‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 18 sur 19 · LE BAISER AU RÉGIMENT... QUI PASSE · texte numérisé non relu

LE BAISER AU RÉGIMENT... QUI PASSE

« Mon Dieu!... Je ne suis pas obligé de vous raconter tous les matins de gros faits-Paris,

» De substantiels incidents ;

» Je suis essentiellement libre d'allures;

» Indépendant dans le choix de mes sujets ;

» Et je puis traiter une babiole... si j'y trouve un grain d'intérêt, de finesse et de sentiment ;

» Donc, voici, sans plus de préambule, ma babiole de ce jour,

» Simple comme un conte allemand,

» Sentimentale comme un roman anglais,

» Touchante comme un récit de France,

» L'autre jour, dans un quartier de Paris, un régiment passait,

» Musique en tête,

» Tambours battant,

» Etendard déployé...

» Ce régiment, venant de son quartier, — allait à la revue...

» Dans toute la splendeur de l'élégance militaire.

» Comme il traversait une petite rue voisine de son casernement,

» Une humble croisée s'ouvrit,

» La croisée d'une maison très modeste de l'ancien Paris ;

» Et une femme apparut au balcon,

» Elle était jeune et jolie,

» Blonde et rosée,

» Et elle tenait à côté d'elle une petite fille... pâle et mignonne... qui voulait voir les soldats. »

Or, voici ce qu'il advint :

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« Quand le régiment passa, elle ne fit ni une ni deux, la femme blonde... elle lui envoya un baiser.

» Cet aérolilhe d'un nouveau genre tomba sur la cohorte en marche,

» Et il y eut un grand embarras pour savoir à qui il était destiné.

» Le colonel, tout chamarré de croix noblement gagnées au champ d'honneur, pouvait le prendre pour un hommage rendu à la valeur militaire;

» Le tambour-major, haut de huit pieds, y conv pris son plumet, se disait qu'il revenait au plus bel homme du régiment ;

» Le porte-drapeau croyait que le baiser était envoyé à la soie glorieusement trouée par la mitraille, dont il avait le dépôt précieux...

» Il y eut cinq minutes d'émotion.

» A qui était destiné le baiser?...

» 11 n'était ni pour le plus titré, — ni pour le plus grand par la taille, — ni pour le plus beau, — ni pour le plus jeune...

» Il était pour un noble vieillard à cheveux blancs

» Le vénérable chirurgien-major du régiment, qui marchait en serre-file, à que'ques pas du colonel.

» Qu'avait fait le chirurgien-major pour attirer l'attention de la blonde femme du balcon?

» L'enfant de la pauvre Parisienne avait été en danger de mort...

» Et le docteur militaire avait gratuitement, en bon voisin, en philanthrophe, en médecin expérimenté,

» Tout bonnement sauvé l'enfant...

» Ce baiser filial, donné aux yeux de tous, était le seul paiement de ses honoraires ;

» C'était une mère qui disait une fois encore : MERCI! »

Comme je l'ai dit, j'ai taillé dans ce récit, mais il en reste assez pour donner une idée de cette littérature qui ressemble à une viande dont on aurait mâché les morceaux. Ce n'est qu'à la surface que l'œuvre de Timothée Trimm paraît si abondante ; des éditeurs ont pu la faire tenir dans quelques volumes seulement, dont vo ici les titres: Paris dans un fauteuil, Avant de souffler sa bougie, Spectacles vus de ma fenêtre, Promenades dans Paris, les Matinées de Timothée Trimm., etc., etc. De tout cela, quelques pages seulement tiendront clans le creux de la main de la postérité. Il y a longtemps qu'on s'est ravisé sur le prétendu tour de force d'un article par jour, et qu'on

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s'est aperçu qu'un littérateur à la tâche n'est souvent pas plus extraordinaire qu'un négociant à son courrier. Du moment que le public a fait cette découverte, le prestige de Timothée Trimm s'est écroulé tout à coup. Au fond, il ne subsistera de lui que la personnalité, une personnalité curieuse, originale et quelquefois amusante, bien qu'elle sente son vieux jeu.

