HALÉVY
ses ouvrages lyriques, parmi lesquels on compte plus d’un chef-d’œuvre, sa mémoire serait encore universellement honorée, son individualité marquerait grandement sa place. Réunissez ses beaux discours académiques, vous aurez la mesure de son talent d’écrivain. Halévy était, sans contredit, le compositeur le plus instruit de notre époque. Son nom restera inscrit en lettres d’or dans l’histoire de l’ai’t.
CARAFA
CARAFA
Bien que ces pages ne soient, comme leur titre l’indique, que des souvenirs, et quelles n’aient certes pas la prétention d’être une histoire, même en raccourci, de la musique contemporaine, nous aurions tort de ne pas y mentionner le nom d’un Italien qui a brillé pendant quelque temps sur les afliches de nos scènes lyriques; nous voulons parler de l’auteur de Masaniello, du Valet de Chambre, de la Prison d'Edimbourg et de Thérèse. Carafa n'est pas une lumière, c’est un reflet; il brille de l’éclat que Rossini a reflété sur lui.
Toutefois le compositeur qui nous a donné Masaniello et à qui les honneurs du fauteuil académique ont semblé commander le repos, a laissé de trop
GARAFA.
beaux souvenirs parmi les amateurs de l’école francoitalienne pour que nous ne lui rendions pas justice. La musique de Carafa est marquée au coin des œuvres supérieures. Elle est facile à comprendre, il y a du chant, des mélodies souvent originales, presque toujours élégantes, orchestrées avec soin ; mais, pris dans son ensenible, l’œuvre de Carafa est plutôt fait pour le salon que pour le théâtre, — ce qui explique l’auréole qui entoure le nom de ce musicien, l’estime et les sympathies qui lui sont acquises, bien qu’il ait depms longtemps disparu des alTiches de nos théâtres.
Comme Rossini, son guide, son ami et son modèle, Carafa est un des rares compositeurs italiens qui, étant venu demander la consécration de son talent à Paris, n’ait pas succombé. L’Italie nous donna Bellini et Donizetti ; nous ne les lui avons plus rendus. Bellini laissa sa vie à Paris, Donizetti son intelligence et sa santé. D’autres vinrent, Mercadante en tête, et échouèrent. Rossini et Carafa sont devenus citoyens de Paris. On peut les rencontrer tous les jours sur les boulevards, Rossini, à pied, faisant sa promenade habituelle et laissant échapper de ses lèvres souriantes ces mots narquois que les chroniqueurs
CARAFA
ramassent à l’envi; Carafa, à cheval, malgré son âge assez avancé. Il y en a qui prétendent que Carafa acheta ce cheval le lendemain de l’éclatant succès à^Masanietlo. Nous n’oserions pas l’aflirmer. Cela prouverait tout au plus que si le cheval a la prétention de vivre autant que Masanieilo, il a encore de longues années devant lui. D’autres pensent que le cheval a été acheté le lendemain de la première représentation de à l’ Opéra-Comique.
En ce cas il est bien plus jeune. Thérèse ne fut donnée que le 25 septembre 1838. Vingt-cinq ans, c’est déjà plus qu’il ne faut pour faire oublier Thérèse et pour envoyer le cheval à l’équarisseur.
Digilized by Coogle
AMBROISE THOMAS
AMBROISE THOMAS
Un Français ne saurait visiter Rome sans faire du Monte Pincio une de ses promenades de prédilection. Il éprouve un lé^time orgueil à contempler des lieux où se reconnaît le génie des deux plus puissants monarques qui aient régné sur notre pays ; il admire ce palais dont une façade rappelle le souvenir de Michel-Ange ; il parcomt avec ravissement cette gracieuse villa qu’un pape a embellie et qu’on nomme encore à cause de lui la villa Medid. Du haut de cette éminence pittoresque, il aperçoit un vaste et délicieux panorama, un horizon vraiment fait à souhait pour le plaisir des yeux ; et, le cœur ému, transporté, il s’écrie : Oui, c’était bien sur cette colline que devait flotter le drapeau de la
AMBROISE THOMAS
France, et Louis XIV a fait acte de sagesse et d’habileté en y fondant, en 1666, une école des Beaux- Arts. Le palais et la villa Médici s’appellent depuis lors l’Académie de France, et Napoléon en a rendu les abords aussi charmants que faciles.
Cette magnifique résidence et ces jardins enchanteurs attendent chaque année les élèves qui ont remporté, aux concours de l’Institut, le premier grand prix de peinture, de sculpture, d’architecture et de musique. Comme, en entrant dans cette demeiu*e digne du grand Roi, l’imagination d’un jeune artiste doit être vivement frappée ! Comment dans cette enceinte superbe, sous ces poétiques bosquets, en face de ces paysages que dore une vive lumière, comment ne puiserait-on pas le goût du beau, l’amour des lignes harmonieuses, le sentiment exquis des choses de l’art? Et, si le directeur de l’Académie est un esprit ardent et généreux, un homme jaloux de représenter la France de la façon la plus brillante, un peintre admiré de l’Europe entière, on comprend quelle heureuse influence doit exercer le séjour de Rome sur un talent naissant, sur le génie à son aurore !
En 1834, c’était Horace Vernet qui dirigeait à
£izs2;^^GoogIe
AMliROlSE THOMAS.
Rome notre école des Beaux-Arts ; avec quel éclat ! avec quelle activité! avec quel luxe! les Romains s’en souviennent encore. Chaque semaine, deux cents personnes accouraient adx soirées du maître favori; chaque hiver, plusieurs grandes fêtes mettaient toute la ville en révolution. C’était à qui se montrerait le plus assidu chez l’illustre directeur de l’Académie de France, et cela se comprend sans peine. Ses salons offraient tant d’éléments aimables et l’on était certain d’y recevoir un si engageant accueil !
Parmi les personnes qui contribuaient le plus aux plaisirs des réunions intimes, on remarquait un pensionnaire à la taille élancée, à la physionomie expressive qu’éclairaient des yeux bleus d’une douceur attrayante, à la démarche nonchalante, aux manières élégantes et polies. Ce svelte jeune homme à la voix flexible et pénétrante, ne se faisait pas trop prier quand on l’engageait à se mettre au piano. Il jouait fort bien de ‘cet instrument, non point à la manière des virtuoses de concert en quête de bravos et n’ayant souci que d’une sonorité bruyante ; mais en poète qui sait parler au cœur et trouver de fines couleurs pour peindre ses transports
AMRROISE THOMAS.
OU ses rêves. Le pianiste après avoir interprété quelque chevaleresque inspiration de Weber, quelque morceau de Hummel ou de Beethoven, ouvrait une partition à grand orchestre qu’il réduisait aussitôt pour le piano avec une habileté merveilleuse; puis il accompagnait M“* Louise Vemet, ce beau camée antique, cette belle médaille de Syracuse qu’on ne pouvait voir sans admiration, cette voix veloutée de mezzo soprano qu’on ne pouvait entendre sans se sentir remué jusqu’au fond de l’âme. Parfois l’accompagnateur mêlait son chant à celui de la séduisante jeune fille : une voix de ténor se marie si bien à celle d’un soprano !Et les applaudissements d’éclater! et les demandes des auditeurs de se renouveler plus pressantes que jamais, et les chanteurs de recommencer à la joie de tous !
