E. DUCLERC
D'Adam, le 20 novembre :
Si les journaux n'en ont pas raconté davantage sur Tabordage qui a eu lieu à Sèvres, c'est qu'en effet il n'y avait rien de plus à dire, pas de préméditation. On avait prévu, on n'avait pas préparé. C'est Waddington à qui revient l'honneur de cette rencontre qui était devenue nécessaire.
Waddington accompagnait le président de la République dans une visite à Sèvres. En arrivant dans la salle de réception où se tenaient les députés et les sénateurs, il a très naturellement et très courageusement, ajoute-t-on, présenté le président de la commission du budget, qui s'était montré si généreux envers lui, envers les Beaux-Arts notamment, et plus particulièrement encore envers la nouvelle manufacture de Sèvres.
Le maréchal a voulu dire quelques mots, mais impossible. Il a parlé, mais on n'a rien entendu. Il était -fort ému et n'a déployé que sa timidité habituelle. C'est alors que Gambetta a répondu par la phrase que tu as lue dans la République française.
Ils ont visité ensemble une partie des salles. et des ateliers, mais sans que la conversation se mêlât. A un certain moment, Gambetta, que les gens de la maison appelaient toujours M. le président, craignit que le maréchal n'en fût agacé et prît une autre direction.
Comme ils sortaient, ils se retrouvèrent nez à nez au bas de je ne sais quels escaliers. Là se place la poignée de main qui n'a pas été donnée. Le maréchal a bien avancé le bras à moitié, mais pas assez pour que Gambetta fît, sans montrer trop d'empressement, le reste du chemin. Celui-ci s'est incliné, et chacun s'en est
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allé de son c6té, comme dans la chanson de Marlborougb .
En résumé, la glace est rompue, mais on ne peut pas dire qu'elle soit fondue.
Ces détails m*ont été racontés par Gambetta, avec qui j'ai diné hier soir. C'est durant ce dîner qu'il t'a envoyé une dépèche.
J'aurais bien encore une autre histoire à te raconter : le ministère Jules Simon!!! Mais j'attends que l'intrigue ait pris du corps. Ça commence. La plus vive agitation règne parmi les frelons ambitieux. Comment barrer le passage à (jambetta, comment lui enlever la direction de la Chambre P Comment former une majorité nouvelle sans lui, en dehors de lui (sans les bonapartistes non plus), et en l'isolant le plus possible? Voilà le problème. Qui le résoudra? Sera-ce Jules Simon?
On dit qu'à la Chambre des députés les bureaux ont nommé une commission unanimement hostile au projet de loi présenté par de Marcère sur les enterrements civils. Lés ministres se croient perdus. Peut-être. Mais ils l'auront bien voulu. Personne n'a désiré les renverser; ils s'enferrent eux-mêmes. La majorité républicaine ne pouvait pas céder sur celte question, et ils auraient bien dû le prévoir. Il était plus facile d'avoir raison du maréchal. Dans tous les cas, en cédant cette fois encore, les républicains ne faisaient qu'ajourner la difficulté. Dieu sait les couleuvres qu'ils auraient été obligés d'avaler. Après les avoir dépopularisés, on les aurait dissous tout de même, et d'autant plus sûrement. A mon avis, nos amis de la Chambre des députés ne peuvent pas compromettre ainsi leur ligne de retraite qui est le pays.
Tu connais maintenant la bataille qui s'est livrée dans le Sénat. Nous avons failli être vainqueurs. En somme, bataille indécise. Nous sommes restés à Versailles jusqu'à onze heures pour faire une assez piètre besogne.
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La seule chose qui paraisse claire, c'est l'impossibilité pour le maréchal de partir en guerre contre la Chambre des députés avec le seul appui du Sénat aussi parfaitement séparé en deux. Puisse cette évidence rassurer un peu nos amis comme Duclerc, Billot, Le Royer, etc.
Tout l'intérêt en ce moment est dans le projet de loi présenté par de Marcère. Pourquoi notre ami est-il allé se fourrer dans cette bagarre? Personne ne comprend sa conduite. Il s'est laissé jouer par ce vieux renard de Dufaure, qui l'a compromis gravement. De Marcère pouvait être le pivot d'une combinaison ministérielle. Gela ne se peut plus. A supposer même que tout le ministère reste, ce que je crois probable, de Marcère y a perdu sa prépondérance. Par sa droiture, par sa fermeté, il est homme à réparer un jour la faute commise, mais c'est toujours dommage de gâcher une heure de popularité justement acquise.
Notre grand monde à nous est très ému d'une aventure assez démocratique : M"* Pierre de Rémusat a épousé hier sans éclat le chirurgien Lannelongue, homme très distingué d'ailleurs et qui suit Labbé comme clientèle. Jules de Lasteyrie m'avait raconté la chose il y a quelques jours. Il en est très affligé à cause de sa soeur; mais, en fort galant homme qu'il est, il défend sa nièce envers et contre tous et n'a rien perdu de son estime et de son amitié pour elle.
Le Sénat ne siégeant pas, je viens à la Chambre.
La situation est un peu détendue. On semble vouloir se mettre d'accord pour ne pas troubler le commerce de fin d'année, mais après?
De Marcère a un peu racommodé sa situation personnelle en exigeant du préfet de Lyon qu'il rapporte l'arrêté de Ducrot sur les enterrements civils. Il est naturellement lâché sur cette question par la présidence et par la majorité de ses collègues; mais, s'il tient bon, il triomphera de ces obstacles.
L'opinion à Paris est assez émue. Elle est avec de
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Marcère et désire le sauver de ce gâchis. Le mieux est ce qu'il vient de faire : retirer le projet de loi contre les enterrements civils combattu dans les bureaux et qui n'avait aucune chance d'être voté.
Le ministère subit en ce moment son dernier échec sur le budget des cultes. Albert Joly est à la tribune et combat les bourses des séminaires. Il parle très bien, mais très bien. C'est un début et un succès. Le vote va encore amoindrir Dufaure, mais en le laissant debout, je suppose.
J'ai de la joie en apprenant que le discours de mon ami Charles Blanc à l'Académie était plein de verve, d'esprit, de finesse. Louis Blanc doit être heureux, car c'est le frère le plus enthousiaste que je connaisse. Il admire Charles avec une naïveté touchante. « Il sait mieux que personne, dit-il, toutes les choses que j'ignore. »
Le fait est que Louis Blanc s'intéresse à l'art... comme aux gondoles de Venise.
Dufaure a donné sa démission. Tout en criant que l'attitude de la gauche l'a découragé, il s'arrange assez adroitement pour tomber devant la majorité réactionnaire et non devant la majorité républicaine.
Adam m'écrit, le 4 décembre :
Je suis venu à la Chambre pour avoir des nouvelles : pas de ministère, bien entendu. Dans les couloirs c'est
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Léon Say qui a la corde, mais on suppose, on ne sait rien.
Je ne crois pas que cela finisse avant la fin de la semaine. D'ici là on a le temps de faire et de défaire bien des ministères.
Gambetta n'ayant pas pu venir dîner hier dimanche, je suis allé cjiez M. Thiers. On n'y était pas informé, mais on tient pour Jules Simon.
M. Thiers, M"* Thiers, M"' Dosne, se sont beaucoup enquis de toi. Tu as décidément les sympathies du groupe entier. M"' Thiers m'a parlé de tes fleurs qui lui ont fait grand plaisir, mais elle croit que la beauté des roses a tenté les employés du chemin de fer, car le panier ne lui est arrivé qu'à moitié rempli.
Gambetta a toujours la ferme intention de venir passer les fêtes à Bruyères.
