta, Spuller, Adam. Les monarchistes n'ont-ils pas inventé d'organiser le Sénat avant le vote des lois constitutionnelles? Le 6 janvier,
ai4 NOS AMITIÉS POLITIQUES
dans son message, le maréchal reprenant à son compte le programme monarchiste a déclaré qu'en 1880 les assemblées auront e la liberté pleine et entière de déterminer la forme du gouvernement de la France » .
Cinq ans dans le provisoire encore I C'est affolant.
Gambetta m'écrit le 7 :
Ma chère amie.
Hé Jîien ! nous voilà en pleine crise, le ministère parti, le maréchal blessé plus sérieusement qu'à Sedan au visage, les partis affolés, l'Assemblée effarée, les candidats ministres en rut, et moi calme et tranquille aux premières loges. J'écarquille mes yeux, j'ouvre toutes grandes mes oreilles, j'entends, je vois bien des choses, je ne m'arrête à rien. Il faut regarder au loin, car les misères du jour sont indignes de nous occuper. De quelque façon que se termine la crise, tenez pour certain qu'un grand, qu'un immense pas a été fait hier pour la dissolution. L'année ne s'écoulera pas sans que le pays soit consulté et ne reprenne sa souveraineté indignement usurpée par ces faquins ivres de leur importance improvisée. Nous ferons les élections générales sous la main de la dictature impuissante à faire sérieusement peur, et dès lors le résultat apparaît. La prochaine assemblée sera vraiment républicaine, et, si elle est à la hauteur des circonstances, nous serons libres et à la veille de redevenir forts. Vous jugez donc par ces quelques lignes qu'en dehors des compromis et des replâtrages qui se préparent, je trouve le train des affaires en bonne voie et bien aiguillé. Je n'ai pas à m'applaudir outre mesure de la fermeté d'esprit de nos amis ; ils sont déplorablement enclins à toujours voir l'horizon en noir et ne savent jamais que passer de la plus naïve confiance en eux-mêmes aux plus sombres appréhensions.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE ai5
Je suis déjà depuis longtemps familiarisé avec cette fatale disposition de leurs esprits, et je Tai toujours supportée avec philosophie, mais je ne veux pas vous quitter sans vous apprendre que les quelques jours passés auprès de vous, à Bruyères, ont singulièrement fortifié en moi cette égalité d'âme et cette sérénité d'esprit qui font que je ne me suis jamais senti plus propre à faire tête aux intrigues comme aux défaillances.
Je vais dîner ce soir avec Adam ; je vous prie d'embrasser tous vos enfants pour moi et de recevoir les sentiments d'inaltérable affection de votre tout dévoué.
Léon Gambetta.
On a inauguré TOpëra le 5 janvier. J'avais vu terminer avant mon départ les vingt-cinq compositions de Baudry. Les portraits des grands compositeurs m'avaient surtout intéressée : celui de Mozart, ma passion posthume; celui de Meyerbeer, mon souvenir. Je le revoyais chez Alexandre Weill, je me rappelais ses petits bouquets de violettes. Homère, Orphée, mes aïeux grecs, m'apparaissaient comme je les évoquais moi-même, et je le disais à Paul Baudry auquel je désirais que mon enthousiasme donnât un avant-goût d'un grand succès certain.
Garnier était là, répétant mes louanges et ajoutant :
(( Je suis sûr que vous êtes comme les autres, que vous hurlez contre le « style criard » de ma construction. Je m'en bats l'œil. Le temps et sa patine me vengeront. »
Je lis tous les journaux pour bien connaître
ai6 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Topinion qui se dégage sur l'œuvre de Garnier, sur celle de Baudry. On « hurle sur le style criard de la construction». L'escalier cependant trouve grâce, mais c'est en somme un monument de l'Empire, et alors on plaint le pauvre contribuable qui a donné son argent, etc., etc. L'œuvre de Baudry est contestée, Carpeaux est attaqué par quelques-uns avec violence.
(( Le temps, le temps patinera tout celai »
De SpuUer, une longue lettre qui le fait connaître dans la sollicitude tendre de son amitié :
Paris, i5 janvier 1875.
Je sais que vous êtes seule dans Bruyères, ce lieu charmant et gai, devenu tout à coup désert, triste, et dont îl paraît qu'il vous faut éloigner tout le monde*. Vous voilà dans une grande épreuve ; vous qui savez si bien supporter, avec tant de réserve même exagérée, la douleur quand elle vous saisit, comment supporterezvous la douleur, le mal, qui accablent un des êtres que vous aimez? Gomme vous devez être inquiète et comme je voudrais être auprès de vous. Je vous aiderais d*abord dans vos soins, et puis j'en serais témoin. Je crois vous voir, vous entendre. Vous ne devez plus penser à vous et donner tout votre temps, toutes vos anxiétés à cette pauvre jeune malade. Je voudrais être là quand vous la soutenez, quand vous la consolez. Il me semble que vous, qui à de certains moments rejetez bien loin tous les soins qui vous sont dus, devez être un excellent médecin tout attentif, tout empressé, avec autant de cou-
• Il s'agissait d'une fièvre typhoïde d'une jeune femme de chambre, fille de mon concierge de Paris, que j'avais connue enfant et que je disputais à la mort.
rage que de patience, le sourire dans les yeux et les bonnes et douces paroles sur les lèvres, vous aimez vraiment en esprit tous ceux qui vous entourent. Il y a tout pour eux à attendre de votre présence. Le contact des personnes exquises est un puissant remède ; un généreux cordial est au fond de Tair qu'elles respirent et qu'elles apportent, et c'est d'air bon et pur que la souffrance a le plus besoin. Et puis soigner un être faible et tout désemparé dans la vie, c'est une si belle et noble tâche. Le grand artiste de la Renaissance, Michel-Ange, eut un jour à l'accomplir. Son vieux et fidèle serviteur Urbain qui ne l'avait pas quitté depuis plus de trente ans tomba malade. Michel-Ange voulut le guérir. Je ne sais plus s'il y réussit, mais ce que n'ai pas oublié, ce sont les belles et hautes paroles que le grand homme a déposées dans une lettre admirable qu'il écrivit à ce sujet :
(( La douleur est une source d'émotions qui ne sont pas toutes dangereuses ; souvent il arrive qu'on se sent plus fort, moins débile, moins attaqué soi-même, à comparer ses propres maux avec ceux que Ton voudrait à tout prix enlever aux autres. »
Je suis convaincu de votre énergie et de votre courage. Je souhaite même que vous ne vous laissiez pas trop entraîner au delà de ce que vos forces vous permettent. Veillez, mais de loin. On doit bien savoir autour de vous que vous compatissez et que jour et nuit vous pensez à tout ce qu'il faut pour amener une guérison désirée. Ne compromettez en rien une action si bienfaisante, plus nécessaire même que celle d'un homme de l'art.
Cette maladie inopinée vous prive de vos enfants qu'il a fallu éloigner : M"* Alice et sa jeune Pauline. Je sais que vos douleurs de tète continuent. Portez votre attention de ce côté, sans toutefois vous abandonner. Mais quelles recommandations est-ce que je risque là? Est-ce que vous n'avez pas en ma présence donné mille
exemples de votre force morale employée quelquefois trop durement à vous contenir?
Ainsi vous considérez votre saison de Bruyères à peu près comme finie. Ne regrettez pas cependant de n'être pas à Paris. Il fait un temps des plus mauvais, gris, humide» sans ciel bleu, et, quoiqu'il fasse assez doux, nulle saison ne serait pour vous plus désagréable. On nous annonce d'ailleurs une recrudescence de froid pour le 22 janvier. Ne vous hâtez pas de revenir. Et d'ailleurs le pouvez- vous? non pour vous, mais pour autrui, d'ici longtemps. Nous suppléerons, nous vos amis d'ici, du mieux que nous pourrons à cet éloignement qui chaque année vous est imposé et qui va vous écraser vraiment de tout son poids jusqu'à vers la fin de janvier. Vous aimez à ce que l'on vous écrive, nous vous écrirons. Je suis déjà en retard, mais ce n'est pas faute d'avoir souvent pensé à vous dire de quel bien m'a été mon dernier séjour auprès de vous. Quand je vous dis que vous excellez à toucher d'une main légère et compatissante aux pires souffrances, celles de l'âme, c'est par expérience que je parle. Vous ferez aussi bien, car mieux est impossible, pour d'autres douleurs plus immédiates et, je l'avoue, d'une tout autre conséquence.
Vous devez être au courant de la situation politique. Je ne sais ce qu'on vous en écrit. Quant à moi, je la trouve contradictoire, gênante et obscure. Je sais qu'il y a du bon et du mauvais, du pour et du contre, et c'est ce qui me fait dire qu'elle est contradictoire.
Le bon, c'est que finalement nous aboutirons à la dissolution si rien ne survient, mais le mauvais, c*est qu'avai^t d'aboutir à la dissolution il peut survenir un incident d'une gravité telle que tout peut culbuter. Vous apercevez bien, comme tout le pays, que M. de Mac-Mahon est forcé, acculé. Il est échec et mat. Impossible à lui de faire un pas, un mouvement, sans tomber dans le précipice ouvert de tous côtés autour de lui. Voilà donc un homme qui peut perdre la tête faci-
AYANT L ABANDON DE LA REVANCHE aiQ
lement, et c'est toujours une affaire inquiétante et grave que de se trouver en face d'un homme qui se trouve pris entre son devoir et son intérêt. Son devoir consisterait pour lui à se retirer, ayant/échoué avec ses amis dans la tâche qu'ils avaient entreprise de ramener la France à la monarchie. Son intérêt lui conseille au contraire de rester là où il est, et ce serait à merveille, si, pour y rester, il consentait à mettre sa main dans celle des hommes qui sont assurés d'avoir la majorité dans le pays. Mais ce n'est pas là ce que l'on dit. Il résulte de toutes les conversations qu'on publie, que M. de Mac- Mahon témoigne plus d'éloignement que jamais pour les républicains. S'il tient à rester pour défendre les intérêts conservateurs, tels que les entendent les monarchistes* et s'il ne veut pas entendre parler d'un gouvernement de concert avec les républicains, il y aura tôt ou tard conflit. C'est ce jour là qu'il sera pris entre son devoir et son intérêt. Et qui pourra répondre qu'il ne succombera pas à la détestable intention de sauver, lui aussi, la société à son tourP
Pour ce qui est de la dissolution il est de plus en plus évident que c'est la seule issue finale de cette crise chronique. La France le sent bien. Aussi ne pense-t-elle pas à autre chose, mais ce qui est gênant, c'est que les manœuvres parlementaires exigent, à ce qu'il paraît, que les républicains semblent n'être pas trop pressés de l'obtenir. Aussi les voit-on, avec un vif déplaisir qui se traduit par des paroles ironiques, s'abstenir de la réclamer.
Il y a là un vrai danger auquel on ne songe pas assez. 11 ne faudrait pas que le pays crût, même à tort, que les républicains de l'Assemblée ne tiennent pas plus que les monarchistes à quitter la place et à rendre la parole à la France. On serait fort embarrassé pour expliquer plus longuement ces choses à la face du pays. Voilà la gêne. Elle m'étreint parfois au point de me pousser ati doute sur le succès final. Enfin tout est
obscur. Nous ne savons pas où nous allons. Nous donnerions un beau jour dans le panneau de la République aumalienne par Teflet de la conjonction des centres qu'il ne faudrait pas trop crier au miracle. Songez bien que tout ce qui se fait, tout ce que Ton médite de faire a pour but d'opposer une barrière à ce que Ton appelle le radicalisme légal, et vous savez bien que même et surtout parmi les républicains, les radicaux sont représentés volontiers comme des trouble-fète dangereux qu'il importe de contenir. Vous devez me trouver bien pessimiste. Hélas ! non, je ne le suis pas. Vous avez entendu dire que j'ai l'imagination craintive et poltronne, c'est un jugement dont j'appelle. Est-ce que vous ne devinez pas en moi, avec ce délicat instinct des femmes qui saisit jusqu'aux nuances, un désir sans cesse en éveil de rencontrer la note vraie et juste, sans emphase et sans faiblesse, sans exaltation comme sans désespoir P Vous direz que je me flatte. Mon excuse : je me livre et me découvre. J'ai si grand'peur de ne pas saisir, de ne pas tenir la vérité pour la faire tourner au profit de quoi et de qui vous savez, que parfois j'hésite, je me trouble et je m'égare aux yeux de ceux qui devraient toujours respecter en moi mes scrupules, mes doutes et jusqu'à ma pusillanimité. Je me dis souvent que lorsque je me trompe c'est non pour moi seul mais pour d'autres, et c'est ce qui me fait tâtonner, aller et venir, tourner autour des idées, des hommes, des faits et des situations. Je m'imagine que vous ne trouverez pas cette destinée bien attrayante ; mais que voulez- vous, c'est la mienne : A chacun son lot.
