LES PENDULES DU VICOMTE D'ARLINCOURT
profession de fantôme sanglant et de joueur de luth.
Voilà la belle invention du vicomte d'Arlincourt.
A partir de ce moment, l'intérêt qui s'était attaché jusque-là au Solitaire, ce grossier intérèt s'évanouit. Devenu un homme comme les autres, dépouillé de tout mystère, on cesse de s'intéresser à ses aventures, qui, d'ailleurs rentrent dans l'ordre commun. A bout de trucs, il songe à s'unir à Elodie par un mariage bourgeois, mais il ne trouve pas un prêtre pour les bénir. Ces deux êtres exceptionnels finissent par mourir de leur mort naturelle, à peu de jours de distance, avec accompagnement d'édairs et de tonnerres, de bruissements de sapins et de cris d'orfraie. Le Solitaire enterre de ses mains la Vierge d'Underlach, à côté de sa propre tombe, au sommet du Mont-Sauvage.
Ainsi s'achève ce livre vertigineux, qui n'a jamais eu son équivalent ni chez Ducray-Duminii, ni chez madame Cottin, ni chez Anne Radcliffe.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'un pareil monument de charabia n'ait rencontré aucune protestation. Ce serait à croire que l'esprit eût déserté la France à cette époque. Balzac s'en est moqué très gaîment dans Un grand Homme de province à Paris, en introduisant le lecteur dans un bureau de rédaction de petit journal, où sont affichées des caricatures avec des légendes qui parodient des inversions célèbres du vicomte :
« Le Solitaire en province paraissant, les femmes étonne. — Dans un château, le Solitaire lu. — Effet du Solitaire sur les domestiques animaux. — Chez les sauvages le Solitaire, traduit en chinois et présenté par l'auteur, de Pékin à l'Empereur. — Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené en triomphe processionnellement. — Le Solitaire, faisant éclater une presse, les ours blesse . — Lu à l'envers, surprend le Solitaire les académiciens par des supérieures beautés. »
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Pendant ce temps-là, le public des Variétés fredonnait, toujours sur l'air de Carafa, ce vaudeville de Désaugiers :
Qu'est-ce qui d'ia ligure Observe l'moins les traits?
Qu'est-ce qui d'ia nature Connaît l'mieux les secrets?
A la chaleur trop forte Qui brûle notre sang, Qu'est-ce qui bien vite apporte Un r'raède adoucissant?
Chut!... c'est l'Apothicaire
Qui voit tout, Qui sait tout, Entend tout, Est partout !
Bien que la vogue lui vint tout naturellement, le vicomte d'Arlincourt n'en savait pas moins soigner sa gloire ; on a prétendu qu'il n'épargnait pour cela ni démarches ni argent. On le voyait gravir l'escalier des plus petits journaux ; Charles Maurice ne lui faisait pas peur, maigre sa réputation de condottiere. Lors de l'apparition des Ecorcheurs ou l'Usurpation et la Peste, il lui envoyait la préface en
épreuves, et il lui écrivait : « Si vous vouliez l'insérer .dans le Courier des Théâtres, en totalité ou en partie, cela me ferait plaisir... Madame la vicomtesse d'Arlincourt me charge de vous dire qu'elle serait charmée de vous voir. » Et quelque jours plus tard : « . . . Veuillez constater le succès des Ecorcheurs dans une annonce pour demain, en attendant les grands articles. Vous seriez bien aimable d'en faire plusieurs. Mais, je vous le demande en grâce, point d'analyse ; cela déflore un roman et ôte l'envie de le lire. Quand les secrets du livre sont sus d'avance, le charme se détruit. »
Un malin, comme on voit ! — Mais quoi qu'il en ait été de ses autres romans, et malgré la frénésie travaillée de leurs titres, il ne retrouva pas avec eux le succès du Solitaire. Vainement chercha-t-il avec son Ipsiboë la veine heureuse de Vlvanhoé de Walter Scott ; vainement demanda-t-il à ses Ecorcheurs, cités tout à l'heure, un succès ramassé dans les allusions politiques, il resta toute sa vie l'auteur du Solitaire. C'était déjà bien assez joli comme cela.
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Il voulut tâter du théâtre, comme il avait tâté du poème épique, et il transporta à la rampe ses effets terrifiants. Il écrivit pour l'Ambigu la Peste Noire, un drame hurlant et rugissant, que le directeur ne consentit à jouer qu'à la condition que l'opulent vicomte contribuerait aux frais de la mise en scène. Il faut croire que les casques et les cottes de maille étaient hors de prix cette année-là ; M. d'Arlincourt s'exécuta, mais il n'en fut pas récompensé. S'il était en poésie de la force de Viennet, il était en art dramatique de la force de maître André, l'auteur du Tremblement de terre de Lisbonne. Il en resta là de cette tentative.
Vinrent les événements de 1848. Profondément légitimiste, et plus que jamais épris de popularité, il chercha dans une dernière transformation à retenir l'attention publique. Il publia un grand nombre de brochures politiques, dont la plus célèbre est restée celle qui a pour titre : Dieu le veult ! C'est vers cette époque que je l'aperçus plusieurs fois, c'était un vieillard au nez pointu, qui avait garde le goût des fêtes et des réceptions ; —
mais déjà le temps lui était mesuré, et l'heure n'élait pas éloignée où il allait reposer près de M. de Marchangy, un autre amateur de pendules.
Je viens de trouver sur le quai Voltaire les Mémoires du général Hugo, le père de notre grand poète. Cet ouvrage, devenu très rare en librairie, se compose de trois volumes in-8 ; il parut en 1823, du vivant de l'auteur, chez le fameux Ladvocat, qui l'annonça comme la première livraison d'une publication considérable qu'il voulait entreprendre sous ce titre : Mémoires des généraux français.
J'ignore quelle fut la fortune des Mémoires du général Hugo. C'était alors une épidémie de Mémoires, une inondation de Souvenirs historiques. La critique avait fort à faire pour établir la part du bon et du mauvais, de l'utile et du frivole.
Ce n'était certes point par la frivolité que se faisaient remarquer les Mémoires du général
Hugo. Au contraire. Ils ont une allure rude, une forme brève, quelque chose de précis qui sont la consigne et la discipline. La plupart de l'imagination y estnulle. Voici, sous ce rapport, la profession de foi nettement formulée par l'auteur au début de son ouvrage:
« Les Mémoires d'un homme public ne doivent se composer que de ce qui peut intéresser l'histoire ou servir à l'instruction de la classe à laquelle ils s'appliquent plus spécialement. Tous autres détails, comme ceux de la naissance, de l'éducation, des premiers actes de l'enfance, y doivent figurer rarement.
» Je pourrais cependant comme un autre, et sans manquer à la vérité, écrire que je dois le jour à d'honnêtes gens, dont rien n'égala mieux les vertus que l'excellente réputation qu'elles leur méritèrent. Je pourrais rapporter, comme marques indicatives de caractère, quelques combats de collège ou quelques traits saillants de fermeté ; je pourrais enfin parler de mes liaisons de famille et d'intérêts, mais sans cloute on tirerait peu de fruit de ces détails toujours insidieux... »
Ce système est bien sévère, et, s'il était
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adopté, il limiterait singulièrement le public des lecteurs. Je crois qu'un peu de détente ne messied pas, même en tragédie. Or, les Mémoires du général Hugo sont exclusivement stratégiques. Il pousse l'oubli de lui-même jusqu'à dédaigner de faire connaître le lieu et la date de sa naissance. Ce n'est que par la suite des événements qu'on apprend qu'il avait deux frères, devenus l'un colonel, l'autre général comme lui.
Le général Hugo ne commence son récit qu'à partir de son entrée au service, en 1788. Rien n'était advenu pour lui avant cela. Il fît partie, dans les premiers temps, de l'armée du Rhin, qu'il quitta pour aller en Vendée avec le grade d'adjudant-major capitaine. Il apporta le plus d'humanité possible dans cette guerre de buissons et de clochers.
On le retrouve plus tard à l'état-major de Moreau; il est nommé chef de bataillon sur le champ de bataille de Dillingen. A Lunéville, il fait connaissance avec Joseph Bonaparte,
événement qui devait avoir une grande influence sur son avenir tout entier. Hugo suivit, en effet, la fortune du frère de l'empereur par tout pays.
A Naples, il se distingua par la capture de Fra Diavolo. Ce Fra Diavolo n'était pas tout à fait celui de M. Scribe et del'Opéra-Comique. C'était un chef de partisans plutôt qu'un bandit; il combattait pour l'indépendance de son pays, ce qui n'a jamais été considéré comme un acte de brigandage. Ferdinand IV l'avait fait duc de Casano; il avait, en outre, le grade de brigadier des armées du roi.
Il ne fallut rien moins que toute l'énergie et toute l'habileté du général Hugo pour réduire ce Fra Diavolo, qui de son vrai nom s'appelait Michel Pezza. Le général, rendant hommage à sa bravoure, aurait voulu avoir pour lui la vie sauve ; il la demanda même au roi ; mais Joseph Bonaparte avait des instructions secrètes, et le bandit Fra Diavolo paya pour le patriote Pezza.
