‹ Mes souvenirs: les boulevards de 1840-1870Chapitre 6 sur 9 · DIS 1857 A · texte numérisé non relu

DIS 1857 A

dominos arec lesquels on aurait fait une tour. H reste la volaille et les poissons. Quant aux fruits ils sont inconnus et ne mûrissent pas sous cette latitude, ce qui avait fait dire à M. de Talleyrand qu'en Hollande il n'y avait d'autre fruit mûr que la pomme cuite. Allez à Leyde, à Harlem, à Utrech, restez-y un mois, et vous en reviendrez affamé.

Les Hollandais partagent avec les Allemands la manie de se servir de draps de lit étroits comme des serviettes, et de serviettes de table longues comme des draps de lit. On ne sait pas pourquoi. Il faut aussi signaler la complication de leurs serrures. Ouvrir dans un hôtel la porte d'une chambre est une opération des plus compliquées, tant il y a de chevillettes et de bobinettes à faire mouvoir. Les voyageurs en détresse finissent toujours, quand ils rentrent chez eux, par appeler le garçon à leur secours.

Par exemple, ce qu'il faut louer sans réserve, c'est la propreté, tyrannique, gênante, qui règne dans toutes les maisons, que des servantes à la taille serrée lavent, essuient, cirent et brossent nuit et jour. Le matin, les corridors sont sablés et ratisses de façon à faire ressembler le carrelage ou le parquet au devant d'une chemise de batiste. Quand un voyageur va imprimer là-dessus l'empreinte de ses pas, pour les servantes anxieuses c'est une profanation. U est vrai qu'elles s'empressent aussitôt de répandre de nouveau du sable et de tout rjéparer.

Quant à la poussière, ce fléau de tous les foyers est inconnu en Hollande. J'ai vu des servantes qui.

aprÈsavoiptoul lavé et tout épousseté, s'acharnaient, un pliimeau et un torchon à la main, à la pountuite d'une petite fafeluche qu'elles voyaient voleter dans' un rayon de soleil. Jusqu'à ce qui lui ait plu d'aller se poser quelque part. Alors elles s'en emparaient et l'anéantissaient. Il y a des villes où les rues de la ville sont époussetées avec le môme soin. On peut inspecter les bornes, on n'y trouvera Jamais aucun de ces immondices qui tiennent tant de place dans les romans naturalistes.

Mais la ville la plus drAle de la Hollande est sans contredit Leyde, la ville savante, la ville des écoles. Elle est bâtie sur un archipel de petites Iles qui sont autant de bosquets. A Leyde tout le monde parle latin, même les portiers, qui pour indiquer qu'ils ont des chambres à louer accrochent des écritcaux sur lesquels ont lit : Cubicvla locanda. C'est en latin que vous débattez le prix. Quant aux pharmaciens, ils ne parlent que Ja langue de Cicéron. Une femme de la campagne qui vient acheter pour quatre sous de fleurs de mauves dit ; J)a mlhi flores malvx.

Ces petites lies, très pittoresques alors que, le matin, le soleil les inonde de ses rayons, sont traversées par de lourds pasteurs protestants vêtus de bas noirs, de culottes courtes, de grands manteaux noirs, et de grands chapeaux également noire. Ils passent graves et silencieux, lisant dans de gros livres de théologie protestante ou de calcul différentiel. Les écoliers, faisant chorus avec des .petites filles fort éveillées, rient aux dépens de ces énormes pasteurs qui pourvoient la Hollande d'hommes instruits.

Pendant cette même année 1857 je fis un autre voyage. J'assistais à l'inauguration du pont de Guloz, qui, avant que la Savoie nous appartint, séparait l'Italie de la France. Le roi Victor-Emmanuel et le prince Napoléon y assistèrent, et se rencontrèrent à Chambéry. Je partis dans le wagon du prince Napoléon en compagnie de Ferri-Pisani, son aide de camp, du docteur Yvan, de Charles Edmond et de MM. Charles Laffîtte, Bixio. et des autres administrateurs du chemin de fer Victor-Emmanuel. Il y eut bal au théâtre de Chambéry. Je vois toujours le roi Victor-Emmanuel, qui était très populaire, appuyé sur l'épaule de son ministre le comte de Cavour et lorgnant les jolies femmes des commerçants de Chambéry. M. de Cavour riait des réflexions que ces belles Savoisiennes inspiraient à leur roi galant homme. J'eus à ce bal l'honneur de danser avec une belle demoiselle, fille de M. Charles Laffîtte. Cette belle demoiselle est devenue madame la marquise de Gallifet. Elle ne s'en souvient plus : ce souvenir n'était pas digne de rester dans sa mémoire.

Au banquet de Chambéry on mangea cette éternelle cuisine que Potel et Chabot ont déballée tant de fois sous les latitudes les plus diverses. La truite genevoise^ le jambon au madère, les poulardes à la godard et le cuissot de chevreuil en faisaient le plus bel ornement. Que de fois, dans les voyages officiels auxquels j'assistais pour en rendre compte, j'ai dû avaler ce menu.

Pendant ce festin, dressé dans le palais des ducs de Savoie, le maréchal Pélissier, qui errait dans ces parages, arriva. Le roi et le prince Napoléon l'invitèrent gracieusement à rester. Au dessert, le maréchal,

qui avait envie de fumer et auquel on n'offrait pas de cigares, grommelait sous ses grosses moustaches : « On ne fume donc pas dans la maison de Savoie? » Le roi Fayant entendu se mit à sourire et lui envoya des régalias.

Après les fêtes officielles je m'en allai passer quelques jours à Aix-les-Bains, qui était alors en deuil de ses jeux. Les habitants reconnurent que ce n'était ni au lac du Bourget, ni à la vue des Alpes, ni aux sites pittoresques des alentours qu'ils devaient leur vogue et leur prospérité, mais bien à la roulette et au trente et quarante. Aix était déchu. Je rencontrai là la princesse de Solms, depuis comtesse Rattazzi, et enfin comtesse de ***, qui avait sa cour. Parmi ceux qui l'entouraient se trouvaient le marquis de Pommereux, le poète Ponsard et Eugène Sue, venu tout exprès d'Annecy, où il s'était réfugié, pour la voir. Eugène Sue

eut la bonté de me conduire voir ce lac du Bourget, chanté comme on sait par Lamartine. Je ne connais rien de triste comme ce lac le soir au coucher du soleil. Ses eaux cessent d'être bleues et deviennent noires, reflétant les montagnes qui l'entourent. Lorsqu'on entend dans le lointain les cloches qui sonnent Vangéluê, on a envie de pleurer.

Il y avait dans ces mêmes parages un site encore plus triste que ce lac, c'était l'horrible habitation dans laquelle Eugène Sue était venu s'enterrer vivant. Il m'en fit les honneurs, mais il devina à ma mine que je me sentais là en prison. « Vous regrettez, me dit-il, le boulevard des Italiens I » Il fit atteler sa voiture et me reconduisit à Aix, où il y avait bal.

DE 1857 A 1871 i05

De retour à Paris mon premier soin fut d'aller voir M. de Lamartine et de lui raconter que j'avais traversé le lac qu'il avait chanté. Il habitait alors rue de la Ville-l'Évêque. Son cabinet de travail était situé au rez-de-chaussée donnant sur un petit jardin. C'était le matin. U travaillait à son Cours familier de littérature. Je lui proposai d'écrire sous sa dictée, ainsi que je l'avais fait autrefois. Il accepta, parce que j'écrivais avec une rapidité prodigieuse. U dictait sans jamais chercher un mot : on ne peut se faire une idée de la fécondité de son esprit.

Il était assis sur un grand canapé près de la cheminée, ayant à ses pieds un lévrier sans poils, le dernier descendant de ceux qu'il avait apportés de Grèce et qui descendaient, dit-on, de ceux d'Hippolyte, fils de Thésée. Il se bourrait le nez de tabac et, cela fait, allumait un petit cigare. Après en avoir tiré trois bouffées, il éprouvait le besoin de se moucher. Alors il jetait son cigare, se mouchait, se rebourrait le nez de tabac, puis allumait un autre cigare, et cela pendant une ou deux heures. Après la séance il y avait dans la cheminée vingt ou vingt-cinq cigares à peine entamés. C'est ainsi que je l'ai toujours vu travailler.

Dans l'entretien familier que j'écrivais sous sa dictée il s'occupait d'Alfred de Musset et lui rendait à peu près justice. Je sais pourquoi je dis cela.

lits MES SOPVEÎTIRS

H, de Lamartine ignora Musset pendant longtemps, malgré l'ode qu'il lui avait dédiée, et avait eu le tort de croire, en compagnie de quelques imbéciles, qu'il n'était qu'un officier de cavalerie légère tournant les vers avec racililé. Il faut dire à son honneur qu'il sortit de son erreur et lui rendit toute justice. Je me rappelle très bien avoir mis sous ses yeus les œuvres complètes du poète, qu'il dévora d'un trait. Je ne crains pas de m'étendre sur ce sujet, qui concerne deux hommes illustres.

M. de Lamartine consacra à Musset le dix-huitième et le dix-neuvième entretien de son Cours familier de littérature. Dans le dix-huitième entretien il parlait de Musset avec ce charme, cette grâce et cette élégance qui feront de lui un des plus grands prosateurs de notre langue. Il le louangeait certainement, mais au bout de toutes ses louanges il y avait des réserves et des restrictions. Ainsi il disait : « Vive la jeunesse, mais à la condition de ne pas durer toute la vie. » Je trouvais cette réflexion dure, appliquée k un poète mort tout jeune. 11 lui reprochait aussi de n'avoir jamais chanté que l'amour sensuel et d'avoir feint d'ignorer l'amour idéal. L'admiration et l'amitié que je portais à Musset me donnèrent le courage d'interroger M. de Lamartine, et de lui demander s'il avait suffisamment médité le beau génie qu'il traitait de la sorte. Loin de se fâcher, M. de Lamartine me remercia, et résolut tout de suite de lui consacrer un second entretien. Alors il interrogea ses souvenirs, et 'il se rappela qu'il n'avait ni remercié Musset de 'Iode qu'il lui avait adressée, ni publié la réponse en

vers qu'il lui avait faite. Ces vers étaient restés pendant des années enfouis dans un tiroir à Mâcon. Il en fait lui-même Faveu.

Il fut pris d'un véritable remords qu'il exprima dans le dix-neuvième entretien. Il disait : « Le » dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prématurée, » ce n'est qu'en ce moment oti j'écris que j'ai ouvert » les volumes fermés et que j'ai lu enfin ses poésies. » Ah! combien en les lisant ai-je accusé le sort qui » m'a privé d'apprécier et d'aimer pendant qu'il » respirait un homme pour lequel je me sens tant » d'attrait et, oserai-je le dire? tant de tendresse » après sa mort? Ohl que ne l'ai-je connu plus » tôt! Musset I pardonne-moi du sein de ton Ély- » sée actuel ! je ne t'avais pas lu alors ! » J'arrête ma citation ici. On peut se reporter à cet entretien et on verra combien Lamartine exalte et trouve grand le poète, son contemporain et son collègue à l'Académie, qu'il avait eu le tort d'ignorer.

Je tenais à rappeler cet incident, et je ne tiens pas moins à rappeler que je fus pour quelque chose dans cette réparation faite à la mémoire d'Alfred de Musset. Venant de Lamartine, cette amende honorable avait son prix. Ces lignes que je cite furent écrites après la mort d'Alfred de Musset, cela est certain. On objectera que la réponse à l'ode se trouve dans les œuvres de Musset publiées quelques années auparavant : je ne me charge pas d'expliquer cette contradiction.

Je continuai de voir M. de Lamartine. Sa santé était altérée. Il avait des soucis et des chagrins, et

travaillait cependant sans relâche à ces entretiens familiers de littérature qu'on ne trouve plus maintenant nulle part et qui sont cependant de purs chefsd'œuvre.

M. de Lamartine avait été beau dans sa jeunesse. Il était maigre, élancé et doué d'une physionomie très expressive ; mais sur la fin de sa vie, il se négligeait, se tenait mal: ce n'était plus le « chantre d'Elvire ». On le voyait, été comme hiver, dans les rues de Paris, coiiïé d'un chapeau blanc à longs poils brossés à l'envers. Il errait, vers cinq heures, autour du Palais- Royal. Il sortait de chez son éditeur et son ami, M. Michel Lévy, qui habitait la rue Vivienne. Où allait-il ensuite? Je n'en sais rien. Je me rappelle qu'un soir d'été je le trouvai installé tout seul dans une avant-scène du théâtre du Palais-Royal. On jouait les Diables roses. J'allai le saluer. Il était enchanté de la pièce, qu'il qualifiait de comédie, et trouvait que mademoiselle Schneider chantait délicieusement.

Après le spectacle je le reconduisis chez lui, car j'éprouvais du respect et de la vénération pour lui. L'auteur des Méditations, des Girondin», de Jocelyn était pour moi une sorte de demi-dieu.

Arsène Houssaye m'avait fait frapper à la bonne porte. Je fus un matin prié de passer au Moniteur univerself où je fus reçu par M. Turgan et par

M. Paul Dalloz. Le Moniteur était depuis longtemps la plus belle publication de l'Europe. Son premier numéro portait la date du 5 mai 1789. Mais avant d'en parler, je tiens à rappeler en peu de mots ce qu'était la presse parisienne h cette époque.

Il y avait quatre grands journaux qui, à des points de vue différents, faisaient une opposition sourde à l'Empire naissant. U fallait pour conduire cette opposition, un tact infini, car le gouvernement ne badinait pas et ne se laissait point attaquer.

Il y avait d'abord V Univers dirigé par Louis Veuillot, un des plus grands écrivains de son époque et polémiste terrible. Il frappait à tort et à travers sur le Siècle aussi bien que sur la politique religieuse du gouvernement, quinelui inspirait aucune confiance. Il prévoyait la guerre d'Italie, l'unité italienne préparée par Gavour, et les dangers qui menaçaient la papauté. L'avenir devait lui donner raison.

Louis Veuillot tombait à toute volée sur le Siècle et sur M. Havin, son directeur, dont il plaisantait les talents. Il prétendait que son adversaire avait inventé l'éloquence havinée^ comme pendant à l'éloquence cicéronienne ; ces critiques violentes et spirituelles masquaient les coups qu'il portait dans l'ombre. On le redoutait beaucoup.

Quant au Siècle j il se contentait de dévorer les soutanes et de délayer tant bien que mal les plaisanteries de Voltaire. On l'avait surnommé le journal des marchands de vin.

La Gazette de France se renfermait de la façon la plus honorable dans ses principes. Elle passait des ^

mains de M de Loiirdoueîx, son direcleiir, en celles de 3on coadjiileur Gustave Janicot, qui est un journaliste de premier ordre.

C'était le Journal des Ûébals qui préoccapait le plus le gouvernement. Il était rédigé par des hommes du plus grand talent. Il faut citer d'abord son rédacteur en chef, M. Sylvestre de Sacy, un érudit amoureus du xvu" siècle, qui se croyait, à cause de son nom, janséniate, et qui n'avait aucune raison de l'être, n'étant point parent du Sacy de Port-Royal. C'était un rhéteur qui écrivait admirablement. Il composait, en dehors du journal, des petits traités religieux fort édifiants.

Mais il était éclectique et avait beaucoup d'estime, ce qui l'honore, pour M. Ernest Renan, qui était un de ses collaborateurs et qui préparait son savant ouvrage sur la vie de Jésus et sur les ori^inei du christianisme. M. Renan, comme Louis Veuillot, comme Théophile Gautier, comme Paul de Saint- Victor, comptera parmi les plus grands écrivains du siècle. C'est, avant tout, cela peut paraître singuher, un dilettante bien plus qu'un sectaire. Il est doux, courtois et flexible. C'est sans doute pour cela qu'il n'effraya pas l'orthodoxie de H. de Sacy qui pensait pouvoir l'ace ueUlir sans risquer d'être damné.

Il y a, du reste, toujours eu de ces contradictions au Journal des Débals, ce qui avait fait dire à Lanfrey, dans un instant de dépit, que les rédacteurs des Débats n'étaient en réalité que les philosophes de la religion et les jésuites de la philosophie. Il y a des

gens, et M. Lanfrey parait être de ce nombre, qui ont de Tesprit, même lorsqu'ils ragent et qu'ils sont injustes.

L'opposition politique du Journal des Débats était surtout faite par M. Vitet, qui était lié avec M. Mignet et aussi avec M. Thiers; par M. Saint-Marc Girardin, par M. Guvillier-Fleury et par ces brillantes recrues qui s'appelaient Prévost-Paradol et Weiss.

Jamais il ne fut dépensé plus de talent dans la presse que de 1857 à 1869, dans le Journal des Débats. Le bulletin du jour, les entrefilets politiques et certaines variétés étaient de véritables chefs-d'œuvre. Paradol et Weiss faisaient assaut d*esprit et de talent. Le Courrier du Dimanche y un journal hebdomadaire, donnait la réplique au Journal des Débats. Ce Courrier était rédige par des parlementaires. Ajoutons que l'Académie française se mettait aussi de la partie, et qu'elle couvrait d'applaudissements ceux qui venaient l'entretenir de ces purs qui, sous les Césars de Rome, s'en allaient vivre dans les déserts. Cette guerre d'allusions malignes, qui bravait les sévérités de Thémis, mettait en fureur M. Granier de Cassagnac, un autre polémiste d'une rude force, qui s'écriait : « Nous comptons parmi nous une demi-douzaine de Coriolans qui s'en vont à l'Académie, comme l'autre s'en allait chez les Yolsques, pour injurier et l'Empire et l'empereur. »

Celte guerre d'allusions ne cessa que dix ans après, lorsque l'Empire devint tout à fait libéral. Alors il y eut des capitulations, môme aux Débats, Prévost- Paradol fut nommé ambassadeur et Weiss sous-secrc-

taire d'État. Le vieux Saint-Marc Girardin, GuvîUier- Fleury et M. Vitet ne voulurent rien entendre.

A la liste déjà longue de ces rédacteurs, il faut ajouter Jules Janih qu'on avait surnommé le prince de la critique. Il avait, en effet, régénéré la forme du feuilleton de théâtres du lundi, en faisant ce qu'on appelle des articles à côté. Lui aussi tonnait dans son feuilleton contre la tendance qu'avait le ministère d'État de vouloir absorber et diriger les théâtres subventionnés. Il ne se montrait pas clément pour ces danseuses, venues on ne sait d'où, qu'on imposait aux directeurs de l'Opéra.

Il faut ajouter M. John Lemoinne, un des esprits les plus fins et les plus délicats. Il est toujours rédacteur au Journal des Débats, mais, chemin faisant, il est devenu sénateur et membre de l'Académie française. Il est de ceux qui brillent partout où ils sont. Ses articles se distinguent par la clarté et l'originalité. Il y a de l'esprit de Marivaux dans ses premiers Paris,

Il y avait enfin aux Débats le savant M. Littré, M. ïaine, Philarète Chastes, et bien d'autres écrivains de mérite.

Pour une foule de lecteurs qui n'ont pas inventé les pains à cacheter le Journal des Débats fut toujours un oracle. Il y a plus d'un demi-siècle qu'on tient pour certain tout ce qu'il affirme. Les conservateurs surtout ont eu foi en lui, et il n'y a que la foi qui sauve. On raconte qu'à ce propos, vers 1818, il y avait à Paris, rue Mauconseil, à l'enseigne du Clair de lune, un bonnetier nommé Bonnefoy, lecteur assidu du

Journal des Débats; an jour il lit dans les faits divers qu'un monsieur Bonnefoy, de la rue Mauconseil, a été renversé par une voiture et qu'il a reçu à la jambe une contusion qui le retiendra au lit pendant six jours. 11 tàte sa jambe, ne ressent aucune douleur, mais comme son journal ne peut se tromper, il rentre chex lui et se met au lit pour six jours.

Un mot encore sur le Courrier du dimanche. Ce journal avait été fondé par Grégori Ganesco, un Yalaque ou un Moldave très malin et plein de ressources. Cet bomme, d'une activité fiévreuse, était partout; où qu'on allât, de bon matin ou très tard, dans les prisons, au Palais de justice, dans les ministères, à la Gbambre, à la Bourse, dans les théâtres, on pouvait être certain de rencontrer Ganesco. Quand, par ordre de M. de Persigny, il dut s'éloigner de Paris, ce fut Yilletard, collaborateur de mon ami Adolphe Bélot dans la comédie du Testament de César Giraudoty qui devint rédacteur en chef du Courrier du dimanche, U y avait pour l'article politique trois grands ténors : Prévost-Paradol, Weiss et Hervé. Les chroniques touchant à la politique étaient faites par Louis Ulbach, Alfred Assolant, M. Delprat, un avocat poète qui pastichait Victor Hugo, on serait tenté de dire avec génie, et enfin les courriers d'en-tête par M. Ferdinand Duval, qui a de l'esprit jusqu'au bout des ongles, ce qui ne l'a pas empêché d'être préfet de la Gironde et de la Seine, et M. Lambert-Sainte-Groix, un dilettante qui est sénateur et, ce qui vaut mieux, est doué d'une gaieté et d'une belle humeur fort appréciées par ses nombreux amis. Quand tous avaient

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duriné dans le même iiutnéro, le Courrier du dimanche était une véritable branche de houx qui i-gratignait fort ceux qu'il prenait à parti.

Tous ceux qui boudaient l'Empire, comme M. Dufaure, leducdeBroglie, lecomted'Hausaonyille.Ieduc d'AudilTret, M. Casimir Perior, le duc Decaies, éprouvaient un plaisir ex trCmeàlire le Cowm'errfurfmancÀ'j,

J'en reviens au Hfonileur.

L'Empire, malgré la force dont il disposait, malgré la sévérité des lois qui régissaient la presse, ne se dissimulait pas la force que pouvaient acquérir à un moment donné les adversaires qui le subissaient et ne l'acceptaient pas. C'est pourquoi il résolut de donner plus d'importance, plus de développement et' plus de publicité au Moniteur, et si cela était posi d'en faire autre chose qu'un bulletin des lois. 11 fallait pour cela le rendre intéressant, et à c6lé de la partie officielle ajouter une partie littéraire. D'abord il en abaissa le prix à quarante francs par an, puis en Qt augmenter le format. Il lit un traité avec les trois directeurs, qui étaient M. Pankoucke, M. Tup-, gan et M. Paul Dalloz. M. Pankoucke, gérant depuis très longtemps, était fatigué, mais les deux autres étaient jeunes et pleins d'ardeur. Aux termes de ce traité une partie des bénéfices réalisés devait être mise à la disposition du ministre d'État.

L'idée qu'avait le gouvernement était excellente ; par malheur le ministère d'État qui avait le Moniteur dans ses attributions n'osa point réaliser les réformes et les améliorations ([u'on lui proposait. Il avait peur de tout. 11 si-niblait redouter que le journal devint

intéressant. MM, Turgan et Paul Dalloz combattirent avec vigueur, et eurent toutes les peines du monde à triompher des scrupules puérils qu'on leur opposait. Cette fois, comme toujours, un ministre et les membres de son cabinet qui n'entendaient rien au journalisme empêchaient des journalistes de créer cet instrument puissant dont ils avaient senti la nécessité d'être armés. On discuta et on n'arriva à rien.

M. Turgan, présumant qu'il n'y avait rien à faire, ne céda pas, mais résista moins. Il était, il faut le dire, un type assez curieux. C'était un élève de Balzac. Il y a un mot à présent pour le définir. C'était un tutti' foutiste qui ne croyait pas que cela fût arrivé. Il prit philosophiquement son parti et laissa le ministère mal manœuvrer. Il avait toujours présent à la mémoire ce précepte de la Bruyère qui dit que pour réussir en ce monde il faut savoir se laisser enseigner les choses qu'on sait par ceux qui les ignorent. Mais M. Paul Dalloz ne lui ressemblait pas. On a dit de lui qu'il était un artiste égaré dans la politique. Il y a du vrai dans cette appréciation. Il est tenace, travailleur, et quand il a un but, bien fort serait celui qui l'empêcherait d'arriver. Et puis chacun de ses deux directeurs voyait le Moniteur sous un jour particulier. Pour M. Turgan le Moniteur était un palais dans lequel l'avait amené le hasard, pour M. Paul Dalloz c'était un fief qui depuis près d'un siècle était dans sa famille. Il est, comme on sait, très proche parent de madame Agasse qui l'a fondé et de M. Pankoucke qui le dirigea ensuite. Pour lui le

Moniteur était cette Gazette nationale fondée en 1789, sortie de dessous les presses qui avaient imprimé V Encyclopédie. C'était la collection la plus précieuse ponr servir à l'histoire contemporaine, c'était enfin pour lui, M. Dalloz, le digne pendant de cet autre monument élevé par son père M. Désiré Dalloz et son oncle, qui s'appelle le Répertoire général de jurisprudence, ouvrage qui contient la matière de quatrevingts dictionnaires.

