‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 8 sur 19 · ARMAND BASCHET · texte numérisé non relu

ARMAND BASCHET

L'un était venu de Besançon, c'était Armand Barthet; l'autre était venu de Blois, c'était Armand Baschet. Tous les deux de bonne souche bourgeoise. Ils étaient arrivés à Paris dans le but inavoué de « cultiver les lettres. » Entre temps, Armand Barthet et Armand Bas- ( lut suivaient les cours de l'Ecole de Droit ou de tout autre école publique. Armand Barthet avait quelques années d'avance surArmand Baschet, — et c'est pourquoi je m'occuperai de lui le premier.

Armand Barthet rimait à tour de bras, selon

l'expression d'Alfred de Musset ; il rimait surtout des comédies dans le goût antique, comme la Ciguë d'Emile Augier. Un jour, il eut la fortune inespérée d'en faire jouer une par Rachel, C'était un petit acte en vers, peu de chose, le Moineau de Lesbie, une élégie de Catulle gentiment paraphrasée. Ce rien plut infiniment, en voUigeant sur les lèvres de la grande tragédienne ;on trouva un charme étrange et nouveau à entendre gazouiller Hermione. Et puis, c'était comme une réponse de sa part à l'accusation qui lui reprochait son indifférence envers les poètes vivants.

Célèbre du jour au lendemain, Armand Barthet se vit l'objet de la curiosité publique. On voulut s'enquérir des habitudes et des antécédents de ce favorisé du sort; — et l'on sut que l'auteur du Moineau de Lesbie était un garçon bruyant, remuant, bon enfant, ayant lui-même beaucoup de rapports avec un moineau, dont il rappelait les étourderies et les piailleries. On sut encore qu'il était très lié avec deux de ses compatriotes qui étaient en passe de se faire un nom comme lui, un sculpteur qui s'appelait Clésinger, et un peintre

qui s'appelait Courbet. De ces trois Francs- Comtois, le peintre et le sculpteur ont été beaucoup plus loin que le poète.

Armand Barthet avait l'écorce un peu rude et le verbe naïvement incivil, ce qui contrastait singulièrement avec le caractère de sensibilité qui distingue ses compositions. En outre, il était particulièrement maladroit, quoique portant lunettes ; il ne pouvait entrer quelque part sans renverser ou casser quelque chose: il avait la main malheureuse, comme on dit. Il était l'effroi de madame Victor Hugo, à ses soirées de la place Royale, lorsqu'elle le voyait mettre le pied dans son magnifique salon tout peuplé de bibelots curieux et fragiles. C'était dans ce salon qu'il avait fait ses premières armes par la lecture d'une églogue alternée et par le bris d'un superbe négrillon rouge et or.

Il avait la tête chaude aussi; en cela, il se rapprochait de Clesinger, et, comme lui, il laissait passer rarement l'occasion de se « rafraîchir d'un coup de sabre. » Ne voulut-il pas une fois se battre sérieusement avec Baudelaire, l'homme qui était le moins fait pour ces

sortes d'équipées? La querelle avait pris naissance dans ce café Momus qui élevait sa maison à pignon à l'entrée de la rue Saint-Germain l'Auxerrois. Querelle littéraire évidemment; ce sont celles-là qui tournent le plus rapidement à l'aigre. Baudelaire était dans tout son individu l'antipode de Barthet; froid, dogmatique, distingué. Il avait une mince estime pour la littérature du bouillant Bisontin; celui-ci s'en apercevait et, de son côté, tenait pour éninigmatiques et hautaines les façons de penser et de dire de Charles Baudelaire, dont les Fleurs du mal étaient encore en portefeuille. Ces deux natures avaient le don de s'agacer l'une l'autre. Ce jour là, il y eut un choc, prévu depuis quelque temps.

Je ne suis pas ici pour déguiser la vérité, après tant d'années révolues ; Baudelaire reçut une gifle. J'imagine que son étonnement surpassa son indignation. On dut constituer des témoins de part et d'autre. Baudelaire choisit pour siens, ce mystérieux et farouche Trapadoux qui traverse l'histoire de la Bohême, noir et long comme un bâton de réglisse, et un homme de lettres du nom de Lebloys que

j'ai perdu de vue. Armand Barthet avait soula main un jeune sous-officier, son compatriote, M. Vignot. — Toujours des compatriotes!

toujours des soldats ! — J'acceptai d'être son deuxième témoin, bien entendu dans le but, que je croyais très facile, d'arranger l'affaire, Mais je comptais sans mon satané Franc-Comtois.

Au fond, les quatre témoins étaient d'accord qu'il n'y avait pas lieu à mort d'homme, malgré l'offense reçue. En remontant aux motifs de la discussion, ils ne trouvaient rien que d'absolument puéril. Charles Baudelaire, dont lï'tonnement continuait toujours, consentait à regretter ce que ses propos pouvaient avoir eu d'acerbe ou ce que son accent pouvait avoir eu d'agressif ; il ne restait donc plus à Armand Barthet qu'are tir le soufflet litigieux, — mais c'était là justement ce qu'il n'entendait pas. Barthet voulait du sang; et quel sang? le sang de Beaudelaire qui n'en avait jamais répandu que dans ses stances. Le sage Trapadoux était épouvanté. Les entrevues des témoins se multiplièrent en pure perte, jusqu'à ce que nous démissionnâmes successivement tous les qua-

tre, considérant, selon le cliché déjà en usage, notre mission comme terminée.

Armand Barthet n'avait que son Moineau de Lesbie dans le ventre, ou du moins on ne voulut pas lui jouer d'autre pièce que celle-ci. J'en excepte un, Chapelle et Bachaumont à l'Opéra-Comique. Il a fait imprimer une comédie en trois actes et en vers : le Chemin de Corinthe, où il y a de jolis détails, et un pror verbe en collaboration avec Augustine Brohan. On a encore de lui un petit recueil de vers intitulé : la Fleur du panier, une traduction des Odes gaillardes d'Horace, un volume de Nouvelles dont les titres disent le sentiment général : Pierre et Paquette, Henriette, le Nid d'Hirondelles, etc., etc. Sur le feuillet de garde de l'exemplaire, à moi adressé, je relis cet affectueux envoi :

« Mon cher Monselet,

» Je vous ai fait attendre mes Nouvelles un peu longtemps ; n'en accusez ni l'indifférence, ni l'oubli, deux choses impossibles pour qui vous connaît et vous apprécie comme moi.

» Armand Barthet, »

En y ajoutant une plaquette intitulée Montauciel, je crois avoir énuméré son œuvre à peu près complète. On voit qu'on aurait tort de chercher en lui un fécond. N'étant pas homme de lettres de profession, et possédant un petit avoir, il ne pouvait travailler qu'à ses heures, et il n'en ahusait pas. L'écrivain était comme l'homme : un composé d'antithèses bizarrement accouplées, de délicatesse et de sans-façon, d'honnêteté et de trivialité. Le bourgeois et l'excentrique se battaient en lui. Il avait des caprices d'indépendance mêlés à des habitudes de régularité. Dans ses derniers temps il hantait beaucoup le café de La Rochefoucauld, dans la rue Pigalle, où se réunissaient un grand nombre de littérateurs et d'artistes, faisant leur partie chaque soir: c'étaient Jules Noriac, Auguste de Belloy, Voillemot, Hersent, Léon Flahaut, Luminais, Talforin, Aimé Millet, Galctli, Pollet, etc., etc. Armand Barlliet avait choisi le jeu le plus bruyant : le jacquet. L'homme, c'est le jeu.

Comment l'idée vint -elle à un individu pareil de se marier? et comment trouva-l-il à se marier? Toutefois est-il qu'on vit un jour

Armand Barthet donner le bras à une épouse légitime, qu'il avait ramenée du pays franccomtois, cela va sans dire. Le bourgeois ! Le lendemain, il conduisit sa femme en grande pompe au café de la Rochefoucaud et la présenta à tous ses amis. L'excentrique! A partir de ce moment, il l'associa à ses interminables parties de jacquet. — Heureuse femme !

Jusque là, tout allait à peu près bien. Rien ne pouvait faire supposer que la fin de Barthet fût si proche et surtout si lamentable. On ne lui connaissait ni vices sérieux, ni manies, ni ambition. Il était sobre. Tout au plus pouvaiton le considérer comme toqué, et, en cette qualité, on lui passait bien des choses. Mais un beau jour Armand Barthet franchit la limite qui sépare le toqué du fou. La machine se détraqua. Vainement essaya-t-on de tenir la chose secrète dans les commencements. Tout finit par se savoir. On apprit que son transport dans une maison de santé à Ivry avait été indispensable. L'auteur du Moineau de Lesbie était devenu fou furieux. Irai-je jusqu'au bout? Je vais faire passer un frisson d'horreur dans les veines du lecteur. Échappant un instant à

la surveillance de ses gardiens, il s'empara d'un mauvais rasoir, et, saisi d'un vertige infernal, il se mutila de la façon la plus épouvantable et la plus mortelle : en un mot il fut son propre Fulbert. Lui, Armand Bartbet !

Cà, la fin d'un petit rentier! Cà, le suicide d'un bourgeois !

J'ai regret d'avoir souri, tout à l'heure. Et maitenant, après cet horrible dénouement d'une existence de littérateur, c'est à peine si j'ose aborder immédiatement un autre récit. Mais j'ai promis l'histoire d'Armand Baschet, comme correctif à celle d'Armand Barthet c'est-à-dire l'histoire d'un homme imperturbament heureux.

Lorsque Armand Barthet vint à apprendre qu'il existait sous la calotte des cieux un homme de lettres s'appelant d'un nom presque semblable au sien, il entra dans une de ces colères qui lui étaient familières.