« J'allai le voir en prison avant sa condamnation, — dit le général dans ses Mémoires, — mais, quoique je l'eusse bien vu au combat
de Boiano, il ne me reconnut pas. Je l'entendis beaucoup parler de moi avec les personnes qui m'accompagnaient. — Je me serais sauvé, leur dit-il, sans la vigueur et la persévérance avec laquelle il m'a poursuivi! — Fra Diavolo élail de petite stature; son œil était vif et pénétrant ; son caractère, ferme quelquefois cruel; son esprit fin, on dit même cultivé... »
Cette expédition fit beaucoup d'honneur au général Hugo et commença à populariser son nom. Il semblait pouvoir vivre heureux à la cour deNaples; Joseph Bonaparte l'avait créé maréchal de son palais et commandeur de son ordre. Mais on comptait sans le grand frère de Paris, ce capricieux tyran. Un beau jour, sur son ordre, Joseph dut échanger la couronne de Naples pour celle des Espagnes et des Indes.
Le général Hugo suivit Joseph Bonaparte.
La partie de ses Mémoires qui a trait à son séjour en Espagne abonde en renseignements. On sait combien cette période de l'histoire de
l'empire est hérissée de broussailles. Le général Hugo retrouva en Castille la guerre de Vendée. Là aussi on lui donna des partisans à traquer dans les montagnes; l'Empecinado succéda à Fra Diavolo.
Il s'agissait de faire aimer Joseph Bonaparte aux Espagnols. Ce n'était pas facile, en dépit des excellentes qualités de ce souverain de rencontre. Chose singulière ! on serait plutôt allé vers Napoléon, si brutal qu'il fût. Un trait le prouve, raconté par le général Hugo.
Un convoi de prisonniers espagnols fut rencontré par un colonel français, qui leur dit:
— Criez: Vive le roi Joseph!
Les prisonniers crièrent tous : Vive l'empereur Napoléon 1 Un seul murmura :
— Vive le roi Joseph !
Alors un officier espagnol, prisonnier comme les autres, se détacha du convoi et, sans mot dire, alla au malheureux soldat et lui passa son épée au travers du corps.
A raconter tous ces épisodes dramatiques le général perd un peu de sonflegme,nous devons le constater.
Je ne dirai pas que son livre est intéressant, il est indispensable pour qui veut s'instruire dans la guerre d'Espagne. En ces dernières années, les Mémoires de Mélito sont venus ajouter de nouveaux renseignements à ceux qu'avait apportés le général Hugo. Les deux ouvrages se complètent parfaitement aujourd'hui.
Un journal des deux sièges de Thionville, en 1814 et en 1815, pendant lesquels le général Hugo fut rappelé deux fois à la défense de cette héroïque cité, remplit le troisième volume.
Les qualités de stratégiste du général s'y montrent dans tout leur éclat. Il ne dédaigne pas de descendre à de petites indications de détail, et particulièrement aux moyens de faire parvenir des correspondances en pays ennemi.
Ainsi, il recommande les quenouilles des bonnes femmes, les chiens à la peau surajoutée, etc.; mais le mode de correspondance le plus extraordinaire, sans contredit, est la cor-
respondance à Vœil de verre. Lisez cet étrange morceau :
« Il y a des borgnes qui ont un œil artificiel et creux, en porcelaine, en verre ou en faïence; on le fait scier en deux par un bijoutier ; on unit les deux parties à l'aide d'une charnière et d'un ressort, après avoir déposé au milieu des dépèches sur papier très fin. J'ai quelquefois employé ce moyen, et toujours avec un tel succès que souvent mon émissaire causait une demi-heure avec le général ennemi ou ses officiers, sans qu'aucun se doutât de ce qu'il avait dans l'œil. »
Les Mémoires du général Hugo s'arrêtèrent à cette date de 1815.
Ils sont fort recherchés aujourd'hui et méritent de l'être.
Ce fut incontestablement un homme d'esprit qui inventa l'art d'élever des lapins et de s'en faire des rentes ; son idée ne tarda pas à fructifier, et il trouva bientôt des imitateurs, entre autres celui qui imagina de grouper les hommes de lettres en société. Il était homme de lettres lui-même, et s'appelait Louis Desnoyers.
Le fondateur de la Société des Gens de lettres méritait bien qu'on s'occupât un peu de lui; et les honneurs qu'on se propose de lui rendre dans quelques jours seront acte de justice. Jusqu'à sa venue, les écrivains s'en allaient errants, c'est-à-dire à l'abandon, libr< comme les taureaux en pleine Camargue, mais pas plus protégés qu'eux. Or, si la liberté a du bon, elle a aussi ses inconvénients. Rien n'é-
tait plus lamentable que la situation des gens de lettres pendant les trente premières années de ce siècle : la propriété littéraire n'était pas encore une propriété; leurs écrits, leurs idées, leurs titres appartenaient à tout le monde ; on les exploitait impunément, on les travestissait effrontément, on les reproduisait sans les rétribuer ; de leurs romans on tirait des pièces de théâtre ; c'était un pillage général.
Enfin Malherbe vint... Malherbe, c'est-àdire Louis-Claude-Joseph-Florence Desnoyers. A quoi donc pensait le baron Taylor ? — Louis Desnoyers était, comme je l'ai déjà dit, un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de trop d'esprit même. Il fallait souvent qu'il en déchargeât le superflu par-dessus bord. A l'époque remuante où il se produisit, la littérature fraternisait avec l'industrie ; tout homme de lettres se doublait d'un homme d'affaires. Emile de Girardin avait donné l'exemple et le ton en fondant successivement la Mode, le Journal des connaissances utiles, le Musée des familles et finalement la Presse. Balzac fondait la Chronique de Paris, Véron la Revue de Paris, Lautour-Mézerai le Journal
des Enfants. Louis Desnoyers ne pouvait rester en retard ; il avait fondé une grande quantité de petites feuilles, à la tète desquelles se trouvait le Charivari, qu'il dirigeait avec Al Laroche.
Il fut un temps, à Paris, où l'on était célèbre du jour au lendemain pour un article de journal ou de revue. 11 est vrai qu'il y avait alors moins de journaux, moins de revues et moins d'écrivains. A cette époque bienheureuse, une scène populaire suffisait à tirer hors de page Henri Monnier; une nouvelle de cent lignes, le Mouchoir bleu, faisait la réputation d'Etienne Béquet; — on se demandait pendant un mois : « — Avez-vous lu l'article de Delatouche sur la Camaraderie littéraire ? » Louis Desnoyers qui signait quelquefois Louis Derville) était connu, pour sa part, comme auteur des Béotiens de Paris, une fantaisie écrite pour les Cent-ct-un, une publication du libraire Lad vocal.
Quel succès! Les Béotiens ne dépassaient pas les proportions d'un feuilleton d'à-présent, et pourtant c'était un traité complet du crétinisme parisien. À Voulez-vous en avoir une
idée? Lisez ce fragment d'entretien, recueilli dans une étude de notaire.
La scène se passe entre deux jeunes clercs et le père Morel, vieil expéditionnaire.
Adolphe. — Tiens ! tiens ! tiens... Comme il fait sombre!... Excusez !
Auguste. — Il va pleuvoir des-z-hallebardes.
Adolphe. — Des-z-Lallebaquoi ! . . Connais pas.
Auguste. — Je n'ai pas la moindre connaissance.
Adolphe. — Dis donc, petit, je viens de faire un pâté. Où donc est mon grattoir, mon grattouère. mon grattouare?
Auguste. — Ton grattouir?
Adolphe. — On me l'a chipé, c'est sûr. (Avec l'accent anglais.' Qui avé vu lé grettoare à moa? (Avec l'accent Allemand.) Gui avre rengondré mon crâdoàre ?
Auguste. — Son gràdoàre gui se bromenait la garnie à la main 9
Adolphe. — Prête-moi le tien. Gugusse?
Auguste. — Faudrait que j'en aurais. Je ne suis à la tête que d'un manche.
Adolphe. — Prêtez-moi le vôtre, père Morel. Vous ne répondez pas? Avez-vous peur que je le mange?... Eh bien! gardez-le, vieux loup, vieux chouan, vieux autocrate!
Le père Morel. — Messieurs, messieurs ! le patron va vous entendre.
Adolphe. — Au contraire. Il est sorti, le patron ; decampaverunt gentes (Trouvant son grattoir.) Dieu! suis-je bête! mais non, le suis-je? (d'un ton concentré.) Je me fais horreur à moi-même... Il était là, mon grattoir, il me tirait les yeux comme un polisson qu'il est... Bisquez, le père Morel! (Sur trois tons différents, à partir de l'aigu jusqu'au médium.) Voilà ! voilà ! voilà !
Auguste, aux voix basses — Voilà!
