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Mes souvenirs littéraires

Ce volume était sous presse quand est survenue la, mort du brillant écrivain que X nous pleurons. M. André Monselet s'est empressé de corriger les épreuves du livre, et nous pouvons présenter aujourd'hui au public les souvenirs littéraires de Charles Monselet.

C'est pour nous une consolation de faire revivre le nom de cet homme de lettres, dont l'œuvre ne disparaîtra pas de sitôt, croyons -nous.

Le lecteur ne devra donc pas s'étonner de voir paraître des ouvrages posthumes de Charles Monselet : grâce aux soins de M. André Monselet, son fils aîné et son exé- x cuteur testamentaire, plusieurs volumes seront bientôt imprimés.

Nous espérons que le public voudra bien les accueillir aussi favorablement que leurs devanciers.

Le 6 avril 1835, on jouait pour la première fois au théâtre des Variétés, à Paris, le Pèfle Goriot, comédie-vaudeville en trois actes.

Le même soir, le théâtre du Vaudeville, situé alors rue de Chartres, donnait la première représentation d'une pièce en deux actes, s'appelant également le Père Goriot.

Ces deux ouvrages étaient extraits l'un et l'autre du roman de M. IL de Balzac, mais les administrations des deux théâtres comptaient

assez sur l'intelligence du public pour avoir jugé inutile de le lui apprendre sur l'affiche.

C'était alors la grande vogue du célèbre écrivain. Lui, dont on a tant contesté les facultés dramatiques, aujourd'hui si unanimement reconnues, ne pouvait produire un roman sans le voir immédiatement transporté à la scène par des personnes excessivement complaisantes qui n'avaient qu'un tort : c'était de ne pas lui demander son autorisation. Mais, en ce temps-là, il parait que les gens de théâtre pouvaient se passer de cette formalité.

Jusqu'en 1835, on avait donc emprunté à Balzac une demi-douzaine de pièces : le Colonel Chabert, le Gars [Urée des ( V/ouans), De l'Or! (tirée de Balthazar C/aës), Valentine tirée de la Grande Bretèche), etc., etc. Elles avaient toutes plus ou moins réussi, et il oe s'était formalise qu'à demi du manque de procédé des emprunteurs. Mais le succès exceptionnel delaFille deVAvare vint lui ouvrir les yeux. — On sait que /a Fille <h> I' \r;irr

u'esl autre chose que le magnifique roman de Balzac, Eugénie Grandet, découpé el arrangé ru vaudeville par M. Hasard.

Ces vaudevillistes ont été trop calomniés décidément ; on est allé quelquefois jusqu'à leur refuser le sens littéraire ; on a prétendu qu'ils ne comprenaient rien aux chefs-d'œuvre et qu'ils n'appréciaient pas les grands talents. — Erreur ! injustice ! parti pris de dénigrement ! — M. Bavard s'était chargé de répondre victorieusement à ces basses attaques en prouvant qu'il savait dénicher les bonnes choses et qu'il se tenait au courant du mouvement intellectuel de son époque. Ce n'était pas cependant qu'il professât une vive tendresse à l'égard des écrivains appelés alors romantiques. Ah ! pour cela, non! Il n'en a eu que plus de mérite à avoir généreusement mis en lumière M. de Balzac au temps où celui-ci n'était encore que le plus fécond des romanciers, — un surnom qu'il devait à la stupéfaction générale pour avoir publie quatre volumes dans une année. 0 temps bienheureux et primitif! âge de simplesse et d'ébahissement à bon marché !

Ce digne M. Bavard — un neveu de Scribe, s'il vous plait — fut héroïque lorsqu'on y soni>e. Personne ne le forçait à cet acte de

grandeurj notez-bien ; il courait le risque, au contraire, d'y perdre un peu de considération auprès de ses doctes confrères. Il fut hardi jusqu'à la témérité en adaptant Eugénie Grandet ; peut-être ne se rendit-il pas compte du péril ; je serais tenté de le croire, aujourd'hui que plus d'un demi-siècle a passé sur ces faits inouïs. Il eut des procédés exquis ; il popularisa une œuvre destinée sans doute à végéter obscurément chez le libraire ; il remporta un gros succès, — ce qui dut procurer beaucoup de joie au pauvre Balzac et lui ouvrir les yeux sur sa valeur.

