‹ Mes souvenirsChapitre 6 sur 7 · LA PÉTITION DES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

LA PÉTITION DES ÉVÊQUES

(( Les attaques contre l'Italie.

« Les missions, les pérégrinations, Rome.

(( La faveur et le prosélytisme menaçants des corporations religieuses.

« Les lois proposées à l'Assemblée.

« Le syllabus devenu la règle des hommes publics.

(( Leur audace les a perdus.

(( La France a vu clair.

(( Elle a pour droit l'autorité.

« Tout cela ne pouvait que préparer une diplomatie ultramontaine.

(( L'Europe applaudit et l'Italie nous revient.

c( Il faut être modéré.

« Il faut appliquer les lois.

(( Quant à la politique intérieure, conduite à suivre toute tracée.

« Il ne faut ni énerver ni diviser les forces, ni exalter les républicains.

(( Il faut d'abord veiller sur la Constitution.

« Respecter l'exécutif absolument, Mac-Mahon.

a Satisfaire l'opinion publique en desserrant les liens qui emprisonnent la France.

(( Rassurer tout le monde.

« Passer ces quatres années dans le calme le plus parfait. Savoir bien montrer au pays ce qu'on peut faire et surtout ce qu*on ne peut pas faire.

« Pour un tel but, il faut accroître la majorité.

(( Elle ne sera jamais assez grande ni assez forte.

{( Je veux l'unanimité.

« Et pour le ballottage je dirai :

u Républicains, pacte d'alliance, libéraux.

« Vous avez laissé sous la conduite d'hommes assagis passer trop d'occasions.

a Profitez des leçons reçues et agissez en vrais conservateurs, en bons Français.

« Aidez-nous tous et ressaisissons la France.

« Fermez l'ère des changements violents et des secousses périodiques.

« La France est une.

(( Son grand mal est là... mais large, assez élastique pour se plier à toutes les nécessités, ouvrir tous les concours.

« Tous pour la révolution française, et préparons pour 1889 un centenaire qui réunira tous les Français reconnaissants, etc., etc.

Nous allons, Adam et moi. voisiner, comme nous disons, au Vaudeville. On y joue Madame Caverlet. Adam se passionne pour la pièce.

Emile Augier y défend le divorce, avec une grande connaissance de certaines situations inextricables comme Tétait la mienne avant mon veuvage. Il applaudit de façon à se faire remarquer. Je le lui dis, mais inutilement.

On a enlevé l'impression de Jean et Pascal en six semaines. J'attendais Adam pour la mise en vente, mais j'avais envoyé déjà mes exemplaires à la critique et à mes amis. Victor Hugo

m'écrit, trois jours après avoir reçu le livre, une lettre qui prouve, sous des phrases... hugolestes I qu'il ne Ta pas lu I

a8 février 1876.

Je vous lis, madame, et je m'interromps pour vous écrire. Quel livre profond et charmant!

Le cœur humain a un sous-sol : le cœur féminin. Vous êtes là chez vous ; vous êtes la lionne en cette caverne, vous êtes Tange de cet abîme.

Vous me défendez de baiser vos bras, je baise vos ailes. y jj

Notre cher Spuller, qui n'a pas été élu le 20 février, est élu le 5 mars.

Grande fête chez les Adam. Decazes est nommé, Chauffour s'est noblement désisté.

Duclerc et moi, nous nous répétons avec joie que nous avons aidé la France à payer l'une de ses dettes.

Hetzel, lié de vieille amitié avec Raoul Duval, vient me faire de sanglants reproches :

(( Adam vous blâmera, j'en suis certain, ajoute-t-îl, car Raoul Duval est l'un des hommes qu'il honore le plus.

— Moi aussi, je l'honore autant que peut le faire Adam. Mais il fallait payer la dette de juin : c'est fait. Je suis libre maintenant d'honorer Raoul Duval et de le prouver au besoin.

— Il a droit à une vengeance. Je vous l'amènerai, et vous l'aimerez I C'est l'ami le plus courageux, le plus noble, le plus captivant que je connaisse.

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— Eh bîenl et Adam, et moi, qu'est-ce que nous sommes?

— A vous deux, c'est vrai, en vous additionnant, vous feriez peut-être un Raoul Duval.

— Insolent I

— Et encore, je n'en suis pas si sûr que ça.

— Langue pointue I

— Dites : vipère ! »

Avec Hetzel, les conversations prennent souvent cette tournure-là. 11 est le plus agressif des amis les plus dévoués.

Le 6 mars, la commission des grâces pour les condamnés de la Commune, instituée le 38 août 1871 , cesse de fonctionner. Un peu du cauchemar de la Commune s'évanouit avec elle.

J'assiste à l'ouverture de la nouvelle Assemblée.

Grévy en est élu président provisoire, puis définitif, par 462 voix sur 468.

Monsieur le président est satisfait. Il ne l'eût pas été à moins, avoue-t-il à Adam lorsqu'il va le féliciter.

« Nous avons, messieurs, dit-il dans sa première allocution, une grande mission : celle de montrer que la République est un gouvernement d'ordre, de liberté et de progrès. »

Le cabinet Dufaure est formé le 10 mars; notre ami Teisserenc de Bort est nommé ministre de l'Agriculture; nous n'aimons guère Dufaure, nous de l'Union républicaine, pour

laquelle il réserve toujours ses mots les plus acrimonieux.

Je trouve étrange la nomination de M. Waddington à l'Instruction publique. -Né d'un père anglais, élevé à l'université de Cambridge, c'est un Anglais dont tous les goûts sont anglais. 11 est sénateur de mon département parce qu'il y possède degrands biens, mais c'est l'homme qui, sciemment ou inconsciemment, ne servira jamais la France sans servir à la fois l'Angleterre. Le duc Decazes reste ; c'est bien le moins ! Léon Say ne quitte pas les Finances. Ricard est ministre de l'Intérieur. Le 4 mars, notre très cher ami de Marcère devient sous-secrétaire d'état à l'Intérieur ; celui-là est libéral. Il n'y a pas d'esprit à la fois plus pondéré et plus résolu. Nous avons en lui une garantie sérieuse de républicanisme, la première indiscutable.

Le II mars, M. Thiers, quoiqu'il soit très heureux d'avoir été élu sénateur de Belfort, opte pour la Chambre des députés, disant (( qu'il ne peut renoncer au mandat de Paris qu'il représente depuis quarante ans ».

Les radicaux intransigeants avaient imagine' contre Thiers une forme de protestation blessante, celle du bulletin blanc. Il n'en a pas moins été nommé par io,ooovoix contre 5»ooo obtenues à force d'intrigues, de calomnies, par son concurrent, M. Daguin.

Adam se passionne pour la nomination de Ricard comme sénateur inamovible, en rempla-

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cernent de M. de la Rochelle, mort ces derniers temps. Ricard est soutenu par le maréchal, ce qui stupéfie les septennaires. Les républicains votent pour Ricard, ce dont ils sont presque immédiatement récompensés par la destitution du préfet de Bordeaux, le Pascal de la circulaire et celui qui, se ressouvenant de la poigne impériale, a fait nommer d'un tour de main trois sénateurs bonapartistes.

A notre grande irritation, Raspail, sans prendre l'avis de personne, pas même celui de Louis Blanc, demande, à la séance du âi mai, l'amnistie pleine et entière pour les condamnés de la Commune.

Notre ami Leblond conclut en sens contraire. L'un de ces soirs il est chez nous et nous lit des lettres de menace à lui adressées par des communards.

(( Ce qui prouve, ajoute Leblond, qu'ils restent dans le même esprit (( marsien ».

Nous reprenons la série de nos dîners dont Gambetta est l'hôte principal. (M. de Freycinet dîne chez nous pour la première fois.J

Le soir nos amis viennent en foule. Billot et Freycinet ont une conversation sur Bourbaki, dans laquelle je me trouve en tiers. J'écoute et je suis navrée de ce que j'entends. M. de Freycinet tenait Bourbaki en haute estime et approuvait ses rapports.

Tout manquait à l'armée de l'Est. L'ennemi, ravitaillé, manœuvrait avec aisance.

(( Dans Tarinée de Bourbaki, me dit M. de Freycinet, il n'y avait presque rien, et ce qu'il y avait (armes, munitions) était impossible.

Presque sans ressources cependant, Billot, avec son i8* corps d'armée, put faire figure française à Beaune-la-Rolande, à Villersexel, et, à Héricourt, eut le grand honneur de maintenir en échec l'ennemi en nombre très supérieur. »

Quelle angoisse d'entendre M. de Freycinet et Billot constater tous deux ce qu'ils avaient subi et se désoler encore d'un passé qu'on ne peut plus reprendre.

Les deux jeunes députés lyonnais, M. Andrieux et M. Varambon, viennent ce soir et retrouvent chez moi Challemel et Le Royer. J'ai déjà parlé d'Andrieux. Varambon était procureur général à Besançon. Il a donné sa démission au 24 mai, et il est venu reprendre à Lyon sa profession d'avocat.

Les deux nouveaux sont accueillis comme de vieux amis.

Ils parlent du discours de Lyon, et Adam répète à Gambetta l'opinion de M. Thiers.

« On a outré la portée de ce que j'ai voulu dire, répond Gambetta. A la prochaine occasion j'affirmerai plus nettement les choses. »

Le 24 mars, Gambetta trouve cette occasion, et dit alors à la Chambre :

(( Il ne s'agit pas ici de défendre la religion que personne n'attaque ni ne menace. Quand nous parlons du parti clérical, nous ne nous

AVANT l'aBAM>ON DE LA REVANCHB SSq

adressons ni à la religion, ni aux catholiques sincères, ni au clergé national. Ce qui nous im< porte, c'est de ramener le clergé dans l'Église et de ne pas permettre qu'il la transforme en club politique. Vous savez à merveille que quand nous redoutons les empiétements de cet esprit particulier qui inspire le parti dont le centre est Rome, ce n'est pas le clergé français que nous avons en vue; peut-être même en est-il beaucoup, dans les rangs de ce clergé national, qui regrettent que les lois faites par la monarchie pour les protéger contre les usurpations du Vatican soient tombées en désuétude et ne rencontrent plus ici assez de défenseurs. »

Adam va le soir même demander à M. Thiers, en lui racontant qu'il a transmis à Gambetta sa critique, si le coup est bien paré.

(( Combinazione ! » répond en riant M. Thiers.

Nous sommes allés, tous les Bruyéristes, aux Deux Orphelines, de d'Ennery, qui nous avait envoyé une avant-scène. Je ne jurerais pas que Spuller et moi, sous l'œil goguenard de Challemel, nous n'ayons quelque peu larmoyé. Adam et Gambetta n'ont pas cessé de parler politique au fond de la loge.