Adolphe. — Réparation d'honneur à l'honorable et pudibonde société. (Sur un ton emphatique.) Ici le criminel avoue ses torts, et la vertu triomphe de toutes ses entraves... (Adolphe se renverse sur sa chaise, 1ère les
ds en l'air, jyousse des cris sauvages et jette des boulettes de papier au père Morel.
(Après quoi :) C'est égal! je suis joliment content!
air de la Marseillaise Qui est-ce qui veut que j'ie régale?...
Le père Morel. — Chut! chut!
Adolphe, d'un Ion galant. — Plaît-il, mademoiselle?
Le père Morel. — Voilà le patron qui rentre !
Adolphe, sur un tonde charlatan. — Ceci, messieurs, vous représente le patron... c'est un animal vivant...
Auguste. — Et qui a des dents...
Adolphe. — On ne paye qu'en...
Le père Morel. — Chut donc! (Le. patron entre.)
Adolphe, bas. — Enfoncé !
Auguste, idem. — Kouikî
N'est-ce pas le dernier mot de la photographie (qui n'était pas, alors, encore inventée) appliquée à l'observation ? Les choses doivent toujours se passer de la sorte dans certaines études, la bêtise se démode moins que l'esprit.
A quelque temps de là, Louis Desnoyers se trouva être de la fondation du Siècle, qui fut le second journal à quarante francs, et qui s'annonça comme une concurrence directe à la Presse. Il y fut investi de la direction de la partie littéraire, à laquelle il donna tout d'abord une importance considérable, recrutant pour son roman-feuilleton la fleur des pois de la littérature contemporaine. Dès qu'il se vit entouré de tant d'écrivains célèbres, il conçut le projet d'en former une légion. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de l'origine de la Société des Gens de lettres.
Après plusieurs réunions préparatoires chez Louis Desnoyers, qui habitait alors rue de Navarin, 14, un comité provisoire s'institua, et, le 28 avril 1838, signa le pacte social par-devant notaire. Voici quels étaient les membres de ce comité : François Arago, Alexandre Dumas, Jutes A. David, André Delrieu, Granier de Cassagnac, Eugène Guinot, Léon Gozlan,
Victor Hugo, de Lamennais, Hippolyte Lucas, Désiré Nisard, Alphonse Royer, Louis Reybaud, Frédéric Soulié, Louis Viardot, Villemain. — Au premier aspect, la présidence semblait due à Louis Desnoyers, mais il s'effaça par déférence de Villemain et ne se réserva que le titre de vice-président.
Les principales conditions d'admission dans la Socité des Gens de lettres étaient celles-ci : Verser en entrant une cotisation de cinquante francs : justifier de deux volumes imprimés. — Les bénéfices se prélevaient sur un impôt dont on frappait les articles, nouvelles et romans que les auteurs associés abandonnaient à la reproduction. De sorte que le peu d'argent qu'on récoltait venait surtout de la province. Il en. est encore ainsi de nos jours. La question de mérite n'y entre pour rien. Tel écrivain de race, Mérimée ou Flaubert, ne gagnera pas un sou avec ses chefs-d'œuvre, tandis que l'auteur de maint roman plus ou moins dégrossi, la Vierge de la rue Mouffetcird, y fera sa fortune. De cette façon, la Société des Gens de lettres semble être exclusivement fondée par les romanciers, car c'est à eux
seuls qu'elle profite. Pour remédier à cet état de choses, il faudrait taxer la production, mais il paraît que cela n'est guère possible et que la question de recouvrement offrirait mille difficultés.
L'arrivée de Balzac, ce grand travailleur, dans la Société des Gens de lettres fut bruyante et marquée par des tentatives plus ou moins folles. Il fut d'une seconde série qui comprenait Paul Lacroix, le baron Taylor, Elie Berthet, George Sand, Michel Masson, Frédéric Thomas, Achille Jubinal, Salvandy, Cauchois- Lemaire, Achille Comte, Félix Pyat, Saintine, Emile Deschamps, etc., etc. — Avec sa turbulence ordinaire, Balzac voulut tout changer et tout recommencer. Lui aussi il s'irrita du défaut capital qui faisait une si petite chose d'une si grande idée ; il essaya d'un replâtrage qui n'aboutit pas. On a conservé aux archives de la Société un essai de programme où il la dépeint comme il voudrait la voir, puissante, féconde et surtout riche, — ah! riche à millions ! — Voici un tableau des prix décennaux qu'il voudrait voir distribuer avec toute la magnificence possible :
Un prix de cent mille francs pour la plus belle tragédie ;
Idem pour la plus belle comédie ;
Idem pour le plus bel opéra, paroles et musique;
Un prix de cinquante mille francs pour le plus beau drame des scènes inférieures ;
Un prix de cent mille francs pour le plus beau roman ;
Un prix de cent mille francs pour le plus beau livre de philosophie chrétienne ;
Un prix de deux cent mille francs pour le plus beau poème épique ou demi-épique...
— Arrêtons-nous là-dessus! Un poème épique ! Balzac partageant sérieusement le préjugé des plus encroûtés bourgeois au sujet du genre suranné du monde. Aimant non seulement le poème épique, mais encore le poème demi-épique ! Qu'est-ce que cela peut bien être, juste ciel!
Balzac se reprend ensuite à la liste de ses prix décennaux, liste dans laquelle il semble se se complaire, et qui va de l'archéologie à la linguistique ; puis, quand il a manié ainsi les centaines de mille francs, il s'arrête comme
épuisé. J'imagine que, ce jour-là, en lisant ce prestigieux mémoire, le Comité aura cru avoir laissé entrer par mégarde un héritier du père Grandet ou quelque descendant de Balthazar Claës. Toutefois est-il qu'au bout de quelque temps, l'auteur de la Comédie humaine donna sa démission en se plaignant de n'avoir pas été compris.
Tel est, en abrégé, l'historique des courts rapports de Balzac avec la Société des Gens de lettres.
Placé à la tête de ces deux situations : directeur du feuilleton du Siècle et fondateur de la Société des Gens de lettres, Louis Desnoyers se trouva, du jour au lendemain, un des hommes importants de son époque. Il fut un des premiers littérateurs que je vis lors de mon arrivée à Paris. Je lui avais été recommandé par un de ses anciens camarades en journalisme. M. Barrou, directeur de l'Hospice des Aliénés de Bordeaux. Il me reçut dans la
maison qu'il habita pendant tant d'années, au fond de la rue Cauchois, sur un versant de Montmartre qui regarde le cimetière. J'y entrai, un matin, au moment où en sortait mademoiselle Andréa Fauvel, une jeune et jolie chanteuse de l'Opéra-Comique.
Je vis un cinquantenaire de bonne mine, au teint olivâtre. Il était aux mains de son coiffeur, la tête toute brodée de papillotes en papier, car c'était son habitude de se faire friser tous les jours, habitude qui date un homme. Jusqu'à son dernier moment, d'ailleurs, Desnoyers conserva des prétentions au joli monsieur.
Par les soins minutieux de sa toilette, par la cravate, par la démarche surveillée, il ressemblait à beaucoup de sa génération, à Eugène Sue, à Victor Bohain, à Armand Dutacq, àAncelot.
Louis Desnoyers fournit une assez longue carrière, pendant laquelle il publia plusieurs ouvrages remplis d'humour. — Chose étrange ! De ce mondain, de ce bel esprit, de ce chroniqueur, il restera surtout un livre écrit pour les enfants, les Mésaventures de Jean Paul Choppart, qui ont passionné toute une génération
de bambins et mérité de prendre place parmi les « Classiques de la Récréation ».
Le cinquantenaire de la Société des Gens de lettres aura lieu le 10 de ce mois. Louis Desnoyer n'y sera point oublié : on ira en pèlerinage sur sa lombe.
Des membres du premier comité, il reste encore trois survivants : M. Désiré Xisard, doyen de l'Académie française; M. André Delrieu et M. Jules Aminthas David.
Seront-ils au funèbre rendez-vous ?
Il semblait que Mérimée, le Mérimée de la tradition et de l'histoire, ne dût rien trahir de son existence intime et de ses idées particulières. On l'avait toujours représenté comme absolument réservé, discret jusqu'au mystère. Et voilà que, depuis sa mort, s'échappe de tous les coins de l'Europe une envolée de lettres familières qui le montrent sous l'aspect le plus imprévu, c'est-à-dire comme un bavard.
J'ai plusieurs fois causé avec Mérimée; j'ai t'ait partie avec lui de la commission du prix Véron, fondé pour récompenser des gens de lettres. C'était le gentleman qu'on a souvent' dépeint. Un long corps sans embonpoint, mais non pas sans distinction ; une physionomie froide, l'air d'un vieux garçon, capable de se
dérider. Au fond, une certaine analogie physique et morale avec Romieu.
