VINS
Madère retour de l'Inde. — Château dTTquem 1847. — Mouton Rothschild 1847. — Ch&teau-Laffitte 1848, — Romanée gelée 1858. — Johannisberg Metternich 1837. — Tokaî 1824. — Rœderer etPommery.
Les souverains et leurs suites s'amusèrent beaucoup, et en retournant dans leurs Ëtats proclamèrent Paris la plus belle ville du monde. Il y eut cependant une tache noire dans ces fêtes. J« veux parler de l'attentat contre le tsar à la revue de Lonçchamps. Ce souverain de toutes les Russies halMtait» comme on sait, le palais de TElysée. Sa distraction favorite était de s'en aller tous les matins au Oours-la-Rein^ voir les omnibus changer de roues au mcMnent où iî« allaient s'engager sur ce que Ton appelait alors le chemin de fer américain «t à présent les tramways. Tous les matins il s'en allait voir ça.
Un- seul parmi tous ces princes «menés à Paris par
l'Exposition se souvint qu'en France il y avait des hommes éminenta; ce fut le prince royal de Prusse, qui eut de fréquents entretiens avec H. Renan, M. Michel Chevalier, M. Leverrier et quelques membres de l'Académie des sciences.
Au mois d'octobre 1867 il y eut une modification ministérielle. M. de Lavalette fut remplacé au ministère de l'intérieur par M. Pinard, un avocat général qui s'était montré très éloquent. Avant de quitter le miniiitùre M. de Lavalette, après avoir consulté son BO us-sec ré la ire d'État, M. de Saint-Paul, qu'il sonnait àtoulpfopos.cc qui l'avait fait surnommer /e sonneur de Saint-Paul, crut devoir placer une sentinelle au Moiiileur h c6té de M. Paul Dalloz. Il y a des esprits — il est vrai que ce ne sont pas les plus forts — qui aiment à mettre une cinquième roue à un carrosse.
1,'annéc 1868 Fut assez calme. On discuta devant les Chambres deux lois importantes : la loi sur la garde mobile et la loi sur la presse. Mais bien qu'on fût tranquille en apparence, il y avait quelque chose dans l'air. L'Europe n'était plus l'Europe. Les conqnCtos de la Prusse avaient changé l'axe de la politique- Et puis dans la presse on faisait au gouvernement la plus implacable et la plus vive opposition. Rochefort dans la Lanterne mettait les pieds dans le plat. On poursuivit le neuvième numéro de sa publication. Il fut condamné à un an de prison, puis ensuite à trois autres années pour le numéro treize de la susdite Lanleme. 11 crut prudent de se retirer en Belgique.
C'était it la fin de l'annce 1H68 qu'expirait le Irailé
avec le Moniteur universel y qu'on était bien décidé à ne pas renouveler, car si M. de Lavalette n'était plus au ministère, il y avait laissé ses idées. Le gouvernement mit en adjudication son organe ofGciel auquel il avait la prétention de conserver ce titre : le Monileur officiel, M. Dalloz fut même contraint de lannoncer dans les numéros du 26, 27, 28, 29 novembre et 2 décembre 1868. Je fus chargé par lui d'aller voir M. Rouher et de le prier de nous dispenser de publier cet avis de nature à porter un très grave préjudice aux intérêts qu'il représentait. M. Rouher ne voulut rien entendre. Je me rappelle la scène. C'était le soir. Quand je me présentai, j'interrompis une partie de piquet que le ministre d'Etat faisait avec Vivier, l'artiste si spirituel que tout le monde connaît. Précisément parce que les raisons que je faisais valoir étaient excellentes, il devint presque furieux, et tapa si fortement sur la table qu'il faillit renverser la lampe Carcel qui nous éclairait. Madame Rouher, effrayée par ce bruit, entr'ouvrit la porte. La discussion s'apaisa, mais je sortis sans avoir pu rien obtenir et il nous fallut au Moniteur insérer l'avis. C'est alors que M. Paul Dalloz mit les fers au feu et assigna le gouvernement devant le tribunal de commerce de la Seine en usurpation de titre. On sait que c'est là un point sur lequel la magistrature consulaire ne badine pas à Paris. Le 28 décembre le tribunal rendit un jugement par lequel il déclarait que le titre de Moniteur était la propriété de la Société Dalloz -Pankoucke, et faisait défense au gouvernement de s'en emparer.
MES snuvENins
Au ministère on ne se linL pas pour baUu. On fit appel devant la cour, ft laquelle on demanda de vouloir bien suspendre ses vacances de Noël pour staluer sur ce cas urgent. Le 30 décembre les parties comparurent devant elle, et là, sans qu'on s'y attendit, gouvernement, qui avait enGn reconnu ses torts, se^ désista de' sa prétention, l'organe du gouvernerai qu'il allait cn!er devant s'appeler Journal officiel it, l'Empire français. C'était là ce qu'on appelle uat reti-aite en bon ordre par laquelle le gouvernementi s'épargnait un nouvel échec.
Par ce jugement et ce désistement, M. DalloK IrioaiM phait dans la lutte engagée contre le gouvernement: et ne lardait pas à apprendre que l'empereur lut* même avait blâmé la façon dont on avait agi aven lui. Il trouva là toutes sortes de motifs pour persévi dans le dessein de continuer sans rofficialité la publia cation du Moniteur Unioersel. Il fallait, pour tentet pareille entreprise, sa belle passion pour le travail, Jeune, riche, beau garçon comme il l'était, comblent en est-il qui, à sa place, n'eussent pensé qu'aux plaisiraj. eussent entrepris de longs voyages, eussent ïaA courir des chevaux, et kc fussent enfin obandonnés toutes les distractions qui font, dit-on, le bonheur de heureux de ce monde. Il n'y songea pas un eci instant. Il organisa tout de suite, pour remplacer ceu* qui s'en iraient au nouvel officiel et qui le quitteraient avant que le coq n'eût chante, une rédaction politique et liltértiire très forte pour le journal absolument indépendant qu'il allait diriger. Cela fait, au Moniteur et au /"efiVil/odi/eur, qu'il puâîédait déjà, il ajouta trois
OU quatre autres journaux sans compter ceux qu'il se proposait de créer. IJ fît tant et si bien qu'un an ou deux après, il était parvenu à grouper dix journaux dans sa main, et à fonder au quai Voltaire un centre de publicité considérable. Il passe onze mois de Tannée dans cette fournaise, conversant tour à tour avec des journalistes, des hommes politiques, des hommes de lettres, des peintres, des graveurs, des dessinateurs, puis des mécaniciens, des inventeurs, et puis, hélas I des bavards. Les inventeurs, surtout, ont le don de le fasciner, sans doute parce qu'ils lui ont coûté cher. C'est lui qui a soutenu l'inventeur Lenoir, dont les moteurs rendent tant de services. Il fut un des premiers à s'occuper des bronzes, des cloisonnés, des porcelaines et des étoffes de la Chine et du Japon. Depuis longtemps déjà il étudie les progrès de Télectricité. Et avec tout cela il trouve encore le temps d'écrire sur les arts et sur les découvertes, mais le soir, à sept heures, il sort de son cabinet avec une migraine, quotidienne comme la plupart de ses journaux. Il a des domestiques dont il ne se sert pas, des chevaux qu'il ne fait jamais atteler, des campagnes qu'il ne visite qu'en passant et un yacht de plaisance dont il se sert six heures par an. Quand ses amis lui reprochent de vivre de la sorte, il leur répond qu'il ne comprend pas la vie autrement. Son portrait sera achevé quand j'aurai dit qu'il est très serviable et très indulgent pour son prochain.