Je l'ai beaucoup connu, et il s'en est fallu de peu que je n'aie été son ami. Mais qui est-ce qui peut dire avoir été l'ami de Lespès ? Son camarade tout au plus. De pareils individus se connaissent trop eux-mêmes pour n'être pas égoïstes. Je crois encore le voir entrer bruyamment chez le restaurateur Péters, à l'heure du déjeuner, s'installer seul à une table, et crier de sa voix aiguë :

— Servez-moi vite, Péters, bien vite !... Vous savez que je suis très exigeant et que je paie très mal !

Toute une profession de foi ! Le fait est qu'il n'y avait rien de trop bon ni de trop beau pour lui. Il avait l'instinct de la grande vie, gâté par une pose de mauvais goût. Mettant cinq louis à son repas, toujours solitaire.

S'enorgueillissant d'avoir fait hausser les prix du journalisme. D'ailleurs, sans ambition, comme sans envie, ayant cette qualité rare d'admirer le talent partout où il le trouvait, et de lui-même, chose plus rare encore, ayant la notion exacte de ce qu'il valait. Une connaissance médiocre de l'art et des arts, mais une inclination sincère pour la musique d'opéra. 11 se logeait de-ci, de-là, s'accommodant tantôt d'un mauvais cabinet tendu en perse, tantôt d'une mansarde élémentaire. Les meubles, quelquefois magnifiques, étaient, pour la plupart, des cadeaux envoyés par les marchands. — A un entresoJ du quai Voltaire, où il a habité, lorsque, du Petit Journal, il avait émigré au Petit Moniteur, je le voyais les pieds sur un tableau d'Auguste de Chatillon, qui figura longtemps chez Victor Hugo, rue de la Tourd'Auvergne. Très connu des romantiques, ce tableau, qui ornait le plafond du cabinet de travail du grand homme, représentait un moine, tout de rouge vêtu, assis par terre et lisant dans une grande Bible posée sur la hanche d'une femme entièrement nue. Comment ce tableau avait-il passé les ponts, et de

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plafond qu'il était chez Victor Hugo était-il devenu tapis chez Léo Lespés ? Je l'interrogeai inutilement.

Sa fin fut mélancolique. Les propriétaires de journaux tirèrent de lui tout ce qu'ils purent. Un directeur de théâtre lui commanda une pièce qui s'appela, je crois, les Noces de Camaïeu. Même un Barnum de Province entreprit de le montrer en public, en compagnie de la sœur d'Adelina Patti. Mais ses conférences ne furent pas fructueuses. La maladie se montra, et derrière elle la maison de santé Dubois. Il laissa une fille. On l'avait nomme chevalier des Saints Maurice et Lazare.

Vers les premières années de la Restauration, un Anglais, jeune, riche, élégant, membre de la Chambre des Pairs, fuyait son propre pays, après y avoir éprouvé mille désagréments d'amour et d'amour-propre. — J'ai nommé lord Byron.

Il parcourait l'Europe sans se fixer jamais en aucun lieu, tantôt à Genève, suivi de l'autre côté du lac par les lorgnettes de ses compatriotes, raillé sévèrement par madame de Staël [oh! baronne !); — tantôt en Italie, à Ravenne, où il enlevait publiquement

Celle qu'il appelait alors sa Giuccioli.

Venise, la patrie classique des cœurs blessés.

faillit retenir lord Byron à plusieurs reprises. A l'un des séjours qu'il y fit, il avait loué le palais Mocenigo, sur le grand Canal. On sait qu'il traînait toujours avec lui un équipage de maison considérable ; en s'installant à Venise, il dut déclarer à la douane : cinq voitures; neuf chevaux de main ; sept domestiques ; un nombreux mobilier; sa bibliothèque tout entière ; un boule-dogue terrible, qui lui servait de portier et qui le gardait des importuns ; quatre paons, emblème de sa vanité; des poules et des chats; enfin sa magnifique collection d'armes.

Si lord Byron se rangeait parmi les cœurs blessés, et certes il en avait le droit, du moins il était assez habile pour ne rien laisser paraître de sa blessure. J'ensuis fâché pour la vieille et prude Angleterre, mais je dois avouer que, pendant tout le temps qu'il vécut à Venise, le noble lord mena une vie de pulcinella — On me dira que c'était pour s'étourdir. — Dans ce-cas, il faut reconnaître qu'il ne négligeait rien pour arrivera son but. Il scandalisa les Vénitiens, qui n'étaient pas cependant faciles à scandaliser.