L'escadre d'évolutions, après quelques promenades, revient au golfe Juan. L'amiral Jauréguiberry est à bord du Richelieu. Je lui envoie, pour lui souhaiter la bienvenue, au nom d'Adam, un bouquet de mandarines et d'oranges, en mon nom des roses et des mimosas.
Il m'en accuse réception :
A bord du Richelieu, 6 décembre 1876.
Madame,
Les exercices d*escadre m*ont empêché de descendre à terre pour vous dire combien je vous suis reconnaissant du gracieux envoi que .vous avez eu la bonté de me faire et de Taimable lettre qui l'accompagnait.
J'espère qu'il me sera bientôt permis d'aller vous présenter mes hommages.
Veuillez, en attendant que les soins du service ne m'enchaînent plus à bord, recevoir mes sincères remer-
iiaS NOS AMITIÉS POLITIQUES
ciements et Tassurance du profond respect avec lequel j'ai rhonneur d*être votre serviteur dévoué.
Jauréguibbrrt.
Jauréguîberry, Ghanzyl C'étaient pour moi les héros de la guerre continuée après Sedan. Ah I s'ils avaient été à Paris à la place des Trochu, des Ducrotl
Jauréguiberry avait trente ans de mer quand Gambetta lui donna le commandement des troupes improvisées.
A Villepion, le i" décembre 1870, il couche sur ses positions. Chanzy, rendant compte de la journée au ministre, ajoute : « Tout Thonneur en revient à Tamiral Jauréguiberry. »
Son énergie galvanise la (( jeune armée ».
Mais, assailli par les meilleures troupes de Tarmée allemande, malgré l'heureuse diversion de Vouvray, malgré le dévouement héroïque du général de Sonis, des zouaves de Charette, malgré la sublime défense du 37" régiment et la fermeté des mobiles de la Sarthe, il est écrasé par des forces trop nombreuses, conduites par le prince Frédéric-Charles en personne.
La bataille de Yillorceau, les combats acharnés que la deuxième armée de la Loire livra à l'ennemi, sa résistance sur la position de la Tuilerie, les pertes que l'amiral Jauréguiberry infligea aux Allemands à Saînt-Jean-sur-Erve lui assignent dans l'histoire, à lui, marin, une place comme homme de guerre.
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Son mépris du danger lui donnait dans le commandement une grande rigidité, mais, Taction passée, il devenait le plus prévoyant, le plus affectueux des chefs.
Une lettre d'Adam :
Si je t'avais écrit hier je t'aurais annoncé le ministère Duclerc. C'était la nouvelle de tout Paris. Aujourd'hui, en arrivant à Versailles, nous avons appris que ce n'est plus cela. L'ancien ministère reste tout entier. MM. Dufaure et Berthaut sont eux-mêmes au nombre des ressuscites. On ajoute cependant que ces messieurs, invités tous par le maréchal à conserver leur chère place, ont ajourné leur réponse à ce soir. Ils voudraient connaître, avant de répondre, l'effet produit par cette nouvelle à Versailles où nous sommes réunis en ce moment. S'ils entendent la moitié de ce qu'on dit, ils n'accepteront pas et je ne crois pas qu'ils acceptant. S'ils ferment les oreilles et rouvrent les mains pour reprendre leurs portefeuilles, attends-toi à un prompt branle-bas parlementaire.
L'ennui, c'est que le cabinet Dufaure qui était tombé sur un vote du Sénat sera censé la seconde fois tomber sur un vote de la Chambre des députés.
C'est Grévy, parait-il, qui a donné au président de la République le conseil de ce beau dénouement. Il est de cette force ou plutôt de cette traîtrise-là.
On assure aussi que Thiers, voyant Simon perdu et Duclerc sur le point de triompher, a tripoté dans ce rabibochage.
J'ai dîné avant-hier chez Jules de Lasteyrie, vu les Hauréau. Tous et particulièrement M"* de Lasteyrie se rappellent à ton souvenir.
L'amiral Jauréguiberry est venu me voir, accompagné de M. Desvarannes, commandant
43o NOS AMITIÉS POLITIQUES
du Richelieu, L'amiral voulait absolument que j'aille passer une journée au large. Quoique bien tentée, je crains trop que le mal de mer soit une expérience qui m'enlèverait douloureusement l'intérêt de ma visite.
Le très beau M. Desvarannes est un ami du commandant de Lanneau, l'oncle de mon gendre, Paul Segond.
Il est convenu que je passerai une après-midi à bord du Richelieu, dans les eaux calmes du golfe. Le canot-amiral viendra me prendre au petit port Lamber.
J'écris ces détails à Adam, ajoutant que j'essaierai de séduire les officiers de marine, peu républicains d'ordinaire, pour leur faire aimer la République.
Adam m'écrit, le 12 décembre :
Notre dîner habituel du mardi chez Bignon était hier nombreux. Il y avait Duclerc, Lepère, Le Royer, Bardoux. De Marcère a paru un instant, mais il ne savait de la crise rien de plus que nous. Il nous a promis de nous en raconter les épisodes intéressants dans huit jours, nous attendrons patiemment, nous sommes aujourd'hui sans nouvelles.
On nous raconte que de Broglie et Fourtou ont été ce matin appelés à TÉlysée. Personne ne croit cependant à un ministère de droite. Buffet pousse à la dissolution. Les autres chefs de la réaction trouvent que c'est trop tôt et demandent un répit de huit mois pour achever de monter leurs batteries. Le président semble jouer leur jeu. Il pleure, il crie, il veut qu on le mène provisoirement à un cabinet qui ne soit ni chair ni poisson. D*Audiffret-Pasquier est en ce moment le princi-
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pal conseiller du vainqueur de Sedan. Le duc ne veut pas d*un ministère pour lui-même et il conseille un ministère de gauche; de quelle gauche P Jules Simon est toujours en ligne, mais quand on a nommé Simon, on n*a pas tout dit. Il s'en faut de tout. L'écart qu'il y a entre un homme simple et un homme compliqué subsiste.
La fin de notre soirée chez Bignon à été consacrée à lire dans le jeu de nos adversaires et on a débattu les habiletés qu'il faut opposer à leu» habileté. Le parti républicain est devenu très fort à ce jeu d'échecs. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je ne m'intéresse guère à ce jeu-là et j'aime mieux le domino; néanmoins lorsque je me rappelle les naïvetés de 1848, j'incline à croire que nos amis ont raison de vouloir être habiles. On ne sait pas encore ce qu'on fera du budget. Tout le monde est d'accord pour en retarder la discussion, mais tout le monde n'est pas d'avis d'en ajourner le vote. La meilleure raison de ceux qui veulent le voter avant la fin de la crise, si la crise dure, c'est qu'on ne réunirait pas la majorité des voix pour un vote contraire.
Gambetta est bien en selle et me parait jouir de toutes ses facultés d'habile manœuvre.
11 désire des fleurs et en attend. 11 a le droit d'en avoir plus que les autres. Il les conserve si bien. Il a encore celles que tu lui as envoyées il y a trois semaines ou un mois.
Je compte recevoir demain des détails de ta visite au Richelieu. Je m'inquiète pour toi d'un aussi long voyage en mer. Tu as bien fait de refuser une partie au large, lu aurais été malade, puis on t'aurait peut-être conduit jusqu'à Cythère. Se méfier des marins autant que des Troyens.
Le i3 décembre nous avons enfiin un nouveau ministère :
Jules Simon, président du conseil et intérieur.
Peu après le départ de Gambetta, je reçois cette lettre, datée du 17 janvier :
Ce n'est pas de Paris, c'est de Naples, la ville d or, que je vous écris; nous sommes, moins la mer aux flots bleus, sous un climat aussi radieux que le ciel de Baîa ou de Pouzzoles.
