DE 185T A (811 ICI
Mérimée ne pouvait parler de cette pièce de vers sans rire aux larmes. Mais j'en reviens au journal auquel je devais collaborer.
Le Pays avait pour rédacteur en chef M. Alexandre Basset. Pourquoi Tavait-on mis là? Il était incapable d'écrire une ligne. 11 avait été camarade de pension de M. Thiers, puis garde du corps, et enfin directeur de rOpéra-Comique. C'était une médiocrité qui ne put jamais me souffrir. Heureusement je trouvai au Pays Auguste Vitu, Lher minier, Gozlan, Méry, Edouard Thierry, qui était chargé de la critique dramatique ; Eugène Guinot, qui rédigeait une chronique de Paris, et Barbey d'Aurevilly, qui écrivait des articles bibliographiques. C'était à cette époque que, rendant compte de Pénarvariy roman de Jules Sandeau, il disait de Jules Sandeau qu'il ne serait jamais que la femme littéraire de monsieur George Sand, Tous ces gens d'esprit et de talent me conseillèrent de ne pas me préoccuper de M. Basset. Us en parlaient à leur aise. Quant à moi, dès que je voulais faire un article, on m'objectait que j'empiétais sur la spécialité de mon voisin. J'en fus réduit à faire un résumé de la journée, fort à la mode en ce temps-là. C'était Paul d'Ivoy qui avait imaginé ce petit bavardage.
M. Basset avait d'ailleurs déclaré que je n'étais point capable de faire autre chose. A la fin je me fâchai et j'eus recours à une ruse pour prouver à ce rédacteur qu'il y avait un parti pris dans sa façon de méjuger. J'étais resté très lié avec M. Rivoire. Je le priai de m'envoyer un article d'économie politique.
:g2 mes souvenirs
J'étais aussi fort bien avec M. Granier de Cassagnac qui me protégeait, et je lui demandai un grand entrefilet politique. Je recopiai de ma main ces deux articles, et j'allai les présenter à M. Basset. Il les garda deux jours, puis me déclara qu'il était impossible de publier des choses aussi faibles dans le Pays.
Alors me redressant, je lui prouvai que Tun de ces articles était de M. Rivoire, son maître en économie politique, et Tautre, de M. Granier de Cassagnac, «on futur diriecteur. Il changea de ton, mais je décampai, et j'allai conter mes tracas à M. Mirés.
On sait quel était ce fictit homme vif, nerveux et pans gêne, li me tutoya, m'appela mon fils, et me dit: «Qui est-ce qui te paye? moi, n'est-ce pas? N'écris pas, et vas à la fin du mois toucher ton traitement à la caisse. » Je sortis de l'entrevue très rassuré, et alors j'en pris fort à mon aise. Vitu, à l'amitié duquel je tenais, me donna son approbation.
Il y avait quelque temps que j'occupais cette sinécure lorsque arriva la mort d'Alfred de Musset. J'allai à ses obsèques et j'en rendis compte. Dans mon article, je ne pouvais dissimuler le chagrin que j'avais éprouvé en constatant combien étaient peu nombreux ceux qui assistaient à cette triste cérémonie. Je me montrai très dur pour les absents, et en môme temps je me livrai à une apologie très chaude du très grand poète qui venait de disparaître. M. Basset, qui ne savait probablement pas ce qu'était Alfred de Musset, déclara que mon article était absurde, exagéré et sans mesure. Cet article ne parut pas. Je dus le remplacer par un compte rendu insigni-
fiant et niais comme un procès- verbal de commîssairepriseur.
Ces loisirs me permirent de battre Paris, de revoir les gens de lettres, et de reparaître dans les théâtres. Théophile Gautier, Paul de Saint -Victor, auquel j'avais été représenté et avec lequel je devais vivre en frère pendant près de vingt-quatre ans, et Arsène Houssaye promirent de me caser. Arsène Houssayc donna un dîner tout exprès pour moi. Au dessert il me présenta à M. Turgan, qui était alors, avec M. Paul Dalloz, directeur du Moniteur universel. Ma candidature était posée, et j'avais presque la certitude d'entrer dans un délai plus ou moins long au journal officiel.
5e devins en attendant un habitué fort assidu de la librairie Nouvelle, qui avait édité mon premier livre. Elle est restée un des coins les plus curieux de Paris, et mérite une description particulière dans laquelle je vais tout à la fois revenir sur le passé et anticiper sur l'avenir.
Elle fut fondée en 1849 par MM. Jacoltet et Bourdilliat. La librairie se mit tout de suite à l'œuvre et, la première, inaugura les livres à un franc et à cinquante centimes le volume. Elle édita Balzac. Grâce à ce bas prix, on vendit en peu de temps plus de six cent mille volumes de la Comédie humaine. Ce succès dure même encore aujourd'hui. C'est aussi à cette librairie que fut édité le 101° Régiment, de Jules Noriac, petit livre spirituel et amusant dont le nombre des éditions a dépassé le numéro du régiment dont il racontait l'histoire.
C'était à la Librairie nouvelle que se vendait, à quatre heures du soir, le journal V Événement, qui en 1849 et 1850 appartenait à M. Victor Hugo. La vogue de ce journal était si grande qu'on était obligé de poser des barrières dans lesquelles les acheteurs qui se présentaient devaient faire queue comme à la porte des théâtres.
V Evénement, journal de la jeunesse, était alors rédigé par MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Charles Hugo, François-Victor Hugo, Erdan. et Adolphe GaïlTe, qui rivalisaient de verve et d'esprit.
MM. Hugo, Vacquerie et Meurice avaient donné une forme nouvelle à la polémique et brisé ce gaufrier dans lequel avaient été coulés les premier-Paris des Châtelain, des Cauchois-Lemaire, des Dumoulin et autres journalistes laborieux et méritants qui, depuis plus d'un demi-siècle, refaisaient sans cesse le même article.
Ils obtinrent un succès très vif. Je n'ai pas besoin de dire que Y Événement était de l'opposition, et combattait l'Empire qui se préparait. Dès que le gouvernement manifesta l'intention de mettre un frein à ce qu'on appelait déjà les débordements de la presse, M. Vacquerie, le romantique, saisissant sa bonne plume de Tolède, accusa l'autorité de réduire les écrivains au silence et de vouloir mettre la lumière sous le boisseau.