Mérimée — Prosper le bien-nommé — n'a jamais eu de peine à faire son chemin. On l'a prétendu habile, il était simplement heureux. Dès ses débuts, et sans avoir l'air d'y toucher, il a été de toutes les camaraderies, de toutes les relations utiles. Ses contemporains lui ont fait la courte échelle. Alfred de Musset, qui se sentait attiré vers lui par une certaine conformité de goûts, par un dandysme de vices, Alfred de Musset lui a rendu hommage dans sa préface de la Coupe et les Lèvres ; — mais quel drôle d'hommage ! et quel galimatias (j'en demande pardon au poète des Nuits).
L'arlisle est un soldat qui, des rangs d'une armée, Sort et marche en avant, ou chef, ou déserteur. Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur. L'un, comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomh brûlant sur la réalité, Découpe à son flambeau la silhouette humaine, En emporte le moule et jette sur la scène Le plâtre de la vie avec sa nudité.
Qu'est-ce que cela signifie? — Heureusement que d'autres jugements, plus sérieux,
ont fait à Mérimée sa véritable place, sans déranger tant de plâtre, de moule et de plomb.
Si la nouvelle correspondance qui surgit aujourd'hui (Lettres à M. Panizzi) n'ajoute pas grand'chose à la renommée de l'écrivain, elle complète de touches amusantes la physionomie de l'homme.
Il y a de tout dans cette correspondance : du bon, du charmant, du spirituel (parbleu !), du raisonnable, de l'original, de l'inutile. Mérimée est souvent enrhumé ; il s'enrhume à tout propos, en canotant avec l'empereur à Fontainebleau, on chemin de fer... Il ne manque pas d'en informer l'ami Panizzi. Il va à Cannes, il en revient, toujours accompagné de ses deux dames de compagnie, Anglaises mûres, amies de sa mère. On le surprend rarement en occupation littéraire, là où on l'aimerait tant. Les menus détails de la vie l'accaparent.
Mais ce qui domine en lui continuellement, partout, à la cour, en voyage, dans l'intimité, c'est l'épicurien, c'est le gourmet. « Sachez, écrit-il à Panizzi, que j'ai accroché une petite provision de Champagne sec ; vous devriez
venir m'en dire votre avis aux vacances de Noël. » Une autre fois, il galope sur la route de la Corniche. « Gites excellents, excepté à Oneglia... Connaissez-vous la soupe aux cailles et au riz ? Je pense qu'on ne mange que cela en paradis. »
Ses jugements sur les hommes et les événements sont d'une frivolité voulue. On conçoit très bien, quand il traite les Allemands de brutes et de niais, qu'il n'en pense pas un mot ; il se déjugera à quelques lettres plus loin. Bismarck le préoccupe, mais ne l'inquiète pas. Il a sur l'avenir des visées qui ne dépassent pas celles de Prudhomme. D'ailleurs, sa confiance dans l'empereur est entière ; il le trouve fin, attentif, madré ; il trouve également à Madame des qualités diplomatiques de premier ordre. Et c'est à ce moment que les réponses de M. Panizzi nous font défaut.
Je le devine très bien, ce Panizzi : aussi fin et peut-être aussi froid que son correspondant. C'est lui qui affuble le général Lamoricière du sobriquet Lamoricierge. Il voyage autant que Mérimée ; il paraît aimer autant que lui la table et les livres. Encore une fois, quel dommage
que nous n'ayons pas les lettres de Panizzi !
En ces défilé de sarcasmes, là où l'esprit vient quelquefois à manquer à Mérimée, c'est dans ses appréciations sur Garibaldi. Le héros italien lui échappe complètement. Il essaie, sans y réussir, de le tourner en ridicule ; on sent qu'il est étonné, dominé. L'homme d'esprit est impuissant contre l'homme d'enthousiasme.
Quand on ferme ce volume, on se demande si Mérimée se flattait d'écrire exclusivement pour lui ou pour son ami du British Muséum. 11 semble difficile qu'un homme de cette notoriété, et surtout de cette valeur littéraire, n'admette pas la possibilité d'une indiscrétion dans l'avenir. Et, du moment qu'il admet cette possibilité, c'est un devoir pour lui de se surveiller. On se représente malaisément Mérimée, le Mérimée de la légende et des contes serrés jusqu'à l'étranglement, se disant : — Ah ! bah ! après ma mort il en arrivera ce qu'il pourra ! Peu m'importe que je me démente !
On comprend encore moins qu'il ait ajouté : « Panizzi brûlera tous mes papiers. » Panizzi n'est pas un bourgeois, il ne brûlera rien, il
gardera tout précieusement ; et quand il verra publier les Lettres à une Inconnue et celles à Une autre Inconnue, il suivra le courant, ou du moins, s'il ne publie pas de son vivant les lettres que lui a écrites Mérimée, il les léguera à un exécuteur testamentaire, avec pleine liberté d'en disposer à sa guise.
Il faut savoir gré à cet exécuteur testamentaire. Nous lui devons de connaître un Mérimée plus abandonné que les autres Mérimée, un Mérimée écrivant les coudes sur la table. Nous savons un peu aussi ses sentiments politiques ; c'est toujours cela.
Hélas ! bêlas ! comme beaucoup d'autres, Mérimée, dans sa correspondance politique, ne s'est jamais préoccupé du peuple. Il l'a ignoré ou feint de l'ignorer toute sa vie, lui, l'homme si clairvoyant, si perspicace, si pratique ! Et c'est là le tort des gens les plus supérieurs de son temps. Les grandes levées du peuple en 1830, en 1848, le renvoi de Charles X, la chasse donnée à Louis-Philippe, les journées sanglantes et inexpliquées de Juin ne leur ont rien appris, rien enseigné. Moi, jeune alors, j'étais effrayé déjà. Lui, se
garant de la grosse bête déchaînée et laissant passer un torrent qu'il croyait passager, il n'admettait pas la légitimité des revendications démocratiques. Il disait : « Tout s'arrangera, tout se tassera ! Il viendra quelqu'un. »
Et il est venu quelqu'un, en effet, qui a donné raison à Mérimée pendant dix-neuf ans. Peut-être, après tout, n'en demandait-il pas davantage. Pendant dix-neuf ans, il s'est gobergé, a fait métier de courtisan de sénateur. Mais la grosse bête à laquelle il ne croyait pas, le peuple, est revenu, et Mérimée a été châtié, non pas dans sa personne, car il venait de mourir à Cannes. Il a été châtié dans sa maison de la rue de Lille, qu'on a brûlée sous la Commune, brûlée avec ses collections, avec ses livres, avec ses tableaux, avec ses manuscrits, avec ses médailles, avec ses meubles de prix, avec ses tapisseries, avec tout enfin.
Panizzi a pleuré.
l "n volume posthume de l'auteur des Ïambes nous arrive, « revu et mis en ordre par MM. Auguste Lacaussade et Edouard Grenier, ses exécuteurs testamentaires littéraires ». Une telle responsabilité commandait peutêtre à ces messieurs de faire précéder cette publication de quelques mots pour expliquer aux lecteurs dans quelle mesure ils avaient revu le volume d'Auguste Barbier.
Je ne parle pas de la première partie, qui est toute consacrée à des souvenirs de famille et à des impressions de voyage, et qui ne nécessitait aucune explication. Il y a là des pages agréables dont la lecture s'impose toute seule. Mais j'ai en vue la seconde partie, intitulée ; Silhouettes contemporaines ; de 1830 à 1880. La plupart de ces silhouettes n'ont
d'autre valeur que celle de notes écrites au courant de la plume ; tantôt une anecdote insignifiante, tantôt un jugement superficiel en vingt-cinq lignes ; le tout marqué au coin d'une sévérité de parti pris ou tout au moins d'une visible mauvaise humeur. Entête, ces quatre vers :
Je su's trop vieux pour être dupe ; Des choses j'ai trop vu l'àpre réalité, Et, près du grand sommeil, ce qui me préoccupe,
C'est de dire la vérité.
On a besoin de cette affirmation pour être persuadé que les Silhouettes contemporaines sont bien réellement d'Auguste Barbier. Sans cela, j'avoue que le doute se serait glissé en moi, ou tout au moins je me serais refusé à croire qu'elles étaient destinées à la publicité. Cela lui ressemble si peu, cela est si chétif, si décoloré, si injuste !
Injuste et illogique parfois ! A propos de Gustave Planche, il cite sur lui un « méchant » article de Sainte-Beuve, « d'autant plus indigne, ajoute-t-il, que c'est après la mort du critique qu'il a été fait ». Et, quelques
pages plus loin, Auguste Barbier, employant lui-même le procédé qu'il vient de flétrir, se livre à un formidable éreintement de Sainte- Beuve, — après la mort.