Comme vous, ma sœur, je crois par-dessus tout à la bénigne influence de la nature et je trouve dans ce printemps prématuré un indice des faveurs du destin. Je puise dans cette salubre et forte température une infatigable activité qui me permettra de déjouer toutes les malices de nos adversaires de tout rang. Je passe ma journée à briser un à un les fîls dont on avait garrotté ma candidature à la présidence du budget. Je suis en bonne voie, j'ai certainement démêlé les deux tiers de l'écheveau, ce qui ne suffit pas pour triompher.
Le sort m'a favorisé dans la composition et j'ai ville gagnée. On procédera aux élections mardi ou jeudi prochain, et vendredi je vous ferai savoir à travers les airs le résultat de mes combinaisons. Il y aura bien des gens déconfits, mais je ne leur laisserai pas le prétexte ni le loisir de se lamenter publiquement. J'ai apporté du golfe Juan une provision de courtoisie qui a mis du premier coup tout ce joli monde à quia. La diplomatie a fait le reste et, par Hercule, je fais honneur de ceci à la Minerve de Bruyères.
Quant à la politique extérieure, en dépit des sottises alarmantes que débitent les journaux, je suis sans inquiétude. Plus que jamais je suis rassuré, on ne fera pas la guerre. C'est une partie perdue pour M. de Bismarck. Il faudra la reprendre et, cette fois, nous aurons peut-
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être bien plus beau jeu. J'ai encore là-dessus quelque plan nouveau à vous confier. Je rumine les derniers arrangements et je vous ferai du tout un mémorandum destiné à vos archives.
Pour aujourd'hui, je me borne à vous souhaiter un temps égal à celui dont nous jouissons.
Si cela dure je vous enverrai des fleurs pour répondre à celles que j'attends et que je plante dans mon cœur.
Tout à vous,
Léon Gambetta.
C'est à qui, parmi mes amis, réclamera des fleurs de Bruyères. Je les emballe après les avoir cueillies moi-même à certaines heures, et elles durent ainsi beaucoup plus que celles envoyées par les marchands ; mais cela me prend du temps, au point que j'en manque pour travailler. Aussi, parfois, je remets les envois d'un jour ou deux, mais alors on m'accuse, on réclame.
Laurent Pichat, en m'apprenant par un court billet le mariage de M"* Charles Hugo et de Lockroy ajoute de nombreux détails sur la manière dont M°" Jules Simon s'y est prise pour obtenir le consentement de Victor Hugo, et il ajoute une prière de lui remplacer ses fleurs fanées.
Le 27 janvier, Gambetta m'écrit :
Ma chère amie,
Vos belles fleurs sont arrivées comme une couronne apprêtée pour le triomphe. J'en ai savouré les parfums, )e me suis empli les yeux de leur éclat quelques mi-
nutes après ce scrutin victorieux qui dépassait toutes mes espérances en confondant les intrigues. Je vous ai doublement bénie pour la beauté et l'opportunité du trophée que vous m'avez envoyé.
Mais si tout parait nous sourire au dedans, le dehors devient de plus en plus sinistre, non pas que je redoute de voir brusquement éclater Torage qui s'amoncelle sur l'Europe et menace de cracher sur nous, mais je ne peux sans anxiété envisager le plus prochain avenir.
Vous avez suivi avec moi depuis deux ans la marche de la politique allemande depuis l'insurrection de la Bosnie et de l'Herzégovine jusqu'à la lamentable issue de la conférence de Constantinople, et vous savez mieux que nombre de diplomates du sexe fort les sinueuses manœuvres par lesquelles M. de Bismarck s'est complu à jeter la Russie sur l'Orient, l'Autriche sous la main des Hongrois, l'Angleterre dans les hasards d'une politique d'aventure ou d'abdication, l'Italie dans l'incertitude de ses ambitions territoriales ou maritimes, la France dans l'isolement ou l'impuissance.
Il est clair aujourd'hui que l'homme de Varzin a réussi à montrer au monde les défaillances, ou, pour mieux dire, le néant du colosse russe. Il a réussi également à terroriser l'Autriche, et l'on peut craindre que la question d'Orient, ainsi traitée, ne soit que le prologue, une sorte de lever de rideau, d'une tragédie militaire dont la France serait la victime désignée.
On remarque en effet que depuis l'avortement de la conférence la presse officieuse du chancelier affecte un ton querelleur, menaçant à notre endroit.
On signale de l'autre côté des Vosges des préparatifs militaires, inopinés à cette époque de l'année. On fait à notre gouvernement représentations sur représentations à propos des plus misérables incidents? Enfin il nous revient qu*en Angleterre, en Italie, à Vienne, on prête aux grands personnages prussiens des propos sérieusement inquiétants pour la France. On fait observer que les
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charges militaires de la Prusse l'écrasent, mettent ses budgets en déficit, que Tesprit d'opposition, dont les dernières élections germaniques sont la plus claire manifestation, pourrait bien pousser le chancelier à chercher une diversion au dehors.
Il va sans dire que nous ne fournissons pas le moindre prétexte à cette frénésie d'agression, que nous nous laissons taquiner, harceler, sans jamais avoir l'air de nous apercevoir de la mauvaise foi de nos ennemis, mais cette prudence, cette réserve systématique, suffiront-elles longtemps à nous préserver? Terrible question qui ne peut être résolue favorablement tant qu'il n'y aura pas une Europe. Aussi j'estime.que pour échapper au danger qui nous menace il y a deux ressources : ou trouver moyen de gagner l'Allemagne, ou de reconstituer le concert européen contre elle. C'est sur ces deux uniques voies de salut que je voudrais fixer votre attention et provoquer vos réflexions. Dans de telles occasions, je fais le plus grand cas de votre sentiment de Française et je suis tout prêt à le croire autrement infaillible que toute la dialectique des diplomates. On pourrait gagner l'Allemagne en entrant en relation avec elle par des agents secrets capables de lui feire accepter des vues communes au point de vue de la lutte qu'elle a entreprise contre l'ultramontanisme et au point de vue des grands intérêts industriels et commerciaux. On pourrait, en s'appuyant sur l'Italie, lui offrir une base d'opération autrement solide que l'alliance des trois empereurs et lui donner au nord et au sud de son empire une liberté d'action qui peut servir ses desseins aussi bien contre la Russie que contre l'Autriche, mais une pareille politique réclamerait beaucoup de dextérité et de décision, un sentiment nettement anticlérical, une force d'âme capable de lutter contre les souvenirs d'un passé bien douloureux et bien récent, et je ne vois ni les hommes ni les circonstances propices pour une pareille politique. Cependant l'Allemagne ne supportera pas
indéfiniment la situation qui lui est faite; elle élèvera bientôt la prétention d'arrêter notre réorganisation mi> litaire, elle jalouse nos richesses, elle sent bien que le jour approche où nous serons par nous-mêmes en état de revendiquer directement nos provinces, où nous serons sollicités à quelque alliance dangereuse pour son unité et sa sécurité. Ce n'est pas pour rien qu'elle a déchiré le vieux droit public, qu'elle a substitué à l'ancien équilibre des puissances la suprématie de la Prusse, qu'elle a pris une devise de la force primant le droit. Elle n'attendra donc pas que nous soyons en état de nous faire respecter ou rechercher. Elle voudra nous prévenir, et, si nous n'avons pas prévu l'heure marquée pour cette offensive, nous serons écrasés sous les yeux d'une Europe tremblante, avachie et inerte. Que faire? Le simple exposé de l'état du continent suffit à indiquer le plan qu'il conviendrait d'adopter, non seulement pour déjouer ces redoutables éventualités, mais pour prévenir et écraser en quelques jours notre formidable adversaire. On pourrait faire sortir de la dernière conférence des indications de nature à rapprocher contre l'ennemi commun les diverses nations de l'Europe; il est clair qu'elles sentent toutes à des degrés divers, mais sans exception, que la prépondérance excessive prise par la Prusse depuis Sadowa et Sedan les menace toutes ou dans leur intégrité ou dans leur existence. La Russie elle-même, dont la bienveillante neutralité est la vraie force qui a permis à M. de Bismarck de poursuivre avec un insolent bonheur la carrière de ses succès depuis Duppel jusqu'à Paris, la Russie, dis-je, se trouve menacée dans les provinces bal tiques. Elle s'est vue acculée à une retraite honteuse par suite des menées allemandes. Le ressentiment est flagrant chez les Russes, il s'agit de l'exploiter. Dans tous les cas l'Allemagne n'a plus à compter sur ses bons offices comme en i864. 1866, 1870, 1871. L'Autriche démembrée par cette politique de sang et de feu sent lui échapper ses dernières
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provinces germaniques. Elle n'est plus qu'une sous-préfecture bismarckienne, gérée par Andrassy, procureur fondé de la Gross-Preuss. Elle doit voir que d'ici à quelques années elle perdra jusqu'à l'existence géographique si quelque immense conflagration européenne ne la garde pas de l'absorption berlinoise ou de la révolution slave. La Belgique, la Hollande, le Danemark, sont autant de proies marquées à la voracité poméranienne.
