‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 15 sur 19 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

M. POIRIER, LE MARQUIS. [Il est un peu poivre.)

le marquis, entrant en chantant l'hymne de Gamahut. — Nous irons écouter la Chanson des Blés d'or...

m. poirier, à jiart. — Oui, oui, chante, mon bonhomme. (Haut.) Monsieur le Marquis !

le marquis. — Tiens, papa beau-père !

m. poirier. — Pouvez-vous m'accorder la faveur d'un moment d'entretien ?

le marquis. — Comme ça se trouve! J'ai à vous causer, moi aussi.

m. poirier. — Alors, à vous de commencer, monsieur le Marquis.

le marquis. — Non pas ! poussez votre pion le premier, bon vieillard.

m. poirier. — Je n'en ferai rien.

le marquis. — Si c'est comme cela, je m'exécute pour vous faire plaisir. Apprenez, papa beau-père, que j'ai invité à dîner un de mes amis d'enfance, un colonel de zouaves, cassé à la tête de son régiment; il revient aujourd'hui de la guerre, le front ceint de lauriers, et je serais désireux de lui offrir un fricot éminent.

m. poirier. — Pensée digne de vous, monsieur le Marquis.

le marquis. — N'est-ce pas, beau-père?

J'étais bien sûr que vous me comprendriez... Qu'avons-nous à nous plaquer sous la gencive, ce soir?

m. poirier. — D'abord, la soupe aux choux et le morceau de salé.

le marquis. — Comme entrée ?

m. poirier. — Comme entrée, soit. Et comme sortie, un joli merlan au gratin.

le marquis. — Je ne suis pas hostile au

merlan. Un merlan bien placé à son prix. Ensuite ?

m. poirier — Ensuite... l'aimable camenbert final, le bouquet des festins.

le marquis. — Comment ! c'est tout, papa beau-père ?

m. poirier. — N'est-ce donc pas assez monsieur le Marquis ?

le marquis. — Quoi ! pas de gibier? pas de légumes ? pas d'entremets ?

m. poirier, négligemment. — J'ai entendu parler à la cuisine d'un restant de pruneaux.

le marquis. — Ventre -saint -Gris! vous jgausseriez-vous de moi, par hasard, monsieur Poirier ?

m. poirier. — Je n'oserais, monsieur le Marquis.

le marquis. — Vous avez le toupet d'appeler cela un dîner ?

m. poirier. — Si notre modeste ordinaire ne convient pas à monsieur le Marquis...

le marquis. — Je crois bien qu'il ne me convient pas, par la sambleu !

m. poirier. — ... Il y a tout près d'ici un

petit restaurant où l'on est très bien à raison de 1 fr. 20 par tète.

le marquis. — Corne de Cerf ! qu'est-ce que cela veut dire ?

m. poirier. — Cela veut dire, monsieur le Marquis, que je ne coupe plus dans le pont.

le marquis. — 0 mes ancêtres ! que diriez vous de me voir ainsi mécanisé par un ex-fabricant de poudre insecticide !

m. poirier. — Croyez -vous donc que je me serai esquinté toute ma vie pour vous rincer le cornet ?

le marquis. — Ah ! comme je t'aurais embroché si je t'avais rencontré à Crécy ou à Azincourt !

m. poirier. — Voyez-vous ce beau coco ? Parce qu'il est marquis, faut-il pas lui coller une étiquette comme au vieux bordeaux !

le marquis. — Je vas te coller autre chose, espèce d'ovipare ?

m. poirier. — Viens-y donc, sagouin!

le marquis. — Attrape ça, vieux madrépore ! (Ils se prennent aux cheveux.)

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