Je vous dirai cependant que nous autres, patriotes avant tout, nous avons sujet de nous grandement réjouir même au milieu des incertitudes de l'heure présente. L'esprit d'innovation et de réforme l'a emporté hier sur l'esprit de routine et de vétusté dans les affaires militaires. C'est un fait considérable. Je désire qu'il réjouisse votre cœur autant qu'il a réjoui le mien. Notre
ami disait que c'était le vrai commencement de la revanche. C'est une parole qui est faite pour nous rendre un peu de courage. Il faut souhaiter que cette réforme militaire sorte enfin de Tornière où Ton s'obstine à la maintenir. La jeune armée l'emporte sur l'ancienne. Tout ce qu'il y a d'actif, de résolu et de propre au travail dans les rangs de nos officiers applaudit à ces décisions. Les vieux états-majors de l'Empire sont confondus. Il faut, dit-on, un commencement à toutes choses. Je ne sais d'ailleurs comment on pourrait s'en passer. Si c'est le commencement, tant mieux, mais les bureaux sont là ! Voyez- vous, il n'y aura de vraie réorganisation de l'armée qu'avec un nouveau- gouvernement qui ne peut-être que celui de la République des républicains. Nulle réforme ne montre mieux l'étendue et la portée d'un changement politique et social vraiment considérable qu'une réforme qui touche aux institutions militaires d'un grand peuple, mais il faut que le changement politique et social précède; sans cela, rien. Mais voilà bien de la politique. Je ne sais pourquoi je ne puis me résoudre, quand je vous parle ou quand je vous écris, à entrer avec vous en conversation sur les sujets qui me sont les plus habituellement étrangers ; avec vous il semble que je ne puisse faire autrement que de parler toujours sévèrement, toujours à fond, non sans quelque raideur. D'où vient cela? Il y a de ma part, croyez-le, une certaine timidité, quelque libre d'esprit qu'il me plaise de me supposer, je sens bien que je ne me possède pas à ce point d'éviter toute gaucherie. Excusez-moi avec votre bienveillance accoutumée. Le cœur est droit, bien droit, et l'esprit ne demanderait pas mieux que de se détendre. Cela viendra, peut-être, non pas avec le temps qui ne peut plus m'apporter de grâces, mais cela viendra si je parviens à tne retrouver moimême dans une situation où je n'aurai plus mes soucis, mes inquiétudes à tous propos et même hors de propos. Je le confesse, moi aussi je traverse une période de crise
chronique. J'espère qu'elle se dénouera avec la grande.
Je ne vous donnerai pas de nouvelles du monde. Je n'ai vu personne depuis mpn retour. Mardi il y avait sauterie au piano (suis-je assez bon reporter?) chez M"" Joseph Magnin. On m'a dit merveille de la fraîche et piquante beauté de M"" Scheurer-Kestner proclamée reine de la soirée. Pour toute distraction, je suis allé dimanche entendre un peu de musique aux concerts populaires. On y rêve de la façon la plus adorable. Au dernier morceau, j'ai dû me lever pour livrer passage à M*"" Charles Hugo qui sortait avant la fin. Elle était suivie de M"' Ménard-Dorian que je n'avais pas aperçue durant tout le concert quoique je fusse à quatre places au plus de son fauteuil. Vous voyez que j'avais rêvé tout mon content pendant le quintette en la du divin Mozart.
A bientôt, chère madame, je vous envoie les affectueux respects d'un ami tout dévoué.
E. Spuller.
Spuller est tout entier dans cette lettre, et il n'est nul besoin de le chercher ailleurs. Le voilà dans les moindres replis de son âme un peu inquiète, surtout appliquée, parfois naïvement, à faire bien, le mieux possible; sensible, bon, mais embarrassé par Tatavisme germain au milieu d'amis gallo-latins à qui leur race a donné des souplesses.
Son ambition est de nous ressembler ; il vaut par le cœur et par Tesprit autant que nous, mais sa lenteur Tempêche de prendre les mêmes chemins. Il se sent gauche, lourd, sans grâce, sans aisance, sans promptitude.
Gambetta, latin jusqu'aux moelles, lui échappe sans cesse. Il n'arrive jamais à temps
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3a3
pour le saisir, son dévouement est en retard, ses avis trop longuement réfléchis. Un esprit prompt est souvent mieux en cour que lui auprès de l'ami qu'il adore, qu'il voudrait servir, garer, appuyer, seconder à chaque heure.
Et SpuUer souflre tout ce qu'on peut souffrir, n'arrive à rien de ce qu'il faudrait faire, se désole de n'entrer jamais à temps en actiop visible et de se perdre inutilement en des projets irréalisables dont je suis la confidente.
C'est en moi qu'il trouve le plus de compréhension de sa nature, car j'ai mes réserves sur la doctrine parfois trop absolue de l'opportunisme, plus préoccupé du fait qui surgit que des prévisions à échéances lointaines. Le saintsimonisme, qui enseignait de dégager chaque jour l'élément progressif, domine parfois exagérément l'esprit de nos amis. Je l'ai dit un jour à Gambetta. Merveilleuse tactique d'opposition, mais il faudra en changer dans la victoire, et je répète à SpuUer que, n'ayant pas sa place à l'avant-garde, à l'attaque, dans la cavalerie légère, il l'aura le jour oii la masse de l'armée républicaine sera maîtresse des positions, où il faudra du poids dans les résolutions.
Gambetta, non sans peine, réussit enfin à mettre d'accord les gauches sur la nécessité d'en finir avec le vote des lois constitutionnelles.
Le centre gauche est plein d'ardeur. Tous ses membres sont convaincus que les possibilités de fonder la République se précisent.
aa4 ^OS AMITIÉS POLITIQUES
Le centre gauche, trouvant confus le projet du rapporteur de la commission des Trente, M. de Venta von, propose un amendement ainsi conçu :
« Le gouvernement de la République française se compose de deux assemblées et d'un président, chef du pouvoir exécutif. »
Malgfé le talent que M. Laboulaye dépense dans la défense de cet amendement, il est repoussé. Un membre influent de l'assemblée, M. Wallon, propose une modification à l'amendement du centre gauche.
Chose curieuse et un peu stupéfiante, M. Buflet laisse se rouvrir la discussion, de laquelle ressort un texte modifié une fois de plus et voté à une seule voix de majorité.
La République entre par une porte entrebâillée ; mais si la forme de la victoire est plus que médiocre, la victoire elle-même n'en devient pas moins réelle.
Louis Blanc avait refusé de voter la constitution, et Rochefort écrivait à Adam :
3o janvier.
Mon cher Adam,
Je vous écris deux mots sous le coup d'une indignation qui touche au désespoir. La conduite de Louis Blanc est jsans nom. Quand on est aussi rigide dans son armure, on se fait tuer sur les barricades et on ne reste pas à Versailles pour défendre la République modérée qu'il vient de perdre en même temps que l'autre du reste. Son discours et son vote sont ardemment dirigés
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 335
contre Gambeita. C'est une honte! Oh 1 les hommes petits!
S'il croit avoir gagné du terrain dans la République avancée par cette attitude, il se trompe singulièrement. Pas plus que lui nous ne voulons de président, mais ce détail eût été réglé plus tard. Je ne connais la séance que par les dépèches, sans aucun détail, mais j'en ai assez pour avoir l'estomac serré et la bouche sèche. Je vous embrasse cordialement,
Henri Rochefort.
Par une traîtrise de M. de Broglie une disposition additionnelle fut votée à la loi sur l'organisation des pouvoirs publics.
Cette organisation ne pouvait avoir lieu qu*après le vote du projet sur le Sénat, et la droite espérait que l'extrême gauche ne le voterait pas puisqu'il créait des sénateurs inamovibles au lieu de soumettre les élections à un vote semblable à celui des députés.
La République faillit être compromise parla, et Gambetta prononça le 1 2 février l'un de ses plus éloquents discours. Il adjura la droite de voter cette loi du Sénat faite pour elle. Il montra à quel point les gauches s'étaient sacrifiées, quels prodiges de modération elles avaient faits.
Gambetta terminait ainsi :
(( Jusqu'à présent nous vous avons donné des gages, je l'ai dit et je le maintiens. Plus tard on nous jugera et on nous jugera moins sévèrement, malgré les fautes que nous avons pu commettre, que vous ne serez jugés vousmêmes. Plus tard on dira que vous avez man*
aa6 NOS AMiriés politiques
que la seule occasion, peut-êtce, de faire une République ferme, légale et modérée. »
Ma jeune malade est en convalescence. Je rentre à Paris. Tout le monde me raconte que Gambetta a mis une telle passion, une telle émotion dans ses discours, dans ses efforts de persuasion, qu'il a ému jusqu'à certains ministres du septennat. On espère donc un vote favorable à la constitution des pouvoirs publics.
Le 24 février la loi sur le Sénat est adoptée. On imagine notre joie, ce que deviennent les réunions chez nous, comme allègrement les plus épaissis par les années montent nos étages. Sans doute elle est bien malingre encore, notre République, mais la robustesse lui viendra, et nous voilà certains qu'avant peu de jours la loi sur l'ensemble des pouvoirs publics sera votée.
Les gratitudes des vieux républicains vont toutes à Gambetta, qui a conduit les négociations avec une diplomatie « opportune » merveilleuse, à l'affût de toutes les maladresses de l'ennemi, de toutes les mésintelligences de l'adversaire. Adam et Duclerc ont été ses principaux lieutenants, allant de M. Thiers à lui. Le duc d'Audiffret-Pasquier, M. Bocher, le groupe Lavergne, se sont montrés d'une solidité à toute épreuve.
Adam me dit que Tun de ces derniers jours, à une réunion de TUnion républicaine, et aux délégués des autres groupes, Gambetta a arraché des larmes.
On a repris la Jeanne d'Arc de Gounod et de Jules Barbier. On y court, on applaudit avec enthousiasme. On s'exalte sur les beaux sentiments, sur les grandes figures. L'amour de l'héroïsme ne s'éteint pas, quoi qu'en disent nos ennemis, au contact des idées républicaines.
Je vais presque chaque jour à Versailles, mon impatience du résultat des séances ne pouvant attendre les nouvelles incomplètes des journaux e^ le retour d'Adam.
L'un de ces soirs nous revenons avec notre ami Boysset qui vient à Paris pour banqueter radicalement, avec Pierre Lafitte, le continuateur orthodoxe d'Auguste Comte, et Gambetta.
Boysset proteste contre le mode différent d'élection pour le Sénat , il ne voudrait qu'un collège électoral pour les deux Chambres ou, plutôt, qu'une seule Chambre. Il cite l'admirable discours de Gambetta, en 1870, s'élevant contre le régime des deux Chambres, disant qu'il est inconciliable ^vec le principe de la souveraineté nationale.
Aujourd'hui c'est Gambetta lui-même qui devient le fondateur du Sénat. Boysset n'est pas opportuniste, ohl non, et il ne le sera jamais I
aa8 NOS amitiés politiques
« Alors» Boysset, réplique Gambetta, vous ne pouvez admettre qu'une opinion ancienne soit modifiée par un fait nouveau ?
— Il y a des principes d'ensemble qui, une fois reconnus justes après des expériences répétées, s'imposent ; et c'est recommencer inutilement les expériences que de ne pas les respecter.