Le Danemark, la Suède, sont bien exposés dans le voisinage d'un si puissant voisin qui brûle de devenir l'une des premières marines du monde, et qui ne se tiendra satisfait que le jour où la mer du Nord et l'Adriatique baigneront ses frontières. Il ne serait pas difficile de jeter en Pologne, depuis Memel jusqu'à Lemberg, les ferments d'une grande insurrection, en amenant l'Autriche à céder la Galicie au royaume de Pologne reconstitué, et lui donnant en compensation la Roumanie et les bouches du Danube.
Il faudrait entraîner l'Italie en lui rendant au besoin une bande de terre dans le golfe de Gènes pour ne pas nous quitter jusqu'à la reprise de Strasbourg et de Metz. On pourrait dès lors enserrer l'Allemagne dans un cercle de fer et de feu, et, quelle que soit sa vitalité militaire, elle ne pourrait tenir contre un si gigantesque effort, entrepris au nom de la sécurité commune et du rétablissement de l'équilibre européen.
On ne demanderait rien à l'égoïste Angleterre que de protéger la neutralité belge, mais il est probable que le réveil de la question polonaise suffirait à entraîner tous les partis de l'autre côté de la Manche.
Pour nous, nous n'aurions qu'à bien border nos nouvelles frontières d'une solide armée de i5o à 300.000 hommes, et, cela fait, transporter tout ce que nous aurions de forces disponibles par la voie de mer sur les côtes de Prusse, le plus près possible de Berlin, de manière à prendre, comme Gustave- Adolphe, l'Allemagne à revers.
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Mais quel moyen de réaliser un pareil planP II faudrait l'arrêter avec 1* Autriche, où le parti militaire et national brûle de prendre une revanche, mais ne peut s'engager sans être assuré du concours énergique et efficace de la France. Il y a là-bas un homme de tête capable de le concevoir et de l'exécuter, le prince Albrecht, le rival de Frédéric-Charles, l'ennemi de Bismarck. On renverserait Andrassy, ce serait le signal de la lutte. L'armée autrichienne est admirable; elle est bien commandée, bien outillée. Elle pourrait repasser les défilés de Bohême, aller chercher la revanche en Silésie. Simultanément, on débarquerait au nord, on attaquerait à l'est, on prendrait les Allemands par tous les bouts, sans compter les efiforts des Polonais. Je crois que l'œuvre de M. de Bismarck s'écroulerait encore plus vite qu'elle n'a été élevée, et, cette fois, le droit primerait la force. On rétablirait l'Autriche dans sa vraie position germanique, on nous rendrait strictement notre bien. La Pologne serait reconstituée, les petits états seraient garantis pour longtemps, les neutres seraient garantis pour toujours, et une ère de paix et de civilisation pourrait s'ouvrir pour le monde.
Si, au lieu de ce plan, on se laisse, ce qui est inévitable, diviser, isoler et finalement surprendre, la guerre viendra, nous serons écrasés en détail, et l'hégémonie prussienne, c'est-à-dire la barbarie accommodée au goût du jour, s'imposera pour ce demi-siècle.
Que faudrait-il ? Deux hommes de courage à Paris et à Vienne, une bonne diplomatie pendant trois mois, et un effort suprême de quelques semaines ensuite.
Mais je n'ose conclure, j'écris cela pour vous seule, pour vous mettre au courant des préoccupations qui m'agitent, des idées qui me travaillent. Donnez-moi votre sentiment, j'y tiens.
J'irai demain ou après visiter M. Thiers, et je lui confierai mes craintes et mes rêves, non avec cette pré-* cision, de peur de l'inquiéter outre mesure, mais de ma-
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nière cependant à le sonder. Je ne crains rien tant que de nous sentir traîner à la dérive vers une quatrième invasion, quand il y a encore tant de moyens d'écraser cette orgueilleuse fortune germanique, et de rendre à la France et à l'Europe leur indépendance et leur sécurité.
Croyez-moi le plus fidèle de vos amis,
Léon Gambetta.
A mon tour j'exposai longuement, mon rêve à celui que nous reconnaissions pour notre chef, en qui nous ne cessions d'entrevoir la personnification de la défense nationale.
Moi aussi, j'avais mes plans. Ils reposaient sur les gages que nous avaient donnés, en i8i4 et en 1875, deux Alexandre, deux empereurs de Russie, pour empêcher, l'un, le démembrement de la France, l'autre , une traîtresse attaque en pleine réorganisation de notre armée.
Alexandre II s'était visiblement efibrcé, en 1875, de réparer ce que lui-même appelait (( son erreur de 1870 », erreur provoquée par la coupable guerre de Crimée.
Il faut, par n'importe quel moyen, empêcher la guerre que veut Bismarck entre la Russie et la Turquie. Il travaille avec une infernale habileté à rendre cette guerre inévitable. Jamais la situation de la Russie n'a été plus grave. Bismarck a la Turquie dans la main; il la manœuvre, il rendra la guerre fatale. C'est la répétition de 1870. Le seul moyen pour la Russie de déjouer le plan de
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Arago, et y répliquait avec esprit, mais il n'en était pas de même en face de Challemel, auquel il avait voué une sorte de culte tempéré par la peur qu'il avait de ses boutades.
Leblond, plus grave encore que Le Royer en apparence, avait des mots à Temporte-pièce qui démontaient Arago lui-même. Et, tandis que Le Royer se querellait avec Leblond, Allain- 'Targé se querellait avec Le Royer.
Mais nous avons fini par découvrir le secret de ces querelles. Travailleur infatigable, assimilateur presque aussi étonnant que Gambetta, AUain-Targé s'attaquait à ceux qu'il savait nourris de la question qu'il étudiait. La science très mûrie de Le Royer comme légiste l'attirait, et il la lui faisait sortir et affirmer avec une habileté curieuse.
La Lanterne parait le 22 avril. Le premier article, signé X. . . , est à chaque mot signé Rochefort. Tout le monde a le journal à la main; c'est que Paris a toujours le même goût pour le plus parisien des Parisiens.
Nous allons coup sur coup à deux premières représentations. Louis Gallet nous apporte une avant-scène pour le Roi de Lahore, et nous assistons à un véritable triomphe. C'est pour nous une joie de voir ainsi applaudir Massenet.
On joue le lendemain Jean Dacier, au succès duquel s'intéresse passionnément Coquelin, qui interprète un rôle d'officier.