Ce virtuose qu’on ne se lassait pas d’écouter, c’était Ambroise Thomas. Né à Metz, d’un père musicien, il avait appris à lire les notes de la gamme en même temps que les lettres de l’alphabet; la musique était sa langue. Tout enfant, il émerveillât les artistes par la sûreté avec laquelle il déchifihüt les solfèges les plus difficiles, par les prodiges de
AMBROISE THOMAS
mémoire qu’il accomplissait sans efforts, par des aptitudes musicales toutes particulières qui lui permirent d’avancer en fort peu de temps ses études sur le violon et sur le piano. Une organisation pareille ne pouvait s’épanouir au fond d’une province; Ambroise 'Thomas fut envoyé à Paris pour compléter son éducation artistique. Les palmes du Conservatoire Ty attendaient : il remporta le premier prix de piano en 1829 et l’année suivante, le 1" prix d’harmonie. Il suit alors les cours de composition de Lesueur et prend des leçons particulières et très-assidues avec le savant théoricien Barbereau, cet excellent guide à qui l’on doit tant de parfaits musiciens ; on ne tarde pas à lui décerner le prix de Rome. Il le dut à sa cantate ül Hermann el Kelly, dont les paroles sont du marquis de Pastoret,.le fournisseur ordinaire de ces sortes de morceaux, à cette époque. Elle fut aussitôt gravée par Simon Richault, qui publia aussi un quatuor exécuté aux séances de Tilmant et diverses pièces de piano à deux et à quatre mains. Ces premiers essais de la muse d’Ambroise Thomas ne sont pas exempts d’une certaine recherche et Ton y reconnaît un auteur anxieux de trop bien faire. En les lisant
" üized bv Cooglc
AMBROISE THOMAS
li)8
aujourd’hui, on se demande ce que fût devenu un artiste doué d’un tel savoir, avant d’avoir atteint sa vingtième année, s’il avait continué sa carrière au foyer de ses premières études, s’il n’avait jamais quitté le théâtre de ses succès scolaires? Fort heureusement, des horizons nouveaux allaient s’ouvrir pour lui, et son voyage en Italie allait exercer sur son esprit la plus salutaire influence.
Quelle imagination poétique peut rester insensible aux beautés de la ville éternelle ? Celle d’Ambroise Thomas fut profondément ébranlée par les spectacles qui s’oflrirent à ses yeux ; il se laissa charmer par ce ciel d’un azur éblouissant, par ces paysages aux lignes grandioses, par ces mille chefsd’œuvre de l’art que lui faisaient admirer avec fruit ses condisciples et amis, le statuaire Jouffroy, les peintres Signol, Paul et Hippolyte Flandrin. Il prenait un plaisir singulier à écouter ces chansons populaires que répétaient des voix franches et fraîches ;
il suivait assidûment les représentations de l’opéra
et puisait dans ces auditions répétées des œuvres de Rossini, de Mercadante, de Donizetti et de Bellini l’art d’écrire pour les voix, — cet art précieux que possèdent à un si haut degré les maîtres de
AMUHOISK THOMAS.
l’école italienne, et qu’ignorent trop souvent les meilleurs compositeurs allemands, voire même français.
La nature extérieure, les monuments des temps anciens et modernes n’agissaient pas seuls sur un esprit ouvert à toutes les manifestations du beau : pendant que l’artiste s’enivrait de soleil, de lumière, de mélodies suaves, de chants facilement écrits et faciles à rendre, — le jeune homme contemplait avec profit la société distinguée qui peuplait les intéressants salons de l’Académie de France. 11 puisait dans son assiduité auprès de la famille Vernet le goût des entretiens instructifs et brillants, des intimités douces et honorables ; il suivait d’un œil attentif ce défilé de l’Europe célèbre qui prêtait à la Villa Medici encore un attrait de plus. Modeste cependant, il se bornait à remplir en conscience son rôle de musicien : il ne recherchait point la faveur des riches et des puissants de la terre, — il lui suffisait d’accompagner au piano Elleviou ou la duchesse Stéphanie de Bade, de prêter une oreille charmée aux récits de Beyle, plus connu sous son pseudonyme littéraire de Stendhal, de recevoir les compliments de la princesse de Danemarck et les
AMBROISE THOMAS
encouragements les plus flatteurs deBoïeldieu. L’auteur de la Dame Blanche voulut entraîner à Naples le savant pensionnaire de l’Académie de France: une aventure mystérieuse suivie d’un accident fâcheux se mit à la traverse du voyage projeté. La veille même du jour où Ambroise Thomas devait quitter Rome, ses camarades le virent arriver le bras en écharpe et la figure encore bouleversée. Que s’était-il passé? S’était-il battu en duel? Avait-il été obligé de sauter d’un balcon un peu trop élevé? 11 affirma qu’il venait de se laisser choir et qu’il avait été assez maladroit pour se démettre le coude ; ses amis comprirent qu’ils ne devaient pas l’interroger et, comme ils tenaient son caractère en aussi haute estime que son talent, ils adoptèrent la version d’une chute malencontreuse. Seul, le sceptique et joyeux JoulTroy se mit à sourire, en fredonnant ce refrain :
Au pays des Latins On fait des récits incroyables :
Les femmes sont de vrais lutins.
Leurs maris deviennent des diables.
Au pays des Latins.
Toujours est-il qu’ Ambroise Thomas, par suite de cet accident, ne put suivre à Naples le célèbre
AMBROISE THOMAS
Boïeldieu. Il s’y rendit un peu plus tard, mais n’y fit pas un séjour prolongé. Rome lui était devenue chère, et il ne dissimulait pas qu’il se trouvait heureux d’y vivre. Il dut cependant la fuir, au moment même où il se disposait à traiter avec un imprésario et à donner un opéra italien au théâtre d’ Ancône. Le choléra exerçait ses ravages dans le Piémont et la Toscane ; il avançait rapidement du côté de la ville éternelle. La famille d’jimbroise Thomas lui adressait des lettres où perçait la plus vive inquiétude ; un fils aimant et bon résiste difficilement au tendre appel de sa mère : le musicien renonça aux triomphes que l’automne suivant semblait lui promettre, il dit adieu à tous ses beaux rêves d’Italie et prit au mois d’août 1835 le chemin de l’Allemagne, qu’il voulait connaître avant de rentrer en France. Vienne devait l’attirer et lui plaire. Il s’y lia avec le célèbre pianiste Fischhof, avec Mayseder et le violoncelliste Merk. Ces artistes avaient déjà fait entendi'e son quatuor pour instruments à cordes ; ils prirent plaisir à interpréter son quintette, et le public viennois parut goûter singulièrement ces premiers ouvrages du jeune maître français, les seuls dont il ait enrichi la musique de chambre.
AMBROISE THOMAS
Munich retint aussi quelque temps Ambroise Thomas. Il y vit représenter un nouvel opéra de Chelard, opéra qui n’ajouta rien à la réputation de l’auteur de Macbeth. Puis, sa tournée d’outre-Uhin terminée, il regagna promptement Paris, où il arriva au mois de décembre 1835.