— Dans les siècles des siècles, ainsi soit-ill ajoute Gambetta. C'est le dogme infaillible, intangible.
— Oui, le dogme du suffrage universel est intangible, » répète Boysset.
Lafitte, à son tour, prend part à la conversation.
(( La formule du suffrage universel plaît aux esprits naïfs...
— Merci, dit Boysset.
— Mais, continue Lafitte, elle est incomplète et paradoxale. La Chambre et le Sénat représentent deux aspects différents de la vie sociale : le point de vue individuel et le point de vue collectif. Le système des deux Chambres, l'une avec le suffrage universel et l'autre avec des collèges spéciaux, l'une étant la représentation du nombre, l'autre celle des forces sociales, est un système d'équilibre nécessaire. »
Gambetta est enchanté de la formule de Lafitte, Boysset s'entête et continue la discussion.
(( Croyez-moi, mon cher Boysset, dit Adam,
AVANT L ABANDON DE LA REVANCHE Sag
nous étions, en i848, les plus braves gens du monde» mais de fichues bêtes.
— Parlez pour vous, Adam.
— Je parle pour nous deux.
— Une offense, un duel à mort, quoi, dit Boysset en riant, car je vous réponds par une injure : Gambetta fait de vous un traître à nos vieilles idées. »
Gambetta vient dîner avec nous. Nous avons à nous entretenir d'un projet qui lui est cher, d'une affaire de famille qu'il m'a priée de conduire quand j'étais à Bruyères.
La sœur de Gambetta, M""' Benedetta, est veuve. Son mari a été l'un des premiers tués au siège de Paris, laissant un fils né trois ou quatre mois après sa mort. Ce fils, le petit Léon, est très aimé de Gambetta; il voudrait le prendre, l'élever, en faire son héritier politique, mais il sent la cruauté de l'enlever à sa sœur et la voudrait remariée, ayant d'autres enfants.
Il a songé à l'un de ses camarades de Gahors, Léris, qui a autrefois été très épris de Benedetta.
Léris habite Nice comme la famille de Gambetta, et il occupe un poste dans l'administration des Domaines.
Gambetta m'avait chargée d'une mission assez délicate auprès de ce célibataire qui se disait endurci : celle de pénétrer ses intentions à propos de la reprise possible des vieux projets
a3o NOS AMITIÉS POLITIQUES
de mariage avec sa sœur. Je devais, bien entendu, parler à Léris en mon nom seul, autorisée seulement à dire que Gambetta répétait volontiers qu'il l'eût aimé pour beau-frère, car il le tenait pour le plus parfait galant homme de la terre.
J'abordai donc le sujet un jour que Léris, appelé pour affaires à Cannes, était venu me demander à déjeuner à Bruyères.
Il me parut, tout d'abord, un peu troublé à l'idée que je croyais le mariage encore possible, et je le vis touché aux larmes lorsque je lui répétai le mot de Gambetta sur lui. Je ne doutai pas un instant que son affection pour Benedetta fût restée très tendre, mais il se raidit et me pria de ne pas insister.
(( Un tel mariage est impossible, impossible, répéta-t-il résolument.
— Pourquoi ?
— Vous tenez à le savoir de moi, vous ne le devinez pas ?
— Ohl pas du tout.
— J'aime énormément Benedetta, il me serait très facile d'adopter son fils qui est très attachant, je chéris presque comme des parents le père et la mère de Benedetta et de Léon.
Quant à Léon je suis l'un de ses plus passionnés admirateurs.
— Alors ?
— Mais ma situation qui réalise toutes mes ambitions, pour laquelle je n'aurai jamais une
AYANT l'abandon DB LA REVANCHE a3l
faveur à demander à rinfluence de Gambetta, car la seule chose que je puisse désirer c'est qu'on m'oublie à Nice, cette situation serait plus qu'insu£Bsante pour l'entretien d'une famille. Or, Gambetta ne peut doter sa sœur puisqu'il ne possède rien, et ses parents ont à peine ce dont ils ont besoin. Et quant à obtenir pour moi une place qui devrait être une faveur exceptionnelle due à ma parenté avec le chef de l'opposition, j'imagine que celui-ci ne la demanderait pas à ceux qui nous gouvernent. »
J'avais écrit à Gambetta le résultat de ma conversation avec Léris ; il me la faisait répéter avec plus de détails, m'interrogeait sur mes impressions et les possibilités d'une nouvelle reprise de pourparlers.
Mes impressions se résumaient en une seule :
mon estime plus grande encore pour le caractère de Léris, qui n'admettait pas l'idée d'un trafic d'influence dont il eût pu cependant être le bénéficiaire. Quant aux possibilités d'une reprise des pourparlers, mon avis était qu'avec un caractère comme celui de Léris, si aisément cabré, si fier, il fallait ne rien brusquer, laisser le temps faire son œuvre de réflexion.
« A l'automne, dis-je à Gambetta, je puis reprendre les choses en l'état où je les ai laissées, au cas où vous auriez une solution dans l'esprit. y>
a 3a NOS amitiés politiques
Enfin, le 25 février, brusquement, comme si elle discutait une question de mince importance, précipitamment, l'Assemblée vote, par 4â5 voix contre a54> la loi sur l'ensemble des pouvoirs publics.
Cette Assemblée, à laquelle on avait tant nié le pouvoir constituant, s'en est emparé sans le prendre au sérieux et l'exerce un beau jour à la diable par lassitude. Ahl que les grands mots ont peu de valeur et les grandes indignations peu de durée I
Certains de nos amis disent que Gambetta n'a pris la défense du Sénat que parce qu'il a vu dans sa recréation un affaiblissement du pojivoir exécutif et surtout la possibilité d'annibi- 1er ce même Sénat à l'aide de la manipulation plus aisée du suffrage restreint.
Le fait est que Gambetta est passé maître dans l'art du groupement des influences républicaines dans les provinces, dans les communes. Comme il me l'a écrit lui-même, il connaît en détail les forces dont il dispose. C'est un chef qui sait le nombre et la valeur de ses soldats.
M. Rouher est dans une irritation violente; il déclare qu'il combattra la constitution à ou-
AVAKT l'abandon DB LA REVANCUB 2 33
trance et luttera de toutes ses forces dans les élections qui vont certainement suivre.
M. de Broglie, lui aussi, a voté la constitution. Grévy s'est abstenu, ne reconnaissant pas à l'assemblée le pouvoir constituant. L'intègre Grévy est intégral.
Nous faisons une scie à Victor Lefranc après chacun de ses votes, et l'on continue pour celui de la constitution. Dès qu'on l'aperçoit, on se dit haut les uns aux autres :
« Lefranc a bien voté, quoique centre gauche. »
Et lui de répondre gravement avec un accent inimitable :
(( Les centres sont à l'abri des tiraillements de droite et de gauche et, par là même, indépendants I »
Nous avons assisté à la première représentalion de Carmen, dans une baignoire si étroite que mon gros ami SpuUer n'a pu se mettre à côté de moi, el nous avons beaucoup ri d'être l'un derrière l'autre, Adam, SpuUer et moi.
Cette (c première » m'intéressait plus que tout autre parce que l'opéra est tiré d'une nouvelle de Mérimée et que ses deux héroïnes favorites étaient Carmen et Colomba.
a 34 NOS AMITIÉS POLITIQUES
SpuUer a trouvé le public froid et stupide, et, les jours suivants, la critique idiote.
(( Galli-Marié, répète-t-il, est admirable, et Bizet a fait un chef-d'œuvre. C'est du talent français sans alliage. »
Un soir, chez nous, Burty prend plaisir à taquiner SpuUer, qu'il rend furieux parce qu'il prétend qu'un rédacteur de la République française ne peut pas avoir une opinion raisonnée en musique.
(.( C'est un chef-d'œuvrCi » répète à satiété SpuUer.
Ahl cela nous manquait I Nous avons une crise ministérielle. Le général Ducrot dit tout haut que c'est la faute des républicains et des orléanistes, qu'il faut en finir et faire un coup d'état. Adam est de plus en plus mordu par le désir d'avoir une affaire avec Ducrot.
Un ministère Buffet est enfin constitué. Nous en sommes toujours à la politique du 2 4 mai, avec une sorte de retour lent mais sûr au programme de M. Thiers.
Les déclarations du président du Conseil, malgré ceUes plus nettes de M. Dufaure, du général de Cissey et de M. de M eaux en faveur de la République, entament nos joies, réduisent quelque peu nos espérances. Seule, la nomination des sous-secrétaires d'état, celle surtout de notre ami Bardoux et le maintien de notre ami Louis Passy nous rassérènent.
Le soir de sa nomination, Bardoux vient un
AVANT l'abandon DE LA BBYANGHE 3 35
instant chez nous recueillir les félicitations des uns, la critique des autres.
Testelin appelle Bardoux de son petit nom, qu'il trouve délicieux :
(( Agénor, lui dit-il, méfiez-vous de ce vieux renard de Dufaure, il vous mènera pendre.
— Quand on est de la basoche, on en peut remontrer, même aux plus retors. Ahl je le confesse, M. Dufaure est rusé. Il aime à être obéi. Voyez, il choisit Ribot comme secrétaire général à la Justice, parce qu'il ne lui résistera pas.
— Avec ça que vous résistez, vous Bardoux comme le miel. »
C'est Gambetta qui, le premier, a baptisé ainsi Bardoux.
Duclerc prétend que tout est sauvé puisque Decazes reste et que la politique extérieure de la France est aussi clairvoyante, aussi fière qu'elle peut Têtre.
Le duc d'Audiffret-Pasquier, qui dans toutes les négociations à propos de la constitution s'est déclaré partisan d'une solution républicaine, est nommé président de la Chambre ; Duclerc devient, à notre grande joie, vice-président. La République, lentement mais sûrement, gagne du terrain.
Nous voyageons à un retour de Versailles avec le général Le Flô* Il est revenu pour voter les lois constitutionnelles.
Nous parlons Russie. Je lui dis à quel point
a36 NOS AMITIÉS POLITIQUES
je souhaiterais une alliance russe. C'est aussi son souhait le plus ardent, mais bien chimérique, le tsar ayant pour Guillaume I" autant de respect que d'affection. Bismarck cependant commence à l'inquiéter et à l'irriter. Il le trouve dominateur avec fracas.
Le Flô a la fierté d'être persona grata près d'Alexandre II, le tsar préférant comme ambassadeurs les militaires aux diplomates.
Un diplomate est forcé de demander audience pour la plus petite communication, et il ne peut abuser des audiences. Un militaire .voit l'empereur au manège, et il peut lui parler (( comme par hasard » des petites questions.
(( Alexandre II est un charmeur, nous dit Le Flô. Peu à peu ses rancunes s'apaisent contre la France « trop polonaise mais qui s'amende, » répète souvent le tsar. Pourquoi donc êtes-vous russophile? me demande Le Flô.
— Je n'ai pas oublié qu'Alexandre I" a sauvé notre France du démembrement, et que le tsarewitch a refusé de boire à la défaite de Sedan. Quoique (( polonaise » dans ma jeunesse, je ne puis cesser de tourner mes regards vers la Russie, que je crois aussi menacée par Bismarck que nous.
— C'est ce que je ne cesse de dire aux Russes, qu'ils seront, de façon ou d'autre, les premiers visés par le potentat de Berlin, et j'en trouve plus d'un de mon avis. »
Nous sommes en vacances pour deux mois.
La Chambre se sent condamnée, et elle ne songe qu'à reculer le moment fatal du congé définitif d'un grand nombre de ses membres.