La Fille de l'Avare fut représentée un nombre considérable de fois, tant à Paris qu'en province. Mais la question, la grosse question (lr la propriété littéraire qui s'agitait déjà n'en lit pas un pas de [dus. Vainemenl Alphonse KaiT avait-il ouvert la campagne et proposé d'écrire en tête du Code cette formule à la La Palisse : « La propriété littéraire est une propriété -, les légistes se bouchaient les oreilles. Tous les écrivains étaient logés a la même enseigne. On dévalisait In Salamandre el Atar Gull dHEugène Sue. ( m prenait la ( 'hro-

nique de Charles IX de Mérimée pour en faire le Pré aux Clercs. Bref, le scandale était général, et l'on sentait que la patience commençait à manquer aux auteurs lésés. Balzac lui-même perdait patience; déjà, on l'avait vu casser une vitre d'un libraire au Palais-Royal, où s'étalait impudemment un de ses ouvrages contrefaits en Belgique. Depuis, il s'était promis de ne laisser passer aucune atteinte à sa propriété sans en tirer vengeance d'une façon ou d'une autre,

Sur ces entrefaites, le Père Goriot venait de faire beaucoup de bruit sous la forme du roman; on pouvait supposer qu'il en ferait autant sous la forme du théâtre. Tentés à la fois, les Variétés et le Vaudeville indiquèrent ce sujet à leurs fournisseurs accrédités. Ils se mirent trois pour le Père Goriot des Variétés, trois qui avaient une réputation d'habileté: M. Jaime père, M. de Comberousse et M. Théaulon. En dépit de leur esprit, ils n'aboutirent qu'à un demi-succès. La pension bourgeoise de la maman Vauquer pouvait leur fournir un curieux tableau ; il n'en fut rien. En revanche, ils trouvèrent une scène très dramatique; ce

fut celle où le père Goriot, ruiné, dépouillé par ses enfants, entend un de ses gendres déclarer qu'il vient d'obtenir du ministre l'autorisation nécessaire pour le placer à Bicètre. A la suite de cette révélation foudroyante, le vieillard reconquiert toute son énergie ; la situation était très bien rendue par Vernet, chargé du rôle de l'ancien vermicellier.

L'autre Père Goriot, celui du Vaudeville, n'avait que deux actes, ainsi que je l'ai dit ; il n'avait que deux auteurs aussi ; mais parmi ces deux auteurs il y avait un académicien, M. Ancelot. Malgré l'académicien, le succès fut encore plus négatif qu'au boulevard Montmartre ; l'intrigue parut plus mutilée et plus défigurée. Rastignac avait été changé en Jules de Savigny. L'énergique et pittoresque Vautrin était devenu un vulgaire commis voyageur du nom de Martel. Le second acte ne s'acheva pas sans protestation de la part des spectateurs ; la chute s'accentua graduellement par des sifflets el îles cris sans cesse répétés de : Assez!

N'importe. Ce fut une originale soirée que celle qui vit les deux Père Goriot. A mesure que l'heure marchait, la vengeance méditée par Balzac s'avançait, vengeance savamment préparée, vengeance de grand seigneur en même temps que d'homme d'esprit et de goût. On va en juger :

Quelques minutes avant la fin du spectacle, deux chaises de poste s'arrêtèrent devant le Vaudeville, précédées de plusieurs porteurs de torches à cheval qui répandaient sur la voie publique une brillante clarté.

A peine le rideau était-il tombé, que chacun des artistes de l'un et de l'autre théâtre recevait dans sa loge une lettre ainsi conçue :

« Monsieur (ou Madame),

» M. de Balzac vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur d'accepter à souper, à l'issue de la représentation du Père Goriot, au château de Madrid, au bois de Boulogne .

» Les voitures qui auront amené les invités les attendront pour les ramener. »

Les acteurs se communiquèrent immédiatement cette lettre ; aucun d'eux n'eut l'idée de refuser l'invitation de l'illustre romancier, connu par ses excentricités.

Ils montèrent sur-le-champ en voiture.

C'étaient, ceux des Variétés : Vernet, que nous avons déjà nommé, le comédien de race, — Dumoulin, mademoiselle Pougaud, mademoiselle Jollivet et mademoiselle AtalaBeauchéne, toute jeune alors.

C'étaient, ceux du Vaudeville : Lepeintre aîné, un talent consciencieux et d'école, — Fontenay, Emile Taigny, Brindeau, qui commençait sa carrière, madame Thénard, une des plus jolies femmes de Paris, madame Uuillemin, la meilleure duègne de l'époque.

