‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 9 sur 19 · CHEZ · texte numérisé non relu

CHEZ

Mme VEUVE CLICQUOT

Xavier Aubryet m'emmena passer plusieurs jours à la campagne de son père, à Pierry en Champagne. Le prétexte était une collabora? tion dramatique, qui, d'ailleurs, n'a que médiocrement abouti. Il nous fallait, pensions-nous, pour travailler en toute liberté d'esprit, un changement de milieu, une solitude agreste. jointe à un certain confort. Nous devions trouver tout cela à Pierry. En route donc ! Instruit de nos projets, M. Aubryet vint nous chercher avec sa voiture à la gare d'Epernay. On était en hiver. et le froid s'annonçait comme très rigoureux. La distance d'Epernay à Pierry, qui n'est que d'une lieue environ, fut rapidement enlevée

au trot de deux vigoureux chevaux, par un pays de vignobles, sans attrait et sans horizon.

On s'arrête dans une rue de village devant une grande maison de bourgeoise apparence entourée de jardins. Comme je traversais une vaste cour, Xavier me dit :

— Tu es ici dans la maison de Cazotte.

— Qui ça, Cazotte? fîs-je avec un soubresaut.

— Eh bien! Cazotte, parbleu! le visionnaire, le conteur fantastique, un de tes bonshommes du dix-huitième siècle...

— L'auteur du Diable amoureux?

— Précisément.

— Ah !

Ce ressouvenir au fond de la Champagne me rendit rêveur, mais ce ne fut que pour quelques instants. Nous traversâmes des appartements décorés avec goût ; Xavier ne m'avait pas surfait la maison paternelle. M. Aubryel avait appris la grande vie en Angleterre pendant plusieurs voyages; il lui en était resté quelque chose dans les habitudes et clans les manières : de plus, il se piquait de gastro-

nomie. Il nous fît faire un dîner recherché, arrosé d'un Champagne délicieux, — non mis dans le commerce, ajouta-t-il malicieusement. Il paraît que le non mis dans le commerce est le suprême éloge des Champenois. Comme c'est agréable pour les autres vins qui sont dans le commerce !

Après dîner, en passant au salon, M. Aubryet me fît remarquer une fort belle cheminée qui le décorait.

— C'est me dit-il, la cheminée où Cazotte aimait à se chauffer les soirs d'hiver comme celui-ci.

— Ah ! oui, parlons de Cazotte ! s'écria Xavier en riant.

— Eh ! pourquoi pas? dis-je à mon tour. devenu attentif.

— C'est auprès de cette cheminée qu'il a passé les trente dernières années de sa vie ; c'est là qu'il espérait mourir. Le tribunal révolutionnaire en décida autrement. Il était maire de Pierry lorsque, après lé 10 août, on vint l'arrêter, pour le conduire à Paris et de là à la prison de l'Abbaye.*

— Je sais cette cruelle histoire, répondis-je ;

je sais qu'après avoir été mis en liberté par Maillard, grâce aux supplications de sa fille> qui avait obtenu de partager sa captivité, Cazotte avait été arrêté une secondé fois, et qu'épargné par des brigands, il avait été frappé par des juges.

— C'est vrai.

— Vous pourriez ajouter, dit Xavier, que les biens de Cazotte furent confisqués, que sa maison a passé aux mains de plusieurs propriétaires, et que rien, à l'heure qu'il est, ne rappelle ici le souvenir de l'auteur du Diable amoureux.

— Rien... excepté cette cheminée, reprit M. Aubryet.

C'était la seconde fois que cette cheminée revenait clans la conversation.

— Qu'a-t-elle donc de si particulier? demandai-je.