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Nous arrivons presque les premiers. Nous sommes dans la baignoire de Gambetta. C'est nous qui applaudissons le plus Coquelin, Maubant, Marcel, M"* Favart.
L'auteur, Charles Lomon, a fait une œuvre jeune comme lui, ard^te, que Coquelin met en belle lumière. Beaucoup de mots portent dans cette pièce dont toutes les scènes se passent au moment de la Révolution.
Lorsque Coquelin peut décocher un trait aux ennemis de Gambetta, il exulte. Comme Talma était Tami de Napoléon, Coquelin est Tami de Gambetta. Il dit « nous » en parlant des projets du grand tribun; c'est même quelquefois assez plaisant.
Il me semble qu'Adam se décourage des luttes politiques, lui toujours si ferme, si vaillant, et je m'inquiète, car je me dis que l'état . de sa santé peut seul expliquer sa lassitude.
Souvent, le soir, il me laisse au milieu de nos amis et rentre dans sa chambre. Tous s'en attristent et me questionnent.
Que puis-je répondre?
L'un de ces jours, il m'a dit, d'un ton indifférent, pour que je n'attache pas à ses paroles une trop grande importance :
« Il faut que tu t'habitues à me remplacer.
454 nos AMITIÉS POLITIQUES
Si tu veux me prouver ta tendresse, redouble d'efforts à mesure que je me lasse, pour grouper nos amis, pour unir leurs résistances. Sois ma moitié, ajouta-t-il en riant. Je suis obligé de compter avec mes forces ; laisse-moi les ménager en raison de la vigueur dont tu feras preuve, pour qu'elles ne manquent pas au service de nos chères idées. »
Clavel, que j'interroge, me dit qu'Adam a un gros accès de sa maladie diabétique, et que je ne dois pas l'obliger à se secouer.
Je lui épargne toutes les fatigues. J'ouvre ses lettres et je réponds moi-même aux plus importantes.
Une seule chose le passionne encore : les affaires de la Petite République; il s'ingénie à trouver là une source de fortune pour Gambetta, et il met en mouvement toutes ses relations pour aboutir à une solution qui assure l'avenir « du gros » .
Je n'ai pas, pour la première fois depuis tant d'années, le loisir d'aller au Salon de 1877. De Ronchaud vient me le conter.
Il me parle du portrait de Dumas fils, par Meissonier, qu'il dit être un chef-d'œuvre.
Mon ami Guillaumet a un grand succès avec son Marché arabe; il a grandi, le cher Guillaumet, depuis le jour où, à Bruyères, le vieux Séchan lui faisait croire que l'eau bleue de la mer restait bleue dans une carafe.
Mais la merveille, dit de Ronchaud, à la-
AVAKT l'abandon DE LA REVANCHE 455
quelle la médaille d'honneur est acquise, c'est V État-major autrichien devant le corps de Mar-ceaUj de Jean-Paul Laurens.
Adam est allé hier à Versailles. Il n'y veut plus retourner de longtemps. Il veut consacrer tout ce que le malaise qu'il éprouve lui laisse d'énergie aux affaires de la Petite République. Il est à peu près décidé que Donon va l'acheter. Adam a posé en principe que les actionnaires : les Dubochet, les Kestner, les Adam, reprendront tout simplement les sommes qu'ils ont mises dans le journal, et que Gambelta bénéficiera de la plus-value des actions, de l'achat du journal et des parts qu'il a eues à sa fondation, toutes ces valeurs n'ayant pas d'autre origine que la sienne propre.
(( Je veux, ajoute Adam, lui constituer une petite fortune indépendante et le sortir de la médiocrité dans laquelle il a vécu jusqu'à ce jour philosophiquement. »
Le soir du 3 mai, on parle chez nous avec fièvre de l'interpellation Leblond, qui s'est attaqué aux menées cléricales et a dénoncé l'appel (( forcené » des journaux religieux à la guerre avec l'Italie, et leur campagne en faveur de la délivrance de Pie IX.
Jules Simon répondit en affirmant sa (( vénération pour la religion et ses ministres » , mais il prouva en même temps que le clergé ne respectait pas les droits de l'état et encore moins le Concordat.
456 NOS AMITlés POLITIQUES
La discussion, somme toute, avait été calme, et Jules Simon croyait avoir rassuré en même temps les catholiques et les anticléricaux avec le miel de sa parole onctueuse.
Mais le 5 mai Gambetta monte à la tribune, il accuse, il tonne et enlève à une forte majorité Tordre du jour Leblond, Marcère, Laussedat.
Ce vote exaspère les droites et surtout le maréchal ; mais ce dernier hésite plus que jamais à sauver la société. Il avoue à M^' Dupanloup qu il n'est pas fait pour le poste qu'on lui a confié, il pleuré. M»' Mermillod va répétant r qu'il n'y a rien à faire avec des bâtons flottants.
Cependant le maréchal sèche ses larmes. Il veut sauver la France. On l'excite, on lui peint ^ la situation sous des couleurs violentes ; il relit
\ les paroles de Gambetta, les répète pour y trou-
ver l'énergie qu"il cherche depuis plusieurs jours.
^ (( Il y a une chose qui, à l'égal de l'ancien
régime, répugne au paysan de France : c'est le cléricalisme, et je ne fais que traduire le sentiment du peuple de France en répétant ce que disait un jour mon ami Peyrat : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! »
F Le i5 mai, la Chambre vote l'abrogation de
i la loi du a 9 septembre 1875 attribuant aux tri-
bunaux correctionnels certains délits de presse, notamment les insultes aux souverains étrangers, enlevant ces délits aux jurys. La Chambre rétablit le jury.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 4^7
(( C'est la révolution I » s'écrie le maréchal.
Jules Simon ne s'étant pas dressé contre l'abrogation de la loi, le maréchal s'indigne. Il est révolté.
Deux enterrements : celui d'Ernest Picard et celui deTaxile Delord. Adam est allé à celui de Taxile Delord.
Ernest Picard est mort du sentiment de son inutilité, désemparé, effaré de la complète différence qu'il y avait entre le Corps législatif et l'Assemblée nationale. Ici plus de traits d'esprit, plus de bons mots; on ne les écoute pas, ils ne portent plus. Il s'est senti étranger au milieu politique qu'il avait autrefois conquis. Il est mort de n'être plus quelqu'un.
On vient chercher Jules Simon à l'enterrement d'Ernest Picard. Il est appelé à l'Elysée. On raconte que le maréchal lui a écrit la fameuse lettre commençant par ces mots :
(( Je viens de lire dans le Journal officiel le compte rendu de la séance, » etc., etc.
Le ministère est donc démissionnaire. Dans Paris c'est une émotion considérable. Adam veut aller à Versailles. Mais il souffre de douleurs à la nuque intolérables. Je l'en empêche, et vais moi-même à Versailles pour lui rapporter des nouvelles. Je voyage avec Edmond de Lafayette et Jules de Lasteyrie, je vois de Marcère, j'échange un mot avec Duclerc. On me sait venant à l'Assemblée prendre des nouvelles pour Adam. Gambetta m'en donne d'intéres-
458 NOS ABUTIÉS POUTIQUES
santés. Il est plus inquiet d'Adam que moimême.. J'imagine que l'angoisse qui m'étreint depuis quelques jours est causée par la menace des événements. Les craintes de mes amis qu'ils m'ont à peine cachées me terrifient.
Je reviens vite, avant le retour des députés. Adam, qui s'est reposé, se sent mieux. Notre ami Clavel, médecin d'Adam depuis vingt ans, est là. Je le reconduis et il me rassure : c'est un accès de diabète ; l'anthrax à la nuque se comporte comme il doit se comporter.
