‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 19 sur 19 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Quinze lettres ou plutôt quinze billets, car Victor Hugo a toujours eu la correspondance laconique. Je n'aurais jamais songé à livrer à l'impression ces menus témoignages d'une glorieuse amitié ; je me promettais de les conserver toute ma vie dans un coffret particulier, — pour lequel je rêvais un ciseleur romantique, — comme on garde les reliques précieuses d'un temps regretté. Mais un ami en qui j'ai eu une sérieuse confiance est d'un avis différent : il m'a assuré que leur publicité pourrait servir à la mémoire du grand poêle en accusant un de ses côtés les moins connus: le

côté simple et bonhomme. Je me suis laissé persuader.

On ne connaît, en effet, que le Victor Hugo

officiel, solennel, grandiloque, celui qui cause avec la bouche d'ombre, ou qui, s'adressant à Dieu, lui dit sur un mode extra-humain:

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux!

Il y en a un autre. Je n'avancerai pas que celui-ci est aussi intéressant, loin de là ;, mais il se rattache davantage à l'humanité ; il est plus à la portée des petits et des délicats; c'est celui qui s'est délassé de la Légende des Siècles en signant les Chansons des rues et des bois; c'est l'homme que ces billets vont faire connaître.

Ce préambule était nécessaire à cette fin d'avertir mes lecteurs que les susdits billets ne sont autre chose que... des invitations à dîner.

Hélas! sous quelle étoile suis-je donc né? Pourquoi faut-il que toujours une idée gastronomique se trouve mêlée à mes -sensations les meilleures et même les plus raffinées? C'est une fatalité, que j'ose à peine maudire...

Mes relations avec Victor Hugo ont été tardives; elles datent d'après la guerre, alors qu'il demeurait rue Pigalle; elles ne se sont plus interrompues qu'à sa mort. J'avais écrit sur lui à diverses reprises; il me répondit, comme il faisait toujours, avec son imperturbable politesse. J'en pris texte pour aller le voir, il me retint. De là, ces petits billets que je reçus pendant dix ans, ces petites boutades en quelques lignes, qui font penser à Voltaire écrivant à Bernard.

Les premières invitations sont de l'année 1873. D'abord mensuelles ou à peu près, elles prennent bientôt une certaine fréquence. Elles sont brèves comme celles-ci que je prends au hasard :

« Voulez-vous venir dîner avec nous lundi? Noua nous rappelerons les beaux jours d'autrefois.

» Votre ami,

» Victor Hugo. »

« Lundi, 6.

» Donnez-moi la joie de vous voir. Venez diner avec moi vendredi, 10, à sept heures et demie. » Je vous presse les mains,

» Victor Hugo. »

Puis l'intimité se forme, les billets ne sont plus cérémonieusement signés en toutes lettres :

l,r mars.

» N'oubliez pas que, jeudi, le plus sacré des plaisirs (je vous prends par vos paroles) vous attend rue Pigalle, à sept heures.

» Tuus.

C'est à partir de ce moment que je pus étudier à l'aise celui que la jeune génération a appelé tantôt le maître, tantôt le père. On ne se doute pas des trésors d'affectuosité que renfermait ce grand esprit lorsqu'il consentait à se livrer. L'heure du diner était pour lui son heure de détente. Il s'abandonnait alors à une causerie familière. Le rire était plus facile qu'on n'aurait cru. Sans avoir la plaisanterie

grasse (la suprême distinction de sa nature s'y opposait), il aimait le badinage, à la façon des lettrés du xvme siècle. Dirai-je qu'il trouvait en moi un modeste partenaire! Je n'aurai pas cette prétention ; mais je ne saurais oublier qu'elle complaisance il apportait à me le laisser croire, et avec quelle bonne grâce il me renvoyait le volant sur une raquette ayant évidemment appartenu à Diderot ou à Collé.

Sur ces entrefaites, la mort de François-Victor Hugo mit un temps d'arrêt à nos réunions. Ce ne fut que le 8 janvier 1874 que je reçus le billet suivant:

>< Mon doux et charmant confrère, n'oubliez pas que la rue Pigalle vous attend ce soir. Notre deuil a besoin du sourire triste et bon d'un ami tel que vous. Quelle page exquise vous avez écrite sur la question chapeau mou et omnibus! Que c'est charmant un esprit qui a du cœur.

» Tu a fi.

» Victor Hugo, <»

La question chapeau mou et omnibus se rapporte aux sarcasmes auxquels il était en butte à propos de la coiffure qu'il avait adoptée

depuis son retour en France, et à propos aussi de ses longues courses sur l'impériale des omnibus. Quelques personnes se représentaient difficilement l'ancien pair, le comte Hugo, dans cet équipage démocratique.

Le billet du 27 janvier contient un coup de patte à l'Académie française ; c'était de tradition chez lui ; il était coutumier de ces petites malices :

« Mardi, 27.

» Hélas ! mon cher confrère, nous ne nous verrons pas jeudi! Notre chère et charmante hôtesse est au lit, en proie aune grippe des plus violentés . Je complais aller le matin à l'Académie, et passer la soirée avec des gens d'esprit ; je n'aurai que la première moitié. Jugez de mon désappointement.

» A bientôt, j'espère.

Quelque temps après, il transportait ses pénates de la rue Pigalle à la rue de Clichy. Pendant le déménagement, il m'écrivait :

» 14 avril.

» Je m'ennuie. De quoi? de ne pas vous voir. Quel bête de déménagement! Comme c'est long! Voulez-vous venir

tout de même dîner avec moi ? qtoeljour? samedi. Toujours rue Pigalle, car la rue de Clichy ressemble a Délos : elle flotte à l'horizon et a l'air de s'éloigner quand on s'approche. Telle est la magie des tapissiers.