Il avait été le seul à soutenir qu'il devait y avoir dans le journal deux parties bien distinctes : la partie officielle appartenant sans réserve au gouvernement, puis une partie non officielle publiée sous la reqM>nsabilité des gérants. Sans cette division on pouvait prétendre, selon lui, que tout ce qui paraissait dans le journal avait une empreinte officielle : le feuilleton était officiel, Tappréciation faite du talent d'un comédien ou d'une danseuse était également officielle. Et puis, toujours selon M. Dalloz, qui ne changea jamais d'avis sur ce point, il importait à la dignité et à l'indépendance des écrivains qu'il en fût ainsi.

On ne voulut point l'écouter, et on ne vit dans cette distinction, pourtant si sage, si logique et si prudente, qu'une pure subtilité qui fit sourire les fortes tètes du ministère.

Mais il était écrit que les événements devaient, dans une circonstance grave, donner raison à M. Paul Dalloz. Ces événements se produisirent en 1858 après le complot d'Orsini. Le Moniteur publia toutes les adresses de félicitations adressées à l'empereur. Parmi ces adresses se trouvait celle des officiei*s

de certains régiments qui, après avoir protesté de leur fidélité envers lui, rappelaient qu'ils étaient prêts à s'en aller combattre jusque dans leurs repaires ceux qui voulaient attenter à ses jours.

Le fait de Tinsertion de cette adresse au Moniteur causa une très vive impression à Londres. Le ministre des affaires étrangères d'Angleterre, ayant vu là une sorte de menace, demanda des explications à M. de Persigny, alors ambassadeur près du Foreign Office. M. de Persigny en référa à Paris. On se tira de ce mauvais pas en objectant que la susdite adresse avait été insérée non dans la partie officielle du Moniteur dont le^gouvernement était seul responsable, mais dans la partie non officielle, qui échappait à sa responsabilité. On rejeta rimprudence sur les directeursgérants, qui avaient bon dos, et c'est ainsi que prit fin cet incident diplomatique qui tout d'abord s'annonçait fort mal.

M. Dalloz triomphait donc, et le ministère était bien forcé de reconnaître que cette distinction entre la partie officielle et la partie non officielle qu'il demandait avec tant d'insistance avait du bon. Par malheur, ainsi que l'a dit le poète :

Le yrai peut quelquefois n'être pas de saison, Et c'est uu très grand tort que d'avoir trop raison.

Malgré cette leçon, on lie continua pas moins d'exercer le contrôle le plus niais jusque sur les faits divers et les annonces. Je me rappelle qu'un jour dans les susdits faits divers on racontait qu'une

femme avait été heurtée par une voiture et blessée au sein droit. On fit monter tout exprès un cavalier à cheval pour venir quai Voltaire nous donner l'ordre de substituer le mot côté droit au mot sein droit. Et il y a des gens qui ont prétendu que la France n'avait pas toujours été bien gouvernée. Ceci — il faut préciser — se passait plus tard, alors que M. de Lavalette avait, comme ministre deTintérieur, le Moniteur dans ses attributions, car, disons-le en passant, Torgane officiel oscillait d'un ministère à un autre. Tous les ministres, même celui du commerce, auraient voulu présider aux destinées du Moniteur et de l'Opéra.

M. Fould, comme ministre d'État, gouverna le Moniteur jusqu'au mois de novembre 1860, époque à laquelle le comte Walewskile remplaça. La rédaction était aussi brillante que celle des Débats, Le feuilleton et les Variétés, qu'on inaugurait, avaient été confiés à Sainte-Beuve, à Mérimée, à Rolle, à Edmond About, à Méry, à Fiorentino, qui écrivait sous le nom de Rovray, puis bientôt après à Théophile Gautier, à Louis de Gormenin, Henri Lavoix, Emile Montégut.

On publia les Mariages de Paris et autres romans très vifs d'Edmond About, puis la Question romaine, qui fut interrompue par ordre supérieur. G'est vers cette époque que Théophile Gautier publia ses magnifiques articles sur le Parthénon, sur le temple de la Victoire aptère, et sur les autres ruines célèbres de la Grèce. Le Moniteur, devenu intéressant, conquit de nombreux abonnés. L'empereur lui-même s'informait des progrès du journal.

Un jour il demanda à M. Fould si, à Lyon, par

exemple^ le Moniteur comptait autant d'abonnés que le Siècle. M. Fould lui répondit que non. Cela tenait, selon le ministre d'État, à ce que le Siècle offrait à ses lecteurs des renseignements plus vifs et plus intéressants. Vite l'empereur invita M. Fould à laisser plus de liberté aux directeurs du Moniteur. Le journal devint plus éveillé et l'abonnement monta. Mais deux ou trois mois plus tard une dame d'honneur, en bavardant avec l'impératrice, lui racontait qu'elle avait trouvé des choses singulières dans le journal. On signalait le fait à l'empereur, qui en parlait au ministre d'État. Alors M. Fould faisait comparaître MiM. Turgan et Dalloz et se fâchait. Ces messieurs, de retour à la rédaction, recommandaient à tous les rédacteurs de mettre une sourdine à leur plume. Désormais, comme feuilleton, on ne devrait plus publier que des berquinades. Le Moniteur^ loin de monter, baissait. Théophile Gautier, malgré son grand talent, se conformait à l'ordonnance. Un jour, en rendant compte d'un livre qu'Arsène Houssaye avait publié sur les Charmettes, j'avais dit de madame de Warens, aimée de Rousseau, que cette femme aurait dû à la fragilité de sa vertu l'honneur de passer à la postérité. Au ministère on raya cette phrase de mon article. J'en fus désolé. Alors Gautier, pour me consoler, me dit avec sa sérénité habituelle : « Quand tu écris pour le 3iomteur, organe officiel, sois plat. Les punaises ont deux peaux, tâche de n'en avoir qu'une. » Tel fut le cercle vicieux dans lequel on ne cessa de tourner.

M. Fould était un singulier homme, un mélange de politesse et de froideur. Lorsque le soir, très tard,

j'allais par hasard lui porter dans sa chambre les épreuves du Moniteur y il me saluait à peine. Je craignais toujours qu'il ne brûlât le Louvre avec sa manie de jeter son cigare allumé dans son panier à papier. Quelquefois il rentrait fort tard et je devais l'attendre. Son huissier prenait alors un air malin, et me disait tout bas à l'oreille où Son Excellence s'attar* dait.

Au ministère d'État, à cette époque, on allait souvent à Gythère.

M. Fould était très bon quand on savait le prendre. Un jour, Henri Lavoix, qui le connaissait beaucoup^ vint lui demander un secours de quinze cents francs pour un écrivain malheureux chargé d'élever deux enfants malades qu'il devait conduire au bord de la mer. M. Fould demanda à Lavoix si cet écrivain avait du talent. Lavoix se mit à sourire. « C'est vrai, dit M. Fould, je suis fixé, si votre protégé avait du talent, il ne me demanderait pas quinze cents francs. Tenez, en voici deux mille pour soigner sa progéniture, fi

Il avait pour secrétaire général M. Pelletier, celuilà se croyait sorti de la cuisse de Jupiter. Il se peut qu'il ait été aimable dans les boudoirs, je ne m'en suis jamais aperçu. On semblait le scandaliser quand on comparaissait devant lui. Ses amis affirmaient qu'il avait beaucoup d'esprit et qu'il le faisait voir dans l'intimité. Je veux bien le croire. En tout cas, il le cachait avec un soin qui ne se démentit jamais.

J'eus souvent l'honneur de voir M. le secrétaire

générai. Jamais il ne me donna la preuve dp cet esprit, qu'il réservait pour une meilleure occasion. Il parlait à peine, et il était surtout d'un laconisme absolu quand il donnait des ordres.

J'aimais bien mieux le baron de Soubeyran, qui était chef de cabinet du ministre ; avec celui-là, on pouvait discuter et s'entendre. Il avait l'abord un peu froid, mais il était trop spirituel pour ne pas sourire dans sa barbe de certaines prescriptions qu'il était chargé de faire aux directeurs du Moniteur, Il nous disait : « Vous avez tort, » mais, intus et in cute, il pensait que nous avions raison. Sans pour cela manquer de fermeté, il était aimable et cédait tout ce qu'on peut céder sans inconvénient. M. de Soubeyran était alors tout jeune : il a prouvé depuis tout ce qu'il valait; il est député et grand financier, et n'en fut pas réduit, comme M. Pelletier, à aller s'enterrer vivant dans le tombeau de la Cour des comptes.

MM. Turgan et Paul Dalloz, convaincus que Je n'étais pas un intrigant, m'avaient fait une situation très agréable au journal. J'écrivais des articles de bibliographie, et je m'en allais assister aux inaugurations.

J'entrepris un voyage très long ; je m'en allai dans les chefs-lieux de tous les départements visiter les

MES SOUVBNIBS

coirespondants du Moniteur, et Jes inviter à télégraphiera nos frais tout ce qui se passerait d'intéressant chez eux. J'appris ainsi la géographie de mon pays. Si c'était agréable de séjourner à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Strasbourg et à Lille, c'était en revanche bien pénible de passer à Tulle, à Gap, à Digne et surtout à Vannes et à .Mençon, les de»x villes les plus ennuyeuses de France. Il faut y être allé pour se faire une idée de la tristesse qu'elles sont capables d'inspirer, même k l'esprit le plus vif et le moins difficile. J'ai toujours pensé qu'il serait juste d'accorder un supplément de traitement aux fonctionnaires exilés dans ces deux villes.

Le 24 novembre 1860, la comte Walewski devint ministre d'État à la place de M. Fould. 11 entra aux affaires pour contresigner le premier décret libéral de l'Empire, Parce décret, l'empereur, «^ voulant donner aux grands corps de l'État une participation plus directe à la politique générale du gouvernement et un témoignage éclatant de sa confiance », accordait au Sénat et au Corps législatif le droit de voter une adresse en réponse au discours de la couronne, et décidait que les débats des deux Chambres seraient publiés et reproduits in extenso au Moniteur, L'Empire acceplait désormais le régime parlementaire. Les succès obtenus par l'empereur en Italie, où il était allé prendre le commandement de ses armées, contribuèrent évidemment h cet acte de libéralisme. On allait entrer dans une ère nouvelle. Je n'ai rien à dire de celte glorieuse campagne d'Italie, qui est dans toutes les mémoires.

DE 1857 A 187i 213

Les directeurs du Moniteur durent se mettre en rapport avec M, Troplong, président du Sénat, et M. deMorny, président du Corps législatif, et, d'accord avec eux, reconstituer le service de la sténographie ; les sténographes ne s'improvisent pas. On en revint aux anciens, à ceux qui, sous la République de 1848 et sous le gouvernement de Juillet, étaient attachés au journal.

Je fus désigné pour assister à toutes les séances du Corps législatif et servir d'intermédiaire entre les orateurs qui avaient parlé et le Moniteur, M. de Morny m'accorda la faveur de circuler librement partout dans le palais législatif, et de prendre place pendant les séances au pied de la tribune. Je fus très heureux d'être chargé de ces fonctions, qui me permettaient de connaître les hommes de l'Empire aussi intimement que j'avais connu ceux de la République. Je retrouvai d'ailleurs beaucoup de ces derniers. Kn France il y a des gens qui sont de tous les régimes.

Le comte Walewski était un homme charmant. Il ressemblait à Napoléon I", qui était, dit-on, pour quelque chose dans sa naissance. Avant d'être un grand personnage politique, il avait été l'un des plus brillants cavaliers de Paris, rival de M. Paul Daru et du comte d'Orsay, l'arbitre suprême du bon ton et des belles manières.

Il avait écrit Y Ecole du monde, une comédie en cinq actes jouée au Théâtre-Français. Il aimait beaucoup les écrivains et les artistes et se proposait de se conduire envers eux en Mécène. Il était très généreux et avait surtout ce mérite de prêter beaucoup d'atten-

su MES SOUVENIRS

lion aux débutants qui promettaient. C'était un classique qui, dès qu'il fut installé dans son ministère, fit venir Théophile Gautier, qui rédigeadt le feuilleton des théâtres au Moniteur, et le pria de parler beaucoup de Molière, de Corneille et de Racine. Selon lui, et il avait bon goût, le Misanthrope, Amphytrion^ Esther étaient des œuvres toujours nouvelles, dont on ne devait point cesser de signaler les beautés. Gautier se conforma à son désir d'autant plus facilement qu'il n'avait point à parler de Victor Hugo, dont le répertoire était interdit.

Il y avait beaucoup d'élégance dans sa personne. Il était affable et recevait tout le monde avec la plus parfaite courtoisie. Et puis il avait du savoir faire et de la mise en scène, ce qui doublait le prix de ses faveurs et de ses attentions. Il était resté très lié avec M. Thiers, qui lui rendait visite souvent. Quand il arrivait, M. Thiers avait le soin de bien faire remarquer à l'huissier qu'il venait voir, non Son Excellence le ministre d'Etat, mais le comte Walewski.

Chaque soir, vers six heures, je remettais au ministre un compte rendu de la séance du Corps législatif qu'il portait à l'empereur ; ce compte rendu était exact. Il avait été convenu que je dirais toujours la vérité et que je constaterais bien fidèlement lequel du ministère ou de Topposition avait eu l'avantage et les honneurs de la journée. Que de fois m'est-il arrivé de signaler la grande éloquence de Jules Favre et l'esprit incisif et malin d'Ernest Picard I

Il y avait dix ans que la tribune politique était muette en France. De 1852 à 1861 on sut à peine ce

qui se passait dans les Chambres. Aussi ce fut un spectacle curieux de voir le Corps législatif se réunir, pour la première fois, en face de cette tribune relevée et devant les galeries remplies de spectateurs et de curieux.

M. de Morny présidait. Les députés réunis dans leurs fcureaux nommèrent une commissisn chargée de répondre au discours de l'empereur. Ce rapporteur fut M. Granier de Cassagnac, qui fît preuve [de beaucoup de talent. Il n'y avait ni centre gauche, ni centre droit, ni droite. Il y avait une droite, puis une extrême gauche composée de cinq députés républicains qui étaient Jules Pavre, Ernest Picard, Hénon, Darimon et Emile Ollivier.

Les discussions s'engagaient, et d'avance on connaissait le résultat final. Tous les députés votaient pour; seuls, les cinq que je viens de nommer votaient contre, mais ces cinq donnaient beaucoup de fil à retordre à M. Billault, ministre sans portefeuille, qui parlait au nom du gouvernement. Les cinq étaient toujours sur la brèche, forçant la Chambre à procéder à des scrutins inutiles. Pendant cette période Emile Ollivier, Jules Favre et Picard combattirent unguû bus et rostro et prouvèrent qu'ils étaient de véritables orateurs. Dans les fastes parlementaires les Cinq resteront, et on ne pourra s'empêcher de rendre justice à leur ténacité et à leur courage. Les luttes furent d'ailleurs toujours très courtoises. M. Billault, dans les couloirs, conversait volontiers avec ces rudes champions, et pardonnait à Emile Ollivier les allusions malignes qu'en toute occasion il faisait à cette opposition que jadis ce même M. Billault avait faite au gouvernement

du roi Louis-Philippe. Dans la droite il y avait deux orateurs : M. Granier de Cassagnac, et M. Keller qui était le champion de la papauté.

Ainsi qu'on le conçoit, les débats du Corps législatif étaient, malgré ces franchises nouvelles, un peu monotones. Cette opposition imperceptible était écrasée par la majorité formidable. Ce ne fut qu'après les élections du mois de mai 1863 que les adversaires du gouvernement purent prétendre à quelque succès. Cependant, dès les premiers jours, il y eut de brillantes escarmouches. M. Emile OUivier prononça, à propos des nouvelles prérogatives accordées aux Chambres, un magnifique discours sur la liberté. 11 faut aussi i^ignaler un discours de M. Keller, un débutant, qui parla en faveur de la papauté que menaçait, selon lui, cette unification de Tltalie à laquelle nous avions prêté les mains par notre intervention armée.

Ces élections de mai 1863 valurent à l'opposition d'importantes recrues. On se compta à gauche, et au lieu de cinq, on fut de trente à trente-cinq, parmi lesquels il faut citer MM. Thiers, Marie, Berryer, Lanjuinais, Jules Simon, Pelletan, Guéroult, Ségris, Marmier, Dorian, Lambrecht, etc. La session fut très orageuse, et ce n'était pas une tâche facile que d'en diriger les débats. M. de Morny s'en tira avec un tact et une habileté auxquels ses adversaires politiques eux-mêmes rendirent justice. Comme président, il eut des reparties et des à-propos qui apaisèrent bien des tempêtes.

Lorsqu'il y avait eu des incidents graves pendant le cours d'une séance, je m'en allais trouver M. de

Morny dans son appartement, et lui porter les feuîl- . lets de la sténographie dont je lui donnais lec ure. Pendant ce temps-là M. de Morny s'habillait et mettait son habit noir et sa cravate blanche pour s'en ^\. aller dans le monde. Je lai vu pendant trois ans dans *' les négligés les plus complets.

C'était un singulier homme. Il écrivait avec une

T facilité étonnante, mais il lui était impossible de par-

■ 1er. Il n'avait pas le don de l'improvisation. Un jour

* il céda la présidence à l'un des vice-présidents pour ^^ prendre la parole et répondre à M. Jules Favre qui \- avait attaqué d'une façon très violente l'empereur ^ Alexandre II de Russie. M. de Morny voulut prouver

* . qu'Alexandre, émancipateur des serfs, était pour la ^ Russie un souverain libéral. Il rappela qu'il l'avait

approché à Moscou où il était allé, comme ambassadeur de France, assister à son sacre. L'intention était excellente, mais M. de Morny ne fît aucun effet, tant il éprouvait de difficulté à parler.

• On a dit bien des choses sur lui, et il ne pouvait en être autrement, parce qu'il a joué un rôle considérable. Il était, comme on sait, frère utérin de l'empereur. On essavait bien d'en faire un secret, mais ce n'était que le secret de Polichinelle. 11 était fort élégant de sa personne, il avait grand air et avec cela des manières exquises qu'il devait à la femme supérieure qui l'avait élevé. 11 savait faire les honneurs d'un palais. Il aimait les artistes et les gens do lettres; avec cela, brave et presque chevalcrcKqnn. C'est lui qui décida l'empereur à faire le coup d'foat, lui offrant d'en prendre toute la rcspoiiHabilil^'î. On hc rappelle le mot

qu'il lai dit au palais de l'Étysée le !•' décembre, & miiHiit, alors qu'on allait procéder dans Paris àl'aP restation nocturne de tous les représentants : « QuO qu'il arrive, dit-il au prince Louis-Napoléon, vouaél sûr demain malin d-avoir une sentinelle à votre porte.

M. de Morny n'oublia jamais ses amie. Il av^ connu et aimé les princes d'Orléans. Il s'en souvint eti le 20 janvier 1832, donna sa démission de miniatred l'intérieur parce qu'il n'approuvait paa le décret qt spoliait les flis du roi Lonis-Philippe.

Je ne ferai qu'un reproche à M. de Morny :

l'aHectalion qu'il mettait à ne parler que du bon toB et la tendance qu'il avait dann l'intimité Ji donne sans cesse des leçons de tenue, de langage et de r tien. Cette manie, très étrange de sa part, le faissl resjûmblerà ceux qui ne sachant rien, et ayant appH quelque cbose dans la journée, en font parade le soif 11 étaiteous ce rapporttrès inférieur au comte d'Orsity I^ nature, a dit un sage, fait toujours payer M grands dons par de petites faiblesses; cela était siU tout vrai pour lui. Enfin j'ai encore un reproche à U faire : le roman des Misérables de Victor Ungu l'a dormait, mais il veillait pour s'occuper de petites Tu ces destinées au théâtre des Bouffes-Parisiens, vait, par exemple, s'entourer de gens d'esprit. Il 1' prouvé. Il avait pour secrétaire particulier'!!. Lépid qui plus tard, sous le nom de Quntrelle, a écrit de tOi jolies choses. It faut aussi citer Nestor Roqueplal Arsène Houssaye, Ludovic Haiévy, Ernest et AlphoM Daudet, qui débutaient dans les lettres; |niia HectO Crémieux et Cliarli.'s Dnsguy.

A la cour (quand il y en a une) comme à la ville, on se déteste et on se joue de mauvais tours. M. de Morny détestait M. Walewski. Pourquoi? Je n'ai jamais pu le savoir, mais j'en fus un peu victime, et voici dans quelles circonstances :

M. de Morny aimait beaucoup les Russes en géné> rai, et en particulier ceux attachés à l'ambassade. Parmi ceux-là, il y en avait un appelé Paskewich, un charmant garçon, qui, vers 1861 et 1862, s'intéressait beaucoup à une très jolie personne appelée Juliette Bau. Un jour, la belle Juliette se sentit prise du besoin de jouer )a comédie. Elle étudia et fit des progrès tels, que le directeur du théâtre du Vaudeville n'hésita pas à lui confier un grand rôle dans une pièce intitulée ^Attaché d^ambassade, de mon ami Henri Meilhac. Elle obtint un succès mérité. M. de Morny, qui la protégeait, me pria de la louanger sans réserve dans le feuilleton dramatique du Moniteur, que je rédigeais à ce moment-là en qualité de doublure de Théophile Gautier qui voyageait en Russie. Je fis un éloge complet de la débutante. Le lendemain, quelle ne fut pas ma surprise, en constatant que mon feuilleton avait été modifié en plusieurs endroits et qu'on avait appliqué une sourdine à mes enthousiasmes. C'était au ministère d'État, dans le cabinet de M. Walewski, qu'on avait changé ce que j'avais écrit, alors qu'on avait apporté les épreuves du Moniteur; et, en modifiant ma prose, on n'avait eu d'autre intention que de taquiner M. de Morny, qu'on savait très sympathique à la jeune comédienne.

J'allai au-devant de l'explication. Je portai h M. de

Morny l'épreuve du feuilleton que j'avais écrit, ce qnî lui permît de constater les ravages. Il fut alors édiRé^ et reconnut que Je lui avais tenu parole. Mais j'avaÙ compte sans le ministère d'État. Il parut très contrft* rio, et me dit en pinçant les lèvres : « Walewski n le payefa. m Les comédiens du Vaudeville eurent coi naissance de l'incident, et on jasa beaucoup au foyi des artiste!^.

Au ministère d'Etat on persévéra dans cette peliM guerre contre M. de Morny. On nomma, sans crie^ garu, un directeur de l'Opéra-Comiqne. Cette nomination priicipilêe coûta cher à deux ou trois banquiers, amis de M. de Morny, parmi lesquels se trouvait H. de Salamanca.

Cette session de 1863 fut très chaude: M. BillanH eut à lutter, presque seul, contre les douze ou quinze orateurs de la gauche. Il sut parler avec éloquence et prouver qu'il était un homme d'État. On rendailjustietr à son tact et à sa modération, qui n'excluaient pas Is fermeté. Il ne se montra jamais ni violent ni cassanUi Il tenait à persuader et y arrivait toujours à force llnesse et de courtoisie.

L'empereur le nomma ministre d'Élat, à la place dl comte Walewski. Par le mCme décret, M. Boudet étaS nommé ministre de l'intérieur avec le Moniteur dani Bes uLtributions.

M. Billault mourut presque subitement le 16 octobre de la même année, et H. Rouher était nommé ministre d'Etat à sa place, et chargé de prendre la parole devant les Chambres.