Quinet meurt le 27 mars à Versailles. C'est In chagrin pour Adam. Sa mort frappe dou- ^ureusement la démocratie, car c'est l'une de Is grandes figures et de ses âmes les plus lûtes qui disparaît, j'oeuvre de Quinet est un peu pompeuse, et Idéfaut était propre à son iemps plus encore [à lui-même, car à ses débuts tous pontient, comme seuls possesseurs depuis les clés des siècles des grandes vérités sociales politiques, des suprêmes révélations, des rands principes de justice, de liberté, d'humafnité. Ceux qui ne trouvent pas à Quinet une haute valeur comme écrivain, comme poète, et surtout comme incomparable éducateur, comme moralisateur, n'ont fait aucun effort pour le replacer dans son temps et l'ont seulement parcouru. Il est l'égal des plus grands de notre littérature. L'homme était droit, généreux, n'ayant jamais eu d'autre but que celui de contribuer à la vulgarisation des plus nobles idées.
Gambetta me montre le plan du discours qu'il
2iS NOS AMITIÉS POLITIQUES
a fait sur Quinet. Le voici; il m'a paru curieax de le copier.
(( La mort frappe à coups redoublés.
(( Invitation de la famille.
« Vu au 4 septembre.
(( Sa vie de travail et de dévouement.
u Puissance, philosophie, poète, historien, moraliste, patriote, prophète.
« Hautes spéculations de l'esprit.
(( Vues profondes sur la démocratie-peuple et bourgeoisie.
(( Enseignement.
(( Esprit sérieux et sûr.
({ Homme au-dessus des détails; malgré dissidences accord profond sur les choses à réaliser.
(( Ascendant.
(( Descendant.
(( La tradition se transmet, les méthodes se changent.
« C'est donc avec une piété filiale que nous garderons son esprit, nous évoquerons ses leçons, nous tiendrons de plus en plus à modeler nos actes sur les siens, sans répondre de toujours y atteindre.
(( Deux choses : la République et la justice.
tt Nous avons l'instrument légal de notre affranchissement.
(( Apprenons à en user. ))
Adam revient enthousiasmé du discours sur la tombe de Quinet, et, comme il essayait de m'en donner Timpression, je lui dis :
(( C'est bien simple ; à la place de Gambetta, voilà les idées que j'aurais développées. »
Et je lui citai le plan du discours que Gambetta m'avait donné et dont je ne lui avais pas parlé.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE aSg
Adam, stupéfait, conçut pour moi ce jour-là une admiration sans bornes. Il me crut sorcière et alla le soir même raconter ma « divination » à Gambetta, qui raffolait des quiproquos.
Ce ne fut que quelques jours plus tard que je désillusionnai Adam.
Le bureau de l'Assemblée avait fait à- Edgar Quinet l'outrage de ne pas envoyer une délégation à son enterrement, mais Victor Hugo, Brisson, Laboulaye, Gambetta, y parlèrent et par là firent à sa famille plus d'honneur que quelques délégués tirés au sort.
Je n'avais parlé que rarement à Edgar Quinet, mais la noblesse de ses traits, la limpidité de son regard, la dignité de ses gestes, et surtout sa préoccupation de n'être jamais solennel tout en étant très élevé dans l'expression de sa pensée, avaient une séduction irrésistible.
La conscience de Quinet était d'un scrupule qui se trahissait par des hésitations que son courage lui reprochait; ce scrupule se manifestait en efforts pour assouplir son esprit à la plus large compréhension des idées nouvelles. Il a passionnément aimé la jeunesse et s'est presque entièrement consacré à elle, désirant la servir et l'éclairer.
Le jour de l'enterrement de Quinet, nous passons la soirée chez Victor Hugo. Il parle de l'auteur d'Ahasvérus, de Merlin V Enchanteur, de la Fondation de la République des Provinces-
a^O NOS AMITIÉS POLITIQUES
Unies, etc., avec moins d'éloquence sans doute que dans son discours sur la tombe de son vieil ami, mais de façon plus touchante.
Adam a vu Le Flô qui repart subitement pour Saint-Pétersbourg. L'Allemagne est menaçante.
Nos amis du Temps, du XIX' Siècle, contestent la gravité des événements parce qu'ils ne veulent pas reconnaître au duc Decazes l'habileté avec laquelle il s'efforce de nous sauvegarder contre la violence de Bismarck, qui enrage de voir notre France se relever. Ganabetta est plus politique, ou l'est moins, au choix. La France, pour lui comme pour nous, est au-dessus des intérêts de parti.
Nous sommes renseignés au jour le jour par Duclerc.
Le vote du quatrième bataillon par régiment a outré le parti miUtaire allemand.
De Moltke et Bismarck, depuis ce vote, laissent dire devant eux qu'une nouvelle invasion de la France est nécessaire, qu'il faut reprendre Belfort et nous imposer dix milUards de contribution de guerre.
L'augmentation de l'effectif est pour toute la presse allemande la preuve que la France veut la guerre.
AVANT l'abandon DE LA. REVANGIIB 21^1
Le 9 avril, la Post, de Berlin, pose ce point d mterrogation :
(( La guerre est-elle en perspective? ï)
La Gazette nationale affirme que la France veut la guerre. Elle ajoute :
(( La constitution nationale étant votée, c'est la fin de la lutte des partis, et la France ne va plus songer qu'à la guerre. »
M. de Bismarck n'a d'autre but que d'attirer la France dans un guet-apens. La diplomatie de notre implacable ennemi harcelle les gouvernements étrangers par des rapports prouvant que la France n'a qu'une pensée, celle de troubler la paix.
On nous assure que M. de Radowitz, l'âme damnée de M. de Bismarck, rencontrant M. de Gontaut-Biron, lui a dit :
(( Pouvez- vous nous affirmer que la France n'espère pas contracter des alliances, qu'elle ne songe pas à une revanche, et que, si nous la laissons faire, nous n'avons pas tout à craindre d'elle? Si cela est vrai, notre intérêt comme le repos de l'Europe exige que nous n'attendions pas qu'elle ait réparé ses forces pour la ruiner. »
Le prince Orloff, avec lequel le duc Decazes est dans les meilleurs termes, répète qu'on s'alarme à tort, qu'il n'y a aucun danger si on reste calme.
Le i5 avril, le général Le Flô ayant eu l'occasion de parler au tsar des menaces de l'Allemagne, Alexandre II a répondu :
a44 NOS AMITIÉS POLITIQUES
quelques bains de soleil, que je feins de croire le cas urgent, et il part.
Le a3, Gambetta vient me voir dans l'aprèsmidi. Il me parait plus que préoccupé, presque inquiet de son discours du soir. Il le croit nécessaire dès maintenant ; il ne veut plus attendre, sachant que ses ennemis d*en haut et d'en bas intriguent avec acharnement contre lui.
Il projette ce discours très osé et me confie la formule, que nous avons cherchée, Adam, Lepère, Perin et moi, comme un rébus.
« Le Sénat, me dit Gambetta, va devenir « le grand conseil des communes de France. »
Je trouve la formule triomphante.
(( Si je réussis, ajoute-t-il, j'imprimerai une poussée irrésistible à la marche en avant, et cela vaut la peine de courir un risque, dans un moment où l'autorité vient pour ainsi dire se poser d'elle-même dans ma main. »
Brisson et Glavel sont dans la désolation.
Massol est mort. Pauvre Massol I Brave homme s'il en fut, mais quel sectaire I A la fin, on ne pouvait vraiment plus discuter avec lui.
Massol n'avait cessé de vendre ses fontaines en grès pour filtrer l'eau. Je ne traverserai plus le boulevard pour aller causer de philosophie sociale avec lui. Le peu de succès de la Morale indépendante, la grande rénovation devenant une petite faillite, c'était à n'y rien comprendre. Du haut de sa demeure dernière, si tant est que ceux qui la détruisent peuvent l'habiter.
AVANT l'abandon DE LA REyA^CHE ^45
Massol doit être content. La Morale indépendante est devenue fontaine à filtrer; elle filtre, filtre.
Le discours de Gambetta, à Belleville, est superbe. Il a eu le plus grand succès auprès de ses électeurs.
Il a parlé de l'admirable instrument d'ordre, de paix, de progrès démocratique qu'apportera à la France l'intervention de l'esprit communal dans le règlement des afiaires politiques.
Il a dit qu'il avait longtemps hésité à croire que l'Assemblée la plus monarchique qui fût en arriverait à donner comme point de départ à une seconde Chambre, quoi? ce qu'il y a de plus démocratique en France, ce qui constitue les entrailles mêmes de la démocratie, l'esprit communal des 36, ooo communes de France.
L'habileté est prodigieuse lorsque Gambetta peint les communes de France en tutelle, surveillées, enserrées dans des entraves qui ne leur permettent pas la moindre ingérence dans la politique. Voilà que ce sont ces mêmes communes qui vont dicter leurs volontés.
La vie politique va régner dans le moindre hameau.
(( Vous saisissez bien quels sont les avantages de ces nouvelles attributions concédées aux nouvelles communes françaises, a dit Gambetta : augmentation de pouvoirs, création de relations jusqu'ici impossibles, émancipation de la commune, émancipation du citoyen, la
a46 NOS AMITIÉS POLITIQUES
vie politique descendant jusqu'au bas de l'échelle sociale.
(( Voulez-vous me dire, ajoute en terminant Gambetta, dans quel état de la vieille Europe on a fait, à l'usage d'une démocratie, un instrument meilleur et plus avantageux? »
C'est ainsi qu'il termine vis-à-vis d'électeurs peu faits pour le comprendre, mais qui cependant l'ont applaudi.
Le lendemain de ce discours, Gambetta, SpuUer, Challemel-Lacour, sont venus dîner avec moi. SpuUer déclare le discours héroïque et victorieux, mais il a peur de la logique à l'envers des gens de Belleville pour l'avenir.
(( Eh bien, on verra, dit Gambetta; on se mesurera avec cette logique à l'envers, après lui avoir passé la main sur le dos. On caressera le monstre à rebrousse-poil. »
Challemel ne dit qu'un mot du discours :
(c II est magistral I ))
Gambetta est fatigué ; il a besoin de repos. Il craint le froid en Suisse et va partir pour Pau. Nous envions tous quatre Adam d'être au soleil, à Bruyères.
SpuUer nous raconte l'incident de la première et unique représentation de CromwelL hier, au Châtelet.
Cromwell, au quatrième acte, a la preuve d'une conspiration monarchique. Taillade, alors, s'écrie :
« Les misérables monarchistes 1 »
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE tkl^'J
Tempête de sifflets et d'applaudissements.
La pièce est interdite par le général Ladmirault, gouverneur de Paris.
(( Lequel s'est si jésuitiquement arrangé pour laisser jouer Rabagas, d disons-nous.
Je lis à mes amis un passage d*une lettre d'Adam où il me parle de la popularité croissante de Gambetta dans le Midi.
Nous causons, et l'intimité avec mes trois amis apporte toujours à mon esprit des surélévations de jugement sur la politique. Ce sont d'admirables tacticiens.
Adam m'écrit :
Je viens de lire le discours de Gambetta. Il est très osé comme tu me l'avais dit. L'exorde est d'une éloquence superbe et la péroraison d'une hauteur de sentiment que j'admire beaucoup, mais cela fera-t-il passer le reste. Je le souhaite ardemment. Je comprends sa pensée. Elle est d'un grand homme d'état. Il faut faire contre fortune bon cœur. La loi du Sénat existe. Pour s'en servir comme il le dit, pour en tirer tout le parti possible, il faut l'aimer ou feindre de l'aimer. Mais les raisons qu'il en donne, si prodigieusement habiles qu'elles soient, sont plus spécieuses que probantes. Je suis inquiet. J'irai ce soir au cercle, à Cannes, pour lire les journaux et me rendre compte de l'effet produit.
Je désire qu'Adam passe au retour par l'Italie pour venir à Genève où j'irai le rejoindre et où nous verrons Rochefort.
Nous arrivons ensemble à Genève quelques jours plus tard, et je revois Rochefort pour la première fois depuis son embarquement sur la Vir-
a 48 NOS AMITIÉS POLITIQUES
ginie. Il est bien toujours le même avec son esprit de mots si imprévu, si personnel.
Le discours de Gambetta lui paraît d'un fort! mais d'un fort ! Il ne croit pas, dit-il, « que les Bellevillois avalent longtemps des pilules comme celle du grand conseil des communes de France.