Les ministres en France ont toujours eu une façon bien originale de défendre les intérêts des contribuables. Quand on mit l'organe offîciel en adjudi-
ait ïiES sotivEsins
catiOD comme une fourniture de charbon de terre ou d'huile à briller, nn voulait, disait-on, ri^ali<^r dea économies. Où sont-elles ces économies? Si on s'avisait demain, à la commission du budget, d'additionner ce que VOffiriet a coûlii et coûte encore au gouvernement ■ par suite d'acquisition d'immeubles, de constructione, . d'achat de matériel et enfin de prix de revient de la maîn-d'ceuvre, on serait étonné du total énorme auquel on arriverait, et on verrait que le nouvel ordre de choses créé coûte par au influiment plus cher que l'ancien. Et si encore on avait une belle publication, un ouvrage digne du gouvernement. Hais il n'en est rien.
L'Officiel, c'est le bulletin des lois. 11 est en-^ nuycux, il ne contient rien en dehorn des débats des Cbambreset des actes du pouvoir exécutif. C'est une' petite feuille qu'on est toujours prêt à confondre les Petites Affiches ou l'Écho des halles et manhés^ Un jour, bien silr, une commission du budget mettra., le nez là-dedans.
Les élections générales des membres du Corps lé-M gislatif eurent lieu le 20 mai 18G9, Le gouvernement: perdit quelques sièges, Gambelta. le défenseur de; Delescluze dans l'affaire de la souscription Baudin* fut élu à Belleville grâce à son programme qui s'appela le programme de Belleville. II fut élu aussi ti Marseille. 11 opta pour les Bouches-du-Rhone, et ce> fut, aux élections supplémentaires, Rochefort, ayant accepté le programme de Gambetta, qui fut élu à Bêllovilte k sa place. M. dePorcade, ministre derintérieuivi le liiipsa rentrer et ne l'inquiéta pas. Il importe de
rendre cette justice au ministre, il se montra très conciliant.
Je lisais la Lanterne de Rochefort et je la trouvais, peut-être à tort, plus spirituelle que méchante. Rochefort, par ses audaces et ses familiarités, parvenait à mettre les rieurs de son côté, et non à se faire des partisans, ce qui est bien différent. Je remarquais surtout que son pamphlet était lu bien plus aux Tuileries, au Sénat, au Corps législatif, dans les ambassades et dans les ministères que dans les faubourgs. Paris trouvait en lui son Aristophane. Je demeurai convaincu qu'il y avait moyen de combattre ce succès de la Lanterne, et je fis part de mon idée à M. de Persigny. Je croyais le moment venu d'écrire une biographie de Napoléon III, qui serait imprimée sur du beau papier et répandue à profusion dans toute la France, vendue à ceux qui pouvaient la payer et donnée pour rien aux autres.
Je m'expliquai longuement avec M. de Persigny et je lui demandai toute liberté pour écrire cette biographie telleque jela comprenais. Rien ne prêtait en effet plus que Texistence agitée de Napoléon au récit que je rêvais. Il était né sur les marches du trône, puis emporté en exil. En Italie, il se faisait carbonaro et attaquait rAutriche à la tête de quelques conspirateurs. Il servait dans Tarmée suisse, conspirait à Strasbourg, s'en allait en exil en Amérique, revenait conspirer à Boulogne, était condamné à mort, puis retenu prisonnier six ans à la citadelle de Ham, s'évadait de sa prison, s'en allait parcourir l'Italie, puis se fixait à Londres, où il vivait en débauché et en mauvais
Bujel jusqu'à ce que la révolution de 1848 lui permit de rentrer on France, Enfin il Était ûla président de la llûpublique, tordait le cou b. cette République et se faisait empereur.
J'étais convaincu qu'en racontant cette exiglence qui tenait de la légende, sans flatterie, avec même une pointe d'ironie, on pouvait rendre plus populaire qu'il ne l'était celui qui avait passé tant de fois de la prospérité à la misère. M. de Persigny parut 6tre de mon avis et me ménagea une entrevue aveo l'empereur, dans laquelle, cela avait été convenu, je pourrais parler en toute liberté.
Je fus reçu par l'empereur, en 1869, le jour du vendredi saint au palais des Tuileries. L'empereur m'accueillit avec une grande bienveillance et më dît
H Persigny m'a fait part de ce que tous désirer me dire, parlez en toute liberté, je verrai ensuite bî doub pouvons noua entendre. »
Je m'inclinai.
En cet instant le petit prince impérial entra. H embrassa son pÈre et lui dit qu'il s'en allait, avec son précepteur, faire ses dévolions à l'église Saint-Oer» main-l'Auxerrois.
J'exposai mon plan à l'empereur qui m 'écouta sans, rien dire, tordant sa moustache droite, ce qui était son geste habituel. Quand j'eus finis, il me dit:
J'approuve votre projet, racontez ma vie, neca* chez ni mes misères ni mes défauts, dites que j'ai été^
malheureux, fugitif, sans ressources et couvert de dettes. Je puis bien l'avouer maintenant que j'ai pu réparer tous mes torts, et surtout épargnez-moi ces flagorneries que pour me plaire on me décerne dans des journaux très dévoués, je le sais, mais qui me nuisent auprès de ceux qui ne sont pas pour moi. »
Puis il ajouta :
«Je fais des livres, moi aussi, et je sais ce qu^il en coûte. Votre livre sera édité à mes frais; vous voudrez bien m'en faire voir les épreuves, n'est-ce pas?»
