‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 3 sur 19 · LES PENDULES DU VICOMTE D'ARLINCOURT · texte numérisé non relu

LES PENDULES DU VICOMTE D'ARLINCOURT

compter les pendules qui ont contribué à sa gloire.

Première pendule :

« Le char de la nuit roulait silencieux sur les plaines du ciel. La neige tombait à gros flocons, et les vents soufflaient avec violence contre les vieilles arcades du couvent d'Underlach. Le baron d'Herstall, vieillard courbé sous le poids des ans, allume sa lampe au foyer presque éteint de la tour qu'il habite, et se dirige lentement vers la chapelle où, chaque soir, il adresse sa prière à l'Eternel !... »

Un joli sujet, n'est-ce pas ?

Tel est le début du Solitaire, de ce fameux Solitaire, qui, s'il ne fut pas le premier ouvrage du vicomte d'Arlincourt, fut du moins son premier succès, succès colossal, formidable, universel, dont le retentissement ne connut point de limites. Paru en 1821, le Solitaire était parvenu, en 182G, à sa onzième édition, ce qui, pour l'époque, était un chiffre considé-

rable ; il fut traduit en quatorze langues différentes, comme disent les prospectus. De plus il inspira plusieurs pièces de théâtre, au premier rang desquelles il faut citer l'opéra de Planard et de Carafa, dont la ballade voltigea longtemps sur les lèvres de toute une génération :

Qui traverse à la nage Nos rapides torrents ?

Qui, sur un roc sauvage, Va défier les vents ?

A l'ours, dans sa tanière, Qui donne le trépas"?

De la biche légère Qui devance les pas?

Chut!... c'est le Solitaire?

Il fait tout, Il voit tout, Il sait tout, Est partout !

Qui jette un sortilège Sur nos pauvres troupeaux?

Qui glace sous la neige Nos moissons, nos coteaux?

Qui féconde la terre ?

Qui fait fleurir nos bois?

Qui rend le ciel prospère A tous nos villageois?

Chut !. . . c'est le Solitaire

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Il fait tout, Il voit tout, Il sait tout, Est partout !

Qui sèche sur la branche Nos fruits prêts à mûrir, Et sous cet avalanche Qui vient nous engloutir ?

Qui console une mère En retirant des flots Un enfant téméraire Disparu sous les eaux?

Chut!... c'est le Solitaire!

Il fait tout, 11 voit tout, Il sait tout, Est partout!

Le Solitaire étant aujourd'hui très effacé des mémoires humaines, je ne vois pas d'inconvénient à en donner un bref aperçu destiné à rester comme un échantillon d'une littérature disparue. Un fragment d'une Pompéï écrite. — Disons tout d'abord ce que c'est que ce Solitaire, qu'on appelle aussi l'Inconnu du Mont-Sauvage ou le Fantôme sanglant du Pic terrible. C'est un individu mystérieux qui habite seul un ermitage situé au sommet des

rochers les plus inaccessibles delà Suisse, non loin du lac de Morat. Personne ne peut dire son nom, nul ne peut se vanter d'avoir contemplé ses traits ; mais, de quelque apparence fantastique dont il aime à s'environner; malgré le manteau écarlate qui recouvre ses épaules, ce n'en est pas moins un bon solitaire, une excellente pâte d'inconnu. Il n'a qu'une manie, c'est déjouer du luth à tout propos. — Oh ! le luth ! — C'est l'ustensile qui a le plus discrédité le romantisme...

Ces allures étranges n'ont pas manqué d'exciter la curiosité de la jeune et belle Elodie, la nièce du baron d'Herstall, de ce même vieillard que nous venons devoir se promener une lampe à la main. Elodie est connue aussi sous le nom de la Vierge d' Underlach et sous celui de la Colombe du Monastère ; pour tracer son portrait, le vicomte d'Arlincourt a trempé son pinceau dans toutes les couleurs de l'arc-en ciel. C'est la rose du matin, le lys du vallon, la perle de l'Helvétie.

De son côté, le Solitaire du Mont-Sauvage, s'il ne tient pas à se laisser connaître, tient du moins h connaître les autres ; il n'a pu voir la

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céleste Elodie sans en devenir éperdument amoureux. Il la guette à toute heure et ne cesse de chanter ses attraits sur le luth ; un jour même, il pousse l'audace jusqu'à ravir un ruban bleu tombé de la ceinture de l'orpheline d'Underlach ; mais bientôt, rougissant de son action, il le lui rend en lui tenant ce langage qui peut passer pour le modèle le plus achevé du galimatias : « Vierge d'Underlach, pardonnez à l'homme de l'adversité qui, peu maître des mouvements de son cœur, crut qu'un ruban qu'avait porté l'innocence pouvait en talisman céleste, purifier sa sombre demeure et rendre le repos à son âme ! »

Le Solitaire n'est pas seul à soupirer pour la tendre Élodie ; il y a aussi le jeune Ecbert, comte de Norindal ; celui-ci lui offre vainement son cœur et son nom ; il en est repoussé et il se voit alors forcé de l'enlever. Aidé d'une cohorte de ses guerriers, il s'embusque un soir sur son passage, et il l'oblige à monter dans une voiture, malgré ses cris déchirants. « En ce moment, l'astre nocturne sort des nuages épais qui voilaient son disque argenté... Quelle voix terrible a soudain fait retentir la forêt? A l'ex-

trèmité du pont du torrent, quel est cet écu armorié, qui, par son immense contour, rappelle le bouclier du fils de Thétis ? »

On n'a pas de peine à deviner que c'est le Solitaire, toujours le Solitaire. Il disperse, extermine, taille en pièces de sa formidable épée l'escorte du comte de Norindall ; mais devant Norindall lui-même il s'arrête, il hésite, — il relève la visière de son casque et il lui lance un de ces regards qui semblent dire : « Va m'attendre dans une heure à la cime du Mont-Sauvage ! » Ces gens extraordinaires ont la rage de se donner des rendez-vous dans des endroits impossibles.

A cette pantomime, Norindall pâlit, et baisse la tête en signe d'obéissance, pendant que le Solitaire fait retourner la voiture qui renferme Elodie à moitié évanouie. C'est ensuite dans l'entretien qui a lieu entre les deux rivaux qu'on apprend ce que c'est que le Solitaire : — c'est Charles-le-Téméraire, ce fameux duc de Bourgogne, ce fléau du genre humain, celui que si longtemps l'on crut mort sous les murs de Nancy. Sauvé et recueilli par un page, il est venu exercer incognito chez les Suisses la

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