Ces changements amenèrent une petite révolutii

DE 1857 A 1871 âtl

dans le Moniteur, M. Turgan donna sa démission et depuis s'est consacré tout entier à la belle et savante publication de ses Grandes Usines, et M. Dalloz resta seul directeur. Il fit avec M. Boudetun nouveau traité moins léonin que ceux qu'on avait signés avec M. Fould et M. Walewski, et obtint enfin l'autorisation de fonder le Petit Moniteur du soir, qui pouvait être dans les mains du gouvernement une arme très précieuse et un merveilleux moyen de propagande. M. Boudet était un légiste très savant, d'une honnêteté farouche. Il était un peu brutal, mais très juste. On rappelait avec raison le bourru bienfaisant.

J'ai parlé des ministres qui n'étaient pas toujours aimables; je dois, pour être impartial, parler aussi de <;eux avec lesquels les rapports étaient charmants. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, doit être rangé parmi ceux-là. C'était, comme on sait, un lettré qui écrivait avec autant de pureté que d'élégance. Quand il publiait une circulaire dans le Moniteur il fallait lui remettre trois épreuves successives.

Le 11 novembre 1863, il fit insérer dans l'organe officiel une proposition adressée par l'empereur à tous les souverains de l'Europe. Il fut convenu qu'à minuit j'irais trouver le ministre au quai d'Orsay, pour lui soumettre la dernière épreuve. M. Drouyn de Lhuys était couché. Il se leva, revit le travail et fit un petit changement par suite duquel le mot quelque qui commençait une phrase ne la commençait plus. Le Q du mot quelque ne devait plus être majuscule. n appela toute mon attention sur ce changement. Je

19 UBS SODVENinS

le quiltai; mais a pciae étab-je sorti, qu'il DuvtH la ;>orte de ^b, chambre qui donnait sur le grand escft''' Ik-r d'honneur du palais du qiiaid'Or«ay, et, coiffé dd Eon bonnet de colon, leDant une bougie à la mainiîl m'appela et me dit : « Surtout, monsieur, n'oublias paa le petit q. » L'huissier qui m'éclaireit poulTait d9 rire et moi aussi. Il était minuit, je le répète, et il n'j avait heureuiiemenl nul ambassadeur dans l'escalieft

Dana ce temp!î-Ii, on e'nmusaît beaucoup en Francfl^ Si l'Empire n'accordait pas beaucoup de liberté, revanche il offrait beaucoup de sécurité. H méconteiti toit les libéraux qui s'occupaient de politique, mais mécontentement n'éliùt pas général, et n'était nuUv ment éprouvé par ceux, si nombreux en ce monde, qi revint avant tout de vivre gaiement et tranquille ment et qui se soucient peu de la politique. Les Puti Biene, qu'Henri Heine a si parraîtement appelés les eoi médient ordinaires du bon Dieu, éluient tout à li plaisir. Les affaires étaient actives, et on gagnait fa(^ lement de l'argent. Les étrangers afiluatent et noi apportaient leurs écus, alin de pouvoir savourer avi noua nos plaisirs. En signalant cette situation, , n'approuve pas, je constate, et je n'entends en aucui façon contredire ceux qui s'indignaient de ce qu'on appelé la corruption de l'Empire. D'ailleurs en polfcj li({ue, ainniquo l'a dit Alphonse Karr, plus^ chang*

plus c'est la même chose, vérité qull faudrait étro aveugle pour méconnaître.

Or donc, on s'amusait beaucoup. Les théâtres, qui tiennent une si grande place, on pourrait dire une trop grande place dans notre existence, étaient tous florissants. A rOpéra, on interprétait les chefs-d'œuvre du grand répertoire, mais les œuvres nouvelles faisaient défaut. Herculanum était ennuyeux, la Magicienne médiocre et Pierre de Médicis détestable. Le ténor Guémard, qui tenait le premier emploi, n'allait pas à la cheville de Nourrit, de Duprez, ni même de Poultier. La danse était plus brillante. Deux étoiles, la Rosati et la Ferraris, se disputaient les faveurs du public. L*opinion que je porte sur l'Opéra était celle d'Alphonse Royer qui en était alors le directeur. Royer était un indolent laborieux. Il avait beaucoup de talent, et faisait avec infiniment de tact, aux journalistes ses collègues, les honneurs des coulisses de l'Académie impériale de musique. C'était un excellent directeur de théâtre, qui se prêtait aux caprices des ministres des beaux-arts parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais qui avait le courage de les avertir qu'ils se trompaient. Que d'argent il compta à des artistes bien en cour qu'il dut engager et qui ne chantèrent et ne dansèrent jamais parce qu'elles étaient insuffisantes. Généralement ces intéressantes personnes avaient enseigné la musique ou la danse à l'impératrice alors qu'elle n'était encore que la comtesse Théba de Montijo.

Il y avait dans le corps de ballet de fort jolies personnes qui, pendant la représentation, s'en v^aient

lutiner M. Véron et M. Auber dans la petite loge qu'ils occupaient sur la scène. M. Véron, qui avait été directeur de rOpéra, était là comme chez lui. Auber et lui venaient pour digérer. Quand M. Véron montait l'escalier des coulisses, il lui arrivait de rencontrer de petites danseuses. Alors il les prenait plus bas que la taille, et d'une voix un peu épaisse il leur disait : « Est-ce que nous n'aurons pas l'honneur de voir ce soir madame votre mère? »

Auber fut, comme on sait, pendant plus d'un demisièclo, une des physionomies les plus originales de Paris. Il m'a été permis de le voir beaucoup et de passer de longues heures avec lui.

Il avait horreur de la campagne. A partir du jour où sa réputation de musicien fut faite, il ne quitta, pour ainsi dire, plus Paris; il vécut sur les boulevards, au bois de Boulogne, et le soir dans le monde ou dans les théâtres. *

Tout ce que M. Auber pouvait faire, c'était d'aller dîner à la campagne, à la condition de rentrer le soir chez lui. Il avait horreur de découcher. Il aima passionnément, c'est lui qui me l'a dit, les dames, les chevaux et les tableaux.

C'était un causeur étincelant qui était gai tant qu'il parlait, mais qui devenait triste et morose quand il était seul. Lui-même m'a dit souvent qu'il avait en vain cherché les causes de ce changement subit. Tout Paris a pu constater les rêveries mélancoliques auxquelles il s'abandonnait. Alors il ne pensait plus et se livrait tout entier avec un certain charme à un quiétisme complet. Il habita très longtemps un apparte-

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ment au premier étage, situé rue Saint-Georges. C'est même là qu'il mourut en 1871, pendant la durée de la Commune. Qui, passant par là, ne Ta point vu en robe de chambre, appuyé à son balcon? H passait là des heures dans une immobilité complète qui le faisait ressembler à une statue. Les bruits de la rue ne le préoccupaient en rien. En examinant ces yeux graves et noirs, cette physionomie fatale comme celle d'Hamlet, on n'aurait jamais pu deviner que c'était Thomme qui avait composé cette musique vive, légère, joyeuse, qu'on entendait fredonner partout.

Peut-être bien parce qu'il était membre de l'Institut, directeur du Conservatoire, grand officier de la Légion d'honneur et compositeur populaire, il n'avait ni envie, ni vanité, ni amour-propre. Il disait du bien de tous ses confrères, et n'aimait pas qu'on insistât sur le mérite de ses œuvres.

Ce qui pourra paraître étrange, et ce qui est vrai pourtant, c'est que ce travailleur fécond, ses œuvres sont là pour le prouver, était avant tout paresseux. Même ses succès ne pouvaient avoir raison de sa paresse. Un jour, pour me le prouver, il m'emmena chez lui, et me fit voir le premier brouillon de sa partition de Fra-Diavolo, « Voyez, me dit-il en me montrant une certaine page, à cet endroit l'inspiration ne me faisait pas défaut, et cependant je me suis endormi, et ma main alourdie par le sommeil a écrasé ma plume et fait ce pâté d'encre qui est resté là. » M. Auber semblait mettre à montrer cette preuve de sa paresse autant de coquetterie que d'autres en

aat MBS BouvENins

font voir pour prouver leur dévorante activiét.

Tant que son è.ge le lui permit, iJ monta à cheval el s'en allait au buis de Boulugtie par les boulevards cl les Champs-Elysées. On pouvait être silr de le voir passer tous les jours au coin de la rue Taitbout. Pluç tard, forcé de renoncer h l'exercice du cheval, i allait seul dans un coupé ou dans une Victoria jauno faire sa promenade.

Il avait, ainsi qu'on le devine, les plus belles relalions. Le monde entier le connaissait. On l'attirait partout. Mais même quand il dînait en ville, il s'ai^ rangeait de.fa^on à finir sa soirée au spectacle. Ona« saurait dire combien de fois il a entendu la Juive, le». HuguenoU et Guillaume Tell. Il ne désertait l'Opéra, que quand on jnuait ses œuvres. Cela, par exemple» lui était impossible à l'Opéru-Comique, où pendant longtemps on le joua... tons les soirs.

11 est vrai qu'il suivait peu la pièce, et qu'il lui arrivait parfois de s'endormir dans sa stalle, mais c'était rare qu'il fût à celte place. Presque toujoursU occupait, ainai que je l'ai dit, une petite avant-scène sur la scène avec le docteur Véron. Alors ils se livraient au sommeil et en arrivaient à un duo de ronflement que nul dans les coulisses n'aurait voulu interrompre. M. Auber avait des réveils superbes puiiie avait-il ouvert les yeux qu'il appelait une doji' ieuse ou une chanteuse pour lui adresser de charmants madrigaux.

M. Auber, toujours affable, ne se plaignait jamais, si ce n'est au mois de juillet, alors qu'en sa qualité de directeur il lui fallait présider les concours et les exsf

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mens du Conservatoire. Cette perspective mettait son système nerveux en fureur. Selon lui, il ne pouvait y avoir de plus grand supplice que celui consistant à écouter dans une salle chauffée à 35 degrés de chaleur la mémo sonate exécutée quarante fois de suite par de petites écolières. Il sortait de là fou et ahuri et se livrant à des sorties contre la lyre d'Orphée. Il se tamponnait les oreilles pour n'entendre aucun bruit, et se sauvait respirer au bois de Boulogne.

La figure d*Auber eût été gravée sur les pièces de monnaie, qu'elle n'aurait pas été plus connue. Aux premières représentations, il était entouré et fêté par tout le monde. Alors sa physionomie grave devenait souriante. Il était très sensible à ces hommages et se sentait heureux. Pour lui ses amis et ses admirateurs remplaçaient la famille, car on sait qu'il était resté garçon et qu'il avait survécu à tous ses parents.

Il avait le pressentiment qu'il vivrait très vieux. Quittant les obsèques de Meyerbeer il s'écria : « Main* tenant, c'est au tour de Rossini»; puis après celles de Rossini, il s'écria: «C'est au tour de Berlioz. » Quand il écrivit le Dernier Jour de bonheur à l'Opéra-Comique, M. d'Ennery, l'auteur du livret, lui disait : « Vous êtes heureux, monsieur Auber, vous avez piBissé Tàge où l'on meurt. » Ce mot le ravissait.

En effet, il se tint parole et mourut presque nona* génaire, mais jouissant de toutes ses facultés intellec-' tuelles.

On lui a élevé une statue à Caen où il est né par hasard, mais la vraie place de cette statue est à Paris,

BîS MES SOUVENIHS

UossiDL el Meyerbeei' avaient d'autres habitudes. lia ne a' en allaient point dormir le soir à l'Opéra, mais, pendant le jour on les voyait errer le long du lliéjitj'e situé alors rue Le Pelelier, el lire les afliclies pour voir si on les jouait, ou si on allait prochainement les jouer. Quand je surprenais Rossini faisant sa petite ronde, il se mettait à rire, puis m'entraînait chez lui. Il habitait le bel appartement situé an premier, au coin du boulevard et de la rue de la Chaossée-d'Antin. U .e fois rentré, il 6lait son toupet, ce qui me pertneUait de voir son crâne séparé de son dernier cheveu. Il s'enveloppait la tCte dans un mouchoir de batiste et se mettait dans son fauteuil. Alors il me racontait toute sorte d'histoires de sa jeunesse et me ' décrivait la beauté delà Femmedontil était amoureux lorsqu'il a composé le Barbier. Je lui demandai quelle était de toutes les cantatrices celle qui avait le mieux chanté ilosine. Il prenait un air goguenard et me disait que c'était la Patti. Le vieux malin n'en pen- ■ sait pas un mot. Je le quittais après une visite d'u quart d'heure pour lui permettre de faire sa siesic.

Il voyait souventMeyerbeeretAuber.il les recevait dans sa campagne de Passy, Étant tous les trois spirituels et sceptiques, ils pouvaient s'entendre. Ges' réunions étaient charmanles, mais presque toujours troublées par les incartades de madame Rossini, qid n'était pas la fleur de la distinction. Qu'on en juge plutôt :

Un soir, après le dîner, H. Gounod, que Rossini' aimait et estimait beaucoup, se mit au piano et s'avisa de jouer un fragment de Chopin. Madame Rossini vînt

DE 18.j7 a 4811 229

Tarrêter en lui disant: «Ici, monsieur Gounod, apprenez qu'on ne joue pas de la musique de M. Rossini. » Pour faire oublier cette légère impertinence, Rossini, qui était près de Meyerbeer, le prit dans ses bras et lui dit : « Ah! maestro, je vieillis bien! — Non, reprit Meyerbeer, seulement vous vous écoutez trop. »

Rossini mourut dans d*atroces souffrances. On eût dit qu'un feu intérieur le dévorait. Il rendit le dernier soupir dans les bras de Gustave Doré.

C'était Fiorentino qui, dans le Moniteur et le Constitutionnel, rendait compte des théâtres de musique. Ses feuilletons étaient remplis de doubles-fonds. Voici ce que j'entends par là : il devait tenir dans une admiration égale la Rosati et la Ferraris et décerner à l'une autant d'éloges qu'à l'autre. Cela résultait de conventions particulières passées entre ce critique et ces deux étoiles. Aussi, quand il parlait d'elles, il y avait à leur adresse respective le même nombre d'adjectifs laudatifs. 11 s'était interdit le droit d'avoir une préférence. Il en était de même dans beaucoup d'autres théâtres.

La Comédie française était aussi fort brillante aux alentours de l'année 1860. Arsène Houssaye, comme directeur, l'avait, quelques années auparavant, bien conduite. Ce romantique à tous crins se montra juste et déférent pour les classiques, même pour M. Scribe et ses lourdes comédies. Car, disons-le en passant, ce qT^'il y a d'inférieur dans l'œuvre considérable de Scribe, ce sont les pièces qu'il donna auxFrançais. Il est et restera le roi du libretto ; personne, pas même Quinault, ne sut écrire aussi bien que lui les paroles

MES EODVENTRS

d'un opéra. Robert le Diable, \e&HuffiAe»ots,]a Juive, le Prophète, la Dame Blanche et bien d'autres encore BOnt les modèles du genre, mais le Verre d'eau et Bataille de dames n'enrichissent pas préciai5ment le répertoire de la Comédie française. Scribe restera comme le plus étonnant et le plus prodigieux des charpentiers dramatiques. Son grand tort fut de ne pas savoir écrire. La forme, chez lui, n'était pas.

A propos de M. Scribe, j'ouvre une parenthèse. C'était un puissant travailleur qui, pendant un demisiècle, n'obtint que des succès. Il y avait, dans sa façon de composer, quelque chose de terre h terre qui allait à tout le monde. II était, dans la conversation, plus aimable que spiriLuei. J'eus le plaisir de te voir très souvent et de passer avec lui une saison à Vichy.

II fut, de son vivant, très attaqué. Th(5ophile Gautier, Nestor Roqiieplnn, Paul de Saint-Victor et Aubryet ne lui épargnèrent pas les critiques; Royer-Collard, le professeur de l'Ecole de médecine, rie pouvait admettre ses incorrections. Il fit un petit recueil intitulé : Moniteur Scribe devant Lkomond, dans lequel II avait relevé toutes ses fautes de français. Bien qua l'admirant peu, je ne fis jamais chorus avec eux. Mais je suis forcé de reconnaître qu'il prêtait h la critique autant par ses légèretés que par ses incorrections. La plus forte de ses léftèretés, c'est à ne pas le croire, se trouve dans son discours de réception à l'Académie française. Je vais citer textuellement. Dans ce discours, parlant du rôle de l'auteur comique et du devoir qu'il y a pour lui à refléter les mœurs

de son temps, il a dit : « Je ne crois pas que dans Molière on puisse trouver l'histoire de notre pays. La comédie de MoHère ou de ses contemporains nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes de ce grand roi? Nous par^ le-t-elle de la révocation de redit de Nantes ? » Voilà ce que M. Scribe a dit sous la coupole de l'Institut en présence de trente-neuf immortels, sans qu'un parmi eux l'arrêtât et lui fît observer que, si Molière n'a point parlé de la révocation de Tédit de Nantes, c'est parce que cet édit est de 1683 et qu'il était mort en 1673, c'est-à-dire dix ans avant. On objecterait en vain que M. Scribe parle de Molière et de ses contemporains. Avant tout il parle de Molière, et il ne pouvait parler que de Molière qui les domine et les éclipse tous. Sauf Regnard, il n'y a à tenir compte d'aucun autre. Je n'en excepte ni Corneille par son Menteur, ni Racine par ses Plaideurs.

Ceci dit, j'en reviens à Arsène Houssaye.

Il débuta dans les lettres par une fantaisie intitulée la Couronne de bleuets. C'était exquis, puis il a abordé le xvm^ siècle et l'a beaucoup fouillé. Son Quarante et unième Fauteuil est une œuvre très oiiginale, son Roi Voltaire est aussi un livre intéressant.

Quant à ses romans sur les grandes dames, ils ont obtenu et obtiennent encore un succès prodigieux. Ils ont été lus dans les deux hémisphères, à Paris autant qu'à S*-Pétersbourg, à New-York autant qu'au Brésil ; ce succès, Arsène Houssaye le contemple du sommet delà pyramide formée par sesnombreuseséditions.

Arsène Houssaye a déjà écrit plus de soixante

volumes.

Il eut pour successeur M. Emploi qui, tout en couriïniutnt la vertu à l'Acarlémie, fennail complaisammenl les yeux sur les équipées des comédiennes qui, pour avoir des diamants et des falbalas, ne savaient rien refusera leurs adorateurs.

Après H. Empis, ce fut le savant, le lettré et le très honorable Edouard Thierry qui dirigea la Comédie française. Il fut le modèle des directeurs, en ce qu'il était de force à donner des conseils aux auteurs, tant son goût était pur et son expérience complète. Edouard Thierry est sans contredit un des écrivains les plus éiéganls et un des critiques les plus remarquables de notre époque. Disons à sa gloire que, dès l'apparition de l'école romantique, il fut avec Théophile Gautier et Granier de Cassagnac le plus fougueux défenseur d'Alexandre Dumas, de Victor Hugo et d'Alfred de Vigny. Quand il dirigea la Comédie française, c'était le bon temps. Emile Augier, quoique très jeune encore, en était arrivé h l'apogée de son talent si puissant et si robuste.

Les succès d'Emile Augier furent très retentissants. Les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maili-e Guérin, la Jeunesse, le Gendre de M. Poirier, l'Aoenlurièreiieanent toujours l'afTiche.

On connaît sa fécondité. MM. Octave Feuillet, Jules Sandeau, Dumas lils, Ponsardet un peu après Sardou apportèrent des pièces excellentes non seulementàla Comédie française, mais encore au Vaudeville, au Gymnase et à l'Odéon.

Quant à Ponsard, j'avoue que je ne l'ai jamais admiré. Sa tragédie de Lucrèce n'était en réalité qu'une versification de rhétoricien. Lsl Bourse et Y Honneur et l'Argent sont écrits en vers de mirliton. Les bourgeois qu'il met en scène parlent ridiculement la langue des dieux. Ponsard ne s'est révélé, n'a été emporté par Pégase, qu'on me pardonne cette image, que dans Charlotte Corday.

M. Octave Feuillet, que les mauvaises langues appelaient le Musset des familles, avait bien plus détalent. Rédemption est un drame puissant et vigoureux qui, selon moi, devra rester au répertoire. Feuillet, dans Bedemptiony c'est du Musset. Il ne faut pas oublier le Boman d'un jeune homme pauvre , Dalila, Mont joie,

A rOdéon, Louis Bouilbet avait débuté par le beau drame de Madame de Montarcy, Le soir de la première, Gustave Flaubert et M. Clogenson, dont j'ai déjà parlé, étaient arrivés tout exprès de Rouen avec des amis sûrs pour applaudir la pièce de leur compatriote. Ceci se passait vers la fin de 1856.

C'est à ce même théâtre de TOdéon que fut donnée la Gaètana d'Edmond About. La soirée fut orageuse. On fut obligé de baisser la toile. Le public quitta la salle et une bande d'étudiants traversa Paris et se rendit passage Saulnier, où habitait About, pour lui donner un charivari. On fut unanime dans Paris pour blâmer cette violence. About publia sa pièce et, à la seconde phrase de la première scène, il ajouta cette note dans un renvoi : *< Ici, le public impartial commence à siffler. » On ne saurait se venger plus spirituellement.

MES S0CVENIH8

Malgré pelle impopularilé sans cftu=e, Aboul, h force de talent, s'imposa et sut amener le public à lui rendre justice.

Au théAtre du Gymnase, Alexandre Dumas (iU oblenail de très grands succès avec Diane de Lys, le Demi-Monde, les Idées de madame Avbraij, le l'ère prodigue, la Question d'argent,

El puis venait BarrÎÈre, avec ses Filles de marbre, YOulrage, les Faux bonshommes et enfin un peu plus tard Victorien Sardou avec Monsieur Garât, les Prés Sainl-Gervais, les Intimes, les Ganaches, succès qui précédèrent ceux obtenus par ces belles œuvres qui s'appellent : Patrie, la Haine, Rabagas, Fédora.

Il y avait alors sur les divers théâtres de Paris une pléiade d'artistes remarquables pour interpréter toutes ces pièces. On pourrait citer ProvosI, Réfînier. Samson, Geoffroy, Bressant, Got, Delaunay, Frederick Lemaltre, Berton, Mélingue, Rouvière, Taillade, Dumaine, I.aFonl, puis Arnal et Bouffé, Comme comédiennes il y avait meMlemoiselles Augustine Brohan, la soubrette la plus spirituelle du monde; sa sœur Ifadeleiue, belle comme le jour, mademoiselle Plessis, mademoiselle Favart, mademoiselle Fix, puis mesdames Anaïa Fargueil, Eugénie Doche, Rose Chéri, mademoiselle Dinah Félix, madcmoiaelle Judith, mademoiselle Lia Félix, qui rap|ielait «» sœur, la grande Rachel, mademoiselle Thuillier.

Voilà pour le grand art. Quant aux farces, elles avaient des interprèles également remarquables. Les théâtres des Variétés, du Vaudeville, du Palais-Royal, faisaient assaut de verve et d'excentricités. Il y avait

sur ces diverses scènes des comiques qui désopilèrent plus de rates que les eaux de Vichy nWt guéri de foies.

Les comiques étaient excellents et ils jouaient la comédie avec les plus jolies filles de la terre.

C'est vers ce temps-là qu'on vit paraître mademoiselle Hortense Schneider, mademoiselle Léonide Leblanc, mademoiselle Céline Montaland, mademoiselle Blanche Pierson et mademoiselle Athalie Mauvoie. Elles méritent toutes une description particulière.

Quand mademoiselle Léonide Leblanc se montra, parée de ses dix-sept ans, sur la scène des Variétés, elle fascina tous les regards, tant elle était éblouissante. Klle fit concevoir à l'esprit les enthousiasmes les plus extravagants, les suppositions les plus folles, Ses fanatiques prétendaient que sa mère avait dû la concevoir en avalant une perle. Il semblait, en effet, défendu aux autres femmes d'être aussi jolies qu'elle. On disait que, si le hasard l'avait fait naître à Athènes, où la beauté était appréciée tout ce qu'elle vaut, Périclès aurait donné sûrement à cette enfant une place d'honneur à sa cour ; Platon, qui valait bien M.€(Hi«a, eût quitté son école pour converser avec elle; Alcibiade, plus élégant que le comte iTOrsay, lui eût adressé des déclarations d'amour; Phidias lui-même aurait suspendu ses travaux du Parthénon pour fixer ses traits divins dans du marbre de Parus, et qu'enfin on lui aurait rendu des honneurs particuliers comme, par exemple, de faire défiler devant elle des femmes enceintes, afin qu'elles puisassent au

s:» MES SODVEMRS

contact de sa splendeur la vertu de doter l'État de grands esprits et de soldats raillants.