Précédé par son renom, il eut d'abord toutes les bonnes fortunes qu'il voulut dans la haute société. Il était alors dans toute la force et dans toute la grâce de l'âge : trente ans à peine, la taille bien prise, la physionomie expressive, un grand air, — avec une nuance de hauteur qui ne lui messayait pas, — les yeux prompts à briller, un front élevé, les tempes larges, la bouche et le menton d'une pureté grecque ; les cheveux très fins, disposés en boucles naturelles sur sa tète, qui jouait aisément sur un cou dégagé et parfaitement modelé. — Lord Byrom avait des prétentions à la beauté de son cou.

— Soignez bien mon cou ! disait-il au sculpteur Bertolini, en posant complaisamment devant lui.

De même, Balzac disait au sculpteur David d'Angers :

— Soignez bien mon nez! Il y a tout un monde dans mon nez !

J'ajouterai que Byron avait les dents petites, régulières et blanches, les mains coquettes, La voix harmonieuse et caressante. — Comment lady Byron avait-elle pu se séparer d'un type aristocratique aussi achevé? — Le teint seul

était d'une pâleur qu'il était permis d'attribuer aux excès de travail, excès d'amour. Mais cette pâleur le rendait encore plus intéressant aux yeux des femmes.

Si avertis que fussent les Vénitiens des excentricités de lord Byron, ils s'étonnèrent de ses promenades à cheval sur les dalles retentissantes de leurs rues et de leurs quais. Ce genre de sport, comme on dirait aujourd'hui, n'était pas entré dans leurs habitudes. Ils s'effarouchèrent également des orgies selon la formule britannique qu'il essaya d'acclimater chez eux, et des folles nuits de punch qui faisaient [étinceler jusqu'au matin les vitres du palais Mocenigo. — N'était-il pas à la tête d'une réputation satanique à laquelle il avait un peu prêté les mains, et ne se répétait-on pas en tous lieux l'historiette du crâne monté en coupe à boire ?

Mais ce qui mit le comble à l'indignation des vertueux Vénitiens, — et ici le grief ne manque pas de comique, — c'est lorsque, délaissant le salon pour les faubourgs, Byron se prit à courir les amours vulgaires et à choisir une maîtresse dans les rangs du peuple. Venise lui avait to-

1ère les descendantes des Doges. — elle ne lui pardonna pas Margarita Cogni la foraarina (la boulangère).

Comment avait-il connu cette Margarita Cogni ? L'histoire commence par une idylle : Par une belle après-dinée d'automne...

En 1817, il se promenait — toujours à cheval — sur les bords de la Brenta, en compagnie d'un de ses amis. Comme on traversait un village, ils virent venir au-devant d'eux les femmes de l'endroit, — enjouées et les saluant de leurs sourires.

Elles connaissaient lord Byronsouslenomde l'Anglais : elles savaient qu'il était galant et généreux, et que, tout récemment, à l'occasion d'une grande détresse, il avait fait distribuer quelques secours dans le pays. —Au nombre de ces femmes, lord Byron et son ami en remarquèrent deux qui étaient d'une beauté rare. Ils leur adressèrent la parole en dialecte vénitien, elles leur répondirent plus hardiment qu'ils ne s'y seraient attendu. L'une

d'elles — c'était Margarita Cogni — alla môme jusqu'à dire au noble insulaire :

— Vous qui faites tant de bien, vous devriez penser à nous.

— Ah! car a, lui répondit-il, tu te sais bien trop belle pour avoir besoin de mon secours.

— Si vous voyiez ma pauvre cabane, vous ne parleriez pas ainsi, répliqua-t-elle.

Tout cela avait été dit sur un ton de badina ge, et il n'en fut pas autre chose le premier jour.

A peu de temps de là, le hasard (était-ce bien le hasard ? ramena lord Byron dans le même village ; — il y rencontra les deux mômes jeunes femmes ; on causa encore, plus explicitement. Il apprit que Margarita Cogni était mariée misérablement à un boulanger ; elle n'avait rien exagéré de sa situation. Il l'engagea à venir le voir au palais Mocenigo.