Le lendemain nous dînons tous chez d'Ennery avec Magnard, devenu rédacteur en chef du Figaro, et Gambetta nous stupéfie par une analyse des Deux Orphelines aussi complète que s'il avait écouté la pièce mot à mot.

56o ROS AMITIÉS POLITIQUES

Nous causons à part, Spuller et moi, pendant qu'on fume.

(c II a lu la pièce aujourd'hui? dis-je.

— Non, pas du tout. Il a écouté en causant aussi bien que nous en nous taisant. »

Mais Spuller est triste. Depuis qu'il est député il sent des hostilités plus grandes autour de Gambetta.

Lui-même l'ami, le chef, le camarade même, a dit à Spuller, comme s'il voulait mettre un acquit au bas d'une note :

(n Eh bien, tu es content, je pense, tu n'as plus rien à désirer. »

Et Spuller, le tendre, le sensible, soufiTre de ne plus se sentir a l'ami » .

Je le console en lui répétant qu'il ne faut pas demander à Gambetta des douceurs d'affection.

Il est trop pris par sa vie multiple, car il ne dédaigne pas d'y ajouter le monde. Il a enfin compris que pour gouverner la France il faut être accepté par le Tout-Paris.

Le 4 avril, Teisserenc de Bort fait décréter qu'une exposition universelle aura lieu en 1878. On discute beaucoup la question dans tous les milieux.

Les moralistes déclarent que les expositions attirent à Paris les libertins du monde entier et doublent en France le nombre des filles. Paris deviendra plus encore, à la prochaine, l'exutoire du vice, etc., etc. On répond par la nécessité

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d'exciter la production d'œuvres de goût parisien dans toutes les branches.

Certains fabricants déclarent que les expositions sont une duperie, qu'elles arrêtent, deux ans avant et deux ans après, le cours normal du commerce, qu'on attend pour acheter aux étrangers quand on eût acheté en France, que les exposants des autres pays nous volent nos modèles, et qu'en somme cela fait dépenser aux fabricants beaucoup d'argent pour de maigres compensations.

Mais la grande nouvelle est la nomination de Gambetta à la commission du budget comme président. Gambetta ne pense plus qu'à cela.

Il veut faire merveille.

Adam, qui a été membre de la commission du budget durant toute la durée de l'Assemblée nationale, et qui a la réputation d'un économiste de valeur, est littéralement harcelé de questions par Gambetta.

« Mon petit, que pensez-vous de ceci, que pensez -vous de cela? »

a Presque tous les jours, avant d'aller à la RépubliquSj Gambetta vient à la leçon, » dit-il. On fouille un à un les 5o volumes des 5o derniers budgets.

Adam répète sans cesse que Gambetta est admirable, qu'il n'a jamais rencontré une faculté d'assimilation pareille à la sienne. « Il saura, en trois mois, me dit-il, ce que j'ai mis quarante ans à apprendre.

Dans le VIP, un radical I Est-ce que le mouvement serait vertigineux?

Non. En province il y a du recul. Le triomphe de Gambetta était trop complet. On l'a exploité, on a répété qu'il serait lui-même entraîné par sa queue. Un homme de gouvernement qui représenterait Belleville, en vérité ce serait trop inquiétant. Va pour un chef d'opposition. II faut cantonner Gambetta dans l'opposition, où il est admirable, répètent les républicains modérés.

La rentrée des Chambres a lieu le lo mai.

Le II, M. Ricard, le nouveau sénateur inamovible, le ministre de l'Intérieur, meurt subitement d'une maladie de cœur.

Le sous-secrétaire d'état, notre ami M. de Marcère, le remplace bientôt. C'est lui qui est l'auteur des circulaires libérales adressées par M. Ricard aux fonctionnaires; aussi sa nomination est-elle acclamée parmi nous.

Raoul Duval s'est pris pour moi de grande amitié. 11 ne vient pas le soir au milieu de nos amis, car ce serait afficher une conversion, mais il arrive souvent me surprendre dans la journée et longuement causer de politique avec moi. Je lui parle de nos amis, de leur bonne foi, de leur patriotisme, de l'habileté de Gambetta, du parti qu'il a tiré d'une situation presque inextricable pour notre France. Est-ce que vraiment les conservateurs pouvaient s'entendre pour rétablir l'une des trois monarchies?

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Non. Est-ce qu'ils n'ont pas été fous de ne pas s'entendre avec M. Thiers pour fonder la Ré- J)ublîque conservatrice? C'est vraiment eux qui seront coupables si nous sommes un jour débordés. Ils tenaient en mains l'étape nécessaire, la proportion de libertés, de réformes assimilables et bienfaitrices qu'on eût pu faire ; maintenant, nous-mêmes ne pouvons avoir qu'une peur : qu'on aille trop vite.

Il faut donc, aujourd'hui, que les conservateurs nous aident à poser des barrières sur le chemin de ceux qui veulent nous pousser dare dare trop en avant.

Et nous sommes, Raoul Duval et moi, entièrement d'accord sur tout cela.

Gambetta est préoccupé de ne donner aucun aliment à la campagne dangereuse qu'on mène contre lui.

(( Oui, cent fois oui, il est pondéré, il est prudent, il est sage, répète M. Thiers à Adam, mais sa queue I Songez qu'il est député de Belleville, qu'il faut qu'il satisfasse Belleville, qu'il opte toujours pour Belleville et qu'il y a un programme de Belleville à réaliser. S'il y a longtemps que vous n'avez lu ce programme, Adam, relisez-le; avec le triomphe de Gambetta, ce programme n'est plus un instrument politique d'opposition, c'est un programme de gouvernement! »

Aussi, Gambetta est-il résolu à ne pas voter l'amnistie pleine et entière que réclament.

avec Raspail, Louis Blanc, Victor Hugo, Lockroy, etc.

Gambetta veut qu'on sache qu'il ne pactisera pas plus qu'il n'a jamais pactisé avec les communards.

Je suis chargée, à ce propos, de poser une question à Raoul Duval, qui me répond :

Passer quelques moments avec vous pour quelque motif que ce puisse être est une bonne fortune trop appréciée par moi pour que je ne profite pas de l'autorisation.

Je serai chez vous à Theure indiquée et j'aurai l'honneur de vous porter les respectueux hommages de votre tout dévoué

E. -Raoul Duval.

Raoul Duval trouve que c'est folie de parler, à cette heure, d'amnistie pleine et entière, que c'est fournir des armes toutes chargées à ceux qui ne songent qu'à tirer sur nous.

Nous nous entretenons longuement de l'affaire Bismarck-d'Arnim. Le 4 mai, la Haule- Cour allemande s'est réunie, mais la haine de Bismarck a intérêt à ce que l'affaire traîne, à ce que sa longueur énerve l'accusé, et il la fait remettre au 3 octobre.

La famille du comte d'Arnim s'adresse à Tempereur, demande grâce, supplie qu'on le laisse rentrer libre en Allemagne pour se disculper ou faire sa prison. L'empereur est attendri, mais Bismarck exige qu'il refuse toute faveur et « réclame l'extradition ».

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE SGq

Raoul Duval me dit que parmi les motifs de raccusation figure le vol d'un fauteuil à l'ambassade. Le comte d'Arnim, en effet, a emporté un fauteuil : celui sur lequel sa fille est morte I

Les Érynnies, de Leconte de Lisle, à TOdéon, deviennent l'événement littéraire de la saison. La musique de Massenet est vraiment belle.

Nous allons voir la pièce avec de Ronchaud et Ménard.

Saint-Victor, qui était à la première, me questionne sur mes impressions.

(( Ce n'est pas là mon antiquité athénienne, lui dis-je. Leconte de Lisle la hérisse et la raidit; il reste, en Grèce, l'homme des Poèmes barbares.

Victor Hugo, comme Raspail l'a demandée à la Chambre, demande au Sénat l'amnistie pleine et entière pour les condamnés de la Commune.

Dufaure, président du conseil, combat toutes les propositions, quelque caractère qu'elles aient, qui ont trait à la Commune.

Mais Adam, mais tous ses amis votent l'amnistie partielle, en trois catégories, proposée par M. Maigne.

M""" Sand insiste pour que nous allions à Nohant. Il y a des siècles qu'elle ne m'a vue. Aurore et Gabrielle ont grandi. M"*' Sand voudrait que ma fille lui amène ses filles ; les petites s'aimeraient comme s'aiment les grand'mères et les mères.

Ma grande amie porte bien la vieillesse, mais elle a un mal local qui Tinquiète, et « qui sait? vous vous reprocherez peut-être, me di^elle, de n'avoir pas répondu à mon dernier appel ». Elle voudrait venir à Paris, mais des crises trop rapprochées l'empêchent de tenter le voyage.

C'est toujours la suite de sa fièvre typhoïde, la paresse de ses intestins, qu'elle ne consent pas à soigner. Ses malaises déjà m'inquiétaient à Bruyères.

Georges Pouchet, le vaillant secrétaire d'Adam à la préfecture de police, durant le siège et dans la nuit du 3i octobre, a enfin trouvé la situation qu'il désirait. Le voilà maître de conférences à l'école normale. J'apprends la bonne nouvelle par une lettre de Louis de Lasteyrie, qui est au cabinet du ministre. Mais c'est Duclerc qui a obtenu la situation, sachant à quel point Adam et moi nous aimons Georges Pouchet, quel cas nous faisons de son caractère et de sa valeur scientifique.

On ne peut imaginer la bonté, le dévouement de Duclerc. Il est, comme Adam, toujours prêt à faire le bien, toujours présent pour aider, toujours disparaissant lorsque le coup d'épaule est donné, le service rendu. Il n'a jamais eu qu'un ennemi : Saint-Hilaire, et c'a été l'un de nos chagrins d'amitié.

Nous dînons chez le docteur Labbé avec plusieurs de nos amis politiques. Le dîner est

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donné pour Gambetta, dont la verve ce soir-là est intarissable.

François Coppée, le jeune parnassien qui nous a tant émus et charmés dans le Passant a mûri comme un fruit de choix. Le Luthier de Crémone, qui vient d'avoir tant de succès, est un petit chef-d'œuvre qui restera au répertoire.

Ma grande amie, la meilleure, celle que j*ai chérie comme une mère, à laquelle je pouvais sans cesse demander conseil et secours pour ceux que moi seule j'étais impuissante à conseiller, la meilleure de nous tous, la plus simple, la plus modeste, la plus grande par l'âme, George Sand est morte.

Depuis dix jours nous avons passé par toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Péan est allé l'opérer. On dit qu'il a été rude avec elle. Je ne le crois pas. La douceur, le courage de M""* Sand, devaient être les mêmes à la dernière heure qu'à toutes celles que nous avons vécues près d'elle.