— Ah ! c'est donc vous, monsieur, qui vous

appelez comme moi ! s'écria-t-il lorsqu'il rencontra Armand Baschet pour la première fois.

— Permettez, monsieur... se hâta de répondre celui-ci.

— Oh! je sais ce que vous allez me dire... le hasard... que ce n'est pas votre faute...

— Vous en convenez !

— Oui ! mais ce n'en est pas moins fort désobligeant pour moi.

— Et pour moi donc !

Le courroux d'Armand Baschet était déjà tombé à demi, devant la bonne figure épanouie d'Armand Baschet.

— Il reprit d'un ton plus courtois :

— Voyons, est-ce que vous y tenez bien à votre nom?

— A mon nom d'Armand Baschet?

— Oui.

— J'y tiens de toutes mes forces.

— Vous êtes si jeune, vous n'avez pas eu beaucoup le temps de vous y habituer!

— Mais si!

— ■ Voulez-vous le vendre ?

— Fi!

— Voulez-vous le jouer sur un coup de dé ?

— Non.

— Ou sur un coup d'épée?

— Ni l'un ni l'autre.

— Diable! savez-vous que vous êtes têtu, mon jeune maître?

— Comme vous, mon cher confrère.

— Voyons, si nous essayions de nous arranger?

— Je ne demande pas mieux.

— Je n'exige pas le renoncement absolu à votre nom.

— C'est heureux!

— Changez de prénom seulement. Que diriez-vous de Jules ou d'Ernest, par exemple?... Ernest Baschet!... cela fait très bien..» c'est plus coquet qu'Armand.

— Je ne trouve pas.

— C'est votre dernier mot?

— Le dernier.

— Et vous gardez votre nom ?

— Comme vous le vôtre.

Armand Barthet se mordit les lèvres ; il sentait qu'il allait encore se fâcher, mais il se contraignit, sentant qu'il était prêt de tomber dans le ridicule.

Rien ne l'empêchant plus désormais de couvrir de gloire le nom de ses pères, il n'y épargna ni ses soins ni son temps. Doué d'une activité dévorante, et d'une grande souplesse de manières, en moins d'un mois il s'était présenté chez tout le Paris officiel et littéraire. Il avait assisté au petit lever d'une multitude de célébrités, il avait salué la veste d'Emile de. Girardin, contemplé la robe de chambre de Paul de Kock, ramassé la plume d'Alexandre Dumas, admiré le lorgnon de Philarète Chasles, caressé le chien de Terre-Neuve d'Alphonse Karr, vu Jules Janin en bonnet de coton, Théophile Gautier en burnous, Léon Gozlan en pantoufles, Eugène Sue en vareuse.

Il avait l'instinct de la curiosité poussé au degré le plus aigu, une intelligence vrillée, l'amour des relations. Son premier ouvrage fut un volume intitulé : Honoré de Balzac, essai sur l'homme et sur V œuvre. Le livre était plein de bonne volonté, mais d'une exécution enfantine. Il lui servit néanmoins à s'introduire dans les salons ; un ministre de l'instruction publique, prévenu par sa bonne mine (ce n'est pas toujours cependant une recommandation

pour un érudit), lui donna une mission dans le midi de la France ; plus tard, ce fut en Autriche, en Italie, à Venise. Dès lors, il se sentit dans sa véritable voie ; il eut ses grandes et ses petites entrées dans le monde des légations, des consulats, des chancelleries, partout où il y avait une bibliothèque à explorer.

Venise surtout, où il fit plusieurs séjours, eut un attrait infini pour lui. Les archives de la Sérénissime République lui avaient été libéralement livrées ; il en tira deux volumes de documents. Mais c'était surtout la ville qui l'intéressait dans Venise, ses canaux, ses ponts ; il les connaissait comme un sbire oublié par le conseil des Dix. Aussi avait-il fini par devenir le cicérone obligé de tous les Français qui passaient par Venise. Charles Blanc et Paul de Saint-Victor n'eurent pas d'autre compagnon que lui ; il me fit visiter les Plombs de Casanova qui ne s'ouvraient pour personne.

A partir de ce moment. Armand Baschet devint quelque chose comme ce chevalier de Boutllers dont la vie s'écoula en voyage, et qui fut salué ainsi par un de ses amis sur un grand chemin :

— Parbleu! chevalier, je suis ravi de vous rencontrer chez vous !

Dès qu'il eut mis le pied hors de Blois, ce fut le diable pour l'y faire rentrer. Il y revint pourtant, et ce fut pour toujours. Quand il cessa de marcher, il cessa de vivre. L'apoplexie le prit en déjeunant, dans un âge encore jeune.

Heureux ceux qui meurent en pelant une poire !

Je connais peu d'hommes d'un commerce plus agréable que M. le maire d'Hauvrincourt, chez qui je fréquente habituellement pendant les deux mois que je passe chaque année au bord de la mer normande. C'est un riche propriétaire, bien en chair, qui rappelle tout à fait Eugène Labiche ; il offre, comme l'auteur du Voyage de M. Perrichon, en toute sa personne, un heureux mélange de bonhomie et de finesse. Sa conversation quoique sans apprêt est parfumée des mille bonnes odeurs de la flore littéraire.

Cet été, un jour qu'en nous promenant sur la plage nous avions causé à peu près de tout, et qu'il m'avait étonné par la variété de ses connaissances, je lui dis à bout portant :

— Savez-vous, monsieur le maire, que vous étiez né pour faire un homme de lettres?

— Commment l'entend ez-vous? me demanda-t-il en riant.

— Oh ! dans le meilleur sens du mot !

— Eh ! mais, vous pourriez bien avoir dit vrai... Si je ne suis pas homme de lettres aujourd'hui ce n'est pas faute d'avoir cherché à le devenir.

— Ah ! je savais bien.

— Je suis venu à Paris, comme beaucoup déjeunes gens, pour courir la fortune littéraire.

— Et vous avez manqué de persévérance?

— Absolument.

— C'est dommage !

Le maire d'Hauvrincourt s'arrêta pour saluer.

— A quelles difficultés avez-vous donc bien pu vous heurter? repris-je.

— A deux surtout : j'étais timide et j'étais riche.

Je ne pus m'empècher de sourire ; il s'en aperçut.

— Vous croyez que je fais du paradoxe! dit-il.

— Un peu.

— Et bien ! non, je vous jure.

— Vous ne deviez pas manquer de relations cependant?

— Je n'en avais qu'une. Dès les premiers jours démon arrivée à Paris, j'avais rencontré un de mes compatriotes d'Hauvrincourt, un camarade d'enfance... Nous avions usé ensemble nos culottes sur les bancs de la petite école de notre village... Il n'annonçait rien et ne promettait rien; il n'avait de vocation que pour voler des fruits et dénicher des oiseaux. .. Au bout de quinze ans, je le retrouvai presque quelqu'un : il appartenait à un théâtre où quelques petits rôles fantasques l'avaient mis en lumière... Mais j'y songe, vous avez du le connaître ?

— Comment s'appelait-il ?

— Il était d'origine noble, mais au théâtre son nom était Bâche.

Je ne pus m'empècher de faire un haut le corps.

— Bâche! m'écriai-je ; Bâche, l'acteur des Bouffes-Parisiens ! le roi de Béotie d'Orphée aux Enfers !

— Lui-même

— Ah! mon Dieu!

— Vous l'avez connu, je le supposais bien...

— Si je l'ai connu! je le vois encore, je le vois toujours, long, maigre, pâle, la figure encadrée d'une calotte dantesque, tout le corps entortillé d'unulster étroit comme un fourreau de parapluie. Bâche ! l'homme au salut cérémonieux, le plus terrible mystificateur de Paris ! C'était sur cet individu-là que vous étiez tombé?

— J'ignorais les méchants côtés de sa réputation, répondit le maire d'Hauvrincourt ; il parut enchanté de me revoir et me fit mille offres de service.

— C'est cela, c'est bien cela, grommelai-je.

— Il vint chez moi plusieurs fois et me fit lui raconter mes projets et mes espérances. J'avais en ce moment sur le chantier certain drame en cinq actes et en vers, le drame obligatoire de tout commençant. Il avait voulu en connaître quelques fragments, sur lesquels il ne tarissait pas d'enthousiasme... « C'est admirable ! » s'écriait-il avec sa pantomime exagérée ! C'est splendide ! Il faut absolument que

cela arrive au public. — Mais comment m'y prendre » lui demandais-je ? — « Lisez votre drame à la grande critique, aux journalistes accrédités. — Je n'en connais pas un. — Mais je les connais tous, moi ! je peux les convoquer. — Quoi ! ils consentiraient à... — A écouter votre drame? j'en réponds... ils sont plus favorables aux jeunes gens qu'on ne croit... Tenez, invitez-les à dîner. Le diner est encore le meilleur moyen de séduction ; on n'a rien inventé de mieux.