Sainte-Beuve est, d'ailleurs, une de ses rares bêtes noires. Ordinairement, l'auteur des Silhouettes ne pousse pas jusqu'à la haine ; il s'arrête à l'antipathie. Antipathie, Mérimée ; il parle, d'après Alfred de Musset, de ses abatis canailles, et réédite à son sujet un mot d'une énergie grossière, qui aurait été prononcé lors de son élection à l'Académie française : « Nous avions besoin d'un lettré, on nous a donné un étalon. »
Antipathie, Balzac. Voici en quels termes il s'exprime sur son compte : « Un jour, étant à Naples, je descendis en courant, et au risque d'attraper une fluxion de poitrine, toute la rue de Tolade, pour voir passer en calèche le romancier anglais Walter Scott. En aurais-je fait autant pour contempler les traits de M. Honoré de Balzac, gloire parisienne et des plus retentissantes ? Je ne le pense pas. » — Ce m'est une grande surprise de voir M. Balzac méconnu par un homme si bien fait pour
comprendre les exquises délicatesses d'Eugénie Grandet.
Quelquefois aussi, M. Barbier est en désaccord avec ses contemporains sur la question de ressemblance. Ainsi, il dira de George Sand, rencontrée à un dîner chez Buloz, en 1834 ; « Elle était assez maigre de forme, sans appendices charnus ni devant ni derrière. » Je passe sur la brutalité de la phrase, mais je m'étonne de l'extrême myopie Tle M. Barbier ou de son sentiment si peu exact des proportions. Tous ceux qui ont approché madame George Sand à cette époque, et ils sont encore nombreux, peuvent attester qu'elle était le contraire de la maigreur ; c'était ce qu'on appelle communément une « petite boulotte », suffisamment pourvue de ces protubérances au sujet desquelles l'auteur des Ia.7iibes se montre si exigeant.
Parmi les autres silhouettes, je nomme, sans en distinguer bien particulièrement aucune, Henri Heine, très cavalièrement et très insuffisamment traité ; Victor Cousin, accusé de ne pas rendre à la Bibliothèque les por-
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traits qu'il lui empruntait : Horace Vernet, sans originalité et sans style. — En somme, des potins plus que des opinions...
C'est ici que j'aurais voulu voir intervenir les, exécuteurs testamentaires littéraires d'Auguste Barbier ; c'est dans le tri de ces silhouettes que devait s'exercer le rôle de MM. Auguste Lacaussade et Edouard Grenier. A leur place, j'y aurais mis moins de respect pour le talent du défunt, et j'aurais cru mieux servir sa mémoire en élaguant beaucoup, mais beaucoup, dans ses petits papiers.
Auguste Barbier était moins situé que personne pour ce métier d'épigrammatiste. Vivant très retiré, misanthrope, ombrageux, il avait mauvaise grâce à prétendre pénétrer les gens, même de loin. Son intuition était forcément incomplète. Il manquait de légèreté. Tant d'autres qualités lui servaient de compensation.
Tels qu'ils sont, les Souvenirs d'Auguste Barbier sont de la nature de ces livres qui se lisent, ou plutôt qui se feuillettent. Le nom de leur auteur les protège et force leur entrée dans les bibliothèques. Et ce n'est pas une
mince protection que celle de poète terrible qui naquit dans un coup de tonnerre et qui, d'un premier bond, atteignit au premier rang !
C'est surtout à nous autres, les polygraphes au jour le jour, les historiens de la petite histoire, que ce volume s'adresse. Nous seuls pouvons y glaner, à l'aventure, comme je fais aujourd'hui.
On lit une révélation étrange dans les Silhouettes contemporaines. C'est à propos de la candidature académique de Brizeux, le poète de Marie. « Brizeux se présenta une fois aux suffrages de l'Académie française, raconte M. Barbier, et il n'eut pas l'heur de les obtenir. Des dires méchants et calomnieux lui barrèrent les portes de ce cénacle. Nous avons bien assez de M. Musset ! tel est le mot qui fut prononcé à cette occasion, mot injuste et ignoble. La pauvreté du poète fut le véritable motif de ce mauvais vouloir. L'Académie a souvent le tort de se considérer plus comme salon mondain que comme Sénat littéraire. »
Le reproche a de la gravité sous la plume d'un académicien qui fut aussi un homme riche.
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Auguste Barbier était une nature inquiète ; c'est le lot de beaucoup d'excellents esprits et une marque de sincérité. Il se corrigeait perpétuellement, et parfois moins heureusement qu'il ne le croyait. J'en prendrai un exemple, que je suis le premier à relever.
>st dans son second recueil. Il Pianto, publié en 1834. que je vais le chercher; là, se trouvent une série de sonnets extrêmement remarquables sur les gloires italiennes : Raphaël, Michel-Ange, Corrège. Titien, Cirna-
- . Masaccio, etc., etc.
Voici le sonnet sur Raphaël :
Salut, ô Raphaël ! salut, ô frais génie ! Jeune homme plein de grâce et de sérénité ; En tous lieux où Ton aime et l'on sent la beauté, Qu-- ton nom s •» i t lou-1, que ta main soit bénie !
Salut, douce candeur à la pâleur unie,
Ovale aux cheveux bruns sur un beau col monté,
mélancolique, enfant de volupté, Toujouis pi et à chanter l'amour ou l'harmonie!
Salut ! Ah ! Raphaël, on a beau fuir tes yenx Et les doux airs penchés de ton fr^nt gracieux, On ne peut oublier ton image chérie :
Toujours on te revoit, lis aux chastes couleurs, Comme un ange accoudé sur des touffes de fleurs, Ou comme un autre enfant de la vierge Marie.
De l'aveu de tous, ce sonnet fut jugé ravissant. Théophile Gautier raffolait de ce vers pittoresque, qu'il se plaisait souvent à citer :
Ovale aux cheveux bruns sur un beau col monté.
Malgré tout, ce sonnet disparut des éditions suivantes ; Auguste Barbier le remplaça par celui-ci :
Ce qui donne du prix à l'humaine existence, Ah ! c'est de la beauté le spectacle éternel ! Qui peut la contempler dans sa plus pure essence En garde sur ses jours un reflet immortel ;
Et ce fut là ton sort, bienheureux Raphaël, Artiste plein d'amour, de grâce, de puissance ! Ton œil noir, de bonne heure attaché sur le ciel, Y chercha du vrai beau la divine substance.
En vain autour de toi, jeune encore et sans nom, Le monstre impur du lait, hurlant comme un dragon, Déroula ses anneaux et ses replis de fange ;
Tu dédaignas ses cris, ses bonds tumultueux, Et, d'un brodequin d'or foulant son front hideux, Tu t'élanças vers Dieu comme le grand Archange !
Il est évident que ce nouveau sonnet, quelque splendide qu'en soit la chute, est inférieur au premier. A quel motif a pu obéir Barbier en le supprimant ? J'ai longtemps cherché, et je crois avoir trouve.
Comme il était devenu très chrétien, il lui sera venu des scrupules au sujet de ce vers :
Ou comme un autre enfant de la Vierge Marie.
L'image lui aura été signalée comme impie et blasphématoire ; cette supposition d'un second enfant de la Vierge aura fait lever les bras à quelques-uns de ses amis de Rome. De là, sacrifice et substitution de sonnets.
Mais je n'en finirais pas à signaler tous les changements introduits par Auguste Barbier dans son œuvre complète. Il eût été à désirer qu'il eût appliqué un peu de cette inquiétude et de ce scrupule à la revision des Silhouettes contemporaines. Le temps lui aura manqué.
Oui, Robespierre avait une canne. Il avait une canne, comme Voltaire et comme Rousseau. C'est la Revue des Deux-Mondes qui nous l'apprend.
Cette canne avait fini par arriver entre les mains de Ferdinand Lassalle, un agitateur allemand qui a marqué sa trace dans son pays, le fondateur, en 1863, de l'association générale des ouvriers ; un tribun qui était en passe de devenir un grand révolutionnaire lorsque la mort l'arrêta à l'âge de trente-neuf ans.
M. de Bismarck avait eu l'occasion de connaitre Ferdinand Lassalle et de s'entretenir avec lui, et il en a fait récemment un éloge qui n'est pas suspect dans sa bouche.
Ferdinand Lassalle, qu'on a pu regarder comme le chef du socialisme en Allemagne et
de qui l'on attendait beaucoup, était ce qu'on appelle un charmeur. C'était d'abord un des plus beaux hommes de son temps. Il avait une tête de médaille romaine, un regard d'aigle, un don de fascination poussé à l'extrême et dont il devait abuser toute sa vie.
La canne de Robespierre ne le quittait jamais, jamais ! C'était son fétiche, son talisman .
Avocat plein de feu, Ferdinand Lassalle avait dû le commencement de sa notoriété et de sa fortune aune de ses clientes, la comtesse de Hatzfeld, dont il avait défendu avec bonheur les intérêts devant un grand nombre de tribunaux.
Il a composé un livre sur les origines du droit et une tragédie intitulée : Franz von Sickingen. On a remarqué que presque tous les avocats avaient un tendre pour la tragédie.
Mais la véritable voie de Lassalle n'était pas là, elle était dans la politique. Il fut un démocrate convaincu, tout l'indique, avec ce degré
d'ambition nécessaire pour dominer et guider les foules. Esprit de premier ordre, il voulait la première place. Il rêvait d'être le président d'une République germanique. — Toujours la canne de Robespierre !
