CHARLES GOUNOD
succès, mais ce n’est pas assez pour un compositeur qui a voulu essayer de tous les genres : musique religieuse, musique instrumentale, chœurs orphéoniques, méjiodies de salons, grand opéra, opéra comique.
Ses opéras ont la gravité pompeuse des morceaux académiques ; le sombre y tient la place du grandiose, le travail celle de l’inspiration ; les ciselures de l’orchestre cachent l’absence des mélodies. Quant aux opéras comiques, ils sont aussi graves, aussi raides, et n’offrent pas la moindre note, qui, en justifiant le genre, permette, je ne dis pas au rire, mais au simple sourire de se dessiner.
Trois fois il s’est essayé à l’Opéra; avec Sapho^ avec la Nonne Sanglante, avec la Reine de Saba, trois fois il a échoué. Si Faust a été son Austerlitz, ia Reine de Saba a été son Waterloo.
M. Gounod, qui était entré dans les ordres, a conservé toutes les allures de sa première vocation ; il y a une gravité religieuse dans tout ce qu’il écrit. On dirmt qu’il compose ses duos d’amour sur un buffet d’orgue. Ses morceaux d’ensemble paraissent vouloir éveiller les échos qui dorment sous les voûtes des cathédrales. 11 n’a pas des règles, il a
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des dogmes. C’est le grand-prêtre du drame lyrique, et il croit à l’infaillibilité de sa musique.
Le public lui a prouvé à plusieurs reprises qu’U n’était pas de son avis sur ce dernier point.
Mais M, Gounod est beau parleur, il chante avec charme, il a une voix sympathique, et a dû se faire bien accueillir du public aristocratique de nos salons. C’est l’avantage qu’il a sur Félicien David dont nous donnerons plus loin la silhouette. M. Gounod sait faire valoir ses œuvres comme pas uii. Il les colporte avec un amour de père que rien ne saurait attiédir. On annonce Faust à Strasbourg, à llouen , à Bruxelles, à Weimar, à Milan, à Marseille ; il part, suivi ou précédé de son habile éditeur, [)Our diriger les répétitions. Quand il a la partition de Faust dans sa malle, il peut dire comme le grec Bias : « oninia mecum porto. »
La mise en scène du compositeur précède dans chacune de ces villes celle de l’ouvrage. Nous ne savons pas pourquoi il n’a pas passé un traité avec Alexis Godillot, l’entrepreneur de fêtes et cérémonies publiques, qui se serait chargé à peu de Irais de lui préparer, comme on dit, le terrain, et d’y ajouter tout le matériel de circonstance. Que
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demain Pontoise ou l^anderneau veuillent se passer le caprice de faire jouer Faust sur leur scène ; au premier coup de sifflet ils sont sûrs de voir apparaître M. Gounod et son Kaleb, fidus Achates, l’un muni du bâton de directeur d’orchestre, l’autre portant la partition.
La présence de l’auteur flatte le public, magnétise la presse, les autorités, les artistes. M, Gounod fait des discours sur la grandeur et décadence de la musique, — et dans œs discours on sait de tpiel côté est la grandem’ ou la décadence, — sur la philosophie du goût, sur l’esthétique de l’art, sur le sacerdoce du compositeur et sm les bulles des papes. Il se pose en Messie musical, et il faut lui pardonner si, dans la chaleur de l’improvisation, il lui arrive quelquefois d’égratigner quelque peu les compositeurs qui régnent en maîtres sur les scènes françaises et italiennes. Mais aussi, autant de premières représentations de Faust en province ou à l’étranger, autant de triomphes. Dans chaque ville où il arrive, la trompette de la réclame a retenti à l’avance. Il trouve le directeur du théâtre â la gare, les musiciens à la porte de son hôtel, prêts à lui donner des sérénades. 11 paraît aux répétitions. Les
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professeurs de l’orchestre lui font une ovation. Le maître daigne sourire et remercie. En attendant les journaux ont tambouriné son arrivée et annoncé, comme par indiscrétion, que M. Gounod assistera lui-même à la représentation. La curiosité fait le reste.
Mais qu’on se rassure ; cette annonce n’était pas un de ces expédients vulgaires par lesquels on leurre le public. M. Gounod paraît effectivement dans la loge du préfet, du bourgmestre, du maire ou du podestat. On l’aperçoit, on l’applaudit, on l’acclame, on l’appelle sur la scène, on le couronne. Le maître daigne sourire et remercie.