Je m'inclinai de nouveau, et je repris :
« Il y a. Sire, dans votre existence une période sur laquelle je ne puis trouver de renseignements. Elle se rapporte au voyage que Votre Majesté a fait en Amérique après l'affaire de Strasbourg. »
« Vous voulez dire, reprit-il, au voyage que le gouvernement de Juillet m'a fait faire ?
Puis se mettant à sourire il ajouta :
«Je l'approuve, il ne devait pas agir autrement. Eh bien ! pendant ce voyage, je suis resté presque tout le temps à New-York. J'avais pour compagnon mon cousin Pierre Bonaparte qui est plus jeune que moi, et le marquis deGricourt qui est aujourd'hui sénateur. Adressez-vous à Gricourt. C'est avec lui que j'étais
dAHii une lies plus belles avenues de New-Tork, errant et m ennuyant, lorsque j'aperçus écrit en anglais sur l'erisei|î[nfl d'un changeur: « On demande des napoléons H pniir deH nouverains. »Cela,dis-jeàGricourt, m'irait, parfaUemont. Oui, demandez des notes à Gricourt, et rien surtout & mes ministresqui ne me connaissent pas, C'tjil oiilendu ; travaillez, je parlerai à Persigny.
Aprèti un instant de silence, l'empereur ajoula « Si le ff<^néral Floury était ici, vous pourriez le consultcp. Il m'eime coIui-l& et il me connaît bien.
Jo saluai l'empereur après l'avoir remercié d'avoir bien voulu m'enlendre, et je me retirai.
IK'laEl je me suis mis h l'ceuvre; mais absorbé par le» journaux dans lesquels j'écrivais, je ne pus Iravailldr que Tort lentement. L'année 1870 arriva; li'Bmpfre tVit emporté et je brdlai mes notes, car jfin'm é(ai$ encoro qu'à réunir des notes.
Dia lo !" janvier 18(î9. M. Dalloz avait reconstitué l« r^lactiun de »on journal qui reprenait son titre dtf JUimifr-Nf univeritt. Gazette na(iot>aU fondée en 1 789. Kn <i\\mpul$anl c<M(e int(>res»inte collection qni t (era nimtne le document le plus précieux pourceui qui ntuttronl ^Hre Thisloire du dernier siècle, lT\»«v* ttMis les emblèmes. D'abord ce sont les de Ij-» iW la monarchie de Louis XTl, puis les fw «WMix d* U Bt'p«W»q»e de 11!»*, l'aiçle dn i Empire. W llrur$ tic 1rs de U Restauration, le i ^«uKms iIu ^wveroement Ae JaîUet, et «afin fiiï d« ««'«MdEwpwe.
Cette rédaction se composait, pour la partie politique, de M. Jules Valfrey, un polémiste de premier ordre, très instruit et très ferré en matières diplomatiques, de M. Jules Amigues, de M. Léo Joubert, de M. Alexandre Pey et de M. Eugène Asse.
Dans la partie littéraire se trouvait M. Sainte-Beuve qui restait, ayant refusé d'écrire dans le Journal officiel , Par malheur, M. Dalloz avait un associé trop prompt à Talarmer. Or cet associé n'ayant pas approuvé un article de M. Sainte-Beuve, celui-ci passa au journal le Tempsy qui le guettait depuis longtemps. M. Dalloz se hâta de se débarrasser de cet associé gênant qui lui faisait perdre un des atouts de son jeu. Venaient ensuite M. Paul de Saint-Victor, M. Mérimée , M. Edouard Thierry , M . Amédée Achard.
Le Moniteur fît au gouvernement une opposition modérée. Il voulait l'Empire libéral, une politique extérieure mieux dirigée. Il soutenait M. Emile Ollivier qui grandissait et dans lequel les esprits libéraux voyaient un futur premier ministre.
Dans ce temps-là, M. Jules Amigues était presque républicain. On devait au Moniteur contenir ses impatiences poussées à ce point, de vouloir déclarer dans ses articles qu'il n'était pas sujet de l'empereur. Il fit même des démarches pour obtenir l'autorisation de fonder un journal intitulé la République. Plus tard, alors que la France était en république, il devint bonapartiste militant et projeta de créer un journal intitulé VEmpire. M. Amigues était poète et auteur dramatique. C'est lui qui fit représentera la Comédie
française Maurice de Saxe, un drame en vers dans lequel il y avait cet étrange alexandrin :
« Messieurs les accoucheurs, de la gloire à vos fers. »
Grâce à cet ensemble de talents, le Moniteur conserva ses abonnés. Il conserva surtout intact ce bataillon de collectionneurs qui, de père en fils, recevaient cette intéressante publication.
Il se passa, dans cette année 1869, un fait qui mérite d'être signalé, tant il a d'importance et tant surtout il est glorieux pour la France: je veux parler de l'inauguration du canal de Suez, cette œuvre gigantesque accomplie par ce Français extraordinaire qui s'appelle M. Ferdinand de Lesseps.
On a pu rencontrer sur les boulevards un homme à la tournure élégante, personnifiant ce type du Parisien distingué, qui menace de disparaître. L'extrême simplicité de la tenue semble faire ressortir davantage son grand air. Un je ne sais quoi dit qu'il est là chez lui. En l'observant, on est porté à croire qu'il se rend à son cercle pour apprendre les bruits du jour, faire une partie de wisth et tuer le temps en attendant le dîner. Il n'en est rien.
Cet apparent désœuvré, ce faux fainéant est au contraire le travailleur le plus intrépide, le lutteur le plus tenace et le plus vigoureux de notre époque. Pour tout dire, c'est M. Ferdinand de Lesseps.
M. de Lesseps est né à Versailles au commencement de ce siècle. Sa famille est originaire de Bayonne. Il
débuta dans la diplomatie, et fut en 1829 nommé vice-consul à Alexandrie.
En arrivant à son poste, il dut faire une quarantaine qui dans ce temps-là était rigoureusement de quarante jours. Le consul français lui fit passer des livres à bord, parmi lesquels se trouvait une relation de l'expédition du général Bonaparte en Egypte. Dans cette relation, des savants se livraient à toutes sortes d'hypothèses sur le percement de Tisthme de Suez, et prétendaient que la différence des niveaux entre la mer Rouge et la Méditerranée rendait cette opération impossible. M. Ferdinand de Lesseps, en lisant ce passage, haussa les épaules, et aurait bien voulu qu'il fut permis de prouver à ces savants qu'ils se trompaient. Mais comme il était consul, il devait ne s'occuper que de nos nationaux et ne point songer à remuer les sables de l'Afrique.