Le ciel de décembre, à Paris, est pleureur et sombre : il attrista un cœur qui s’était laissé séduire par le soleil de Rome. L’artiste eut soin toutefois d’annoncer son retour en faisant graver sa messe de , Requiem, mais il n’entreprit aucune démarche pour arriver au théâtre. Ce ne fut que l’année d’après qu’il y songea. Fort bien accueilli de M. Crosnier, alors directeur de l’Opéra-Comique, il obtint sans peine un libretto de Planard, et, le 23 août 1837, il produisit avec succès la Double Echelle, partition en un acte qu’interprétèrent M"“ Pi'évost et Couderc. Le public trouva l'ouvrage élégant et agréable ; les artistes déclarèrent qu’il était d’un maître écrivain. Aussi nos deux principales scènes lyriques ouvrirent-elles leurs portes toutes grandes au nouveau venu, qui donna coup sur coup le Perruquier de la Régence (1838), le Panier Fleuri (1839), Carline (1840), à rOpéra-Comique, et à l’Opéra : la Gypsy
AMBROISE THOMAS
(1839), Carmagnola (1841) et le Guérillero (1842).
Ces divers ouvrages avaient augmenté la réputation du compositeur, sans lui assurer encore un rang à part. On remarqua le soin excessif avec lequel ils étaient écrits, on y reconnut la main délicate et fine d’un habile ciseleur, le style d’un homme de goût et d’esprit ; on y chercha, sans la trouver, la marque d’un novateur ou d’un poète original. Ambroise Thomas ne révéla toute sa valeur que dans Mina, représenté pour la première fois le 10 octobre 1843. Cet ouvrage, qui obtint une vogue si longue et si méritée, date dans la belle carrière que nous esquissons ici à grands traits. On y trouve comme un miroir fidèle de la personne et de la conversation de l’éminent musicien : l’élégance et la grâce en constituent les deux éléments essentiels ; les mots heureux, les traits piquants en augmentent à propos la saveur.
Le 3 janvier 184Ô le Caïd apprend au public que l’auteur de Mina n’excelle pas seulement dans le marivaudage musical, mais qu’il a aussi le don du rire communicatif. En écoutant cette partition si spirituelle, si moqueuse, si charmante d’un bout à l’autre, on se demande si l’opéra- bouffe n’est point
AMBROISE THOMAS
la véritable vocation d’Ambroise Thomas? On voudrait qu’il eût plus souvent donné libre carrièi eàsa verve ironique, à ses joyeux propos, et l’on est tenté de le condamner à un genre unique de productions, à une suite ininterrompue de plaisanteries fines et mordantes. En poursuivant cette veine comique, il n’eût pas été conduit cependant à donner le Songe d’une nuit d’élé, Raymond et Psyché, ces trois ouvrages aux destins dilTérents, mais qui caractérisent le mieux, selon nous, l’ordie d’idées particulier au compositeur dont nous nous occupons, et le rôle important qu’il a joué dans l’histoire du théâtre contemporain. Il suffit d’entendre une seule fois l’une de ces partitions pour reconnaître qu’ Ambroise Thomas n’a pas eu besoin de mise en scène extraordinaire ni de moyens excentriques pour agrandir le cadre de l’opéra-comique, pour prêter à ce gem-e national l’élévation qui, si longtemps, lui a fait défaut, pour y introduire la poésie éiégiaque et rêveuse. Nous n’avons point la prétention de nous poser en critique infaillible, ni de rendre des arrêts devant lesquels chacun doit s’incliner; nous nous contentons d’exprimer dans ces pages tracées d’une plume ardente et légère nos opinions personnelles
AMJmOISK THOMAS.
et nos sincères convictions. Mais, ou nous nous trompons fort, ou la postérité reconnaîtra avec nous que l’auteur àxx Songe d’une nuit d’été QiàR Psyché a apporté des formes nouvelles au théâtre de l’ Opéra- Comique : avec nous elle dira qu’il lui a enseigné la rêverie, l’extase, la grâce conquérante et voluptueuse, tout en restant un vrai gaulois. Elle le placera, nous le croyons, entre Auber et Adam, et vantera son exquise distinction, son admirable manière de traiter l’orchestre et les voix. Sous ce dernier rapport il n’y a qu’une opinion : tous les artistes s’accordent à déclarer Ambroise Thomas un maître sans rival.
L’immense succès de Mina avait valu à son auteur une juste récompense : on l’avait nommé, en 1845, chevalier de la Légion d’honneur. La vogue du Caïd et du Songe lui ouvrit, en 4861, les portes de l’Institut, où il a remplacé un homme dont il admire beaucoup le génie ; le brillant et pathétique écrivain à qui nous devons la Vestale et Fernand Coriez. La mort d’Adolphe Adam laissa vacante une chmre de composition musicale à notre Conservatoire : personne n’était plus digne de l’occuper
AMBROISE THOMAS
qu Ambroise Thomas, et tout naturellement ce fut à lui qu’on la confia.
Musicien applaudi de la France entière, profes> seur adoré de ses élèves, membre de l’Institut volontiers écouté de ses collègues, officier de la Légion d’honneur, l’artiste put de bonne heure déclarer son ambition satisfaite et se livrer à ses goûts de flâneur et d’amateur éclairé. Homme de mœurs élégantes, causeur ingénieux, ami dévoué, Ambroise Thomas est d’un commerce aimable et sûr. Nous, qu’une amitié de vingt années lie avec lui, nous pouvons certifier qu’aucun musicien n’est plus digne d’occuper une haute position dans le monde des arts, et nous comprenons sans peine l’autorité morale qu’il exerce sur tous ceux qui l’approchent un peu intimement. Ses accès même de mélancolie ne sont pas sans attrait : on dirait ceux d’un homme sur l’existence de qui plane quelque mystérieuse et tendre influence. Ainsi, jusque dans ses heures chagrines, jusque dans ses retraites prolongées. Usait conserver ce caractère poétique et rêveur qu’on remarque dans ses ouvrages : l’homme et l’artiste vivent en parfait accord, et les deux ne font qu’un.
AMBROISE THOMAS
Pendant ces dernières années, l’Orphéon seul a eù le privilège de décider l’éminent compositeur à sortir de sa tente attristée. Personne n’a travaillé comme lui à l’éducation progressive, aux travaux, aux succès et aux joies de nos sociétés chorales. Cest lui qui leur a fait répéter chez nos voisins d’outre-Manche ce noble et cher refrain : France ! France! Dieu protège ta France! C/est à lui qu’ elles doivent le Salut aux Chanteurs et le Chant des Amis, la Vapeur et le Forgeron, et les Archers de Bouvines, et le Tyrol, et Y Atlantique. Ces deux dernières scènes chorales sont de vrais morceaux symphoniques, et c’est avec raison que son collaborateur, Gustave Chouquet, poète et critique d’un talent éprouvé, a surnommé le Tyrol «la symphonie pastorale de l’Orphéon. »
Nous qui connaissons et partageons la passion d’Ambroise Thomas pour les objets d’art et les curiosités, nous qui recourons souvent à lui pour nous fixer sur la valeur d’œuvres artistiques sans’aucim prix pour des profanes, mais souvent très-précieuses pour les amateurs éclairés ; nous pouvons bien dire que depuis quelque temps il devient moins assidu à l’Hôtel des ventes. Le savant musicien a repris
AMDROISE THOMAS.
goût au travail en écrivant des chœurs orphéoniques aussitôt devenus populaires; l’auteur du Caïd, du Songe et de Psyché veut que les affiches de nos théâtres lyriques inscrivent encore son nom au rang d’honneur. Nous avons eu plusieurs fois déjà le plaisir de le retrouver chez lui, non plus assis devant son magnifique cabinet du temps de Henri II, non plus paresseusement étendu sur son beau lit en chêne sculpté du temps de Louis Xlll, mais écrivant de sa longue et lisible écriture sur une table eu chêne, dont le tiroir cache le clavier d’un piano de Pleyel. Ses doigts effilés tirent de nobles accords et courent agiles sur les touches d’ivoire. 11 s’aban-’ donne au caprice de son inspiration et nous laisse ému et charmé à l’audition de ces chants d’accents si variés. 11 achève en ce moment une partition en quatre actes destinée à l’Académie impériale de musique , et, quand un ami lui vient demander ce qui l’occupe, ce qu’il devient, volontiers il répond : je sors de mon sommeil.