On devine les ravagea que cette extraordinaire beauté exerça tout de suite dans les cœurs.

Mademoiselle Horlense Schneider, douée d'une voix qu'Auber allait entendre lorsque, disait-il, il voulait ee gargariser délicieusement les oreilles, avait une carnation de Rubens, avec cela un sourire vainqueur et des yeux fripons, à ce point de damner un arclievêque, comme on disait au xviii" siùcle.

Mademoiselle Blanche Pierson était blonde, c'était l'incarnation de la candeur. Jamais Greuse n'a trouvé de figure de vierge plus chaste, plus pudique et plus rêveuse.

Le feu des yeux magnifiquement noirs de mademoiselle Céline Montaland eAt fait pâlir les étoiles ainsi que les fleurs les plus éclatantes. Ses cheveux avaient le reflet bleu des ailes noires des corbeaux ; et puis elle savait rire de façon k égayerlout le genre humain.

Quant à mademoiselle Athalie Mauvoix, c'était un démon. Elle était fraîche comme une rose, effrontée comme un page, et ornée d'une petite bouche ressemblant à une grenade en bouton. On allait au théâtre rien que pourvoir ces superbes filles.

Mademoiselle Schneider avait débuté au théâtre des Bouffei, où elle créa avec un vrai talent de chanteuse les Panliiii de Violette, d'Adolphe Adam. Elle végéta malgré ce succès, et s'en alla au théâtre des Variétés où elle se trouva perdue dans le bataillon des grues. Ce fut Déjazet qui la devina et la fit enga-

ger au théâtre du Palais-Royal par M. Plunkett, qui en était le directeur. Elle y obtint un très grand succès dans le Punch Grassoty les Mémoires de Mirai Bamboche, le Brésilien et les Diables roses. Alors le directeur des Variétés la reprit et ce fut elle qui créa avec un réel talent cinq ou six opérettes. C'est en reine qu'elle rentra dans ce théâtre, où on avait eu le tort de ne voir en elle qu'une simple figurante.

J'ai parlé du théâtre des Bouffes. Il était installé passage Choîseul, dans l'ancien théâtre Comte. Il eut pour directeur Oifenbach, que nous appellions le Maestro, lequel maestro créa Vopérette en musique, genre qui a tant fait crier, mais que je défendrai, d'abord parce qu'il nous a beaucoup amusés, puis, parce qu'il nous a débarrassés des opéras-comiques ennuyeux.

Bien des auteurs, qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé, ont passé par les Bouffes. C'est là que, comme paroliers, on a compté Edmond About, Hector Crémieux, Philippe Gille, Ludovic Halévy, puis comme compositeurs, Duprato, Léo Delibes, Jonas, Hervé, etc., etc. About y donna le Savetier et le Financier ; Ludovic Halévy, Orphée aux enfers; Gille, Vent du soir; enfin d'autres, Croquefer ou le Dernier des paladins, les Petits Prodiges, les Dames de la Halle, la. Chanson de Fortunio, les Bavardes, lesDetix aveugles .

Il y avait là mademoiselle Tantin, qui créa Eurydice dans Orphée ; mademoiselle Garnier, une roiisse adorable ; mademoiselle Maréchal, dont les cheveux

noirs tombaient à terre, où Us Tormaient encore des anneaux. Les comiques s'appelaient Léonce, Désiré, Pradeau, dont la gaieté épileplique allait jusqu'à l'uliëniilion mentale.

Orphée aux enfcn dont les paroles, ainsi que je Vai ilit, sont de Ludovic Halévy, qui ne signa pas parce {ju'il était attaché à un ministère, et d'Hector Crémieux eut mille représentations. Léonce en Plulon el Désiré en Jupiter ont fait rire toute leur g;énéralion. Le succès d'Orphée égala celui de la Dame Blanche. Le Ihéàlre des Bouffes était très suivi, les jolis farceurs de cestemps-làrayant pris sous leur protection. La jeunesse s'y amusait beaucoup. Celait là qu'on se donnait rendez-vous le soir. Pour ma part, j'ai vu cent fois Orphée el Venl du soir, de Uille.

Les insulles prodiguées dans Oi-phée aux tlieux de l'Olympe scandalisèrent deux ou trois prud'hommes, cnléle desquels il faut placer Léo Lespès, plus tard le Timoihée Trimm du/*e(i(yo«raa/et du Petit Afonitevr. Dans un article paru le lendemain de la première représentation, il s'était déclaré furieux etaflirlunil être rentré cliez lui pour prendre son vieil Homère, ei se consoler de lapeine que lui avait causiîe celle opérette. Léo Lespès ne savait pas nn mnt de grec, aussi son article provoqua un immense éclat de rire.

L'exemple donné par le théâtre des Bouffes fut contagieux. D'autres théâtres l'imitèrent, et l'opérette, ce genre nouveau, était créé. On la vit même tout de suite fleurir au théâtre des Variétés, lorsque Iloiiri Ueilhac et Ludovic llaiévy voulurent bien s'y

prêter. Ce sont eux qui ont écviila. Belle Hélène, Barbe- Bleuey la Grande-Duchesse, et la /^ertcAofe.,Impos8ible de souhaiter des pièces plus spirituelles et plus amusantes. D'un seul bond ils dépassaient en hardiesses et en insanités Lambert Thiboust, qui, lui, n'était allé que jusqu'à ce qu'on appelle en argot de coulisses la cascade. Emportes par leur verve, ils ne s'arrêtèrent plus, et trouvèrent des effets inconnus jusqu'à eux au théâtre. Ces opérettes étaient folles, je le reconnais, mais dans leur folie il y avait bien de la fantaisie et bien de l'esprit. Dans la Belle Hélène, c'était l'antiquité qu'ils avaient mise sur la sellette pour décocher les traits les plus malins à la Fatalité : Toute la France a chanté ce refrain :

Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu A faire ainsi cascader ma vertu ?

Que mademoiselle Schneider disait avec tant de malice. Dans Barbe-Bleue, ils s'en prenaient à la chevalerie et aux temps féodaux, et enfîn dans la Grande-Duchesse aux petites cours ridicules. Hélas I ce général Boum que les auteurs avaient mis en scène n'était pas un personnage inaaginaire. Le malheur des temps nous a prouvé que ce type existait, et que sa stratégie n'était pas plus imaginaire que sa personne. C'est le général Boum qui, exposant son plan de campagne à la grande-duchesse, lui disait : « Voici ma tactique : je coupe l'ennemi et je l'enveloppe. A quoi la souveraine ajoutait : « Comme les marchands de galette. » En 1867 on riait de ces plai-

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ganterica, et on ne se doulail pas qu'un était si prùs de 1870, l'année terrible.

Ces opérettes mirent le théâtre des Variétés à ta mode. La salle était tous les jours envahie par le beau monde. Dupuis, Couder, Kupp, Grenier, des comiques excellente, interprétaient ces opérettes amuaantes. Mademoiselle Schneider, qui était aussi bonne comédienne que bonne chanteuse, avait sa cour. Elle recevait dans sa loge les plus illustres visiteurs. J'y ai rencontré le duc d'Edimbourg, le prince d'Orange, Prévost-Paradol, ami intime et mÉme mieux que cela de Ludovic Halévy.

Le foyer des artistes était aussi très amusant et très suivi. Il y avait là Alphonse Boyer, Barrière, Choller, Siraudin, Labiche, Edouard Martin, Aubryet, Brisebarre, Meilbac et Jules Noriac, qui était associé de Cogniard et co-directeur. Henri Monnier racontait les plus drôles d'histoires du monde. M. Dupinquiest né le 30 septembre 1787 nous rappelait ses souvenirs de jeunesse, alors qu'il dansait avec madame Branchu et mademoiselle Georges. Le comédien Alexandre Michel se mettait en piqueur avec pantalon collant gris-perle, habit de chasse rouge, toque de velours et couteau au côté, pour nous chanter le final des Deux Edmond. Bressant de la Comédie française, quand il ne jouait pas. assistait h la petite fêle.

En 1867, l'année de l'Exposition universelle, on jouait la Grande-Duchesse. On se rappelle que l'empereur de Russie, venant à cette exposition fit, dès son; arrivée à Cologne, louer, par dépêche, deux avanlsc'jnes des Variétés. Dès le soir de son arrivée, après

DE 1857 A 1871 2il

avoir salué Tempereur des Français, il vint avec les grands-ducs ses fils écouter la Grande-Duchesse, Le tsar de toutes les Russies fut prisd*un fou rire. Quelque temps après M. de Bismarck vint aussi aux Variétés et s'amusa beaucoup.

Après plusieurs créations qui la posèrent comme étoile, mademoiselle Schneider celte Malibran de l'opérette, se retira du théâtre, laissant tomber son sceptre que mademoiselle Judic, une autre étoile, ramassa.

Meilhac et Ludovic Halévy étaient dans ce temps-là d'une fécondité prodigieuse, et pourvoyaient le Gymnase et le Palais-Royal de pièces charmantes. Au Gymnase ils donnaient Froufrou^ pièce dans laquelle mademoiselle Desclé, jusqu'alors inconnue, se révéla comme une grande comédienne, puis Fanny Lear, comédie dans laquelle madame Pasca se montra grande artiste, enfin au Palais-Royal le Roi Candauley Tricocke et Cacolet, le Réveillon^ la Boule, la Vie parisienne. Ce qui fit réussir les pièces de ces deux auteurs, c'était ce qu'on pourrait appeler leur modernité. Nul autre ne raillait aussi exactement qu'eux les manies, les tics et les ridicules du jour. Gil Pérès imita vingt fois, sans qu'ils se reconnussent, certains types de ce lemps-là, très connus dans le monde élégant et dans les cercles.

Quant aux théâtres de drame, ils étaient très suivis. On y jouait les drames d'Anicet Bourgeois et d'Adolphe d'Ennery, les deux grands fournisseurs du boulevard du Grime.

D'Ennery a fait, comme on sait, plus de deux cents pièces qui toutes ont eu un très grand succès. Gomme

charpentier, il eat delà force de Scribe et deSedaîne. D'Ennery, cela de parti pris, ne s'est jamais préoccupe de la forme littéraire. Il parle avant tout la langue bâchée du Ihéâitre. Nul ne sait mieux que lui amener une scène émouvante et en tirer tous les elTeU qu'elle comporte. Il excelle à trouver le mot qui doit faire frémir ou pleurer les flmea sensibles qui sont dans la salle. De là vient l'élonnement qu'on éprouve quand on cause avec lui. Il parle une louL autre langue ; alors il est Un, spirituel, original. Si on le questionne sur ce point, il vous répond qu'il se garderait bien d'être tel dans ses drame.i et dani ses féeries, parce que ce qui fait de l'effet dans uQ salon en causant n'en ferait aucun i la scène. C'est un mahn qui d'ailleurs ne s^t pas cacher sa malice, que son œil fripon dévoile tout de suite. Et puis il est tr^a bon pour ses collaborateurs. Aussi M. Mocquard a cru toute sa vie qu'il était pourquelque chose dani les drames qu'il a faits avec lui.

En ce temps-là, je me trouvais en relations trèl suivies avec les artistes de tous les théâtres et' cela parce que j'étais rédacteur en chef du journal' l'Enlr'acle, qni était en quelque sorte le Moniteur deS coulisses.

VEntracti! appartenait à MM. Michel cl Calmana Lévy, à M. Dalloz, â H. Mires, k M, Matharcl de Ficnne et à M. Jules Favre, tuleur d'un enfant mineur laissé par Fiorentino. On crut décou- -'>e;er les concurrences qui lui élaient faites, en lui donnant pour rédacteurs on chef des critiques ayant fait leurs preuves. li fut successivement rédigé paf

DE 1857 A 1871 2i3

Albéric Second, Fiorentino, Théophile Gautier, votre serviteur et Nestor Roqueplan. Un seul parmi ceuxlà 8*en occupa : ce fut Albéric Second, aussi le fit-il prospérer. C'était très méritoire de sa part, car Albéric Second trouvait bien plus de profit à écrire dans le Figaro où Villemessant l'attirait, ainsi que dans tous les autres journaux dont les colonnes lui étaient ouvertes, et qui lui demandaient des romans; mais il avait un faible pour YEntr'acte.

La réalité, excepté du temps où Albéric y écrivait le vrai rédacteur en chef de \ Entracte fut Achille Denis, qui, depuis plus de trente ans, avait rendu compte des pièces jouées dans tous les théâtres de Paris. Achille Denis a un vrai talent. Il ne faut pas oublier qu'il fut toujours condamné à l'éloge forcé. Que demain on lui donne carte blanche, et on verra les prodigieux éreîntements qui sortiront du bec de sa plume.

Quand je raconte des souvenirs se rattachant à des faits politiques, je puis donner des dates, mais cela n'est plus possible quand ces souvenirs se rapportent à ce qui se passait dans le monde où l'on s'amusait. Les choses que je raconte en ce moment s'accomplirent de 1859 à 1868. C'est pendant cette brillante période de l'opérette aux Variétés que le grand seize du café Anglais^ qui a tenu tant de place dans la chronique parisienne, était très animé.

On appelait ainsi le salon n^ 16 du café Anglais^ dont les fenêtres donnaient sur le boulevard et sur la rue de Marivaux. C'est là qu'avaient coutume de se réunir après le spectacle les aimables viveurs de

Stl MES SOUVENIUS

Paris. A minuit, tous les soirs, il y avait un souper sen'i pour ces messieurs et pour les dames qui venaient les visiter. Après le souper on faisait baccarat qui se prolongeait souvent jusqu'à neuf lieu-, res du malin.

Je ne commets aucune indiscrétion, je ne fai^ aucune brèche au mur de la vie privée en doonaol les noms des assidus du ^ran^ seize. Il y avait '" joyeux duc de Gramont-Caderousse, le prince Paid' Deniidoff, le jeune duc de Rivoli, le prince d'Orang^le marquis de Modène, le prince d'Aremberg, le prince' Lubomirsky, Bryan, Paskcwitch, Nariskine, Daniel WiUon, le vicomte de Merlemont, Espeletta, de Rennepont, le baron d'Auriol, le baron Barbier, d'Hérissoit et le prince Galitzine, le plus Français de tous le* Russes. Ils venaient faire là ce qu'avaient fait IcuM p&res dans leur jeunesse, et ce qu'à leur tour leurt fils feront un jour.

Le duc de Gramont-Caderouase était le plus fraat viveur qu'on pût voir. Ce n'était pas un fanfaron dl gaieté, c'était un gai, insouciant, amoureux du plaisir^ et sachant jeter l'argent par les fenêtres, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Il était élégant et aurait très bien porté la culotte courte, Tépée en verrouiT et l'habit pailleté. Il mourut très jeune, après avoii fortement écorné une grande fortune, savouré iou» les plaisirs et commis toutes les sottises qui sont permises en ce monde. Il était spirituel, galant, joueur, chasseur, fumeur, buveur, tout ce qu'on voudra. Sous-j la régence, Gramont eût beaucoup fait parler de Il succomba à une affection de poitrine dont il avj

été chercher en vain la guérison en Egypte. Il fut veillé à ses derniers instants par son ami le général de Galliffet qui sait être tout à la fois un lion pour le courage sur les champs de bataille et une sœur de charité pour la douceur au lit d'un malade.

Paul Demidoff était beau et digne d'être aimé pour lui-même, mais il n'en fut rien et les dames lui coûtèrent très cher.

M. de Modène était et est encore une figure très originale. S'il y a des sots qui ont le tort d'écrire, il y a, par contre, des gens d'esprit qui ont le tort contraire. Modène est de ce nombre. J'ai lu très souvent dans les journaux des mots exquis qu'il avait faits dans les couloirs de théâtre aux premières représentations.

Il n'a jamais réclamé. C'est lui qui voyant au Gymnase mademoiselle Jeanne Granier si mal jouer, contre son habitude, le rôle de Fronsac, dans les Armes de Richelieu s'écriait : « Mais ce n'est pas Richelieu, c'est le fils Patin ! » Un jour, projetant de dîner au cercle, il se fit montrer la liste des convives inscrits pour le soir. Parmi eux se trouvait un monsieur dévoré du désir de passer pour noble, et qui s'appelait M. Ledoux dé Malassis. Modène en lisant ce nom déclara qu'il ne dînerait pas, le festin étant destiné à être froid, Ledoux ne devant pas connaître Malassis.

Daniel Wilson était un beau cavalier, d'un blond Titien que les Anglais appellent roux Hamilton ; avec cela joueur de façon à sentir suspendu sur sa tête, non l'épée de Damoclès, mais un conseil judiciaire. Depuis

il a changé, il a étudié, et est devenu un homme sérieux. Il ne joue plus qu'au billard et aux échecai avec son beau-père, le président de la République.

Bryan, pelit-fils de Rubell, membre du Directoire, ne manquait pas d'entrain, C'était un philosophe et un dilettante, causeur charmant, aimant l'étude et collectionnant les gravures et les beaux Uvrea.

Quant à Masséna, qu'on se Ggure un brillant officier de mousquetaires.

Je ne dois pas oublier un aimable garçon qi^' s'appelait des Varannes. Il était officier de marine et doué d'une gaieté folle et charmante. Près de lut les pinsons eux-mêmes eussent paru tristes. Il quitta Paris, appelé aux Antilles par un commandement. Eo' partant il me recommanda de bien traiter dans mon; feuilleton de théâtre une petite débutante, modest» comme une violette, qui donnait déjà les plus belln espérances. Cette débutante, c'était Sarah Bernhardl, Des Varannes ne devait pas revenir : 11 fut enlevé aux Antilles par la fièvre jaune.

Les dames venaient volontiers au grand seize, parce qu'elles savaient trouver là des jeunes gens très riches, très prodigues et prêts k commettre toutes les folies. Elles y venaient par catégories. II y avait leB comédiennes et les hétaïres qui ne se rencontraient jamais. Lorsque les comédiennes soupaient, on disait aux hétaïres : repassez demain.

Ces hétaïres formaient un bataillon charmant. Oa voyait briller au premier rang Anna Délion, un» beauté égyptienne qui aurait ressemblé à la reine. Cléopâlre si elle en avait pris le costume. Elle étîdt

douce et délestait l'orgie. Elle était souvent escortée par Esther Guimond qui dut à sa longue intimité avec Emile de Girardin et Nestor Roqueplan qu'on parlât d'elle. On lui accordait de Tesprit, il n'en était rien. C'était une poseuse qui, au milieu d'un gouper bruyant, alors qu'on déraisonnait, parlait de Saint-Simon qu'elle n'avait jamais lu. Elle avait été jeune vers 1831, au beau temps de la garde nationale à cheval. Elle prétendait qu'un soir, M. Guizot pour rencontrer Emile de Girardin, était venu prendre le thé chez elle. Il paraît que c'était vrai. Il faut citer encore Cathinette, une Lorraine venue à Paris toute jeune, et qui avait des yeux charmants. C'était une bonne fille qui n'avait rien à elle. Je n'oublierai pas surtout Adèle..., une beauté b&tie par les Romains, qu'un roi, que dis-je un roi, un des dieux de l'Olympe eût souhaitée pour nourrice à son enfant. Près d'elle les femmes de Rubens eussent paru anémiques. Elle avait un certain esprit. En la faisant nattre, la nature lui avait donné pour mission de manger le bien des autres. A côté d'elle brillait la belle Caroline Hassé, qui lui ressemblait un peu. Elle était Lorraine ou Alsacienne et sœur par le sang de ces superbes filles qui fournirent tant de dragons aux armées françaises.

Et Gora Pearl, elle était alors fraîche comme une rose mousseuse. Le prince Gortschakoff disait d'elle qu'elle était le dernier mot de la luxure, et que pour satisfaire un de ses caprices il eût essayé de piller le soleil. Cora Pearl a introduit en France le maquillage contemjjorain. Elle recevait de Londres, sa

patrie, des Boles d'essences et des poudres merveilleuses. C'est elle qui la première porta des cheveux jaunes et imagina d'iriser ses cils, d'illuminer ses yeux, de moirt-r son front et de montrer des chairs argentées, givrées, neigeuses, laiteuses, boréales et nacarat. Elle se lanna la peau et ma1§:ré cela eut de nombreuses imitatrices.

EnQn il en est encore une dont je ne puis taire le nom devenu historique. Je veux parler -de Marguerite Bellanger. Elle avait une beauté piquante. Il semblait qu'on avait vu cette figure-là sur les. lames d'un éventail. Elle était admirablement faita' et possédait une taille idéale.

Quand elle traversait en amazone les Champs- Elysées, les passants la regardaient, tant elle étail gracieusement campée sur son cheval.

Un jour ce fut une télé couronnée qui la regarda, on sait le reste. Mais au beau temps du grand sei: la belle Marguerite avait eu déjà des faiblesses poor Daniel Wilson. Il était écrit que ses adorateur* devaient habiter des palais.

Que sont devenus tous ces viveurs?

Quelques-uns sont morts, les autres sont à prée:.nt des gens raisonnables, do bons époux, de bonq pères, membres du conseil général de leur départ ment, dotant et couronnant des rosières.

C'est pour tous ces viveurs que Meilhac, qui sait loutner les petits vers comme Voltaire, a écrit dans la Vie parisienne cfi rondeau dans lequel il raconte leB petites orgies du grand seize. Ce rondeau se lermine

On parle, on crie

Tant qu'on peut crier; Quand on ne peut plus il faut bien se taire:

La gaité s'en va petit à petit.

L'un dort tout debout, l'autre dort par terre, Et voila comment la fête finit.

Quand vient le matin, quand parait l'aurore,

On en trouve encore.

Mais plus de gaité ; Les brillants viveurs sont mal & leur aise

Et dans le grand seize

On voudrait du thé.

Ils s'en vont enfin, la mine blafarde, Ivres de Champagne et de faux amour, Et le balayeur s'arrête, regarde, Et leur crie ; a Ohél les heureux du jour. »

Je ne saurais trop le répéter; on était très gai dans ce temps-là à Paris, et la jeunesse ne perdait pas son temps. Il y en avait, parmi les jeunes désœuvrés, qui étalaient un luxe insolent. C'est vers cette époque que Raphaël Bischoffsheim donnait de si belles fêtes au restaurant des Frères Provençaux. Toute la presse, tous les auteurs dramatiques, toutes les comédiennes et toutes les jolies demoiselles à la mode assistaient à ces agapes. 11 y avait en plein hiver un souper de cent cinquante couverts, servi au rez-de-chaussée. La salle resplendissait de lumières et de fleurs. Le vin de Champagne coulait à flots, et la table succombait sous le poids des dindes trufl'ées, des poissons rares, des asperges et des pêches poussées en serre chaude. Après le festin, on remontait dans les salons du premier étage, où un orchestre excellent donnait le signal de la valse.

La fêle se proloogeaiL jusqu'au jour. BischofTsheim en faisait les honneurs avec une courtoisie parfaite.

Aujourd'hui BtsehofTsheim est devenu un homme grave. 11 est député, il protège toujours les étoiles dO la scène, il a des millions, et il fait le plus nobte' usage de sa fortune. Il comble de ses dons l'Observatoire, auquel il a donné plusieurs des inslrumenls avec lesquels on observe les astres, j'ajouterai qu'il a beaucoup d'esprit. Il était dans ce temps-là ami intime de Jules Janin. Depuis il a toujours vécu parmi les romanciers et les auteurs dramatiques.

Dans ce temps-li, non seulement on s'amusait à Paris, mais à l'étranger également. L'été, avant la chasse, on s'en allait parcourir les maisons de jeux de Hombourg, d'Ems, de Wiesbaden et de Bade. La vertu de ces eaus minérales n'y était pour rien, on allait là pour jouer sinon sagement, au moins honnêtement.

Ce temps n'est plus. On avait compté sans les puritains qui décrétèrent dans leur sagesse de supprimer le jeu comme immoral et dangereux. Ils n'eo avaient pas le droit. Les législateurs n'ont pas le. pouvoir d'abolir et d'interdire les passions humaines; ils peuvent réglementer, contenir les passions, mais' les supprimer, non pas.