Il géra fort bien son consulat et, lors d'une peste effroyable qui se déclara à Alexandrie, en 1835, il fit preuve d'un grand courage, soigna les malades, et resta à son poste tandis que tous les Européens prirent la fuite. Il fut fait, pour sa belle conduite, chevalier de la Légion d'honneur.
D'Alexandrie, il fut envoyé comme consul à Bai> celonne. Là il se trouva en face d'un autre fléau, la guerre civile. Il défendit ses nationaux, et les défendit si bien qu'il contribua à aider les autorités espagnoles à vaincre l'insurrection.
En 1849, le président de la République le nomma commissaire à Rome, où triomphait la révolution ayant à sa tête Mazzini. Ce poste était périlleux et on
StI MES SOUVENIRS
ne Irouvail pas d'amalcur pour l'occuper. 11 puHit avec mission d'iiidiner pour les idées libérales adoptées par l'Assemblée nationale. Mais bientùt il reçut de l'Elysée l'ordre de faire de la réaction. II ne tint aucun compte de cet ordre et fut destitué. De retour à Paris il voulut être jugé. Il la futelondésapprc sa conduite. M. de Lesseps profila du moment pour dire un éternel adieu aux consulats. Il ne prit aucun sonci de sa disgrâce, se sentant apte h faire mieux qu'à légaliser des passeports.
Les natures ardentes comme la sienne ne sauraient rester inactives. Il se souvenait de l'Egypte qu'il connaissait, qu'il avait explorée, et déjà se berçait de l'espoir de percer un jour l'isthme de Suez. Ce gigantesque projet le faisait rêver tout éveillé. Il avait dans l'esprit comme un vague souveuir d'avoir causé avec le grand Sphinx qui lui avait dit que si les Pharaons d'autrefois, aidés par des myriades d'esclaves, avaient élevé des pyramides et des obélisques tatoués de signes hiéroglyphiques, les Pharaons d'aujourd'hui' devaient accomplir une tâche plus utile et non moins grande, c'esL-à-dire avoir raison de cette languette de terre qui séparait l'Afrique de l'Asie, de la mèma façon qu'Hercule avait eu raison de celle qui soudaitr autrefois, à Gibraltar, l'Europe à l'Afrique. Alore^ M. de I/;sseps s' abandonnant a son enthousiasme, qu6' je qualifierai de snblimc, puisqu'il y puisa la force de convertir sa chimère en réalité, éprouvait ces béatitudes et ces impressions délicieuses qui sont la récom^ pense des grands esprits après qu'ils ont enfanté de grands projets. Sa vivacité naturelle et sa prompte
conception des choses aidant, il entrevoyait, comme dans une simultanéité vertigineuse, les grands et les petits côtés de son œuvre. Vasco de Gama et laMétliterranée se dressaient devant lui, mystifiés, humiliés et confus. En effet, il dispensait les Européens, qui voudraient aller dans llnde, de doubler le cap de Bonne -Espérance. Quant à la Méditerranée, elle, qu'Hercule avait fait passer de la catégorie des lacs à celle des mers, il la réduisait à Tétat de canal servant de trait .d'union entre l'océan Atlantique et l'océan Indien. L'Afrique elle-même cessait d'être un continent et devenait la plus grande île de notre planète .
Mais, hélas! tandis que ces belles prouesses miroitaient dans la tête de M. de Lesseps, la fatalité voulait que l'Egypte fût gouvernée par un sultan indolent qui s'appelait Abbas-Pacha, personnification complète de la nullité orientale, amolli par son harem et opposé à tout progrès. Mais il fallait vivre. Alors M. de Lesseps alla s'enterrer à la Ghesnay, une propriété située dans l'Indre, qui appartenait à sa famille, et se fit agriculteur, rêvant toujours à son projet et croyant à son étoile.
Un matin, alors qu'il était monté sur le toit de la ferme pour surveiller des ouvriers couvreurs, on vint lui remettre une lettre. Elle lui apprenait que Mahomet avait fait à Abbas-Pacha la grâce de l'appeler dans son paradis. Aussitôt M. de Lesseps descendit, endossa un habit de voyage, dit adieu aux siens, et partit pour l'Egypte passée sous le sceptre de Mohammed-Saïd qui était un aigle, comparé à son prédécesseur.
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En 1835, H. de hntvpt, ùiié par le« in^énieurt (|u'il avait appelée, efilrepril l'eipluration minutieuse lia eol de l'Eçrpt« depuis Péivze jusqu'à Suez, sur le lii>rd de la mer Eou^e, fit opérer dee Ëondages et dresser la lopo;eraphie du soi aat lequel devait être creusé le canal projeté. Ces travaux d'exploratian durèrent quatre années, juïqu'en ]B.79, époque à laquelle, les études étant Bcbevées, on pouvait, en toute sécurité et avec espoir de réussite complète, entamer les travaux. Une souscription fut ouverte et U presse, ave<: le plus loyal empress^nent, prodigua ses encouraffements à H. de Le«sepe et cimlribua a lui procurer les capitaux nécess^res à sa vaste entreprise.
n faudrait entrer dans de trop longs développ»^ mcnts pour décrire les difficultés qu'on eut à vaincra pour creuser dans des «ables le canal projeté. Ce travail de Titan dura dis anî, c'esl-à-dire jusqu'en 1869. Pendant dix ans, M. de Leiiseps fut ie général en chef d'une armée de travailleurs dont ie nombre s'éleva jusqu'à cinquante mille, venus de tous les paye et inslatlés confortablement, grâce à la prudence et à l'humanité de celui qui les commandait. Pendant dix ans, sur tout le parcours du Canal, aucun vol ne fui commis", tant ces ouvi'iers étaient bien disciplinée et dévoués à leur chef.
M. de Leeseps parcourait sans cesse la loiigueligne dp? travaux, s'arrétant U où ee dressaient les obelaclcs, encourageant ses travailleurs, couchant sous la lente au milieu d'eus et vivant de leur vie.
Doué d'une santé de fer, qu'il doit en partie k sa
sobriété, M. de Lesseps, après avoir voyagé toute la journée, soit à cheval, soit sur un dromadaire, rentrait sous sa tente, non pour se reposer, mais pour écouter les rapports de ses chefs de service, correspondre avec Paris et avec Londres, donner des nouvelles de son entreprise et démentir les faux bruits que les sceptiques mettaient en circulation.