Bâche était entraînant, je me laissai persuader. Nous convînmes d'un diner de douze ou quinze couverts, où il se chargerait d'amener les hommes de lettres les plus èminents de Paris et surtout les plus influents. « Dressons notre liste tout de suite, dit-il ; qui vuulezavoir? — Mais je ne sais .. conseillez-moi. — D'abord Scribe... le maître de la scène. — Oh ! oui, M. Scribe!... Mais viendra-t-il? on le dit un peu casanier, un peu sauvage. — Lui! c'esl le meilleur homme du monde ! vous

verrez... Ensuite Jules Janin... Voulez-vous Jules Janin? — Comment! si je veux M. Jules Janin?... Pouvez-vous en douter? — C'est qu'il s'endort quelquefois au dessert. — N'importe ! n'importe ! — Nous le placerons à côté de Roger de Beauvoir qui lui racontera des méchancetés pour le tenir éveillé. Après ? — Après... Pouvons-nous avoir M. d'Ennery ? — Le roi des Théâtres de boulevard ? Certainement. — Et M. Théophile Gautier? — Rien de plus facile... il n'a rien âme refuser... je lui ai créé son Pierrot posthume au Vaudeville, » Parlant ainsi, Bâche avait le crayon levé et inscrivait les noms sur un carnet. « Qui voulez-vous encore ? ne vous gênez pas. Voulezvous Sardou ? c'est une primeur... je ne le sors pas souvent. — Oui, oui, M. Sardou, répondisse vivement. — Edmond About, le petitfils de Voltaire ? — Oui. — Alphonse Karr ? — Je le croyais à Nice. — Il en est revenu. — Bravo ! — Que diriez-vous d'un Dumas ? — Pourquoi pas tous les deux? — Gourmand! on ne peut en avoir qu'un à la fois. — Cela ne nous fait encore que neuf convives, remarquai-je. »

Baclie réfléchissait. « On pourrait compléter la table avec un lot d'académiciens, que l'on espacerait de cinq en cinq, comme au jeu de l'oie. » Je souscrivis à tous les désirs de mon original condisciple, qui se chargea des invitations et s'engagea à me livrer pieds et poings liés, à jour fixe, les illustrations susnommées.

— A propos, dans quel restaurant aura lieu la fête ? me demanda- t-il.

— Dans celui que vous voudrez.

— Avez-vous des préventions contre Brébant?

— Moi, justes Dieux ! pas du tout!

— Eh bien ! chez Brèbant, alors... il a une certaine teinture des lettres... D'ici là, repassez votre drame, habituez-vous à le lire à haute voix... ne craignez pas de vibrer à propos... Attachez-vous surtout à rendre intéressante la physionomie d'Inez. A bientôt!

— A bientôt !

— Je jetai un long regard de commisération au maire d'IIauvrincourt.

Il me comprit, soupira, et continua son récit :

— Au jour dit, Bâche me les amena tous, comme il s'y était engagé.

— Tous.

— Oui, monsieur. Il y en eut même quelques uns de plus, comme Hippolyte Lucas. Il m'amena Scribe, Jules Janin, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier, Adolphe d'Ennery, Victorien Sardou, Edmond Ahout, Alphonse Karr, Alexandre Dumas fils. Il m'amena les trois académiciens promis et supplémentaires.. .

— En uniforme?

— Non. Mais avec un bonnet de soie noire.

— C'est prodigieux !

— N'est-ce pas ? Et ce qu'il y a de plus prodigieux, c'est que je les ai reconnus tous... ou que je crus lesreconnaitre.

— Bah ! il fallait que vous eussiez une fameuse dose de bonne volonté.

— Que voulez-vous ? j'étais confiant. Les présentations furent faites par Bâche avec ce vif sentiment de l'étiquette qu'il apportait à toutes choses. Je reçus les salutations et les poignées de mains de tous les princes delà

littérature. Je les trouvai charmants... Un peu trop sans façon peut-être... Je m'imaginais plus de réserve chez des gens si haut placés... On agita la question de savoir si je lirais mon drame avant ou après dîner; elle fut tranchée presque aussitôt par Jules Janin, qui s'écria de sa grosse voix enrouée et joyeuse : « Dinons d'abord ! on ne sait pas ce qui peut arriver ! »

— Pas poli ! murmurai-je.

— Non... et j'en fus légèrement étonné... On se mit donc à table sur-le-champ. J'avais Scribe à ma droite et Théophile Gautier à ma gauche. Ils étaient assez taciturnes tous les deux ; mais quelle fourchette ce Scribe, et quel gobelet ce Gautier ! J'essayai de mettre ce dernier sur le chapitre de l'Orient ; il me répondit d'une manière évasive ; j'en fus réduit à me rejeter sur des banalités, comme de lui demander s'il y avait longtemps qu'il ne s'était fait couper les cheveux.

— Vous y croyez, à mes cheveux ? dit-il brusquement.

— A ces cheveux mérovingiens célèbres dans les annales romantiques? Certes, j'y crois !

— Eh bien! vous êtes encore un bon jeune homme, vous... C'est une perruque !

On m'aurait asséné un coup de bûche sur la nuque que je n'aurais pas été plus stupéfait.

Je ne fus guère plus heureux avec Scribe, auprès de qui je cherchais à m'enquérir de ses procédés de travail.

— Moi ? me répondit-il, je ne peux rien faire qu'après deux ou trois parties de piquet.

Les autres convives n'étaient pas moins absorbés dans leur fonction gastronomique; rien ne pouvait les en arracher. Bâche lui-même semblait vouloir spécialiser la conversation par des apostrophes de ce goût : « Eh bien ! mon cher Sardou, que dites-vous de ces poulets à la Dauphine ? » Ou bien : « Mon cher Karr, appliquez donc la réflexion de votre odorat à ce remarquable vin de Corton ! »

Du reste, aucune saillie littéraire, rien qui vint déceler la noble profession de ces intelligences.

Le bonhôtelier Brébant était entré plusieurs fois dans la salle pour donner son coup d'œil au service. En entendant les convives s'interpeller par leurs noms d'un bout de la table à

l'autre, il avait donné des signes de la plus profonde surprise.

Vint le moment, cependant inévitable, où l'animation s'empara du dîner comme la flamme s'empare d'une pièce d'artifice. Ce moment fut

suivi du Champagne et du dessert. La gaieté prit un aspect général, mais ce fut une gaieté bruyante et, le clirai-je ? qui me sembla peu digne d'une aussi illustre assemblée.

Jusqu'alors aucune parole n'avait été prononcée sur le but de la convocation. Au café. Bâche crut opportun de rappeler la lecture qui devait avoir lieu. « Une lecture ? ah ! c'est vrai ! » exprimèrent les visages : et dans cet étonnementje crus surprendre quelques chuchotements et comme des rires étouffés.

Chacun s'arrangea de son mieux, soil au fond de son fauteuil, soit à demi-roulé sur un divan, comme pour une traversée en bateau a vapeur, pendant que je déroulais le manuscrit de mon drame...

— C'est trop fort ! m'écriai-je malgré moi en interrompant le maire d'Hauvrincourt.

Il s'arrêta, puis reprit après son impassibilité souriante :

— Tout alla bien au commencement. Théophile Gautier tenait les yeux fixés, sur moi en fumant sa pipe et en se confectionnant des grogs ; d'Ennery approuvait de la tête aux beaux passages. Mais peu à peu les fronts s'inclinèrent sur les poitrines, les yeux se vitrèrent insensiblement. Au bout d'une demiheure, j'en vins à compter les défections; Roger de Beauvoir et Dumas fils étaient partis à V anglaise. Essayant de rallier mes derniers auditeurs, je me précipitai dans le corridor.

— Monsieur cherche quelqu'un! me dit un garçon.

— Oui... M. Scribe.

— Il n'est pas venu ce soir.

— Comment ! m'écriai-je ; il a diné avec nous.

— Monsieur se trompe assurément.

— Il était à côté de M. Jules Janin.

— Oh ! pour le coup, Monsieur fait erreur,

dit le garçon ; M. Janin dine au 12 avec plusieurs de ses amis.

Le garçon s'éloigna ; M. Brébant vint à passer.

— M. Brébant? lui dis-je, avez-vous rencontré M. d'Ennery?

— Non, monsieur... M. d'Ennery est actuellement à Antibes.

— A Antibes? Quoi ! le monsieur qui était en face de moi, maigre en cheveux blancs...

— N'est pas M. d'Ennery.

Je rentrai, chancelant, dans la salle à manger. Il n'y restait plus que deux personnes : Edmond About qui ronflait stoïquement, et Théophile Gautier qui en était à son dixième

Je frappai sur l'épaule de ce dernier :

— Eh! que. pensez- vous de mon drame, Théophile Gautier?

Il releva sa grosse tète alourdie, et répondit la langue épaisse :

— Moi... pas Gautier... Bigouroux, moi !... Très bien, le petit ouvrage !

Troubat, le secrétaire bien connu de Sainte- Beuve, vint un jour chez moi.

— Bonne nouvelle! me dit-il, le maître a décidé de vous consacrer un article dans ses Xmi veaux lundis.

— Un article... à moi? balbutiai-je.

— A vous.

Tout entier ?

— Tout entier... une étude, un portrait, si vous l'aimez mieux. Il m'a déjà envoyé à la Bibliothèque pour y chercher vos œuvres complètes. Vous savez sa méthode de travail : il veut connaître absolument le sujet dont il s'occupe. Un de ces jours il vous écrira pour prendre rendez-vous el vous inviter à venir poser ilmz lui.

— Ah ! mon cher Trouhat ! m'éeriai-je en lui sautant au cou.

Pour comprendre l'émotion dont j'avais été saisi, il faut se reporter à l'époque où les Nouveaux lundis paraissaient périodiquement dans le Constitutionnel, et se rappeler le retentissement exceptionnel de ces morceaux de haute critique.

Avoir un article de Sainte-Beuve était un des plus grands triomphes qu'un littérateur put rêver. C'était pour quelques-uns d'entre nous comme la récompense de toute une carrière ; on recherchait d'autant plus ses articles qu'il ne les prodiguait pas à tout venant. J'ai connu des gens (Madame Louise Cole-t) entre autres, qui étaient venus hahiter dans son voisinage, exprès pour être plus à portée de le guetter et de surprendre sa bienveillance. Mais personne moins que Sainte-Beuve ne cédait à l'importunité ou à la séduction.