L'amour du jeu et la tentation de lutter avec cette, puissance aveugle qui s'appelle le Hasard ont été toute éternité,

Les Grecs jouaient au siège de Troie, et quaail notre planète s'anéantira dans l'espace, elle intcr* rompra beaucoup de parties engagées.

Qu'est-il arrivé? C'est que ces maisons autorisées et surveillées ont été remplacées par des tripots de toute espèce dans lesquels on triche et on vole de la belle manière. Et puis, pourquoi cet acharnement contre la roulette et le trente et quarante, alors qu'on laisse subsister les marchés à terme à la Bourse, les paris sur les chevaux, et qu'on autorise des loteries toutes plus saugrenues les unes que les autres. On a développé tous ces arguments, et les jeux n'en restent pas moins fermés. Il n y a d'exception que pour Monaco qui, en maintenant les siens, prouve qu'il est le pays le plus spirituel de la terre.

Chaque année, les jeunes gens et les demoiselles légères qui vivaient à leurs dépens, entreprenaient ce pèlerinage. C'est à Hombourg que le jeu était le plus animé. Le maximum par coup était de douze mille francs, tandis qu'il n'était que de sept mille cinq cents francs à Wiesbaden, et de six mille à Ems et à Bade. Hombourg n'était pas élégant. Il y avait bien des spectacles et des bals, mais on n'y faisait pas attention. Le matin on voyait passer dans le parc l'élecleur qui régnait alors sur la Hesse électorale. 11 partait en chasse, accompagné d'un garde qui tenait en laisse des chiens bassets. Cet électeur était sans faste.

Ems était visité par presque tous les souverains et ducs régnants de la Confération germanique qui existait encore, M. de Bismarck ne l'ayant mangée qu*après 1866. La promenade autour de la maison de jeux était fort brillante pendant raprès-mldî. C'était M. BriguibouUle, un Parisien, qui dirigeait

Ems, comme succursale de Wiesbaden où régnait le duc de Nassau. Ce duc ne quittait jamais son uniforme de feld-maréchal. C'était armé et éperonné qu'il se rendait à la promenade ou au spectacle. Wiesbaden, sa capitale, grâce à l'animation que lui donnaient les jeux, avait un petit air pimpant. Il y avait un va-et-vient de voitures très animé, on v donnait au Casino des concerts et des bals auxquels assistaient ceux qui attendaient que le moment fût venu d'aller à Baden.

Je me rappelle qu'à Wiesbaden, après un grand dîner chez le baron de Wélins, directeur des jeux, je gagnai une grosse somme à la roulette. Je jouais sur le zéro et sur les trois derniers numéros. Le n® 35 me fit l'amitié de sortir cinq fois de suite, puis le n** 36, deux fois. On me compta vingt mille francs. Je fis ma malle, bien décidé à partir le lendemain. J'eus le malheur d'aller déjeuner tout près de la salle de jeu. Quand je voulus m'en aller au chemin de fer, un orage éclata avec une pluie torrentielle. Je me mis à jouer, et à quatre heures j'avais reperdu dix mille francs. Cette fois je partis, et je revins à Paris. A mon retour je fis ma caisse : je rapportais dix mille francs de bénéfice, mais ce bénéfice je ne le voyais pas, je ne tenais compte que des dix mille francs que j'avais eu la sottise de rendre à la banque.

Mais la ville enchantée par excellence c'était Bade, qu'on avait surnommée la perle de la foret Noire. Les jeux, les courses, les spectacles étaient dirigés par M. Bénazet, fils de M. Bénazet qui tint les jeux à

Paris tant qu'ils furent permis, c'est-à-dire jusqu'au !•»' janvier 1838.

M. Bénazet était un grand seigneur qui jetait l'argent par la fenêtre. Il faisait si grandement les choses qu'on l'avait surnommé Louis XIV. Il €tvait organisé des courses auxquelles venaient prendre part tous les coureurs du bois de Boulogne. Chaque année M. le comte de Lagrange, M. Paul Daru, M. de Rothschild, M. Reisé, M. Lupin, M. Aumont, le baron Schikler, le prince de Sagan, M. de Greffuhle, arrivaient avec leurs équipages. Le jour du Grand-Prix l'hippodrome de Baden ressemblait, à s'y méprendre, à celui de Longchamps.il n'y avait de nouveau dans le paysage que la livrée rouge du grand-duc de Bade.

Le soir au théâtre on retrouvait les artistes de rOpéra, de TOpéra-Comique et de la Comédie française, interprétant le grand répertoire. Aussi tous les gens du bel air, tous les élégants du grand seize, des clubs et des boulevards, qui se trouvaient là, pouvaient se croire à Paris.

Ce n'était que chasses, courses, festins, concerts, représentations de gala et bals. On jouait un jeu d'enfer. Les décavés encombraient les bureaux de la poste et du télégraphe pour faire venir des subsides. Il y avait dans la ville des bijoutiers et des orfèvres qui prêtaient sur objets précieux, à un taux exagéré bien entendu, mais dont on ne se plaignait pas. Les messieurs apportaient leurs chaînes et leurs montres, et les dames leurs bracelets et leurs colliers. Il y en eut, même parmi les mieux pourvus, qui restèrent là accrochés pendant des semaines. Mais, disons tout de

suite que l'adminislralion des jeux était pleine sollicitude pour sa clientèle. Il suffisait de s'y préi 1er pour élre tiré d'embarras, M. Benazet eut p< successeur snn beau-rrëre M. Du pressoir, qui fut aui il obligeant que lui.

Bade, pendant la quinzaine des courges, était le pays de Cocagne. Les élégants, les désœuvrés de toutes les capitales, s'y donnaient rendez-vous. Le dessus du panier de Paris était là autour de la Cotb versation. On y voyait, se promenant avec son aid de camp Blucker, le prince régent de Prusse qui M devenu Guillaume, l'empereur d'Allemagne. Il n jouait pas, mais circulait autour des tables pour voi les (lames qui jetaient des pièces d'or et des billetl sur le tapis. Les émotions qu'elles ressentaient cernaient leurs yeux et les rendaient encore plus joUei^ Le prince les lorgnait tout à son aise.

Le soir, après le dîner et avant que d'entrer au j( on se promenait sur les pelouses et au milieu i bosquets de la Conversation. Les messieurs a talent fleurette aux demoiselles et il se commettait;, bien des larcins. On poussait le ftirtage à ses demièrCft limites. Un soir, dans l'une de ces promenadi mademoiselle Schneider perdit un bracelet de vinj mille francs. Elle en était désolée. Aussilàt dix ca^ liera, plus empressés et plus blasonnés les uns que autres, offrirent de l'aider pour retrouver ce bi masjniflque. On alluma des lanternes et on se mit parcourir tous les bosquets par lesquels la belle avi passé. Enfln, après une demi-heure de marches et contre- m arches, on le découvrit dans l'herbe. Ce

DE 18o7 A 1871 2oo

un grand-duc qui l'aperçut le premier. La chronique de Bade a conservé le souvenir de cette course aux lanternes.

. Beaucoup de Parisiens possédaient des campagnes à Bade. M. Emile de Girardin y habitait un chalet délicieux dans lequel il recerait les journalistes, seâ collègues ; car disons en passant que toute la presse était là.

. Méry y passait tout Tété, jouant et perdant tout ce qu'il gagnait avec sa plume. Il s'installait au trente et quarante, et jouait toujours à rouge. Selon lui le hasard n'était que le paladin de l'équilibre, or la notrey étant débitrice de la rouge, devait à un moment s'acquitter. Il guettait ce moment-là qui se fit par malheur trop longtemps attendre. Méry attribuait une cause à ce retard. 11 en était ainsi parce que les âmes de ceux que les armées de Louis XIV avaient massacrés pendant les guerres injustes du Palatinat, errant sur les ruines du vieux château, descendaient quand le jeu était ouvert et venaient porter malheur aux Français qui s'obstinaient à mettre sur la rouge. Méry avec un grand sérieux répétait ce paradoxe à tout propos. Seul il sait ce qu'il lui a coûté.

Le pauvre Méry à ce moment-là était presque aveugle. Nous étions trois à Bade à lui servir de caniche, Vivier le corniste, Gustave Doré et moi. A Paris, c'était Georges Bell qui le conduisait dans les rues.

Gustave Doré, cet artiste de génie qui sut si bien comprendre les autres génies, était très joueur et, comme Méry, il avait un système, une marche tué- '

25e MES SOUVENinS

diés, dont il attendait les résultats, mais il perdait toujours. Alors la rage s'emparait de lui, et il jetait' son or sur le tapis sans réOexion. Cette passion ^ jeu, qu'il n'éprouTait qu'à Bade, lui coûta très chef.' A Parisiltravaillait toujours, et, c'est presque sup^flu de le dire, ses œuvres sont là pour prouver qu'il ne dut jamais se reposer.

Il fut un artiste extraordinaire. Je ne sais ce quli avait dans le cerveau. Il a tout embrassé : l'histoire^, la nature, les conceptions des grands génies, et avMt son crayon, son pinceau ou son ciseau il a rendir tangibles et palpables les rêves et les visions det' poètes. Il mourut sans avoir dit son dernier mot, Doré était un gai, un fou, un enfant. Quand il ni travaillait pas, il jouait du violon ou se livrait à prestidigitation. Pourquoi la nature qui laisse vi' tant de brutes a-t-eile lue si jeune un être qui aimùt' tant la vie, et auquel elle avait donné une si magnifique organisation? Ce sont là les crimes de la mort

A Bade c'était le célèbre Martin qui taillait an' trente et quarante. C'était un vieux beau, orné d' toupet majestueux, et ayant conservé les manières fl( l'ancien régime. Il était physionomiste et devinai quel était le tempérament des joueurs qui s'appro-l chaienl des tables. Selon lui, le gros joueur, ceh ' qui risquait à chaque coup le maximum et qui geyait était un homme à la mer. Pour gagner, disi il, il faut tirer des coups de pistolet et rester debout Martin racontait volontiers des anecdotes. Sous Restauration on l'avait demandé chez le prince Talleyrand, pour tailler un trente. Il avait assisté

InS ivr#

des parties formidables auxquelles prenaient part le prince de Metternich, le prince de Talleyrand, le duc d'Hamilton et tous les grands personnages de l'Europe.

On sait qu'il n'y pas de gens plus superstitieux que les joueurs. Siraudin qui aimait beaucoup la roulette avait l'habitude de jouer de préférence sur les six derniers numéros. Il avait remarqué que parmi les croupiers il y en avait un ressemblant à l'acteur Rébard, qui n'amenait jamais que ces derniers numéros du 32 au 36. Il attendait que ce croupier fût de service, mais il avait aussi remarqué que pour qu'il gagnât, il fallait que ce croupier, qui portait des lunettes d'écaille noire, eût mis non une redingote, mais un habit bleu barbeau à boutons d'or. Alors il était sûr de gagner. Ce que voyant, il s'en alla trouver ce croupier et lui offrit des boîtes de cigares à la condition qu'il mettrait son habit bleu. Il gagna beaucoup. Par malheur un garçon de salle eut la maladresse de répandre un soir l'huile d'une lampe Garcel sur ce talisman. Le croupier dut se remettre en redingote. Siraudin ne s'aperçut pas de ce changement, il joua et perdit tout son bénéSce.

Enfin les puritains ont triomphé. Us sont éteints ces brillants salons de Wiesbaden et de Bade. On ne joue plus; les paysans de la forêt Noire ne viennent plus perdre là le salaire de leurs journées; les filles de joie ne viennent plus montrer leurs épaules sur lesquelles coulaient des rivières de diamants. Ces pays en sont-ils plus riches et plus prospères? Hélas! non. L'herbe croît où autrefois s'agitait la foule;

les villes sont désertes- malgré les pelouses, les collines qui les entourent et les maisons ont perdu plus de la moitié de leur valeur. En est-on plus vertueux pour cela? Pas le moins du monde. Nous invitons les puritains à méditer là -dessus.

Je ne puis en évoquant mes souvenirs mettre plus d'ordre dans la façon de les raconter ; et malgré moi il me faut passer sans transition possible d*un sujet à un autre.

En 1862 je fis deux voyages en Italie, j'avais pour compagnon de voyage Nestor Roqueplan. Nous allions à Turin pour, delà, nous rendre à l'inauguration des chemins de fer allant de Bologne à Ancône , et d'Ancône à Pescara en longeant l'Adriatique. Ces chemins de fer avaient été construits par MM. Gustave et Fernand Delahante et M. Parent. M. Paul Daru et M. Je comte de Laferronnais faisaient partie du conseil d'administration.

Roqueplan était un aimable compagnon , mais il avait un tort, celui de ne vouloir jamais s'arrêter. D'un Irait et sans se reposer il fallut aller de Paris à Bologne.

Le roi Victor-Emmanuel assistait à cette inauguration. Je n'ai jamais vu de roi plus populaire. M. de Laferronnais nous présenta à Sa Majesté ^ui, très gracieusement, nous fit monter dans son salon.

dant toute une journée j'entendis causerie roi, qui était très gai et je dirai très jovial. Il était accompa^ gné de trois aides de camp, de M. Bastoggi, ministre des travaux publics, et du baron Ricaâoli. M. Bénédetti, ambassadeur d'Italie, M. le comte d'Ideville, attaché d'ambassade , et M. le comte Pierre de GaBtellane, consul à Aucune, figuriient aussi parmi les invités.

Le train se mit en marche. Quand on approchait d'une ville, M. Bastoggi prévenait son souverain, qui alors quittait son cigare et mettait des gants de peau blancs. Il disait à M. Bastoggi: «Je dois ménager mes gants, je n'ai que eeux là. Ma gantière à Turin prétend que j'ai la plus grosse msiin de l'Italie, et n'a pu me livrer que cette seule paire. » Une fois la station passée le nn remettait ses gants dans sa poche.

Il y jirait bien entendu grand festin de gala à Ancôoe; mais le roi, c'était alors l'étiquette de la mdjon de Savoie , dînait seul. Au dessert seulement il apparaissait et cela n'avait pas l'air de l'amuser. Il semblait dire aux domestiques :« Mais servez donc plus vite. » J'étais pour ma part ravi qu'il nous fît quitter la table, tant la cuisioe d'Ancùne était détestable. On nous servit une soupe aux fèves et du veau rouge sous toutes les formes, le tout arrosé d'un vin rouge qui rappelle le sirop de groseille et de vin blanc tirant sur l'eau de javelle, puis avec cela de la mortadelle et du macaroni à l'eau en veux-tu en voilà. Après cinq jours de cette alimentation des Français ont le scorbut.

Le lendemain on partit pour Pescara, où on arriva

le aoir à la brune. M. de Laferronais s'apprétant nom du conseil d' administra lion, h lui adresseï discours, le roi le dispensa de le prononcer. Il s. ce discours et promit à M. de Laferronais qu'il pv raltrait sûrement dans la Gazette officielle. Il prft' même un sourire charmant pour lui demander qu'tt' en fût ainsi. Au retour à Âncône il y eut grand feff>lin, puis représentation de gala au théâtre, où Vao. jouait un opéra de Verdi. Le roi assistait à la repré-senlation et quand il eutra dans sa loge, on ?e mit i l'applaudir pendant plus de dix minutes. Après te spectacle, après avoir distribué quelques croix dt l'ordre des Saints-Mauricc-et-Laiare, il prit congé de M. de Laferronais elle remercia de la façon dont U l'avait reçu. Il le chargea aussi de remercier MM. Dblahante, Daru et Parent du beau cadeau qu'ils avaient fait à rilalie, en venant y construire des chemins de fer. Cela dit, il monta dans un train spécial et partit pour Turin pour de là s'en aller chasser l'ours, population d' Aucune l'acclama, et pendant une heure cria : « Vive le roi ! » Jamais, on peut l'afflrmerji souverain ne fut plus populaire que ce roi galant' homme, c'est là son \Tai surnom, car lorsqu'il rëtait dans une gare, il regardait à peine les fonctionnaires qui le félicitaient, mais en revanche il lorgnait d'une façon très significative les jolies Italiennes qui se trouvaient dans la foule. Elles en paraissaient, très flaltées-

Les fêtes officielles étant finies, M. de Laferronoàt nous proposa quelques excursions. Il nous fit voi^ le Rubicon, sur lequel passe le chemin de fer. Navà

étions aa mois de mai , ce torrent était sans eau. J'y jetai mon cigare en pensant à César.

A Ancône j'ens la fatale idée de monter sur le Lloyd autrichien qui me fît traverser l'Adriatique et me débarqua en Dalmatie , où je passai trois jours à m'ennuyer. Je revins à Ancône , et de là je filai sur Bologne. J'allai au musée, où je contemplai la Sainte Cécile de Raphaël.

Je fus obligé de me fâcher pour obtenir de Roqueplan de nous arrêter à Turin. Son intention était de repartir tout de suite pour Paris, mais je résistai, et je pus visiter tout à mon aise les rues à arcades de la capitale du Piémont et du vermouth.

J'allai trois fois en Italie, et longeant l'Adriatique je poussai même jusqu'au delà des Abbruzes, où je vis des brigands gravissant les Apennins , et j'eus la douleur de rentrer en France sans avoir vu ni Naples, ni Rome, ni Florence, ni Venise.

L'Italie n'eût été pour moi que la France si je n'y avais pas vu des orangers, des aloès et des brigands, et si je n'y avais pas chassé l'ours. On en prit trois. M. Bixio en rapporta un à Paris, qu'il copserva longtemps chez lui, rue Jacob.

Ainsi que je l'ai dit, ce fut M. Rouher qui devint ministre d'État en 1863 à la mort de M. Billault, et qui fut chargé de porter la parole devant les Chambres

MES SOUVEKIBS

au nom du gouvernement. Il avait d^à une trti grande expérience des aiïaires et on le considérai! comme un véritable hommo d'État. Il avait été garde sceaux, et sortait du ministère di^a travaux publics. C'est k ce dernier ministère qu'il débattit 1« cahiers des charges des compagnies de chemin de fer, puis que, rompant avec le Eystëme de la protection, il avait mauguré. contre l'avis des chambres de commerce et poussé par l'empereur, le régime du libreéchange et conclu des traités avec l'Angleterre, Il avait révélé dans la conduite de ces importantes négociations une très haute capacité ; mois était-il orateur? Là était la question. Était-il" de force à lutter à la tribune avec MM. Thiers, Jules Favre, Ollivier, Berryer, Marie, Keller et Jules Simon? On l'attendait.

Il avait à discuter les questions les plus brûlantes et à lutter contre toutes sortes d'oppositions. La gauche, Jules Favre en tète, reprochait au gouvernement la folle expédition du Mexique qui nous coûtait tant d'hommes et tant d'argent, sans qu'on pût savoir comment cela finirait. D'un autre cùlé M, Thiers, aidé de M. Pouyer-Quertier, at,taquait les traités de commerce, qui, selon eux, consommaient la ruine de notre industrie et de notre commerce; enhnd'uu troisième côté il y avait les catholiques qui reprochaient au gouvernement d'avoir, en Italie, compromis la papauté et livré le successeur de saint Pierre à la révt lution.

Le choc fut terrible, et M. Rouher, se multipli put tenir tête, aidé un peu dans les questions écoi

miques par M. Baroche, un des plus grands travail* leurs du second Empire.

Jules Favre se montra impitoyable dans la ques* tion du Mexique. Il avait rsiison. De ce côté-là M. Rouher ne brilla pas; mais il prit sa revanche avec M. Thiers, dans les discussions de TAdresse. On se rappelle le discours de M. Thiers sur les libertés nécessaires que le gouvernement refusait à la France.

Un jour M. Thiers ayant démandé plus de llberlé pour la presse, M. Rouher crut devoir lui rappeler les lois de septembre qu'il avait faites sous le roi Louis- Philippe, alors qu'il était premier ministre. M. Thiers se cabra, et MM. Jules Favre et Marie se cabrèrent également lorsque M. Rouher leur rappela ce qu'ils avaient fait contre cette même presse en 1848.

On échangea des mots très durs de part et d'autre qui furent recueillis par les sténographes. M. deMorny essaya en vain de calmer les orateurs. N'y étant point parvenu, il pria M. Thiers et M. Rouher de venir après la séance dans son cabinet, afin d'adoucir un dialogue qui , selon lui , était trop vif et trop animé et pas du tout parlementaire. Il ne voulait pas que le Moniteur le livrât à la publicité.

J'apportai à M. de Morny les feuillets de la sténographie. Il pria les deux violents de se faire des concessions. J'entends toujours M. de Morny disant avec un tact parfait à M. Rouher : « Mon cher ami, vous traitez avec M. Thiers de puissance à puissance, vous êtes premier ministre, il l'a été sous un autre gouvernement, j'ajouterai qu'il est plus Agé que vous. »

La cause était entendue. D'un commun accord on

modiBa ce passage de la séance, et on remplaça les expressions mal sonnantes par des paroles courtoises. Cela fait, M. Rouher tendit la main à M. Tbiers, et on se retira. M. de Horny excellait à arranger les conflits et les froissements de cette sorte.

Ces luttes oratoires étaient très fatigantes. Les orateurs descendaient de la tribune sans avoir un fil de sec. La danseuse qui vient de danser un long pas, le cheval qui vient de fournir une longue course, et l'orateur qui vient de parler deux ou trois heures en arrivent à l'extrÊme lassitude. La danseuse s'enveloppe dans des couvertures, le cheval est pansé et frictionné. Seul l'orateur n'a ni soubrette ni jockey ^ pour le soigner. Heureusement M. Valette, secrÉtaire génÉral de la présidence, était là. Combien de fois n'at-ii pas emmené chez lui M. Tbiers, M. Rouber, M.Jules Favre, M. Pouyer-Quertier, M. Baroche, pour leur faire changer de chemise et de gilet de flanelle. Il était la providence des orateurs et leur épargna bien des fluxions de poitrine.

Les séances, à cette époque, étaient toutes orageuses. M. Rouher, je le répète , put tenir tête à l'opposition. Six mois après, sa réputation d'orateur était faite. Ce ministre, grand travailleur, qu'on appelait le second empereur, avait gravées dans la tête toutes les affaires de la France. Sur quelque question qu'on l'attaquât, il montait h la tribune sans dossier.

Comme orateur il possédait en force, en bonbomia et en bonne humeur, ce qui lui manquait en légèreté et en grâce. Sa parole était lourde. On aurait pu le comparer à ces bchers avec lesquels les anciens cre-

vaient les murailles des villes dans lesquelles ils voulaient entrer. Il écrasait ses adversaires.

Il eut pendant plus de trois ans à défendre la malheureuse expédition du Mexique, la politique que suivait l'Empire en Italie, le libre-échange et enfin les agissements, comme on disait déjà, de M. le baron Haussmann comme préfet de la Seine. Les orateurs de Topposition s'étaient partagé ces questions. Jules Favre se chargeait du Mexique , les catholiques de ritalie, M. Thiers et M. Pouyer-Quertier, qui se révélait orateur, de la question du libre-échange. Quant à la préfecture de la Seine, elle était attaquée avec infiniment de talent et d'esprit à la tribune par M. Ernest Picard, et dans la presse par M. Jules Ferry, qui devait être plus tard premier ministre, puis aussi dans les Débats par M. Léon Say.

M. Picard trouvait, pour attaquer ce qu'il appelait les prodigalités de M. Haussmann, les traits les plus malins. Il l'accusait, par exemple, de vouloir aérer le bois de Vincennes. M. Ferry, de son côté, faisait paraître les Comptes fantastiques dC Haussmann.