To be or not to be, a dit Shakespeare. Pour être dans les arts, pour attacher la renommée à ses pas, il faut produire et se renouveler sans cesse ; .Ambroise Thomas le sait, et voilà pourquoi il a
AMBROISE THOMAS. 209
repris la plume et pourquoi il répète avec Hamlet :
To be or not to be.
Aux palmes qu’il a déjà remportées, il veut ajouter le laurier d’or qui fleurit rue Lepeletier, à sa muse gracieuse et badine, il veut donner pour sœur la muse des sombres tragédies : il est de ceux à qui toute noble ambition est permise et à qui la gloire ' doit se plaire à sourire.
ADOLPHE ADAM
ADOLPHE ADAM
Adolphe Adam n’a pas attendu qu’on écrivît sa biographie; comme Benvenuto Cellini, comme Alfieri, comme Alexandre Dumas, il a écrit lui-même ses Mémoires. Nous devons cependant avouer qu’ils ont eu moins de succès que ceux de ses devanciers que nous venons de citer, et surtout qu’ils ont eu moins de popularité que quelques-uns de ses nombreux ouvrages.
Oh oui ! de ses nombreux ouvrages, car Adam était un des plus faciles improvisateurs de l’époque. Moins brillant, moins inspiré, moins vaillant que Donizetti, mais pas moins fécond ni moins infatigable, il était un véritable moulin à notes, sinon
ADOLPHE ADAM
toujours à mélodie. Le matin il se levait de trèsbonne heure, convaincu qu’il était de la vérité de ce proverbe allemand qui dit : « l’heure du matin est d’or. » Il se mettait au piano, ouvrait le robinet de sa fantaisie, et la musique coulait comme l’eau de source, pure, limpide, cristalline, sans trêve, sans arrêt. Il eût eu à son service une légion de poètes qu’il les aurîdt mis sur les dents. Impossible de satisfaire à son avidité; Tut quamvis avido parèrent de Virgile aurait eu tort. Ne pouvant toujours avoir de ses poètes, des vers, ou comme on dit avec plus de raison et de justesse, des paroles^ il y remédiait en prenant les premières paroles venues, puisque paroles il y a. C’était souvent le journal de la veille; il préférait le Constitutionnel; on n’a jamais pu savoir le véritable motif de cette préférence. Il le plaçait sur un piano en guise de musique, et là, avec un sérieux imperturbable, il composait sur le premier Paris, sur les entrefilets, sur les articles de fond, sur les nouvelles de l’étranger, des airs, des couplets, des récitatifs, des duos, des morceaux d’ensemble, des actes entiers d’opéras. Nous nous rappelons être entré un jour chez lui au moment où il venait de composer un finale à grand effet
ADOLPHE ADAM
sur la Question d'Orient. Comme il avait une mémoire excellente, il ne perdait pas xme note de ce qu’il avait composé. Nous le priâmes de nous le faire entendre. Il le recommença. C’était fort curieux; et nous devons avouer qu’un moment nous crûmes que la collaboration du poète dans un opéra était un luxe. Quand il arrivait aux annonces sa verve devenait éblouissante; la musique prenait forcément une couleur différente; c’était du comique le plus désopilant.
C’est à un Fait-Paris du Constitutionnel que nous devons ce fameux rondeau des Fraises du Bijou perdu ^ que M“' Cabel a rendu si populaire et que les orgues de Barbarie ont réussi à faire devenir insupportable. Voici le Fait-Paris :
a La jolie bouquetière ôm Jockey-Club, que l’on voyait tous les matins avec des bouquets de violettes à la main quelle offrait aux habitués du cercle, vient de faire un beau rêve, et un rêve qui s’est réalisé. Lord W... lui a offert sa main quelle a acceptée. La semaine dernière cet heureux couple assistait, dans une loge du théâtre de Sa Majesté, à Londres, à la représentation du Barbier. »
C’est sur ces paroles, reproduites de mémoire
ADOLPHE ADAM
plus OU moins textuellement, qu Adam écrivit sa ronde. « Mes poètes, dit-il en se frottant les mains, s’en tireront comme ils pourront. Ma mélodie est assez claire et assez rhythmée pour qu’ils puissent me composer là-dessus une jolie petite chansonnette. Ma foi! s’ils s’y refusent, je leur dirai que ce que je viens de faire est encore plus difficile et plus embarrassant. »
Il était plus aisé, en effet, de mettre des paroles sur une musique si cadencée, que de mettre en musique la prose, si correcte quelle fût, du rédacteur des Faits-Paris du Constitutionnel.
Adolphe Adam, comme nous l’avons dit d’Aubér, était un parisien pur sang. Il n’aimait que Paris, la campagne lui portait sur les nerfs. Il ne pouvmt se supporter dans ces prisons entre cour et jardin qu’on appelle des châteaux ou des villas. Il lui fallait la vue des boulevards, le bruit de la grande ville, le cri des rues, le tohu-bohu de la foule qui se suit, s’agite, se presse. Et quand on lui parlait des beautés de la campagne, des fleurs, de la verdure, des oiseaux, il répondait avec un aplomb incroyable qu’il avait tout cela dans son cabinet de travail.
Sa chambre était en effet une miniature des jar-
Digltized by
ADOLPHE ADAM
dins suspendus de Babylone. C’était plutôt une vraie Babylone avec un échantillon du Jardin des Plantes. C’étaient des pots de fleurs, des caisses d’arbustes, des volières; puis encore des fleurs, encore des plantes, encore des oiseaux ; il y avait en outre des chiens, des chats, des écureuils, des perruches, des perroquets, toute une petite ménagerie domestique. 11 avait élevé une grenouille, comme Pélisson avmt fait de la fameuse araignée ; il la tenait sur sa table, et quand il l’appelait elle sortait de son bocal et venait sautiller sur sa musique. Qui saitl c’est peutêtre elle qui a écrit certains morceaux du Fidèle Berger^ qui mécontentèrent tous les habitués de la salle Favart. 11 est vrai que le lendemain Adam fit dire dans les réclames des journaux que c’était « une cabale de confiseurs, o C’est dans cette atmosphère embaumée, au milieu des miaulements, des aboiements, des gazouillements, des coassements, que le fécond musicien écrivait, sans la moindre rature, les feuilletons de \ Assemblée Nationale^ les ballets de YOpéra, les partitions de l’Opéra-Comique et du Théâtre- Lyrique, les messes, les albums, la musique de chambre, ses mémoires, les mille et une lettres si
ADOLPHE ADAM
spirituelles qu’il adressait à ses amis, à ses confrères, à ses poètes, aux directeurs de théâtre, etc. En voici une, par parenthèse, que nous avons conservée et qui est une preuve de la sympathie qu’il avait pour les animaux :
« Mes chers amis, Girard, qui conduit la Sirène, sera obligé de nous quitter à sept heures et demie. Tâchez donc de venir avant six heures pour que nous ayons le temps de dîner à notre aise. J’oubliais de vous dire que je désire très-fort que vous ameniez votre chien, qui fera une belle partie avec le mien et la magnifique chienne de Strünz qu’il doit nous amener aussi. Vous voyez que ce sera non-seulement un dîner d’amis, mais encore un festival de chiens.
t A vous,
« Ad. Adam. >
N’oublions pas que parmi ses partitions on compte ie Chalet, le Postillon de Lonjumeaii, le Brasseur de Preston, Si j’étais roi, le Bijou perdu, Giralda, le Boi d’Yvetot, et nous 'ne citons pas les ballets qui sont ravissants.