Adam donne à Rochefort des nouvelles fraîches de son fils Bibi qu'il a vu à Nice à son collège, et à Bruyères. Il travaille, ce à quoi Rochefort a toutes les peines du monde à croire.
Nous sommes rappelés à Paris, au grand chagrin de Rochefort, par la naissance de l'une de mes petites-filles.
A peine arrivés à Paris nous apprenons coup sur coup, jour par jour, à quel point nous sommes menacés. Bismarck, nous ne pouvons plus en douter, veut la guerre.
Le prince Orloff, qui n'avait cessé d'être optimiste, s'inquiète à son tour. Je le sais par Saint- Hilaire qui le tient de M. Thiers.
M. de Radowitz, arrivé à Pétersbourg, s'efforce « d'ouvrir les yeux à la Russie sur les projets de la France. Elle veut la guerre, répètet-il, et l'Allemagne par elle est en danger. y>
Leduc Decazes, averti, refuse de recevoir une déclaration officielle du prince de Hohenlohe. De la façon la plus courtoise il parvient à retarder cette déclaration.
Il provoque, en revanche, un entretien immédiat avec le prince OrlofiF; il lui dit qu'il vient d'échapper à une déclaration de M. de Hohen-
AVANT l'abandon DE LA REVAKCIIB ^49
lohe, et que d'un moment à l'autre la France peut être attaquée par T Allemagne.
(( Vous vous défendrez héroïquement, je n'en cloute pas, dit le prince OrlofFtrès ému.
— Non, réplique le duc Decazes, nous nous retirerons derrière la Loire, nous laisserons ravager, piller, dévaster la France ; ainsi nous donnerons la preuve que nous n'avons pas voulu être les agresseurs. L'Europe appréciera si son intérêt est de voir l'Allemagne détruire la France. »
Gaifife, qui est l'ami intime du duc Decazes, est envoyé par lui à la République Jrançaise, au Temps, au XIX"" Siècle j chez nous, pour qu'à la fois nous soyons avertis et calmes, sous le feu des journaux berlinois.
Le soir Adam va chez M. Thiers. Il y voit le prince Orlofif qui cause à part avec l'ex-président.
Après le départ du prince M. Thiers dit à Adam :
(( Êtes-vous au courant de ce qui se passe?
— Oui, par Gaiffe.
— Orloff est inquiet, mais il croit que le tsar, auquel il a télégraphié son entretien avec Decazes, ne laisserait pas achever la France. »
Duclerc revient. Par Gaiffe, par lui, par de Reims, nous savons beaucoup de choses et, entre autres, qu'une lettre de Decazes à Le FIô a été communiquée à Gortschakoff et à l'empereur.
a5o NOS AMITIÉS POLITIQUES
(( Je vais à Berlin, a dit l'empereur, je ferai tout ce qui sera humainement possible pour empêcher une guerre que rien ne justifie. En tous cas vous ne serez pas attaqués sans être avertis. »
L'intervention de l'empereur Alexandre II auprès du vieil empereur, qui ne savait rien des projets du parti militaire, fut décisive. Bientôt la situation se détendit. M. de Bismarck accusa le parti militaire d'avoir nourri des projets pour lui inexécutables.
De même que nous avions dû, en i8i5, à l'empereur Alexandre I" de n'avoir pas permis le démembrement de la France, de même nous devions à l'empereur Alexandre II de n'avoir pas la guerre dans un moment oii nous travaillions à la reconstitution de notre armée, et où une brusque attaque nous eût trouvés impuissants à nous défendre.
Nous ne parlons que du duc Decazes, de son sang-froid; c'est un véritable homme d'état.
Très lié avec le duc d'Aumale, il a cependant plus d'une fois conseillé M. Thiers.
A l'époque des mariage^ espagnols, M. Guizot, alors président du conseil, avait rendu justice à la grande habileté du duc Decazes qui, chargé d'affaires à Madrid, s'était montré à la hauteur de la mission très difficile à lui confiée. Aucun de nous ne pourra oublier à quels dangers sa diplomatie, son sang-froid, nous ont arrachés.
AYANT l'abandon DE LA REVAKCUE a5l
Avant la rentrée, qui a lieu le 1 2 et qui m'attirera plus d'une fois à Versailles, je vais avec mes amis de Ronchaud, Burty, au Salon.
L'un des grands succès est le portrait de M"*» Pasca, par Bonnat. Comme on a fait à Bonnat le reproche d'avoir donné à la toilelle de son modèle trop d'importance, Saint-Victor a répondu à cette critique qu'il s'agit d'une femme de théâtre devant toujours être plus habillée qu'une autre.
La tête, dans ce portrait, est de face, le corps presque de profil ; de Ronchaud trouve la physionomie trop froide, le modèle étant si passionné dans ses rôles.
Ce qui m'émeut, moi qui deviens chaque jour plus cocardière, c'est Le Régiment qui passe^ de Détaille. Comme on sent qu'il l'aime, notre armée française I
Nous rencontrons André Gill, qui a exposé la Chanson du fou; c'est d'une gaîté étrange, comme Gill lui-même, qui est plein d'esprit, mais est brusquement assailli par de subites tristesses.
J'ai beaucoup d'amitié pour Gill. Comme moi il songe souvent aux tortures du siège.
La veille de la rentrée nous sommes nombreux. Il ne manque personne parmi les plus
a 5a NOS amitiés politiques
intimes. On raconte ses pérégrinations ou ses impressions électorales.
Boysset, qui adore discuter et qui le fait avec une tolérance bien inexplicable chez un sectaire, discute ce soir-là sur l'égalité. Boysset se dit radical-libéral, mais il veut l'égalité absolue sans que ce mot comporte une réticence.
Nous tombons tous sur Boysset, moi la première. Comment l'égalité peut-elle être absolue? Mais il n'y rien d'égal en rien : dans la nature, dans la famille, dans la société. Je comprends qu'on se soit servi de ce mot autrefois en face d'intolérables privilèges, mais aujourd'hui...
(( Il s'impose plus que jamais, réplique Boysset.
— Mais c'est tout remettre en cause, s'écrie Saint- Victor, c'est faire graviter la société vers le troupeau. Sans son effort pour s'élever audessus de ses semblables, que serait Thomme?
L'idéal de tout homme qui n'est pas une brute est d'atteindre la supériorité. L'idéal de l'égalitaire c'est de faire descendre l'homme vers l'infériorité, le nivellement.
— Après le nivelage des situations et des esprits, ajoute Duclerc, il vous en faudra d'autres, de ceux qui mènent à la folie.
— L'égalité des droits pour chaque homme, en tant qu'homme, l'égalité des devoirs du citoyen envers son milieu social, je le comprends, dit Lepère, mais l'égalité des fortunes, des in-
AVANT l'abandon DB LA RBV ANCHE 3 53
telligences, des activités, etc., etc., c'est la fin de toute société.
— Moi, dit AUain-Targé, je rêve du jour où Ton trouvera une forme mixte égalitaire entre Adam et Naquet.
— Si vous plaisantez, je ne discute plus, reprend Boysset.
— La force, les goûts, le caractère, Tintellect, la fonction sociale, rien ne peut être égal, continue plus sérieusement AUain-Targé.
— Voulez-vous que nous parlions d'équivalence? Alors j'en suis, mon cher Boysset, ajoute Daclerc. Adam est... mieux que M. Naquet, mais M. Naquet trouverait peut-être dans une combinaison à dépenser plus de malice; des équivalences tant que vous voudrez, les sociétés en doivent créer tant qu'elles peuvent, elles en ont de plus en plus besoin, car c'est avec des équivalences qu'on obtient des équilibres. Pour l'égalité je trouve que le moment est venu, sans tarder, de faire machine en arrière, sinon, avec 1 aide du suffrage universel, songez-y, car il n'est que temps, c'est l'abatage systématique de toute supériorité. »
Nous allons à Versailles, et nous avons le sentiment que beaucoup de nos adversaires sont désemparés. Le pays se prononce nettement contre eux ; la plupart savent aujourd'hui qu'ils ne seront à aucun prix réélus.
Et encore, et toujours, amis et ennemis parlent des menaces de Bismarck, de Tinter-*
21 54 NOS AMITIES POLITIQUB8
vention de l'empereur Alexandre II, vers lequel montent les gratitudes de tous les patriotes. Ceux-là sont tristement impressionnés en de telles circonstances de la nomination de Floquet à la présidence du conseil municipal de Paris. On s'en émeut.
L'empereur de Russie se rappellera sûrement le : Vive la Pologne, monsieur I et trouvera la gratitude parisienne bien légère. Un mouvement d'opinion se produit à cet égard, et dans une longue lettre au Rappel signée Floquet et datée du i4 mai, on trouve ceci, qui apaise toutes les inquiétudes :
Ceux qui n'hésitent jamais devant aucun excès de parti pouvaient seuls entreprendre cette perfidie de travestir le vote du conseil municipal, de le transformer en manifestation hostile à un souverain étranger, d'y dénoncer une pensée injurieuse qui n'a pas un instant effleuré l'esprit, ni de ceux qui ont voté, ni de celui qui a été élu.
Quand il s'agit de questions où le patriotisme est en jeu, tous les membres du conseil municipal de Paris sont d'accord avec tous leurs concitoyens pour apporter le concours le plus décidé au gouvernement de la République et promettre la reconnaissance la plus sincère à tous ceux qui prêteront un appui sympathique à la France.
Adam, en mon nom et au sien, écrit à Floquet et lui crie : <( Bravo pour votre lettre au Rappel; elle est d'un Français. »
C'est à mon tour bientôt d'écrire à Challemel, au nom d'Adam et au mien, pour l'un de
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 2 55
ses articles>de la République . Cet article est si achevé de style, si parfait de pensée, que je lui envoie le tribut d'admiration du « ménage ».
Il me répond Tune de ses lettres d'une galanterie si parfaite.
Vous êtes une divine charmeuse, mais ne me parlez jamais ainsi, ces douceurs me troublent. Je suis fait pour entendre des vérités dures, où je me reconnais, et non ces gracieusetés qui avivent jusqu'à la douleur le sentiment de mes imperfections. Votre bienveillance naturelle vous fait illusion. Vous ne vous guérirez jamais pas plus que d'être belle. Il faut donc s'y habituer.
Je baise à genoux vos jolies mains.
P. Challemel-Lacour.
Mon père me stupéfie. Il me supplie de lui faire connaître Gambetta. J'ai souvent parlé à notre grand chef de Tafireux et adoré communard que j'ai pour père. L'exaltation faite homme, sincère, Français jusqu'aux moelles, quoique « les peuples soient pour lui des frères », patriote de 92, sans-culotte, comment peut-il désirer voir Grambetta qu'il accusait hier encore d'avoir a embourgeoisé Ranc » ?
(( Vous allez voir, me dit Gambetta lorsque nous allons tous deux rue des Écoles. C'est un Bellevillois du quartier Latin. Je le dompterai. ))
Ohl l'habileté, la souplesse d'esprit, les ressources de séduction de Gambetta! Mon père est charmé, cpnquis. Il admet la conquête de la République par degrés. Il convient que la
a 56 NOS AMITIÉS POLITIQUES
révolution suscite les chocs en retour, qu'il faut manœuvrer plutôt que cogner pour vaincre en politique. C'est une conversion en une heure.
Durera-t-elle?
Fin mai, la commission des Trente est nommée. Nous sommes pleins de confiance dans l'esprit qui dirigera ses travaux. Les lois seront étudiées par cette commission dans un sens vraiment constitutionnel.
Duclerc, Le Royer, deMarcère, Christophle, Laboulaye, Cazot, etc., en font partie. Léonce de Lavergne en est le président.
Nous allons chez M. Thiers. Notre satisfaction l'irrite. Le Sénat, tel qu'il a été voté, est pour lui un non-sens. Il peut devenir un danger public. Il n'acceptera ni de faire partie du Sénat ni d'être député.
Nous revoyons M. Thiers quelques jours après, car, nous le savons, il est très affligé de la mort de M. de Rémusat et nous en fait un bel et grand éloge comme écrivain, comme ministre des Affaires étrangères.
