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Mes souvenirs

Quelques personnes, en bien petit nombre à la vérité, soutiennent que, dans les arts coîume ilans les lettres, la supériorité des hommes sur les femmes naît uniquement de la différence d'éducation, et ne veulent compter pour rien la différence créée par la nature. 11 n'en est pas moins vrai que l'extrême sensibilité , qui fait le premier charme des

femmes, amenant une grande mobilité de pensée, elle doit les priver de l'énergie nécessaire à l'emploi soutenu d'une application sérieuse, et les rendre incapables de persistance pour tout ce qui ne tient qu'à l'esprit. Chez les hommes, au contraire, la sensibilité (quand ils en ont) n'est pour ainsi dire que momentanée ; des sensations innombrables, produit de la faiblesse d'organisation physique, de vives émotions de cœur, que fait naître la plus légère cause, ne viennent pas sans cesse leur ravir la faculté de réfléchir longtemps sur un même sujet ; or, cette faculté est la base indispensable de tout œuvre de premier ordre. On élèverait les femmes au collège, elles pourraient lire en grec Euripide et Soi)hocle, qu'aucune d'elles n'écrirait une tragédie qui pût se placer auprès de Polyeucte ou d'Alhalie. \a\ preuve en est que plusieurs femmes apprennent la peinture dans un atelier, où les maîtres les plus habiles dirigent leurs études, et que pas une n'a fait

et ne fera jamais un (al)lcaii (rhisloiie comparable à ceux des grands peintres.

Faut-il inférer de ceci que les femmes ne doivent ni peindre ni écrire? Bien loin de là, car il a existé, il existe encore des femmes dont rinlelligence est de beaucoup supérieure à celle de la majorilé des honuncs, sans en excepter un assez grand nombre d'hommes de lettres ; mais, de même qu'elles n'essaient pas de porter de fardeaux trop lourds pour leurs faibles bras, elles doivent s'abstcnii- de luUer contre l'autre sexe dans tout genr(^ d'ouvra|]es qui exigent une force de volonté, une aptitude de léle et ime persévérance de travail dont leur nature ne les rend pas susceptibles.

Un champ bien assez vaste leur reste encore ouvert, si par suite d'un penchant irrésistible, ou, ce qui est bien plus commun dans nos temps de révolutions, par suite d'un revers de fortune, elles rendent le public juge de leur talent ; plus d'une femme a laissé

un nom célèbre, el, pour ne parler d'abord que de celles qui se sont livrées à la peinture, les portraits de madame Lebrun, les copies sur porcelaine de madame Jacotot, les miniatures de madame de Mirbel, après avoir été admirées de leur vivant par les premiers connaisseurs, le sont encore après leur mort, dans nos musées. On peut citer aussi la llosalba, dont les pastels se vendent toujours fort cher; sans parler de plusieurs femmes qui marchent aujourd'hui sur leurs traces; mais bien loin que ces exemples réfutent ce qu'on vient de lire plus haut, remarquez bien que, parmi ces artistes distinguées, pas une n'a tenté de peindre une bataille.

Le nombre de femmes qui se sont fait un nom dans la littérature est beaucoup plus considérable, vu que l'emploi de l'intelligence n'exige aucune étude manuelle et suivie, et qu'il suffit d'avoir de l'esprit, le goût de la lecture et l'habitude d'observer le monde pour se servir d'une plume avec plus

ou moins de sik cos ; une foule de femmes écrivent chaque jour des lettres qui sont des modèles de style épistolaire. Par malheur, ces correspondances ne sont point destinées h la publicité ; nous ne devons qu'au hasard la jouissance de lire madame de Sévigné, qui ne pensait écrire que pour sa fdle, et dont on réimprime les lettres cent cinquante ans après sa mort.

Tout ce qui tient à la délicatesse de pensée, à la vérité de scnliment et à la finesse d'observation, est du ressort des femmes ; aussi les voit-on se distinguer surtout comuie auteurs de romans et comme auteurs d'où* vrages d'éducation.

Pour ces derniers, l'habitude de parler aux enfants et le tact dont elles sont douée» leur indiquent le trait, le mot propres à fnipper ces jeunes têtes, où tout s'imprime si vite et pour si longtemps; elles savent êïre claires, être simples, sans tomber dans la niaiserie ; les contes que miss Edgeworlh

et madame Guizot ont écrits pour la jeunesse sont de beaucoup supérieurs à ceux de M. Bouilly et de quelques autres hommes, sous le rapport de l'intérêt, outre que 1 invention est plus ingénieuse, et l'exécution plus facile.

Quant au roman, trop de femmes se sont rendues célèbres dans cette branche de littérature, pour qu'on leur refuse maintenant le droit de la cultiver. Les ouvrages de madame de La Fayette, de miss Burney, de madame Cotlin, ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe ; ils font partie des bibliothèques, et plusieurs survivront à bien des volumes de monsieur tel ou tel. Ce succès n'a rien de surprenant : dans un genre dont la première base est la connaissance du cœur humain, les femmes étaient naturellement appelées à se distinguer; car il est rare qu'elles aient de l'esprit sans regarder beaucoup et sans voir juste. De là naît

dans leurs romans la vérité de caraclcre et le naturel de dialogue.