Après la représentation, la musique est encore à son hôtel. On a préparé un banquet. Là, M. Gounod se doit de faire un nouveau discours, nous allions dire un nouveau sermon. Il exprime sa reconnaissance aux artistes, au public, aux autorités, et conclut par une tirade sur l’ai t. La comédie est jouée. Les applaudissements éclatent à tout rompre. Le maître daigne sourire et remercie.
Puis il s’éloigne d’un air fatal, suivi de son éditeur et laissant un ride immense dans l’assemblée.
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Ces scènes se renouvellent à peu près dans toutes les villes où l’on exécute cet opéra, qu’on poun’ait intituler le Faust Errant.
Certes, on a rarement vu pareille activité et pareil dévouement à ses propres œuvres. Seulement nous nous demandons si c’est bien là de la dignité, et si M. Gounod ne ferait pas mieux d’imiter ses confrères, d’attendre patiemment le jugement du public, sans aller lui imposer le sien. Hérold, Boïeldieu, Auber, Halévy, Félicien David, Thomas, Adam, n’ont pas que nous sachions employé ces moyens.
Résumons-nous. M. Gounod n’est pas un compositeur dramatique. Il est avant tout un symphoniste d’un vrai mérite. Ses mélodies, lorsqu’il y en a, sont écourtées et manquent de proportions. Il n’a pas la fibre des passions. Veut-il être grand, il n’est qu’emphatique. Veut-il être instruit, il n’est que pédant. Son orchestre et les chanteurs dialoguent presque toujours, caquettent agréablement, si l’on veut, mais ils ne chantent presque jamais. M. Gounod est le compositeur des petits moyens. 11 s’attache à l’orchestre surtout et, par un habile mariage des timbres, par des ruses harmoniques, par des trompe-1’ oreille attrayants, il donne le change au
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public. On le traite de savant. 11 vaudrait mieux qu’on le traitât d’inspiré.
En somme cet artiste, qui honore pourtant l’école française et auquel, si nous ne reconnaissions.pas, à côté de ses travers, des qualités sérieuses, nous n’eussions pas consacré un aussi long chapitre, cet artiste, disons-nous, manque essentiellement de ce qui constitue le vrai musicien, dans la plus ample acception du mot. Il manque de nobles et puissantes inspirations. 11 les remplace par le travail, par des idées préconçues, par des afféteries, par des finesses tourmentées, par des ciselures intéressantes, qui sont plutôt des arrangements que des idées. Sous chaque draperie, si chatoyante et si précieuse quelle soit, il faut une charpente pour la soutenir.
FÉLIC1E^ I)A\iD.
FÉLICIEN DAVID
Ceux qui ne connaissent pas de près M. Félicien David et qui voudraient juger le caractère et la nature de l’homme d’après les œuvres du musicien, se tromperaient de beaucoup. Autant le musicien est poétique et délicat dans ses conceptions, autant l’homme est rude, froid, âpre. On chercherait en vain chez l’auteur de ces mélodies si distinguées et pleines de finesse, quelques-unes des qualités qui caractérisent le poète ou tout au moins l’homme du monde. 11 est des fleurs d’un aspect fort médiocre qui ont un parfum délicat il est des oiseaux qui ne brillent pas par leur plumage et dont le ramage est suave et charmant.
Félicien David, le Saint-Simonien, qui a débuté
FÉLICIEN DAVID
à Ménilmontant par des chants composés à l’usage de ce cénacle, moitié phalanstère, moitié couvent, de cet Athænée philosophique et peu moral, serait resté ignoré, s’il n’avait pas eu l’heureuse idée de faire exécuter son ode symphonique intitulée le Désert. C’est un nouveau genre qu’il créait et dans le(|uel il eut le talent et le bonheur de réussir. On se souvient du succès qu’obtint le Désert au Conservatoire. La veille on ne connaissait pas Félicien David; le lendemain il était classé au rang des maîtres.