Malheureusement, Ferdinand Lassalle avait de plus que Robespierre un amour immodéré pour les femmes. Ce fut par elles qu'il se perdit et qu'il périt avant son heure. Il prétendait ne pas trouver de cruelles, et la vérité est que les aventures enlevaient à ce tribun plus de temps qu'il n'aurait fallu.
Deux femmes ont particulièrement pesé sur les dernières années de son existence. Toutes les deux ont publié l'histoire de leurs relations avec lui. La première était une Russe de vingt-cinq ans, Sophie Adrianovna, qu'il avait rencontrée à Aix-la-Chapelle, une personne enthousiaste et qui aurait voulu le convertir au nihilisme. Lassalle lui offrit de l'épouser, lui qui jusqu'alors s'était montré l'ennemi du mariage. Mais Sophie Adrianovna, après l'avoir amené là où elle le désirait, tergiversa, demanda des délais, prétendit lui imposer un stage épistolaire. Écrivons-nous! ne cessait-elle de ré-
péter. Cela lui donna l'éveil, et il rompit. En somme, cette jeune Russe ne paraît pas avoir eu d'autre mobile que de se procurer quelques lettres de Ferdinand Lassalle.
La seconde le compromit bien autrement et fut même la cause de la catastrophe qui termina ses jours.
C'était une jeune fille d'à peine vingt ans, une blonde aux cheveux d'or. Elle s'appelait Hélène de Donniges et était d'une bonne famille de Munich. Elle aussi vient d'éprouver le besoin de mettre le public dans la confidence de sa liaison avec Ferdinand Lassalle. (1879, un vol. ; à Breslau et à Leipzig.)
Ce récit, dont la grave Revue des Deux- Mondes ne craint pas de donner des extraits, est d'une audace à faire monter le rouge au visage. Pour me servir d'une expression familière, on n'a pas idée de cela à Paris, — où l'on a pourtant idée de bien des choses, surtout par ce temps de naturalisme.
De très bonne heure, mademoiselle Hélène
de Donniges annonça ce qu'elle serait un jour. « A douze ans, dit-elle, j'avais tout lu et tout vu, tout appris ou tout deviné ; je connaissais l'endroit et l'envers de toute chose, et j'étais fermement convaincue que l'univers est un lieu de plaisance qui a été inventé tout exprès pour que les petites filles s'amusent. »
Cette anti-Agnès fut fiancée tour à tour à un Italien, commandant de la citadelle d'Alexandrie, et à un jeune boyard, le prince Yanko Racowitza; mais son cœur ne s'était encore décidé... que pour un officier de marine. En attendant qu'il se prononçât plus nettement, elle alla passer un hiver à Nice, où, de son propre aveu, elle se signala par des excentricités à faire frémir la « vieille morale allemande ».
Ce fut seulement à son retour à Berlin qu'elle connut pour la première fois Ferdinand Lassalle, dont elle avait souvent entendu parler.
« J'étais fort curieuse de voir ce grand homme ; je le rencontrai enfin à l'un des mardis de l'avocat Hirzemenzel. Je me tins quelque temps à l'écart, assise sur un tabouret, mas
quée par un sopha. Il ne me voyait pas, et je l'écoutais. Je sorlis brusquement de ma cachette, je courus à lui, nous nous regardâmes les yeux dans les yeux, muets, étonnés, confondus. Ce fut un coup de foudre. Il finit par me dire : « Vous êtes Brunhilde, vous êtes Adrienne de Cardoville, yous êtes le joli renard dont on m'a parlé, vous êtes Hélène de Donniges. » Là-dessus on soupa; nous restâmes ensemble jusqu'au petit jour sans déparler. Quand je sortis, il me tutoyait depuis deux heures, et il me prit dans ses bras pour descendre l'escalier. »
Il faut remonter jusqu'aux Mémoires de Casanova pour trouver l'équivalent de cette licence de langage.
On suppose bien qu'une intrigue s'engagea vite entre Brunhilde-Cardoville-Hélène de Donniges et Y illustre démagogue, comme elle l'appelle. La famille ne réussit guère que pour quelque temps à yjnettre le holà. Les deux amants se donnent des rendez-vous en Suisse ; ils assistent ensemble au lever du soleil sur le sommet du Righi, enveloppés dans des couvertures de lit.
Cette fois encore, Ferdinand Lassalle voulait épouser. Décidément, c'était le commencement de la décadence. Il en oubliait ses devoirs politiques, son mandat de directeur de l'association ouvrière, ses démêlés avec la police; il en oubliait tout. Hélène était singulièrement flattée de cet amour exclusif.
Ici se place un mot grand comme le monde.
« Un soir, raconte-t-elle, il enjamba ma fenêtre et demeura la moitié d'une nuit dans ma chambre ; mais j'atteste à tout l'univers que nous employâmes tout notre temps à parler de M. de Bismarck. »
Il est hors de doute que la canne de Robespierre avait été déposée dans un coin.
Ce fut peu de temps après cet entretien superplatonique que Ferdinand Lassalle fit sa demande en règle aux parents d'Hélène. Il en fut repoussé avec une touchante unanimité.
Hélas! nous approchons de la catastrophe!
Par quel inexplicable vertige Lassalle fut-il amené à provoquer en duel le père de sa maî-
tresse ? M. Donniges haussa les épaules et délégua ses pouvoirs au prince Yanko Racowitza, qu'on voit reparaître à cet instant comme l'homme du dénouement dans les drames.
Le jeune boyard, resté toujours amoureux de sa fiancée, accepta de se battre à la place de M. Donniges.
Là-dessus, voilà la petite fille aux anges. Mais je ne veux pas lui enlever le mérite de sa narration.
« Le pauvre Yanko n'avait jamais touché un pistolet, Lassalle était un tireur de première force. Je ne doutai pas un moment que Yanko ne fût tué, et cette certitude me remplissait d'aise et de joie. Je me disais : Quand on rapportera ici le cadavre de Yanko, tout le monde perdra la tête, la maison sera sens dessus dessous, et j'en profiterai pour m'évader et me réfugier auprès de l'homme que j'adore ! 11 se trouva malheureusement que ce fat Yanko qui tua Lassalle. J'en fus au désespoir, car je vous ai dit que j'adorais Lassalle; et, après m'être consultée, je ne vis pas d'autre moyen de me consoler que d'épouser son meurtrier. Il en résulta que six mois plus tard j'étais la femme
de Yanko de Racowitza, sans m'être avisée qu'il avait sur lui le sang de l'homme que j'avais adoré. Là-dessus, lecteur, embrassonsnous ; la sagesse des nations a décidé que tout comprendre, c'est tout pardonner. »
On croit rêver en lisant ces turpitudes...
Une idée de mystification s'élève dans l'esprit.
Ce qui n'est ni un rêve ni une mystification, c'est la mort du pauvre Ferdinand Lassalle. tombé sous une balle de pistolet, à Genève, le 29 août 1864.
La sensation fut profonde par toute l'Allemagne. Une grande pitié pour lui, beaucoup d'indignation contre elle.
Et tels sont les pénibles souvenirs qu'a quinze ans de distance vient réveiller aujourd'hui la princesse Racowitza dans cet incroyable volume !
Dans quel but?
C'est ce que je me demande.
Et je me demande aussi ce qu'est devenue la canne de Robespierre
Un portrait?
Oh! non. Un simple crayon, tout au plus.
Une biographie?
Pas davantage ; des notes qui pourront servir à de plus habiles que moi ; — des impressions et des réflexions personnelles.
Et d'abord, un partisan de la théorie Z. Marcas aurait beau jeu à voir une prédestination irrévérencieuse dans ce nom italien de Broglie, qui signifie brouille, intrigue. ■
Broglie, — lisez imbroglio.
Le duc actuel a élevé l'imbroglio politique à une hauteur vertigineuse.
Comme tant d'autres qui n'avaient ni son
titre ni sa fortune, il a pris par les lettres pour arriver... à tout.
Ses commencementslittéraires furent clignes, mais modestes. Du plus loin qu'il m'en souvienne, il se manifesta pour la première fois dans la Revue nouvelle, fondée en 1845 par MM. Couturier de Versan et Eugène Forcade.
Les principaux collaborateurs de la Revue nouvelle étaient : Arthur de Gobineau, G. de Molenes, Rolland de Yillarceaux, Eugène Robin, Hippolyte Babou, Clément Caraguel, etc., etc.