Un beau jour, en tête de Y Événement, on lisait ces mots :
« Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
DE 18S7 A 1871 ICj
» Une barbe bien savonnée est à moitié faite.
» Au premier abord on incline à penser qu'un tout est égal à ses parties.
» Si l'on en croit les historiens, le roi Henri IV a peut-être été assassiné par le jésuite Ravaiilac. »
Le tout était signé Auguste Vacquerie, qui par crainte de la police correctionnelle prétendait ne pouvoir en dire davantage.
MM. Charles Hugo, François- Victor Hugo et Erdan sont morts jeunes. MM. Vacquerie et Meurice dépensent toujours le même esprit et le même talent dans le Rappel, et Adolphe Gaïffe, qui vers cette époque était beau comme Endymion et capable de rendre la lune rêveuse, est devenu propriétaire. 11 n'écrit plus, et c'est à peine s'il se souvient de s'être diverti dans son feuilleton dramatique aux dépens de M. Scribe. 11 adore ce qu'il avait brûlé et trouve du talent à l'auteur de la Dame Blanche et de Bataille de dames.
L'histoire de la librairie Nouvelle, qui depuis qu'elle existe fut toujours un lieu de rendez-vous pour les journalistes et les écrivains, se divise en deux périodes. Il y a eu la librairie Nouvelle de M. Bourdilliat et Jacottet, qui sont morts tous les deux, puis celle de MM. Michel et Calmann Lévy, qui l'achetèrent en 1859.
Je vais parler d'abord de la première.
Au-dessus d'elle était installé le Jockey-Club, dans le local occupé aujourd'hui par le cercle des Deux- Mondes. Les habitués assidus de cette librairie étaient Méry, qui y tirait des feux d'artifice; Gozlan, qui y fumait des cigares détestables ; Eugène Guinot, qui
ICG MES SOUVENIRS
y entrait en sortant du cercle des Arts, situé aa coin de la rue de Ghoiscul, ou il rédigeait ses « courriers de Paris » du Siècle; puis Jules Lecomte, qui était chargé de la chronique du journal le Monde illustréy fondé par MM. Jacottet et Bourdilliat. Ces écrivains sont tous morts; seul le Monde illustré, acheté plus tard par M. Paul Dalioz, leur a survécu et se porte très bien.
A partir de trois heures on voyait arriver dans la librairie ses habitués et ses piliers auxquels venaient se mêler les jeunes, qui étaient Paul de Saint- Victor, Xavier Aubryet et Alexandre Dumas fils, escorté de son ami Lavoix, le savant conservateur des médailles à la bibliothèque Richelieu, qui vit entre la numismatique de la Grèce et de la Macédoine et le grand répertoire de la Comédie française; puis Aurélien Scholl, avec son lorgnon dans Fœil. On y voyait aussi Henri Delaage, qui prêchait avec conviction le spiritisme aux gouailleurs et aux sceptiques de l'endroit. Gaïffe, avec sa chevelure en coup perfide j paraissait en compagnie d'Armand Baschet, mis à la dernière mode et avec cette attitude de diplomate que lui ont fait contracter ses patientes recherches dans les archives de toutes les chancelleries. Il faut citer encore Edmond de Gopcourt, accompagné de son frère Jules, Gustave Flaubert et Théophile Gautier, qui, ainsi que je Tai déjà dit, se croyaient obligés de dévorer les bourgeois, comme au Siècle on dévorait les gens en soutane.
La liste de tous ces beaux esprits est longue : aussi j'en oublierai forcément. On voyait encore là M. Peyrat, aujourd'hui sénateur, et alors rédacteur
en chef de la Presse; Arsène Houssaye, Nefilzcr, au rire homérique et rabelaisien, dont les éclats cassaient les carreaux; Grétineau Joly, taillé en scieur de long ; Gapefigue, Barbey d'Aurevilly, Henri Murgcr, Barrière, BischofTsheim, Maxime Du Camp, Albéric Second, René Lordereau, Gavarni, Théodore de Banville, Edouard Martin. Je n'ai pas besoin de dire à quel degré de violence aimable et spirituelle en arrivait la discussion quand elle s'engageait entre tous ces personnages professant des idées politiques et littéraires si opposées.
Paul de Saint- Victor avait, seul, entre tous le pouvoir de rester calme. On le provoquait, mais on n'en obtenait rien. Pour se dérober, il parcourait le sommaire de la Revue des Deux Mondes et comptait combien de fois cette revue, qui n'a point, d'ailleurs, la prétention d'être folâtre, avait publié d'articles contenant des considérations générales sur la nature du gouvernement parlementaire ,
Quant à Aubryet, il s'emballait à chaque instant, en politique avec M. Peyrat et en religion avec M. Grétineau-Joly, qu'il révoltait par ses hérésies. Gela fait, il se retournait vers Méry, et il lui arrivait souvent de se montrer plus brillant que lui. Aubryet était un causeur étincelant.
Gapefigue l'historien, qui s'était, ainsi que je l'ai déjà dit, chargé de réhabiliter la Saint-Barthélémy, madame de Pompadour et madame Du Barry, ne se frottait pas à Aubryet, qu'il n'aurait pu convaincre. Il s'adressait à Grétineau-JoIy, puis un peu à Philarète Ghasles. Tous les trois tenaient un petit conclave
dans lequel chacun se vantait d'être parfait catholique et même un peu ultramontain. Mais ces messieurs avaient un petit catholicisme à eux qui ne les empêchait pas, vers sept heures, de se rendre au café Anglais pour manger une carpe à la Chambord arrosée de vin de Champagne et des écrevisses cuites dans du kirsch pur. Leur orthodoxie particulière, comme leur catholicisme, avait eu soin de faire disparaître la gourmandise de la liste des péchés capitaux.
Si M. de Chateaubriand affecta toute sa vie la manie d'être triste, Méry, lui, affectait la manie d'être physionomiste et de deviner, à première vue, ce qu'était un passant qu'il voyait pour la première fois. Son grand plaisir consistait, quand il était à la librairie Nouvelle, et qu'il voyait entrer un acheteur, à désigner au complaisant Lecuir, et plus tard au non moins complaisant Achille, qui l'un après l'autre ont dirigé la vente, le livre que ce passant allait acheter.