Tout Paris voulut entendre ce chef-d’œuvre. La Presse fut unanime pour proclamer le nouvel adepte. La France entière retentit du concert d’éloges qu’on entonna en sa faveur. Son nom était sur toutes les lèvres. Mais, malgré sa qualité de Saint-Simonien, qui eût dû lui assurer au moins l’aide, le concours de ses frères phalanstériens, M. Félicien David, qui alors était logé dans une mansarde, se trouvait tellement gêné qu’il lui était impossible de payer les musiciens de son orchestre, partant, de multiplier les auditions du Désert. 11 essaya de vendre sa belle partition; il frappa aux portes de tous les éditeurs de musique; mais en vain. Il vint alors
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nous trouver; nous lui offrîmes douze cents francs. Après avoir consulté le père Enfantin, et d’autres amis, il se décida à accepter. A partir de ce moment le Désert, tout en restant une œuvre de grand mérite, devint aussi une excellente affaire et comme édition et comme exécution. Excellente pour l’éditeur, excellente pour le compositeur, qui toutes les fois qu’il dirigeait l’orchestre touchait une prime de MILLE FRANCS. M. David nous vendit alors toutes ses œuvres, et s’en trouva fort bien. Sa position ne tarda pas à changer ; il gagna des sommes considérables, mais il commit la faute de les placer dans une entreprise d’annonces dirigée par un de ses confrères Saint-Simonien : son pécule s’y engloutit tout entier; c’était à recommencer.
Le succès du Désert eut cela de fâcheux dans la carrière naissante de M. Félicien David, qu’il lui fit croire à la création d’un genre nouveau, genre dans lequel le compositeur n’aurait pas eu de rival, et qui n’aurait pas eu besoin de la scène. Peut-être eût-il eu raison, s’il fût allé toujours en progressant. Malheureusement il avait commencé par le Désert, qui est sans contredit sa meilleure ode symphonique. Il avait débuté par un coup de maître, mais
rÉMCIKN DAVID.
ce début rendit plus difficile le public. En ellet, malgré les beautés que renferment Moïse au Sinai et Christophe Colomb, ces deux nouvelles odes symphonies n’eurent pas, à beaucoup près, le retentissement de la première.
Si M. Félicien David avait profité du moment favorable, si le lendemain du brillant succès du Désert, quand toutes les sympathies lui étaient acquises, quand son nom était sur toutes les lèvres, il eût frappé à la porte d’un théâtre, et qu’il eût ' consenti à aborder le genre dramatique, il n’eût pas vu s’envoler sans profit les plus belles années de sa jeunesse.
Quand enfin il s’y décida, il lui fut impossible de rattacher ses nouveaux travaux aux premiers. Il y avait trop de solution de continuité. On oublie vite à Paris. L’auteur du Désert n’étàit plus que M. Félicien David, le nouveau compositeur débutant au Théâtre-Lyrique par la Perle du Brésil.
I.e succès de cet opéra sans nuire à sa renommée fut cependant loin de placer l’auteur au rang des premiers compositeurs, surtout au rang où l’avait placé sa première ode symphonique. Ce fut pourtant un premier pas dans sa nouvelle canière, ime
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espèce de transition entre le premier genre et le grand opéra.
Toujours est-il qu’il vit enfin s’ouvrir devant lui les portes de notre grande scène lyrique, et qu’il put enfin faire exécuter une œuvre de haute haleine : Herculanum. Hàtons-nous de dire que le public ne lui marchanda pas ses sympathies. Herculanum contient d’ailleurs des pages assez remarquables pour justifier largement ses sympathies. L’inspiration, sans être toujours docile au moindre effort du musicien, ne lui fait pas cependant défaut là où elle est le plus nécessaire. Les mélodies viennent s’y grouper avec une certaine spontanéité, qui a dû faire encore une fois regretter au maître tant de belles années perdues .dans l’attente, ou gaspillées à courir après le succès du premier genre auquel il devait sa réputation. Car, M. David est avant tout un mélodiste qui a voulu se donner le change à luimême, en poursuivant les effets de médiocre aloi de ce qu’on appelle la musique imitative. C’est un , excellent peintre de genre que les succès de peintre d’histoire empêchent de dormir. Aussi, quand il a écrit Lalla-Roukh^ s’est-il trouvé dans son véritable , élément et a-t-il complètement réussi. Il s’est assimilé