De 1859 à 1869, M. de Lesseps franchit trente fois l'espace qui sépare le bord de la mer Rouge de Paris et de Londres, voyageant sans bagage et vivant de pain et de fruits. Après avoir stimulé ses travailleurs, on le voyait arriver à Paris et à Londres, pour rassurer les actionnaires qui lui avaient donné leur argent et leur rendre l'espoir qui les abandonnait. Pendant ces dix années, M. de Lesseps se prodigua sans jamais proférer une plainte ni témoigner la moindre lassitude. Comparé à lui; le Juif errant était un être sédentaire.
• Quand on creusait la partie du Canal qui touche à la mer Rouge, M. de Lesseps, une Bible à la main, lisait dans le livre de Moïse et essayait de vérifier s'il y avait encore des traces de la description de ces parages. On prétend qu'il a retrouvé, enterrés assez profondément dans le sable, les pieds des palmiers sous lesquels les Hébreux passèrent au moment de traverser la mer. Ce détail prouve l'activité de ce puissant esprit, qui sait tout conduire de front.
Pendant ces dix années, M. de Lesseps reçut beaucoup de visites. Les princes vinrent les uns après les autres examiner ses chantiers. Il en fit les honneurs à M. le comte de Chambord et au roi des Belges,
329 MES SOUV£MRS
alors prince royal. Il fit avec ce dernier une excor- &ion pendant laquelle l'absence de tout cuisinier sefit cruellement sentir. Un certain jour» le duc de Bn-I bant en fut réduit à ne manger à son diner que di' raisin sec. Plus tard, devenu roi et avant M. de Lesseps à sa table, dans son palais de Laëken, il luifiten souvenir de son voyage servir comme premier pbt du raisin sec.
Ce fut, comme on le sait, vers la fin de 1869 que les travaux de percement terminés permirent aux eaux de la mer Rouge et de la Méditerranée de se mêler. Cette fusion s'opéra sans cataclysme et proora que M. de Lesseps avait eu raison de rire des savants qui avaient signalé une différence de niveau considérable.
Le 19 novembre 1869, M. de Lesseps livra le canal de Suez à la circulation, et dans cette première joa^ née quatre-vingts navires défilèrent sous ses yeux. Jamais grand amiral n'eut autant que lui le droit d'être salué par sa flotte. Après avoir présidé les fêtes de l'inauguration, il partit et revint en France. Mais, de temps en temps, il s'en va inspecter sa grande œuvre et constater par lui-même qu'il a su pleine* ment résoudre son gigantesque programme.
Il ne faudrait pas. le chercher à Paris : il est proba* blement, ce pourfendeur d'isthmes, à Panama.
J'en reviens à la politique.
Les discussions du Corps législatif furent, en 1869, très orageuses. L'empereur, loin de s'en émouvoir, y puisa des enseignements. En ce temps-là, il lisait avec un redoublement de curiosité le Mémorial de Sainte- Hélène, et un passage, surtout, l'avait beaucoup frappé. C'est celui dans lequel le captif de Saint- Hélène semble s'adresser à son successeur et lui conseiller de donner aux Français autant de liberté que lui. Napoléon P', leur a donné d'égalité. Il prit bien vite un parti et résolut de modifier la Constitution de 1852. Il voulait en arriver à ce qu'on avait appelé le couronnement de l'édifice, c'est-à-dire à l'empire libéral. M. de Morny, en mourant, lui avait parlé de M. Emile Ollivier; il s'en souvenait, et, le 2 janvier 1870, le choisissait comme premier ministre et le chargeait d'aller au Sénat présenter les modifications qu'il était d'avis d'apporter à la Constitution et de résumer ce que l'on appelait les points plébiscitaires. Il fallait, comme on sait, que ces points plébiscitaires fussent approuvés d'abord par un sénatusconsulte, et ensuite ratifiés par un plébiscite.
Il fallait, pour aller soutenir cette grave discussion au Sénat, être tout à la fois orateur et jurisconsulte. M. Ollivier était l'homme qu'il fallait pour cela. Les divers discours qu'il prononça mirent le comble à sa
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réputation et le classèrent parmi les grands orateurs. Il fit, là, preuve d'un incontestable talent, et on fut unanime pour admirer la clarté, la logique et la force de son argumentation.
Le plébiscite eut lieu, et pour la quatrième fois le suffrage universel accordait à Napoléon IH plus de six million» de suffrages. Qu*étaieni-ilB devenus, le 4 septembre suivant, ceux qui avaient apporté ces suffrages?
Dès les premiers jours^ Tannée 1870 fut troublée par des événements regrettables... je veux parler de l'affaire du prince Pierre Bonaparte qui tua, dans sa maison d'Auteuil, Victor Noir, qui, prétendait-on^ était venu le provoquer et le menacer chez lui. On profita des funérailles de Victor Noir pour organiser une manifestation à la tète de laquelle se trouvait Roc)iefort, député de Paris, qui avait engagé les citoyens à venir protester dans la rue contre le meurtre accompli. Il avait publié dans un journal dont il était le rédacteur en chef un article d'une grande violence, qui décida le ministre de la justice à demander à la Chambre l'autorisation de le poursuivre. Ce droit fut accordé* et Rochefort fut condamné à quelques mois de prison. Il resta sous les verrous jusqu'à la révolution du 4 septembre. Ce jour-là, il fut délivré par la foule.
Malgré ce point noir, on était généralement satisfait de l'ère nouvelle dans laquelle l'Empire libéral allait nous faire entrer. On vit ceux qui avaient jusque-là boudé le gouvernement revenir à lui. Aux soirées de M. Emile Ollivier, on comptait parmi les
assistants M* Gtiizot, le général Ghangarniert Odiion Barrot. Et puis Prévost-Paradol acceptait le poste d'ambassadeur de France aux États-Unis et Weiss, son collaborateur au Courrier du dimanche et au Journal des Débats, était nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère des beaux-arts. Presque par acclamation, M. Emile Ollivier était élu membre de l'Académie française en remplacement de M. de Lamartine.
Ce fut, comme on sait, M. Emile Augier, un poète charmant qui ne s'était jamais occupé de politique, qui fut chargé de recevoir M. Ollivier dont le bagage était tout politique. La réception n'eut lieu que près de deux ans après l'élection et les discours ne furent point prononcés, M. Ollivier ayant refusé d'accepter des modifications que lui demandait le bureau de TAcadémie.
Que fût devenue la France avec l'Empire libéral ? Il eût été intéressant de le savoir. Par malheur, la fatalité voulut qu'on ne pût jouir de» avantages de ce nouveau régime.
L'horizon qu'on croyait calme devint noir tout à coup, et une tempête effroyable éclata.
Certes, en allant prendre les eaux à Ems au mois de juin, le roi de Prusse ne se doutait pas qu'il devrait interrompre sa cure pour revenir en hâte à Berlin décrocher de sa panoplie l'épée du grand Frédéric et se mettre à la tête de ses armées pour combattre la France.