Je n'avais eu avec lui jusqu'alors qui- des rapports de simple convenance; je l'avais connu chez le docteur Véron. Mais je professais pour lui une vive admiration, bien qu'elle n'allât pas cependant jusqu'à enchaîner mon

indépendance. J'avais publié dans le Figaro un article intitulé : les Rancunes de M. Sainte- Beuve, article de pure discussion littéraire et tout enveloppé des plus respectueuses réserves, mais qui aurait pu cependant m'ali'éner ses bonnes grâces. J'en fus quitte pour une simple lettre de badinage qu'il m'écrivit le lendemain.

Peu de jours après la visite de Troubat, je reçus le billet annoncé de Sainte-Beuve ; un véritable billet aussi concis que possible, trac/* en pattes de mouche, m'indiquant un matin avant midi.

Inutile de dire si je fus exact, contrairement à mes habitudes. La domestique qui vint m'ouvrir la porte de la petite maison de la rue Montparnasse m'accueillit comme quelqu'un d'attendu et me précéda, pour m'annoncer, dans l'étroit escalier qui conduisait au cabinet do ha va il du maître.

Il était avec Troubat, qui se relira au boul de quelques minutes.

— Mettez-vous là, mon cher confrère, me dit Sainte-Beuve, en m'indiquant un fauteuil près de son bureau... bien dans le jour... comme si vous étiez devant...

— Devant Terburg ou Meissonier ? dis -je en souriant.

— Oh ! oh ! je me contenterai aujourd'hui des pastels de Chardin.

— Savez-vous, mon cher maître, que vous me troublez avec tout cet appareil ?

— ■ Laissez donc ! vous n'êtes pas un gaillard à vous troubler pour si peu. On en connaît de vos portraits, à vous aussi... et la Lorgnelli' littéraire ?...

— Bah ! dos caricatures !...

— C'est bon! c'est bon! murmura Sainte- Beuve ; nous en causerons tout à l'heure; apprêtez-vous à répondre à mes questions, pendant que je prendrai mes notes.

— Je suis tout prêt, cher maître.

Alors commença un interrogatoire dans les formes :

(juel est ton nom, ton rang, ta patrie et ton Dion ?

Sainte-Beuve était d'une minutie de juge d'instruction ; il lui fallait le pourquoi et le comment de toute chose. A mesure qu'il m'interrogeait je me sentais envahir par une idée satanique et dont j'eus honte plus tard. Si je m'arrangeais à ses yeux une existence de fantaisie ? Si je corrigeais les torts de la destinée, comme un joueur corrige la fortune ? L'occasion était unique; il ne tenait qu'à moi d'égarer mon biographe. Je pouvais m'attribuer des aventures prodigieuses, des amours romanesques... La pensée de cette fumisterie ne dura que le temps d'un éclair.

Pendant ce temps, Sainte-Beuve en était arrive à mon portrait physique. Moi, de mon côté, afin de m'occuper, je traçais dans mon esprit les traits nécessaires à un portrail futur de Sainte-Beuve.

Voici le texte du grand critique :

Charles Monselet, personnage d'une quarantaine d'années, portant lunettes, bonne mine, mâle encolure, tète posée avec aplomb, menton ras et double, lèvre fine, ferme, prompte à la malice... » (Voir les Nouveaux lundis, article du 24 avril 1865).

Voici, à mon tour, les lignes éparses que je retrouve dans ma mémoire, après vingt ans : « Sainte-Beuve... sexagénaire portant juste son âge... L'aspect conique de la tête me déroute entièrement, je ne peux pas m'y habituer... Le visage est d'une femme mûre, à la chair un peu molle ; le nez gros, comme celui de Renan; la main soignée... Tout le foyer d'intelligence est réfugié clans les yeux et dans la bouche : que d'esprit et même de rêverie dans ces yeux! d'autres y voient le génie de l'observation et de l'assimilation; c'est possible; moi j'y découvre l'auteur des Pensées d'août... On me dira que j'exagère là son système; la faute en est à l'atmosphère que je respire en ce moment... La bouche de Sainte-Beuve est aussi très significative ; non surveillée et ne surveillant pas, elle pourrait passer pour une bouche ordinaire et bonasse, mais, dans l'état de causerie, elle contient un monde de fines réticences, qu'elle ne cherche pas à cacher... Alors, et pour peu qu'une certaine surexcitation s'en mêle, c'est Voltaire gras. »

Les deux projets d'article se continuaient ainsi, d'une façon parallèle :

Sainte-Beuve sur moi : « Monselet est pour moi la figure vivante du littérateur qui se disperse. »

Moi sur Sainte-Beuve : « Sainte-Beuve est le représentant le plus curieux du poète qui se regrette. »

Sainte-Beuve sur moi : « Le goût des livres et de l'érudition semble vouloir prendre le dessus en lui avec les années; c'est bon signe : qu'il ait un jour le plat du milieu, le livre solide et de résistance, tous ses horsd'œuvre y gagneront. »

Toujours le mot terrible et fatal, le mot de la cuisine, intervenant sans cesse à propos de mon œuvre !

Tu l'as voulu, Brillat-Dandiu !

Depuis cette semaine-là j'ai revu plusieurs fois Sainte-Beuve. Un jour entre autres, pour me faire honneur, il voulut m'avoir à cette table, cette petite table où sept convives seulement pouvaient tenir place. [L'invitation,

tout entière de sa main, ne manquait pas d'originalité :

«Venez dîner sans façon jeudi, à six heures et demie, à la bourgeoise, sans aucune façon ni toilette. J'ai une cuisinière qui fait très bien les rognons sautés : vous m'en direz des nouvelles.

» Tout à vous,

» Sainte-Beuve.

» Un petit mot de réponse, un oui tout court, >:

Si touché que je fusse de cette invitation, je ne pus m'empêcher de faire la grimace à l'annonce des rognons. Des rognons sautés pour dîner ! Quelle hérésie ! Et sans doute au vin de Champagne ! Cela accusait bien le côté bonhomme de l'amphitryon, resté fidèle sans doute à quelque sensation d'enfance. J'ai connu des gens sérieux pour lesquels un vol-au-vent était resté le nec plus ultra de La gastronomie. Quelques années auparavant, en 18G3, j'avais déjà rencontré le plat de rognons sautés à un dîner chez Paul de Kock, dans sa maison de Romainville.

Au repas de Sainte-Beuve, il y avait Paul

Chéron, de la bibliothèque de la rue de Richelieu, parmi d'autres convives que je n'ai pas mission de nommer. Chéron m'était sympathique ; je lui avais envoyé un de mes volumes, quelques jours auparavant, avec cette dédicact :

A Chéron

Gros et rond, Monselet

(iras, replet!

Rognons à part, ou rognons compris, ce dîner est un des plus charmants que j'aie faits de ma vie. Sainte-Beuve, qui n'adorait rien tant que l'intimité, s'y montra plein d'enjouement et de saillies.

L'enjouement, c'était en effet sa qualité favorite ; il ne voulait pas aller plus loin, et poussait rarement jusqu'à la gaité ; cependant, il l'aurait volontiers aimée chez les autres, mais il ne fut jamais entouré de gens bien joyeux. J'en excepte Théophile Gautier, dont Les propos de haute graisse savaient le divertir.

Nous causâmes de toutes choses. Il parlait comme il écrivait, effleurant, contournant, piquant un trait çà et là, mettant un détail en

lumière. Il était plus réservé sur les individus, ne les approchant qu'avec des précautions de chat touchant au rôti, selon une expression d'Hippolyte Castille, et, dans tous les cas, curieux de l'avis d'autrui avant de livrer le sien. C'est ce qui lui avait donné cette qualité de savoir écouter. Il semblait avoir pris pour devise le Curiosa félicitas d'Horace.

En tant qu'amphitryon, il y avait plus de rapports qu'on ne croit entre lui et Victor Hugo. C'était le même parti pris d'amabilité envers les hommes, la même galanterie recherchée avec les femmes; une voix douce et mesurée. Tous les deux savaient placer à propos une anecdote, et ne s'en privaient pas.

J'aime à reporter ma pensée vers cet aimable et grand esprit, le chef de l'école critique nouvelle. M. Auguste Vitu, écrivant sur lui, au lendemain de sa mort, l'a justement qualifié : « le plus vaste tempérament littéraire qu'on ait vu depuis Gœthe. » Il laisse un monument qui sera toujours consulté, indispensable à l'histoire du dix-neuvième siècle.

Il eut beaucoup d'ennemis, ayant apprécié et jugé des milliers de personnes appartenant

à tous les mondes : artistes, politiques, soldats, historiens, etc., etc. Mais il a des amis qui veillent encore sur sa mémoire et qui se réunissent tous les mois dans un dîner appelé le dîner Sainte-Beuve.

Je vais être bien certainement taxé d'exagération par quelques-uns de mes contemporains en racontant comme quoi je fus un jour invité à diner par Privât d'Anglemont.

Pour ceux qui ont connu ce grand flandiïn qui aurait rendu des points au Juif-Errant pour la modicité desressources financières, la chose paraîtra fabuleuse; elle n'en reste pas moins rigoureusement historique.

C'était vers 1850, s'il m'en souvient bien, devant un café du boulevard, qu'eut lieu cet événement hyperboliquement invraisemblable.

Privât d'Anglemont, m'ayant vu passer, me héla derrière un verre d'absinthe, d'où il mu fît l'étonnante proposition que je viens de dire :

Il m'invita a dîner !

' Et comme, revenu de ma première surprise, je sollicitais des explications, il me dit avec un grand air :

— Rassurez-vous... le dîner sera bon... et nous serons en honorable compagnie.

Là-dessus, ayant toléré, sans aucune résistance, que je payasse sa consommation, il se leva, féerique et géant, et m'emmena non loin de là dans une rue et dans une maison qui existent encore, la rue et l'hôtel Ventadour.