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l’orientalisme de son gracieux sujet. Il a été tout à la fois poète et peintre dans ce ravissant ouvrage ; poète par ses délicates inspirations; peintre par la richesse de sa palette éblouissante. Il y a de la lumière dans cette musique. On croit y voir le reflet du ciel oriental, on y respire une atmosphère embaumée de mille senteurs enivrantes, on y entend le gazouillement du bulbul amoureux de la fleur. Quand on l’écoute, on se répète comme au chœur d’introduction :
f C’est ici le pays des roses. »
Félicien David est un charmant coloriste. Déjà il avait montré cette heureuse disposition dans quelques pages de la Perle du^résil. Là ce n’étaient encore que des espérances de la part du public, des inclinations de la part du musicien. Lalla-Roukh a réalisé ces espérances, a développé ces intentions. Cette musique est claire, élégante, facile, délicate, originale. Félicien David a ce qu’il est si difficile de conquérir, même aux compositeurs qui comptent de nombreux succès, une individualité. Il a su rester ' lui-même ; il n’a rien emprunté à ses devanciers, et il est aujourd’hui l’une des plus intéressantes phy-
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sionomies de ce temps. Parfois, il est vrai, le rêveur fait tort au compositeur; se laissant entraîner sur la pente si perfide de la rêverie, il oublie que la verve lyrique ne le suit pas ; il se laisse aller complaisamment et indolemment à la dérive, sans se douter qu’il a laissé sa muse sur la plage. De là le manque de variété dans ses mélodies, et surtout le manque de développements. La mélodie chante à son oreille, comme une Sirène, l’entraîne au loin et l’endort. Par bonheur, il s’éveille à temps et revient sur ses pas. Explique qui pourra ce mélange de grâce poétique, de rêverie, de tendresse du musicien, avec le caractère froid, enfermé, incolore de l’homme !
La musique instrumentale de M. Félicien David n’est pas inférieure à celle où le chant prédomine. L’auteur du Désert, de M&ise au Sinài, de Christophe Colomb, de la Per le du Brésil, ^ H erculanum et de Lalla-Roukh, a écrit des quintetti ravissants, des symphonies d’un beau style et qui se distinguent par le charme mélodique et par cette gracieuse simplicité qui rappelle la manière d’Haydn rajeunie par les procédés modernes. Une de ses plus belles pages dramatiques est celle ôm Jugement Dernier,
FÉLICIEN DAVID
qu’on a entendu tout récemment dans ün concert donné au Théâtre-Italien par le cercle de l’ Union artistique. Ce beau fragment faisait partie de l’opéra H crciilanum. On l’a coupé, et on a eu tort. Il eût produit un grand effet au théâtre.
M. Félicien David est Officier de la Légion d’honneur, et il n’a pas été prix de Rome.
RERER.
RKBF.R
M. Reber, membre de l’Institut, est un musicien de goût, mais musicien rétrospectif; il est de ceux qui préfèrent les morts aux vivants, et qui croient plutôt à la dégénérescence de l’art qu’à son progrès. Est-ce conviction? Est-ce esprit de coterie? La coterie à laquelle il est resté fidèle, coterie d’impuissants qui, ne sachant rien produire par eux-mêmes, s’en vengent en déblatérant contre les tendances de l’art contemporain; cette coterie, disons-nous, l’a empêché de voler de ses propres ailes ; elle l’a arrêté au beau milieu de l’échelle, un pied vers le passé. Et pourtant la Providence l’avait richement doué ; elle avait donné à M. Reber ce que les plus longues études n’enseignent pas : la mélodie, le
RERER.
souffle, l’inspiration. Le travail, travail consciencieux, assidu, continuel, a fait le reste. Seulement le reste est devenu le tout. 11 a pris le musicien, l’auteur de charmantes mélodies, fines, élégantes, gracieuses même, l’auteur de belles symphonies et de trois opéras comiques, les Dames Capitaines., les Papillotes de M. Benoist, le Père Gaillard, qui révélaient un véritable talent, et en a fait im professeur. Certes le professeur est estimé, il a droit aux éloges ; mais que laissera-t-il derrière lui ? des élèves, et non des ouvrages.
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ALBERT GRISAR
ALBERT GRISAR
Les souvenirs viennent en foule à notre mémoire, les noms se pressent sous notre plume ; des figures plus ou moins lumineuses défilent devant nos yeux comme une fantasmagorie musicale. Impossible de , faire droit à tous ces élus de l’art.