La guerre était-elle fatale, ainsi que le colonel Stoffel, notre attaché militaire à Berlin, l'avait prédit dans des lettres qu'il avait adressées à l'empereur?
ta UES SOUVENIRS
Cette guerre, au contraire, pouvajl-elle être évitée et n'ert-elle résultée que de maladresses diplomatiques? Je n'en sais rien et je déclare que je n'ai rien compris à lout ce que j'ai lu à ce propos.
Me bornant à raconter mes souvenirs, je me garderai bien de juger ces tristes et graves événements. Je voyais beaucoup M. Emile Ollivier; je constate qu'il était très préoccupé, très fourvoyé, et qu'il ne voulait pas la guerre. Les événements fureol plus forts que la volonté des hommes. Nos armées furent battues après des résistances héroïques, l'empereur capitula et fut fait prisonnier et, le 4 septembre, la République était proclamée à Paris. L'impératrice régente, qui ne disposait pas même d'un régimeal, s'éloigna. Les Chambres furent dissoutes et les fonctionnaires disparurent. Rien de lout cela ne fût arrivé ai, au lieu de se rendre. Napoléon III se fût fait luer à Sedan.
Le gouvernement de la Défense nationale, composa des députés de Paris avec le gt^néraî Trochu pour président, s'installa à l'Hôtel de Ville.
Les Prussiens, envahissant la France, avançaient & grands pas sur Paris qui se fortifiait, fermait ses por^ les et s'apprêtait à soutenir un siège. Cette défense, par la force des choses, dut être non combinée, mai* improvisée. Le gouvernement resta àParis et en une délégation à Tours, qui était composée de M. Crémieux, ministre de la justice, de M. Glais-Biioin , de M. de Chaudordy, représentant le ministre des affairef étrangères, du M. l'amiral Fourichon et de M. Cléraenl Laurier, représentant le ministre de l'intérieur.
Étant garçon, je n'avais à prendre soin ni d'une femme ni d'enfants, mais j'avais une vieille mère de quatre-vingts ans, qui habitait la Ferté-sous-Jouarre. Je m'en allai quelques jours après le 4 septembre la prendre pour la conduire en lieu sûr. Elle n'était jamais montée en chemin de fer. Pour son début, je la conduisis à Montpellier. Ma mère était une femme du xviu® siècle. Elle en avait l'esprit, l'élégance et les grandes manières. En 1799, étant petite fille, elle avait dansé chez Barras, au palais du Luxembourg. En 1814, étant jeune femme, elle avait dû quitter la Ferté pour fuir devant les Prussiens, de la môme façon qu'en 1870. Je voudrais pouvoir me rappelei les tristesses que lui inspirait cette dure nécessité.
Après l'avoir installée à Montpellier, chez son fils, je revins à Paris, mais déjà la Capitale était investie.
Il me fut impossible de rentrer, même par la ligne de l'Ouest. Ce que voyant, je m'en allai à Tours, auprès de la Délégation, où je retrouvai M. Dalloz parlementant avec Clément Laurier qui lui demandait de mettre le Moniteur au service de la Délégation. 11 importait, pour transmettre les nouvelles et les ordres, que le gouvernement eût un organe. Cet organe, M. Dalloz l'avait, car il avait eu le soin d'emporter toutes les listes de ses abonnements. Comme imprimerie et comme machines, il pouvait disposer de l'établissement de son parent, M. Mame, qui est, comme on sait, un des premi'ers imprimeurs du monde.
Séance tenante, on rédigea un contrat aux termes
duquel M. Dalloz mettait le Grand Moniteur ei le Petit
su MES 80DVENIRB
MonUfur b. la dl^poeitiun dn la Délégation, tA s'engagonitù pulillpr les loi?, discret!!, ordonnances et règlements du Pouvoir exécutif. Dans celte partii; ofSciëlJç le gouvernement pouvait publier et dire tout ce qu'il voudrait. Ensuite venait 1« partie non-officiel le dana IniItteDe M. Dalloi se réservait le droit de dlêcuter librement. Cette convention étant signée, la Déiéga-t lion fut (iiissitiM pourvue non seulement d'un journal fc deux éditions quotidiennes, l'une ie matin, l'autre \9, soir, maiR d'adresses toutes faites indiquant h. la poste là où il fallait porter les journaux.
Ce que je raconte se passait vers les premiers jour* d'octobre de cette terrible année 1870. Paris était investi et assiégé, il y avait quarante départemenli envahis, le nord de la France ne pouvait plus communiquer avec le Midi que par mer. il s'agissait dç lever des hommes d d'improviser des armées. C'est h, peine si Turenne et Carnot eussent suffi à la tAche, et nous avions pour ministre de la guerre par intérim M. Cremieux, avocat presque octogénaire, doublé de M. Glais-Bizoin qui, en redingote verte et en chapeau blanc à longs poils, passait en revue leB rares soldat.« formant l'armée de la Loire. Jamais une grande nation n'en était arrivée h une détresse comparable.
Aussi ce fut avec une joie réelle que l'on vit arriver Gambetta h. Tours. Quand je le revis, je pensai à ce bon garçon, gai, insouciant, du café Riche, elje me refusais à croire qu'il était ministre de l'intérieur et ministre de la guerre, et chargé d'une aussi lourde responsabilité. Je l'ai vu iXl'œuvre à Tours d'abord, à
DE 1837 A 1871 :ia5
Bordeaux ensuite, et je puis parler de Tardeur patriotique avec laquelle, aidé de M. de Freycinet qui le seconda beaucoup, il se mit à lever des soldats et à les armer avec ce qu*il trouva dans nos arsenaux. C'est par centaines de mille qu'il faut compter les gardes mobiles qu'il envoya à Tarmée de la Loire. Par malheur on n*improvise pas de soldats. Gee enfants, arrachés brusquement à leurs travaux, firent tout ce qu'ils purent. Gambetta ne désespéra jamais ; il n'eut, dans Taccomplissement de sa mission patriotique, ni découragement ni défaillance, et conserva jusqu'à la fin ses illusions généreuses.
A Tours et à Bordeaux il déploya une activité prodigieuse. Il visitait sans cesse les chefs de corps et passait presque tout son temps avec eux sous la tente, les encourageant et préchant à tous la discipline et la foi dans la victoire.