Nous causons, Adam et moi, de nos impressions, de ce que j'ai entendu. En subissant le ministère Jules Simon le i3 septembre dernier, le maréchal a cru mettre fin à l'agitation du pays; les élections l'avaient condamné, lui, l'homme des droites, à subir les gauches. Ses amis l'adjuraient de faire un coup d'état, il leur répondait :
(( Le pays m'envoie une majorité républicaine, je suis forcé de lui donner un ministère républicain. >y
L'agitation républicaine avait cessé, mais le parti clérical qui voulait gouverner avec Mac- Mahon créait une autre agitation. Il fit circuler dans toute la France des pétitions en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape.
C'était livrer l'Italie à l'Allemagne, la lancer sur nous, fournir le prétexte cherché par Bismarck, lequel persécute les catholiques.
C'est par crainte de ce danger que la Chambre
AYANT l'abandon DE LA REVANCHE 4^9
vote Tordre du jour invitant le gouvernement à faire cesser la campagne de pétitionnement en faveur du pouvoir temporel.
Jules Simon croyait enguirlander le maréchal, il s'en vantait. Or il inspirait autant d'antipathie à rÉlysée qu'au centre gauche qu'il annihilait, qu'à la gauche qui ne pouvait avoir confiance en lui.
Jules de Lasteyrie m'avait répété un mot de M ac-Mahon :
(( J'aime mieux être renversé que d'obéir aux ordres de M. Gambetta. »
Autour du maréchal on ne cesse de rappeler un autre mot dit par lui après le vote du septennat :
« Si les républicains menacent la sécurité du pays, ses intérêts sociaux, je les chasserai. »
On lui faisait écrire de tous les coins de la France :
« Le moment est venu. »
Il avait bien essayé, le 12, de prouver à Jules Simon qu'il fallait quitter la place; mais celuici, feignant de ne pas entendre, avait mis le comble à la fureur du maréchal.
Sa haine contre Simon, accrue de sa haine contre la presse pour laquelle la Chambre venait de voter une loi libérale, mirent le comble à son exaspération, et c'est dans cet état qu'il accepta la lettre toute faite qu'on lui glissa dans la main et qu'il copia sans une rature.
J'étais chargée, en revenant de Versailles, de
dire & Adam qu'il y aurait le soir réunion des gauches au Grand-Hôtel.
Adam s'y rendit, mais le centre gauche n'y vint pas, et nous nous demandons si c'est le commencement de la débandade.
Dans la journée du 17, le maréchal dit à son entourage :
« Decazes me propose un ministère. Je n'en veux pas. J*espère qu'il ne me laissera pas en plan et qu'il me tirera de là. »
Le 17, les Chambres votent un ordre du jour rédigé par Lepère :
(( La Chambre,
(( Considérant qu'il lui importe, dans la crise actuelle, et pour remplir le mandat qu'elle a reçu du pays, de rappeler que la prépondérance parlementaire s'exerçant par la responsabilité ministérielle est la première condition du gouvernement du pays par le pays, que les lois constitutionnelles ont eu pour but d'établir;
(( Déclare :
<( Que la confiance de la majorité ne saurait être acquise qu'à un cabinet libre de son action et résolu à gouverner suivant les principes républicains, qui peuvent seuls garantir l'ordre et la prospérité au dedans et la paix au dehors ;
(( Et passe à l'ordre du jour. »
Le maréchal se moque de ce vœu, et il reconstitue le ministère de combat du 24 mai.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 46 1
M. de Broglîe est nommé président du Conseil. Fourtou, Caillaux rentrent avec lui. Decazes reste aux Affaires-Étrangères et Berthaut à la Guerre.
« Il ne s'agit plus maintenant, disons-nous à Gambetta qui vient en rentrant de Versailles nous demander à dîner, de faire du dilettantisme et de dire de de Broglie : « Quel admi- (( rable adversaire I » Aujourd'hui, c'est Tordre moral restauré, c'est la lutte pour la vie. »
On prétend que M. de Broglie eût aimé que le maréchal chargeât de la difficile besogne un autre que lui. Il aurait dit, en revenant de ses terres de Normandie, à Emmanuel d'Harcourt :
(( Qui eût cru cela du maréchal? Mais à quoi bon gémir? Nous sommes jetés à l'eau, il faut nager. »
Comme le duc Decazes, il n'approuvait pas l'aventure — l'un et l'autre étant moins cléricaux et plus libéraux que la situation qui leur était faite — mais tous deux avaient pour principe (( qu'il faut soutenir ses amis, de préférence quand ils ont tort. »
Le i8, premier jour de son ministère, M. de Broglie proroge la Chambre pour un mois.
Gambetta fait aux Réservoirs une réunion des trois groupes. Cette fois le centre gauche n'y manque pas.
Ratier évoque le souvenir de la Restauration, des 221.
L'ajournement de la Chambre, c'est la me-
4()a NOS AMITIÉS POLITIQUES
nace de la dissolution. Nul ne s'y trompe. Gambetta et M. de Marcère rédigent le fameux Manifeste des députés républicains, signé par les
Les protestations contre le message présidentiel surgissent de toutes parts. Le duc d'AudifiFret-Pasquier exprime très haut sa désapprobation et refuse de suivre Mao-Mahon. Grévy, Ferry, tous les opposants à l'empire, Louis Blanc, Ledru-RoUin, s'unissent dans le danger. Victor Hugo proteste un peu trop bruyamment et lance en même temps son volume: L'Art d'être Grand-Père.
Gambetta mène la campagne d'accord avec Thiers. Aucun de nous ne doute de la victoire, après le succès électoral de 1876. Durant un mois les députés vont travailler l'opinion et ils reviendront en juin forts de l'approbation de leurs électeurs.
Il faut combattre ce combat avec toute sa vaillance. C'est sûrement le dernier.
Le Figaro devient, avec Villemessant qui reste directeur, le journal officiel du 16 mai. Magnard, qui m'a dit il y a quelques jours :
(( Vous n'avez pas parmi tous vos amis un républicain plus sérieux que moi, » est nommé rédacteur en chef du Figaro. J'aime beaucoup Magnard, mais nous aurons des mots. Junius cache Clément Duvernois, Granier de Cassagnac est Mauprat, Albert Wolf reste, bien entendu.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 463
Nous appelons le Figaro qui accepte le titre :
<( Le Moniteur officiel de la réforme morale et sociale. »
Adam, qui ne se remet pas et qui sans souffrir s'affaiblit, fait un effort pour sortir en voiture et aller chez M. Thiers. Je l'accompagne.
M. Thiers est plein d'ardeur. Il se croit revenu au beau temps des luttes du National.
Lorsque nous le quittons, il me dit :
« J'irai voir Adam, ne le laissez plus sortir, c'est une imprudence. »
C'est si bien "une imprudence, qu'en rentrant mon pauvre Adam, pris par un gros accès de fièvre, se met au lit.
Le lendemain la scène est cruelle entre nous. Il veut sortir encore pour aller terminer l'affaire de la Petite République française. Je ne puis, malgré mes supplications, l'empêcher « délibérer Gambetta des soucis d'argent ».
Il rentre épuisé mais joyeux. Il m'avoue qu'il ne s'est tenu debout que pour terminer cette affaire, qu'il vient de remettre à Gambetta un carnet de chèques qui représente i .5oo.ooo fr. , déposés à la Banque d'Angleterre en paiement de la Petite République française.
Je suis joyeuse avec mon cher, mon noble, mon dévoué Adam, mais j'apprends par Glavel, à qui il avait défendu de me le dire, qui vient le panser chaque jour avant que je me lève, que son anthrax a plus de gravité que je ne le croyais.
J'ai un moment de rancune et je Texprime.