, Il donnait lui-même les motifs des quadrilles, des valses, des polkas à tirer de ses opéras. Souvent il les composait au piano et les passait à Musard, qui trouvait ainsi la besogne presque faite et devait se borner à les orchestrer.
ADOLPHE ADAM
Ses feuilletons, il les écrivait avec la même facilité. Sans être celle d’un littérateur des plus châtiés, sa prose était amusante, souvent spirituelle, toujours facile et naturelle. Bienveillant de sa nature, il ne laissait tomber que très-doucement la férule du critique. Peut-être avait-il tiré profit du mot d’Horace : Veniam petimusque, damusque vi~ cùsim.
Adam, comme presque tous les compositeurs, ne fut pas destiné par ses parents à cultiver la musique ; mais sa paresse au collège plutôt que sa vocation décidèrent de son avenir. Au lycée Napoléon il marchait tous les jours plus rapidement à la conquête du titre de cancre qu’on décerne aux mauvais élèves et aux paresseux. Qui eût dit que cet enfant qui ne voulait rien apprendre et qui avait le travail en exécration, devait plus tard devenir sinon un littérateur, du moins un écrivain de talent, un improvi-
sateui’ habile, un champion de la presse périodique,
avoir une tribune du haut de laquelle il parlerait à la France tout entière; et surtout qui, eût dit qu’il composerait plus de cinquante-trois ouvrages dramatiques et une foule d’autres productions musicales avant l’âge de cinquante- trois ans? Qu’on dise,
ADOLPHE ADAM
après cela, que l’on reconnaît un beau jour d’après l’aurore ?
Adam entra au Conservatoire à l’âge de quatorze ans ; il travailla tant bien que mal sous la direction de Reicha, mais, pas plus au Conservatoire qu’au lycée, il ne brilla par l’activité. Enfin Boïeldieu, à qui le jeune Adam osa montrer quelques essais de composition musicale, devina en lui le facile mélodiste, lui donna d’excellents conseils et l’engagea à poursuivre. Le futur compositeur s’amusa un peu trop longtemps à ce qu’on appelle les bagatelles de la porte. Il écrivit force fantaisies et variations pour le piano sur des thèmes d’opéras de \z. M nette ^ de la Fiancée, de Moïse, de la Dame Blanche, etc. 11 choisissait de préférence Auber, Rossini et Boïeldieu. C était déjà prouver qu’il avait du goût ; ses compositions montraient aussi qu’il avait du talent. Enfin il aborda le théâtre, et réussit. Il débuta par Pierre et Catherine, un petU opéra comique qui fut bien accueilli à la salle Favart, le premier corail de ce collier qui devait n’en avoir pas moins de cinquante-trois. Une fois que les portes du théâtre lui furent ouvertes, il ne s’arrêta plus. Si, nous nous trompons ; il s’arrêta au moment où il se brouilla
ADOLPHE ADAM
avec M. Basset, directeur de T Opéra-Comique et que les portes lui furent fermées. Il est vrai que l’Académie de musique lui était encore ouverte au large ; mais là il ne pouvait écrire que des ballets ou de petits opéras pour lever le rideau ; ce qui ne pouvait certes satisfaire son besoin de composer sans trêve et sans repos.
Ainsi sa carrière musicale se trouva par une circonstance très-puérile en elle-même, partagée en deux. 11 y a eu solution de continuité de 18A5 à 1849. Encore, de 1841 à 1845 il n’a écrit que la musique du ballet du Diable à quatre 'pour l’Opéra, et un acte intitulé la Bouquetière pour Londres.
Enfin, de guerre lasse, et voyant que le directeur du théâtre de l’ Opéra-Comique s’obstinait à lui fermer les abords de cette scène, il se décida à demander le privilège d’un nouveau théâtre, d’une scène où les jeunes auteurs et les compositeurs devaient être admis à essayer leur talent sans rencontrer trop d’obstacles. Ce privilège il eut le malheur de l’obtenir. Quant au but de la nouvelle scène, on sait s’il a été atteint.
L’homme d’affaires avait fait place au musicien. Or Adam, qui savmt si bien aligner des notes, ne
ADOLPHE ADAM
réussit à aligner des chiffres qu’à la colonne du passif. Bref, il perdit 80,000 francs d’économies et resta débiteur de 70,000 francs. En honnête homme il voulut se libérer ; il ne pouvait le faire que par le travail, car il n’avait plus, pour vivre, que ses appointements de professeur du Conservatoire et ceux de membre de l’Institut, soit 300 francs par mois.
Il reprit donc la plume du compositeur, cette plume brillante, facile et à l’occasion diamantée. De 1849 à 1856, ce fut une véritable sténographie musicale. Le Toréador^ le Fanal, la F illeule des Fées, Giralda, le Farfadet, la Poupée de Nuremberg, Si j’étais roi, Orfa, le Sourd, la Faridondaine, le Roi des Halles, le Muletier de Tolède, à Clichy , le Houzard de Berchini, le Corsaire, Falstaff, Mam' selle Geneviève, les Pantins de Violette, une cantate intitulée les Nations; des morceaux de musique de chambre appartiennent à cette seconde moitié de sa carrière. Sept ans de travail sans relâche ! Et quelle riche éclosion. 11 avait pu se libérer, satisfaire à ses obligations d’honneur. C’est tout ce qu’il demandait!...
11 allait enfin pouvoir travailler pour l’art après
ADOLPHE ADAM
avoir travaillé pour ses créanciers. Il comprenait qu’il devait attacher son nom à une œuvre sérieuse, aux inspirations élevées. Il voyait bien que la musique qu’il avait écrite jusqu’alors ne lui vaudrait que des succès éphémères, et il voulait prouver à ses contemporains que, lui aussi, il avait la fibre dramatique, et qu’aucun secret de la science ne lui était inconnu. Mais, hélas! au moment où il commençait les premières pages d’une grande partition qu’il destinait à l’Opéra, la mort vint arrêter sa plume en même temps que les battements de son cœur.
Le soir il était souriant, plein de gaîté ; le lendemmn on le trouva étendu muet sur son lit. Il avait cessé de vivre 1 Pauvre Adam 1
HECTOR BERLIOZ
HECTOR BERLIOZ
La Restauration profitait des riches semailles de l’Empire : l’éclosion avait été opulente, simultanée, immense. La moisson ne devait pas tarder, et c’est le gouvernement de 1814 qui devait profiter de cette moisson que l’Empire avait semée. Sic vos non vobis. Un brillant mouvement intellectuel se faisait dans les régions des lettres et des arts. Une nouvelle génération, jeune, virile, ardente, tout empreinte des faits éclatants de l’Empire, de sa gigantesque épopée, de ses images, de ses couleurs, brisait les entraves de la vieille école, et en préparait une nouvelle qui devait sortir tout armée et prête au combat, comme la Minerve grecque du cerveau de Jupiter.
HECTOB BERLIOZ.