Une fois il vit entrer un monsieur bien myope et bien barbu, serré dans sa redingote, qui passa en revue les étalages. « Celui-là, dit Méry, est un lettré original. Il va, j'en suis sûr, demander la bulle Unigenilus, »
Après avoir cherché, le monsieur s'approcha de Lecuir et lui demanda la Mécanique céleste^ de Laplace.
— Vous trouverez cela sur les quais.
Le passant continua ses recherches, entr'ouvrit un grand nombre de volumes ; puis, 's'adressant de nouveau à Lecuir, il lui dit :
DE 1837 A 1871 IGO
— Donnez-moi, je vous prie, la Biche au bois.
Il sortit. Méry se sentit furieux et taxa cet homme d'hypocrite et de sournois.
Hélas ! malgré tout son esprit, Méry, sur ce point, n'était pas de force avec Achille, qui, lui, non seulement connaît sa clientèle, mais encore sait deviner ce que les femmes qui entrent dans la librairie peuvent désirer.
Quand une petite dame bien voilée descend de voiture, il est sûr qu'elle va venir à lui et demander tout bas le volume qu'elle cherche. Achille sait d'avance que la belle veut, ou les Liaisons dangereuses^ ou Mademoiselle de Maupin, Ça ne manque jamais.
Quant aux bons provinciaux amenés à Paris par les trains de plaisir, ils veulent tous la même chose : le Guide dans Paris y un Manuel Rorety ou un livre de géographie. Il en est qui poussent la dépravation jusqu'à demander un livre de Jules Verne. Ceux-là sont des mauvais sujets qui causent des inquiétudes à leur famille.
Les catégories diverses d'acheteurs sont d'ailleurs infinies. Ce sont surtout les dames légères qui font la plus grande consommation de romans. Elles aiment les histoires dramatiques et sentimentales. Jamais, selon elles, les romanciers ne font assez pleurer leurs victimes, ne tuent assez de personnages.
Des éditions entières des dix volumes de Bocambole, de Ponson du Terrail, ont été achetées par le chasseur du café Anglais, envoyé par de jolies petites farceuses suçant des asperges ou mangeant des pèches dans les cabinets particuliers.
no MES SOUVENIRS
Parmi les dames galantes qui ont consommé le plus de livres, il faut citer la belle Anna Delion, et la sémillante Blanche d'Antigny. Anna Delion avait la passion des livres graves et sérieux. On a trouvé chez elle de nombreux et magnifiques exemplaires de l'/mitation de Jésus-Christ. Sur l'un d'eux, un soupirant, qui ne s'est pas fait connaître, avait écrit ironiquement CCS mots : On ne sait pas ce qui peut arriver.
Quant à Blanche d'Anligny, elle donnait dans les livres d'histoire. Une fois, qu'elle était chargée de jouer une reine de France — je ne sais laquelle — dans une opérette d'Hervé aux Folies-Dramatiques, elle vint à la librairie Nouvelle, accompagnée d'un beau jeune homme, et se fit payer par lui V Histoire de France d'Henri Martin, dorée sur tranche, puis celle de Michelet.
— Je veux, dit-elle, étudier cette reine dans les livres authentiques, afin de bien entrer dans sa peau.
Pour un éditeur, qu'un livre soit acheté par un savant qui pâlira dessus, ou par une jolie farceuse qui ne l'ouvrira jamais, c'est tout un. Si je dis cela, c'est parce qu'on ne se doute pas du nombre prodigieux d'ouvrages très chers qui sont, à Paris, conaommés par ces êtres futiles et capricieux.
Ainsi qu'on Ta remarqué par tous les noms que je viens de citer, ce que j'ai raconté remonte a quelques années. Mais la vogue de la librairie Nouvelle est plus grande que jamais. Cette librairie est un lieu de rendez-vous pour les gens laborieux aussi bien que pour ceux qui, pouvant ne rien faire, se laissent vivre. Tout ce qui se passe, tout ce qui se dit à Paris, est
connu là, raconté et commenté très souvent par des témoins oculaires,
Alexandre Dumas (ils, Lavoix, Aurélien Scholl, Albert Wolff, Déroulède, Meilhac, Ludovic Halévy, Sardou, Gondinet, Labiche, Albéric Second y vont toujours. On y voit aussi des docteurs, des artisles et des financiers. Achille, le bouillant Achille, ne sait souvent à qui répondre. Là, c'est un client auquel il faut apporter un roman ; à côté, c'est un auteur qui rinterroge pour savoir si son dernier volume se vend bien. Ce va-et-vient continuel fait de cette maison un des coins les plus fiévreux et les plus animés de Paris. Ajoutons que la librairie Nouvelle est toujours ouverte. Il n'y a pas de Bourse ; les administrations publiques et les boutiques font relâche : cela ne fait rien. M. Calmann Lévy, qui possède cette librairie, offre sans cesse et toujours, il faut l'en remercier, ce refuge aux oulevardiers qui ne sauraient où porter leurs pas.
Dans ce milieu de la librairie Nouvelle, je me sentais agité. Je cherchais ma voie, ne sachant pas si je ferais du journalisme, des romans ou du théâtre. J'étais d'ailleurs fort dérouté et ne sachant de quelle façon employer mon temps. Ce qui me surprenait chaque soir à minuit, c'était d'en être réduit à aller me coucher si cela me faisait plaisir, n'étant plus tenu, comme je l'avais été pendant dix ans, à passer la nuit dans une rédaction de journal.
J'avais perdu la faculté de pouvoir m'endormir à cette heure-là. Aussi mon premier soin fut-il de chercher des noctambules, c'est-à-dire des gens faisant
172 MES SOUVENIUS
un peu de la nuit le jour. J'en rencontrai quatre très aimables, qui furent Nestor Roqueplan, Roger de Beauvoir, Murger et Lambert Thiboust, qui tous avaient horreur de leur lit.
Sans nous être donné rendez-vous, nous nous retrouvions le soir sur le boulevard, et nous allions sinon souper, du moins nous installer soit à la Maison d*Or, soit au café des Variétés, soit, un peu plus tard, chez Vachette, qui n'était pas encore Brébant. Pendant Tété nous allions quelquefois aux Halles, chez Louis Baratte.