M. Aubryet prit un flambeau et me dit d'appliquer mon attention aux veines du marbre dont elle était formée.

Là, je vis quelque chose d'étrange et de vraiment fantastique, dans le sens artistique du mot. D'abord, c'était une* espèce de fouillis, une confusion ; puis, en regardant de près, des

formes s'accusaient, des lignes se dessinaient; on finissait par distinguer tout un monde créé par une fantaisie prodigieuse. Les moindres caprices du marbre, ses taches, ses contours avaient été utilisés par un crayon plein d'imagination; les moindres indications avaient été suivies, complétées, prolongées avec une merveilleuse habileté. C'était comme ce qu'on voit dans les nuages : des chevauchées infinies, des paysages féeriques, des plaines, vallées, des montagnes, des torrents ; et puis aussi des entrelacements de corps, des torses renverses, d'audacieux raccourcis, le vol d'une sorcière sur un manche à balai, des danses de nymphes achevées avec un trait ; et çà et là, faites de rien, des têtes d'anges, de diables, d'animaux; un moyen âge entrevu, fourmillant de chevaliers casqués, de soldats bardés de fer, de pages, de châtelaines, toutes et tous se ruant à Tassant d'un donjon perché dans les nuées comme par un autre Albert Durer. Voilà oe qu'un crayon hardi et saisi de vertige, — le crayon de Jacques Cazotte, — avait fixé sur toute cette cheminée qui semblait appartenir à un palais construit par des génies.

Je ne pouvais détacher mes yeux de cette page inouïe, dont rien jusqu'alors n'avait pu me fournir l'équivalent, ni les bacchanales effrénées de Raymond de Lafage, ni les batailles célestes de l'aqua-fortiste Méryon, ni les écrasements de Monticelli. J'avais toujours à y découvrir un motif inaperçu, soit un groupe humain, soit un bouquet de fleurs où venaient s'assortir d'elles-mêmes les nuances naturelles du marbre.

M. Aubryet fut obligé de m'adresser la parole :

Eh bien! qu'en dites-vous?

— Je dis que ce n'est pas une cheminée, c'est un album, l'album de Cazotte... un album unique, qui me livre en partie les secrets de son tempérament, ses rêves, ses délires.

— Eh bien ! qu'on la fasse graver, cette cheminée! s'écria Xavier.

— Ne m'en mets pas au défi! répliqua M. AubryH

Les premiers jours de notre installation à Pierry furent marqués par une absence com-

plète de collaboration. Cela a toujours clé une chose digne d'étonnement, notre peu de hâte à cueillir les lauriers que Thalie semblait disposée à nous offrir. J'ai oublié de dire que le sujet qui avait tenté notre jeune verve était une étude en vers du caractère de Laurent, ce valet mystérieux de Tartufe, qui ne fait que passer à travers l'action sans ouvrir la bouche. Un problème surtout nous attirait : Laurent avait-il été la dupe de son maîtr

La pièce n'était guère avancée. Au bout de trois jours, nous n'avions acctfuché que de ces quatre premiers vers, dont nous n'étions pas trop mécontents :

Laurent, serrez ma haine avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine! Si l'un vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Le lendemain, Xavier, toujours pétulant en diable, m'apportait un projet de dénouement. Selon lui, Laurent, désabusé sur le compte de Tartufe, entrait au service d'une comédienne, qui lui adressait ces vers eD opposition à ceux i\\i début :

Laurent, serrez mon rouge et ces pots de pommade...

J'ai oublié le reste.

Cela était joli sans doute, mais la pièce manquait de ventre, comme on dit en argot de théâtre.

— Nous travaillerons demain au ventre, disions-nous.

Et demain arrivait, nous apportant une distraction nouvelle. Tantôt c'était une battue au loup que les habitants de Pierry avaient organisée en notre honneur. On m'avait réservé un poste important : le fusil en main, bonnet fourré par-dessus les oreilles, bottes fourrées, je devais attendre le loup au passage. J'eus toutes les peines du monde à me soustraire à ces dangereuses fonctions.

Je m'excitais cependant de temps en temps au travail. Une fois, Xavier, entrant dans ma chambre, me surprit devant une large feuille de papier blanc, à demi-couverte d'écriture.

— Qu'est-ce que tu fais-là? me dit-il.

— Je pioche, répondis-je en rougissant.