La lutte fut acharnée ; la France y assista avec cet intérêt passionné qu’inspirent toutes les nobles luttes ; la règle austère et servile, prise à bras le corps par l’innovation hardie et intelligente, se roidissait en vain sous la terrible étreinte qui devait la terrasser. On voyait surgir de tous côtés et descendre dans l’arène de nouveaux combattants. Ils étaient jeunes, vaillants, audacieux, altérés de gloire et de liberté. On prévoyait qu’une violente secousse devait briser les liens qui paralysaient leur force et leur mouvement. Le livre, la tribune, la scène, l’atelier de l’artiste, étaient les divers champs clos, où l’on se disputait la palme du vainqueur. Et cette palme c’était la Vérité qui la tenait à la main.
Ce cri « les Dieux s’en vont » avait trouvé un écho retentissant ; les arts et les lettres demandèrent au christianisme les inspirations que la génération précédente avait cherchées dans l’Olympe païen. Lamartine avait fait paraître ses Méditations^ Victor Hugo ses Ballades et,ses Orientales^ Eugène Delacroix exposait ses premiers tableaux sur lesquels la jeune école des coloristes fixait des regards pleins d’admiration. La tribune politique retentissait
HECTOR BERLIOZ
des plus éloquents discours, le théâtre ouvrait ses portes aux jeunes talents, la presse ouvrait ses colonnes aux bulletins de cette nouvelle grande armée. Les salons, où trônaient des femmes merveilleusement douées, suivaient avec le plus vif intérêt les phases de la lutte, et animaient les jeunes athlètes.
C’est au milieu de cette fermentation des intelligences, aux débuts de la nouvelle école, qu’on vit arriver comme tant d’autres et avec tant d’autres, poussés tous par ce souille puissant qui animait la jeunesse d’alors, tous avides de s’engager dans des sentiers inconnus, qu’on vit, disons-nous, arriver à Paris un jeune homme pâle et nerveux, aux trmts réguliers, à la taille svelte, à la démarche impérieuse. n était difficile de ne pas remarquer cette physionomie énergique, ce sourire fin et moqueur, ces yeux profonds qui jetaient la flamme ou qui se voilaient d’une langueur mélancolique, reflétant avec fidélité les impressions d’une âme ardente et mobile, et ce large front que couronnait en l’ombrageant une abondante chevelure.
Ce jeune homme qui venait hardiment s’asseoir au foyer de la civilisation et des arts, c’était Hector Berlioz.
HECTOR BERLIOZ
Né dans une petite ville du département de risère et fils d’un médecin qui ne jurait que par Hippocrate, on l’avait envoyé à Paris pour y étudier la médecine. Les pères, même quand ils sont docteurs, ne sont pas toujours clairvoyants; celui de Berlioz ne voulut point remarquer que son fils avait témoigné, dès l’enfance, d’un goût prononcé pour la musique. Â peine lui avmt-il permis de se livrer à l’étude de la guitare et du flageolet, instruments qu’à bon droit il jugeait sans conséquence, et pour lesquels cependant l’enfant délmssa bien souvent ses livres classiques, ses auteurs latins, et son cher Millevoye et son cher Florian, les deux poètes favoris de son adolescence. Une fois loin des regards paternels et livré à lui-même, le jeune Hector ne se contint plus : à la clinique de l’Hôtel- Dieu, il préféra le spectacle de l’Opéra; aux cours de son professeur Amussat, les représentations des Danaides de Salieri et la lecture assidue des mâles chefs-d’œuvre de Gluck. Obéissant à sa vocation, il jeta sa trousse aux orties, et s’abandonna tout entier à la fièvre musicale qui le dévorait. En vain sa famille irritée lui retira-t-elle la subvention dont il vivait, en vain la misère vint-elle frapper à la
HECTOR BERLIOZ
porte de sa mansarde, Hector Berlioz ne se laissa décourager ni par les souffrances du corps, ni par les souffrances de l’esprit. Réduit à s’enrôler comme choriste dans un théâtre secondaire, trouvant avec peine à donner quelques leçons de guitare, il sut, traverser sans faiblir ces cruelles épreuves par lesquelles doit passer la pauvreté avant d’arriver à la réputation, à la renommée. Après s’être assis un instant sur les bancs du Conservatoire qui, grâce à Chérubini et à Reicha, n’eurent guère plus d’attraits pour lui que les bancs de la Faculté de médecine; après s’être montré à l’École de Choron, Berlioz trouva enfin les leçons et les encouragements dont il avait besoin : Lesueur le reçut au nombre de ses élèves particuliers et lui promit de le faire admettre au concours de composition musicale de l’Institut.
Les vicissitudes d’une vie agitée et misérable ont cela de bon qu’elles forment vite l’homme fortement trempé et qui poursuit une idée généreuse. Les esprits faibles, les caractères viciés éprouvent des défaillances périlleuses et se fourvoient. N’osant pas lutter avec ce qu’ils appellent la destinée, n’espérant jamais la vaincre, ne pouvant se frayer un
HECTOR BERUOZ.
chemin, ils se jettent dans la mauvaise voie, ou ils y tombent, et y végètent lentement, tristement, toujours talonnés par les besoins matériels, heureux quand ils ne meurent pas de faim, ou qu‘ils ne voient pas s’allonger dans leurs rêves décevants le lit d’un hôpital, ou le bruit des ilôts meurtriers de la rivière. Mais l’homme qui se sent quelque chose dans le cerveau, l’homme qui sait que la lutte polit les facultés comme la lime fait de l’acier, cet hommelà lutte et triomphe. Cette lutte assidue, acharnée, incessante, lutte avec l’existence matérielle, lutte avec les rivalités, lutte avec tout ce qui est un obstacle à son avenir, le grandit, le contraint à redoubler de force et de courage, à persévérer dans le travail, à ne pas s’écarter un instant du bon chemin. Combien il y en a qui sont tombés sur les genoux, et ont vu d’autres les devancer, qui n’avaient pas leurs moyens intellectuels; combien il y en a qui sont restés dans la poussière, le regard toimné vers le lumineux horizon.
Comme l’aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil !
Mais il en est aussi qui ont triomphé, et ceux-là ont pu dire un jour :
HECTOR BERLIOZ
Que la lutte obstinée A fait sous leur genou plier la destinée.
De ce nombre est Berlioz.
En contemplant la lutte des partis politiques et littérmres, il se jeta au plus fort de la mêlée, résolu d’apporter son ardeur et ses témérités à l’école romantique dont les productions éclatantes l’avaient ébloui.
— Tu Marcellut erts/ lui disait un soir en riant un sien cousin à qui il venait de laisser entrevoir ses plans ambitieux.
— Oui, je veux marcher la flamme au cœur, je veux être tout à la fois un compositeur et un écrivain, un poète et un critique. Ris, mon cher cousin, ris tant que tu voudras à mes dépens ; mais, dans quelques années d’ici, le musicien dont tu n’as pas daigné applaudir la messe exécutée à l’égbse Saintr- Eustache sera peut-être chef d’école, et frayera des voies nouvelles à l’art.
Ainsi parlait l’enthousiaste jeune homme, et son plus grand honneur sera d’avoir persisté dans sa vocation artistique, d’avoir écouté le démon qui s’agitait en lui, et d’être resté toute sa vie l’ennemi des lieux communs, des banalités à la mode, le
HECTOR BERLIOZ
courageux adversaire des succès immérités et le hardi chercheur de beautés sonores, aussi audacieuses qu’imprévues.