Nous mangions fort peu, mais nous parlions beaucoup. Nestor Roqueplan, très élégant, était en habit noir et en cravate blanche. Il avait été à l'Opéra, dans le monde ou à son cercle. Murger et Roger de Beauvoir venaient on ne savait d'où, et Lambert Thiboust revenait des Variétés ou du Palais-Royal où Ton jouait ses pièces.
Roger de Beauvoir, en mangeant des œufs sur le plat, composait des chansons. Il était gai comme un pinson, mais négligé dans sa tenue, et n'était plus l'élégant Roger habitué du boulevard de 1840 à
Quand il avait bu deux flûtes de vin de Champagne, il ne se possédait plus et se mettait à raconter des histoires incohérentes. On aurait dit qu'il tirait les mots de ses phrases au hasard dans un chapeau. Il nous disait par exemple qu'Alphonse Royer, directeur de l'Opéra, était le dernier Turc et qu'il parlait d'assassiner Meyerbeer. Mais en réalité ce n'était là qu'une gaieté nerveuse à laquelle il avait recours pour ta-
cher d'oublier un véritable chagrin qui le faisait beaucoup souffrir. Il avait, comme on sait, épousé mademoiselle Doze, cette charmante actrice de la Comédie française qui créa le rôle d*Abigaïl dans le Verre d'eau. Il ne vivait plus avec elle, mais en était toujours fort amoureux. Ce viveur, ce libertin agité cherchait à s'étourdir et ne s'amusait pas.
Roqueplan, en proie à ces tics qui lui contractaient la figure, quittait ses cigares et allumait une pipe en racine. Il paradoxait à perte de vue, et se moquait de la garde nationale à cheval, ainsi que de ceux qui allaient à TOpéra-Comique.
Quand par hasard on se séparait plus tôt que de coutume, Roqueplan était furieux. Il demeurait rue Taitbout et moi rue Le Peletier. Alors il procédait ainsi : il montait avec moi dans une voiture de place et le cocher avait ordre d*aller de la rue Taitbout à la rue Le Peletier, puis de la rue Le Peletier à la rue Taitbout, et cela pendant des heures.
Roqueplan avait, comme Théophile Gautier et Flaubert, une antipathie feinte pour les bourgeois. Il ne se contentait pas de déblatérer en paroles contre eux, son aversion allait plus loin. Ainsi il avait remarqué que le matin les bons bourgeois — et je m'empresse de dire qu'ils sont dans le vrai — se chaussent de pantoufles. Lui, pour ne pas leur ressembler, mettait dès le saut du lit de larges et grosses bottes à Técuyère qu'il ne quittait que quand, sa toilette faite, il allait sortir. Il avait encore bien d'autres manies. Dans les restaurants, en temps d'émeute ou de troubles dan^ la rue, il ne mangeait jamais de champignons, parce
ni MES SOUVENIRS
que, disait-il, le service d*inspection des herbes à la halle était désorganisé.
Au restaurant de la Maison d'Or ou il dînait souvent avec M. Véron, il se fâchait si on s'avisait de lui offrir Textrémité d*un pain long. Il ne voulait manger que le milieu, parce que, disait-il, quand le matin les pains sont déposés dans un coin, les chiens viennent les arroser. Le milieu du pain est seul à Tabri de ces fâcheuses inondations.
Quant à ces bassinoires qu'on prétend qu'il collectionnait, je ne les ai jamais vues, et cependant j'ai passé bien des heures de ma vie à causer avec lui dans sa chambre et dans son cabinet de travail.
Roqueplan écrivait avec beaucoup d'esprit et avec une pureté absolue. Il ne tenait pas à ce qu'on lui rappelât qu'il était spirituel, il tenait surtout à passer pour un grammairien. Il adorait son frère, Camille Roqueplan, qui pour lui, et il avait raison, était un peintre d'un très grand mérite. Il faut ajouter que ce prétendu viveur n'était pas égoïste du tout, et fut toute sa vie très bon pour sa famille. Plus loin j'en reparlerai encore, à propos d'un voyage en Italie, que je fis avec lui.
Henri Murger fumait sans rien dire. Il avait en parlant bien moins de verve qu'en écrivant. Placé au bout de la table, il composait trois ou quatre petites nouvelles à la main qu'il portait le lendemain au Figaro.
Quant à Lambert Thiboust, c'était un éclat de rire. Il avait écrit les Filles de marbre pour le Vaudeville, en collaboration avec Barrière, et il préparait pour les Variétés un Mari dans du coton, une Maîtresse
bien agréable; puis, pour le Palais-Royal, le Punch Grassot, les Mémoires de Mimi Bamboche, les Diables roses. Il amena une transformation dans le vaudeville, en y introduisant ce qu'on a appelé la cascade. A force d'esprit il faisait accepter du public une foule dlnsanités. Gil Ferez, Grassot, mademoiselle Schneider lui durent leurs plus grands succès. Siraudin et Oranger, ses collaborateurs, durent quelquefois le modérer et Tempôcher d'effaroucher la Censure. Lambert Thiboust aimait la vie, son rire était franc et sa gaieté sincère. Ces soupers durèrent pendant plusieurs années.
Avant 1860, il y avait encore à Paris des noctambules, mais le nombre de ces êtres intelligents est beaucoup diminué : à présent on se couche de bonne heure. Je n'appellerai pas noctambules ceux qui s'attardent dans les cercles pour jouer au baccarat ou au piquet et qui restent, été comme hiver, autour d'une table de jeu. Les vrais noctambules, ce sont ces amants de la nuit qui la trouvent plus belle que le jour, et qui, assis dans un bon fauteuil, mangent, fument et causent. L'hiver, ils sont renfermés; mais l'été, ils s'installent sous des tentes et regardent, comme l'a dit Corneille, cette pâle clarté qui tombe des étoiles, en même temps qu'ils écoutent, comme l'a dit Virgile, les silences amis de la lune. Ils peuvent tout à leur aise causer, se sachant à l'abri des fâcheux et des importuns. Les bruits discordants du jour ont cessé, l'heure des affaires est passée, les spectacles sont fermés, rien ne les distrait ou ne les attire, ils peuvent tout à leur aise se recueillir. Ces veilles inutiles.
dont les bons bourgeois n'ont jamais pu comprendre le charme ou la poésie, valent bien les sommes qu'on pourrait faire et sont en tout cas inGniment préférables aux insomnies.