» C'est égal, mon charmant confrère, nous comptons sur vous samedi 18.

» Ex intimo corde.

» Vendredi, 13 .

» Vous savez le mot espagnol espérât ; il veut dire attendre et espérer. C'est notre histoire d'hier ; mais vous n'êtes pas venu. Vous nous devez pour revanche tous les jeudis de l'avenir. Donc, nous vous attendrons jeudi prochain, et ainsi de suite, à perte de vue!

L'excellent homme ! ou va le voir maintenant, insister en vers :

« Que chez nous désormais chaque jeudi t'amène ! Et je m'adresse à Dieu lui-même et je lui dis :

Fais-nous la semaine

Des quatre jeudi s.

Je saurais difficilement rendre l'épanouissement qui se fil on moi à la réception de ce

quatrain. J'avais inspiré des vers à Victor Hugo, moi, moi ! Il m'adressait des vers, comme si j'étais Louis Boulanger ou Théophile Gautier. Tout ce que j'avais rêvé dans ma jeunesse !

Cette période de séjour dans la rue de Clichy fut la plus heureuse, à mon sens. La politique n'y était encore représentée que dans des proportions raisonnables. C'était, le temps de Louis Leroy et de Banville, pleins de verve tous les deux; de Renan, dont le fond joyeux commençait à se manifester : de Flaubert qui n'engendrait pas la mélancolie, de bien d'autres encore, qui faisaient de la table des jeudis une table unique, et dont l'équivalent ne saurait se rencontrer qu'en remontant à la table du baron d'Holbach. Et les réceptions qui suivaient! comme elles étaient amusantes! Les poètes s'y amenaient par bandes. J'avais obtenu des immunités exceptionnelles : par exemple, on m'enfermerait dans un placard pour fumer.

Eh bien ! malgré cela, je trouvais quelquefois le moyen de n'être pas exact à ces aimables festins. Pourquoi? le sais-je moi-même ! Alors, c'était de la part de l'illustre amphitryon des

reproches discrets, quelquefois en trois lignes-, tomme celles-ci ;

« Nous vous aimons et nous vous attendons toujours. Vilain absent, charmant présent! »

Et ce sont les recommencements les plus tendres du monde :

» Lundi, 26.

» Si vous vous souvenez encore qu'il existe quelque 1 art un être appelé V. H. — H. V. {achevé, c'est-à-dire fini,) venez donc diner avec lui dans son ombre, rue de Clichy, jeudi 29.

» Sommation affectueuse. »

« l'J mai, mardi.

Je vous ai écrit. Vous étiez absent. Etes-vous de retour, mon cordial et charmant confrère? La rue de Clichy vous réclame pour dette. Nous vous attendons à dîner aprèsd.main jeudi, à sept heures et demie.

» Ttms,

On me signale à Paris :

« Vous êtes en flagrant délit de retour. Donc le bon-

homme Jadis — lisez le bonhomme Jeudi — von clame. C'est pourquoi, à demain. Ne dites pas non.

Mais je retombe dans mes incorrigibles manques de promesses. Un moment, la patience semble échapper à mon illustre ami :

« 4 octobre, vendredi.

« Vous êtes un vilain, comme dit Jeanne; tout le monde chez moi vous adore, mais vous êtes récalcitrant et vous voulez garder votre indépendance. Hé bien! soit, homme farouche. Votre couvert sera mis tous les jeudis, et nous verrons si, comme la Tour d'Auvergne, vous répondrez : Présent ! Nous ne vous attendrons jamais, mais nous vous espérerons toujours.

J'avoue que cela devait être impatientant, à la longue. Ah ! comme à sa place j'aurais vivement lâché un bonhomme aussi insupportable que moi. Mais il était écrit que cette excellente nature resterait indulgente jusqu'à la fin.

«... J'ai bien envie de vous gronder. Pourquoi m.' plus me voir? Que vous ai-je fait? Ce que vous impri-

mez de moi, je le dis de vous. Je vous aime, je vous désire, je vous réclame...

» Tuus,

» Victor Hugo. »

Il datait et signait rarement ses lettres autrement que par ses initiales. Celle-ci exceptionnellement est signée et datée : 7 octobre 1879, Paris.

A ce moment, nous sommes à la maison de l'avenue d'Eylau, qui sera prochainement l'avenue Victor Hugo. Mais déjà les dîners du jeudi ont commencé à changer de physionomie. Le maître est entré au Sénat. Si ce n'était que cela! Le Sénat était un abri paisible, propre aux douces rêveries. Mais Victor Hugo était entré aussi dans la politique active. Il croyait se devoir à tout le monde. Tous les jours on venait le chercher pour présider quelque réunion publique, tantôt dans une salle de spectacle, tantôt dans un amphithéâtre de cirque. L'intimité de sa salle à manger se vit insensiblement violée. C'était Spuller qui urivait inopinément au nom de tel ou tel groupe de députés; c'était Clemenceau qui

avait une communication importante à lui faire. Et le pauvre grand homme de se laisser entraîner dans un coin du salon pour aller causer proposition et amendement. Que de gens auront à se reprocher de l'avoir surmené ainsi !

Il m'écrivait plus rarement. C'étaient madame Drouet ou madame Lockroy qui se chargeaient de m'inviter.

Un des derniers billets tracés de sa main m'attrista plus que je ne saurais l'exprimer. Il y était dit :

« ... Je sais que vous m'aimez un peu. Etre aimé, j'ai besoin de cela avant de mourir. Or, avant que je meure, dînons ensemble, je vous le demande, ô cher et charmant poète.

Titus,

« Victor H. »

Ce fut le dernier billet de lui que je reçus.

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