Fidèle au programme qu’il s’était tracé, Hector Berlioz eût à peine écrit son ouverture de Waverley, ses Francs-J uges, sa Symphonie fantastique et ses Concerts des Sylphes, qu’il remua ciel et terre pour arriver à les faire entendre du public. En même temps il cherchait une tribune qui lui permît de crier à la foule : voici la vraie musique et non celle (pie vous allez stupidement applaudir chaque soir. — Le Correspondant lui ouvrit ses colonnes, et il y publia en 1828 une série d’articles sur le style et les œuvres de Beethoven, articles fort remarquables et qui furent tout d’abord et très-justement remarqués. Cette publication importante coïncidait avec la création de l’admirable Société des Concerts du Conservatoire et l’exécution des sublimes symphonies du plus étonnant génie musical de notre siècle. Elle reste à nos yeux un des plus beaux titres de gloire d’Hector Berlioz, et marque une date essentielle dans l’histoire de la musique en France.
11 y avait une dizaine d’années que Rossini
HECTOR BERLIOZ
régnait sans partage sur nos théâtres lyriques, lorsque, au printemps de 1828, Haheneck vint donner aux Français les moyens de comprendre, de goûter, d’admirer profondément l’auteur de la Symphonie héroïque et de la symphonie en ut mineur (1). C’était toute une révélation ; elle produisit un effet immense, dont la trace est encore sensible aujourd’hui. Au génie heureux et souriant que la France fêtait avec l’Europe entière, allait succéder le génie tendre, inquiet, mélancolique et contemplatif de Beethoven ; avec les mélodies insouciantes, avec les chants faciles et suaves de Rossini allaient lutter les harmonies saisissantes, les drames grandioses, les concerts ineffables ou éplorés du chantre des neuf symphonies. Qui verrait-on l’emporter de l’héritier de Mozart ou du novateur téméraire ? Laquelle verrait-on triompher de l’école sensualiste ou de l’école idéaliste ? La joie et la rêverie, le rire et les larmes, l’ivresse du bonheur et la soif de l’infini avaient
(1) Le premier concert du Conservatoire eut lieu le 9 mars 1828 et l’on y entendit pour la première fois la Symphonie héroïque qui fut répétée au deuxième concert, consacré à la mémoire de Beethoven. Dans les cinq autres concerts donnés pendant la saison, on exécuta la symphonie en mi bémol de Mozart et quatre fois la symphonie en ut mineur.
HECTOR BERLIOZ
trouvé de magiques accents pour s’exprimer dans la langue des sons : lesquels de ces accents devaient remuer le plus vivement et le plus longtemps le cœur des musiciens?
— Ceux de fiossini, disait la multitude.
~ Ceux de Beethoven, s’écria Berlioz avec passion.
Et ce fut encore là sa gloire, non point d’avoir poussé jusqu’à l’in'évérence, jusqu’à l’injustice son opposition à Rossini, mais d’avoir réagi contre l’imitation servile des œuvres du maître de Pesaro, et d’avoir porté haut, dans ses écrits, la bannière de la musique pure. L’audition des œuvres de Beethoven acheva d’éclairer Berlioz sur sa vocation et fit de lui un symphoniste, le symphoniste de l’école romantique, le musicien poète épris des couleurs des peintres vénitiens, des drames de Shakspeare et des vers de Victor Hugo.
L’émule ambitieux du roi de la symphonie n’était encore toutefois que le peu tiiomphant élève de Lesueur. Hector Berlioz échoua complètement à son premier concours de l’Institut; il fut plus heureux en 1830 ; il remporta alors le prix de Rome. Il écrivit sa cantate, dont le sujet était la
HECTOR DERLIOE.
Mort de Sardanapale, au bruit des canons, de la mitraille, des voix d’un peuple irrité, à la lumière de ces soleils de juillet qu’on appelait naguère les glorieuses journées.
Le lauréat dut prendre le chemin de l’Italie et rester quelque temps à notre école de Rome, en qualité de pensionnaire. Ces années, qu’un règlement rigoureux lui prescrivait de passer dans la ville du Saint-Père, il les jugemt perdues pour lui, pour sa réputation naissante, pour une affection qui l’avait saisi au cœur, pour tous ses rêves de jeune homme et d'artiste, et Berlioz n’était pas d’humeur à chercher quelque bon vieux bénédictin de la musique, qui l’eût initié patiemment aux lois savantes du contre-point et de la fugue, et à fouiller les bibliothèques pour s’y enrichir de tous les trésors laissés par les maîtres inspirés d’une époque déjà lointaine.
Sous le ciel bleu de Rome, il regrettait le ciel gris de Paris, et au Monte-Pincio, qu’il lui fallait gravir pour gagner la villa Medici, il eût préféré la butte Montmartre. Il lui tardait de revoir nos boulevards, de reprendre sa plume de journaliste, de recommencer les démarches infinies que coûte
HECTOR BERLI02.
l’organisation d’un concert à grand orchestre, de contempler de nouveau cette grande tragédienne, qui interprétait Shakspeare avec une perfection si étonnante, et qui jouait l’affamée Jane Shore avec un tel naturel, qu’on avait vu un spectateur, ému jusqu’au fond du cœur, lui jeter un morceau de pain.
Après un séjour de dix-huit mois en Italie, après avoir admiré les paysages de Salvator Bosa et les lieux illustrés par Benvenuto Cellini, Hector Berlioz obtint la faveur de revenir en France. A peine rentré à Paris, son premier soin fut d’organiser un Festival, où il pût faire entendre son ouverture du Roi Lear et une vaste composition, suite delà Symphonie fantastique, qu’il avait nommée le Retour à la vie, et qui était un mélange de musique instrumentale, de récits déclamés, de solos de chant et de chœurs.
Pendant que le compositeur multipliait les auditions de ses œuvres, pendant qu’il écrivait Harold en Italie, le critique se faisait remarquer par la hardiesse de ses opinions et par le tour original des articles qu’il publiait dans la Revue Européenne, dans le Courrier de l'Europe et dans la Gazette
iu
HECTOR BERLIOZ
musica/e de Paris. L’amoureux ne s’endormait pas non plus, et enlevait bientôt à l’Angleterre et au théâtre une des plus éminentes tragédiennes de notre époque. Peu de temps après son mariage, Hector Berlioz devenait l’ami de la famille Bertin, et prenait possession du feuilleton musical dans ie Journal des Débats. La fortune du musicien étmt désormais assurée, et ses rêves d'ambition allaient être satisfadts. Les portes de la salle dn Conservatoire s’ouvrent pour lui, en dépit de la sourde opposition que Chérubini s’obstine à lui faire; l’hôtel des Invalides retentit de ses chants religieux, lors des obsèques du général Damrémont, et son Tuba mirum éclate sous ces voûtes grandioses, de façon à jeter l’épouvante dans le camp de ses ennemis; la place de la Bastille, le jour de l’inauguration de la colonne de Juillet, entend les cuivres et la saisissante apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale. L’Opéra lui -môme est obligé d'accueillir Benvenuto Cellini, dont l’illustre auteur des ïambes et du Pianto, Auguste Barbier, a écrit le libretto en collaboration avec Léon de Wailly.