S'il n'y a plus que très peu de noctambules, c'est parce qu'il n'y a plus de causeurs. La causerie, dans laquelle les Français d'autrefois faisaient entrer les trois quarts de leur esprit, languit et se meurt. Il est bien évident que les plus déterminés noctambules s'endormiraient s'il leur fallait écouter les politiciens, les gens de Bourse et les gens de sport qui tiennent à présent le haut du pavé.
Môme dans les cercles les mieux composés de Paris, ce type du monsieur qui savait parler appuyé sur la cheminée a disparu. Rivarol à présent ne ferait plus SCS frais. Que de gens vivent de ce qu'ils espèrent gagner au jeu ou aux courses! Tenir une banque ou parier pour un favori ne sont plus des plaisirs ou dea distractions, mais de purs actes de commerce.
Bien qu'appartenant toujours au journal le Pays, je n'y mettais presque plus les pieds. J'envoyais de temps en temps une chronique dont je ne corrigeais mùme pas l'épreuve, et, suivant le conseil de M. Mirés, j'allais à la fin du mois toucher mes appointements.
Cependant, au mois de janvier 1858, je reparus au journal pour y rendre compte de la mort et des obsèques de mademoiselle Rachel. J'écrivis deux longs articles que le terrible Basset laissa passer.
Je rendis compte aussi de l'attentat commis, le 14 de ce même mois de janvier, à l'Opéra, contre l'empereur et l'impératrice, par Orsini et ses complices. J'habitais
rue Le Peletier, en face le théâtre, et j'eus une des vitres de ma croisée brisée par un éclat de bombe. M. Basset, qui n'écrivait jamais, et pour cause, saisit sa plume de Tolède, et accoucha de six ou sept lignes péniblement trouvées qui parurent, ornées de sa signature, en tête du Pays, Ce fut, je crois, le morceau capital de sa rédaction en chef. Vitu, en lisant ces lignes, se mit à sourire.
Mais j'étais assidu au Mousquetaire, journal d'Alexandre Dumas, dont la rédaction était rue Lafûlte, n° i, au fond de la cour au cinquième étage. Là je recontrai Alexandre Dumas, qui se plaignait de ne point voir venir assez d'abonnements. Un jour qu'il me disait cela, je m'avisai d'examiner des lettres qu'on avait jetées dans son panier à papier. J'en ouvris plusieurs qui n'avaient pas été décachetées et dans lesquelles je trouvai des mandats sur la poste, adressés par des gens qui se réabonnaient. Alexandre Dumas fut tout à la fois enchanté et furieux. Il donna un galop à un brave garçon qui administrait son journal avec si peu de soin.
Les collaborateurs assidus du Mousquetaire étaient Méry, Philibert Audebrand, Roger de Beauvoir, Aurélien SchoU et Georges Bell.
SchoU était tout jeune et très joli garçon. Les belles filles le regardaient avec beaucoup de complaisance. Lui, très myope, ne baissait pas les yeux. L'histoire rapporte qu'il accrocha beaucoup de cœurs au croc de sa moustache. Habitant la même maison que lui, je fus à même de constater que ce bruit était fondé. SchoU a tenu tout ce qu'il promettait : il a écrit une
foule de choses charmantes, et a eu autant de bonnes fortunes de pleurs qu*il peut en avoir eu dans ses amours. SchoU est le véritable inventeur de ce qu*on appelle Y Écho de Paris.
Je fis un seul article au Mousquetaire, Alexand re Dumas, cédant à un coup de tête, s'était brouillé avec toute la critique, qui ne crut pas devoir rendre compte de son drame le Marbrier, \o\xé au théâtre de TOdéon. Comme je n'avais pas encore l'honneur de faire partie de cette critique, je fis sur le Marbrier un grand article dans le Mousquetaire.
En 1857, Alexandre Dumas fils était déjà quelqu'un à côté de son père. Après avoir écrit trois ou quatre romans qui firent peu de bruit, comme la Dame aux Camélias, le Régent MusteljUne œuvre très originale, V Histoire de trois femmes et d'un perroquet, il avait abordé le théâtre, où il devait obtenir des succès éclatants qui Font placé au premier rang de nos auteurs dramatiques contemporains. Il est à présent membre de l'Académie française, et possesseur d'une belle fortune gagnée avec sa plume.
Dumas fils ajoute à ses mérites littéraires un autre mérite non moins grand. Je veux parler du respect et de l'admiration sincère qu'il a pour son père. Il apprécie beaucoup ses œuvres et il serait à désirer qu'il les commentât et livrât ce commentaire à la publicité. Il sait avec un tact exquis fermer les yeux sur les défaillances de cette belle et puissante organisation que Michelet avait appelée une des forces de la nature. Son père mourut dans ses bras. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir il dit à son
(ils: « On dit que j'ai été prodigue, iin*en est rien. Je suis arrivé à Paris avec deux louis dans ma poche ; cherche dans mon gilet, tu retrouveras ces deux louis. »
Alexandre Dumas avec son théâtre, et ses romans, a gagné des millions qu'on n*a pas retrouvés. Qui les a mangés? Ce n'est pas lui assurément. Il se les est laissé prendre, par la raison que cet homme travailla toute sa vie, sans se reposer un seul instant. Ce magicien, cet amuseur, ce conteur éblouissant a sa statue. C'est justice.
J'étais donc, ainsi que je l'ai dit, pourvu de noctambules avec lesquels je vivais le soir ; pendant le jour, j'avais d'autres compagnons dont je vais parler.