Oui, je me reproche, comme elle m'en menaçait, de n'être pas allée à Nohant lorsqu'elle m'en priait. Ce (( qui sait? » aurait dû me frapper.

Pardonnez, ô bonne entre les bonnes I Qui

de nous croyait, en vous voyant si forte, à la fragilité de votre santé ?

Quelle émotion, lorsque le i6 juin nous lisons dans le Temps les dernières lignes que George Sand a écrites.

Est-ce que dans Flamarande, dans les Contes d'une Grand'mère, dans la Tour de Percemont en voie de publication, est-ce qu'on sent la fatigue ou la trace de Tâge? Sa belle aisance de style, son imagination inlassable, se retrouvent dans ses dernières œuvres sans que rien les ait entamées.

Pauvre Maurice, pauvre Lina, pauvres petites Aurore et Gabrielle, qui sont déjà assez grandes pour comprendre ce qu'elles perdent.

Moi, je la pleurerai toute ma vie, et toujours elle manquera à ma tendresse filiale. Grande, grande amie, j'aurai pour amis ceux qui vous aimeront, vous honoreront, vous loueront, vous admireront; pour ennemis ceux qui, certainement coupables de plus grandes fautes que les vôtres, vous accuseront I

Le jour même où nous apprenons la fatale nouvelle de la mort de notre grande amie, un vieil ami, Charles Blanc, est au comble de ses

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vœux; sa vie, dit-il, est couronnée. Charles Blanc est élu à FAcadémie française au fauteuil de M. de Carné.

Louis Blanc, qui pleure sa femme, qui pleure George Sand avec moi, m'écrit que l'élection de son frère lui apporte ce une consolation, un sourire de la vie au milieu de ses larmes ».

Buffet, qui ne s'est pas lassé de solliciter des suffrages, obtient ceux d'une majorité favorable au Sénat. Il est nommé sénateur inamovible en remplacement de M. Ricard, qui l'avait luimême remplacé au ministère.

Adam me dit qu'on ne s'est pas, au Sénat, acharné contre Buffet. Il a été nommé sénateur inamovible par t44 voix contre i4i données à M. Renouard, procureur général.

Plusieurs sénateurs, qui s'étaient passionnés contre M. Buffet dans les départements ou il voulait se faire nommer, ont voté pour lui au Sénat, disant que travailleur comme il l'est, conseiller quelquefois précieux pour les républicains par ses attaques mêmes, il est nécessaire à la seconde Chambre.

M. de Marcère m'a rapporté, ces derniers jours, l'une de ses conversations avec le maréchal. Celui-ci lui a raconté à quel point il avait dû faire violence à son cœur de royaliste en refusant au comte de Chambord l'entrevue qu'il lui faisait demander.

(( Le maréchal, ajoutait M. de Marcère, a été fidèle à son engagement de ne pas user de son

La série des élections n'a pas permis de mettre en vente mon dernier volume, si vite imprimé cependant. La mort de M'"'' Sand retarde encore son apparition. Je n'ai pas le courage de m'en occuper. Ma grande amie avait lu Jean et Pascal.

(( J'en critique l'exaltation des idées patriotiques, mais j'en aime les poétiques descriptions et la tenue des caractères, » m'écrivait-elle quatre jours après l'avoir reçu.

Enfin nous décidons que Jean et Pascal paraîtra mardi, et le dimanche nous avons une petite fête à laquelle sont conviés nos plus intimes.

Gambetta, qui se dit hautement le parrain de mon livre, s'amuse le soir à rédiger l'annonce que voici :

La librairie Calmann-Lévy met en vente un nouveau roman de Juliette Lamber, visiblement inspiré par les événements et les souvenirs de la dernière guerre.

L'auteur raconte dans une série de lettres l'histoire d'une jeune Française éprise d'un officier alsacien que le patriotisme a rendu sourd et indifférent a tout autre amour que celui de la France.

Dédaignée, blessée dans sa fierté féminine, la jeune fille s'efforce d'aimer un étranger. Le frère de notre héroïne veille sur sa sœur qu'il a fiancée dans son âme à

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son compagnon d'armes, et la dispute aux entreprises et aux séductions de l'étranger.

Le récit a pour cadre les paysages de la haute Italie, du Simplon à Venise. La forme heureusement choisie se prête aussi hien à la description des merveilles de la très riche nature italienne, des trésors artistiques dont regorgent les cités lombardes, qu'à l'analyse des deux plus nobles passions qui peuvent capter le cœur de l'homme : l'amour et le patriotisme.

Léon Gambetta.

a juillet 1876.

Voilà une annonce qui, si Ton en connaissait l'auteur, aurait quelque succès I

Quoique je n'aie nul effroi des idées hardies, cependant je m'inquiète de celles qu'expriment les jeunes gens qui nous entourent. L'idéalisme, le sentiment, la vision poétique des choses, tout cela est vieillerie. Le naturalisme, le positivisme, le matérialisme, le réalisme, l'utilitarisme, leur paraissent choses autrement vraies que ce qu'ils appellent « les rêveries d'un autre âge». La plupart d'entre eux ont, pas pour idéal — quel mot en la circonstance I — mais pour réalisateur des conceptions littéraires de l'avenir, M. Zola, l'homme qui, demeuré le styliste dont me parlait Hetzel autrefois, ajoute des pages malpropres à ses livres (( pour la vente ».

Je parie un jour deux sous avec plusieurs de mes jeunes amis que, comme il ne reste plus à Zola d'ordure à introduire dans ses livres que la plus puante, il l'introduira certainement dans

distinction et de la race jusque dans chacun de ses gestes. J'apprends qu'elle est une descendante des peintres Parrocel.

Le père de Valentine Baret a tous les goûts d'un artiste; il est critique d'art remarquable. Son culte pour ses ancêtres Parrocel est touchant. Pour comble d'attraits dans la famille, M"* Parrocel est Picarde comme moi.

Voilà des amitiés commençantes qui pourraient bien durer toute notre vie.

Je reçois de Gambetta, dès notre arrivée à Bruyères, une lettre des Crêtes, datée du 20 septembre :

Ma chère amie,

J'arrive du fond de l'Europe après avoir accompli le projet le plus bizarre qui m'ait jamais occupé, mais très satisfait d'avoir augmenté mon instruction personnelle et d'avoir pu recueillir, au prix d'inévitables dégoûts, une certaine somme d'observations et d'idées dont nous tirerons parti pour le bien commun.

Oui, après vous avoir quittés le 3 septembre, bien résolu à me rendre en Suisse, dans ce pays de Vaud que vous avez si vivement remis à sa place dans le cadre de la nature, j'ai brusquement jeté dans le lac Léman tous mes projets, et je me suis lancé à toute vapeur dans la course dont je reviens et dont je vous dois la confidence.

Cette idée, elle avait germé auprès de vous dans une conversation fraternelle où votre âme française sut mêler l'évocation douloureuse d'un passé terrible aux espérances et aux promesses d'un avenir réparateur.

Nous disions ensemble : « Combien il serait utile et fructueux d'aller en Allemagne et de profiter de la saison des manœuvres pour voir sur place, et de ses propres

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yeux, les résultats de cette organisation militaire dont nous avons été les victimes et dont nous restons Tobjectif désigné. »

La seule difficulté était pour moi d*aller jusqu'au bout, de voir d'aussi près que possible, de pénétrer partout sans exciter l'attention et le soupçon, sans être reconnu. Je me suis avisé d'un très simple déguisement, j'ai fait couper ma barbe et je suis devenu plus laid qu'à l'ordinaire, mais impénétrable aux yeux les plus familiers. Je suis resté quelque temps devant la glace sans me douter de mon identité. A quoi tient le moi?

Je suis entré en Allemagne par Bàle; j'ai suivi le Rhin jusqu'à Mayenee, et de Francfort j'ai couru à Leipzig, à Dresde, à Mersebourg, où se trouvait le quartier général de l'empereur, puis à Berlin et à Hanovre. Je suis revenu par Magdebourg, Carlsruhe et Bade. En quinze jours j'ai fait le grand tour du nouvel empire, et je rentre chargé de notes, d'impressions, de renseignements, d'observations auxquelles je vous ai toujours associée, puisque je voyageais pour la France.

Le hasard, ma bonne étoile, m'ont favorisé jusqu'au bout. J'ai pu heureusement, sans le moindre accroc, me glisser au plus épais de leurs fourrés. J'ai vu bien des choses que je vais classer pour notre usage et notre profit mutuels. Je n'entreprendrai pas aujourd'hui de vous conter mon odyssée point par point. J'ai besoin de me remettre et de classer tout ce butin, mais je puis vous livrer mes impressions générales, mes conclusions d'ensemble.

Je suis très frappé, très émerveillé de l'œuvre de M. de Bismarck. Il a fallu une grande âme pour entreprendre une reconstitution de l'empire d'Allemagne au XIX" siècle, une grande énergie pour briser toutes les résistances, les mauvaises volontés, secouer la torpeur et les énergies des petits souverains et du peuple, une grande habileté pour séduire, leurrer,

3gO NOS AMITléS POLITIQUES

asservir les esprits libéraux et éclairés qui ont trahi la liberté moderne pour gagner une patrie.

Il a fallu bien de laudace pour jouer ainsi la couronne des Hohenzollern et Texistence même de la Prusse, si la fortune se fût déclarée irréconciliable. Il a fallu Tépée de M. de Moltke, la complicité de la Russie, la lâcheté de l'Angleterre, l'incurie et le désarroi de l'Autriche, l'avidité intelligente de l'Italie, et par-dessus tout l'inexplicable étourderie de la France. Tous ces éléments de force et de succès, M. de Bismarck a su les réunir, les amalgamer, en faire sortir le plus prodigieux contre-sens historique qu'il ait été donné à un homme d'état de réaliser et d'imposer à l'admiration ou à la haine du monde. Mais tout cela est si bien l'œuvre de la force qu'on sent que. même à l'intérieur, l'épée de la Prusse est la cheville ouvrière de tout ce mécanisme, et que si elle venait à se rouiller, à se fausser, tout serait gravement compromis, préparé pour la ruine.

Aussi bien c'est sur l'armée que tout le génie des hommes d'état de ce pays-ci s'est concentré. C'est pour elle qu'on travaille, qu'on étudie, qu'on administre; c'est vers elle qu'on dirige toutes les forces vives de la nation germanique.

Pour peu qu'on circule à travers l'Allemagne, du -nord au midi, de l'est à l'ouest, dans les théâtres, au cercle, dans les promenades, dans les gares, dans tous les édifices publics, musées, cabinets scientifiques, galeries, universités, partout où la vie sociale se révèle, l'officier tient le premier rang, et, chose juste à dire, on sent qu'il forme réellement l'élite de la nation. C'est la féodalité militaire transformée et merveilleusement adaptée aux usages et aux nécessités de la vie moderne.