Quant au préfet de la Seine, ces sarcasmes ne l'émouvaient pas du tout ; il marchait résolument sans être ni distrait de son but, ni découragé par les attaques, parce qu'il était, avec raison, convaincu qu'il accomplissait non seulement une grande œuvre, mais encore une œuvre indispensable. Paris crevait dans le corset de son octroi, qu'il fallait reporter aux fortifications. Douze arrondissements ne suffisaient plus, il en fallait vingt. Enfin, l'encombrement était tel dans les rues et certains quartiers se trouvaient si

MB MES '60UVESIRS

privi5a d'air et do lumière, qu'il fallait porter la pioche à peu prè' partout, élargir lea voies et les grandes artères, en créer d'autres, puis établir des boulevards et de.« squares plantés de grands arbres pour assainir les cloaques. Je ne sais pas ce que tout cela a coûté, mais ce que je puis dire, d'après l'avi» d'esprits compétents, c'est que le baron Haussmano a fait une œuvre humanitaire et qu'il a sauvé la vie à bien des enfants, qui, sans ces éclaircies et cee démolitions, fussent morts au berceau. C'est bien lïk quelque chose, et il me semble qu'à cause de cela on aurait pu lui épargner un peu les critiques. Et d'ailleurs le temps lui a donné raison : ces avenues, ces rues, ces boulevards dont on critiquait les dimensions, sont aujourd'hui trop étroits.

Je voulus dire mon mot dans celte question d'édilité parisienne, et je fis paraître une brochure intitulée : Paris nouveau jugé par un /IdTieur i \e parlais en mon nom, et je n'avais reçu mandat de personne. Par malheur, mon éditeur eut la fftcheuse idée de faire mettre sur la couverture de ma brochure les armes de la Ville, ce qui, aux yeux du public, lui donnait un caractère officiel ; je vis à ce propos M. Haussmann pourm'excuser de ce malentendu, et, dans le» divers entreliens que j'eus avec lui à ce propos, je pus juger l'homme. C'était un homme d'infiniment d'esprit, travailleur infatigable, qui était dès cinq heures du matin dans son cabinet. Il savait par cœur toutes les alfaires de la Ville, et quand il travaillait avec ses ingénieurs et ses chefs de service, il lisait sans les ouvrir tout ce qu'il y avait dans leurs dossiers. II.

vivait très simplement. A côté de toutes les croix et de toutes les plaques qui décoraient ses habits, on voyait, attachée à son gilet, une petite chaîne en or qui valait bien dix-huit francs. Il n'en porta jamais d'autre. L'histoire rapporte qu'il s'intéressait beaucoup à l'Opéra et aux théâtres qu'il fit construire. Je n'en sais rien, mais en tout cas rien n'aurait pu lui faire négliger ses affaires. Il ne fit jamais piarti de la société des petits coquins. On appelait ainsi, à cette époque, certains personnages très mûrs revêtus des plus hautes fonctions, qui, le soir, de temps en temps, se réunissaient en secret dans des cabinets très particuliers avec des demoiselles charmantes. Cela n'était point d'ailleurs spécial au second Empire, et s'est vu sous tous les gouvernements. La race des Céladons est étemelle.

Pour en finir avec ma brochure, je dirai qu'elle fut •très violemment attaquée dans le Temps par Jules Ferry et dans la Gazette de France par M. Victor Fournel. Mais j'avais raison.

On a dit que le second Empire avait produit quatre hommes forts : M. Rouher, M. Haussmann et MH. Emile et Isaac Pereire.

Je disais que dans les discussions engagées à propos du libre-^échange et des traités de commerce, M. Thiers avait trouvé un champion digne de combattre à côté de lui et de compléter ses arguments. C'était M. Pouyer-Quertier, qui, en sa qualité de grand industriel, connaissait ces questions de travail et de salaires bien mieux que tous les théoriciens du ministère. Il prononça quatre ou cinq grands discours que

ni M. Kouher ni M. Baroche ne purent réfuter. A partir de cet instant, M, Pouyer-Quertier compta parmi les hommes les plus distingués de la Chambre. Ceci explique pourquoi, lorsque, en 1871, M. Thiers devint chef du pouvoir exécutif, il le choisit pour ministre des finances et le chargea d'abord de s'en aller à Francfort avec M. Jules Favre pour traiter avec M. de Bismarck, puis ensuite de négocier l'emprunt destiné àpayer l'indemnité due aux Prussiens.

M. Pouyer-Quertier étonna M. de Bismarck par sa force prodigieuse, par son appétit et par cette faculté précieuse qu'il possède de travailler quinze heures sans se reposer. C'est un Normand taillé en hercule. H. de Bismarck avait, en 1811, mal à l'estomac, la guerre l'avait beaucoup fatigué. Son médecin lui ordonnait de prendre de l'eau de Vichy dans laquelle il ajoutait du jus de citron. Ce mélange était atroce. M. Pouyer-Quertier, tout en discutant avec le chancelier, voulut goûter à ce breuvage. Il en avala plusieurs verres à grands traits. Quant à Jules Pavre, qui avait encore bien plus mal k l'estomac que M. de Bismarck, il ne voulut pas m6me en goûter. A partir de cet instant, le chancelier se prit à envier la santé de M. Pouyer-Quertier, et il disait : « On prétend que je suis de fer, mais M, Pouyer-Quertier est en acier. »

Ne pouvant réfuter M. Pouyer-Quertier, ses adversaires crurent en avoir raison en le représentant comme le défenseur égoïste de ceux qu'on appelle les hauts barons de la féodalité industrielle. Rien n'est plus faux; le temps s'est chargé de le démontrer et de faire comprendre que M. Pouyer-Quertier, ea

défendant le travail national contre l'envahissement de la concurrence étrangère, défendait autant le salaire des ouvriers que les bénéfices réalisés par les patrons. Les travailleurs eux-mêmes commencent à le reconnaître.

Le Moniteur était à cette époque, comme je l'ai dit, dans les attributions de M. Boudet, ministre de l'intérieur, qui s'entendit très bien avec M. Paul Dalloz devenu seul gérant. Étant édifié sur sa loyauté et sur sa compétence, il se lia d'amitié avec lui, le laissa plus libre, et lui permit de fonder le Petit Moniteur. Il voyait en M. Paul Dalloz un allié sincère et non un agent qu'on aurait pu croire suspect, si on en avait jugé par la méfiance qu'à certains instants, sous les autres ministres, on semblait avoir eue de lui. Tout marcha bien. M. Boudet, bien que revoyant le journal quelquefois, avait chargé de ce soin le comte Treiihard, qui était directeur général de la presse au ministère de l'intérieur.

Le comte Treiihard était avant tout un homme d'esprit, qui voyait les choses de haut et n'épluchait pas les virgules du journal. Il prenait même pour le reviser une désinvolture assez originale. Une fois, dans ce bulletin inutile et nul du Moniteur, que rédigèrent l'un après l'autre M. Charles Reybaud et un très savant professeur, se trouvait le mot Danemark. Le rédacteur de ce bulletin ayant dit au comte Treiihard qu'il ignorait si Danemark s'écrivait avec un c avant le A: delà fin, M. Treiihard, qui fumait son cigare, lui répondit : « Je n'en sais rien non plus, mais en tout cas, je ne trouve pas dans la langue

no MES SOUVENIRS

Trançaise d'expression nsset forte pour rouR dire h quel point je m'en fous, »

Ce comte Treilhard était un lettré pilier de la Comédie française. Quand on Jouait le Misanthrope, Either ou AmphytHon, il y allait et restait jusqu'à la fin. Ces soirs-là, il nous avertissait et nous priait de lui apporter le journal très tard, Après quoi il s'en allait i son cercle jouer au baccarat ou au piquet, au rubicon à un franc le point. C'était un joueur effréoé. Il était de la partie do Kh^Uib-Bey, cet étrange ambassadeur que la Turquie nuos envoya.Kljiilib-Bey était entouré de trois ou quatre secrétaires chargés de faire courir le bruit qu'il avait de l'espriL. 11 n'en était rien. Il portait des lunettes bleues et ressemblait bien plus à un commissaire-priseur qu'à une Eicellence. 11 était laid, el sans ses millions, qu'il eut la justice de nous laisser ili Paris, on n'aurait pas fait attention à lui. l^s dames légères se conduisireat très bien avec lui et le renvoyèrent à Constantinople dépouillé comme Je an -S an s -Terre.

Khalib-Bey, quand il jouait au baccarat avec le comte Treilhard, le baron de PI... et autres gros bonnets des grands cercles, avait l'habitude de vouloir toujours compter l'argent de la cagnotte, qui, coDuae on sait, appartient en commun à tous lesjoiuum. Ces attouchements inquiétaient M. Treilhard ^t, avec sa voix nasillarde, lui disait : uMoucberHbiUib-Bey, ne touchez donc pas à la cagnotte, je ne me m^fie pas de vous, mais il est sant exemple qu'on y ait ajouté quelque choie. »

Le comte Treilhard était un homme, et il eût été

à souhaiter que les journalistes et les écrivains eussent toujours été contrôlés par un esprit de sa valeur.

Étant données les franchises relatives dont jouissait le Corps législatif, il était impossible que les partis restassent en présence les uns des autres sans se faire des concessions. Il était évident que des homnoesde droite devaient passer à gauche, ou des hommes de gauche à droite. M. de Momy , qui était très fin, s y attendait et le souhaitait. Il avait lui, personnellement, jeté son dévolu sur M. Emile Ûllivier auquel il trouvait beaucoup de talent et qui, bien que républicain, ne s'était jamais posé en intransigeant. Il aimait la liberté avant tout, de quelque côté qu'elle vînt. Il négocia avec lui et -chercha un moyen de rapprochement. Gela se passait en 1864.

Il proposa à M. Ollivier d'être rapporteur de la loi si libérale sur les coalitions. M. Ollivier accepta. Dès cet instant, de même qu'une jeune fille de seize ans commence à sentir les pommes, M. Ollivier commença à sentir le pouvoir. Le premier pas était fait : c'est le seul qui coûte. Un peu plus tard on sait ce qu'il advint.

M. de Morny mourut le 10 mars 1865, peu de temps après avoir fait cette recrue à Fempereur. Le souverain n'oublia pas le conseil que lui avait donné le plus habile et le plus dévoué de ses amis politiques. Le comte Walewski devait lui succéder comme président du Corps législatif, et le marquis de Lavalette devenir ministre de l'intérieur à la place de M. Bou-

clet. M. Houher insista beaucoup pour qu'il

I fiU

Dès son arrivée au ministÈre de l'inttirieijr, M. de Lavalette donna !e signal de la persécution contre le Moniteur. Cela nous surprit beaucoup, car M, de Lavalette était ce qu'on appelle un gentleman. Il fut aidé dans celte lâche par son secrétaire général, M. de Saint-Paul, ancien préfet et ancien secrétaire de M. Biilaull à ce mtme ministère de l'intérieur. Pourquoi M. de Lavalette en voulut-il au Moniteur? Il n'aurait pu le dire, et c'est précisément pour cela qu'il se montrait injuste. Les rapporta forcés entre lui et M. Paul Dalloz s'envenimèrent â ce point que ce dernier, qui avait un traité en vertu duquel le A/oni(curétaitjournalofricielJQsqu'aul"janvierl869, n'opposa d'abord que la force d'inertie aux mauvaises humeurs du ministre, puis peu de temps après crut devoir éviter toute relation directe avec lui. Alors on jeta le masque, et on lui fit savoir qu'à son expiration le traité ne serait pas renouvelé, et que le Moniteur, ce qui était une faute, ainsi qu'on l'a reconnu depuis, ne serait plus l'organe du gouvernement, ainsi qu'il l'avait été depuis 1789.

C'est ainsi que commença une guerre de taquineries etde mesquineries avec lesquelles M. Paul Dalloz pourrait faire un livre bien comique, s'il lui prenait un jour l'idée d'écrire les Mémoires d'un Directeur du Moniteur.

On se battit les flancs pour trouver le journal en défaut, afin de pouvoir prétendre qu'il n'y avait pas de sécurité à laisser ce journal entre les mains de

M. Dallo2. On trouva des prétextes, mais le hasard voulut que tous ces prétextes se retournassent contre le ministère.

Je vais citer des exemples.

Au mois de mars 1866, M. Laboulaye se présentait comme député de l'opposition à Strasbourg contre M. le baron de Bussières, candidat officiel. Ce fut même à cette occasion qu'il reçut cet encrier qui a fait couler des flots d'encre. Le préfet de Strasbourg avait reçu Tordre de combattre M. Laboulaye et d'en faire une sorte de bête du Gévaudan.

Il manœuvrait en conséquence, lorsque, pendant la période électorale, le Moniteur arriva à Strasbourg contenant un éloge, d'ailleurs très mérité, de M. Laboulaye. Cet éloge lui avait été décerné à la Sorbonne à une cérémonie relative à la fondation des bibliothèques populaires. En lisant ces éloges le préfet de Strasbourg pâlit et écrivit au ministre de l'intérieur, M. de La Valette, qu'on avait compromis le sort de l'élection en faisant dans l'organe officiel du gouvernement l'apologie de celui qu'il avait mission de combattre.

Si le préfet de Strasbourg avait pâli, M. de Lavalette jubila. Le Moniteur était en faute, et on conta l'affaire à l'empereur. On nous fît comparaître pour nous accabler. Mais quel ne fut pas le désappointement du ministre quand on lui eut rappelé qu'il avait revu le journal et qu'il n'avait pas fait d'observation. Il nous demanda pourquoi nous avions pris sous notre bonnet d'avoir parlé de cette cérémonie. Il croyait nous tenir, mais il fut forcé de

reconnaîlre qu'il ne nous tenait pas du tout, quand il lui fui prouvé que ce n "était pus nous qui avions pris sous notre bonnet de parler, mais bien M. le général Favé, aide de camp de l'empereur, qui nous avait adres.sé un compte rendu écrit sur du papier portant cea mots : Palais des Tuileries, Cabinet de l'Empereur! Oa voulut bien nous absoudre, et M. de Lavalelte en fut pour une colère rentrée.

Autre exemple :

Le 10 novembre 1867, !e général de Failly, qui commandait à Menlana contre Garibaldi, envoie au ministre de la guerre son rapport sur cette alTaire. et le termine par ces mots : nos chassepots ont fait merveille. M. Dalioz, en envoyant les épreuves du Moniteur, signala cette phrase maiiieureuse. Au ministère on nous demanda de quoi nous nous mêlions, et on ne nous écouta pas. On sait ce qui se passa le lendemain. Ce fut, dans Paris, un toile général contre cette lugubre facétie.

J'arrive maintenant h un autre ordre d'idées. Je voudrais bien dire quelques mots sur la cour de Napoléon III, et sur ce qui passait l'hiver aux Tuileries et l'automne à Ciompiègne; mais les documents font défaut. On n'était renseigné à cet égard que par le journal l'Indépendance belge, qui jouait â cette époque un peu le r61e de la Gazette de Sollandf:.

V Indépendance avait à Paris des correspondants qui allaient partout et auxquels chacun faisait des confidences qu'on n'aurait pas pu utiliser dans des journaux publiés à Paris. V Indépendance était donc le fruit défendu^ mais un fruit défendu très anodin S'il en eût été autrement, si les chroniqueurs se fussent montrés indiscrets, ou même trop bien ren« seignés, on l'aurait saisie à la frontière, petit désagrément qui lui arrivait souvent.

L'empereur et l'impératrice avaient donné mission à leurs majtres des cérémonies d'animer la cour. Il ne fallait pour cela que des jolies femmes et des hommes d'esprit, qui dans aucun temps n'ont fait défaut en France.

Je ne dirai rien des femmes élégantes et spirituelles de cette époque, qui servaient pour ainsi dire de dames d'honneur à l'impératrice. Je ne ferai d'exception que pour la princesse de Metternich, femme de Fambassadeor d'Autriche. C'était un démon pour l'esprit. C'est d'elle qu'on disait : elle n'est pas jolie, elle est pire. C'était l'Autrichienne la plus Parisienne qu'on pût imaginer. Elle allait à l'Opéra par genre, mais elle s'amusait bien mieux dans les petits théâtres. Elle vit plus de cinquante fois le Punch Grassat au Palais-Royal. Elle protégeait Wagner et fit jouer son Tannhauser à l'Opéra,

Quant aux hommes — on devine leurs noms — ils formaient le dessus du panier du talent. Les écrivains qui s'étaient distingués dans quelque genre que ce fût faisaient partie des séries de Compiègne. Il en était de même pour les.peiptres, les sculpteurs

SIS UES aOUVENlBS

et les architectes. On y jouait, entre amateurs, des pièces improvisées par les invités, en souvenir de VImpromplu de Versailles.

En France, pays fort spirituel, on est parfois presque béte. Depuis la cliute de l'Empire, des pointus et des fâcheux ne se sont-ils pas avisés de reprocher & certains hommes d'être allés a Compiègne. Peut-on , s'imaginer quoi que ce soit de plus injuste? On allait à Compiègne parce qu'on était pourvu d'un mérite qui vous classait dans l'élite. Et d'ailleurs, en étant l'hûte de l'empereur, on rendait visite à celui qui avait rétabli le suffrage universel et qui, jusqu'à. présent encore, reste celui que le susdit suffrage a le plus comblé de ses faveurs. J'en parle bien à mon aise, moi qui n'eus jamais ni cet excès d'honneur, ni cette indignité, ajou terai-je pour terminer ma citation.

A Compiègne, l'empereur attirait à lui Mérimée, Sainte-Beuve et M. de Saulcy pour parler de sa Vie de César, à laquelle il travaillait lorsque la politique le lui permettait. Il questionnait beaucoup ses interlocuteurs, et souvent lorsque la comédie allait commencer, il fallait le prévenir et l'arracher ài la guerre des Gaules et à Vercingétorix. Que de savants ont fait des recherches pour un livre qui ne devait pas être achevé !

Mais Sainte-Beuve, tout en mettant son éruditioD à la disposition de l'empereur, préférait au séjour de la cour ces dtners dans lesquels il se retrouvait avec Théophile Gautier, Renan, Schérer, Saint-Victor, Flaubert, Nefftzer, Charles Edmond, madame Sand. On avait, on ne suit pas pourquoi, appelé ces réuniont'

le dîner des athées. On y discutait à perte de vue philosophie et littérature, et on n'était pas toujours d'accord. Sainte-Beuve ouvrait son cœur de libre penseur. C'était, comme on sait, la malice incarnée. Il prenait, si Ton en excepte une vingtaine, tous ses contemporains en pitié. Il ne voyait en eux que des gens n'osant pas parler, et empiergés par des préjugés politiques, philosophiques, littéraires et religieux, avec lesquels ils n'avaient pas le courage de rompre. Lui-même partageait un peu cette timidité que sa double qualité de sénateur et d'académicien lui conseillait. Ce ne fut qu'à ses derniers instants qu'il déclara nettement sa pensée, et afficha ne croire à rien. Il se fit sottement enterrer civilement. Ce fut à croire que les tristes lauriers de Lamennais troublaient son dernier sommeil. Il a laissé une œuvre considérable qui prouvera qu'il fut un très grand érudit, un écrivain subtil ; mais cherchez-y une conviction, une consolation, une espérance, vous ne les y trouverez pas. Ce fut un misanthrope, un inassouvi, qui ne put jamais se consoler d'avoir été laid, et qui traversa la vie en rêvant à être aimé des duchesses, et n'arrivant à posséder que des maritorhes qu'il ne sut pas poétiser, parce qu'il lui manquait l'enthousiasme de Don Quichotte. Malgré tout cela son œuvre restera, parce qu'elle est distincte de l'homme.

M. Renan, tout en allant aussi loin que lui, est bien plus attrayant. C'est avant tout un chai'meur et un dilettante. Dans sa Vie de Jésus ne soutient-il pas le plus charmant et le plus ingénieux des paradoxes? On avait enseigné à Renan que Jésus était un Dieu

qui s'était fftit homme. Il n'en veut rien croire, et écrivant après tant d'autres son histoire, il nous prouve, quoi? que Jésus est un homme qui s'est fait Dieu parce qu'il l'égale en sagesse et en honte. Croit-il, ou ne croit-il pas à Dieu? il ne s'est jamais nettement expliqué à cet é);ard. 11 a sur ce pomi des hésilations di^Iicieuses qui sont incapables de scandaliser, même les dévots. Qu'on relise le discoura. qu'il fit à l'AcadÉmie frantjaise en recevant M. Pasteur, et on sera de mon avis. Et puis M. Renan est un philanthrope convaincu. Il croit les hommes bons, et rappelle que leur éternel honneur sera d'avoii" créé la morale et l'art. M. Uenan, je l'affirme, nfl corrompra jamais personne. La jeunesse cooflée k ses soins ne courra pas le moindre danger. Toute sit vie il se souviendra du séminaire oit il fut élevé. Il restera comme un des plus prodigieux écrivains de eon siècle.

Théophile Gautier, on l'a déjà deviné, brillait aa premier rang dans cette société d'élite. On peut dir« de Gautier qu'il était blasé d'Idéal, tant iU'avalt médité, admiré et atteint lui-mÈme dans ses œuvres. Il restera, celui-là, le poète des élégants et des délicats. Il eut ce mérite très rare d'avoir su écrire ansat' bien en vers qu'en prose. Emaux et Camées est utt. pur chef-d'œuvre. Mademoiselle de Maupiit n'est pmqu'un roman obscène, ainsi que le pensent les esprits obtus et bornés, c'est un livre philosophique dans lequel Gautier examine et discute toutes sortes de problèmes. Quoi de plus élevé que ce parallèle da génie du paganisme avec celui du christianisme? Oiï

peut n'être pâs de son avis, mais quels beaux coups d'aile dans cette fugue originale et téméraire ? Ses romans, ses contes, ses nouvelles sont des bijoux. Fortunio, la Toison d'or, le Nid de rossignols rappellent les contes de Voltaire.

Il est tout à la fois créateur et critique. On lira toujours avec plaisir les belles luttes qu'il dut soutenir pour faire triompher le romantisme en littérature et en peinture. C'est par la brèche ouverte par sa plume que Victor Hugo, Alexandre Dumas, de Vigny, Delacroix et Decamps sont montés à l'assaut. Gautier, en accomplissant cette tâche, fit un effort magnifique de talent. C'était le plus doux des hommes. Il avait su régler, d'une façon fort sage, ce qu'on pourrait appeler ses rapports avec ses semblables. S'ils étaient faibles et impuissants, 11 ne discutait pas ; mais s'ils étaient forts, gare à eux. Que de fois il lui est arrivé, alors qu'il se trouvait dans un milieu qui n'était pas le sien, de ne pas ouvrir la bouche, au risque de passer pour un imbécile aux yeux des sots qui l'environnaient. Il ne tenait pas du tout à leur considération.

Peut-être bien parce qu'il avait beaucoup lu Rabelais, il en aimait, dansl'intimité, la langue grasse. On se refusait à admettre que le poète qui avait porté la délicatesse du langage et la splendeur de la forme à ses dernières limites, pût, dans une conversation privée, se montrer aussi fort en gueule. Il prenait, dans ces moments-là, un air tout à la fois formidable et doux. Jamais, même quand il discutait avec animation, il n'élevait la voix ni ne se départissait de sa sérénité olympienne. Il va satis dire que, dans un

830 ftlES SOUVEMUS

salon peuplé de jolies femmes, nul ne savait mari' valider mieux que lui. Un mot résume sa vie, le Ira» vail. Pendant plus de douze ans j'ai passé avec luj' tous mes dimanches. Il ne se reposa jamais ; ce jourlà, il écrivait son feuilleton de théâtre du lundi sue des petits carrés de papier. Il avait une écriture microscopique. Après chaque feuillet, il se levait machinalement et s'en allait à l'imprimerie, prèsdelaquelU il travaillait. II saisissait une lettre d'imprimerie, l'examinait avec curiosité, puis la remettait dans sa casse. C'était chez lui un tic dont il n'avait pas conscience. Il attendait toujours au dernier moment pour écrire son feuilleton. <• On ne se fait jamais, di8ait-il;[ guillotiner avant l'heure.

11 avait tout lu. II était latiniste de première force.; Quant à la langue française, elle n'avait pas de secret pour lui. Il maniait avec la même éléganee la langue du xvii' et celle du xviii' siècle. C'est dans la langue de Louis Xlll qu'il a écrit le Capitaine Fracasse, et c'est dans la langue de Marivaux qu'il a écrit le Petit cAién: de la marquise. C'était un jeu pour lui de pastichée Montaigne, Rabelais et Brantôme.

Pendant plus de trente ans, il écrivit un feuilletai dramatique. C'était un supplice pour lui d'aller at théâtre ; aussi, en écoutant les pièces, il prenait defl attitudes d'âme en peine. Quant à son aversion poui la musique, elle est connue, il la partageait avefl Lamartine et Victor Hugo, qui ne l'ont pas plus aimée' que lui. Il disait que la musique était le plus coûteux de tous les bruits.