Quand il n'était pas en inspection, il travaillait nuft et jour. Il rendait justice à toutes les bonnes volontés, on pourrait dire à tous les héroïsmes. Je me rappelle encore que ce fut avec des larmes dans les yeu'x qu'il reçut la duchesse de Luynes, èulaquelle il était chargé d'apprendre que le duc de Luynés, son fils, avait été tué la veille à la bataille de Patay, et son second fils, le duc de Ghaulnes, blessé très grièvement. Il remit à la duchesse éplorée la croix de la Légion d'honneur qu'il avait décernée au duc de Ghaulnes.
Gambetta fut aussi beaucoup touché de l'attitude du marquis de Gharette lorsque celui-ci, venant de Rome à la tête de ses zouaves pontificaux, accourut pour servir dans l'armée de la Loire et prier le
TM MKS SOUVENIRS
ministre de la guerre de lui indiquer le poste de combat le plus proche. Ces souvenirs restèrent gravés dans sa mémoire. Aussi deux mois plus tard, en résiliant ses fonctions de ministre de la guerre, il rendit hommage, dans une proclamation qui restera comme pièce historique, au courage et au patriotisme du parti royaliste.
Nul récit ne saurait donner une idée de la joie qu'il ressentit lorsqu'il apprit, par une dépêche qu'apportait un ballon, que la garnison de Paris avait fait une sortie victorieuse et refoulé l'ennemi jusqu'à Épinay.
Ce n'était, hélas! qu'une illusion. 11 n'y avait pas eu de sortie.
Le plan de campagne, vers la Un du mois d'octobre, 1870, consistait à concentrer nos forces militaires sur la Loire, à repousser l'ennemi qui était aujt portes d'Orléans, et par une marche rapide à venir débloquer Paris. On conçut quelqueespoir de réussir le jour oii nos troupes, commandées par le générât d'Aurelles de Paladine gagnèrent la bataille de Coulmiers qui devrait en réalité s'appeler la bataille d'Orléans. L'ennemi fut repoussé et essuya de grandes pertes.
Mais cet espoir fut de courte durée. Sur ces entre-faites Metz ayant capitulé permettait à l'armée du prince Frédéric-Charles de venir se joindre aux Bavarois postés entre Orléans et Paris.
Gamhetta mobilisait tous les départements du Midi, de façon à grossir autant que cela était possibla l'armée de la Loire. Du lit où le retenait la blessure qu'ilayait reçue près de Sedan le maréchal Mac Mahon écrivit àGambetta pour lui signaler le général Chanzy
qui était en Afrique et l'engager à lui confier le commandement en chef de Tarmée de la Loire. Il le nomma tout de suite à ce poste important.
En même, temps il confiait au général Bourbaki, qui était venu à Tours se mettre à sa disposition, le commandement d'un corps d'armée qui devait faii*e une pointe dans FEst. Gambetta avait foi dans ces deux généraux plus que dans Garibaldi qui avait cru devoir accourir au secours de la France. On le reçut à Tours sans enthousiasme. Il partit un soir de la préfecture où il avait passé deux jours près de Gambetta. Il était accompagné de son aide de camp Bordone. Quand il monta en voiture il n'y avait autour de son carrosse de louage que deux témoins, M. Paul Dalloz et moi.. On sait quels furent ses exploits.
Bien que j'aie présents à la mémoire tous les faits qui s'accomplirent pendant ces tristes jours, je ne puis les raconter en détail. Ma mémoire s'évapore quand j'y fais appel» et je dirais volontiers avec Virgile:
Animus meminisse horret luçtuque refugit.
Tours, malgré la présence de la Délégation et d'une partie du corps diplomatique, malgré les nombreux étrangers qui s'y étaient installés, présentait un aspect lugubre. On était inquiet et assailli par le pressentiment d'apprendre une mauvaise nouvelle. On voyait errer dans la grande rue de Tours de braves gens chassés de chez eux par le danger et obligés de fuir
pnnr mcllre en srtreté des vieillards, des femmes (A deB enfants. Je raconterai donc d'une façon trËs laconique ces deux affreuses halles ù Tours et i Bordeaux.
Le mois d'octobre avait été beau, mats dès te moit de noviîmbrc il y eut des plaies torrentielles. Lei soldats de l'armée de la Loire étaient campés dan» la boue. La terre était détrempée à ce point, qu'îl fallait h tout instant changer le campement des régi* menls de cavalerie.
II y eut, comme on sait, un retour offensif de l'en* nemi qui parvint à reprendre Orléans, A partir t cet instant Tours était menacé, et la Délégation devait songer à se transporter ailleurs. On hésitait entra trois villes, Brest, Glermont-Ferrand ou Bordeaux; Tous les matins ceux qui s'étaient réfugiés & TourS: se réunissaient, comme les hirondelles & l'automnfr alors qu'elles songent à partir. On interrogeait cmi; qui approchaient GambeCla et les autres msmbres di gouvernement. Selon les uns, on restait encore; selolt les autres on allait s'éloigner.
Les heures les plus tristes de la vie sont parfois traversées par des éclairs de gaieté. Un matin le bruit était généralement accrédité que la Délégation allait partir pour s'installer à Bordeaux, et chacun alors' songeait à faire ses malles; mais, vers. onze heure^; une brave mère de famille vint démentir la nouvelle V 11. On ne part pas encore, af(lrma-t-elte. — Et qu'eQ. savez-vousî lui cria-t-onde toutes paris. — On ne part pas dit-elle, parce^que madame l'amirale Fourîcholi' vient de donner encore du linge sale à sa hlanchlîf'
âeuse. » En efiPet, on ne partit que quinze jours plus tard.
M. Grémieux avait habité Tarchevéché de Tours et fait très bon ménage avec M»' Guibert, aujourd'hui archevêque de Paris. Il avait passé son temps à nommer des avocats généraux comme s'il n'y avait pas eu un seul Prussien en France. Il prit congé de Farchevêque.
Clément Laurier était h Londres pour négocier un emprunt.
Gambetta s'en était allé à Bourges installer le général Bourbaki dans son commandement. C'est de là qu'il se rendit à Bordeaux. Il habita la préfecture.