LaRevue nouvelle s'était fort bien annoncée. On avait remarqué la netteté de son prospectus : « La jeunesse qui s'est élevée durant ces quinze années et qui entre aujourd'hui dans la vie active, accepte unanimement la révolution de 1830 et ses conséquences. Notre nouveau régime politique commence à avoir des hommes qui, non seulement par leur carrière, mais parleur éducation, ne datent que de lui, des hommes qui n'ont rien connu ni rien reçu des régimes antérieurs, qui sont ses premiers enfants, ses fils aines. Ces hommes forment dès aujourd'hui un élément nouveau dans la
société. Leurs rangs, grossis par les levées successives de la jeunesse, en formeront, sous peu d'années, l'élément le plus considérable "jusqu'à ce que la remplissant tout entière, ils donnent en effet au régime nouveau une société vraiment et complètement nouvelle. C'est à cet élément que nous appartenons nousmêmes ; c'est à cet élément que nous avons voulu donner un organe propre et distincl dans la presse. »
Le prince Albert de Broglie, qui était alors un jeune homme, fut séduit par cet exposé et désira faire partie de l'élément nouveau. On l'accueillit sans exagération de sympathie, c'est-à-dire selon son mérite encore peu distinct. Il accepta sa situation et mit, au dire de témoins, une certaine volonté de bonne grâce dans ses rapports avec ses confrères.
En même temps qu'il écrivait à la Revue, il s'exerçait à l'art oratoire dans des réunions fort a la mode à cette époque, dans des conférences, dans des parlottes c'était le mot adopté). Des jeunes gens élégants comme lui, ambitieux comme lui, allaient là, ainsi qu'on allait autrefois au jeu de paume, — pour ap-
prendre l'art de défendre les ministères et au besoin de les combattre. Il est permis de croire que le jeune prince acquit quelque dextérité à ce jeu, mais l'application qu'il devait en faire se trouva retardée parles événements de 1848. Une chiquenaude du- peuple venait de renverser la monarchie de Juillet.
Au lendemain — ou au surlendemain — de cette révolution, M. Albert de Broglie s'était remis à ses études. C'était ce qu'il avait de mieux à faire. Il s'enferma, avec un ou deux de ses secrétaires, dans un travail important : YÉglise et l'Empire romain au ive siècle. Ce sont là de ces ouvrages qui portent toujours leur auteur à quelque chose.
Ils le portèrent à l'Académie.
Je m'imagine que lorsque le vieux duc de Broglie présenta son fils aux Quarante, il dut leur tenir à peu près ce discours, renouvelé de Molière :
« Messieurs, ce n'est pas parce que je suis père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être
content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque chez quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire... Il est ferme dans la dispute, ne démord jamais de son opinion... Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle... » A quoi l'Académie aura répondu, en s'empressant et en donnant l'ordre qu'on fit avancer... un siège.
Ce fut le 20 février 1863 que le prince de Broglie fut reçu en séance publique à l'Académie française, en remplacement du père Lacordaire.
Il eut, du moins, un accès de modestie au début de son discours.
« Sans doute, messieurs, — dit-il, — vous avez désespéré de donner au père Lacordaire un successeur capable de vous faire oublier cette perte. Vous vous êtes contentés d'en trouver un qui la ressentit comme vous, tout entière. Je ne vois pas d'autre motif pour justifier à mes propres yeux le redoutable honneur que vous m'avez fait. »
On sait ce que valent ces protestations d'humilité.
M. de Broglie, qui a toujours été un fusionniste, prit pour texte de son discours la fusion de la religion et de la liberté. Il fit l'apologie des ordres monastiques et eut un mot aimable pour Lamennais.
Un malin esprit, M. Saint-Marc Girardin, lui répondit en le louant de son a amour pour la grande et bonne liberté, celle de tout le monde, celle de nos adversaires comme celle de nos amis, celle qui nous sert ». Etait-il bien certain d'entrer absolument dans les idées du récipiendaire ?
On pourrait trouver, jusqu'à un certain point, un sens prophétique dans ces lignes qui terminèrent la réponse de M. Saint-Marc Girar-
din : « Le monde appartient non pas à ceux qui le contraignent, mais à ceux qui le servent et qui l'aiment. Il prête à ses dominateurs par la contrainte des minutes d'obéissance qu'ils appellent leurs règnes ; à ses consolateurs il donne son âme ; et il n'y a vraiment de règne que sur les âmes. »
Il s'en faut de beaucoup que M. de Broglie se soit conformé à cette politique de sentiment.
Il a eu le pouvoir.
11 l'a eu dans des conditions suprêmes.
Qu'en a-t-il fait ?
M. le duc de Broglie est demeuré et est encore l'homme des parlottes de 1845. Il n'aime à travailler que dans les coulisses. Autant la salle des séances le gêne et le déconcerte, autant les bureaux l'attirent. Les bureaux, voilà son élément. Il y retrouve son habileté, sa force, son audace. Il sait comment on forme des groupes, comment on les renforce, comment on les fait manœuvrer. Nul mieux que
lui ne s'entend à fixer des rendez-vous, à donner des mots d'ordre, à faire passer des petits papiers. Le sang italien de sa race se révèle dans ce manège. Il excelle à retourner les commissions.
Des politiques comme M. le duc de Broglie sont surtout des joueurs. Malheureusement, il y a quelqu'un qu'ils n'intéressent pas assez dans leurs parties. Il est vrai que ce quelqu'un est souvent un gêneur, un trouble-fête. Ce quelqu'un n'a pas toujours le ton des salons. C'est le peuple. Le peuple arrive lorsqu'on ne l'attend pas, et quelquefois sans se faire annoncer. Il demande des cartes à son tour, — et bientôt les joueurs sont forcés d'abattre les leurs.
— Partie perdue ! murmurent-ils en s'éclipsant les uns après les autres.
Il y aurait pourtant un moyen de ne pas perdre de semblables parties.
Ce serait de ne pas les jouer.
Je m'aperçois que je n'ai pas abordé le portrait physique de M. le duc de Broglie.
Ce sont des moyens dont on abuse beaucoup à l'heure qu'il est. On tire des conséquences et des conjectures du moindre brin de barbe. Nous avous des blaireauteurs miraculeux dans cet ordre d'images, auquel je n'accorde qu'une importance fort relative.
Pour moi, je n'entreprendrais le portrait du président du conseil qu'à la condition de pouvoir dire à mon modèle, comme les photographes autorisés :
— Ne bougez plus !
Je suis sûr au moins de ne me rencontrer avec personne sur ce terrain. On criera même au paradoxe, car il est notoire que Victor Hugo n'a jamais manifesté un penchant immodéré pour la musique. On trouverait plutôt chez lui les œuvres complètes de Viennet qu'un piano ou tout autre ustensile d'harmonie.
Et cependant j'affirme qu'il aime la musique, non pas peut-être ardemment, mais sincèrement, à sa manière, car chacun a sa manière d'aimer la musique ; on l'aime à telle heure, sous telle influence, dans telle situation d'esprit et de corps. Un savant, un poète, un sculpteur, ne goûtent pas la musique de la même façon. Celui-ci y cherche un excitant, celui-là y cherche un apaisant ; d'autres, et
c'est le plus grand nombre, n'y cherchent rien qu'une sensation agréable.
Trop d'imagination nuit à l'audition et à l'intelligence de la musique. Que de fois je suis entré dans une salle de concert pour y entendre une symphonie de Beethoven, par exemple! Quelles délices je me promettais! Avec quelle volupté je m'allongeais dans ma stalle! comme je m'arrangeais pour écouter religieusement !
Le chef d'orchestre dresse son bâton. Je suis non seulement tout oreilles, mais encore tout yeux, car la musique peut s'écouter aussi avec les yeux. Il attaque. Une coulée de mélodie m'enveloppe, me pénètre; je distingue des pays enchantés, je traverse des féeries. Cinq minutes, dix minutes s'écoulent dans l'enivrement. Et puis... et puis... ma pensée, attentive jusque-là se dissout, s'égare; je m'aperçois tout à coup que je songe à autre chose. Horreur !
Les violons cherchent à me reconquérir : ils me ressaisissent en effet pour quelques instants. C'est beau! c'est suave... les prairies, la rosée, le soleil.... N'oublions pas le rendez-
vous d'affaires que j'ai demain matin à neuf heures... Quel géant, ce Beethoven! Comme il parle puissamment à l'âme ! C'est sublime ! Ti, ti, ti, la, la, la... Ferai-je mon billet à trois mois ou à six mois?... Allons! bon, voilà que je perds encore le fil de la symphonie.
Victor Hugo, musicien!
Eh! certainement; et depuis longtemps, et depuis toujours.
Qui de nous n'a cherché le calme dans un chant? Qui n'a, comme une sœur qui guérit en touchant, Laissé la mélodie entrer dans sa pensée?
Ainsi a-t-il dit. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il ait composé un jour une ouverture, une véritable ouverture, comme on va voir:
Ecoutez! écoutez! Du maître qui palpite Sur tous les violons l'archet se précipite. L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir. Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir, Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure, Rire les vendangeursdans une vigne mûre.
Comme sur la colonne un frêle chapiteau, La flûte épanouie a monté sur l'alto.
Les gammes, chastes sœurs dans la vapeur cachées, Vidant et remplissant les amphores penchées, Se tiennent par la main et chantent tour à tour, Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour. Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe, Ces dentelles du son que le fifre découpe.