Les journalistes et les gens [de lettres qui venaient à la librairie Nouvelle formaient entre eux plusieurs groupes. Celui auquel j'appartenais se composait de Théophile Gautier, . d'Edmond et de Jules de Concourt, de Paul de Saint-Victor, d'Aubryet, de Charles Edmond, de Gustave Flaubert, de Gustave Doré, du peintre Charles Marchai, de Mario Uchard et d'Arsène Houssaye. Nous étions tous sans intérieur, et nous dînions souvent ensemble, pour ensuite aller au théâtre voir les pièces nouvelles, dont quelques-uns d'entre nous avaient à rendre compte dans leurs feuilletons. En ce temps-là on parlait fort peu politique, le gouvernement ne le permettait pas; sans cela, gare lés avertissements. C'était le temps où MM. Saint- Marc Girardin et Prévost-Paradol faisaient avertir le Journal des Débais parce qu'ils avaient osé dire que ce n'était pas l'empire qui soutenait l'empereur, mais
l'empereur au contraire qui soutenait l'empire. Il y avait au ministère de l'intérieur des fortes têtes qui avaient vu dans cette phrase un danger. On s'occupait exclusivement des lettres et des arts. Théophile Gautier était déjà célèbre et Paul de Saint-Victor,- Flaubert, Aubryet et les Goncourt s'apprêtaient à marcher sur ses traces.
Je ne saurais faire comprendre ce qu'il y avait d'étrange et d'original dans la collaboration d'Edmond et de Jules de Goncourt. Ces deux frères n'étaient qu'un. L'un continuait la phrase commencée par l'autre, et parlait non au pluriel, mais au singulier. Ils n'en étaient encore qu'à leurs livres si exquis sur le X VIII® siècle qu'ils connaissaient dans les plus petits détails. Us avaient publié les Maîtresses de Louis XV, V Histoire de Marie- Antoinette, la Femme au dix-huitième siècle, la Société sous le Directoire, puis des études sur Watteau et tous les grands artiste s. Ils avaient, selon moi, un tort, en parlant du xviii® siècle, qui consistait à s'abstenir de tenir compte de Voltaire et de Rousseau, qui pour eux n'étaient pas. Mais, malgré cette critique, je m'empresse de dire qu'ils jugeaient admirablement cette époque. C'est dans ce qu'on pourrait appeler leur seconde manière qu'ils en arrivèrent au roman naturaliste dans lequel ces élégants, ces dilettantes, qui n'avaient jamais vécu que dans les palais et au milieu des gens d'esprit et des femmes les plus distingués, quittèrent le salon pour la cuisine, et se prirent à décrire avec une étonnante complaisance les misères, les abjections et les turpitudes de ce monde. La mort brisa cette collaboration. Jules, le
plus jeune des deux, mourut. Edmond, malgré son très grandchagrin, continua d'écrire, menant de front leurs deux manières et publiant des livres les uns à Tambre les autres à Tail. On le croirait jaloux des lauriers de Zola. Retiré dans son hôtel du boulevard Montmorency, il vit presque toujours seul au milieu des élégances du xviii« siècle qu'il a su découvrir et collectionner. Il est et restera triste, étant de ceux qui ne veulent point être consolés.
Flaubert, dont j'ai déjà parlé, avait obtenu, avec son roman de Madame Bovary^ tous les succès. Le gouvernement avait même eu l'attention d'accuser son livre d'immoralité et de citer son auteur en police correctionnelle. Il fut défendu par M. Sénard, son compatriote, et acquitté aux applaudissements du public. Ce procès ridicule valut à ce roman un grand nombre d'éditions.
Malgré ce grand triomphe, Flaubert faisait une infidélité au roman et mettait la dernière main à deux œuvres d'érudition je veux parler de la Tentation de Saint-Antoine et de Salammbô, Je ne dirai rien de la Tentation. Il suffît d'en lire dix pages pour se rendre compte des études patientes et des recherches arides auxquelles Flaubert dut se livrer .Quanta Salammbô elle mit la grande critique en émoi . Non seulement les critiques s'en mêlèrent, mais aussi les archéologues, les bibliothécaires et les conservateurs de musées. Ce livre, dans lequel Flaubert reconstituait Garthage, éveilla de grandes jalousies; on mit en doute, ce qui était cbmmode, l'exactitude des détails dans lesquels il tait entré. Mais il répondit victorieusement à toutes
ces critiques, en invoquant des textes que ses contradicteurs ne connaissaient pas, ou n'avaient que super ficiellement consultés. Je suivis avec le plus yi intérêt ces querelles faites à ce travailleur enthousiaste qui, par la pensée, s'était isolé de son époque eà réfugié auprès de la famille des Barka.
Sainte-Beuve lui-même, malgré toute restime qu'il avait pour Flaubert, se montra sévère. Il n'alla pas jusqu'àfaire chorus avec ceux qui le dénigraient, mais il lui reprocha de cultiver le cruel. L'auteur releva ce mot que Sainte-Beuve avait dit, parce qu'il lui en voulait d'avoir décrit avec trop de complaisance, le massacre des mercenaires révoltés, que Garthage fit passer par un défilé rempli de lions qui les dévorèrent. Cette description dans Salammbô est en effet émouvante. On sent qu'elle a été écrite, non par une petite maîtresse qui ne sait pas supporter une émotion, mais par un mâle qui peut contempler sans défaillance les plus abominables boucheries^ Je ne connais rien de plus saisissant que le spectacle de ces lions que, le lendemain du carnage, Flaubert nous montre repus, couchés et malades d'une indigestion de chair humaine. Le reproche de Sainte-Beuve l'avait, je le répète, piqué au vif. Il s'en défendit fort habilement, en citant le livre de l'historien Polybe, qui prouvait qu'il n'était pas allé trop loin. En relisant les journaux de l'époque, on retrouverait les trace de ces polémiques.
La Légende de saint Julien VHospitalier est, selon M. Renan, un pur chef-d'œuvre. Il y a dans ce récit un mouvement et un mystère qui étonnent et décon-
DE 1857 A i874 483
certent Tesprit. Flaubert emporte son lecteur dans le vague décevant de la légende. Ces belles pages font penser tout à la fois à la Bible et à Shakspeare. Il y a un massacre de gibier dans une forêt, fait par un chasseur armé d'un arc, qui est d'un effet prodigieux. Ces quatre œuvres : Madame Bovary, la Tentation, Salammbô et la Légende de saint Julien V Hospitalier, placent Flaubert parmi les grands écrivains. Quant à V Éducation sentimentale, à Bouvard et Pécuchet, à Vn coeur simple, je n'ai jamais pu en saisir les beautés.