« Tu as risqué ta santé pour Gambetta, dis-je, croyant le sauver à tout jamais des soucis d'argent, mais il n'en connaît pas la valeur, tu le sais bien, et sa générosité lui fera tout dépenser et tout donner.
— Je l'ai averti et prêché, me répond Adam, et je lui ai demandé comme récompense de me dire l'emploi qu'il ferait de toute somme dépassant les 5o.ooo fr. qu'il pourra toucher chaque année.
(c Et maintenant, ma Juliette, du repos, un repos absolu. Prends mes clefs, ouvre mes lettres, réponds-y, reçois nos amis, dirige tout toute seule, double-moi, et que j'aie concience de l'absolu repos. Tu sais bien que je veux vivre et surtout ne pas mourir dans mon lit. »
Clavel, Ulysse Trélat. mon cher gendre Paul Segond, déjà grandissant dans la carrière qu'il a choisie, soignent Adam avec un dévouement de toutes les heures. Sa maladie est grave. Je les supplie de lui cacher cette gravité, car sa peur est telle de ce mourir dans son lit », qu'on aggraverait son mal de façon inquiétante si on lui disait qu'il peut courir un danger de mort.
Quelques jours d'absolu repos sont bienfaisants à mon tant aimé malade. Je suis toute à lui et ne l'occupe de quoi que ce soit. Peu d'amis viennent prendre de ses nouvelles. Chaque député est dans sa circonscription.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 4 65
Gambetta a déjà fait trois discours : aux étudiants, à Abbeville, à Amiens où notre ami Goblet a préparé son triomphe.
Quoi qu'il arrive, nous ne pouvons être vaincus. Notre organisation défensive contre le 24 mai subsiste; ses cadres ne sont pas brisés, ils se sont retrouvés, et les voilà à nouveau remis entre les mains de celui qui peut déchaîner la résistance dans toute la France du jour au lendemain.
Gambetta vient voir Adam en revenant d'Amiens.
(( Vous vaincrez de Broglie, lui dit Adam. Je suis un bien vieil opposant, et je connais, je jauge vite les forces d'un parti. Je ne sais ce que vous serez au gouvernement, mais depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et je connais bien mon histoire politique, jamais chef d'opposition n'a eu plus que vous les qualités d'un chef d'opposition. De Broglie est un grand orateur qui n'a jamais eu aucune influence sur aucun vote et dont il faut lire les discours pour les admirer. C'est un loyal, et il faut qu'il agisse comme un Machiavel. Toutes ses qualités, et il en a, sont des défauts : sa réserve le fait croire méprisant ; il lui faudrait une Chambre des Pairs sous une monarchie, et une autre voix que sa voix. Regardez-le, il n'a pas l'allure d'un homme qui mène ses troupes à la victoire.
(( Fourtou, c'est autre chose. J'ai connu ces
natures-là autour du a décembre. Il est autrement que Ducrot, malgré ce qu'en a dit le maréchal, (( le bougre à faire le coup » .
Gambetta craint de fatiguer Adam et le quitte.
(( N'oubliez pas, mon cher ami, lui dit Adam, que vous pouvez charger Juliette de toutes les missions dont vous me chargiez. Chaque fois qu'on me prouvera qu'elle peut me remplacer, qu'elle me double, j'en ressentirai ma meilleure joie. »
Nos amis commencent à rentrer pour rapporter des nouvelles, concentrer Faction; aucun des 363 ne doute de son succès.
Duclerc me raconte qu'il a conseillé à Decazes de donner sa démission et de blâmer publiquement le maréchal. Il deviendrait par ce fait notre président du Conseil à la prochaine victoire. Decazes répond à Duclerc que le péril extérieur restant grave il est de plus en plus nécessaire aux Affaires-Étrangères.
Belhmont, Ratier, Jules Ferry, Louis Blanc, Léon Renault, Cochery, Laurençon, Léon de Maie ville, Mestreau, Le Royer, Lepère, Boysset, l'amiral Pothuau, AUain Targé, SpuUer, Challemel, Littré lui-même, Jules de Lasteyrie, nos amis les Lafayette viennent prendre des nouvelles d'Adam et causer un moment entre eux chaque soir.
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 467
Adam veut que j'aille à la reprise du Marquis de Villemer aux Français. M"' Sand eût été heureuse de cette reprise, car elle parlait plus volontiers du Marquis de Villemer que de ses autres romans mis au théâtre. Elle m'avait conté que le soir de la première représentation à TOdéon un public de choix soulignait chaque mot. Ribes qui jouait le Marquis, M"* Thuillier Caroline de Saint-Geneixj, s'étaient à tel point passionnés pour leur rôle qu'ils excitaient l'enthousiasme.
Ribes et M"* Thuillier sont morts depuis.
Les étudiants sortaient durant la représentation pour annoncer le succès à leurs camarades massés sur la place et qui n'avaient pu entrer.
M"*" Sand me disait, en me parlant de cette représentation, qu'elle avait eu la plus belle peur de sa vie : celle d'être portée en triomphe. Pour éviter une ovation monstre, elle s'échappa avant la fin du spectacle.
C'était en i864. L^Empereur et l'Impératrice occupaient leur loge. On les accueillit au chant
de :
... Avait pris femme Le sire de Framboisy.
Quoique Adam souffre peu, et c'est ce qui
inquiète le plus Clavel et Ulysse Trélat, je ne veux pas le quitter toute une soirée.
Je prétexte une névralgie intolérable, car ce que j'ai toujours à craindre c'est de Finquiéter. Il lit les journaux ligne à ligne pour voir si l'un d'eux ne parle pas de maladie grave, mais mon bon Spuller est allé partout, disant que ce serait cruel pour Adam d'apprendre qu'il court un danger.
M. Thiers fait prendre des nouvelles tous les jours. Ma gratitude est grande, mais je me dis en même temps que Clavel et Trélat sont alarmants au dehors tandis qu'ils me rassurent peut-être outre mesure, craignant que je perde mon calme.
La princesse Lise Troubetzkoï vient ellemême s'inscrire chaque jour. Clavel, je l'apprends tout à coup, a donné l'ordre au concierge de ne monter aucune carte, aucune liste. J'ai peur, j'interroge Trélat, je lui demande la vérité. 11 me répond qu'il songe à une médication nouvelle pour cet anthrax qui dure trop et qu'il faut à Adam une paix absolue.
M"* Dorian, qui, seule avec mes enfants, entre dans la chambre de mon tant aimé malade, me dit chaque fois qu'elle trouve du mieux.
Trélat et Clavel m'ordonnent de ne plus laisser lire les journaux à Adam. Il les exige. Je m'aflfole. Ils ont brûlé, le 12, cet affreux anthrax sans vouloir chloroformer Adam qui a
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE ^69
souffert horriblement. J'étais à ses genoux pendant l'opération et ses ongles entraient dans ma tête qu'il tenait entre ses mains.
Lorsque je reconduis Trélat, je lui dis :
(( Pourquoi ne l'avoir pas chloroformé et lui avoir imposé une telle torture? »
Avec une brusquerie cruelle, Trélat me répond :
« Gela nous donne une chance sur mille. »
Je répète épouvantée :
(( Sur mille... Adam est perdu! »
Comment vais-je rentrer dans sa chambre? Je ne peux pas. Je tremble, je veux crier, pleurer. Il faut que je rentre vite avec l'air rassuré.
Le i3, Gambetta vient dès son retour. Il n'a pas sonné, il a frappé. Le domestique me donne son nom sur un papier qu'Adam ne voit pas.
Je sors de la chambre d'Adam sans qu'il se doute que Gambetta est entré. M'"'' Dorian est là aussi. Tous deux savent depuis longtemps Adam perdu. Us me l'ont caché comme tous.
a A vous de souffrir la cruelle douleur dont on ne se console pasi me dit M"* Dorian.