— Je le vois bien... mais ce n'est pas du dialogue...

— Non... je fais, pour me mettre en train, un compte rendu anticipé de Laurent.

— Tiens ! c'est ingénieux... voyons...

Et il lut ce qui suit :

« Comédie-Française : Première représentation de Laurent ou le Valet de Tartufe, comédie en un acte et envers, par MM. Xavier Aubryet et Charles Monselet.

» La première représentation de Laurent, si impatiemment attendue, a eu lieu hier, avec un succès qui tient de l'enthousiasme. Tout ce que Paris compte d'illustrations en tout genre et de femmes élégantes s'était donné rendez-vous dans la salle du Théâtre-Français. Le talent des deux auteurs, déjà si apprécié, ne s'était pas encore élevé à de pareils sommets ; leur poésie apporte une note vibrante et nouvelle qui les classe entre Victor Hugo et Alfred de Musset... »

— Pas mal ! dit Xavier en souriant avec indulgence.

Il continua à lire :

« Leur triomphe a atteint des proportions indescriptibles. Ils ont été rappelés à la chute

du rideau et couronnés de fleurs, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements... »

— Oh ! assez ! assez ! fit Xavier ; tu vas trop loin !

— Crois-tu?... Cela m'encourage, cela m'éperonne...

Les journées s'écoulaient ainsi, lorsqu'un nouvel obstacle d'une nature imprévue vint se jeter encore au travers de notre collaboration. MM. Aubryet père et fils reçurent de madame veuve Clicquot, la célèbre commerçante en vins de Champagne, une invitation à l'un des grands dîners annuels qu'elle donnait dans son château de Boursault. Inutile de dire combien ces dîners étaient recherchés par toute la contrée. M. Aubryet père demanda une invitation pour moi ; elle lui fut immédiatement envoyée. A partir de ce moment, je n'eus plus qu'une seule préoccupation, et je comptai les heures qui me séparaient de cette excursion à Boursault, que je regardais comme un événement considérable dans mon existence gastronomique.

Le château de Boursault, château moderne, construit dans le style Renaissance, très magnifique d'aspect, est situé sur une hauteur. A la nuit, et par la neige qu'il faisait, notre arrivée en voiture ne manqua pas de pittoresque. Tout était illuminé et décoré de ces plantes rares pour lesquelles il n'est jamais d'hiver. Au rez-de-chaussée, madame veuve Clicquot recevait les invités ; sa fille et le comte de Chevigné, son gendre, l'aidaient à faire les honneurs.

Le portrait de madame Clicquot : l'air chimérique et ratatiné d'une petite fée, vêtue de couleurs brunes, avec un trousseau de nombreuses clefs à la ceinture, — ce trousseau me frappa beaucoup ; à l'âge où elle et ail parvenue, soixante-quinze ans environ, il était difficile de deviner si elle avait été jolie. N'importe ; au point de vue de l'intelligence commerciale, tous ses contemporains affirmaient que cela avait été une crâne femme.

La fille tenait beaucoup de la mère. Je n'en dirai pas davantage. Quant au comte de Chevigné, c'était le type du beau par excellence ; il avait cette beauté officielle de l'homme du

monde, l'embonpoint du bonheur, un teint reposé et fleuri, la bouche souriante et ferme, la barbe en collier. Sa fortune lui avait permis de sacrifier aux muses dans les meilleures conditions ; il avait publié un volume de Contes rémois qu'il avait fait illustrer par Meissonnier : trente-quatre vignettes, payées sur le pied de mille francs chaque. On s'est beaucoup extasié dans le temps sur ce prix, qui n'a cependant rien d'exagéré si l'on considère le fini et l'exquis de ces adorables petites compositions. Elles n'ont pas de peine à affirmer leur supériorité sur les Contes du poète-gentilhomme, qui ne sont pour la plupart que des imitations ; pas un récit qui n'ait son origine dans un siècle ou dans un autre, en France ou en Italie. La part de l'imagination écartée, il serait injuste de refuser à M. de Chevigné une agréable facilité et un tour vraiment français.