Lorsqu'on se compta, on s'aperçut qu'il n'y avait eu d'oubliés que les cinq auteurs «1rs deux is cl les deux directeurs. Ceux-là, ébahis, restèrent sur le trottoir à voir partir à bride abattue les quatre chaises de poste faisanl jaillir des étincelles du pavé nocturne et sonore.

On arriva au château de Madrid, qui était un restaurant fashionable, selon l'expression usitée. Là, on trouva sur le perron M. de Balzac — car on lui donnait du Monsieur, comme à M. Thiers — M. de Balzac, court, joyeux, bedonnant, remuant, roulant, tel que la gravure et la lithographie l'avaient popularisé ; M. de Balzac aux longs cheveux noirs répandus sur les épaules, aux yeux d'escarboucles, au nez en bouchon de carafe, à la lèvre bonne, à la moustache coquette, aux dents blanches, aux mains de prélat, au cou de taureau.

Il avait revêtu pour la circonstance l'habit bleu à boutons de métal qu'il louait chez un tailleur et qui lui apparaissait comme la suprême expression de l'élégance. A la main, il tenait cette fameuse canne à pomme de turquoise dont on a tant parlé et qui a inspiré à madame Emile de Girardin ce roman intitulé ; La canne de M. de Balzac.

Comme d'un état-major, il était entouré de trois de ses amis les plus intimes : Laurent- Jean, Jules Sandeau et Roger de Beauvoir.

Il se précipita au-devant des comédiens et

leur serra la main avec cette chaleur expansive qu'il possédait à un si haut degré et une incroyable multiplicité de gestes.

— Merci, leur dit-il, merci mille fois d'avoir accepté mou invitation, et surtout de n'en avoir pas été étonnés... Je me considère comme votre obligé, et je le suis, en effet, car vous m'avez fait soupçonner ce que j'étais capable de faire au théâtre avec des interprètes comme vous... vous, mon cher Veruet, le naturel et la profondeur en personne ; vous, Taigny, la légèreté et le bon ton ; vous, Brindeau, aussi excellent dans le drame que dans la comédie... Et vous, mesdames, vous, la beauté, l'esprit, le charme! Tous tant que vous êtes, vous ave/ compris ma pensée à travers les voiles dont on l'a surchargée. Qu'aurait-ee donc été si vous aviez eu à La rendre sans intermédiaire?... Patience, mes chers amis, patience! Le jour n'est pas loin où j'' pourrai aborder ces planches dont on voudrai I m'écarter, ces planches pour lesquelles je suis ni' ! Oui, je me sens né pour le théâtre ! h' thèâtrell Le théâtre !!!

El tout à sa marotte, il se mita se développer

ses théories, à exposer ses plans, raconter les pièces qu'il avait dans la tête, à promettre aux uns et aux autres des rôles faits à leur taille. Et ainsi pérorant, s'exaltant, gesticulant, il semblait un autre Hamlet au milieu de la troupe d'Elseneur, ou un autre Diderot recommençant le Paradoxe du Comédien. Il se grisait de sa parole plus que de son Champagne.

Le repas fut très gai. Pouvait-il en être autrement là où était Honoré de Balzac ? Par un sentiment très compréhensible de délicatesse, il ne fut pas question une seule minute des non-invités.

Quant au rapport gastronomique, ce que fut cette petite fête, je l'ignore ; mais on sait que Balzac menait à bien tout ce qu'il lui plaisait d'entreprendre ; joignez à cela le bon renom du restaurant de Madrid, la présence de Roger de Beauvoir et de Brindeau, deux brillantes fourchettes, — et tout laisse à supposer un honnête festin .

Parmi les auteurs exclus de cette soirée, j'en rappellerai un, M. Jaime père (mort commissaire de police à Versailles), qui devait plus

tard se venger de cette exclusion en entraînant Balzac dans une demi-chute. Voici comment. Il écrivit en collaboration avec lui une comédie en cinq actes, intitulée : Paméla Giraud, qui fut représentée en 1843, au théâtre de la Gaîté. On peut considérer Paméla Giraud comme la plus faible des tentatives dramatiques de Balzac; elle a été reprise plusieurs fois et toujours avec le même insuccès.

C'est de M. Jaime père que je tiens les détails qui m'ont servi à reconstruire l'historique de la soirée du 6 avril 1835.

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