‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 16 sur 19 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

Antoinette, accourant ; elle tient une grande lettre à la, main. — Arrêtez!... Cessez de vous entr'égorger, hommes barbares!... Voici la lettre que je reçois du ministère de la justice. Lisez !

le marquis. — Une lettre à ma femme... cela me regarde !

m. poirier. — Veux-tu bien me donner cette lettre, galoupiau !

Antoinette. — Je vais vous mettre d'accord en vous la lisant.

« Madame,

» J'ai l'honneur de vous annoncer que, sur votre demande, le tribunal compétent a déclaré votre mariage rompu avec le citoyen marquis Gaston de Presles, dit Décati, dit Bille-en-Tête, etc., etc.

» Recevez, madame, toutes les civilités du gouvernement. »

LE marquis, stupéfait. — Divorcé !

m. poirier. — Divorcé! Bravo, la justice !

Antoinette, tombant à genoux et joignant les mains. — Merci, mon Dieu !

(Le Marquis reste confondu. Dans le fond on voit Jus-de-Pipe qui arrive pour dîner. Tableau. L'orgue joue la Marseillaise.)

TIMOTHEE TRIMM

Ce Timothée Trimm est un des hommes de notre temps qui ont bu le plus immodérément à la coupe de la popularité. Il n'a pas été célèbre, il a été fameux, — mais il l'a été autant que qui ce soit au monde, fameux autant crue Robinson Crusoé, autant que Polichinelle, autant que Marlborough, autant que Voltaire, autant que Mayeux, autant que Tropmann. Il a eu son heure d'éclat et de bruit, qui a duré huit ou dix ans. C'était hier, c'était avant-hier, c'est-à-dire avant la guerre, dans Paris, alors que Paris était amusant au possible et rempli de gens qu'on montrait du doigt. Ces gens-là se font plus rares de jour en jour. C'est grand dommage.

Il y en avait alors à chaque pas, dans la rue, sur les boulevards. Il y avait l'Arménien de la

Bibliothèque et le Persan de l'Opéra. Il y avait Mangin dominant la foule du haut de son char et plongeant ses mains dans une cuvette toute pleine de pièces d'or. Il y avait Théophile Gautier, chevelu comme un roi de la première race. Il y avait enfin Timothéé Trimm en cravate de foulard rouge, au gilet enguirlandé de chaînes d'or; Timothéé Trimm, les cheveux ébouriffés, court, trapu, les jambes d'un basset dissimulées dans un vaste pantalon à la houzarde, vêtu d'un paletot-sac, chaussé de bottes pointues accusant la prétention au petit pied ; avec quelque chose dans la physionomie d'un Balzac inférieur; en résumé, l'élégance d'un marchand de contremarques. Marchant mal et criblé de dettes, il se servait presque toujours de voitures, autant pour dissimuler l'incorrection de son allure que pour éviter des rencontres de créanciers. Cigare au vent, il jetait des regards de complaisance sur le peuple, dont il ambitionnait les suffrages par-dessus tous les autres, et dont il devait devenir l'idole un beau matin.

TIMOTHÉE TRIMM 241

Timothée Trimm n'a pas été fameux du premier coup ; il a même pris par le chemin le plus long et le plus difficile. Né dans le Nord, il s'engagea comme militaire à l'âge de dixsept ans. Rien d'extraordinaire ne signala sa jeunesse ; les dictionnaires biographiques qui se sont occupés de lui veulent qu'il se soit fait remarquer au régiment comme poète ; cela peut surprendre en raison de la nullité de ses études, mais il nous l'affirme lui-môme dans un de ses articles.

« Alors que j'avais l'honneur d'être caporal de voltigeurs dans un régiment de ligne, — dit-il, — je commandais un jour un peloton de cent hommes devant l'inspecteur général. La vue du vieux chef de division qui m'observait avait animé mon zèle et électrisô les soldats ; ces cent fusils aux baïonnettes éblouissantes étincelaient comme autant d'éclairs...

» Le général hocha la tête en signe de satisfaction.

» — Très bien ! dit-il, très bien !

» Puis, se tournant vers le colonel :

» — Ce caporal a de la méthode, de La voix, du feu, et il paraît connaître sa théorie.

» — C'est vrai, répondit le colonel, mais il a une infirmité.

» — Ah bah !... il se grise ?

» — Non, mon général.

» — Il court... les rues ?

» — Mieux que cela ?

» — Quoi donc ?

» — Il fait des vers.

» Le général poussa un éclat de rire et quitta mon peloton avec un air de profonde commisération. »

C'est égal, on ne voit pas beaucoup Timothée Trimm en poète. J'imagine que son butin lyrique devait se borner à quelques chansons de caserne dont il a fait plus tard bon marché. A cette époque, il ne s'appelait ni Timothée ni Trimm, mais Napoléon Lespès ; — Napoléon ! un prénom qu'il eût choisi lui-même, — et rien en dehors de ses chansons ne faisait présager en lui un homme de lettres. Cependant, lors de sa libération du service, Napoléon Lespès s'obstina à gagner sa vie avec sa plume, ce à quoi il finit par réussir tant bien que mal ; mais au prix de combien d'efforts !

D'abord, il écrivit une assez grande quantité

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