Voici deux musiciens belges à qui la France a accordé la nationalité, après leur avoir donné l’hospitalité et leur avoir ouvert toutes grandes les portes de ses théâtres.
C’est d’abord M. Albert Grisar, un des plus spirituels représentants de ce genre éminemment français qu’on appelle l’opéra comique. Grisar, qui doit sa popularité au succès d’une romance qui, comme le sonnet sans défaut, vaut à elle seule une grande partition. Aujourd’hui encore, à l’étranger, sinon
ALKERT r.RlSAR.
en France, on ne saurait pas nommer Grisar sans y ajouter u l’auteur de la Folle. » Ce qui nous fait rappeler qu’un soir, dans un salon où était Rossini et où l’on* oubliait un peu trop l’auteur de Guillaume Tell pour entourer l’auteur de /a Folle, Rossini, qui se connaît en petites malices, pria, de l’air le plus sérieux du monde, la maîtresse de la maison de vouloir bien lui faire l’honneur de le présenter à l’auteur de la fameuse romance en vogue. La pauvre dame, chez qui l’esprit n’était pas au niveau de son amour pour les romances passionnées, se laissa prendre au piégé, et, conduisant Rossini auprès de Grisai*, le lui présenta en toute règle. Le maître sourit et s’incline. Grisar rougit et hésite un moment, ne sachant pas si c’est une mystification ou une maladresse de la dame. Mais bientôt, se ravisant, il demande à la dame de le présenter à son tour, lui, l’humble élève, au maître des maîtres, si celui-ci daigne y consentir. La dame alors, mais seulement alors, comprend sa bévue, elle pince de dépit ses belles lèvres roses, puis : — Tant pis ! s’écria-t-ellfe, que Mahomet et la Montagne s’arrangent de leur mieux; puis elle disparut dans le groupe des invités.
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M. Grisar donc, sentant qu’il avait bien auti’e chose dans l’esprit qu’une jolie romance, si bien réussie qu’elle fût, aborda résolument le théâtre. C’est ainsi qu'il nous a donné Lady Melvil, tes Porcherons, Gilles Ravisseur, les Amours du Diable, Bonsoir Monsieur Pantalon, leChiéti du Jardinier, la Chatte Merveilleuse, etc. Son talent se rapproche beaucoup de celui de son compatriote Grétry, surtout pour la spontanéité et la clarté des idées mélodiques. Rien n’est plus difficile, a-t-on dit, qu’une mélodie facile. Nous ignorons si Grisar réussit, à force de travail, à déguiser la difficulté que le musicien éprouve à trouver des idées. Ce qu’il y a de plus notoire, c’est que ses mélodies sont aisément comprises, qu’ elles se logent dans l’oreille et quelles y restent; qu’elles savent s’arrêter à temps et ne dépassent jamais cette fatale ligne de démarcation qui sépare le facile du vulgaire. Elles ont le tact de rester élégantes tout en visant à la popularité — et surtout en l’atteignant. Simple dans ses effets, la musique de Grisar est toujours naturelle, elle chante comme si elle était chez elle, ou plutôt elle cause, et avec beaucoup d’esprit, ce qui est assez rare depuis Auber.
Grisar est un des musiciens qui ont le mieux
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compris le véritable caractère de l’opéra comique. (Vest un Parisien qui est né en Belgique et qui a passé quelques années en Italie. Pendant un assez long séjour qu’il fit à Naples, il s’occupa très-activement à ne rien faire, ou plutôt à ne rien produire; il écoutait; il se retrempait. Il écoutait les mouvements de la brise et le chant des matelots ; il se retrempa dans cet air pur, plein de chansons et de parfums ; si bien que lorsqu’il retourna à Paris, ses mélodies, tout en gardant le caractère de la musique française, avaient je ne sais quoi de cette fraîcheur et de ce ton azuré de la mer et du ciel napolitain.
Ajoutons que Grisar n’est pas seulement un mélodiste spirituel ; il connaît l’art musical sur le bout des doigts ; seulement il s’attache à ne pas en faire parade, et il a raison. Mais tout ce qu’il écrit est d’un style correct, pur, irréprochable. C’est un musicien de bonne compagnie. Sa musique a du savoir vivre. Tous ses ouvrages ont un certain cachet aristocratique qui, cependant, ne l’empêche pas de plaire aux masses. Et c’est là son plus grand mérite.
GEVAEHT.