— Sait-il qu'il est en danger? me dit Gambetta.
— Oh! non, non, ce serait affreux. Je ne demande plus qu'une chose : pouvoir le lui cacher. Après je pleurerai, mais il faut à tout prix qu'il ne me voie pas une larme !
— Je reviendrai ce soir, me répond Gambetta, nous viendrons plusieurs. Vous pourrez
lui dire que nous reprenons nos habitudes, que vous rouvrez votre salon , le sachant mieux après son opération, que Trélat nous a rassurés. »
Ohl mes amis, mes chers amis, vous tous qui êtes venus me fortifier, me donner le courage d'être calme durant Thorrible épreuve :
Gambetta, SpuUer, Ghallemel, Billot, Peyrat, Duclerc, Schœlcher, Louis Blanc, de Ronchaud, Jules de Lasteyrie, Laurent Pichat, Le Royer, c'est vous qui m'avez apporté l'impossible vaillance de sourire au mourant.
La veille de sa mort, Adam me dit :
« Avant huit jours, je sens que nous pourrons partir pour Bruyères. Je te l'avoue aujourd'hui, Juliette, je me suis cru perdu ei que tu me le cachais. Ne t'avais-je pas fait jurer de ne jamais me dire le danger de mort par la maladie que je pouvais courir. C'est le seul que j'aie jamais craint; je n'ai de ma vie eu d'autre peur que celle de mourir dans mon lit ; maintenant, je me sens vraiment mieux. »
Et il ajoute gaiement : (( Croirais-tu que j'avais envie de te faire certaines recommandations, de t'adresser certaines prières.^
— Lesquelles, grands dieux? dis-je, tandis que je faisais un efibrt violent pour sourire.
— Que tu ne te remaries pas avant trois années révolues, si je mourais, et que tu rouvres ta maison à nos amis politiques après trois mois : que ton dévouement à notre cause, à notre République, à notre chef, soit absolu comme
AVANT l'abandon DB LA REVANCHE ^71
était le mien ; que ce dévouement soit tel qu'on puisse croire qu'il est double et compense le mien ; que lu ne me pleures pas, mais qu'heure par heure tu me fasses revivre en toi.
— Tout cela sera d'autant plus facile à réaliser que nous continuerons à vivre notre vie tous les deux. »
Il fait beau et doux au dehors, les fenêtres sont ouvertes. Des fleurs sont arrivées de Bruyères; j'en emplis la chambre.
M"*' Dorian revient dans l'après-midi, et comme elle m'a dit de Dorian, la veille de sa mort : « Il est sauvé I » moi aussi, je crois à la chance sur mille, et je lui dis comme elle m'a dit, le croyant comme elle Ta cru et sans qu'elle me détrompe plus que je ne l'avais détrompée :
(( Il est sauvé I »
Mes enfants viennent; mes petites-filles traversent la chambre fleurie en disant un joli bonjour au malade qui, après leur départ, se désole de n'avoir pas eu de bonbons a leur donner.
Que de projets nous faisons I
Mais le soir du lendemain, vers sept heures, après quelques heures de fatigue, Adam me dit:
(( Je vais dormir. Veille à ce qu'on ne fasse aucun bruit, j'ai besoin de repos pour préparer avec Billot le plan de la bataille de Dorkins, qui nous rendra l'Alsace- Lorraine. Billot les tient; ils sont cernés. »
Le délire continuant, je fais chercher Clavel. Il arrive désolé, car il va perdre un ami ires cher. Je puis pleurer, à cette heure, car je l'appelle et il ne m*entend plus. Clavel lui tâte le pouls ; il remonte ses doigts jusqu'à la saignée :
(( Le pouls est là, me dit*il ; c'est fini.
— Taisez- vous 1 S'il entendait I
— Impossible. »
Je m'assieds, en sanglotant, près du lit; je prends la main de celui qui déjà m'a quittée.
Mais non! il serre ma main, et lentement, lentement, il parvient à la porter à ses lèvres.
Et doucement, sans agonie, il s'éteint.
(( Mon pauvre Adam, murmure Clavel, sa mort lui ressemble. Parti en baisant la main de sa femme... »
Paris lui a fait de belles funérailles. Plus de cent mille personnes l'ont salué à son dernier passage. Un ouvrier, qui sortait d'un atelier, est venu derrière le cercueil et a dit très haut :
(( Adieu, Adam, tu as été un honnête homme I »
Gambetta, trop accablé par son chagrin, n a pu prononcer un mot sur la tombe. Cela m'a plus touchée que le plus beau de ses discours.
(( Parmi les qualités d'Edmond Adam, a dit Victor Hugo avec émotion, il y avait la loyauté
AVAKT L* ABANDON DE LA REVANCHE l^^Z
scrupuleuse, la fidélité aux engagements, le respect de la parole donnée, le dévouement sans réserve à la liberté et à la République. »
M""' Dorian est seule auprès de moi durant Tenterrement. Elle a aussi éprouvé comme moi la douleur physique de la séparation, mais elle ne s'est pas un instant senti plus que moi de défaillance.
Je pleure, mais je ne me sens pas faiblir. II repose là-bas, le plus près possible de Tami qu'il appelait son frère, car il m'a dit, le jour de l'enterrement de Dorian :
(( Il doit être heureux d'être tout en haut de Paris. »
Mais son courage, ses fidélités aux principes et à l'amitié revivront en moi. Je ferai l'impossible pour qu'on redise comme hier : « Les Adam. »
M. Thîers vient vers six heures. Il monte mes étages.
(( Son désir et le mien se résument d'un mot, lui dis-je : le faire revivre.
— Je vous y aiderai de tontes mes forces, »
me dit M. Thiers.
Je lui montre un billet de Girardin, que je viens de recevoir :
<( Adam ne permettait pas que je l'aime vivant. Permettez-vous que je l'aime mort? »
« Vous le lui permettrez, s'écrie M. Thiers.
Je vous le dis au nom du National. Girardin,' chez vous, se sentira enfin absous de la mort
de Carrel. En ce moment, pour combattre le grand combat, il faut unir toutes les forces d'opposition, pour le triomphe de la cause à la* quelle il a consacré sa vie et à laquelle, lai plus que tout autre, m'a amené. Vous lui devez de combler le vide que nous cause sa mort. »
Les journaux de nos adversaires eux-mêmes ont parlé d'Adam avec respect. Voici en résumé ce qu'ils ont dit :
« Avec ses grandes moustaches, sa taille haute, sa figure énergique, les allures brusques du commandement, un courage de toutes les heures, il était doux et tolérant. Il jouissait d'une grande autorité dans son parti. Son ca* ractère et sa correction le faisaient écouter de tous. Sans prêcher l'intransigeance, les intrigues de couloir lui plaisaient médiocrement. Il savait, dans les réunions parlementaires, rappeler aux principes certains de ses collègues trop portés à la conciliation. C'était en même temps un républicain sage, ennemi des phrases chères à la plupart des hommes de sa génération.
« Brave entre tous, c'était à lui qu'on s'adressait dans les affaires d'honneur. Avec ses façons franches, sa physionomie ouverte, sa voix ferme, il appelait la sympathie. La sienne surtout était acquise à tous ceux qui étaient convaincus, courageux, loyaux. Amis et adversaires s'inclinaient devant son autorité. Quand on lui confiait le soin de défendre l'honneur
AVANT l'abandon DE LA REVANCHE 476
d'autrui, il le défendait comme le sien. C'était un homme. Il restera le type de la loyauté, de la fidélité aux principes. »
Ne pas pleurer, faire revivre Adam en moi, voilà ce que je me répète à travers mes larmes.
Achevé d'imprimer le vingt-six septembre mil neuf cent huit