Je ne regrette rien, je constate que chez nous ce n'est pas dans l'élite de la société qu'on recrute le corps d'officiers. C'est bien plutôt en dehors des privilégiés de la fortune et de l'intelligence qu'on est obligé de prendre le personnel des cadres.

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 3g I

Je crains bien que ce soit encore pour longtemps une cause profonde de Tinfériorité scientifique de notre corps d officiers, Or, la guerre devient de jour en jour une science de plus en plus haute, difficile, et, quelque horreur qu'on éprouve à se préparer à de terribles collisions, en dépit de la démocratie universelle, il faut bien convenir que c'est au plus instruit, au plus savant, et non au plus juste et au plus brave que restera la victoire.

Nos ennemis ne négligent rien pour la préparer; leurs progrès à cet égard sont réellement formidables. Après avoir suivi sur place et vu opérer leurs troupes de toutes armes, je persiste plus que jamais, je supplie mon pays de se désintéresser plus sévèrement que jamais des querelles de l'Europe, car nous ne possédons malheureusement aucune force qu'on puisse mettre en parallèle avec les troupes que je viens de voir.

Ce qui m'a le plus frappé, c'est l'état de la landwehr. Il nous faudra encore bien du temps pour amener notre réserve et notre territoriale à ce degré de vigueur, d'instruction et de solidité. Il faudra redoubler de vigilance et ne pas redouter les criailleries pour dépenser les sommes nécessaires pour exercer, non plus une ou deux classes de réservistes, mais cinq classes à la fois, sous peine de rester éternellement en arrière de nos rivaux. Et toute cette armée active et de réserve est bien armée, équipée, bien nourrie, surtout bien chaussée. Elle marche sans laisser un traînard derrière elle pendant une journée entière, sous la pluie ou dans la boue. Je ne dirai rien de leur cavalerie. C'est à proprement parler une merveille sans rivale, car je n'ai rien vu de plus magnifique que la précision et la rapidité avec laquelle ses escadrons se forment et se disloquent, chargent ou pivotent dans des terrains excellemment préparés pour des exercices.

Conclusion : il faut se tenir tranquille et s'occuper avec plus d'ardeur et de soins du budget de la guerre,

3ga NOS amitiés politiques

descendre résolument dans les détails. Aussi, à la reatrée, je crois que le compte de liquidation va passer un terrible examen.

J'aurai à vous entretenir du sentiment des populations au sujet de cette formidable organisation militaire. J*ai pu l'apprécier sur le vif, ayant assisté à deux revues ou entrées solennelles de l'empereur à la tête de ses troupes dans les villes de Leipzig et de Mersebourg, mais je crains de vous fatiguer de tout ce détail de militarisme germanique, et je remets à ma prochaine lettre.

Je me contente de conclure que je ne crois pas que l'unité allemande telle que l'a faite Bismarck et que la pratique M. de Moltke puisse se maintenir sans cette exagération militaire, et je ne crois pas davantage que les nations puissent la supporter longtemps si la paix européenne n'était pas troublée, soit du côté de la Russie, soit du côté de la France.

Je soupçonne qu'on cherche la guerre à l'est ou à l'ouest, mais que, selon la conduite de l'Angleterre, on préférerait à Berlin, ne fût-ce que pour assurer les derrières, commencer par la Russie. Il me semble avoir recueilli quelques symptômes en faveur de cette dernière supposition, mais il faut attendre les prochaines indications que nous fournira l'état de la prochaine question d'Orient pour fixer définitivement nos prévisions.

Je reprendrai ce récit à ma prochaine lettre, quand je serai de retour du Simplon, où je vais faire dès demain une excursion avec M. Dubochet et Cefesole, l'ancien président de la république helvétique.

Je vais repasser par ces mêmes sentiers que nous avons foulés ensemble. C'est vous dire que je vais voyager avec vous et que je vous verrai devant la Gemmi, dans les gorges de la Saltine, cette éblouissante cascade dont vous avez immortalisé les magnificences.

J'aurai le plaisir de vous lire chemin faisant et de

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE S^S

VOUS marquer la justesse ou Tinégalité de vos pinceaux.

Mais j'oublie de vous demander des nouvelles de votre santé, de celle de votre père, de vos enfants. Quant à la santé d'Adam, je suis agi*éablement renseigné par l'agence Havas, qui m'apprend qu'il a passé par Marseille et qu'il y a fort bien parlé, fortement et justement.

Je lui en suis très reconnaissant, et vous prie de le lui bien exprimer.

Je ne reprendrai guère le joug de la politique avant le 5 ou le 6 octobre. Jusque-là je vais à l'aventure, n'ayant, dans mes diverses locomotions, qu'une seule ombre, d'être loin de vous. Je suis si doucement habitué à vivre dans votre rayonnement, que je cheminerai dans les ténèbres jusqu'à ce que je vous aie retrouvée. C'est la grâce que je me souhaite.

Je me mets à vos pieds.

Léon Gambbtta.

On m'écrit beaucoup sur Rome vaincue, de Parodi. Enfin, voilà les beaux drames épiques applaudis de nouveau. C'est bon signe pour nos moralités nationales. Avec la Fille de Roland^ que l'Académie a eu le bon et bel esprit de couronner, on sent passer un souffle d'idéalisme sur notre France; il se lève pour chasser la malaria du matérialisme et de toutes les choses en mauvais ismes que les Zola ont semées comme des ordures sur la route littéraire.

On dit Sarah Bernhardt admirable dans Posthumia, l'aveugle qui cherche à tâtons un poignard pour tuer sa petite-fille et lui épargner la torture d'être enterrée vive. Le récit de la

bataille de Cannes et la mort de Paul-Émile . sont, paraît-il, des morceaux d'une grande maîtrise.

L'amiral Jauréguiberry commande l'escadre de la Méditerranée. Nous allons l'avoir au golfe Juan. Il sait, par Duclerc, la part que j'ai prise à sa candidature; il est lié avec Adam. Notre Bruyères, notre golfe, vont être plus vivants encore. L'escadre dans le golfe, c'est la gaîté le jour, c'est le scintillement le soir sur la mer comme celui des étoiles au ciel.

Avec l'amiral Jauréguiberry, certes, s'il y avait la guerre, nos vaisseaux (( prendraient la mer y> sûrement et ne s'immobiliseraient pas à défendre les rochers des côtes.

Louis Blanc fonde l'Homme Libre et en commence la publication le 17 octobre. Il désire qu'Adam et moi nous nous y intéressions.

Le docteur Maure arrive dans une agitation extrême. M. Thiers devait venir à Cannes; Barthélémy Saint-Hilaire, qui est chez le docteur Maure, répétait : (( Il viendra; » le docteur Maure répondait : (( Il ne viendra pas. »

M. Thiers vient!

Thiers a télégraphié à Saint-Hilaire qu'il lui cherche un appartement dans un hôtel pour demain. Craignant les reproches de M"* Thiers, qui (( regarde à la dépense », Saint-Hilaire a choisi un hôtel tout neuf, trop neuf, sur le chemin du Canet, hôtel de second ordre qui,

AVANT l'abandon DE LA REVAKCHE SgS

pour inaugurer la saison avec M. Thiers, a fait toutes les concessions qu'on a voulues.

(( Vous verrez, dit Saint-Hilaire au docteur Maure, que M"' Thiers trouvera l'appartement trop cher.

— Et Thiers l'hôlel trop neuf, ce dont je l'approuverai, » dit le vieux docteur.

Nous allons, Adam et moi, à la gare; moi avec un bouquet pour M"* Thiers. Adam accompagne M. Thiers à son hôtel; mais aussitôt arrivé, le (( petit bourgeois » s'emporte, déclare qu'il n'habitera pas un hôtel où les plâtres ne sont pas séchés, qu'il n'en a jamais essuyés, et il prie Adam de lui chercher sur l'heure un autre hôtel. Adam propose l'hôtel Bellevue, déjà ouvert, dans le quartier de la Bocca, avec belle vue de la mer.

« Rendez-moi le très grand service, Adam, d'aller immédiatement me trouver à cet hôtel ce qu'il mefauty n'est-ce pas, Adam, ce qu'il me faut. »

Vers le soir, Adam installe à l'hôtel M. Thiers, M""^ Thiers et M"« Dosne.

Tous trois, avec le docteur Maure et Saint- Hilaire, invités, viennent déjeuner le 2 octobre à Bruyères. J'ai couru à Nice pour que ce déjeuner soit digne de mon hôte, très gourmet, comme son ami Maure.

M. Thiers, travaillant jusqu'à midi, arrive à une heure avec celles qu'il appelle : « Mes femmes. » Il me tend la main droite, ce qui est

3g6 Nos Aifitlés t>OLlTIQUBS

rare, car l'ayant presque toujours derrière le I dos, il donne souvent la main gauche.

Adam retarde son départ pour être à la disposition de M"*' Thiers et de M"* Dosne qu'il promène chaque jour. M. Thiers lui en sait très grand gré.

Le déjeuner lui ayant plu, M. Thiers redemande une invitation, et revient à Bruyères avec M**' Thiers et M"» Dosne, qui disent « notre cher Adam ».

M. Thiers fait une sortie violente contre les anti-cléricaux, contre Gambetta et ses séides, les Adam.

« J'ai prouvé mathématiquement, et par l'étude de l'histoire, l'existence de l'Être suprême, ^ et cela par des arguments sans réplique, me dit

\ M. Thiers. Je me ferais un crime de combattre

la croyance de quelqu'un ; donc je blâme toutes les luttes et jusqu'aux critiques contre la relir gion. Croyez-moi, Adam, Gambetta et vous

tous vous commettez une faute de parti que vous regretterez pour cent raisons de politique, de moralité, d'autorité. La religion est le plus solide rempart gouvernemental et le seul frein aux appétits individuels, c'est la sauvegarde sociale.

(( Je suis profondément spiritualiste, sincèrement catholique, parce que je suis passionnément Français I

(( Toutes vos luttes contre Rome vous sont inspirées par Bismarck qui veut broyer la pa-

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 897

pauté, le seul pouvoir qu'il n'a pas réussi à avoir en mains en Europe.

« Jamais un écrivain qui ne serait pas nourri de moelle germanique n'aurait fait la Vie de Jésus. Il y a de l'esprit de Luther dans la tête de Renan. »

Le docteur Maure parle à M. Thiers de Casimir-Périer, mort depuis peu et auquel il en voulait rageusement, lui, Maure, d'être la cause du renversement de Thiers.