Rue sans animation, sans magasins, par où l'on ne passe qu'accidentellement ; maison de lourd et sombre aspect, n'ayant gardé du passé que l'ennui. Au dernier siècle, l'hôtel Ventadour avait dû appartenir à quelque financier mélancolique. Les pièces étaient hautes et boisées, avec des restes de dorure et de peintures enfumées.

Privât d'Anglemont me conduisit tout droit à la salle à manger qui était située au rez-dechaussée. Nous y trouvâmes une douzaine de personnes déjà installées, convives silencieux et insignifiants, en harmonie avec les lieux. J'étais tombé dans une table d'hôte.

Nous prîmes place au bout en qualité de der-

niers arrivants. Presque aussitôt, un personnage vêtu de noir, quin'elail autre que le maître de la maison, vint à Privât, qu'il connaissait et avec lequel il échangea quelques civilités. Je commençais à comprendre.

Le repas fut ce que Privât m'avait annoncé : honnête, bourgeois, abondant. Mangeur assez peu raffine, il avait l'air de se régaler sincèrement. Comme il n'avait pas tardé à prendre ses aises, il vantait à haute voix l'excellence de chaque mets et cherchait à communiquer un peu de son enthousiasme à ses voisins. Mais ne trouvant qu'un médiocre écho, il se rejeta surmoi :

— Hein ? Comment trouvez-vous cette sole normande ? quelle fraîcheur ! quelle finesse !

— Oui, lui répondais-je complaisamment : oui...

— Et cette blanquette de veau ? comme c'esl compris! on n'en mangerait pas de plus exquise à Pontoise même.

— Très bonne, la blanquette...

El Privai, s'adressant aux dîneurs :

— Figurez, messieurs, que mon ami", que voici, esl une fourche! le de premier ordre, en

même temps' qu'un praticien consommé !... Vous voyez en lui le cuisinier en chef de la princesse Bagration, la célèbre princesse Bagration... la première table de Saint-Pétersbourg.

Sur un haussement d'épaules que je ne pus retenir :

— Laissez-vous faire, me dit-il à l'oreille. La vérité était que je prenais peu de souci

des billevesées qui s'échappaient de la bouche de Privât d'Anglemont.

Mon attention était fixée sur le maître de la maison qui allait et venait, sans se mêler directement du service, homme de bonnes façons, assez avancé en âge, à la physionomie accentuée, aux yeux singulièrement intelligents. Plus je l'examinais, plusilme semblait que ses traits ne m'étaient pas étrangers. A la fin, je murmurai en poussant le coude de Privât :

— Mais je le connais ! je le connais...

— Qui?

— L'hôte de céans... Je l'ai déjà vu quelque part.

— Je le crois parbleu bien !... e'est Lepeinlre aine.

Lepeintre aîné ! Lepeintre aîné l'acteur! une célébrité de jadis! aussi populaire que les plus populaires d'à présent ! le successeur le plus direct de Potier! Et toute une époque me revenait à l'esprit en le regardant avec curiosité. Lepeintre aîné,le Soldai laboureur! Lepeintre aine, le Bénificiaire ! Lepeintre aine. Monsieur Botte ! Lepeintre aîné, le Hussard de Felsheim! des succès de toutes sortes, des succès à en revendre, des succès argent comptant, comme ceux d'aujourd'hui ! 0 fragilité de l'arl dramatique !

Lepeintre aîné, sec et nerveux, appartenait à cette race de comédiens disparus qu'on appelait ih^ brûleurs de planches : les Philippe, les Bernard-Léon, les Achard. 11 excellait dans le couplet de facture et particulièrement dans le rondeau militaire, qu'il débitait avec une volubilité et un feu incroyables : c'était plus que de l'entrain, c'était de la trépidation. Dans un rôcil de bataille, par exemple, il n'avait pa pareil pour imiter la fusillade, le son du clairon, le roulement du tambour. Avec quelle

vaillance, le sabre en main, il savait défendre son colonel el son drapeau ! — Lepeintre aîné avait fait longtemps les beaux jours des Variétés et du Vaudeville.

Il n'était pas déplacé dans la comédie. A l'époque où se place ce récit, il était attaché d'une façon intermittente à FOdéon, où sa dernière création devait être dans les Droits de l'homme de Jules de Prémaray.

• Comment un artiste de cette valeur et de cette autorité en était-il venu à cumuler l'exercice de son art avec les fonctions inférieures d'hôtelier? Privât d'Anglemont me l'expliqua en peu de mots: Lepeintre aîné avait perdu dans des spéculations tout un avoir longuement amassé ; d'un autre côté, sa mémoire, jadis si merveilleuse, commençait à broncher; il s'en apercevait et l'on s'en apercevait; encore quelque temps, et elle lui échapperait, toutàfait. Dans ces circonstances douloureuses, il avait demandé des ressources à l'industrie. Hélas! quelle industrie! une des plus attristantes entre toutes: la maison garnie et la table d'hôte!

Moins hanté par la guigne, il aurait peut-

être réussi. Il lui aurait fallu pour cela de la publicité, et encore de la publicité. Mais les capitaux lui manquaient ; il ne pouvait payer les réclames nécessaires qu'en offrant aux journaux des bons de dîner; quelques-uns s'en contentèrent par considération pour le vieil artiste ; ce fut le petit nombre. Plusieurs de ces bons avaient été distribués par le Siècle à Privât d'Aiiglemont, un de ses rédacteurs de passage. Ainsi me fut expliquée la libéralité insolite dont celui-ci venait d'user à mon égard.

Lorsque la table d'hôte Ventadour se fut dégarnie peu à peu, malgré les etîorts d'éloquence de Privât, Lcpeintre aine s'approcha de nous pour nous demander si nous étions contents. Ce fut l'horrible formule dont il se servit ; elle me fit mal et me laissa mesurer toute la profondeur d'une chute d'homme.

Privât, lui, n'y vil autre chose que la déférence d'une hôte.

— Contents! s'écria-t-il; c'est-à-dire en-

lo.

«hantés, ravis, mon cher monsieur Lepeintre!... On ne mange bien que chez vous... Je veux en informer tout le monde et l'apprendre à l'univers entier... Le ciel m'écrase si, d'ici à un mois, tout Paris ne vient pas s'asseoir à l'hôtel Ventadour !

Le pauvre comédien souriait d'un air humble.

— Je me recommande à vous, messieurs.

— Soyez tranquille! disait Privât continuant ses jactances ; Louis Desnoyers n'a rien à me refuser, Delamarre non plus ; je vous ferai passer un article dont vous me direz des nouvelles... — A propos, monsieur Lepeintre ?

— Quoi ? Monsieur Privât ?

— Il me reste deux de vos cachets... Est-ce que je ne pourrais pas les échanger ce soir contre une bouteille de vin d'extra?

J'étais devenu rouge de confusion.

— Mais parfaitement, monsieur Privât, vous n'avez qu'à demander... Que voulez-vous, Bourgogne ou Bordeaux?

— J'ai une tendresse plus particulière pour le Bordeaux... Je l'ai chanté dans un sonnet dont Banville est effroyablement jaloux.

— Justement, j'ai d'excellent Saint-Emi-

lion... Permettez-moi de vous en faire monter une bouteille.

J'aurais voulu étrangler Privât; pourtant, j'aurais dû être habitué à ses frasques.

Le Saint-Emilion apporté, Lepeintre aine accepta d'en prendre un verre. J'essayai de le faire causer : il ne s'y refusait point, mais c'était sans vivacité. Je lui rappelai quelquesuns de ses anciens triomphes, et comment il m'avait été donné autrefois de l'applaudir en province, dans Y Abbé de VEpêe.

— Oui... c'était un de mes bons rôles, me repondit-il ; j'avais la tradition de Monvel, qui l'a créé... Mais c'est un genre démodé... On appelle cela aujourd'hui un bénisseur, un colleur d'affiches, je ne sais... je tâcherai pourtant <lr le reprendre pour ma représentation a bénéfice que je préparée l'Odéon.

Après quelques mots encore, Lepeintre se retira diseivtement.

Le terrain demeura tout entier à Privât d'Anglemont.

Sa verve un peu commune m'amusait.

Cependant la bouteille de Bordeaux allait sim train. Lorsqu'il n'en resta plus un goutte,

Privât devint pensif et parut réfléchir. Puis il fouilla de nouveau dans ses poches.

Cette fois, ce fut au garçon, resté seul avec nous, qu'il s'adressa.

— Mon ami, lui dit-il, je viens de retrouver encore sur moi quelques cachets... Apportez une bouteille de Champagne.

— Oui, monsieur.

Au bout d'un quart d'heure Privât était lancé, comme on dit; au bout d'une demi-heure, il était tout à fait parti. Alors ce fut un spectacle étrange. Du fond de ses vêtements il tirait encore, il tirait sans cesse des cachets : il en tirait de son habit, de son gilet, de son pantalon, de ses bottes, les multipliant comme eût fait un escamoteur, les essaimant autour de lui

A minuit, il n'avait pas encore épuisé sa provision.

Je fus obligé de l'entraîner hors de l'hôtel Ventadour.

Ce qui me reste à raconter n'est rien moins que gai.

La table d'hôte de Lepeintre aîné ne dura pas longtemps. C'était prévu. Il revint à ses planches un peu plus triste qu'auparavant. Sa maudite mémoire continuait à lui jouer de méchants tours. l'n soir, il demeura court en scène, bouche béante. Le public eut une sensation pénible, niais il n'en manifesta rien ; le public parisien a souvent de ces délicatesses.

Quant à Lepeintre aine, ce soir-là, après la pièce, il serra plus convulsivement la main de ses camarades. Puis, il quitta le théâtre, seul, et marcha tout droit devant lui. Il alla jusqu'au canal Saint-Martin. Là, il s'arrêta et se jeta à l'eau.