« Il avait en quelques mois, nous dit-il, conquis une connaissance parfaite des questions étrangères. Esprit très personnel, il avait en même temps une faculté d'assimilation excep-
AVANT l'abandon DB LA REVANCHE 367
tionnelle. Homme du monde parfait, il put aisément s'improviser diplomate. L'affaire Barodet Ta humilié plus qu'un autre.
— Le grand succès de son Histoire de la phihsophie en Angleterre l'avait consolé de Tingratitude parisienne, répondis-je à M. Thiers, et il a été fort sensible, un jour qu'Adam et moi l'avons rencontré, à nos chaleureuses félicitations. »
Nous sommes forcés de reconnaître que le discours de Jules Ferry, au sujet de la collation des grades universitaires et des jésuites, est un discours substantiel, bien ordonné, qui est d'ailleurs fort remarqué.
Gambetta nous fait enrager en nous répétant que le succès de Ferry est un os dans la gorge de chacun de nous.
(( Pas du tout, répond Adam, et la preuve, c'est que si nous n'étions pas préoccupés d'être justes, nul au monde ne pourrait nous obliger à louer Ferry. »
Notre pauvre ami le général Cambriels est très malade. Sa blessure au crâne s'est rouverte. Gambetta s'en attriste avec nous. Il l'avait appelé, en 1871, au commandement du camp de Bordeaux, malgré les virulentes attaques de la presse radicale. Cambriels commande le 10* corps, et il est le chef de Galliffet, nommé ces derniers temps général de division.
Nous dînons chez Victor Hugo avec Gambetta, Schœlcher, Perin, les Menard-Dorian.
a58 NOS AMiTiés politiques
M"' Drouet et M"*' Charles Hugo font les honneurs.
Victor Hugo aime la flatterie, mais il est flatteur lui-même. Il dit de belles paroles faciles et solennelles en même temps. Rien ne l'intéresse comme une discussion. Il la dirige, la préside et la ramène avec une grande habileté au point où il a placé l'argument le meilleur de sa thèse. On est toujours en sous-ordre lorsqu'on discute avec lui. Ce jour-là, il parle de l'immortalité de l'âme, de Dieu. Il en parle superbement, en poète. Adam, qui est déiste, est ravi. C'est à Gambetta matérialiste, à moi païenne, qu'il s'adresse. Nous nous taisons.
Il continue après le dîner, et les visiteurs arrivent. L'un d'eux, versificateur inconnu, dit à Victor Hugo :
a Je ne m'étonne pas, maître, que vous puissiez affirmer Dieu avec autorité, étant un dieu vous-même.
— Du moment qu'on pluralise les dieux, M"*** Edmond Adam va les admettre, ajoute en riant Victor Hugo, elle qui est une Grecque ressuscitée.
— Les gens d'outre-tombe, prenez garde, cher grand maître, sont tenus à la vérité. Je ne vous crois pas un dieu... »
Stupéfaction générale, silence embarrassé, gêne de Victor Hugo lui-même, sourire de Gambetta, effarement d'Adam.
J'ajoute :
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 3 5g
(( Mais vous êtes parmi les grands surhumains dont nous faisons, nous Grecs, des demidieux. »
Et Victor Hugo de répondre galamment au versificateur :
« Permettez, monsieur, que je préfère être un demi-dieu pour M""* Edmond Adam qu'un dieu pour vous. »
Victor Hugo me paraissait être Tun de ces hommes titanesques dont l'antiquité peuplait rOlympe, et j'en faisais de son vivant, avec sincérité, un demi-dieu.
(( Quand il te plaît d'improviser des suspensions de flatterie de cette force, me dit Adam comme nous sortions avec Gambetta, que ce ne soit pas moi présent. Tu m'as donné un trac. . .
— Comment, reprit Gambetta, vous n'aviez pas deviné? C'était cependant bien indiqué alors que Hugo rappelait à M"** Adam qu'elle était païenne. Ne manquez pas, me dit-il, d'écrire à Challemel, qui n'a pas terminé sa cure à la Bourboule, l'histoire du demi-dieu. »
En rentrant, je trouve une lettre de Challemel, dont les premières lignes me remercient d'un service rendu à l'une de ses protégées.
La Bourboule, 8 juin 1875.
Chère Madame,
Voilà ce qui me parvient jusque dans cette localité
sauvage où Tarsenic jaillit de toutes les roches et parfume
tous les ruisseaux. J'en bois à pleins godets. L*arsenic
est mon lait et mon miel. J'occupe ma retraite à me
a60 NOS AMITIÉS POLITIQUES
remplir de ce poison fortifiant, je m'en imprègne. Avertissez ceux qui pourraient être désormais tentés de me mordre.
Il me serait doux de vous voir, mais vous allez me prendre en grand dédain. Je ne regrette ni Paris, ni Versailles, ni la politique, ni la controverse, et je me console de n'avoir pas entendu le rapport de Laboulaye.
Ma seule envie serait d'administrer à l'évêque une volée de sa propre crosse. Tant de joie ne me sera pas donnée.
Saluez pour moi Adam et Gambelta, à qui je n'écris pas, bien sûr qu'il me pardonne ma faute.
Je vous envoie mes actions de grâces et mon adoration.
P. Ghallemel-Lacour.
Versailles m'intéresse beaucoup moins, et j'y vais rarement. L'Assemblée agonise. (( Elle a vécu son dernier printemps, » répète-t-on parmi nous.
Jedine seule. Adam est allé chercher Gambetta pour banqueter à l'occasion de l'entrée de Littré dans la franc-maçonnerie. Jules Ferry entre avec lui, ce qui fait qu'Adam ne sera pas de la fournée. Il se fera franc-maçon plus tard avec Gambetta.
<r Le père semblait renier ses fils jusqu'ici, )> a dit à Littré le frère Cousin, vénérable de la loge la Clémente Amitié.
Au retour, Adam me raconte les choses en détail. Le banquet était superbe : cent cinquante couverts, tous nos amis. Littré a fait un discours qui résume la philosophie positiviste. Ni Adam ni moi nous n'admettons cette
AVANT l'abandon DE LA RBVANCHE sGl
philosophie qui ne nie rien, n'affirme rien.
Nous ne tenons nullement à avoir la « pensée libre ». Adam est déiste résolu; moi, j'ai une religion, la seule qui m'ait été permise dans mon enfance, mais c'est une religion. Je prie mes dieux. Sans doute, nous pensons tous deux, comme Littré, que « la règle morale découle de cela même qui constitue notre vie individuelle et collective, que l'homme a un juge : la conscience », mais ceci ne nous suffit pas; il nous faut pour le coupable une justice à laquelle il est impossible de dissimuler le crime, qui tient état des vertus cachées et les récompense; un paradis ou des champs élyséens, la grande poésie des au-delà. Notre bon, grand, noble Littré, que j'aime fort comme ami, que j'admire comme savant, n'ouvre ni ne ferme la porte des rêves, et ses partisans la verrouillent.
Gambetta vient dîner, quelques jours après la réception franc-maçonne de Littré, avec Ghallemel et SpuUer.
Gambetta et Ghallemel sont en joie. La francmaçonnerie se développe pour combattre l'obscurantisme.
« Pour en créer un autre sous une autre forme, dis-je. Qu'est-ce que ces loges fermées, maçonnées, aux épreuves secrètes, d'où les femmes sont exclues? en voilà de l'obscur! Des caves qui doivent faire trouver plus belles les églises.
a63 NOS AMITléB POLITIQUES
— Je crois bien I » ajoate Spuller.
Challemel nous traite de cléricaux et nous
ramène à la politique.
« Il ne s'agit pas de jugement personnel.
Nos ennemis sont cléricaux, il faut combattre le cléricalisme, aller jusqu'au bout de ce combat ou être jeté hors des rangs du parti. »
Adam et Spuller ne disent plus mot.
Moi, j'entends raisonner dans le rang, et je continue ; mais lutter contre Challemel est dur. Avec Gambetta, on peut parler d'Athènes, de la Renaissance, de l'art dans le christianisme, embellir la discussion, l'agrémenter. Avec Challemel, c'est l'implacable logique du parti. Je reprends :
(( L'importance que vous donnez à l'entrée de Littré et de Ferry dans la franc-maçonnerie cache-t-elle un plan ? Est-ce avec eux et la francmaçonnerie que vous allez combattre le grand combat contre le cléricalisme?
— Oui, répond Challemel.
— Oui, répond Gambetta.
— Ce n'est pas le bon vieux Littré qui peut être l'exécuteur de la haute œuvre, ce sera Ferry; ohl alors, non seulement je raisonne dans le rang, mais je me défile, car ce sera antilibéral, malencontreux comme les actes de la mairie de Paris, et manigancé de façon à faire détester la République.
— Voilà une mauvaise tête, réplique Chai-
lemel avec un peu de colère, qui, en d'autres temps, eût demandé à être coupée.
— Challemel, ne faites ni votre Saint- Just ni votre Paul Bert, dit SpuUer. Puisque Tanticléricalisme a pour vous toutes les vertus, admettez que pas trop n'en faut.
— Je sais, SpuUer I Vous êtes chrétien. Dans nos luttes oratoires, c'est surtout Mgr Dupanloup que vous admirez.
— Il y a du beau dans ses discours.
— Et pas de bon dans les miens?
— Oh I non, pas du bon, ni du beau, mais du fort, du puissant, de Timplacable. Vous êtes de ceux qui ne forcent pas à l'admiration, mais à la soumission.
— C'est tout ce que nous demandons. Ainsi soit-il, » ajoute Gambetta, qu'impatientaient de tels débats entre ses lieutenants.
Mon bon grand cher ami Flaubert est triste, triste. Sa verve est fiévreuse ; on le sent inquiet. Nous sommes tous désolés. M"** Sand m'en écrit. Il a des embarras d'affaires. Sa confiance dans le mari d'une nièce qu'il adore comme sa fille menace de lui enlever les ressources d'une aisance qui était pour lui une fortune.
a II faut le dépêtrer, » nous dit M™' Sand.
a 64 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Mais en qui aura-t-il assez de confiance pour lui parler de sa situation et lui demander conseil. Nous ne savons que décider, et pourtant nous Taimons bien.
Adam est homme à donner plusieurs mois de sa vie pour sortir notre pauvre grand d'embarras.
Hélas I les sujets de tristesse ne nous manquent pas, lîi les sujets d'indignation.
Buffet devient de plus en plus cynique dans son bonapartisme. Un discours de Rouher à propos de l'élection Bourgoing souligne audacieusement l'appui de M. Buffet.
En Corse, M. Rouher a déclaré une vendetta implacable a la constitution et à Mac-Mahon, qu'il dénonce, qu'il accuse de n'avoir pas fait son devoir à Sedan.
L'appui de M. Buffet au bonapartisme est si manifeste qu'il irrite tous les partis. On se concerte, on se groupe comme au moment où Ton craignait l'avènement de la monarchie légitimiste.
M. Buffet, sommé de faire connaître ses projets sur la levée de l'état de siège, déclare, avec sa façon bourrue qui accentue sa malveillance, que l'état de siège est absolument nécessaire tant que ne sera pas votée la loi sur la presse.
C'est sous la forme d'un défi haineux qu'il répond à Christophle. Il n'a que faire des avances du centre gauche, il les repousse I
On raconte qu'il a osé dire, en conseil des
AYANT L* ABANDON DE LA RBVANCHB a65
ministres, que les bonapartistes étaient la seule avant-garde solide du conservatisme.
Nous avons fait une philippine avec Gambetta.
Adam reçoit, le lundi soir 9 août, le billet suivant :
Mon cher Adam,
La philippine I Demain à onze heures et demie je serai devant votre porte prêt à partir pour Fontainebleau. Nous rentrerons le soir, à Paris, pour souper.
Que vos majestés soient ponctuelles.
A vous de cœur,
Léon Gambetta.
On ne peut imaginer la belle humeur de Gambetta dans une partie de campagne. Je le connaissais méridional à Bruyères; mais le voilà en forêt celtique, parlant de notre race avec enthousiasme.