Ainsi que cela arrive toujours, c'était précisément pour ces livres-là que Flaubert avait un faible. Il mourut dans la plénitude de son beau talent, et sans avoir pu dire son dernier mot.
Xavier Aubryet fut sans contredit une des figures les plus originales de notre époque. Ce fut patronné par Arsène Houssaye, qu'il débuta dans les lettres. Il s'y fît tout de suite une place considérable.
Il était la contradiction incarnée. D'une gaieté folie et nerveuse, il n'écrivait que des choses graves, et passait son temps à combattre pour des principes contraires à ce qu'il disait et à ce qu'il faisait. En politique il était autoritaire, et avait horreur des excès de la grande Révolution. Il se livrait à des sorties qui portaient à croire qu'il aurait voulu vivre sous le règne de Philippe le Bel. Il était épris de Joseph de Maistre. Il fallait l'entendre se disputer avec Gambetta et avec Laurier, qui, tout en le combattant, se sentaient souvent séduits par ses raisonnements subtils et captieux. Il plaida toute sa vie cette cause,
qu'il n'y a jamais moins de liberté que sous un gouvernement républicain.
Parmi ses livres il en est qui resteront. Ses Représailles du sens commun, sa Philosophie mondaine, ses Patriciennes de V amour, ses Jugements nouveaux sont des œuvres remarquables, écrites avec une verve qui ne s'arrête jamais et une pureté absolue. Il excellait à trouver des images originales et saisissantes, et il en était ainsi, parce qu'il avait horreur de la platitude et de la banalité.
Il était aussi poète et versifiait avec une facilité étonnante. Ses Mois républicains sont de la véritable poésie et non pas du tout de la versification. U sut, dans ces douze sujets, faire vibrer toutes les cordes de la lyre.
U écrivait d'une façon singulière, non pas dans son cabinet de travail, mais dans les cafés, sur un bout de table. Il a écrit des volumes à ce café du passage Choiseul qui donne rue Saint-Augustin. Le bruit et les propos souvent niais des joueurs de dominos ne le gênaient pas du tout. Il pouvait s'abstraire et se trouver seul au milieu du vacarme. Il fallait un microscope pour pouvoir lire son écriture, fine à ce point de lui permettre de faire entrer un volume sur quelques cahiers de papier à lettre. Les compositeurs d'imprimerie redoutaient sa copie.
Gomme Flaubert et comme Saint-Victor, ilaimaitle type de M. Prudhomme qui lui a suggéré les drôleries les plus extravagantes. C'est lui qui, conduisant M. Prudhomme à la mer pour la première fois, faisait dire à ce bourgeois obtus : Une telle quantité d*ea:i
frise le ridicule. Henri Monnier regrettait de ne pas avoir trouvé cette réflexion.
Il avait écrit, toujours dans la langue de M. Prudhomme, un précis d'histoire de France qui commençait ainsi : « Quand Pharamond ceignit la tiare, la France était une vaste solitude paludéenne plus propre aux ébats des canards sauvages qu'au fonctionnement régulier des institutions constitutionnelles. »
Les rengaines et les platitudes des harangues officielles le mettaient aussi en belle humeur. Il pastichait les discours prononcés dans les comices agricoles. Il faisait le discours du préfet, celui du président du comice, et enfin celui de Tinévitable membre de rinslitut, auquel il faisait dire : « Délégué, messieurs, par les cinq sections de Flnstitut pour assister à cette imposante cérémonie, je ne me dissimule pas la gravité de la tâche qui m'incombe, mais je compte que votre indulgence saura me la rendre facile. » Il n'y a pas de mois qu'un ministre ou un gros bonnet de l'administration ne s'en aille en province débiter ces phrases toutes faites. Aubryet n'exagérait donc rien et parodiait, au contraire, ce qui se passe, avec une rigoureuse exactitude.
Il passait sa vie à jeter son esprit par les fenêtres. Aussi on l'aimait et on l'entourait, sur le boulevard, à la Bourse où il avait eu la fatale idée de jouer à primes, dans les salons, dans les théâtres et dans les cercles dont il faisait partie.
J'ai dit qu'il était la contradiction incarnée, non seulement en paroles, mais aussi en actions. Il van-
tait sans cesse la nécessité qu'il y avait d'être mis d'une façon élégante. Or il n'était bien mis que quand il ne pouvait pas faire autrement, comme par exemple lorsqu'il mettait l'habit noir et la cravate blanche obligatoires ; mais quand il abordait la tenue de fantaisie, il devenait impossible. On le rencontrait affublé d'une jaquette martin-pêcheur qui n'allait pas du tout avec un gilet extravagant et une cravate d'une nuance à effrayer les oiseaux.
Il fît un voyage, en Italie, avec Paul de Saint- Victor, qui le conduisit dans les musées. Il revint avant son compagnon de voyage. « Je n'ai pu résister, nous disait-il. A Bologne je vis une Sainte Famille; à Florence, une Sainte Famille ; à Rome, encore une Sainte Famille. C'était trop, et voilà pourquoi j'ai quitté Saint- Victor. »
Aubryet fut l'auteur de la plupart des mots à succès qu'on répétait sur le boulevard. Il ne réclama jamais quand il voyait ces mots attribués à d'autres. Dans les soupers il était étourdissant, et ce n'était pas aux vins généreux, qu'il savait savourer en gourmet, qu'il empruntait son entrain et sa gaieté. Il les puisait en lui-même et était aussi spirituel à jeun qu'au dessert. Que de fois il lui est arrivé de mettre ses compagnons en belle humeur, au sortir d'une séance de travail dans laquelle il avait traité souvent avec éloquence un sujet grave et abstrait.
Il était écrit que cette nature créée pour rire et être heureuse, puisque le ciel et le hasard lui avaient accordé une certaine fortune et beaucoup de talent, devait s'éteindre dans les plus cruelles souffrances.
Il mourut d*une affection de la moelle épinière, après un maurtyre de quatre ans. La mort poussa la cruauté jusqu^à le tuer molécule par molécule. Il devint paralysé des jambes, et ensuite aveugle. Il y eut chez lui anesthésie de la face, puis perversion complète du goût. Il éprouvait nuit et jour des douleurs intolérables dans les membres et dans les côtés, qu'on ne poovfldt calmer qu'à Taide de piqûres de morphine réitérées. Pendant quatre ans le bon et savant docteur Neumann, son ami, lui fit des myriades de piqûres.