(( Vous avez raison, Maure. Je ne m'explique pas comment je me suis mis en tête de le soutenir, moi qui avais dit de lui qu'il avait toujours l'air de courir après une sottise et d'avoir peur de ne pas l'attraper. »

Gomme on en était au rôti dont j'attendais un peu l'effet, ayant trouvé à Nice les premiers merles de Corse, M*"* Thiers me complimenta, et, faisant allusion sans doute à l'échec de la trouvaille de l'hôtel :

(( Ce n'est pas Saint-Hilaire, dit-elle, qui aurait trouvé ces merles I »

On potine un peu. M"' Dosne affirme qu'elle a la certitude que le duc d'Audiffret-Pasquier ne fait pas ses discours lui-même, et qu'un jour, pris à l'improviste, c'est à peine s'il a parlé français.

Très sensible à la « qualité », M. Thiers raconte que les rois lui écrivent « mon cher ami » .

Après le déjeuner nous prenons le café sur la terrasse. M. Thiers retrouve là son cher soleil

SgS NOS AMITIÉS POLITIQUES

du midi. Le voilà en verve. Les « gauloirdises » se succèdent en patois avec la réplique du docteur Maure. M"* Dosne, qui, comme moi, comprend le provençal, ne se trouble pas des paroles un peu vertes.

M"*' Thiers préfère les fruits mûrs. Elle demande un panier et va, avec Saint-Hilaire, cueillir des mandarines.

M. Thiers a un certain mépris pour les femmes. Il les dédaigne volontiers vieilles, à moins qu'elles ne soient vraiment supérieures. Il n'a pas cessé de les courtiser jeunes. Gomme le docteur Maure rappelle à M. Thiers quelques aventures de jeunesse et ses infidélités : •

(( L'âge l'a rendu fidèle, réplique en riant M^^* Dosne, mais, pour compenser les réalités d'autrefois, il attelle à deux ses grandes passions platoniques d'aujourd'hui. Il faut le voir entre la princesse Lise Troubetzkoï et la duchesse Colonna, ou entre l'une d'elles et la marquise de Noailles, rien n'est plus amusant, et la dépense d'esprit qu'il fait est étonnante.

— L'esprit, c'est de la poudre aux moineaux, soupire M. Thiers. Combien je regrette... »

jyjme Thiers revient avec un panier débordant de mandarines.

« C'est une rafle, » s'écrie M. Thiers.

Tous les soirs nous allons à l'hôtel Bellevue.

M. Thiers y parle un jour de la cruauté de Bismarck envers d'Arnim. Certes, il n'aimait guère ce dernier, car ses intrigues en faveur

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE SqQ

d'une restauration monarchique étaient inquiétantes, mais la férocité de Bismarck l'étonné.

Le jugement que M. de Bismarck avait fait remettre au 3 octobre, pour tenir le comte d'Arnim plus longtemps dans Tangoisse, vient d'être rendu. L'ancien ambassadeur d'Allemagne à Paris est condamné, par la haute cour de justice de Prusse, à cinq ans de prison pour crime de haute trahison.

M. Thiers admire Bismarck comme Gambetta l'admire.

« 11 a la grandeur des brutes iipplacables appuyées sur la force, dis-je à M. Thiers que je révolte. Je veux vivre pour voir sa chute.

— Vous pourrez voir sa mort, jamais son abaissement, réplique M. Thiers. Il fait aujourd'hui corps avec l'empire et l'on ne peut toucher à Bismarck sans vaincre l'Allemagne ; or, hélas I nous en sommes loin. »

Adam est rentré à Paris. Je continue à aller passer la soirée chez M. Thiers. Le docteur Maure y vient aussi très souvent de Grasse.

L'un de ces jours on m'accueille avec les bras au ciel.

« Votre ami Gambetta, eh bien, allez-vous le soutenir encore?

— Qu'a-t-ilfait?»

La République française d'hier, i6 octobre, a publié une grande étude préparatoire sur la réforme de l'impôt, et l'impôt sur le revenu dans un sens démocratique. ^

<( Si Gambetta, qu'on croyait modéré et sage, veut l'impôt sur le revenu, alors. . . s'écrie le docteur Maure indigné.

— Mais vous saviez bien, Maure, qu'il élait radical. Avez-vous oublié le programme de Belleville? il ne l'a jamais renié, réplique M. Thîers.

— On s'est fié à ses belles phrases si conciliantes.

— Mais, dis-je, ne faut-il pas rendre la main à certaines heures pour que les chevaux ne s'emballent pasP

— Des chevaux qui menacent de s'emballer ne sont pas des chevaux conduits, belle dame, » répond M. Thiers.

Une lettre de Gambetta, du 1 7 octobre :

Vous devez vous demander, si vous vous demandez encore quelque chose, quelle espèce de paralysie a bien pu me frapper depuis un grand mois que je ne vous ai donné signe de vie. Je vais essayer de vous décrire l'aimable existence que je mène.

Après le retour de ma laborieuse excursion au Simplon et au Gothard, où je crois avoir recueilli les premières bases d'une véritable entreprise nationale, je me suis consacré jour et nuit à mon projet de réforme de l'impôt. Je tenais à être prêt pour la réunion de la commission du budget, et bien m'en a pris, car aucun de mes nombreux collègues n'avait préparé une traîtresse ligne sur ces divers sujets.

Après bien des difficultés, je suis pai*venu à rédiger

AVAlfT l'abandon DE LA BEVANGHB 40I

assez clairement, je pense, l'exposé de mon système, et, en dépit des clameurs qui s'élèveront de droite et de gauche, je juge, à l'aspect de la majorité, que j'ai frappé un assez bon coup. Ce n'est là, d'ailleurs, que la plus légère partie de mes diverses besognes. Les tracas de la politique intérieure ont recommencé sur toute la ligne. On sent que la réaction joue une suprême partie contre le cabinet et l'existence même de la Chambre. La folie de certains journaux, les déclamations de certains hommes politiques, servent de prétexte et d'éléments à cette recrudescence de passions rétrogrades. Il faudra une vigoureuse main pour maintenir le ministère actuel à la barre ; mais je dois dire que je suis sans inquiétude sur l'issue finale; ajoutez que mes tourments domestiques ne sont pas encore terminés et que j'ai un joli procès de chantage sur les bras, suite naturelle des fautes de l'an dernier. C'est hier qu'on devait plaider ; les avocats demandent huit jours pour affiler leurs langues, et je ne serai complètement tranquille que lundi prochain. délices !

11 y a aussi l'averse des journaux qui se fondent, au nombre desquels le Petit Parisien, qui se pare du nom de mon ami Adam comme d'un glorieux pavillon, ce qui ajoute certainement à l'éclat de la feuille d'Andrieux aux dépens de la pauvre Petite République. Je dois dire cependant que, de ce côté, nos affaires vont bien. Enfin, nous avons dépassé 60.000 de vente utile. Nous finirons par atteindre 100.000, objet de nos plus belles ambitions, mais on exige de moi une assiduité égale à celle que je montrais autrefois pour ma fille aînée.

Enfin, la politique extérieure vient terminer cette belle énumération et m'enlever les dernières minutes de liberté de la journée.

Les événements que je redoutais il y a un an se sont développés dans l'ordre même que j'annonçais depuis le fameux voyage de l'empereur d'Autriche cq Dalmatie,

jusqu'à la menace de passer les Balkans que fait à l'Europe affolée l'empereur Alexandre. Nous touchons au moment difficile de la question qu'on a laissé s'aggraver, empirer comme à plaisir, soit par légèreté, soit par ignorance, soit encore par la plus coupable complicité.

Je vous sais trop amoureuse de la France, de tout ce qui peut la fortifier et la grandir, et trop inquiète de tout ce qui peut l'amoindrir, pour que je ne considère pas comme un devoir de vous dépeindre au vrai la situation où nous sommes. On peut dire qu'il y a actuellement deux partis en présence sur les complications dont l'Orient est le théâtre. Les deux partis raisonnent sur les origines et les conséquences de la guerre actuelle d'une manière diamétralement opposée, et il est utile d'exposer les deux systèmes pour se former à la fois un jugement complet et rationnel sur la crise que traverse l'Europe.

Les uns — et ce sont les plus nombreux — considèrent le mouvement russo-slave comme l'aboutissement de la politique d'action commune arrêtée depuis 1860-1 871 entre les deux chanceliers Bismarck et Gortschakoff. Voici leur langage : La Russie a rendu pendant la guerre franco-prussienne un immense service à l'Allemagne bismarckîenne. Elle a contenu l'Autriche en bordant les frontières de Galicie d'un cordon de i5o.ooo hommes qui ont empêché les Habsbourg de profiter de la seule ressource qui leur fut offerte depuis Sadowa et de prendre une éclatante revanche.

La Russie a en outre découragé les neutres, et notamment l'Italie, de venir même diplomatiquement au secours de la France. Elle a enfin livré la France à tous les caprices du vainqueur après la capitulation de Paris. La radiation du traité de 1 856 par la Russie fut de la part de l'Allemagne un commencement de paiement pour la politique russe, mais ce succès en appelait d'autres, et il ne pouvait suffire à l'ambition russe de

AYANT l'abandon DE. LA REVANCHE i\Oi

recouvrer la libre navigation de la mer Noire, il fallait pousser plus loin sur la route de Constantinople et pour cela obtenir de la Prusse la faculté de remuer les populations slaves des Balkans et de la Roumélie. L'agitation de ces malheureuses provinces devait facilement tourner à l'insurrection et conduire à la violente répression qui est dans la tradition musulmane. Loin de calmer la fièvre des Slaves, les terribles exécutions des Turcs devaient les exaspérer et amener en ligne les frères serbes et monténégrins, ce qui n'a pas manqué avec l'autorisation non déguisée de Saint-Pétersbourg, mais hautement, officiellement, avec une telle audace, qu'en quelques mois la Russie possédait la Serbie, formant ses armées et soldant les dépenses de la principauté.

Malgré un si puissant secours, il est arrivé contre toute prévision que la Turquie a été victorieuse, il ne restait aux rebelles qu'à demander merci ou à la Russie qu'à franchir les Balkans avec toutes ses forces pour les sauver et écraser les Turcs. Il est bien clair que dans l'origine on a dû envisager une telle éventualité à Péter sbourg et que l'on s'est assuré que ce ne serait pas de Berlin que viendrait le veto. M. de Bismarck n'a qu'un intérêt, livrer l'Orient aux mille compétitions des Slaves du sud, des Hongrois, des Autrichiens, des Grecs, des Turcs, et se précipiter sur la France isolée et ne pouvant plus compter sur l'aide des puissances occupées sérieusement ailleurs. Ce sera un nouveau moment psychologique à passer. Libre dans ses mouvements de l'ouest, par suite de l'état où la question d'Orient aura mis les nations de l'est de l'Europe, il pourra compléter son œuvre et envahir de nouveau la France, nous imposer un traité plus affreux que celui de Francfort et prévenir pour un demi-siècle tout retour offensif de la Gaule contre l'empire germanique.