M. Dalloz à peine arrivé à Bordeaux et aidé de Camille Debans, de Léo joubert et de Pe^, ses collaborateurs, prit possession de Timprimerie de M. Grugy, rédacteur en chef du Courrier de la Gironde, qui voulut bien la mettre à sa disposition et y fit monter des presses, puis installer des ateliers de clichage, prévoyant déjà qu'après la paix il y aurait des élections pour nommer une Assemblée qui viendrait siéger à Bordeaux. Il voulait tout de suite se mettre en état de pouvoir publier les débats de cette Assem*blée, si, comme il le supposait» cette tâche était audessus des forces de ceux qui à Paris étaient chargés du Journal officiel,
' Ce fut vers les premiei^s jours de décembre que la Délégation vint à Bordeaux. Il faisait un froid tel que la Gironde était prise, ce qui ne s'était pas vu depuis quarante ans. On sait que l'hiver de 1870 à '1871 fut très rigoùreuXrf^
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Bordeaux, malgré son animation, était aussi morne d'Hspect que Tours. Les nouvelles de la guerre étaient désastreuses, puis on savait par les dépèches arrivées de Paris par pigeons que les Pai-isiens souffraient cruellement du froid et un peu aussi de la faim, tanl la nourriture était mauvaise. Par contre, les marchés et les halles de Bordeaux regorgeaient de victuailles, de poissons, de gibier, de truffes et de fruits de toute espèce qu'on ne pouvait partager avec eus. On se faisait scrupule de savourer toutes ces bonnes chose» quand on songeait que ceux que nous aimions et qui étaient enfermés dans Paris en étaient réduits h manger des chevaux de fiacre et les animaux du Jardin des plantes,
A Bordeaux Gambetta était plus visible qu'fk Tours. Presque tous les soirs, pour les besoins du Monileurf nous allions, M. Dalloz et moi, le voir k la préfecture. Il nous donnait des nouvelles de nos divers corps d'armée et rendait pleine justice à la tactique du général Ghanzy, qui pour tenir tête à l'armée était obligé de se battre presque tous les jours. Malgré nos revers il demeurait plein d'espoir, et se montrait déjit le partisan de la guerre à uulrance.
il avait pour lieutenants M. Spuller, son ami, un journaliste de (aient et fort instruit, qui partageait toutes ses illusions; M. Isambert, qui devint rédacteur en chef de la République française; puis^H.Ranc, investi des fonctions de directeur de la'3Ûreté générale, qu'il sut remplir avec une très grande habileté. Il faisait avec un flair parfait et une énergie prodigieuse la guerre aux espions dont nous étions infestés &
Tours et à Bordeaux et sut en prendre quelques-uns la main dans le sac. Il rendit de véritables services. Je l'approuve moins lorsqu'il se transporta à l'armée de la Loire pour inviter le prince de Joinville, qui servait comme un simple soldat, à se retirer, alors que tant d'autres se dispensaient de ce devoir sacré. Il chercha infructueusement le duc de Chartres qui, sous le nom de Robert le Fort, était dans les rangs de l'armée du général Chanzy.
Paris, après une héroïque résistance, capitula. On dit que M. Thiers, qui s'en était allé visiter les rois de l'Europe pour nous trouver des alliés sans réussir nulle part, approuvait cette capitulation. Quant à Gambetta, il fut d'un avis contraire, c'est-à-dire pour la guerre à outrance. Mais il lui fallut céder, tous ses collègues du gouvernement de la [Défense nationale étant décidés à faire la paix. Il donna sa démission de ministre de l'intérieur et de ministre de la guerre, et s'en alla à Saint-Sébastien, non pas attendre les évé- , nements ainsi qu'on l'a prétendu, mais pour se soigner, car il était très malade : -il ne 'pouvait plus parler et crachait le sang à pleine cuvette. Je l'ai vu la veille de son départ, et je puis affirmer ce que j'avance.
Il y eut des élections. L'Assemblée vint à Bordeaux et siégea dans le grand théâtre, converti en salle des séances. Le président était sur la scène, les représentants dans les loges, les stalles et les balcons, et la tribune sur le trou du souffleur.
Le Journal officiel n'ayant pu démarrer de Paris, ce fut M. Dalloz qui, dans le Moniteur, imprima les débats de l'Assemblée. Il dut, pour accomplir une telle
besogne, réaliser des prodiges d*activilc. On réquisitionna une salle de concert pour établir les ateliers de composition et les salles de départ^ et c'est là que le soir les députés venaient pour corriger les épreuves de leurs discours. Victor Hugo, coiffé de son képi, y vint plusieurs fois.
M. Thiers fut nommé chef du Pouvoir exécutif et prit pour ministres : M. Jules Favre aux affaires étrangères, M. Picard à Fintérieur, M. Dufaure à la justice, M. Pouyer-Quertier, son élève, aux finances, le général Lef16 à la guerre, M. Jules Simon à rinstruction publique, M. Lambrechl au commerce, M. de Larcy aux travaux publics et Tamiral Pothuau à la marine.
Ceci se passait en février 1871. Le 14 mars il fut décidé que le gouvernement retournerait à Paris et que la Chambre siégerait à Versailles.
La Chambre alla à Versailles, et le 18 mars, la Commune ayant éclaté à Paris, le gouvernement alla la rejoindre. Après l'invasion, la guerre civile.
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Je pourrais évoquer mes souvenirs se rapportant aux douze dernières années, mais je préfère m'arrêter en 1870, parce que je considère comme inutile de parler d'événements et de personnages que chacun connaît aussi bien, si ce n'est mieux que moi.
Je me bornerai en quelques lignes à rappeler les noms de ceux qui depuis 1870 ont su conquérir la juste notoriété dont ils jouissent.
Avant 1870, par exemple, M. le ducdeBroglie était déjà de l'Académie française, mais il n'avait pas eu l'occasion de prouver qu'il était un grand orateur et un grand homme d'État sachant illustrer encore davantage le beau nom qu'il porte.
M. Paul de Gassagnac n'était pas ce brillant et vaillant polémiste qu'il est à présent.
Dans le roman, MM. Alphonse Daudet, Ernest Daudet, Du Boisgobey, Paul Perret, Ohnet, Zola, Claretie, Th. Bentzon, Texieret le Senne, Ludovic Halévy, Henry Rabusson, Pierre Loti, Anatole France, Albert Delpit, Guy dé Maupassant, Pierre Véron et d'autres que j'oublie, n'avaient pas écrit les livres qui ont fait leur réputation.
En peinture MM. Bonnat et Henner n'étaient pas les maîtres qu'ils sont aujourd'hui.
lien était de même en architecture pour M. Garnier, qui à cette époque n'avait point achevé l'Opéra.
En sculpture, MM. Mercier, Dubois n'avaient pas exécuté les belles œuvres qui en font des artistes de premier ordre.
Dans les sciences on connaissait à peine M. Marcel Després, Télectricien.
Enfin, comme compositeur, M. Massenet ne s'était pas encore révélé.
Je pourrais prolonger mon énumération, mais je m'arrête, et je termine mon livre avec la satisfaction d'y avoir inscrit les noms de ces puissantes individualitéi5. En France, les vivants vont \ite.
Janvier 188i.