‹ Mes souvenirsChapitre 20 sur 23 · AIMÉ MAILLARD ERNEST REYER · texte numérisé non relu

AIMÉ MAILLARD ERNEST REYER

pour modèle, ce dont nous ne saurions assez le féliciter, toutefois non sans lui faire observer que Weber et W^agner sont deux, et qu’il ne faut pas confondre. Quelque chose nous dit que ses sympathies pour le musicien de l’avenir pourraient nuire à son beau talent.

Cette réserve faite , nous constaterons que M. Reyer a cela de particulier et de favorable qu’il ne travaille que lorsqu’il sent aiTiver l’inspiration. 11 y a parfois en lui du Gounod, moins tourmenté cependant, et du Félicien David, plus spirituel. Il a écrit un acte charmant intitulé : Mailre Wolfram; un ballet pour l’Opéra : Sacountala, louable par son caractère et son coloris; un drame lyrique en quatre actes : la Statue, son meilleur ouvrage ; enfin deux actes intitulés Erostrate, que l’on n’a encore représenté que sur le théâtre de Bade, et qui dit-on renferme des pages remarquables.

M. Reyer n’est pas prix de Rome. En faisant notre bilan, nous sommes obligé de constater que cette qualité influe peu ou prou sim le sort des musiciens. Il est bien des prix de Rome qui restent inaperçus et sont forcés de vivre des faibles ressources du professorat, dans l’impossibilité où ils se voient de

AJMÉ MAIU.ARD ERNEST REYER.

percer ; de même qu’il y a des compositeurs de talent, siégeant aujourd’hui aux premiers rangs, et qui n’ont pas eu l’honneur d’être des prix de Rome.

Qu’il nous soit permis de parler un peu plus longuement de cette institution.

PRIX DE ROME

PRIX DE ROME

L’institution des prix de Rome date, en France, de bientôt soixante ans; nous ne parlons ici, bien entendu, que des prix de composition musicale.

Notre but n’est pas d’attaquer de front cette institution, ni surtout de mettre en doute l’intention (lu fondateur. Cette intention a pu être excellente ; seulement, elle n’a pas eu et ne paraît pas avoir les résultats qu’il en attendait.

Toutefois, même sans l’attaquer, on pourrait discuter l’esprit et le caractère de l’institution de ce genre de prix décernés aux jeunes compositeurs.

Sous prétexte que la musique est un art, que l’Italie est le berceau des arts, que Rome en est le

PRIX DE ROME. 29Ô

temple, on a voulu faire pour la musique ce qu’on a fait pour la peinture, la sculpture et les beauxarts en général,

11 est vrai que les peintres, les sculpteurs, les architectes, ne trouvent généralement qu’en Italie, à Rome surtout, des chefs-d’œuvre; car si riches ([ue soient nos musées, il serait impossible d’y rencontrer l’opulence des merveilles de la ville éternelle, de la terre natale des véritables maîtres de l’art; tandis que les musiciens peuvent étudier, même au centre de Paris, les chefs-d’œuvre de l’art mmsical, à quelle école qu’ils appartiennent. •

Les plus belles copies du Jugement dernier, de la Transfiguration, de Moïse, du Tombeau de Jules II, ne valent certes pas l’œuvre immortelle de Michel-Ange et de Raphaël. La gravure ne nous donne qu’une idée plus ou moins frappante, sinon plus ou moins exacte, des monuments d’antiquité qu’enferme la ville des Césars, des beautés architecturales du moyen âge qui décorent la ville des Papes; il est donc bien naturel qu’on envoie les jeunes artistes étudier les originaux ; mais les beautés musicales ne sont mieux appréciées que là où elles sont mieux interprétées.

PRIX DE ROME

Il Matrimonio segreto. Don Giovanni, Semiramide, Mosè, Nortna, Lucia, il Trovatore, une page de Palestrina, une messe de Chérubin! , le St abat de Pergolèse, le Stabat de Rossini, peuvent être bien exécutés et servir d’excellents modèles aux jeunes • compositeurs, aussi bien au Conservatoire impérial de Musique, à l’Opéra, à la salle Ventadour, sous les voûtes sonores de Notre-Dame de Paiis ou de Saint - Eustache , qu’aüx théâtres Apollo , Valle , Argentina, ou dans n’importe laquelle des nombreuses églises de la ville sainte, .