Je raconte le fait brutalement, comme il s'est passé. Il était tard dans la nuit, personne ne passait parla. Onne retrouva le cadavre que le lendemain. Ce ne fut qu'un cri d'étonnemenl dans tout Paris. Un vieillard si correct! qui ressemblait si bien à un homme heureux !

Kl l'on parla pendant vingt-quatre heures de Lepeintre aîné.

Un individu remuant, de belle mine, bien en chair et en couleur, grand, brun, barbu, découplé, plutôt robuste que gros, la poitrine bombée, actif de la tète aux pieds, les yeux otincelants derrière des lunettes, le chapeau à larges ailes sur l'oreille, grand hâbleur, grand marcheur, c'était Lireux. Peu d'hommes à Paris ont lenu plus de place et se sont donne plus de mouvement que ce Lireux, aujourd'hui si parfaitement inconnu de la génération actuelle. On devinait en lui une somme de vitalité considérable, qu'il dépensa au jour le jour sans compter.

Il était venu de Rouen à Paris avec une M<-e fixe (on dirait aujourd'hui un objectif): être directeur de l'Odéon. Cela semble une chose toute naturelle aujourd'hui, mais alors

c'était un désir qui ne pouvait éclore que dans un cerveau bizarrement équilibré. On avait sur l'Odéon toutes sortes de préjugés gothiques, entre autres celui de la distance qu'on s'exagérait à dessein ; il semblait que ce fût un autre Kamtschatka et Théophile Gautier a pu écrire :

On a fait là-dessus mille plaisanteries, Je le sais ; il poussait de l'herbe aux galeries ; Trente-six variétés de champignons malsains Dans les loges tigraient la mousse des coussins...

Dix ans après, les mêmes préjugés existaient encore, et c'était au tour de Philoxène Boyer de rimer sur ce vieux thème :

L'Odéon, c'est toujours, pour l'esprit des journaux, Le volcan dont le temps éteignit les fourneaux,

La Palmyre aux détours sonores, Dont jamais un Volney ne trouble le repos, Et le morne désert où ronflent les troupeaux

De buffles et d'onocentaures !

Unocent&ures est dur ; mais pouvait-on médire assez d'un théâtre qui, une fois, était demeuré vide ou à peu près pendant un specluile gratis? Les vaudevillistes daubaient à

qui mieux mieux sur l'Odéon. Odry disait : « C'est le théâtre le plus plaint de Paris. » A quoi Vernet ripostait : « Voilà pourquoi il demande à être administré. »

Tel était le théâtre dont Lireux briguait la direction. Notez qu'il n'avait jamais écrit de pièce, ni rêvé d'en faire une. Mais il avait collaboré à plusieurs gazettes dramatiques, et il croyait que cela lui constituait une sorte d'expérience. Surtout il comptait sur son étoile.

En 1841, il racheta le privilège de M. d'Epagny, qu'on avait d'abord proposé à Hippolyte Lucas ; et de la même façon que, dans Hernani, don Carlos s'écrie :

Empereur!... au refus de Frédéric-le-Sage !

Lireux s'écria, avec la même pointe d'amertume :

Directeur!... au refus d'Hippolyte Lucas!

N'importe, il touchait à son rêve. Alors, l'Odéon put voir, pendant trois ou quatre ans, un directeur comme il n'en avait jamais vu. La troupe était mal payée et manquait souvent de tout, comme l'année d'Italie, mais son jeune

général la menait à la victoire. Elle l'aimait pour sa belle humeur inaltérable, pour ses reparties pétillantes. Petit à petit le public des écoles fit comme les comédiennes et à son tour prit Lireux en affection; on faisait fréquemment du boucan à l'Odéon, tantôt à propos des pièces, d'autres fois, pour rien, pour le plaisir. Dans ces circonstances-là, on appelait Lireux à grands cris, et Lireux surgissait et haranguait les spectateurs. Il avait la langue bien pendue ; il aurait mérité d'être Méridional ; insensiblement on en vint à désirer de le voir et de l'entendre. « Lireux parlera-t-il ? » se demandait-on avant d'entrer.

Et puis c'était un homme d'égards. Un soir d'hiver et de tragédie, il fit apporter des chaufferettes aux rares personnes disséminées dans le parterre. Ces choses-là attachent.

Il avait des mots à revendre. L'acteur Machanette vint lui réclamer le rôle d'Alceste, en lui disant : « Vous n'avez personne pour jouer le Misanthrope. — J'ai mon caissier », repondit Lireux.

Le hasard mit Balzac sur sa route. Ce fut comme un choc électrique entre ces deux hommes, qui avaient tant de points de ressemblance. Balzac avait entendu parler de Lireux, de sa vaillance, de son esprit d'initiative et de son audace ; il lui apporta les Ressources de Quinola. L'auteur et le directeur se comprirent sur-le-champ ; Léon Gozlan a raconté dans une page devenue classique l'entretien qu'ils eurent tous deux pour déterminer la composition du public de l'Odéon lors de la première représentation de Quinola. Balzac ne voulait au parterre que des chevaliers de Saint- Louis.

Lireux s'étonna d'abord, mais il se remit promptement.

— Vous n'aurez au parterre que des chevaliers de Saint-Louis, répondit-il; seulement, vous vous chargez de les trouver.

— Je m'en charge. Continuez à me désigner les places, je vous prie.

— Orchestre... dit Lireux.

— A l'orchestre les pairs de France.

— Mais l'orchestre, monsieur de Balzac, ne les contiendra pas tous.

— Ils se tiendront debout dans les couloirs.

— Loges d'avant-scène.

— La cour aux loges d'avant-scène.

— Avant-scènes des premières, continua Lireux.

— Les ambassadeurs et les plénipotentiaires.

— Baignoires découvertes des premières.

— Les femmes des ambassadeurs.

— Secondes galeries ! cria Lireux.

— Les députés et les grands fonctionnaires de l'Etat aux secondes galeries, répliqua Balzac.

— Troisièmes galeries !

— La haute finance... achevez, monsieur Lireux.

— Quatrièmes galeries !

— Une bourgeoisie riche et variée, acheva Balzac.

J'abrège la scène, qui a souvent été citée. Elle fait connaître Lireux autant que Balzac, — Lireux avec son ironie bonne enfant, et le jeu clignotant de ses lunettes vingt fois ôtées, vingt fois remises.

Lireux, qui n'avait pas inventé Balzac, inventa Ponsard ; il commença à battre monnaie avec Lucrèce, et finit par arracher au gouvernement une subvention de 60,000 francs, qui avait toujours été une des facettes de son rêve. Et cependant, ni Lucrèce, ni la subvention, ni une fièvre d'activité sans égale ne purent le maintenir dans sa direction. Il sombra en 1845.

Le journalisme reçut l'enfant prodigue, vaincu, mais non découragé. Comme il fallait vivre, il accepta de la Comédie-Française une place de lecteur-examinateur. Survint la Révolution de 1848. Il s'y retrempa et y trouva de nouvelles ressources à la façon de Quinola. De cette époque datent son Assemblée Nationale Comique et la création de la Revue Comique. Sa collaboration au Charivari le conduisit, par un chemin imprévu, au feuilleton dramatique du Constitutionnel.

Ici est nécessaire de faire une halte pour caractériser le talent d'écrivain d'Auguste Li-

reux. Pamphlétaire politique ou critique de théâtre, il est un peu bourgeois ; il a du gros bon sens et de la grosse gaieté; il suit la foule, il ne la guide pas. Nul essor vers un idéal quelconque. Je lui trouve beaucoup de rapports avec un homme de sa génération, Auguste Villemot , mais Auguste Villemot avait plus d'instruction première qu'Auguste Lireux.

L'article de genre florissait lorsque Lireux fit ses débuts dans les petits journaux. On l'y remarqua. Aujourd'hui , c'est une formule bien vieillie et même presque disparue. A ce titre, je veux reproduire cet article de Lireux intitulé : De la Tyrannie des Lunettes. On sait que les lunettes jouaient un grand rôle dans son existence, il traitait de son sujet exprofesso :

« C'est, dit-on, du milieu du quatorzième siècle que le Pisan-Alexandre Spina médita et accomplit les besicles clans son fatal génie. L'Italie du moyen âge, qui fournissait l'Europe de poisons et d'astrologues, d'inquisiteurs et de bravi, devait en effet la doter du plus terrible auxiliaire de l'astuce et de l'hypocrisie.

» L'antiquité connaissait le verre. Moïse,

Job et Aristote en parlent. Mais jamais l'idée de l'employer en lunettes ne pouvait venir à des hommes qui respectaient trop la ruse pour la matérialiser.

» La célèbre controverse sur les nez antiques, qui a eu lieu à l'Université de Gœttingue met en doute, il est vrai, le mérite des Grecs dans cette question de loyauté.

» Se fondant sur ce que, depuis l'Apollon jusqu'à la Vénus de Milo, jamais une statue grecque ne nous est parvenue avec son nez (ce qui est parfaitement historique;, la majorité des docteurs allemands pensent que le nez est d'invention romaine, et que jamais Grec n'en a porté. Cette assertion paraît très sensée, quand on songe aux effroyables nez que se mettaient les Césars. Tout inventeur aimant à voir exagérer son invention , on comprend alors combien cette inscription devait flatter le Sénat et le peuple romain : S. P. Q. R. »

Cet article assez incolore est tiré de la Re-

vue comique, recherchée aujourd'hui plutôt pour ses illustrations (il y en a de Nadar, qui signait alors Nadard) que pour le texte de Lireux.