Ce grand écrivain, ce maître, se présenta à l'Aca-

DE i837 A 1871 281

démîe, qui eut le très grand tort de le repousser. Car enfin, sous le romantisme de Gautier, il y avait Tinstruction la plu3 solide et la plus académique jointe à une profonde connaissance des anciens et des classiques. Il fut repoussé de parti pris. Il ne s'agit pour s'en convaincre que de se rappeler ce qui se passa le jour de l'élection. Il y eut trois tours de scrutin. A chaque tour il obtint quatorze voix. 11 en fallait seize pour passer. On renvoya l'élection à six mois, Gautier n'existait plus.

J'ai parlé de cette sérénité olympienne qu'il savait toujours conserver, même quand il parlait la langue grasse. En voici un exemple. Avant de se présenter à l'Académie, il fit des visites, et alla voir M. de Sacy. Celui-ci, étendu dans un fauteuil à oreilles, fronça le sourcil dès qu'il le vit entrer et prit un air tout scandalisé. Gautier, que cette attitude offensait à juste titre, crut devoir brûler ses vaisseaux. Alors, regardant M. de Sacy, il lui dit : « Rassurez-vous, monsieur, je ne viens pas ici pour vous dire des cochonneries. » Puis il se retira.

Il avait visité l'Italie, la Grèce, l'Egypte et la Russie. Ces voyages nous valurent cinq ou six livres exquis.

Je me rappelle que, près de Padoue, je trouvai, dans un couvent des Carmes, la trace de son passage. Le supérieur l'avait prié d'écrire quelque chose sur un registre qu'on présentait aux visiteurs. Dans ce couvent on était fort sale. Gautier avait écrit ces lignes : « Je n'aijamais compris pourquoi des hommes se réunissent pour puer ensemble en l'honneur d'un

Dieu qui a créé quatre-vingt-dix mille espèces de fleur». »

Dans la vie pralique Gautier était impossible. En

voyageant avec lui j'ai constaté qu'il ne savait ni ouvrir ni fermer une malle. Il ne savait pas mettre sa cravate, ni acheter un chapeau. Quand il ne causait pas avec ses pareils, c'est à peine s'il parvenait ii s'expliquer. Une fois il était seul au journal l'Entracte dont il fut un instant le rédacteur en chef honoraire. Il vil entrer un brave homme qu'il se mit à regarder et qu'il intimida probablement. Comme il ne parlait pas, Gautier.au lieu de lui demander ce qu'il désirait, lui dit ; Proférez quelques sons. Là-dessus notre homme décampa et rencontra heureusement un garçon de bureau avec lequel il s'entendit. Il venait renouveler un abonnement, opération bien simple que Gautier n'aurait pu accomplir.

J'arrive à Paul de Saint-Victor, et, devant son souvenir, je rae découvre en signe de respect et d'amitié, J'ai eu le bonheur de vivre plus de vingt ans en frère avec lui. Nous allions ensemble à toutes les premières représentations. Pendant les vacances nous faisions des excursions. Je suis donc h même de le prendre ici en pantoufles.

Saint- Victor fut élevé dans la maison des Jésuites à Fribourg. Il alla ensuite à Home achever sa rhétorique et sa philosophie. Il lit ce qu'on appelle de très brillantes éludes. Il fut gallican, aima peu ses mattres, et partagea sur eux l'opinion de Pascal, qu'il regardait comme un saint homme.

Je ne voudrais point parler comme les biographies

universelles, cependant je suis bien forcé de dire qu'au sortir de Técole il se prit d'une belle passion pour les lettres et les arts.

Il partagea sa vie entre la lecture et les voyages. Lamartine, qui devinait son talent, le prit pour secrétaire, et le fit entrer d'abord à la Semaine^ puis au journal le Pays, où il fit des feuilletons dramatiques qui fixèrent tout de suite l'attention. De là il passa à la Presse, où il remplaça Théophile Gautier, à là Liberté, et enfin au Moniteur, où il remplaça encore Théophile Gautier.

J'ai dit qu'il voyagea beaucoup. Il alla visiter les uns après les autres tous les musées de TEurope, et c'est en méditant sur les chefs-d'œuvre de tous les maîtres qu'il forma son jugement. De retour chez lui, il retrouva son père, M. de Saint- Victor, qui était lui-même un écrivain de race, un critique d'art de premier ordre qui compléta son éducation.

Il avait lu tout ce qu'il est possible de lire. Il connaissait les anciens aussi bien que les nouveaux. Sa mémoire était prodigieuse. Il pouvait réciter des passages entiers d'Homère, d'Eschyle, de Virgile, de Dante, de Rabelais, de Shakspeare, de Molière, de Corneille, de Racine, de Victor Hugo, qui étaient ses auteurs favoris. En art comme en littérature il était éclectique et eLdmireiii Phèdre et le Misanthrope autant quBamlet et Hemani, On le verra dans le troisième volume des Deux Masques, dans lequel, après les œuvres des poètes anciens, il parle de celles des poètes modernes.

On a dit qu'il était Grec avant tout ; c'est vrai.

m MES SOUVENIRS

mais cela ne l'empêcha pas d'admirer les hommes du xvii' et du xvjii" siècle.

Il avait des habitudes et des manies singuhères. Ainsi toute sa vie il se servit d'un même encrier en bois noir qu'il avait rapporté de Fribourg. I! avait la superstition de croire qu'il ne trouverait pas d'idées sous sa plume, s'il en plongeait le bec dans un autre encrier.

Il ne pouvait écrire que dans son caiinet de travail. En voyage, c'est à peine s'il prenait des notes, tant il était sûr de sa mémoire. Il n'écrivit jamais avec une plume d'auberge, ni sur le bout d'une table. Il ne se mettait au travail qu'après avoir étÉ rasé et coiffé; pour un peu, il aurait mis des manchettes de dentelle.

Il était la terreur des metteurs en pages, car, s'il écrivait sans raturer, il n'en était plus de même sur les épreuves. Il lui en fallait trois ou quatre, tant il redoutait les fautes typographiques.

A ce propos, voici ce qui lui arriva le jour de l'inauguration du nouvel Opéra. Le directeur du TVew-ForA Herald l'avait prié de vouloir bien rendre compte dn la représentation, séance tenante. Pour cela, ce directeur installa Saint-Victor dans ses bureaux près de l'Opéra. Il écrivait sur des petits feuillets de papier, et au fur et à mesure qu'un feuillet était rempli, on le portait au câble sous-marin, retenu exprès, et on le télégraphiait à New- York. Quand le dernier feuillet fut expédié, Saint-Victor resta à sa place, attendant quoi? une épreuve de son article. Il comprit que c'était impossible. Il se retira inquiet en songeant

que le lendemain matin, à New-York, on lirwt de lui un article probablement criblé de fautes.

Lorsque, quinze jours après, on vint apporter à Saint- Victor le numéro du New- York Herald contenant son compte rendu, il prit le journal et le brûla sans rouvrir, n'osant pas constater les fautes dont, selon lui, il devait être émaillé.

Ce grand esprit, qui pendant vingt-cinq ans écrivit des feuilletons dramatiques qui sont des chefs-d'œuvre, avait pour le théâtre une aversion égale à celle que Gautier éprouvait lui-même. Il n'assistait qu'aux premières représentations. Jamais, lui qui avait ses entrées partout, il n'eut l'idée de se montrer dans une salle de spectacle.

Saint- Victor, cela ne paraît pas croyable, et cependant cela est, ne vit jamais la Dame Blanche ni la Juive; ce n'était point par indifférence. Il préférait lire les pièces assis dans son fauteuil. Les auteurs dramatiques n'eussent pas été, d'ailleurs, fondés à se plaindre. Il n'y avait pas de critique plus consciencieux. Si parfois il fut sévère pour des auteurs et des artistes, on le vit presque toujours redevenir aimable avec eux. Ainsi un malentendu, un malentendu seul, l'avait brouillé avec Alexandre Dumas fils. Il prouva qu'il n'y avait chez lui aucun parti pris par le bien qu'il dit de Monsieur Alphonse et de la Princesse de Badgad, qui était, selon lui, une pièce très originale. Ce fut la dernière fois qu'il eut à parler de Dumas.

Avec les peintres il en fut de même. Après avoir tenu la dragée haute à M. Bonnat et à M. Garolus Duran, il les loua ensuite sans réserve.

ÏB8 MES SOUVENIRS j

Saint-Victor avait horreur de ce qu'on pourrait I appeler les cancans de coulisses. Selon Bon expression, À les auteurs, les directeurs et les artistes n'étitient ju»- ' ticiables de la critique que la toile levée.

Cette réserve, il l'observait d'ailleurs dans toutes les circonstances de sa vie. Certes, 11 avait été assas fêté, assez adulé, ainsi que le prouvaient les lettres trouvées dans son secrétaire, et malgré cela il ne parlait jamais de lui ni de ce qu'il avait écrit. Il était sur ce point d'une modestie farouche. Il ne consentait' à parler littérature ou art que quand on le queetioft* nait. Il avait été très assidu à ce dîner des athéef dont Je viens de parler, puis h. un autre dîner, dit de» Sparliales. Là, entre confrères, il consentait à donner, et à tirer ce qu'on a appelé ses feux d'arLilice,; qui rivalisaient d'éclat, de verve et d'originalité ave» ceux de Théophile Gautier. Sur un autre terrain qat celui-là, il fallait voir Saint- Victor aus prises* aveft Barbey d'Aurevilly. Tous deux s'aimaient, s'estimaieati mais n'étaient point toujours d'accord. Après s'étn!) bien disputés, et avoir jeté beaucoup d'esprit par Ut fenâtre, ils se serraient la main, mais ne se convertissaient pas.

Saint-Victor aima avec passion Phidias, Léonard de Vinci, Rembrandt et Wattcau. Grâce à sa prodfc gieusc virtuosité, quand il parlait de ces grands artistes, il s'incarnfût en eux. Comme Gautier, il était épris dtl la forme. Pygmalion aurait voulu que sa statue devint femme. Saint- Victor, au contraire, aurait voulu que I4 femme devint statue.

Il détestait la musique. Les Huguenots, le Pré-awi\

Clercs^ Don Juan^ avaient seuls le pouvoir de lui faire dresser l'oreille. Malgré cette aversion, toujours grâce à sa virtuosité merveilleuse, il en parlait avec compétence. Si on en doute, qu'on relise les magnifiques choses qu'il a écrites sur la mort de Rossini, sur ce qu'il appelait le côté jouisseur et païen du talent d'Auber, et enfin sur la musique du Don Juan de Mozart, sur la musique^ vous entendez bien, et non sur le poème.

Par exemple, les ouvrages médiocres le mettaient en fureur. Les Mousquetaires de la Reine, le Val d^An-dorre l'auraient fait fuir au bout du monde.

Il avait une passion pour Venise, et s'il avait été libre, il eût passé sa vie sur la place Saint-Marc.

Bien que ce fût un esprit grave, il avait ses instants de gaieté. Ainsi, comme Flaubert et Gautier, le type de Monsieur Prudhomme le mettait en belle humeur. Il recherchait Henri Monnier et l'écoutait avec curiosité.

Parmi les pièces de théâtre bien démodées et bien rococo, il s'en trouvait qu'il ne pouvait parcourir sans être en proie à une hilarité profonde. Ketty ou le Retour en Suisse et la Leçon de botanique, de Dupaty, étaient pour lui un régal. Les niaiseries qu'il y rencontrait reposaient son esprit.

Saint-Victor a été salué maître par Victor Hugo, par Sainte-Beuve, par Renan, par Taine, par de Pontmartin, par Barbey d'Aurevilly. Il a laissé une œuvre exquise dans laquelle on chercherait en vain une tache, une imperfection, un moment de lassitude. Il y avait en lui du tempérament de Schakspeare,

2S8 MES SOUVENinS

toujours à outrance. Sa prose a l'harmf>nîe et l'élft gance du vers, tant elle est bien rythmée. Pour lui, w n'y avait pas de synonymes dans la langue, tant i savait toujours trouver le mot juste. Il possédait même, ce mérite très rare de doter les mots d'acception». délicieuses que de moins habiles que lui n'avaient pu ' trouvées.

Voilà pour l'écrivain, qui était prodigieux. Quant à l'érudit, il était peut-être plus prodigieux encore.; Aussi avait-il le don de ne puiser qu'à des sourcai inconnues. Avec lui on était sûr d'être à l'abri det citations banales.

n Quel homme c'était! a dit Victor Hugo. Voua vousi rappelez cette rudesse, défaut d'une âme franche qui recouvrait une grâce charmante. Pas de délicatesrt plus exquise que celle de ce noble esprit, Combinei la science d'un mage assyrien avec la courtoisi d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor, i»

Dans sa grande étude des tragiques grecs, il \ pénétré tous les mystères des mythologies, et analyA avec nue clarté surprenante les incarnations su' sives des divinités grecques. Dans son livre sar Eschyle il donne de la fable de Prométhée une explicatioi absolument originale et nouvelle par laquelle il prouva qu'on s'était jusqu'alors mépris sur le sens précis dft cette fable.

Ses études sur les tragiques grecs, Hommes et Dietaé^ resteront des livres classiques oij on ira puiser c modèles de style. Barbares et Bandits ne sont pal moins admirables. Le portrait du gros Guillaume égale, s'il ne les surpasse pas, les passages les pluj

admirés de nos plus grands écrivains. Je citerai aussi dans ce même livre les Pigeons de la République y cette page tendre et charmante qui a fait pleurer la reine d'Angleterre.

Dans ses critiques sur les peintres, il y a aussi des merveilles. Je signale particulièrement Tétude qu'il consacra aux peintures murales faites par Delacroix dans la bibliothèque de la Chambre des députés. D'un côté, Delacroix peint la civilisation sortant de la lyre d'Orphée, et, de l'autre, la civilisation anéantie et brisée sous les pas du cheval d'Attila. Saint-Victor a traité ce vaste sujet avec une éloquence et une poésie que nul ne saurait surpasser. C'est le plus magnifique précis d'histoire ancienne qu'on puisse s'imaginer et près duquel pâlit, selon moi, le Discours sur V histoire universelle de Bossuet.

Hélas I comme Théophile Gautier, il se présenta à l'Académie qui s'empressa de le repousser. Mais l'opinion publique lui a donné une place avec Balzac, avec Dumas, et avec Gautier sur le quarante et unième fauteuil. Ils sont, comme on voit là, quatre, qui eurent certainement de l'esprit et du talent comme quarante. Arsène Houssaye, qui a imaginé ce quarante et unième fauteuil, les a priés de réserver une petite place pour Molière.

Et puisque je parle de ceux qui ont occupé et dont quelques-uns occupent encore une place considérable dans les lettres, je vais en poursuivre l'énumération.

J'ai toujours eu un faible pour M. le vicomte de Pontmartin qui est à mes yeux un gentilhomme lettré. Il a l'élégance et l'urbanité des écrivains du

xviii* siècle. Quand on le lit, on sent qu'on cause avec un patricien. Quand il est ironique, et l'ironie lui va très bien, il ne flagelle jamais que des travers et des ridicules réels. Quand, au contraire, il est aimable et souriant, il sait trouver les plus charmantes choses du monde. Il aime passionnément les lettres. Après avoir longtemps habité Paris, il s*est retiré dans ses terres près d'Avignon, plus près encore du Rhône qui fut souvent pour lui un voisin gênant et dangereux. Il lui arriva, lors des grands débordements, de se trouver comme Robinson cerné dans sa demeure.

M. de Pontmartin en est à son vingtième volume de critique. Il s'est prononcé en maître sur tous les livres sérieux qui ont paru depuis trente ans. Les Samedis, car c'est le titre de son livre, feront le digne pendant des Lundis de Sainte-Beuve. Il a eu toujours ce mérite de bien accueillir les débutants et de leur prodiguer de la façon la plus aimable ses conseils el ses encouragements. A côté du critique, il y a en lui un romancier remarquable. Pourquoi nous sommes à Vichy, Or et clinquant, les Contes d'un planteur de choux, Pourquoi je reste à la campagne, les Corbeaux du Gévaudan, et bien d'autres que j'oublie, sont des romans très passionnés et très intéressants. Il ne faut pas oublier les Jeudis de madame Charbonneau qui firent tant de bruit et qui valurent à son auteur tant de colères à l'Académie. Il écrit toujours avec plus de verve que jamais, et, le jour où il n'écrira plus, il fera de la peine aux lecteurs de U Gazette de France,

Il ne met pas tout son esprit dans ses livres. lien conserve pour sa conversation, qui est toujours char-

mante. C'est lui qui disait d'un personnage avec lequel il n'était pas agréable d'être en tête à tête : « Il ne tient pas compagnie, il trouble la solitude. »

Il ne faut point oublier ceux qui ne sont plus. Je dis cela pour MM. de Boissieiui elpoior Paul de Molènes qui moururent, tous les deux, très jeunes après aroîr écrit des choses exquises. On lit encore, et on a raison, les Lettres d^un passant de M. de Boissieux et les récits émouvants de Paul de Molènes.

Auguste Vacquerie, dont j'ai déjà parlé et qui est plus jeune que jamais, est une figure très originale. C'est un romantique fougueux qui, malgré le triomphe de cette école que personne ne conteste plus à présent, en est toujours resté aux ardeurs des premiers jours. Il a écrit deux œuvres étonnantes : Tragaldabas elles Funérailles de V honneur y que le public ne voulut point comprendre, et qui n'eurent pas de succès. Par contre, ses pièces raisonnables, comme JeanBaudry elFormosay que pour ma part j'aime moins, en ont eu énormément. Vacquerie est un précurseur qui va trop vite. Le public ne peut le suivre que de loin. On reprendra Tragaldabo et je prédis qu'on applaudira beaucoup.

L'amitié et l'admiration que j'ai pour Barbey d'Au* revilly me font hésiter à parler de lui. C'est le talent le plus fier qu'on puisse imaginer. Il y a dans son style quelque chose de crâne comme dans sa personne. D'Aurevilly aime la coulem* v^n pas seulement daas la littérature, mais daiis la vie domestique. De là son aversion pour notre pauvre costume, et de là aussi les ^Horis q^u*]! ieate pour m le point porter. Ce

Vénitien, amoureux de tout ce qui brille, a horreur de notre sordide habit noir et de notre piteux gilet.

D'Aurevilly est un catholique mihlant qui n'a point ménagé les volées de bois vert aux libres penseurs. II a soutenu contre eux de fort belles luttes ; mais c'est un catholique assez étrange. On a dit qu'à la messe il priait la Vierge les poings sur les hanches, et faisant les doux yeux aux saintes peintes sur les vitraux. Il y a un peu de vrai dans cette malignité à laquelle on n'ajoutait pas foi, mais à laquelle on finit par croire après qu'il eut publié les fliaio/iyties. Il importe d'ob* server que d'Aurevilly prépare les Ce/estoqui,dit-oi^' surprendront beaucoup ceux qui l'auront jugé avi trop de précipitation.

Il faut s'attendre à tout de la part d'une imaginw tion aussi puissante et aussi originale. D'Aurevilly horreur des chemins battus. Dans s-es romans, di ses critiques, il nous étonne toujours par l'imprévu l'étrangeté de ses récits ou de ses arguments. Il l'imprévu redoutable toujours, au^si bien quand il met au service d'un paradoxe qu'à celui de la véril Je ne connais pas de plus grand massacreur d'illa» sions. Ainsi j'aimais Diderot et j'aimais Gœthe; mj voilà qu'un beau jour d'Aurevilly les attaque. Ilavi ébranlé ma foi, que je n'ai pu recouvrer qu'en oublis son maudit livre.

Les manuscrits de ce grand original sont illusti comme des missels. Il écrit avec des encres de toul les couleurs. Son écriture ressemble à celle de RicbQ lieu ou de Mazarin. On devine que notre papier coi mun et nos plumes ordinaires l'agacent et rofTeast

Son souhait serait d'écrire à Teau-forte sur des plaques de cuivre.

Il est lui, celui-là, et il défie toute contrefaçon. Il y a des naïfs qui ont voulu le pasticher. La tâche était trop ingrate. Ils ont dû y renoncer.

De 1860 à 1870 il y eut au café Riche, sur le boulevard, un cénacle qui s'assemblait tous les jours. Il était composé de journalistes, de romanciers, d'auteurs dramatiques, de musiciens, de peintres, d'avocats et de quelques amateurs. On discutait à perte de vue, dans ce cénacle. Politique, littérature, arts, calembredaines, tout y passait. C'était à qui se montrerait le plus fou et le plus amusant. On pouvait tout dire, tout soutenir, tout attaquer sans avoir à craindre une querelle ou même une simple altercation. Ce qui s'est débité là d'esprit, de bon sens, de bêtises, de drôleries et d'insanités formerait une encyclopédie. Les hommes politiques, les magistrats, les savants, les artistes étaient tour à tour mis sur la sellette. C'était un salmigondis dont on se fera une idée, quand j'aurai nommé les assistants.

Il y avait là le Sage et notre président, le docteur Cabarrus, ami de Girardin et de M. Ferdinand de Lesseps. Cet excellent docteur aimait beaucoup la jeunesse, et c'est pourquoi il était toujours là. Il nous racontait les détails les plus intéressants sur la Révo-

liition. Il était lils de mademoiselle de Cabarrus, qdl

fut, comme on sait, successivement mariée an marqnÊt' de Fontenay, à Talien, et enfin en troisième noces u prince de Chimay. Le docteur Cabarrus avait faitit gui?rre d'Espagne de 1 823 et a^islé arec le <iuc d'A* gouléme au fait d'armes du Trocadero. C'est là qu'il avait connu Armand CaiTcl. U savait sur Robespierre des anecdotes fort inttîrciisantcs. Talien lui avait conté les conversations qu'en dînant ensemble Robeaj pierre, lui Talien et Barras échangèrent deux ou troii jours avant le 9 thermidor. Ces anecdotes ne se li-oovenLpas dans les mém;)ires stirlaUévolulion. llaeraNf trop long de les rapporter.

A une heure du matin on levait la séance, et, parmii nous, il s'en trouvait quatre ou cinq formant la gard^ d'honneur du brave docteur et chargés de l'escorttr jusqu'à la rue Saint-Lazare où il demeurait- Le doctewT Cabarrus, qui faisait de la médecine homéopathe, possédait un philtre, c'est le mot, à l'aide duquel une cantatrice qui avait perdu la voix la retrouvait comme par enchantement, et pouvait chanter le soir>

Il y avait aussi là Xavier Aubryet, Clément Laurierd Gambetta, Albert Wolff, Jules Ferry, Alfred Mayruï*»" gués, un garçon de beaucoup d'esprit, auteur d'un livresur Rabelais etqui était précepteurdeM, le baron Edmond de Rothschild. U est aujourd'hui agent de ebange, époux, modèle et père excellent- Je citerai en- , core Murger, Villemessanl, Aurélien Scholl, . Villemot, Paul de Gassagnac, sortant à peine da c lège, LéoDelibes, Amédée Ferel, un Bordelais bioi et très vif, ami intime de Gambetta, Narey, I

Thiboust, Gustave Doré, Gaston Mitchell, son frère, Robert Mitchell, qui tout jeune fut rédacteur en chef du Constitutionnel et député, Nepfthalie, Char-es Monselet, Charles Marschal, Sohège, quelquefois le poète Baudelaire, puis Guichardet, un ami de Balzac, un peu abruti par Tabus des petits verres, et enfin Francis Magnard, qui, à la mort de Villemessant, devait être rédacteur en chef du Figaro,

Lorsque Gambetta vint pour la première fois à ce cénacle du café Riche y il était tout à fait inconnu. Il n'avait à son actif que ses succès de parole à la conférence Mole. A peine installé, les empoignades commençaient avec Aubryet, qui était le plus fougueux des conservateurs. Malgré cela il le recherchait, et aimait à rompre des lances avec lui. S'ils n'étaient point d'accord en politique, par contre ils avaient les mêmes sympathies littéraires et s'extasiaient ensemble sur nos plus grands écrivains.