Ces antécédents littéraires avaient commencé à me prévenir en sa faveur ; le diner acheva de me conquérir tout à fait. — Ah ! ce diner ! j'en ai gardé un souvenir impérissable! — On était vingt, pas plus, autour de la table,

mais tous choisis parmi les fins connaisseurs et les propriétaires du pays. C'est dire que ce qui fut versé là n'est comparable à rien . En cette soirée enchantée, mes sens éblouis s'assimilèrent des philtres tels que je n'en ai plus connu depuis. Plus tard, j'ai chanté tous les vins et trouvé des strophes comme celles-ci :

A des gentilhommes semblables Et non moins armoriés qu'eux, Les grands vins aux airs agréables Echangent des saluts pompeux,

Voici monsieur de Léoville Qui s'avance en habit brodé, Et qui, d'une façon civile, Par Meursault se voit abordé

Le jeune et rougissant Larose, Ayant quitté pour un instant Le bras de son tuteur Montrose, Jette un regard inquiétant.

Et cherche, vierge enfrissonnée, Rouge comme un coquelicot, Mademoiselle Romanée Auprès de la veuve Clicquot. . .

Mais, à Boursault, ce n'était pas le cas de fusionner. Par un despotisme très concevable,

madame Clicquot n'admettait que ses champagnes à sa table. « Moi seule, et c'est assez ! » disait Médée. « L'État, c'est moi ! » disait Louis XIV. Et madame Clicquot disait à son tour. Le vin, c'est moi ! Il n'y avait pas une goutte de vin rouge sur la nappe. C'était à prendre ou à laisser ; et comme c'était à prendre ! Dire que j'avais cru connaître le vin de Champagne jusqu'à présent ! Je fus bien délicieusement détrompé, ce jour-là.

Je ne dirai pas les années qu'on servît ; ce n'est pas de l'ingratitude, c'est de l'oubli ; mais, à coup sûr, chacune de ces années-là avait dû être signalée par une double comète. On les nommait autour de moi, on les reconnaissait, ce qui n'avait rien d'étonnant, tous ces fins gosiers étant de la partie. Moi, j'étais confus de mon ignorance, et je songeais combien l'instruction est négligée en France. Mais je n'en jouissais pas moins intérieurement : je pus me croire pendant quelques instants une de ces têtes couronnées dont madame Clicquot était la fournisseuse exclusive, un de ces grands de la terre, prince, césarowitch, archiduc, cardinal romain, nabab, lord-maire,

etc. , qui ont fait vœu de ne jamais boire d'autre Champagne que celui de la veuve, comme on appelait familièrement cette vénérable et illustrissime dame clans l'univers entier. Je partageai du moins, ce soir-là, leurs jouissances privilégiées ; j'étais leur égal par l'estomac.

— Tu fais ton Orloff ! me disait Xavier à voix basse.

Eh oui ! je faisais mon Orloff! et mon Souwarow ! et mon Alexandre ! et mon Grimod de la Reynière ! et mon Brillât-Savarin ! Je savourais le vin le plus décoratif qui soit au monde: j'étais décoratif moi-même, j'avais vingt-cinq ans, une santé de fer, une gaîté d'or. . . — Heureux temps !

Dieu ! le spectre de Xavier Aubryet qui se balance et se débat au-dessus de ma tête !

Voici ce que j'ai vu l'autre semaine. C'était à la hauteur du boulevard Pigalle. Une grande voiture verte, dite de saltimbanque, avec galerie extérieure, sur laquelle s'évertuaient un orgue et une grosse caisse. La voiture était tapissée de plusieurs tableaux grossièrement enluminés, représentant : celui-ci, un sorcier en robe noire devant une table couverte de gobelets et d'instruments de physique ; celuilà, une forêt peuplée de serpents multicolores ; cel autre, un nain et une naine, etc., etc.

Au bas d'un escalier montant à la voiture, une affiche écrite à la main ènumérait le ductions suivantes :

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