Je ne peux m'empècher de m'arrêter ici pour faire remarquer la délicatesse exquise de ce vers !
Ciel ! voilà le clairon qui sonne. A cette voix,
Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois.
La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes,
Fait hurler le troupeau des instruments difformes,
Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants
Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire !
Soudain du haut en bas le rideau se déchire:
Plus sombre et plus vivante à l'œil qu'une forêt,
Toute la symphonie en un hymne apparaît!
Ce morceau ne pourrait-il pas être signé Hérold ou Rossini? Il fait partie de la pièce intitulée : Que la musique date du seizième siècle.
Le tempérament musical de Victor Hugo se Ira hit à chaque coin de son œuvre. Sans parler
du poème dramatique d'Esmeralda, composé directement en vue de l'Opéra, n'est-il pas devenu, par la force des choses, le premier librettiste du xixe siècle? Ernani, Fligoletto, Lucrezia Borgia sont là pour en témoigner.
Il a fait des romances qui sont des bijoux. Le livre tout entier des Chansons des rues et des bois est un éciïn. Certains couplets semés dans les Misérables sont restés dans toutes les mémoires.
La musique est sa constante préoccupation. Il y a certaines de ses poésies qu'il appelle Guitares et Autres Guitares.
De même qu'il a écrit une ouverture, Victor Hugo a voulu écrire une messe, — une messe de mariage. Là encore, il s'est montré adorable et supérieur. Ecoutez ; cela ne s'exécute pas sous les voûtes de Saint-Eustache. mais aux champs:
C'était l'église en fleurs, bâtie
Suis pierre, au fond d'un bois mouvant.
Par l'aubépine et par l'ortie,
Avec des feuilles et du vent.
Le porche était fait de deux branches, D'une broussaille et d'un buisson; La voussure, toute en pervenches, Etait signée: Avril, maçon.
Et l'on mariait dans l'église, Sous le myrte et lé haricot, Un œillet nommé Cydalise Avec un chou nommé Jacquot.
Au lutrin chantaient, couple allègre, Pour des auditeurs point ingrats, Le cri-cri, ce poète maigre, Et l'ortolan, ce chantre gras.
Un beau papillon dans sa chape Officiait superbement; Une rose riait sous cape Avec un frelon, son amant.
Les clochettes sonnaient la messe.
Tout ce petit temple béni Faisait à l'âme une promesse Que garantissait l'infini.
J'entendais en strophes discrètes Monter, sous un frais corridor, Le Te Dcum des pâquerettes Et VHosanna des boutons d'or.
Ckerûbini a fait autrement, mais non pas mieux.
J'ai l'air de sourire et de plaisanter ; il existe
de la musique effective de Victor Hugo, de celle qui se chante. Le pnblic l'entend tous les soirs en ce moment, à la Gaité, dans le drame de Lucrèce Borgia
Il y a à ce sujet une jolie anecdote dans l'ouvrage intitulé : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
« MM. Meyerbeer et Berlioz s'étaient amicalement proposés pour faire la musique de la chanson chantée au souper de la princesse Negroni.
» — Ah ! bien, oui ! dit M. Harel ; de grands musiciens qui vont nous faire de la musique qu'on écoutera, et qui distraira du drame! Je veux un air qui soit à plat ventre sous les paroles. Laissez faire Piccini.
» M. Piccini était le chef d'orchestre du théâtre. Il trouva pour les couplets une mélodie excellente, mais ne trouva pour le refrain rien qui le satisfit. Il dit son embarras à l'auteur.
» — Rien n'est plus simple pourtant répondit M. Victor Hugo; tenez!
« Et il se mit à dire les vers, en les accentuant d'un chant informe. N'ayant jamais pu
chanter de sa vie une note juste, il frappait sur la table du souffleur.
» — J'y suis, dit le chef d'orchestre, qui démêla un air dans les coups de poings et qui les nota sur-le-champ. »
Qui sait? Si Victor Hugo n'avait pas été un grand poète, peut-être serait-il devenu un grand musicien.
Pourtant, je l'aime mieux ce qu'il est.
On parle souvent de l'immonde diatribe vomie sur la France par Richard Wagner, au lendemain de nos désastres, mais peu de personnes la connaissent. M. Tissot, dans son livre des Prussiens en Allemagne, est le premier qui en ait donné une courte analyse. Il raconte comme quoi l'enragé musicien avait cherché à la faire représenter sur les théâtres de Berlin, mais ses compatriotes montrèrent plus de pudeur que lui. Dès lors, on pouvait croire qu'au bout de quelque temps Richard Wagner finirait par oublier cette grossière tTiiption de sentiment haineux; mais comme on le connaissait mal !
Trois ans ap?-è.s, Richard Wagner replaçait cette ineptie en tête du neuvième volume de ses Œuvres complètes (Leipzig, 1873), où
elle s'étale aujourd'hui sous le titre : Une Capitulation, « comédie à la manière antique ».
A cette époque, il en parut une traduction à Paris qui fut rapidement épuisée. Elle y produisit une sensation de stupeur plus encore que d'indignation et de mépris. On fut tenté de croire à une mystification. Jamais pareil flot de divagations n'avait découlé de la plume d'un homme. Il n'y a ni plan ni sujet dans Une Capitulation, ni queue ni tête. Le langage qu'on y parle est un indigeste mélange d'allemand et de français, de prose et de vers.
Voici les noms des personnages à' Une Capitulation :
Victor Hugo.
Choeur de la garde nationale.
Mottu, commandant de bataillon.
Perrin, directeur de l'Opéra.
Lefèvre, conseiller de Légation.
Keller, Alsacien.
Dollfus, id.
Diedenhoffer, Lorrain.
Véfour, Chevet, Vachette.
Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon.
wagner s'amuse 97
Nadar.
Gambetta.
Offenbagh.
Flourens, Mégy et des Turcos.
La scène se passe sur la place de l'Hôtelde-Ville.
Au lever du rideau, on voit Victor Hugo sortant d'un trou.
« Victor ! Victor ! sois des nôtres ! » crient des voix d'en bas.
» Mottu. — Allons, debout ! qu'on se réveille !
» Le chœur des gardes nationaux s'empare de Hugo.
» Hugo. — Dieu ! ne me déchirez donc pas ! Maudite soit la grandeur !
» Le chœur tire Hugo par la tète, tandis que, par-dessous, on le tire par les pieds ; il s'allonge comme un élastique... »
Vous avez, dès. les premières lignes, la note du comique de Richard Wagner.
Ensuite, on assiste à une délibération des membres du gouvernement.
« Dollfus. — Allons, famille des Jules, pas de discorde !
» Keller. — Ferme ta, gueule, animal !
On s'occupe de l'Opéra. C'est là que Richard Wagner aiguise sa vengeance.
M. Perrin, le directeur, est appelé à fournir des explications. Pendant ce temps le chœur entonne le chant suivant : ■
« Voyez le citoyen Perrin — monte sur le perron. — Perron, Perrin ! Mirliton, ton, ton ! — Nous le préférons à Plonplon, pion, pion! »
O ineptie !
Les scènes incohérentes se succèdent sans interruption. Nadar apparaît avec son ballon. On mange des rats. Les épithètes de canaille, et de polisson volent dans l'air. M. Perrin fait exécuter un ballet. Gambetta va se percher sur la coupole du Panthéon et harangue la foule.
Un enfant de douze ans qui voudrait pasticher le Tintamarre, un savetier qui singerait le bel esprit, n'auraient pas une autre allure et n'emploieraient pas un autre charabia que Richard Wagner. Il s'essouffle pour faire rire et commence par rire lui-même aux éclats. Il
ne recule devant aucun jeu de mots, si pitoyable qu'il soit ; il emprunte aux ruisseaux les calembours dédaignés par tous les gavroches berlinois.
» Allons ! s'écrie Gambetta, sauvez l'avenir de la patrie ! Que la garde mabille sauve la République ! »
Et il se tord.
Tout cela est entremêlé d'exclamations, d'o nomatopées, de coqs-à-1'âne, d'idiotismes tels que ceux-ci :
« Schenetteretin, tin, tin !
» Aristocrates, crates, crates !
» l'ouiuperoumpoum ! poumpoum ! raterah !
» République ! blique ! blique !
» Krak ! krak ! krakerakrak ! C'est le sire Jack ( tll'enback !
)> Tratratan ! tantan !
» Pip ! pip ! pip ! pschihiliilii ! »
C'est à se boucheries oreilles, — et à se croire revenu à la soirée épique du Thanhauser.
A travers ce tohu-bohu, la palme de l'insanité demeure à Victor Hugo. Victor Hugo est le porte-voix préféré de Richard Wagner. C'est
lui qui dirige la grande scène finale à' Une Capitulation en s'accompagnant sur une lyre d'or.
Quelque dégoût que j'en aie, je veux en citer deux couplets.
Tous les mots italiques sont en français dans le texte original.