En admettant encore que la France soit assez heureuse pour ne pas être ruinée par la guerre, pour ne pas voir de nouveau l'ennemi héréditaire sur son sol, en

4o4 NOS AMITIÉS POLITIQUES

supposant que M. de Bismarck ne se décide pas encore à lui porter le coup de grâce, il est hors de doute que son abstention forcée dans la question d'Orient, et quelle qu'en soit la solution, la laissera amoindrie; elle subira comme un second Sadowa après Sedan. Le résultat serait déjà suffisant pour l'intérêt et l'orgueil germaniques et dès lors M. de Bismarck a raison d'entourer, de protéger la politique russe, dont le triomphe peut avoir pour lui le double résultat de lui livrer sans coup férir les neuf millions d'Allemands de l'Autriche et de précipiter encore un peu plus la France hors de l'équilibre et du concert européens. Donc, concluent les premiers, la guerre est inévitable, l'alliance germano-russe évidente et la position de la France irrémédiable. Où est le remède? La plupart n'y pensent pas. Les plus effrontés pensent à l'alliance russe pour la France *, d'autres en petit nombre proposent une alliance de l'Autriche et de l'Angleterre, comme si à trois on pouvait lutter contre les deux cours du nord.

Heureusement il y a un autre parti, dont je suis, qui est loin de partager de telles vues. Je vais essayer de vous retracer le système aussi fidèlement, aussi clairement que possible.

Ils disent :

Oui le mouvement russo-slave a été en partie provoqué, fomenté, entretenu par M. de Bismarck. C'est sous son influence que le comte Andrassy a entrepris avec François-Joseph le voyage de Dalmatie, origine et point de départ de la crise actuelle. Le prince a voulu nettement provoquer un ébranlement oriental, et il y est parvenu. 11 a voulu mettre aux prises l'Angleterre et la Russie, et il y est parvenu. Il a voulu tendre les rapports entre Vienne et Pétersbourg, et il y est parvenu.

* Gambetta donnait, dans un loqg développement qui en atténuait reflet, son coup de règle sur les ongles à la « cosaque ».

AVANT l'abandon DE LA REVANCHE ^o5

Il a voulif faire ressortir la prépondérance de l'élément hongrois sur Tempire d'Autriche et démontrer de plus en plus que le centre de cet Empire devait être à Pesth et non à Vienne, qu'il se réserve d'occuper qujBnd il aura réglé l'afTaire des catholiques allemands. Il a réussi au delà de toute mesure. Le plus admirable imbroglio est là, étalé sous sa main, et seul il est en position de le brouiller encore plus ou de le dévider. Je pense qu'il finira par le trancher, l'épée à la main, selon sa coutume. Le prince doit avoir, lui aussi, sa solution de la question d'Orient. La façon dont il a placé et soutenu un Hohenzollern à Bucarest, dont il dirige le roi de Grèce, dont il rejette toute combinaison venue d'ailleurs, sufEt à éclairer le fond de son dessein. Ou je me trompe fort, ou le prince rêve une confédération gréco-slave où la Hongrie et l'Allemagne seraient des parrains et qui servirait de barrière contre l'envahissement russe, tout en préparant l'élimination des Turcs d'Europe.

Sans compter que les complications inévitables qui surgiront sur les bouches -du Danube lui permettront un jour ou l'autre d'essayer la solidité des troupes allemandes contre les Russes, car, s'il est préoccupé de la France qu'il a rejetée loin du Rhin, il ne peut permettre que la Russie se rapproche du Danube, dont chaque goutte d'eau doit être allemande. Abattre et repousser la Russie, démembrer définitivement l'Autriche, remplacer les Turcs par les Grecs et les Slaves, lui paraît maintenant plus profitable et plus facile que d'attendre patiemment l'heure où ces divers peuples pourraient se réunir à la France restaurée contre le nouvel empire. Ce n'est pas à dire que ces différents projets se feront jour d'ici demain, mais le prince les dispose à son aise. Il ne permettra complètement ni la paix assise ni la guerre générale. Il attendra et fera attendre jusqu'à ce qu'il ait poussé l'un contre l'autre ou l'Autriche, ou l'Angleterre, ou la Russie. Quant à la France, dans ce cas comme dans le premier, elle doit se tenir à l'écart,

^o6 NOS AUITIlliS P0LITIQUS8

elle doit, tout en faisant des vœux pour la paix, ne rien faire, ne rien dire, qui puisse de près ou de loin l'engager, même en parole, avec personne. Elle aussi doit attendre. L'Europe l'a laissé écraser, l'Europe a cru pouvoir se passer d'elle, que l'Europe s'arrange, si elle le peut, sans nous. Quand on aura perdu bien du temps, de l'or et des hommes et que la France aura mis à son profit les heures qui s'écouleront, on reviendra à elle, et par là elle pourra indistinctement dire à ceux qui l'inviteront à une action concertée : « Que me donnezvous? » Et qui sait? C'est peut-être du côté où on s'y attend le moins que nous viendront les plus brillantes propositions. Loin donc de redouter la guerre entre les autres rivaux, je la désire, loin donc d'y voir un nouveau Sadowa, j'y vois un espoir de revanche contre les suites de Sedan, mais à une condition impérieuse, c'est d'être muet, de ne se brouiller et de ne s'engager avec personne, de laisser faire l'Allemagne et de reconnaître avec dignité que lorsque la France ne peut agir il ne lui convient pas de parler.

Cette politique sera comprise peut-être à Berlin. Elle l'est à coup sûr à Rome et à Londres. Aussi j'espère que, malgré les apparences contraires, la guerre n'éclatera pas avant le printemps prochain et qu'à partir de ce. moment nous pourrons en souffrir économiquement, mais que moralement et diplomatiquement nous serons à la veille de nous relever.

Je termine en vous donnant brièvement les raisons qui font que je ne crois pas à la guerre avant l'année prochaine : i" parce que la Turquie est décidée à céder sur tous les points pour gagner du temps et forcer la Russie à se démasquer et prendre devant l'Europe une politique d'usurpation et de conquête; a" parce que tant que le sphinx de Berlin n'aura pas fait connaître le fond de sa pensée, personne, même le tsar, n'osera s'engager définitivement dans la guerre orientale; 3° parce que la Russie n'a pas d'argent et qu'il faudra

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE l^CJ

encore des mois pour en trouver et pour l'employer utilement.

Voilà mes motifs. Je voudrais ne pas me tromper dans l'intérêt de la France et de la République que je considère comme fondée à l'intérieur, si l'orage venu de l'extérieur ne vient nous assaillir.

Je vous demande pardon de vous infliger de si longs détails sur la politique extérieure, mais je tiens à vous marquer l'état de mon esprit, ce qui vous donnera une idée générale de l'opinion. Je vais même réparer un oubli dans ma lettre précédente. J'ai oublié d'insister sur le rôle capital de la Hongrie sous la main de M. de Bismarck. On parle dans le camp de nos adversaires de la prétendue reconnaissance que l'Allemagne professe pour l'assistance que la Russie a prêtée pendant la guerre à l'armée allemande. C'est une erreur, ou tout au moins de l'exagération, et s'il y a de la reconnaissance dans le cœur de M. de Bismarck, ce qui est douteux, je crois qu'elle n'est pas poyr la Russie, mais pour la Hongrie, qui empêcha catégoriquement l'Autriche d'intervenir en faveur de la France. C'est M. Andrassy, serviteur zélé de la politique bismarckienne, qui triompha des velléités françaises de M. de Beust, des sympathies de l'armée autrichienne pour nous, qui, en un mot, empêcha la déclaration de guerre préparée par l'archiduc Albert et le général de Kung. M. de Bismarck le sait bien. C'est aux Hongrois que l'empereur Guillaume doit la couronne. C'est sur les Hongrois qu'il compte pour le mener un jour à Vienne, et ce n'est pas eux qu'il sacrifiera à l'ambition panslaviste.

Toutes les bonnes raisons ignorées et difficiles à donner au public n'empêchent pas la panique de régner sur le marché. La Bourse a pris peur hier et aujourd'hui, et si elle continue j'ai bien des craintes pour l'avenir de mes beaux projets financiers.

Vous voyez que je tourne dans un cercle vicieux hérissé de difficultés. Je travaille comme un nègre, mais

4o8 NOS AMITIÉS POLITIQUES

un nègre qui serait privé de soleil et d'air, car Tair est là-bas et le soleil est parti sur les bords de la Méditerranée, de la* mer aux flots bleus.

Plaignez-moi ; ne persévérez pas dans cette douloureuse manie de mesurer vos lignes sur les miennes. Vous avez, en vérité, plus de loisirs : ayez plus de bonté et croyez que je mérite cette faveur par mon labeur.

Je me mets à votre discrétion.

Votre dévoué ami, *

Léon Gambbtta.

Gambetta, et c'était Tune de nos querelles, exagérait l'envergure de M. de Bismarck. Il ne voyait que lui et la fortune de sa politique passée, présente et future. Il croyait amoindrir la cruauté de nos revers en exaltant la valeur de notre vainqueur. Il imaginait un cercle de fer oii il n'y avait que des mailles au travers desquelles on ne pouvait passer; il y avait des fissures. M. de Bismarck voyait surtout dans les embarras de la Russie en Orient le moyen de se venger de Gortschakofif et du tsar qui l'avaient empêché, en juin, de se ruer sur la France. Il cachait ce jeu et trompait Gortschakoff. Plus d'un Russe l'avait compris. Un ami de d'Oustinoff, par exemple, me le dit :

(( Bismarck s'est cru trahi en juin par Gortschakoff qui a garé la France d'une attaque; il le trahira en Orient. »

Cette admiration de Gambetta pour les projets mondiaux de Bismarck, auquel il prêtait une part excessive de sa propre valeur, rédui-

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sait sa politique à l'expectative, et il en arrivait à attendre de l'omnipotent, quelque jour, des propositions du côté ou Ton s'y attendait le moins.

En tous cas, étant donné les idées qu'il avait, il était logique avec elles en prêchant le silence, l'inaction diplomatique, l'effacement, jusqu'à la reprise de possession de nos forces.

Je me permettais de discuter les idées de Gambetta, car j'étais parmi les effrontés qui rêvaient de l'alliance russe et qui eussent désiré, sagement, prudemment, discrètement, voir appuyer le duc Decazes dans les efforts qu'il faisait vers ce but.

Gambetta blâmait hautement cette politique, et nous en gémissions parfois avec Duclerc.