J'en dirai presque autant de ce gros volume illustré par Cham : Y Assemblée nationale comique. Chacun des articles qui raconte une séance est dramatisé comme un petit tableau . C'est tantôt une passe d'armes, tantôt une inondation, tantôt un incendie, tantôt un combat naval. Vous voyez d'ici le procédé :

« L'amiral Carry, ministre de la marine, a rencontré le Dahirel, à la hauteur du conseil d'amirauté. Ce Dahirel a lâché le premier une bordée d'interpellations que l'amiral a reçue dans ses hautes voiles, etc., etc. »

Une autre fois c'est à l'astronomie que Lireux emprunte ses images :

» Soudain, l'attention de l'Assemblée a été distraite par un spectacle imprévu : tous les yeux se sont levés en l'air pour regarder quelque chose qui semblait descendre vers la tribune. Ce quelque chose encore indistinct ressemblait à un orateur en baudruche qui flottait au gré du vent ; puis, on a reconnu que

c'était un ballon avec sa nacelle, et qu'il y avait dans la nacelle un être animé. A mesure que l'aérostat se rapprochait, la forme du voyageur ce rapprochait davantage ; un instant, à la longueur des membres et à l'élégance de la silhouette qui se détachait sur le ciel, on l'a pris pour une grande levrette ; puis la levrette est devenue un homme, et enfin la poétique figure de M. de Lamartine est apparue,

» Le ballon s'est arrêté au-dessus de l'Assemblée, et, du haut de la nacelle qui le balançait mollement, M. de Lamartine, avec sa grâce et son aisance accoutumées, s'est mis à agiter ses drapeaux tricolores. Sa voix, tombant de cette hauteur, était souvent emportée par le vent et ne nous arrivait que par bouffées; mais les notes sonores qui vibraient à travers l'espace, semblaient sortir d'un instrument plutôt que d'une bouche humaine. De là où il était placé, M. de Lamartine pouvait voir la question italienne de très haut, etc., etc.»

A la longue ce système devient monotone et finit par engendrer la fatigue. Aussi, malgré une incontestable bonne humeur, Y Assemblée nationale comique n'a-t-elle que la valeur

d'un document historique. Les provinces l'achètent encore pour le grand nombre de noms propres qu'on y retrouve ; mais quel intérêt s'attache aujourd'hui à « Yintrépide Buvignier, au beau Xavier Durrieu, au petit j^ère Sarrans jeune, à moussu Baze ? » Vieilles lunes ! vieilles lunes !

Après une campagne, qui ne fut pas sans quelque éclat, Lireux dut quitter le feuilleton du Constitutionnel à la suite du coup d'état où il fut compromis. Arrêté au divan Lepelletier, il courut de graves périls qui l'éloignèrent pour toujours de la politique active.

Nous touchons à sa dernière incarnation. Dans ses courses en coup de vent à travers Paris, il découvrit la Bourse, comme il avait découvert Ponsard. Il s'y fixa. Le génie des affaires, qui n'avait jamais cessé de le hanter, se développa en lui d'une façon exclusive et dévorante. Je le vois encore escaladant, plutôt que montant cet escalier simili-grec. Une de ses dernières créations fut la Semaine fi-

nancière , qu'il rédigeait avec Eugène Forçage. — Eugène Forcade ! encore un homme d'une génération disparue, d'un groupe particulier, écrivain de race, admirablement et diversement doué, et qu'il mériterait peut-être, lui aussi, une étude. Mais qui cela intéresserait-il ?...

Enfin, que dirai-je ? Auguste Lireux vécut ses dernières années dans la peau d'un millionnaire. Il l'avait bien mérité pour tout le mal qu'il s'était donné sa vie durant. Il avait une maison de campagne à Bougival où il recevait ses amis, qui lui restèrent constamment fidèles. On a gardé le souvenir de ces fêtes bruyantes, qui se répandaient de la maison jusque sur les rives de la Seine.

Comme Auguste Villemot, qui le précéda — ouïe suivit — de peu de temps, Auguste Lireux mourut en 1870. il était écrit que ces deux natures abandonneraient ensemble, sur le seuil de son écroulement, cette société dont elles avaient été deux des plus curieuses expressions.

On ne s'appelle pas Jacquot lorsqu'on se destine à la littérature. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'infortuné que le sort avait affublé de ce nom grotesque l'ait troqué contre celui de Mirecourt, qui était le nom dé son village. Eugène de Mirecourt! cela brille et cela résonne, cela vous sort tout de suite du néant. Et cependant ce pseudonyme d'opéra comique ne fut pas adopté du premier coup par le public, si coulant d'ordinaire en pareilles affaires. Pourquoi cela? Simplement parce que le personnage manquait de modestie.

Jacquot était né arrogant ; Eugène de Mirecourt demeura arrogant. Avec cela, une envie féroce de parvenir. Cela n'aurait été que demimal s'il avait joint à son ambition une somme quelconque de talent, mais il en avait réelle-

ment trop peu pour tout le tapage qu'il a essayé de mener.

Je n'ai pas fait de recherches sur ses commencements ; cela n'est bon qu'à propos des grandes intelligences. Je crois qu'il fut élevé au séminaire : tout l'indiquait : certaines affectations de religiosité, des déclamations intempestives contre l'esprit d'incrédulité, de fréquentes retraites dans des maisons ecclésiastiques. Il s'était marié très jeune dans d'humbles conditions, et il était devenu de bonne heure père de famille, ce qui ne l'empêchait pas, à l'occasion, de payer son tribut à la dissipation du siècle.

Tant qu'il ne fit pas exclusivement métier de biographe et qu'il n'eut pas fait tomber la biographie dans la diatribe, Eugène de Mirecourt fut un homme de lettres comme les autres, un romancier non pas de haut vol, mais admis cependant dans les journaux du grand format et dans les cabinets de lecture à la mode. Il s'était lié avec un débutant de son âge, mais d'une valeur autre que lui, un Genevois nommé Marc Fournier, qui avait le théâtre pour objectif. A eux deux, ils écrivirent une

pièce en cinq actes, Madame de Tencin, qui eut l'heureuse chance d'être représentée à la Comédie-Française et d'y remporter un honorable succès. Pourquoi cette collaboration ne continua-t-elle pas? Elle aurait peut-être sauvé Eugène de Mirecourt. Comme bagage dramatique, il en resta toute sa vie à Madame de Tencin, car je ne compte pas un vaudeville en un acte, un à-propos intitulé : les Tables tournantes, qu'il composa avec M. Champfleury, et qui fut joué aux Variétés sous la direction Carpier.

Rien que par cette association, si passagère qu'elle fût, avec ces deux littérateurs d'un mérite très réel, on voit qu'Eugène de Mirecourt était quelqu'un et aurait pu être quelque chose. Il était bien vu au Comité de la Société des gens de lettres dont il faisait partie. C'est de cette époque que datent mes rapports avec lui. Il avait trente ans environ, la taille élancée , les cheveux noirs, le nez de François l" : vêtu correctement, même élégamment, l'air un peu altier par intervalles, et, malgré cela, un entregent naturel, qui lui avait valu des relations nombreuses, à tous les étages de la société.

Je lui dois, entre parenthèses, de m'avoir présenté à Alfred de Musset, présentation dont je ne me suis jamais vanté. C'était à l'ancien café de la Régence, sur la place du Palais- Royal. Là trônait l'auteur du Chandelier, passant du noble jeu des échecs au jeu plus bourgeois du domino à quatre ; ses partenaires accoutumés étaient Eugène de Mirecourt,le capitaine d'Arpentigny et un nommé Saint-Martin. Alfred de Musset me regarda à peine lorsque mon nom lui fut prononcé et ne répondit point aux quelques paroles que je babutiai. Il est vrai que mon nom ne lui apprenait rien du tout et que ma timidité était bien faite pour augmenter la stupidité de mes paroles. C'était un homme d'une physionomie horriblement froide ; rien ne lui était désagréable comme les compliments qu'on cherchait à lui adresser, même lorsqu'ils portaient comme les miens le caractère de la sincérité. Il n'aimait pas qu'on attentât à son repos sous quelque prétexte que ce fût, et il se serait enfui jusqu'au bout du monde pour éviter une nouvelle liai-

son. Je ne suis point d'ailleurs le seul de mes confrères à qui il ait réservé cet accueil glacial accompagné de froncements de sourcil et de sourds grognements. Aussi ne songeai-je point à forcer davantage l'intimité du grand poète.

Je me trouvais plus à l'aise dans un groupe constitué à quelques pas de là, à l'Estaminet de Valois, sous les arcades du Palais-Royal. Là se donnaient rendez-vous, à peu près tous les soirs, Hippolyte Castille, Georges Bell, l'aimante Verteuil, secrétaire du Théâtre-Français, l'ex-libraire Ladvocat, mis en scène par Balzac dans sa Comédie humaine sous le nom de Dauriat ; Ricourt, à qui l'on devait deux découvertes, celle de Rachel et celle de Ponsard ; Angelo de Sorr, un romancier farouche ; d'autres libraires encore, Furne, et le petit père Souverain, moitié éditeur, moitié escompteur ; Sartorius, que Xavier Aubryet appelait une tragédie à pattes, etc., etc. Gérard de Nerval faisait quelques rares apparitions à l'Estaminet de Valois ; c'était à l'époque des dernières crises qui amenèrent son atroce suicide dans la rue de la Vieille-Lanterne — sur l'emplacement de laquelle on a bâti la rue Adolphe Adam.

Jaequot contribuait aux beaux jours de l'Estaminet de Valois, payant du Champagne à tout venant, car il aimait à faire le généreux. Et Jaequot, dans ces moments, de chanter :

Quand je bois du vin clairet, Tout tourne au cabaret!

Ce fut ce cabaret-là qui vit l'enfantement des funestes biographies. Il y avait toujours eu un pamphlétaire dans Eugène de Mirecourt, et l'on se souvenait d'une brochure intitulée : Fabrique de romans, Maison Alexandre Dumas et compagnie, morceau d'une rare violence, par lequel, dans sa jeunesse, il avait signalé ses premières impatiences et ses premières jalousies. Mais comme c'était un cas isolé, et qu'à cette époque il n'avait pas annoncé l'intention de donner suite à cet ordre de travaux, on lui avait non pas pardonné, mais on avait organisé le silence sur ce méfait littéraire.