Rome, d’ailleurs, n’est pas la ville Italienne qui , prime toutes les autres de la belle presqu’île pour l’exécution du drame lyrique ; — n’en déplaise aux Romains. Loin de nous l’idée de froisser leur sentiment national ; ils savent bien que leur goût n’est ici nullement en jeu; tout le monde connaît les entraves que le gouvernement théocratique, servi avec trop de zèle par une censure soupçonneuse, ombrageuse, vétilleuse, met au succès des ouvrages scéniques en général ; et les mutilations, les dégradations, les prohibitions de tout genre qui ont atteint, pendant bien des années, de par le révéi-end abbé Somaï, les opéras de Bellini, de Donizetti

Diçi ’i^od by Googlc

PRIX DE ROME

et de Verdi. Norma est tolérée à Rome sous le déguisement de la Forêt d Inninsul; Rigotetto est changé en V iscardello\ Lucrezia Borgia a pu se faufiler, Dieu sait après combien d’efforts I sous le pseudonyme dElvira Wallon. Et cpi’on ne croie pas que les absurdes accommodements — car il en est avec la censure romaine — ne portent que sur le livi*et; ils atteignent aussi la musique, notamment en ce que les ciseaux du censeur app^ent des coupures franches. Transportez, d’ailleurs, l’action d’un pays à un autre, changez les personnages, la musique perdia beaucoup de son caractère. On eût permis, par exemple, les représentations de Guillaume Tell, à condition qu’on fît de l’altier Gessler un pacha de Scutari ! Vous savez, du reste, en quelles espèces* de petits ducs de mélodrame on a changé François I", dans Rigoletto, et Gustave III, dans un Ballo in Maschefa. Encore là les exigences de la censure ne sont-elles venues qu'avant la première représentation ; mais le plus souvent, les coupures et les changements sont faits dans les ouvrages joués déjà sur d’autres scènes et livrés, depuis longtemps, à la publicité.

Croyez-vous, maintenant, qu’il vaille bien la

PRIX DE ROME

peine d’expédier un jeune compositeur à Kome, j)Our lui faire entendre n’importe quelle Norma d’occasion, quelle Elcira Wallon de rechange (li^z Lucrèce Borgia) , quel Viseardello à' imïta.üon (prononcez Rigoletto) exécutés par une troupe problématique, quand il peut, sans traverser les Alpes ou la mer, entendre, pour 10 fr. , ces opéras, parfois mieux exécutés à la salle Ventadour?

Ceci pour les représentations théâtrales.

Reste la musique classique, la musique d’église et la musique de chambre..

Quels moyens a le jeune compositeur qui voyage en Italie, en sa qualité de grand prix de Rome, d’étudier dans cette dernière ville la musique classique?

En a-t-il de meilleui's que ceux que lui oflrent, à Paris, les concerts de notre Conservatoire?

.Nous en appelons à l’impartialité des Italiens euxmêmes.

Quant à la musique religieuse, on nous objectera que Rome étant le siège de la religion, nos jeunes artistes peuvent aller étudier avec plus de profit ce genre-là dans la ville pontificale.

-N’oublions pas, d’abord, que pendant quelques

PRIX DE ROME

années, nos anciens prix de Rome ont dû entendre, aux tribunes des églises romaines, les sopranistes chanter avec des voix bâtardes, le rôle des femmes, et qu’ aujourd’hui encore, s’il n’y a plus cette espèce de chantres efféminés à Rome, il n’y a pas encore de femmes qui les^ remplacent.

En outre, et sans considérer que l’on entendrait à Paris, au moins aussi soigneusement exécutée, la musique sacrée, est-ce bien pour leur faire étudier ce genre-là qu’on accorde aux lauréats, à leur retour en France, le droit de donner un acte ou deux à r Opéra-Comique?

Reste la musique de chambre. Eh ! mon Dieu ! en manque-t-il ici? Demandez plutôt aux éditeurs de romances ! Les salons où « l’on fait de la musique » ne sont pas rares à Paris ; les concerts foisonnent, que c’est une bénédiction. Et, au surplus, ne vautil pas mieux entendre aux concerts de la Cour, du Sénat, de l’Hôtel-de-Ville, à ceux du Conservatoire, de la salle Herz et de la salle Pleyel, des artistes en renom, chanter quelques belles pages des ouvrages en vogue, que d’assister aux marivaudages lyriques et aux mignardises vocales d’un monsignor qui roucoule, la bouche en cœur et les yeux en coulisse.

PRIX DE ROME

un T’amo d’imtnemo amor, à l’adresse de la patricienne qui l’accompagne en sourdine ?

Mais l’Allemagne ? — C’est juste. Nous oubliions que l’institution dont nous parlons décerne aux concurrents heureux le prix de Rome, ainsi nommé parce que celui qui l’obtient est autorisé à partir pour l’Italie, sauf à pousser une pointe en Allemagne, où il peut rester une année tout entière.

En Allemagne, nous fera-t-on observer, les jeunes compositeurs peuvent se fortifier sur l’emploi plus puissant des formes haïuioniques après avoir appris la tnôlodie dans la Péninsule en général, et à Rome en particulier.

Y a-t-il donc une prohibition si sévère dans notre traité de commerce avec les États de la Confédéra- ' tion, pour que l’importation en France de la mu- , sique de Beethoven, de Mozart, d’Haydn, d’Handel, de Bach, de Mendellsohn etc., soit défendue, et qu’il faille aller la consommer sur les lieux? Il y a bien des vins qui ne voyagent pas, mais les partitions allemandes, les quatuors et les symphonies ne souffrent pas trop, que nous sachions, au changement de climat. Demandez plutôt à M. Carvalho et aux habitués du Théâtre-Lpique ! Demandez

paix DE HOME.

Page 1