— La friponne était jolie, — a-t-il dans ses Conversations avec M. Thomas Medwin, — mais c'était bien le plus turbulent démon que j'aie jamais rencontré. Dès qu'elle se fût une fois frayé l'entrée de ma maison, elle y prit goût et ne voulut point en sortir. » Bientôt, ce

qui ne devait être qu'un caprice chez Byron devint insensiblement un amour des plus effrénés. Il avait trouvé en Margarita Cogni un piment (peverino) d'une espèce particulière. — Ce fut alors qu'on eut le spectacle d'un gentleman, d'un pair d'Angleterre, se chamaillant publiquement avec une boulangère, et essuyant des bordées d'injures populacières. « Pendant un assez long espace de temps, a-t-il écrit, elle conserva sur moi un ascendant qui lui fut disputé souvent, mais jamais enlevé. » C'est précis.

La Fornarine eut bien vite fait d'organiser le vide autour de lui : elle ne pouvait souffrir aucune rivalité. A la Cavalchina, bal masqué de la dernière nuit du carnaval, où la foule est admise indistinctement, elle arracha le masque de madame Contarini, par la raison que Byron lui avait offet le bras. Le nom de Margarita Cogni est resté longtemps à Venise le synonyme de la « femme qui fait des scènes ».

Tout était désordonné en elle. Cependant qu'avec son extravagance elle ait éprouvé une véritable affection pour lord Byron, cela ne parait pas douteux. Un autre exemple, dont

j'emprunte le récit au poète lui-même, donnera une idée de ses étranges façons d'aimer.

— La page est très belle :

a Un jour d'automne, allant au Lido avec mes gondoliers, nous fûmes surpris par une bourrasque, et la gondole courut des dangers. Les chapeaux étaient emportés, le bateau se remplissait, les rames étaient perdues; — une mer roulante, le tonnerre ; la pluie à verse ; la nuit s'épaississant, et un vent furieux. Au retour, après une lutte terrible, je trouvai la Fornarine en plein air, sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand Canal; ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein.

— Exposée en plein à l'orage, le vent qui s'engouffrait dans ses habits les roulait autour de sa taille élancée ; l'éclair tourbillonnait autour de sa tète et les vagues mugissaient à ses pieds. Elle avait tout l'air d'une Médée descendue de son char. Me voyant sain et sauf, elle ne m'attendit pas pour me souhaiter la bienvenue, — et vociféra de loin :

— Ah! gran can délia madonal (grand

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chien de la madone; est-ce là un temps pour s'en aller au Lido?... »

Une autrefois, pendant que lord Byron dînait et qu'il avait consigné sa porte. Margarita Cogni s'introduisit tout à coup dans la salle à manger, après avoir, par manière de prologue, brisé la glace du vestibule ; et, marchant droit à la table, elle s'y saisit d'un couteau pour s'en frapper. Dans l'espèce de lutte qui -engagea entre elle et lui, lord Byron eut le pouce à demi-coupé. La vue du sang fit perdre la tête à Margarita: elle descendit les escaliers quatre à quatre, et, avant que les domestiques aient pu prévoir son dessein, elle se précipita dans le canal. Comme l'eau était peu profonde à i et endroit, — et qu'il y avait là une grande quantité de gondoles, — il fut facile de repêcher la Fornarine.

Néanmoins, on fit grand bruit de cette affaire dans le temps, et on accusa Byron de l'avoir jetée à l'eau. Tout est bon à la calomnie. Cela le poussa à de sérieuses réflexions, tellement sérieuses que la boulangère reçut son congé en bonne forme ; — il la renvoya à son mari, munie de bijoux et d'argent. — Vaine-

ment essaya-t-elle quelques tentatives de retour, mais elle se heurta à une volonté de Breton. Lord Byron ne la revit plus qu'à de lointains intervalles et sans lui adresser la parole.

Il ne reste de cette splendide furie qu'un portrait qu'il avait fait peindre au temps de leur intimité, et qu'il envoya à Londres comme un échantillon des admirables Vénitiennes.

Tout semblait bien fini pour Margarita Cogni après la mort de lord Byron. Elle était tombée dans l'oubli le plus complet, lorsque son nom vint à retentir soudainement dans les conditions les plus singulières.

Le 6 novembre 1854, le Théâtre-Français (de Paris) représentait pour la première fois, un drame en trois actes et en prose, intitulé : Lord Byron à Venise. — L'auteur imprévu était le dernier de qui l'on put attendre une manifestation aussi romantique. C'était M. Ancelot (vous avez bien lu !), cet esprit double-

ment bourgeois, qui confectionnait successivement des tragédies et des vaudevilles.