Aujourd'hui, il recommençait avec des apparences plus innocentes, il est vrai. Cela

s'appelait « les Contemporains » et cela devait comporter un nombre indéterminé de petits cahiers à cinquante centimes chaque, avec un autographe et un portrait de la victime. Le portrait était dessiné à la diable ; le texte , quoique Eugène de Mirecourt se crût né pour la critique aussi bien que pour le roman, ne reposait que sur un ramassis d'anecdotes ayant traîné dans tous les petits journaux. Cela reprenait, à plus d'un demi siècle de distance, avec moins de soin typographique, la spéculation des Ana. de Cousin d'Avalon, et, avec un souci moins littéraire, la série des notices par un Homme de rien, lisez de Loménie.

N'importe, les Contemporains eurent du premier coup un grand succès, succès de librairie s'entend. Les premiers portraits conrés à des célébrités incontestées, Balzac, Victor Hugo, Méry, furent marqués au coin d une tenue parfaite. Mais vint un jour où Jacquot cessa de chanter pour mordre. Et il mordit ferme. Pourquoi ? Parce qu'il est dans la nature des Jacquot de mordre, parce qu'ils sont organisés pour cela. Eugène de Mirecourt ne trouvait pas sa place assez belle dans

la société ; il voulait une part d'influence plus large, et il se servit des Contemporains pour la conquérir. Ceux à qui son bec s'attaqua furent tour à tour Emile de Girardin, Jules Janin, George Sand, Gustave Planche, Lamennais, et d'autres que j'oublie. Brutalement ou perfidement, il s'introduisit dans leur vie privée, racontant les efforts de celui-ci à la recherche d'un nom, divulguant les amours de théâtre de celui-là, interprétant à sa manière les aventures romanesques de l'une, disant les mains noires du polygraphe, la soutane déchirée du prêtre, tout cela au nom d'une prétendue morale. Parmi les mordus, il y en eut qui ne répondirent que par le silence du mépris, mais il y en eut d'autres qui, se sentant eux aussi bec et ongles, ripostèrent à l'attaque. Emile de Girardin fut de ce nombre : il intenta à Jacquot un bon procès en diffamation et le tint pendant quelque temps sous les verrous; George Sand, avec une indignation toute virile, lui infligea publiquement démentis sur démentis.

Ce fut un toile général; les procès abondèrent, les condamnations aussi. Si Eugène de

Mirecourt avait compté sur ce triomphe-Là, il avait reçu au delà de ses espérances : son nom que les Confessions de Marion Delorme avaient à peine tiré de l'ombre, en dépit d'unepréface de Méry ce Méry avait la bonté infuse !) était devenu populaire du jour au lendemain. Popularité d'almanach. Faute d'autre, notre Jacquot dut s'en contenter. Aucun genre de succès ne lui manqua, excepté celui qu'il eût le plus ambitionné, c'est-à-dire l'estime des gens lettrés. On le traduisit en plein théâtre ; c'était lui faire beaucoup d'honneur : le Vaudeville représenta le Pamphlétaire ; le théâtre français le Pamphlet, un drame en trois actes par M. André Thomas, et une comédie en deux actes par M. Ernest Legouvé. A partir de ce moment, son orgueil ne connut plus de bornes : il se prit au sérieux, et, comme on dit aujourd'hui, il pontifia. Personne cependant n'était moins propre que lui à la besogne qu'il avait choisie et qui exige un certain fonds de connaissances universelles. Entreprendre seul de raconter la vie d'une multitude d'hommes célèbres aux titres les plus différents, artistes, savants, guerriers, orateurs ;

faire succéder Ingres à Déjazet, Proudhon à Arnal, Guizot à Clémence Robert (?), Lamoricière à Berlioz ; imaginer une sarabande composée de Rosa Bonheur, de Duprez, de François Arago, d'Abd-el-Kader, de Pierre Dupont, et de cent autres, — et cela non point à la façon exacte, précise et modeste des dictionnaires biographiques qui s'interdisent toute opinion personnelle, mais, au contraire, avec la prétention de déterminer le jugement public, quel travail et quelle ambition !

A relire à distance ces petits cahiers jaunes, on ne saurait rien trouver de plus niais, de plus fourmillant d'erreurs. Prenant de toutes mains, il réédite les anecdotes les plus inconvenantes, se gardant bien de vérifier les dates et de citer les témoins. Il appelle familièrement les gens par leur prénoms, comme s'il avait gardé les troupeaux avec eux. De Mérimée, il dit Prosper, et d'Eugène Sue « ce cher Eugène ». Absolument dépourvu de sens poétique, c'est pitié de l'entendre discuter sur Théophile Gautier, en lequel il ne voit qu'un être bizarre aux long cheveux, et sur Alfred de Musset, son ancien partenaire au domino à

quatre. Au premier, à Théophile, il reproche, en langage de magister rural, l'outrance de son matérialisme ; de l'autre, d'Alfred, il trace un portrait qui n'a pu lui être communiqué que par un fumiste quelconque ; l'auteur des Nuits y est représenté, avec des traits inconnus jusqu'alors, comme un habile faiseur de tours de cartes et comme un équilibriste de première force. Puis, après n'avoir rien laissé ignorer de ses habitudes bachiques, il termine en l'adjurant de la sorte : « Alfred, tu n'as pas le droit de te griser! Songe à ton âme immortelle, Alfred! »

Si répandus qu'ils fussent, les Contemporains ne représentèrent qu'une affaire désas^ treuse et succombèrent sous le nombre el Le poids des amendes. L'éditeur Sartorius dut abandonner à moitié chemin son auteur, en l'accusant d'avoir tout perdu et de lui devoir un argent considérable, tandis que celui-ci, de son côté, lui revendiquait des sommes fantastiques. Histoire de tous les associés malheu-

reux ! D'autres libraires essayèrent plusieurs fois de continuer l'opération, mais jamais fructueusement. Le scandale était parti, emmenant le succès avec lui.

Pauvre Jacquot ! Harcelé par les hommes de loi, traqué, saisi, vendu, il lâcha pied et quitta la France. Un jour, à Londres, je le rencontrai au coin de Charing-Cross ; il me fît peine. Il m'apprit qu'il occupait un petit logement dans Piccadilly avec sa femme et ses deux filles, et qu'il s'était mis à apprendre la gravure sur bois pour exister. Il était devenu presque intéressant, si l'intérêt est fait de misère et d'énergie.

Quelque temps après, il obtenait une place de précepteur dans une famille princière de Russie ; il semblait pouvoir y vivre à l'abri de la nécessité, mais l'ambition le travaillait toujours. A cette date environ se place une aventure qui a été racontée par Charles Bataille dans le Cas de M. de Mirecourt, une petite brochure peu commune à présent. Un jour, Charles Bataille, — qui était un excentrique autant qu'un littérateur de race, celui-là, — reçut cette lettre :

» ... J'ai trouve un moyen de revenir aux portes de ma pairie. Écoutez-moi bien. Vous me croyez, n'est-ce pas, incapable de vous tromper? Eh bien ! trouvez vingt mille francs, dussiez-vous payer 30 0/0 d'intérêts, — et votre fortune est faite avec la mienne ; j'entends une véritable fortune : un million à nous deux, et cela avant une année révolue.

» Seulement, pas un mot, pas un souffle à âme qui vive !

» L'argent qu'il nous faut et que je vous dis de trouver, je l'aurais demain, tout de suite, chez le premier banquier venu, mais il faudrait lui dire mon secret et lui donner la moitié des bénéfices, ce que je ne veux pas. Comprenez-vous ? Cette moitié, je la donnerai à l'homme que la Providence me désigne, et cet homme est Charles Bataille.

» Au revoir, cher ami. — Activité, confiance et ferme espoir dans le succès. — Dieu le veut !

» Eugène de Mirecoukt. »

De quoi s'agissait-il? Tout simplement d'un système qui devait faire sauter toutes les

banques de jeux d'Allemagne. Charles Bataille, qui était le plus ingénu des hommes, comme la plupart des grands blagueurs, s'enthousiasma et sollicita d'entrer dans l'affaire en promettant d'amener un bailleur de fonds. Il le fit comme il le dit. Le capitaliste trouvé, et l'affaire entre trois mains, voila notre trio qui se met en route et commence par Hombourg. Naturellement, Eugène de Mirecourt avait l'entière direction de la manœuvre. Les deux autres associés observaient et surveillaient. Dans les premiers jours, le système fonctionna à merveille et produisit d'heureux résultats; mais bientôt la débâcle se déclara, et la campagne ne fut pas poussée plus loin que Hombourg. Les trois associés rentrèrent à Paris, n'ayant à se partager que de dures vérités.

Pauvre Jacquot ! Cette déception lui enleva sa dernière branche de salut.

Pauvre Jacquot !

Il vécut encore des secours que lui faisait passer la Société des gens de lettres. Puis on le retrouve à la solde de quelques libraires catholiques, rédigeant une Histoire anecdoti que

.iacoUOT 207

de la Terreur — toujours l'anecdote! — et un Dictionnaire religieux. Ces ouvrages, dontledernierestinachevé, portent larubrique: « Imprimé à Mirecourt (Vosges. » Ensuite je le perds tout à fait de vue. On veut que ri Église l'ait repris finalement dans son giron el l'ail envoyé au-delà des mers, où une légende plus ou moins apocryphe montre l'auteur des Contemporains dans ses dernières années, à Haïti, enseignant le catéchisme à de petits nègres.

Pauvre Jacquot !

Page 1