Je décide qu'Adam est Vercingétorix à la longue moustache, brave entre les braves.
Gambetta est Marins, l'ennemi des Cimbres et des Teutons. Je suis la Velléda qui prédit l'avenir. Nous vaincrons qui nous a vaincus.
Rien n'est oublié !
L'Alsace-Lorraine sera reprise. Ces deux mots magiques contiennent toujours nos douleurs et nos espérances.
J'ai vu Brazza hier, et j'en parle à Gambetta. Il a pour le jeune Italien, qui se passionne pour la gloire et l'influence françaises, une grande
a66 NOS AMITliS POLITIQUES
sympathie. Brazza part le i" septembre pour un voyage aux sources de TOgoué.
Pour la première fois, j'entends Gambetta affirmer la nécessité pour la France, dès qu'elle sera rentrée en possession d'elle-même, de songer à reprendre ses traditions coloniales. Et il évoque la vieille France et nos facultés colonisatrices méconnues par nous-mêmes.
Je ne sais pourquoi cette conversation m'attriste. Je le dis. Adam partage mon impression. Nous avons la vision étrange et commune qu'une influence nouvelle s'interpose entre r Alsace-Lorraine et Gambetta.
« Rentrés en possession de nous-mêmes veut bien dire, n'est-ce pas, de l' Alsace-Lorraine, des membres sans lesquels notre organisme national est incomplet? Pour l'amour de notre France, ne songez donc pas à des diversions.
— Est-ce une leçon, madame?
— C'est un rappel.
— Croyez- vous que j'aie pu, ces derniers jours, avoir une autre pensée que l'angoisse d'une brusque attaque de l'Allemagne? J'ai passé des jours cruels. Heureusement, mes craintes étaient excessives. Decazes a fait un peu de fla-fla, Le Flô et GortschakoflF du zèle, mais Bismarck, je le sais de source sûre, n'i jamais eu l'intention d'attaquer la France.
— Il vous l'a fait dire et il a menti.
— Quel intérêt y aurait-il eu?
— Vous valez la peine d'un mensonge I
— Bismarck a toujours un intérêt à dire ce qu'il dit, à faire ce qu'il fait; c'est Vercingétorix qui vous le jure, s'écria Adam, moitié sérieux.
— Ehl mes amis, il me semble que tous deux vous sermonnez celui que pourtant vous déclarez haut reconnaître pour chef. Rêvez-vous ce chef à la Ledru-Rollin admettant qu'il faille obéir à ceux qu'on commande?
— Non, dis-je; nous sommes bien les soldats soumis à celui qui représente pour nous ce qui nous passionne le plus : la défense nationale. Si nous nous cabrons, c'est par peur que notre chef ne nous commande plus de nous battre à mort pour son drapeau . Bismarck a un intérêt colossal à ce que nous ne croyions pas avoir une gratitude envers la Russie. C'est le pivot de toute sa politique. Il faut, pour Bismarck, que nous détestions la Russie» c'est pourquoi je l'aime I
— Vous oubliez qu'Alexandre II a bu à la victoire de Sedan.
— Il vient de prouver qu'il le regrette et que, comme Alexandre I", il ne croit rien avoir à gagner à l'écrasement de la France.
— Je ne vous savais pas si cosaque, » me dit Gambetta, moitié rieur et moitié fâché.
Notre philippine commencée si joliment menaçait de finir par la première petite divergence patriotique que nous ayons eue avec Gambetta.
a68 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Mais notre retour nous rendit, au moins en apparence, notre belle humeur, et Gambelta soupa chez nous avec toute sa gaité avant de se rendre, à son heure habituelle, à la République française.
Dès qu'il fut parti :
« Pourvu, me dit Adam, que sa belle bravoure à la Marins ne devienne jamais combinazione italienne. »
La pensée que Gambetta ne pouvait pas être convaincu de la fourberie de Bismarck me préoccupa plus que je ne saurais dire.
Mais les mille preuves de son patriotisme et de sa haine germanique nous étaient données par lui si souvent que très vite notre impression de Fontainebleau s'effaça.
L'une de ces preuves fut provoquée par René Goblet, qui chez nous, un soir, parla devant nos amis et devant Gambetta du danger couru. Il fut étonnant de verve et d'énergie à ce propos.
Bismarck lui apparaît tel qu'il est dans la puissance de son machiavélisme cynique, qui tantôt avoue pour mieux égarer, tantôt renie pour mieux tromper.
« Je l'ai toujours au bout de ma pensée, dit Goblet, et je regarde le colosse sous le nez à cause de ma taille qui a de la valeur dans la circonstance. ))
Goblet porte sa très petite taille aussi allègrement que M. Thiers, dont il rappelle le bon sens, l'énergie et le patriotisme.
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE aÔQ
Mais en politique il est aussi radical que M. Thiers est conservateur.
Après la sortie spirituelle de Goblet, Gambetta me dit :
(( Il a haussé d'un bon cran dans mes mesures, ce petit-là. »
De Reims, que nous appelons toujours le chargé d'affaires des princes, très dévoué au ducd'Aumale, ami de longue date de Decazes, plaisante Goblet sur sa faconde juger Bismarck et dit, moitié sérieux, moitié plaisant :
« Moi qui suis un ami des princes, je haïs Bismarck parce qu'il a trop de goût pour la République en France. »
C'est un tollé général.
Duclerc me prend dans un coin et me dit :
(( A mon grand chagrin je dois vous prévenir que notre vieil ami de Reiiùs continue à jouer — pour les princes sans doute — le plus singulier des jeux. Il voit Henckel de Donnersmarck et essaie d'attirer chez lui Gambetta. »
Cette révélation me pousse vers Gambetta et je lui dis brusquement :
(( Prenez garde que de Reims ne vous attire dans les filets de Bismarck par le Môsieur de la Païval En vous compromettant, Henckel sersli virait sa haine de la France, et de Reims débarrasserait d'un rival son tant admiré duc d'Auê. maie. »
1^' Gambetta ne me répondit pas, mais il quitta notre salon plus tôt que de coutume.
gii'
a 70 NOS AMITIÉS POLITIQUES
Louis Blanc aimait à me faire des visites particulières , disant que le soir la proportion des membres de l'Union républicaine cbez nous le mettait en trop grande infériorité dans la discussion, (( la majorité de nos invités lui tombant dessus » .
Au moment où j'étais troublée sans en avoir jamais dit un mot à personne, sauf à Duclercet à Adam, des avances que M. de Bismarck faisait faire à Gambetta par l'entremise de l'odieux Henckel et de de Reims, Louis Blanc me dit, un jour que nous étions seuls :
(( L'opportunisme m'inquiète, quoi que vous en pensiez, non seulement en politique mais en patriotisme. Je ne sais pourquoi, j'ai l'idée que l'infernal Bismarck trouvera, par un homme ou par une femme, une issue vers Gambetta.
Or j'estime qu'il est des choses qui, par leur nature, excluent toute idée de conciliation. »
Je suis dans l'enthousiasme d'une très belle lettre de Victor Hugo, qui écrit aux membres du congrès de la paix sous d'admirables métaphores : (( On ne décrète pas plus la paix qu'on ne décrète l'aurore, elle est une résultante et on y songera quand l'Europe aura repris son équilibre. »
Adam et moi nous allons un soir féliciter Victor Hugo. Il s'amuse de notre enthousiasme.
« J'ai touché la corde sensible de mes passionnés de la revanche, dit-il en riant. Louis Blanc avait affirmé à peu près les mêmes choses
que moi ces derniers jours, ajoute Victor Hugo. Dieu merci, il n'y a pas un Français à celte heure qui ne pense comme nous. »
 propos de Louis Blanc qui est venu à Bruyères « tandis que Victor Hugo promet toujours et ne vient jamais », je raconte ma conversation avec M""* Louis Blanc, qui m'a dit que son mari n'aimait pas plus qu'elle les gondoles, et qu'à Venise ils n'y étaient allés que de la gare à l'hôtel, à l'arrivée, et de l'hôtel à la gare, au départ.
« Je tiens un argument terrible, s'écrie Victor Hugo, quand je discuterai avec Louis Blanc : « Je ne m'étonne pas que vous pensiez ainsi, lui dirai-je, vous qui n'allez pas en gondole à Venise! »
Jeanne et Georges, qui sont là, demandent à leur grand-père de leur dessiner une gondole.
Et le prestigieux crayon dessine des canaux, des palais, des gondoles, des gondoliers, une admirable vue de Venise.
Gambetta me demande, quand je vais ces prochains jours retourner à Bruyères, de reprendre ma conversation avec Léris et de hâter le mariage de sa sœur. Il lui donnera en dot quatre mille francs de rente.
Un soir Adam rentre tard, affairé, et me dit :
« Je pars demain pour la Suisse, pour Lausanne, avec Gambetta. Nous sortons tous deux d'un long entretien après une lettre reçue par lui de la princesse Lise Troubeztkoï. Tu seras
contente lorsque tu sauras de quoi il s'agit, cosaque I Peux-tu nous accompagner? Ta présence, si nous sommes filés, fera croire à un simple voyage de tourisme, et il s'agit d'une rencontre de la plus haute importance.
— Quand partez-vous?
— Demain soir.
— Je pars avec vous, mais j 'y mets pour condition de savoir le pourquoi.
— Peut-être est-il possible d'aiguiller la politique de la France dans le sens de ta Russie. La princesse Lise Troubetzkoï a ménagé une entrevue chez elle, à Lausanne, où elle est ins^ tallée, entre le prince Gortschakoff qui est à Veyey, et Gambetta. »
J'accueille cette nouvelle avec une joie folle. J'entrevois la grande alliance rêvée à la fin du siège, lorsque à l'ouverture des portes nous apprenions que le tsarewitch avait brisé son verre, refusant de boire à la victoire de Sedan.
Cette alliance, nouée par celui qui saurait y introduire l'espoir, si lointain qu'il fût, de la revision du traité de Francfort, ce serait la joie suprême du relèvement.
Nous partons le lendemain soir. Il a fait une admirable journée. Que va-t-elle engendrer?
Le 3 septembre 1876 sera-t-il une grande date de notre histoire ?
Nous sommes seuls dans notre voyage. La nuit se passe en causeries. Gambetta ne cesse
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 2'jS
de parler de l'Alsace-Lorraine et toujours avec un chut! qui a la gaité des mots répétés. Il nous confie ce qu'il dira au prince Gortschakoffà propos des Balkans, de la Turquie, de r Allemagne, de l'Angleterre. La Russie n'a que des ennemis. Si elle ne sait pas se faire à temps des amis, elle est en danger.
Nous arrivons à Lausanne. Adam et moi restons à la gare pour dépister les soupçons, tandis que Gambetta se glisse dans une salle de bagages, sort et va chez la princesse.
Deux beaux messieurs, qu'Adam, ex-préfet de police, reconnaît et auxquels il fait, en riant, un signe de la main, nous filent.
Mais Gambetta revient très vite, trop vite; nous le comprenons à son impatience. Il nous oblige de reprendre le premier train.
(( Je vous expliquerai en route ce qui s'est passé. »
Nous achetons à la hâte quelques provisions et nous repartons.
c( Le prince n'est pas venu. Il demande à ce que j'aille à Vevey le voir, moi, ou que j'attende à Lausanne que son souverain l'ait autorisé à venir à moi. Il a télégraphié hier. . . mais je doute de ce que me dit Lise Troubetzkoï. D'ailleurs je ne veux pas être sous le coup d'un refus, ni d'une entrevue autorisée ayant un caractère officiel dont chacun des mots aura une importance. Je voulais une entrevue secrète, fortuite ou soi-disant telle, où l'on peut tout se
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dire, tout échanger, sans engagement de part ni d'autre.
La princesse Lise arrive au moment où nous partons. Le prince Gortschakoff est autorisé I Hélas, Gambetta refuse une entrevue officielle. La princesse me prie d'insister. Je le fais avec des larmes dans les yeux... Je murmure :
« Pour notre France I
— Non, le prince Gortschakoff rate les occasions, tant pis pour lui. Princesse, nous allons à Venise par le Simplon, par les lacs italiens. Venez avec nous. Je rentrerai en France par Vienne et Berlin. »
La princesse s'éloigna navrée ; le train partit. J'étais désolée, je sentais tous mes espoirs effondrés, Gambetta me regardait avec un sourire plein de défis.