Le feuilletoniste des Débats a bien pu dire un jour de blue devils : « Les théâtres sont les mauvais
Cîoogli
HECTOa BERUOZ.
lieux de la musique, et la chaste Muse qu’on y traîne ne peut y entrer qu’en frémissant. » Comme ce sont des mauvais lieux qu'on avoue, il n’hésita pas à s’y produire ; mais on l’y accueillit fort mal. L’opéra de Weimar se montra plus hospitalier que celui de Paris et celui de Londres, et l’on y joua plus tard, avec succès, le Benvenuto Cellini de Berlioz.
Cette chute pourtant ne servit pas moins les intérêts du musicien que n’eût pu le fmre un triomphe ; les querelles entre les classiques et les romantiques reprirent de plus belle, et comme le brillant critique redoubla de verve et ÿ humour^ comme le symphoniste se vengea de ses adversaires en les contraignant d’applaudir le scherzo de Bornéo ei Juliette ! Puis, il conçut un dessein audacieux et prit une résolution d’homme habile : il en appela du jugement de ses détracteurs à l’opinion de l’Europe. Il alla d’abord à Bruxelles, puis à Weimar, à Stuttgard , à Leipsig , à Berlin , à Hambourg. A Leipsig, il retrouva Félix Mendelssohn qu’il avait connu à Rome.
Hector Berlioz s’était trop bien trouvé de ce premier voyage en Allem^ne pour ne pas le
HECTOR BERLIOZ
recommencer. En 1845 il se rendit à Vienne et visita la Hongrie, la Bohême et la Silésie. Deux ans après il se dirigea vers la Russie, où il rencontra, comme à Paris, des adversaires ardents et de fanatiques admirateurs. Il avait atteint cependant le but qu’il poursuivait : la popularité était venue, et l’Europe entière avait appris à répéter son nom. Des souverains lui avaient prodigué les marques d’attention les plus flatteuses, des aventures piquantes avaient égayé la route du voyageur, des ovations nombreuses lui avaient rendu douces toutes les fatigues du chemin.
Londres l’appelle en 1848 ; il y va diriger l’orchestre de Drury-Lane ; puis, la saison musicale terminée, il repart pour la Bohême. Londres le revit, en 1851, comme membre du jury de l’Exposition universelle et comme chef d’orchestre de la nouvelle Société philharmonique.
Ces pérégrinations répétées n’avaûent point seulement servi les intérêts de l’artiste avide d’influence et de glorieux succès ; elles achevèrent de l’éclairer sur la mission qu’il s’était donnée. Si, au début de sa carrière, il avait arboré le drapeau de l’école allemande et voulu réagir contre l’influence
Digilizedtoy GoogI
HECTOR BERLIOZ
italienne; si, pour frapper plus vivement l’attention et pour courtiser la renommée, il avait volontiers usé et abusé des moyens violents et des procédés excentriques; si, à l'instar de Victor Hugo, il avait parfois violé sciemment les lois du goût et s’était à dessein jeté dans des conceptions baroques et dans des excès qu’il était, nous le croyons, le premier à condamner m petio; s’il avait provoqué et bravé la colère, les sarcasmes, les dédmns des musiciens orthodoxes, — il ne voulut pas du moins qu’on pût le taxer d’ignorance, ni qu’on s’autorisât de ses défauts pour se plonger en plein chaos musical et pour faire de la cacophonie à jet continu à l’instar de M. Wagner.
Hector Berlioz après avoir publié la Damnation de Faust, eut donc un souci nouveau : celui de prouver aux savants des Conservatoires qu’il était parfaitement capable de concevoir, de développer et de suivre un plan, d’enchaîner et de serrer toutes les parties d’un discours, de traiter une idée simple et de lui donner le tour qui lui convient; de se montrer enfin aussi sobre, aussi châtié qu’en d’autres circonstances on l’avait vu bruyant, exagéré et
HECTOR BERLIOZ
désordonné. L’Enfance du Christ était la meilleure réponse qu’il pût faire à ceux qui l’accusaient de violenter sans cesse la langue musicale : rien de plus naïf, de plus touchant que l’épisode de la Fuite
en Egypte. Cette page poétique a été plusieurs fois entendue à Paris, et son heureuse ordonnance, le prélude symphonique et la suave mélodie du ténor y ont ravi un public connaisseur. Depuis, il a fait représenter sur le théâtre de Bade, Béatrice et Bénédict, un opéra comique en deux actes, dont il a écrit les paroles et la musique, et auquel les louanges n’ont pas manqué; mais c’est dans son grand opéra les Troyens, c’est dans cet ouvrage qu’en artiste sérieux et convaincu il a fait graver à l’avance à ses frais, c’est dans ce suprême effort de sa muse que Berlioz, à ce qu’on assure, a donné sa mesure entière et mis tdute son âme. Tant que les Troyens ne seront point représentés, on ne pourra guère émettre une opinion définitive sur Hector Berlioz, en tant que compositeur dramatique , et nous en serons réduit à parler seulement du symphoniste.
Celui-ci, chacun le sait, excelle dans l’art des effets
HECTOR BERLIOZ
pittoresques et dans les combinaisons de sonorités diverses; il suffit, d’ailleurs, de lire son savant Traité d’instrumentation et d orchestration modernes pour se rendre un compte exact de son habileté à marier les rhythmes et les timbres des instruments. Il se plaît et s’entend à merveille à illustrer une légende poétique, à greffer un poëme musical sur un poëme littéraire. D’habitude, il écrit les scénarios dont il s’inspire comme musicien, et le versificateur n’est pas moins habile que le feuilletoniste du Journal des Débats.
Veut-on savoir maintenant comment s’exprime ce dernier quand il est de mauvaise humeur ? Il me suffira de rappeler les quelques lignes qu’il consacra aux trois hymnes de Rossini : la Foi, l’Espérance et la Charité. « Son espérance, disait-il, a déçu la nôtre ; sa foi ne transporte pas les montagnes, et quant à la charité qu’il nous a faite, elle ne le ruinera pas. » Ces réflexions sont plus spirituelles que justes.
Un autre jour, Panseron s’étant avisé de publier un prospectus où il s’offrait de corriger, pour cent francs, les essais mélodiques des amateurs dépourvus d’orthographe musicale, Berlioz reproduisit
HECTOR BERLIOZ
cette pièce dans son feuilleton, en la fcûsant précéder de ces mots sarcastiques :
Cabinet de consultations pour les MÉLODIES SECRÈTES.
Ces traits caractéristiques de l’écrivain humoriste des Débats n’ont pas besoin d’être multipliés ici. On en trouvera des centaines de ce genre dans le Voyage en Allemagne et en Italie, dans les Soirées de T Orchestre et dans son dernier volume, A travers Chants. Rien ne put arrêter Berlioz, une fois qu’il est en veine d’amères plaisanteries, de traits acérés et de représailles sanglantes. Personne ne s’entend mieux que lui au persilllage, et malheur à qui brave son ironie ou s’expose à une de ses formidables attaques I
Chevalier de la Légion d’honneur et décoré de plusieurs ordres étrangers, membre de l’Institut depuis 1856, bibliothécaire du Consen'atoire impérial de musique, Hector Berlioz êst du petit nombre de ceux qui ont le droit de répéter avec Buflbn : « Le génie est une longue patience. » On vient de voir quel rôle important il a joué dans notre pays,, et quelle influence il a exercée jusqu’au delà du Rhin.
HECTOn BERLIOZ.
Nous n’avons plus qu’à terminer en affirmant qu’il restera une des physionomies artistiques les plus nobles, les plus courageuses et les plus ori^nales de notre temps.
HECTOR BERUOZ.