En parlant de ces grands génies, ils en revenaient par une pente insensible à la politique. Alors la bataille commençait. Gambetta exaltait la Révolution, et quand il en était arrivé au paroxysme de l'enthousiasme, Aubryet, pour le calmer, lui citait Joseph de Maistre et ajoutait que, selon lui, le roi Philippe le Bel avait été trop libéral. La querelle durait jusqu'au moment où on les priait de sortir, parce qu'il était l'heure de fermer le café, puis elle recommençait le lendemain. Laurier, sans faire la moindre concession à ses opinions avancées, était le girondin qui mettait le holà entre ce jacobin farouche et ce conservateur endurci.

!9fi MES SOUVENIRS

La République, disait Gambetta, quand elle sera fondée depuis quelque lemps en France, sera défeifc due précisément par ceux qui l'attaquent aujourd'hui.; Et alors, appelant ài lui des précédents historiques, fl: faisait observer qu'à Home la République avait été égorgée par César s'appuyant sur les gens du Belle* ville de ce temps, et défendue par Cicéron, le conseï vateur, et Pompée, chef des patriciens. Mais rien n'y. faisait. Aubryet persistait et protestait contre l'attitude grossière des réunions dans lesquelles Gambettft s'en allait semer les perles de son éloquence. Une fois oii Aubryet se sentait blessé plus que de coutume pE cette grossièreté de certains tribuns, il dit à Gant? betta :

— Si jamais tu viens au pouvoir, je te demande me nommer désenmufleur général de France et Navarre.

— AccorJél répondit Gambetta.

Puis la conversation continuait, et Gambetta nom

étonnait par des prodiges de mémoire. Il savait cœur les livres de Rabelais, et les principaux di»" cours de Mirabeau, qu'il récitait accompagnés gestes magnifiques. Il n'était plus, en cet instant assis dans un coin à une table de café, on l'aurait < k la tribune, tenant une assemblée captive soue parole puissante.

Un soir qu'un journaliste avait apporté le rappoH imprimé du budget, Gambetta fit le pari qu'il récite* rait, tableau par tableau, les dépenses de chaque ministère. On le lit répéter, et il récita le tout sai tromper une seule fuis.

C'est, comme on le voit, à bâtons rompus que j'exhume tous ces souvenirs; aussi je passe des uns aux autres sans transition.

Quand il y avait des premières représentations à rOdéon, Gambetta se tenait dans un café voisin et raccolait, c'est le mot, les critiques qui venaient au théâtre par devoir professionnel. Il les attirait et les empêchait d'entrer dans la salle en leur promettant des anecdotes et des histoires infiniment plus amusantes que la pièce nouvelle. Il se montrait entraînant et persuasif à ce point d'en retenir quelques-uns, qu'il savait amuser par sa verve et son esprit, et qui ne regrettaient pas du tout de n'avoir pas assisté à la représentation.

Cette vie de bohème dura jusqu'en 1869, époque à laquelle Gambetta plaida pour Delescluze dans le procès de la souscription Baudin. On sait l'éclatante plaidoirie qu'il fit à la police correctionnelle. Ce temps de galop d'éloquence le rendit célèbre et, dès le lendemain, marqua sa place au premier rang dans le parti qui attaquait l'Empire avec tant de violence.

Gambetta, tout en restant fidèle à ses amis, se sépara d'eux, et ne s'appartint plus: il appartenait désormais à la politique.

Laurier, tout en étant aussi républicain que Gambetta, faisait volontiers des concessions. C'était avant tout un homme d'esprit et, comme on dit à présent, un tutti foutiste : gare à ses principes, s'il trouvait un bon mot qui dût ou en faire douter ou les compromettre. Il fut, comme on sait, député du Var, ainsi qu'Emile Ollivier. Or il était écrit que l'un et l'autre

KS MES SOUVENIIIS

devraient un jour en polUitiue changer un peu d' Des élecleurs du Var, qui, eui', n'avaient pas changé, vinrent se plaindre à Laurier, Vuici quelle fut réponae : « Vous avez le droit de vous plaindre, car en effet Ollivicr et moi Laurier nous ne pensons plus comme autrefois. Décidément vous n'avez pas de chance avec les arbustei. » Tout Laurier était là, ce qui ne l'empêchait pas d'être de première force en alTuires.

Aubryet, qui aimait la discussion, ramenait h tuul propos la conversation vers la politique. Il était, cela va sans dire, contredit par Gambetta et par M. Jules Ferry qui, ni l'un ni l'autre, ne se doutaient alors qu'ils seraient plus tard premiers ministres. Ua soir qu'Aubryet faisait très bon marché du suffrage universel, M. Ferry lui dit: « Mais vous n'attaches donc pas d'importance à vos droits politiques?» « Moi, répondit Aubryet, je sois sur ce point de l'avis de Théophile Gautier, je donnerais tous mes droits politiques pour voir mademoiselle Julia Grisi aa bain, n M. Jules Ferry lui cria : Raca.

Ce cénacle, parfois très bruyant, faisait fuir les clients qui venaient là pour se désaltérer après le epectacla. C'est bien le cas de dire qu'on y parlait de tout et d'autres choses encore. Les pièces nouvelles, les cancans du boulevard, les nouvelles politiques, tout était commenté et discuté avec autant d'animation que de confusion.

On était cbarnié dans le café Riche quand l'heure, de fermer arrivait, parce qu'alors nous levions la' séance. Vers une heure moins un quart, on éteignait

une partie des becs de gaz. Cela nous contrariait. Aussi il fut convenu que le lendemain nous arriverions tous avec un bout de bougie dans notre poche. On s^avise d'éteindre, nous allumons tous nos bougies et nous convertissons le café Riche en chapelle ardente. Les passants s'arrêtaient sur le trottoir. Alors on ralluma le gaz et on nous pria d'éteindre nos bougies.

Parfois, après la fermeture du café, nous faisions des fugues, et nous allions dans un bastringue de dernier ordre, tenu, rue de BufTaut, par le Polonais Markowski, qui dansait la Frisca, pas de son invention, avec les étoiles du cancan. C'est là que Rigolboche, que Roqueplan avait appelée la Huguenote, tenait ses assises. Elle n'était pas jolie, mais elle était amusante. On faisait cercle autour d'elle au bal de l'Opéra.

Dans ce temps-là Albert Wolff et Henri Rochefort collaboraient. Ils écrivaient des vaudevilles pour le Palais-Royal. Wolff était protégé par Alexandre Dumas qui lui reconnaissait du talent. Il ne s'était point trompé. Wolff, en effet, a beaucoup d'esprit et beaucoup de gaieté ; il s'est fait une large place dans le journalisme. Il est né en Allemagne, ce qui ne l'a point empêché d'écrire très purement le français et de devenir un Parisien accompli. Il m'amène, ainsi que Rochefort, à parler du Figaro fondé par Villemessant, qui, celui-là, est une des figures les plus curieuses de cette époque.

Ce fut le 28 mai 1867 que le FigarOy qui avait été hebdomadaire jusque-là, devint quotidien. En tête de ce premier numéro ViUemessant dit à ses lecteurs:

« Ce que je voudrais, ce serait d'arriver à vous contraindre à lire le journal depuis la première ligne jusqu'à la dernière, n II y esUarrivé, parce qu'il avait pour ainsi dire le génie du journalisme. Et comment s'y prit-ilî II examina les journaux les mieux faits, et reconnut qu'ils avaient tous le tort de donner trop de place dans leurs colonnes à la partie documentaire qu'on ne lisait point, et pas asseï à la partie anecdotique dont on était friaud dans tous les mondes. U appela près de lui des gens d'esprit et de talent, et leur donna carte blanche pour éerire sur les grands événements du jour et sur les petits cancans du boulevard. Il relégua la polilique au troisième plan, et en un mot créa ce journal après lequel aspiraient les désœuvrés, les esprits légers et les femmes. Il eut le tort souvent de trop exploiter le scandale, mais on n'est point parfait. Il sut, d'ailleurs, ce que cela coûte d'ennui et de désagréments.

Villemessant n'écrivait pas, et cependant nul ne trouvait mieux que lui un sujet d'article. Il serinait un sujet à ses rédacteurs, et leur mâchait pour ainsi dire la besogne. U faisait des mots pour son compte, et avait même le talent d'en faire faire aux autres. C'était tout à la fois un stimulant, une Égérie, ub boute-en-train. Horace dit dans son Art poétique, car c'est au latin qu'il faut demander de nous faire tout comprendre :

Vice cotia, acutum Reildpre, quœ ferruin valet, essora ipaa aecandi.

Il était cette pierre incapable de couper, mais ser-

vant à aiguiser l'esprit d'un autre et à en faire jaillir les traits les plus malins.

Il dut lutter très longtemps avant que d'arriver à la fortune. On ne saurait énumérer le nombre de feuilles de choux qu'il créa avant de mettre la main sur le Figaro qui le fît millionnaire. Mais dans la prospérité il n'oublia jamais le temps où il avait dû manger, comme on dit, de la vache enragée. C'était un bourru bienfaisant. Il était parfois brutal, maladroit, injuste, mais il savait reconnaître ses torts et les réparer magnifiquement. J'eus pour ma part souvent maille à partir avec lui. Ainsi il m'avait commandé une série d'articles que je signais Un monsieur en habit noir. Un matin, sans que rien ne motivât ce revirement, il interrompit la série. Je me rebiffai sans rien obtenir. Trois jours se passèrent ; alors je ï'eçus un bon à toucher sur la caisse, supérieur à ce qui m'eût été dû si j'avais terminé ma série.

Il était d'une inaltérable bonne humeur. Les duels, les procès, les réclamations, tout était prétexte à plaisanteries. Quand il était cité en justice, — et Dieu sait s'il y fut souvent appelé I — il badinait avec ses juges et arrivait toujours à les faire rire et à les désarmer.

Un de ses plaisirs l'hiver, quand il faisait bien froid, que la terre était couverte de neige, consistait à chercher dans la rue un pauvre déguenillé. Il l'arrê^ tait, le conduisait dans un magasin de confection, l'habillait des pieds à la tête, et lui donnait dix francs pour aller faire un bon dîner. Il entendait, d'aiUeurs, la charité d'une façon toute chrétienne, et voulait que

au • «ES souvExins

M nuin gaoehe i^oràt ce que doonail la droite. Un jour, apprenant qu'un journaliste de talent qui avait été minisire ^Lait en prison et Fan? ressources, il chargea H. SaJnl-Genest de lui faire parvenir anonymement deux mille francs ftar rinlermédiaire d'un pasteur proteslani, qui allait le voir dans sa prison. Le journaliste refusa ce don, et quand M. $aint- Gene^ remit les deux mille francs à Villemessant^ celui-ci dit eu maugréant : •> Je n'ai pas de chance de revoir mon argent qui a été refusé par celui auquel je l'offrais, et que le jiasteur n'a même pas eu l'esprit d'intercepter. ■ On lui eût volé son porte-monnaie, qu'il n'aurait pas été plus furieux.

Quand le Figaro devint quotidien, VillcmeEsant avait pour collaborateurs : Jouvin. son gendre, Albert Wolff, Henri Hochefort, Edouard Lockroy, Aurélien Scboll, Albéric Second, Francis Magnard, Adrien Marx, Georges Maillard, Alfred d'Aunay, Duchesne, Prével. Quant à Henri de Pêne qui avait écrit de si charmantes choses dans le Figaro hebdomadaire, il se séparait pour fonder avec M. Tarbé le journal la Gaulois,

En feuilleton il publiait un roman de M. de Pontmartin.

Rocheforl et Wolff se partageaient la cbrou'que. Rochefort expliquait de la façon la plus spirituelle comment lui, républicain, avait consenti h écrire dans un journal dirigé par un partiiian fanatique du comte de Chambord. Il est vrai qu'il s'était réservé certaine» franchises, ainsi qu'on va pouvoir en juger. On se rappelle que, lora de l'Expopilion universelle de 1867,

tous les souverains de l'Europe vinrent à Paris. On imagina pour eux des bals, des spectacles, des fêles et des chasses. Rochefort en rendait compte de la façon la plus amusante ; jamais on n'avait parlé des lôtes couronnées avec plus de familiarité. Il prétendait que, dans les chasses organisées à Compiègne et à Fontainebleau, le capitaine des chasses de Tempereur s'était arrangé de façon que les lièvres, les faisans et les chevreuils, qui devaient tomber sous le plomb de ces divers souverains, portassent tous le grand cordon de leurs ordres. Les pièces de gibier abattues par le roi de Prusse portaient l'aigle rouge; celles abattues par l'empereur d'Autriche, la croix de Saint-Étienne.

Malgré ces facéties, Rochefort n'était encore qu'un modéré en politique, faisant représenter au théâtre des Variétés la Vieillesse de Brididi et je ne sais plus quoi au Palais-RoyaL Étant donné son tempérament, il ne pouvait s'en tenir là. Aussi il quitta le Figaro pour fonder la Lanterne^ ce petit cahier facétieux et violent qui fut pour quelque chose dans la chute de TEmpire.

Je laisse la Lanterne pour ce qu'elle est. Si j'en parle, c'est pour émettre cet avis que Rochefort, en l'écrivant, s'est montré pamphlétaire de première force. Qu'est auprès de lui Paul-Louis Courier ? Il le dépasse en esprit, en gaieté, en verve et en malignité. Quand on a lu la Lanterne^ Paul-Louis Courier devient illisible et n'est plus qu'un vieux radoteur. Il y a dans Rochefort des côtés qui me déplaisent et qui me froissent. Je trouve son impiété et son athéisme

haîEsables et de mauvais goût. Quand il aborde ce sujet, lui, qui a tant d'esprit, n'en a pas et n'est plus qu'un simple louslic. Les eiTets auxquels il arrive sont ù la portée de tuut le monde, ausïii devrail-il les iiïduigner. Maiiî quand Rochef ort laisse le sacré de c6(é et qu'il ne s't!n prend qu'aux personnes et aux choses, alors, sans l'approuver toujours, je me sens touché par sa verve gauloise et ses puissantes ironies. En quatre lignes il désarçonne, exécute et couvre de ridicule celui auquel il s'eA prend. Gare au malheureux qui tombe sous sa giilTe. Après avoir bafoué les uns après les aulres tous les hommes de l'Empire il en est arrivé aux républicains. En 187i, pendant la Commune, alorsque M. Thiers et le gouvernement étaient à Versailles, il s'est égayé à leurs dépens. C'est lui qui disait de l'Assemblée constituante : « Cette Chambre est tellement orléaniste ^e son président d'âge, M. Benoist d'Azy, ressemble à Madame Adélaïde, sœur de Louis-Pbilippe. » 11 rend compte d'unâ soirée de réception chez M. Thiers h. Versailles et il dit ; « Vers neuf heures les frères Picard (M. Picard était alors ministre de l'intérieur) s'apprêtaient à faire quelques tours d'adresse lorsqu'on vint annoncer que le général Palikao était entré dans la ville. "Adressez u vite, dit M. Thiers àM. Picard, une proclamation aux » habitants pour les inviter à mettre leur argenterie » sous clef. » Alors M. Picard propose au président de faire arrêter Palikao et de l'enfermer au petit Trianon « Gardez-vous-en bien, reprend M. Thiers, le petit » Trinnon est un palais d'ÉLê, on le pillerait. » Hochefort, dans la vie privée, est tout autre qu'on le

suppose. Il est, comme on sait, de très bonne maison, mais ne porte pas ses titres. Il est d*une bravoure remarquable, mais très doux de caractère. Il est resté tout jeune par certains côtés. Il adore le spectacle et le jeu. Ses opinions politiques lui ont coûté très cher car il n'est pas allé, comme l'avait fait Eugène Sue s'enfouir au fond des bois pour se dispenser de secourir ses coreligionnaires politiques. Il est resté à Paris et moi, qui l'ai vu à l'œuvre, je puis dire qu'il s'est souvent dépouillé pour venir au secours de gens dans la gêne, de femmes et de petits enfants.

Il faut ajouter qu'il n'est pas ambitieux et qu*i] a tout fait pour n'être pas élu député.

Il m'en faut revenir à la politique pour quelques instants. En 1866 le comte Walewski présidait le Corps législatif, avec moins de fermeté que M. de Morny. Il avait cependant des qualités. On rendait justice dans la Chambre à son impartialité. Les membres de la gauche, quoique plus violents que jamais, aimaient assez leur président et avaient accepté de dîner à la présidence. On sait que sous M. de Morny ils refusèrent toute invitation, ne voulant point paraître dans les salons de l'bpmme sur lequel ils faisaient peser lai plus grande responsabilité du coup d'État du 2 dé-l cembre.

Les honneurs du palais de la présidence étaient faits

avec uQCgràce exquise par la bellecomtesseWalewska, une noble Florentine qui fut sans contredit la femme la plus élégante de la cour de Napoléon III. Si Saint- Simon lavait connue, ilTeût certainement comparée à une déesse marchant sur la nue, tant sa démarche était lîère et superbe. Elle avait eu le don d'apprivoiser les plus farouches tribuns, et les avait amenés à marivauder avec elle: M. Jules Simon, M. Pellelan, M. Jules Favre et même M. Glais-Bizoin étaient assidus à ses réceptions.

Ce fut pendant cette session que M. Jules Simon, qui était député de Paris, se révéla comme orateur. Sa réputation copume écrivain et comme professeur était déjà faite. Il avait remplacé à la Sorbonne M. CiHisin comme professeur de philosophie, puis avait publié plusieurs livres d'érudition. Plus tard il avait abordé les questions à Tordre du jour et composé ces beaux livres qui s'appellent le Devoivy rOuvrière et bien d'autres. Il étonna la Chambre par sa franchise, son savoir, ainsi que par la modération avec laquelle il soutenait des idées très avancées. Dès ce moment on devina qu'il y avait en M. Jules Simon, non pas seulement un ministre de l'instruction publique, mais un président du conseil et un homme d'État. Le temps a prouvé qu'il sut tenir ce qu'il promettait. Il s'est placé au premier rang dans le monde politique.

Pendant cette année 1866 on était anxieux à la Chambre, d'abord à cause de l'expédition du Mexique qui n'en finissait pas, puis à cause de la guerre redoutable qui devait éclater entre la Prusse, alliée à l'Italie,

et TA u triche. M. Droiiin de Lhuys, ministre des affaires étrangères, était d'avis que la France se prononçât avant le commencement des hostilités soit pour la Prusse, soit pour l'Autriche. Mais le ministre de la guerre était là pour rappeler qu'une partie de nos forces militaires était au Mexique.

Napoléon III n'osa point prendre un parti. Le choc eut lieu et on sait que l'Autriche, malgré ses succès contre les Italiens, fut écrasée par la Prusse à Sadowa, La France en était réduite à contempler passivement ces graves événements. M. Drouin, qui blâmait cette attitude, donna sa démission de ministre des affaires étrangères et fut remplacé par M. de Moustier, ambassadeur à Gonstantinople. L'intérim du ministère fut confié à M. de Lavalette, ministre de l'intérieur, qui, le 16 septembre, adressait à nos ambassadeurs une circulaire dont il sera beaucoup parlé plus tard dans l'histoire, et qu'à aucun prix M. Drouin de Lhuys, qui était un vrai diplomate, n'aurait voulu signer.

On lisait dans cette circulaire les passages suivants :

« La Prusse, agrandie, libre désormais de toute solidan rilé, assure l'indépendance de TAllemagne. La France » n'en doit prendre aucun ombrage. Fière de son admira- » rable unité, de sa nationalité indestructible, elle ne sau- » rait combattre ou regretter l'œuvre d'assimilation qui » vient de s'accomplir, et subordonner à des sentiments n jaloux les principes de nationalité qu'elle représente et Vf professe à Tégard dos peuples. Le sentiment national de M l'Allemagne satisfait, ses inquiétudes se dissipent, ses

f l»lmill<'i ■VfkJfjniinl. Kii imîl.-uil la France, elle bit n I pn« i|ui la rap|in)<:tic ul »ud (gui IVluigae de nom. ■

Kl pIuH loin :

Il Au point do vuA i^lUTé ob le ^ouvernemenl impérial « con>idAra lo* destinées de l'Europe, l'hotizoa lat parait „ di^gogô d'£venluali(<'^smima;antes, n

Knfin cpci enroro :

" Uuniil K Ia Kninoe. do ijueli]ue cOlé qu'elle porte ses 11 roKiriU, nllo n'apiTçoil rien i]ui puisse entraver ou Irou- H lilnr M pruipt^rild. ■

O.Vlnll A croira que ce document diplomatique AVnil <^ld inspiitS par Pangloss liti-mëme, tant il était «litimiNtR fll tant ceini qui l'avait rédigé fermait f<im[iliii»Amment les yoiix, n L'boriion lui paraissait iti^Kiifti^ dVvt^nlimlil^s menaçantes, a En réalité le dipitimutt! qui parlait ainsi ne voyait rien de ce qui ctwnil IcN ycii\ do tout lo monde, et par contre dlurrrriait duR clioses qu'il i^tait i^eul à voir et qui iiVxi*(nidtit qut! dnna son imagination. 11 fallait faire, jfl It» Nui* liicn, contre fortune bon cœur, mais on s'y prciiAit, il ttxA l'Hvouer, d'une bien singulière façon.

Cm llltiKiona, qui ne furent d'ailleurs partagées par por«oiine, ne durèrent pas longtemps. Quelques mois «prè», lo 15 mars 18(i7, M. Thiers discuta l'jncntyable

politique du gouvernement et fit justice facilement de cette circulaire. Dans un magnifique discours il prouva que c'était l'unité italienne, œuvre de la France, qui avait fait l'unité germanique, obtenue par la victoire de Sadowa : car, disait-il avec raison, rAutrichc aurait sûrement battu la Prusse sans son alliance avec rilalie, alliance qui l'avait obligée de diviser ses forces et de ne pouvoir les opposer toutes à la Prusse. Mais le mal était fait. On essaya en vain de répondre à M. Thiers, mais la réplique fut aussi faible que la circulaire. A partir de cet instant l'Empire perdit une moitié de son prestige, et crut se sauver en faisant des concessions.

Ce discours de M. Thiers fit une très grande impression, en ce qu'il démontrait à tout le monde combien la politique suivie à l'extérieur par le gouvernement était maladroite. Je me rappelle que je passai la nuit chez M. Thiers, dans son hôtel de la place Saint-Georges, à corriger avec lui les épreuves de ce discours. Il fit de nombreuses corrections et ne termina son travail qu'à quatre heures du matin. Un service de voitures reportait les épreuves em Moniteur au fur et à mesure qu'elles étaient corrigées et en rapportait d'autres. M. Thiers buvait du chocolat à chaque instant, et me demandait de quelle façon on devait écrire certains mots. Les sténographes le redoutaient beaucoup, parce qu'il prétendait qu'on lui avait attribué des paroles qu'il n'avait pas dites à la tribune. Ils aimaient bien mieux Berryer et Jules Favre, les deux seuls orateurs qui ne revoyaient jamais leurs épreuves.

Dans cette année 1867, il y eut une trêve. L'Exposition universelle amena, comme on sait, tous les souverains de l'Europe à Paris. Napoléon III eut pour hôtes Tempereur de Russie, le roi de Prusse, le roi d'Italie, Tempereur d'Autriche, le sultan; on ne comptait pas les princes régnants. Il n'y avait plus de palais pour les caser. Il y eut des revues, des chasses, des festins, des représentations de gala. L'Opéra eut son parterre de rois. Le roi de Prusse, le prince royal, l'empereur Alexandre, le czarewich, M. de Bismarck virent la Grande Duchesse au théâtre des Variétés, et vinrent dîner au cabaret, c'est-à-dire au grand seize du café Anglais, où Adolphe Dugléré, le dernier grand cuisinier, leur servit un festin dont voici le menu :

hors-d'oeuyrk.

€Ëufs (le vanneau, poularde, caviar.

Potage tortue et à la Charles VI.

IIEI£V£8.

Carpe du Rhin à la Chambord.

Baron de mouton à Panglalae.

EXTRÉES.

Filets de faisan à la Mettemicb.

Filets de poularde à la Mazarla.

Ci'oustadcs à, Timpéralrice.

Filets de sterlet et crevettes Bagratkm.

Punch à la romaine et sorbets crème d'AlMt.

DE 1857 A \Bli 311

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