La pièce avait été faite surtout en vue de madame Dorval, qui avait contracté un engagement avec le Théâtre-Français, — engagement imposé par l'opinion publique, et dont le Théâtre-Français était passablement embarrassé. Comme on le sait, le jeu de madame Dorval rompait avec la tradition; il lui fallait des créations exceptionnelles. Qui donc avait " pu penser pour elle à un rôle taillé dans le personnage de Margarita Cogni? J'ai toujours été tenté de faire honneur de cette initiative à madame Georges Sand, qui se trouvait précisément à Venise vers cette année-là, et qui avait pu entendre parler de la Fornarina.

Mais pour mettre à la scène cette dramatique figure, il ne fallait rien moins qu'un Alexandr e Dumas, un Alfred de Musset ou un Mérimée. Il est vrai que ces excellents auteurs auraient demandé du temps, et madame Dorval était pressée. On lui avait indiqué Margarita Cogni. elle n'eut plus de repos qu'elle n'eût eu sa Margarita Cogni ; — elle se jeta sur le digne M. Ancelot, qui se mit en quatre pour la satis-

faire, mais qui, malheureusement n'aboutit qu'à un ouvrage absolument ridicule. L'honnête littérateur avait introduit dans l'action lady Byron, qui venait tenter, à Venise, une réconciliation avec son époux, et qui se trouvait en face du poignard de Margarita Cogni.

En ce qui concerne celle-ci, M. Ancelot avait utilisé tous les documents connus, et principalement la baignade dans le canal. Au dénouement, lorsque lord Byron part pour la Grèce, elle obtient la permission de l'accompagner, — commme le page de Lara.

Assurément, si ce drame informe avait pu être sauvé, il l'aurait été par madame Dorval. « Avec quelques lignes, — dit la Revue du Théâtre, — elle a trouvé moyen de remuer l'auditoire et d'obtenir de triples salves d'applaudissements. » Malheureusement, tout était réuni pour condamner le drame. Savez-vous, par exemple, qui est-ce que l'on avait choisi pour jouer Byron, cet homme de toutes les séductions et de totales les élégances, ce dandy légendaire ?Ligier, la laideur incarnée! Ligier, Le Triboulet et le Glocester [du répertoire moderne. On l'avait affublé, ce Ligïer, d'un

habil noir, et on l'avait lancé à travers toutes ces passions, toutes ces folies, tous ces plaisirs et tous ces vices dont il ignorait le premier mot. Et jugez combien on riait au nez de Ligier fagoté en lord Byron ! On en rit tellement qu'à la fin, Ligier se retrouva tout entier; et comme M. Ancelot, à la dernière scène, lui avait donné une chaleureuse tirade à déclamer, il la lança à son tour au nez du public avec un emportement et une énergie qui rendirent le public presque confus de son irrévérence :

Ali !.que mon cœur se glace avant que je t'oublie, Pays aimé du ciel, noble et belle Italie !

Que j'ai versé de pleurs sur ta captivité, Vieux berceau de la gloire et de la liberté !

Toi, dis grands souvenirs, mère auguste et féconde;

Ton histoire fatale est l'histoire du monde... Mai? de les fers tu secoueras l'affront,

Reine de la beauté, reine de l'harmonie! Dans tes champs consolés les héros renaîtront,

Et La couronne rajeunie D'un immortel éclat brillera sur ton front! El toi, Venise, adieu !... Sur cette mer tranquille, H. |i. ail comme un vaisseau sur son ancre immobile,

Tu m'apparais...

Suil la vision de l'avenir, et enfin, la prosoêe, le morceau de bravoure :

Mais lorsque, demandant du sang au lieu de larmes , De longs rugissements t'appelleront aux armes, Pour d'autres opprimés morts en d'autres climats, Au fond de mon cercueil, je ne t'entendrai pas... De mon dernier adieu, souviens-toi donc, Venise ! On ne doit point pleurer sur sa chaîne, —on la bris».' !

Pourquoi ces vers généreux venaient-ils si tard? la partie était perdue.

D'autres bons artistes, tels que Monrose père, Mirecour, MM. Noblet, étaient pareillement égarés dans cette bataille, qui n'eut pas de lendemain.

Pourtant, Lord Byron à Venise est imprimé ; M. Ancelot n'a pas voulu en avoir le démenti.

QUINZE LETTRES INEDITES

DE

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