S'adressant à Adam :
(( Mon petit, décidément, dit-il en me désignant, ses cosaques ne valent pas les diplomates de Bismarck. »
Gambetta fait l'itinéraire du voyage que nous allons poursuivre. Nous irons à Brigue. Là nous fréterons un carrosse ; nous traverserons le Simplon, tandis que nos mouchards attendront l'heure de la diligence.
Nous passerons plusieurs jours au lac Majeur, nous verrons le lac de Garde, le lac de Côme que nous traverserons à la lune ; nous irons à Vérone, à Venise. Je iie dis pas un mot. Je saisis à la première station mon sac de voyage et
AVANT l'abandon DE LA REVANCHB 2 75
je vais descendre» mais tous deux, furieux, me retiennent et je ne puis leur échapper.
Nous parlementons. Je veux rentrer à Paris, seule. A force de prières ils obtiennent que je reste.
La beauté du voyage endort mon chagrin*, mais lorsque à Venise Gambetta nous quitte pour aller se réconcilier avec son ex-ami, le directeur de la Nouvelle Presse libre de Vienne^ avec lequel il est brouillé depuis la guerre, parce que, Tun des servants de Bismarck, il a été odieux pour la France en 1870, alors je dis à Gambetta :
(( Si vous oubliez Tours et Bordeaux à Vienne et à Berlin, d'amie je deviens ennemie.
— Je garderai Adam, dit Gambetta en riant, c est le plus solide du ménage.
— La solidité s'entame comme la bonté par la mauvaise té. »
Réinstallée à Bruyères depuis la fin de septembre, j'y étais arrivée très soufirante.
Étaient-ce mes inquiétudes sur Tétat d'esprit de Gambetta, le chagrin d'avoir vu manquer le rapprochement de notre grand chef et de Gorts-
* Toutes mes impressions de ce voyage sont décrites dans l'un de mes romans, Jean et Pascal.
i']6 NOS AMITIÉS POLITIQUES
chakoff» la peur que l'irrémédiable le saisisse à Vienne et à Berlin? Était-ce seulement un affreux empoisonnement par les huîtres qui avait mis à Venise ma vie en danger P Je rentrai malade dans notre coin ensoleillé.
Mais le ciel d'azur, la mer, les fleurs, des nouvelles de la princesse Lise me disant que rien n'était perdu, et que, Gambett a promettant de revenir parla Suisse, bien des chances restent d*amener de bons rapports entre nos deux pays, avaient remis un peu de sérénité dans mes esprits.
Notre chère grande amie. M"* Sand, me promet elle aussi une consolation. Elle m'écrit qu'elle passera un mois d'hiver à Bruyères en février*.
J'accepte avec joie cette date, Ghallemel, SpuUer, Gambetta venant plus volontiers fin décembre et commencement de janvier.
Gambetta est rentré de son voyage. Je reçois de lui, datée de Paris, la lettre suivante :
Paris, 5 octobre 1876.
Chère madame et amie, J'ai tant de choses à vous dire que j'éprouve un véritable embarras à les classer dans un ordre régulier. Je
* M™" Sand n'a pas cessé de m'écrire ses belles et bonnes lettres, mais, sa famille me les ayant demandées pour les publier dans sa correspondance, elles n*ont pu trouver place ici, n'étant plus inédites; je le regrette, parce qu'il a pu sembler que mon intimité avec ma grande amie s'est refroidie.
me résigne à aller à Tavenlure. Tout d*abord et sans revenir sur les délicieuses impressions de ce beau voyaye, j'ai hâte de vous exprimer les sentiments de confiance, de sécurité, que j'ai rapportés de Tétranger. Partout au dehors, dans des conversations officielles ou intimes, j'ai recueilli le même jugement sur l'avenir : une grande espérance et un grand besoin de voir la France reprendre son rang dans le monde.
Tous, Allemands d'Autriche, Hongrois, Slaves, Italiens, Suisses, semblent éblouis de la merveilleuse vitalité, de la prospérité, de la richesse croissante de la France; mais fait nouveau, décisif, ils en font tous hommage au progrès de la raison politique parmi nous, ils ne tarissent pas d'éloges sur la fermeté, le bon sens, l'habileté, le sang-froid, les qualités de discipline et de sagesse, dont la nation qu'ils ne séparent pas du parti républicain vient de donner des preuves multipliées depuis cinq ans. C'est une conversion radicale, leurs préjugés sont dissipés. Ils ne nous prennent plus pour d'incorrigibles révolutionnaires toujours en quête de changements prématurés et chimériques. Ils notent même l'effacement de notre vanité traditionnelle. Ils se demandent d'où est venue cette subite transformation, ils comprennent à peine que nos cruelles épreuves ont pu suffire à nous amender à ce point. Ils s'informent avec la dernière minutie de nos divers hommes publics, de leurs tendances, de leurs aptitudes, de leur âge, de leurs relations, de leurs origines. Je me suis épuisé à les satisfaire de mon mieux sur ces diverses matières. J'ai vu les hommes les plus considérables, fermement attachés à la monarchie dans leur pays, habitués à regarder leurs souverains comme les représentants nécessaires de l'existence nationale, se prononcer avec vigueur contre toute restauration bourbonnienne, avec dégoût contre tout retour bonapartiste, me conjurer de défendre, de garder avec un soin jaloux notre jeune République. Ils se plaisaient à énumérer les appuis qu'elle
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devait rencontrer dans TEurope actuelle. Ils anticipaient sur l'avenir et esquissaient le grand rôle pacificateur, civilisateur, libérateur, qui lui était réservé si elle savait se maintenir dans la voie où nous l'avons engagée. Ne se lier avec personne, rester courtois avec tous, continuer à développer et fonder notre légalité constitutionnelle, nous refaire lentement une puissance militaire et attendre avec patience et vigilance l'heure, qui ne pouvait manquer de sonner, du grand réveil européen.
Je vous laisse à penser mon ravissement, les satisfactions d'orgueil national que je savourais au fond du cœur sans oser les exprimer tout haut mais dont je veux que vous ayez à votre tour la jouissance et le bienfait.
Je vous l'ai dit souvent depuis la constitution, j'estime la République sauvée à l'intérieur, sauvée des attentats et des coups de main des réactions. Pour moi, l'ère des périls tragiques est passée. Le temps des difiQcultes, des expériences laborieuses, est ouvert, mais j'y entre sans inquiétude, sans angoisse, avec la virile confiance que le pays est désormais gagné à une politique d'apaisement et de progrès démocratique sagement conduite. Le choix de la nation est fait, et il y paraîtra bientôt aux futures élections.
Elle s'est prononcée pour la politique des résultats, contre la politique d'aventures et de théories.
Mais, si j'étais désormais rassuré sur les directions de la politique intérieure, je ne vous avais pas dissimulé mes craintes, mes frayeurs même sur les dangers qui pouvaient nous venir du dehors. On ne nous menace plus, on nous observe encore, on ne tardera pas à nous faire des coquetteries; quand P Juste au moment où nous aurons brisé le dernier obstacle qui nous sépare des sympathies de l'Europe, quand nous aurons réduit la faction cléricale au silence d'abord, à l'impuissance ensuite. Ce sera l'œuvre du suffrage universel qui se prépare de tous côtés. Ce jour-là, on cessera de nous
représenter comme Tépée du Vatican. Nous retrouverons Tamitié de l'Italie, les sympathies des peuples que l'arrogance et l'avidité prussiennes commencent à fatiguer. Nous reprendrons notre véritable rôle, dont Bismarck nous a en quelque façon détournés, et nous pourrons compter même avec Berlin.
J'en ai reçu la conviction dans mes divers entretiens, surtout de ceux que j'ai eus en Suisse, grâce à Viniervention de la personne que vous savez, et dont je dois reconnaître toute la bonne volonté.
Le secret pèsera longtemps sur ces discrètes conversations, mais j'en suis sorti satisfait, et, ce que je crois pouvoir dire sans immodestie, mieux connu.
Je me résume : l'Europe nous est revenue, et l'Europe chemine enfin en voie de se retrouver.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de la question d'Orient. Je réserve une si importante matière pour une lettre spéciale. Je me borne à vous dire que je n'ai jamais été mieux servi par ma bonne étoile qu'en cette circonstance. J'avais deviné et servi par avance les secrets desseins de la puissance qu'il fallait gagner, mais, à plus tard...
En rentrant ici le cœur et la tète affermis, j'ai trouvé la situation en bon point, le cabinet divisé, les libéraux républicains faisant très bonne figure et le maréchal inclinant visiblement vers eux. Les intransigeants, malgré leur fiasco étonnant, n'auront pas nui à cette dernière évolution. Ils auront servi à mettre en lumière la fermeté et la modération de l'immense majorité des républicains, et offert par là la meilleure démonstration de notre sincérité et de notre force; ils auront jeté à temps leur inoffensif venin, qui aurait pu nous troubler s'il s'était produit inopinément plus tard, dans le feu des élections générales. Tout est donc bien de ce côté. Buffet me paraît très malade, et vous pensez bien que je vais mettre à profit les quelques semaines qui nous séparent de l'ouverture de la session pour nouer
a8o NOS AMITIÉS POLITIQUES
quelque bonne partie, d'Audiffrel et Bocher étant exaspérés contre lui, et M. Dufaure marquant chaque jour ses progrès dans la sympathie du maréchal, qui en fait comme l'arbitre des querelles ministérielles ; je ne vous laisserai pas manquer de nouvelles à cet égard, mais répondez-moi, j*ai soif de vous lire, de savoir ce que vous pensez, d'être surtout rassuré sur votre chère santé, que tant de fatigues et d'émotions diverses n'ont pu qu'ébranler.
J'ai encore bien des choses à voir, à régler autour de moi, avant de pouvoir vous dire à quoi j'en suis personnellement avec les divers groupes parlementaires, mais je me suis mis à l'œuvre, et j'ai pris de telles forces dans ces différents voyages, que je ne trouve plus rien de diflicilc ni même d'impossible.
Vous ne saurez jamais l'un et l'autre tout le bien que vous m'avez fait et combien je suis un pur égoïste en vous aimant à la folie.
Tous mes hommages avec toute mon amitié.
Léon Gambetta.
Et, presque en même temps, une lettre d'un autre ami fort aimé de nous, de Duclerc.
8 octobre 1875.
Très chère amie.
Si je ne vous disais pas, et vivement, que la vue de votre écriture m'a été une douce joie, vous diriez certainement qu'on vous a changé votre meilleur ami. C'est du fond de mon cœur que je vous remercie de votre souvenir amical, et de la même source toutes mes tendresses.
La semaine passée, justement, j'avais vu Gambetta, et j'avais su par lui des nouvelles de vous, que je m'étais empressé de lui demander.
Que faites-vous? Vous ne le dites pas. Quel livre allez- vous nous rapporter cette année, qui nous rappel-
AVANT l'abandon DB LA BBVANCHE 2l8l
lera ce que vous auront dit les plantes, les fleurs, la mer et surtout les voix intérieures. J'attends quelque chose, je vous en avertis.
Moi, j'essaie ici de fourrer mon nez dans le trou du ministère de la guerre ; mais, soit qu'il ait trop grossi l'an passé, soit que les serrures soient trop serrées, ça ne pénètre pas; mais cet appendice, comme l'animal auquel il appartient, sont tenaces. Et nous verrons quelle terrible puissance est l'inertie au service de l'esprit de corps.
Êtes-vous contente de ce que vous voyez autour de vous? Moi, il me semble que si notre bateau est assez baroque, il a du moins le vent en poupe.
Si tel est aussi l'avis d'Adam, tant mieux; dites-lui mes amitiés.
Pour vous, ce que vous savez : un grand et profond sentiment d'affection spontanée et raisonnée.