Duclerc n'était pas encore rentré à Paris. Il avait comme moi à Bruyères, lui à Bramepan, lui dans le Midi vert, moi dans le Midi bleu, la passion de son jardin, et il s'attardait jusqu'à la dernière minute auprès de ses roses avanjt de retourner à son labeur parlementaire.

Il m'écrit :

Vous savez que je ne suis pas pessimiste, mais les discussions de cette fin d'année ne me paraissent pas s'annoncer comme devant être bien faciles. Ce qui manque aux républicains, pas à vous heureusement, c'est qu'ils ne sont pas jardiniers. Ils ne savent pas qu'il ne faut pas secouer un arbre avant qu'il ait à la fois un chevelu étendu et de fortes racines. Faites-leur donc un cours d'horticulture.

Vous avez nécessairement lu la lettre de l'évèque de

i\lO NOS AMITIÉS POLITIQUBS

Gap et celle de Tévèque de la Tarentaise. Il y a là une lumière projetée dans les profondeurs du cléricalisme, cette force redoutable, la seule redoutable devant nous. Il serait mortel de s'y soumettre ; on ne peut pas la briser, il faut la dissoudre. Méditez cette formule. Je vous assure qu'elle est absolument vraie. Reste l'application.

Quand revenez-vous à Paris? Pas cette année; sans doute ce sera long et je n'aurai d'autre ressource que de penser à vous et de me dire de loin que, même loin, votre amitié est le plus précieux des biens, mais c'est encore meilleur de près.

A vous, ma bien chère amie, de tout mon cœur.

E. DUCLBRG.

Ma fille m'écrit qu'elle trouve mon père dangereusement atteint. Je télégraphie à Adam que je veux partir. Adam répond que mes craintes sont exagérées, et que si mon père me revoyait tout à coup ce serait pour lui un arrêt de mort. Je reçois bientôt la lettre suivante :

Ton gendre et ta fille, me dit Adam, sont pour ton père admirables de dévouement. On lui amène chaque matin son arrière-petite-fille, Pauline, dont il raffole et qu'il aime, répète-t-il, comme il t'a aimée enfant. Il s'imagine, ce que je ne vois guère, mais dont je n'essaie pas de le dissuader, qu'elle te ressemble.

Il faut bénir cette joie, qui illumine ses derniers jours.

Adam ajoute :

Donc, Gambetta et moi, nous étions à table, à dîner chez Brébant. Nous t'avons confectionné ensemble la dépêche que tu as reçue hier.

Gambetta m'a raconté toutes les scènes de Belleville. J'avais lu son discours en route, une première fois, dans

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le Temps, une seconde fois dans la République, J avais remarqué combien il avait été audacieux. C'est par là principalement qu*il a reconquis son public, et par des bonheurs oratoires, m'a dit Rosati, incomparables. Le succès a été foudroyant, et il est encore plus grand peut-être à Paris qu'à Belleville. Gambetta est très satisfait, mais les intransigeants ne le sont pas. Ils avaient tous une mine fort irritée, hier, à Versailles, petits et grands.

Le discours de Gambetta est en effet très audacieux; j'en reste inquiète. Il est triste de voir un chef de parti prendre ce ton avec les siens. Le chef peut grandir, mais le parti baisse.

L'Homme libre de Louis Blanc a paru le 27 octobre. Un de mes amis, Marins Poulet, me donne des détails fort amusants sur le personnel de la rédaction. L'homme principal, Salles, est le masseur de Louis Blanc. Louis Blanc est conduit, lui, « l'homme libre », par ce masseur.

Je reçois la première lettre de mon pauvre Maurice Sand depuis la mort de sa mère.

Chère Madame et amie.

Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus que je voudrais bien vous voir, depuis notre si grand malheur.

Après deux mois passés au bord de la mer, dans le vent de 1* Amérique, sous le soleil tropical de juillet et d'août, nous sommes revenus à Nohant. Quel cruel retour. Elle n'était plus là, ma chère mère, elle n'y est plus. Tout, à chaque instant, me rappelle sa présence. Elle est partie, mais Elle y est pourtant encore et toujours. Je ne la vois plus, mais je la sens; son âme est

/lia NOS AMITIES POLITIQUES

toujours ici. C'est la moitié de moi qui m*a quitté. Quelle séparation douloureuse ! Je vivais pour elle depuis que j*ai conscience de la vie et du dévouement, c'est-à-dire depuis cinquante ans. Et en huit jours, au milieu de la vie calme et des plaisirs innocents de la campagne, en plein travail en commun, avec toute son intelligence, toute sa vitalité, sa bonne humeur, elle me laisse seul. Dieu me l'a prise cruellement, mais il me l'a prise, n'est-ce pasP II m'a laissé ma femme et mes deux filles après m'a voir pris mon fils. Je crois que je commence à payer mon tribut à la mort. Mes deux pauvres petites ne se doutent pas de ce qu'elles ont perdu en perdant leur bonne mère.

Je m'arrête, car je n'ai que des choses navrantes à vous dire. Comme est loin ce temps où nous étions tous à Bruyères, et où nous faisions les fous à Toulon.

Croyez-moi, chère Juliette, votre vieil et sincère ami.

Je vous embrasse de tout mon cœur et Alice et Adam.

Maurice Sand.

« Eh bieni me dît un soir M. Thiers, est-ce parce qu'Adam n'est plus à Bruyères qu'on ne nous y invite plus à déjeuner?

— Non, c'est parce qu'on n'ose pas, mais ce serait une grande fierté si une invitation faite était acceptée.

— Voulez- vous le 2 novembre? dit M"*' Thiers après avoir été consultée.

— Oui, madame. Puis-je inviter le docteur Maure, le colonel Plauchut, le. sous-préfet de Grasse et sa femme ?

— Vous le pouvez. »

Il fait, le 2 novembre, un temps splendide.

Quoiqu'on soit peu avancé dans la saison et

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qu'on trouve difficilement encore ce qu'on veut, je compose un menu que M"** Thiers loue à plusieurs reprises. Le voici :

Pain de poisson à Vanglaise

Tête de veau tortue

Cailles en caisse

Filet de bœuf jardinière

Perdreaux rôtis

Salade capucine

Petits pois de Nice

Entremets et dessert de Nègre

Chaque convive est beau mangeur. Le soleil entre par les fenêtres ouvertes. La table est couverte de roses.

M. Thiers entremêle la conversation de patois, seulement compris par le docteur Maure, par M"' Dosne et par moi. Nous éclatons de rire aux gaudrioles et M"' Thiers force le docteur Maure à les traduire. Il les habille.

M"' Dosne me dit qu'il y a des années et des années qu'elle n'a vu M. Thiers s'amuser à ce point.

jc( Je me plais dans cette maison d'une amie fidèle, répond M. Thiers.

— Mais ici vous pactisez avec l'intransigeance, réplique le docteur Maure. M™' Adam sent le roussi communard.

— C'est surtout vrai aujourd'hui, dis-je, car je reçois d'un neveu la liste de ce qu'il expédie aux condamnés de la Nouvelle-Calédonie, avec

4l4 K08 AMITIÉS POLITIQUES

l'argent d'une collecte faite à Londres et envoyée à Adam par le citoyen Ranvier. Je cite ma liste : ia6 pantalons de toile, 38 1 chemises et gilets, aoo godillots, 17 douzaines de bas et de chaussettes.

— Dois-je entendre ce que j'entends? s'écrie le sous-préfet.

— C'est l'amiral Fourichon qui fait parvenir l'envoi.

— Ohl alors.

— Avez- vous des nouvelles de Rochefort?

me demande M. Thiers. A-t-il toujours son satané esprit?

— 'Toujours! et c'est à vous qu'il doit de l'avoir gardé.

— Rochefort est l'une de mes mauvaises actions, que je ne voudrais, pour rien au monde, ne pas avoir commise. Je vous la dois à vous et à Adam.

— La journée a passé vite, » dit M"*' Thiers, enfouie au départ sous un énorme bouquet de mimosas qu'elle a cueillis elle-même.

Un gros succès qui m'amuse beaucoup.

C'est celui de F Enfant du Faubourg, de Richebourg au Petit Journal.

Poète comme moi à ses débuts, ou nous

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croyant tels, Béranger, mes lecteurs se le rappellent peut-être, nous dit à tous deux que poète nous ne Tétions ni l'un ni l'autre, que Richebourg ferait des romans dramatiques et moi des livres qui vaudraient mieux que mes vers.

Adam m'envoie les deux émouvants livres de Tissot : Voyage aux pays annexés et les Prussiens en Allemagne. Je les dévore et tour à tour mes révoltes alternent avec mes convictions.

Mais la paix élyséenne vient rassurer mes esprits. Je lis lentement le livre de Louis Ménard, Rêveries d'un Païen mystique, et me voilà sous le ciel athénien, en face de la mer azurée, m'asseyant au milieu des myrtes, des arbousiers et des lentisques, rêvant avec mon ami Ménard à d'autres choses qu'à mes indignations contre nos adversaires politiques.

Une lettre de Duclerc :

Chère et belle amie.

Vous vous moquez. C'est votre ordinaire d'ailleurs. Eh bien ! je trouve le moyen incomplet, oserai-je dire médiocre, et j'en aurais mieux aimé un autre, l'autre.

A la proposition que vous me faites, j'ai des objections et les voici : une de principe, d'abord, confirmée par une expérience désobligeante. Répondre non pas dans l'autre monde, mais dans celui-ci, répondre moralement, et tant que l'on vit, d'un être à venir, qu'on n'élèvera pas, qui sera dirigé. Dieu sait comment, qui deviendra je ne sais quoi, non, cela ne me tente point, non, cela n'est pas sage. Après une expérience, je me suis promis de ne pas recommencer.

J'ai en outre une objection spéciale que je soumets à

4l6 NOS AMITIÉS POLITIQUES

votre haut bon sens et qui constitue la grande utilité de mes relations avec Gambetta, c*est qu'elles sont manifestement indépendantes*; que j'apparaisse indissolublement lié dans sa main, je perds aussitôt les trois quarts de mon efficacité. Est-ce vrai? Oui, n'est-ce pas? Donc, vous m'approuvez que je prenne conseil de la politique et de mes sentiments.

J'ai deuil au cœur quand je pense que vous êtes làbas pour des mois et des mois. Je ne veux pas chercher si quand vous êtes là la privation est encore plus grande que quand vous êtes loin ; mais c'est celle dont je souffre en ce moment dont je voudrais être débarrassé. Il me semble que j'aurais eu grand plaisir au cœur si je pouvais vous voir.

Aimez un peu votre fidèle ami.

E. DUGLERG.

D'Adam» 5 novembre :

Eh bien I chère sirène, M. Thiers a subi le charme à son tour, et je sais que le succès de Bruyères auprès de lui est complet.