Un seul organe était chez lui resté intact, le cerveau. Jusqu'au dernier moment il conserva Tintelligence, et, quelques jours avant sa mort, il dictait des vers à Paul Dalloz, son camarade de collège et son directeur au Moniteur, qui, ce jour-là, avait eu la complaisance de lui servir de secrétaire.
En 4857, les directeurs de la librairie Nouvelle fondèrent le Monde Illustré^ qui plus tard passait dans les mains de M. Paul Dalloz, qui le possède toujours. CSe journal, dès son début, eut une rédaction d'élite. Il publiait un feuilleton de George Sand, des chroniques et des articles de fantaisie de Méry, de Gozlan, d'Eugène Guinot, de Charles Monselet, puis un Courrier de Paris de Jules Lecomte, qui signait André. On m'accepta comme rédacteur, et je publiai plusieurs articles; je fus même chargé d'une mission. En 4857, les inaugurations de toute sorte étaient à la mode, et les journalistes d'un réel talent (je ne dis pas cela pour moi) y assistaient volontiers.
Or les administrateurs des chemins de fer du Nord
avaient eu Tidée d'organiser ces excursions circulaires en Belgique, en Hollande ec aux bords du Rhin qui eurent tant de succès. Chaque année depuis cette époque, des milliers de touristes marchent sur les traces des journalistes qui, les premiers, entreprirent ce voyage pittoresque et charmant. Je fis partie de cette caravane, et j'eus pour compagnons MM. Philarète Chasles, des Débats, Paulin Limayrac, du Constitutionnel, Edmond Texier, du Siècle, Auguste Villemot, de V Indépendance belge, le marquis de Belloy, de r Opinion nationale, Dupeuty, du Figaro. Je représentais le Pays et le Monde Illustré.
Ce voyage, ce train de plaisir tenait de la féerie, ainsi qu'on va le voir. Le jour du départ, en arrivant à la gare du Nord, les fiacres qui transportaient les excursionnistes et leurs bagages étaient payés. A partir de ce moment jusqu'au retour, vingt jours après, il nous fut à tous rigoureusement défendu de dépenser un sou. Nous étions installés dans des wagons-salons où se trouvaient des jeux de toute sorte.
On passa par Bruxelles, Anvers, Dordreck, Rotterdam, Leyde, Harlem, la Haye, Amsterdam, Utrech, Dusseldorf, Cologne, Bonne, Aix-la-Chapelle et Spa. Dans toutes ces villes nous occupions les plus beaux hôtels. Les honneurs nous étaient faits par M. Castel, secrétaire général de la Compagnie du Nord, dont raffabilité et la courtoisie eurent le don de nous séduire tous. M. Castel est, en effet, un des hommes les plus aimables de Paris. M. Castel était accompagné de M. Charles Cousin, attaché comme lui au chemin de fer du Nord. M. Cousin est avant tout un
dilettante, doublé d'un connaisseur et d'un collectionneur. Dans un livre intitulé Mon grenier, il a décrit les trésors qu'il possède. C'est probablement dans ce grenier-là que Béranger a dit qu'on était bien à vingt ans.
Après le dîner on nous conduisait dans les avantscènes des théâtres, où des chanteurs écorchaient avec une émulation touchante Don Juan et Lucie. Pendant le jour nous avions des landaus à notre disposition et nous allions faire des excursions. M. Cousin, qui est un causeur attrayant, m'attirait à lui pour philosopher un peu et parler de la franc-maçonnerie , dont il est le fervent apôtre.
Nous n'osions rien remarquer, dans la crainte que le surintendant des finances, qui nous accompagnait, ne fit tout de suite l'acquisition de ce qui aurait pu nous plaire.
La fête prit à Spa des proportions extraordinaires. Ayant rencontré Meyerbeer sur la promenade, vite il fut convenu que nous lui offririons un dîner. On lui servit en notre nom le festin de Trimalcion, et pendant le repas un orchestre excellent exécuta tes plus beaux passages de ses opéras.
Le lendemain Meyerbeer assis sur un âne, et tenant un paurasol de coton rouge, me fit monter sur un autre âne, et me conduisit à la Géronstère, un nid de fraîcheur situé tout près de Spa. Il me fallut défiler sur mon âne devant toutes les belles dames qui étaient là en villégiature. C'est très bien de se montrer en pareil équipage quand on a écrit les Huguenots et le Prophète^ meis quand, comme moi, on n'a point
MES SOnVENIRS
produit de tels chefs-d'œuvre, c'était réellement bien ingrat. Il ne fallut pas moins que toutes les coquetteries de Meyerbeer pour me donner ce courage.
Spa était la fin de ce voyage de plaisir. On gagna la mélancolique station de Pépinster, et d'un trait on nous ramena à Paris. A la gare du Nord nous montâmes dan» des fiacres, et, arrivés à nos portes, les cochers nous affirmèrent qu'ils avaient été grassesement payés.
Voilà de quelle façon et en quelle aimablo compagnie je découvris la Hollande, au oiois de juin 1887.
En ce monde toute médaille a son revers ; or voici
En Hollande on fait maigre chère. La cuisine est détestable, excepté à Rotterdam, à la Haye et k
Amsterdam.
On se demande pourquoi ces gras pâturages, dont il cat sans cesse parlé, et que nous montrent les paysagistes dans leurs tableaux, ne donnent que de détestables vaches. D'abord en Hollande on ignore ce que c'est que le beurre frais. Le beurre, dès qu'il est battu, est salé. En fait d'huile on ne connaît que l'huile de noix. Quant au pain, il est léger, diaphane et presque aérien. Vous jetez une miche en l'air, elle ne retombe pas; à côté d'elle, les colifichelB qu'on donne aux serina sont des galettes de plomb.
Les côtelettes et les biftecks sont répugnants. Et ■
puis on ne sait pas ce que c'est qu'une côtelette. On
s sert quatre ou six côtelettes de veau ou de mon-
toR cuites à l'étouffée et superposées comme des