La publication d'un article sur Jean et Pascal à VOJ- JicieU le lendemain de la rentrée des Chambres, est d'une politique fort opportuniste, m'a dit Gambetta.

Lui a très bien parlé avant-hier, encore très à propos et très utilement. Le projet de loi de la commission a passé hier au soir, moins l'article 4* relatif aux contumax. Grâce à ce petit sacrifice fait par la Chambre des députés, on peut espérer l'adhésion du Sénat.

M"' Bergier a vu M"* Arlès-Dufour à Lyon. La « mère » t'adore toujours, n'oublie rien de ta tendresse dévouée pour (( le Père )), mais elle se plaint que tu l'abandonnes et que tu ne t'arrêtes plus à Lyon en passant. Malgré mes impatiences de tes retours, il faudra au

• J*avais prié Duclerc d'être avec moi parrain de l'enfant de la sœur de Gambetta.

AVANT L ABANDON DB LA REVANGHB tll']

prochain remplir le vœu d'une amie si chère et qui se fait vieille.

Mon père est morti J'en reçois la dépêche de ma fille. On m'avait caché qu'il était en danger immédiat pour que je ne revienne pas, mes bronchites fréquentes inquiétant toujours les miens.

La veille de sa mort, m'écrit Adam, il a donné ses dernières instructions : enterrement civil, cercueil de bois blanc, avec regret de n'être pas enterré « à même de la terre pour rentrer plus vite dans le sommeil de la nature ».

« Pauvre père tant aimé I sectaire violent, menaçant en paroles, mais le meilleur, le plus bienfaisant qui pût être. Logique avec sa génération, comme nous le sommes chacun avec la nôtre. Il était aimant, généreux au delà de toute expression, bon, loyal, l'honneur personnifié. Son seul dé£aiut était d'être « insensé ».

Que s'étaît-il passé dans son esprit depuis la visite que Gambetta lui avait faite? Après le discours de Belleville, à ma grande stupéfaction il m'avait écrit ces seuls mots :

« J'admire Gambetta, je hais Buffenoir. »

Gambetta m'écrit le 7 novembre :

Votre père vient de nous quitter ; nous accompagnerons demain sa dépouille au champ du repos. Je sens à travers l'espace la commotion douloureuse dont cette nouvelle a dû frapper votre cœur, et, dans ce deuil, c'est vous surtout que je plains.

4l8 NOS AMITIÉS POLITIQUES

Pour lui, le terme d'une vie brisée par la souffrance lui est certainement apparu comme une délivrance, et il a dû franchir, avec son sourire stoïque, le seuil de l'infini.

Heureusement il ne vous laisse pas seule, et vous devez à vos enfants, à Adam, à vos amis, à ceux que vous avez faits si étroitement vôtres, d'envisager avec fermeté le vide que laissera derrière lui ce père adoré.

11 a fait son œuvre parmi nous, puisqu'il vous avait formée de sa chair et de son esprit et qu'il revivait en vous dans ce qu'il avait de meilleur.

Je redouterais pour une femme ordinaire un pareil coup dans la solitude ; mais, telle que je vous connais, je vous préfère dans votre désert, loin des paroles banales, des visites importunes et des lugubres cérémonies de la dernière heure.

Vous lui ferez, dans vos méditations, un sanctuaire pour son image, et la tranquillité même de votre retraite vous mettra plus directement en communion avec son souvenir.

Ou je vous ignorerais ou je crois que vous remercierez la destinée de vous avoir placée hors de portée des détails qui nous accableront demain.

C'est donc avec une entière confiance que je vous envoie, non les consolations de mon amitié, mais la pensée qui me domine quand j'écris à une telle femme, fille d'un tel père :

La mort n'est qu'un changement d'aspect dans la vie générale.

Pensez, écrivez, ma sœur, et pensez toujours à la solidarité de votre frère. l^on Gambbtta.

Cette lettre était vraiment consolatrice. Gambetta devinait mon chagrin de n'avoir pas été au chevet de mon adoré père au moment de sa mort, moi qui avais su faire tant de bien à mon

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 4^9

second père, Arlès-Dufour, à l'heure dernière. Gambetta est tout entier dans cette lettre.

Elle fait comprendre, mieux qu'aucune autre, quelles étaient les délicatesses, les tendresses de son amitié, quand la politique et l'autoritarisme qu'elle développait en lui ne disputaient pas son cœur à ses élans.

J'apprends la mort de votre vieux père, m'écrit Hetzel. Sa bonne figure se lie à des souvenirs qui sont à part dans ma mémoire et me restent très chers. Ne m'oubliez pas tout à fait.

A vous,

Hetzel.

M. Thiers, M""* Thiers, M"* Dosne, ont insisté pour me voir. Us ont été tous trois très affectueux.

Adam m'écrit chaque jour. Il me parle du dévouement de ma fille pour son grand-père.

Personne au monde n'a plus qu'elle le génie des soins à donner à ceux qu'elle aime. Je ne me consolerais pas de mon absence auprès de mon père mourant, si l'on ne me répétait sa joie d'avoir son adorée petite-fille auprès de lui. Il a insisté pour qu'on me le dise.

Adam, pour me distraire, me conte sa vie au jour le jour.

J'ai dîné chez Faye, me dit Adam, et nous avons terminé notre soirée chez de Marcère. J'ai été présenté à la mère, qui a quatre-vingt-cinq ans, à la sœur et aux jeunes filles, famille traditionnelle, très touchante et très noble. Il y avait beaucoup de monde. De Marcère

4ao nos AMiTiis politiques

m'a rassuré sur le ministère, dont l'entente était fort soupçonnée il y a quelques jours. La situation est détendue.

Je te dénonce Faye et de Marcère pour m'avoir dit de toi beaucoup de mal.

On a parlé surtout de Gambetta, de son à-propos, de son coup d'œil, de sa promptitude à débrouiller les questions et à sortir la Chambre, les ministres, le pays, de toutes les difficultés. Depuis notre retour il a été en efTet étonnant, très étonnant.

On dirait que tout le monde est d'accord à gauche, au centre, à droite, pour répéter le même mot : a Gomme ' il grandit ! » Ge qui me frappe surtout en lui, c'est son air de gouvernement; cela en frappe d'autres qui ne sont pas contents. Geux qui rêvaient la première place se sentent distancés. Les meilleurs en auront bientôt pris leur parti.

Mais il est très fatigué. Nous dînons ensemble ce soir, c'est dimanche.

I Le brave docteur Maure m'a écrit. Pourquoi Thiers

, ne reste-t-il pas à GannesP II vaudrait mieux qu'il ne

I revienne pas en ce moment.

^ Ma Juliette adorée, je t'aime,

A. -Ed. Adam.

Benedetta, la sœur de Gambetta, a un fils.

^ Après Duclerc pour parrain avec moi, j 'ai songé

à M""' Arnaud de TAriège avec son oncle ou avec son père.

M""® Arnaud de TAriège me répond :

Ma chère dame,

y Mon oncle est un protestant devenu libre-penseur.

Mon père n'a jamais été baptisé et ne nous a pas fait baptiser. G'est vous dire qu'aucun parrainage n'est possible de notre côté. Nous serons tous parrains et mar-

AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 4a I

raines des neveux de notre ami dans la grande amitié républicaine, mais jamais par Téglise sanglante, fumante, apostolique et romaine. Gomment vous, chère dame, n'éclairez-vous pas notre amie en lui refusant cet acte de soumission à l'église? Qu'elle cherche des marraines parmi les femmes qui partagent ses superstitions.

Savez-vous que si vous acceptez, sur mon refus, d'être marraine, vous allez jurer d'élever cet enfant dans la religion catholique?

Pour M. Arnaud, je ne lui parle pas de votre lettre pour deux raisons ; la première, c'est qu'il vaut mieux que vous lui écriviez directement, comme n'ayant pensé qu'à lui; cela le touchera bien plus; la seconde, c'est qu'ayant eu beaucoup de peine à l'occasion du baptême et de la première . communion de mon ûls, j'évite de parler de sujets qui nous ont fait souffrir tous deux probablement, mais moi très réellement.

J'ai bien pensé à vous, chère dame, ces derniers temps. On se soumet plus facilement aux douleurs à la campagne. La nature est le grand livre plein de promesses, de consolations et d'espérances, et vous savez y lire.

Je serre bien affectueusement votre main. Pourquoi ne baptise-t-on pas au nom de la République?

Votre dévouée,

Suzanne Arnaud -Guichard.

Au revoir.

Je ne puis dominer mon chagrin et me mettre au travail. Je fais remuer mon jardin, planter, déplanter,* seule occupation qui puisse m'arracher à ma tristesse.

Adam est allé chez Victor Hugo, où il y avait une réunion de sénateurs radicaux.

Le grand homme est redevenu presque opportuniste

4aa nos amitiés politiques

depuis qu'il préside notre groupe, m'écrit Adam, et qu'il assiste aux réunions des bureaux des trois gauches. Il ne fait plus de réserves que pour la forme. En&n c'est un homme heureux, et c'est le cas de demander de quoi est fait le bonheur.

Peyrat et Eugène Pelletan, qui assistent à la réunion, goguenardent quelque peu sur la conversion du maître.

Gambetta a des ennuis à la Petite République; il n'est plus le maître. Il a des conseils d'administration qui ne le secondent pas et même l'entravent. La Grande République ne gagne plus d'argent, et la petite n'en gagne pas encore. Il faut des réformes et des économies.

J'ai, depuis les premiers jours de novembre, profité de ce que le Petit Parisien devenait journal du matin pour rompre les liens qui m'attachaient à ce rival de la Petite République. Je faisais de la peine à Gambetta.

De Duclerc, i8 novembre 1876 :

Je viens à vous à la même heure probablement où vous êtes venue à moi. Oui, vous êtes quelque chose dans mon patriotisme, et je communie de tout mon cœur avec vous dans l'amour de la France. Le souvenir du siège de Paris m'est cher comme à vous, et je n'oublierai jamais ce que vous avez dépensé d'ardente charité et de foi.

Trompée, votre espérance n'a point péri, et, comme vous, je crois malgré tout à la résurrection. Vous l'avez admirablement dit cette année dans votre dernier livre, répétez-le l'année prochaine.

Car il est nécessaire de crier *le sursum corda. Les complications viennent. Et qui peut dire si elles s'arrêteront. Si elles nous touchent, je puis vous donner l'assurance que nous sommes en mesure de n'être pas avalés comme en 1870, mais il faudra que tout le monde comprenne que cette fois c'est la vie ou la

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mort, et que nul ne se sauvera aux dépens de son voisin.

A bientôt une de vos bonnes lettres, n'est-ce pas? et bien de cœur à vous.

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