C'est donc lorsqu'il s'agit de finesse d'observation que les femmes se trouvent sur leur terrain. Mais si leur intelligence peut briller dans tout ce qui demande de limagination, du discernement, de la délicatesse et du bon goût, s ensuit-il que cette intelligence puisse s'exercer sur ce qui exige de la force de tête ? N'esl-il pas, au contraire, fort probable que M. de La Place aurait levé les épaules en souriant, s'il avait été tenté de lire les mémoires de mathématiques écrits par la marquise du C-hàtelel, ces mémoires qu'admirait tant Voltaire? Quant à Voltaire, c'est tout simple, il était amoureux ; de plus, en dépit de ses prétentions comme savant, il n'entendait rien aux mathématiques, et nulle femme ne peut se flatter que tous ses lecteurs remplissent les deux conditions. Il est certes beaucoup ])lus sage de ne jamais essayer de franchir

— iodes limites qui senibleni avoir été posées par la nature, puisque, dans la multitude de femmes auteurs plus ou moins connues, on ne peut en nommer que trois dont le talent exceptionnel ait quelque chose de masculin : madame Dacier, madame de Staël et madame Sand

Nous devons à madame Dacier une traduction d'Homère, que les hellénistes estiment comme la meilleure qui existe encore aujourd'hui.

Madame de Staël, sans atteindre dans son style la perfection du style de madame Sand, ne se distingue pas moins par des qualités qui sont bien rarement le partage d'une femme : la vigueur de pensée et la profondeur d'examen. Pour écrire C Influence des passions sur les individus et les nations, l'Allemagne, la Littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, etc., etc., il était nécessaire d'avoir le goût des études solides et suivies, joint à l'habitude de livrer son

esprit aux idées graves, et celle dont on a dit qu'elle avait toujours été jeune et jamais enfant, pouvait seule entreprendre des travaux aussi sérieux et d'aussi longue haleine. Kn effet, le caractère de madame de Staël, aussi bien que son intelligence, avaient quelque chose de mâle ; elle était résolue , courageuse et persévérante. On peut dire de plus qu'une grande élévation d'àme la maintenait au-dessus de toutes les petitesses dont plusieurs sont communes aux deux sexes : noble et désintéressée, elle ne connaissait pas plus Tégoisme qu'elle ne connaissait l'envie, et jugeait ses amis et ses ennemis avec la même impartialité.

Klle eut trop souvent l'occasion de prouver ce que j'avance ici ; on imagine sans peine qu'un talent aussi supérieur que celui de madame de Staël ne put se montrer sans faire naître l'envie d'un grand nombre d'auteurs. Une femme entre autres, madame de

Genlis, sa conlemporainc, poursuivit de sa haine l'auteur de Corinne^ dont, par une cafarderie digne de tartufe, elle attaquait sans cesse les ouvrages, sous le rapport de l'immoralité. Elle ne se borna pas aux discours contre sa noble rivale ; elle fil imprimer un roman intitulé la Femme phiiosop/ic„ dans lequel l'héroïne est présentée comme une infâme créature, et lient un langage où s intercalent des phrases de madame de Staël, tronquées de la manière la plus perfide. Ce roman, très ennuyeux, n'eut aucun succès, et ne produisit d'autre effet que celui d'indigner tous les honnêtes gens contre celle qui l'avait écrit. J'ignore si madame de Staël a daigné lire la Femme philosophe; mais ce que je sais, c'est qu'elle ne parlait jamais la première de madame de Genlis, et qu'un jour, M. de S;»bran ayant dit devant elle quelques mois d'Adèle et Théodore (\),

{\) Un de^ premiers ouvrages de madame de Genlis.

elle ajouta tîu ton le plus simple et le plus vrai : t Madame de Genlis écrit très purement. »

11 est inutile de citer ici les ouvrages de madame Sand, que tout le monde a lus ; on sait jus(ju'à quel point l'auteur de Valentine est douée de la puissance de manier la langue française, et dans quelle belle prose elle exprime les pensées les plus énergiques, les passions les plus violentes, ou les sentiments les plus doux et les plus naïfs. Beaucoup de pages de IJlia peuvent se placer, sous le rapport du style, à côté de celles qu'ont écrites iîufîon, Montesquieu ; et lorscpi'on lit la Mare au Diable, on croirait lire Bernardin de Saint-Pierre. Cette variété dans le langage lo plus pur, ce tour de phrase si facile, ce nerf qui n'exclut jamais I élé-, gance, font déjà comparer madame Sand aux écrivains français du grand siècle, cl la feront peut-être rester le premier écrivain du nôtre. Plût au ciel qu'au lieu de s'atta-

cher à combattre avec acharnement tous les principes qui constituent la société, madame Sand eût consacré sa plume d'or au bonheur de ses semblables ! Combien nous aurait-elle rendues fières d'être femmes, et combien aurait-elle mérité la reconnaissance de ses contemporains !

Lord Ch***** était le plus gros homme de l'Angleterre. Un jour que plusieurs de ses amis dînaient chez lui, la conversation roula à table sur la force musculaire, et un jeune lord, assez mince de taille, dit qu'il gagerait bien pouvoir faire deux cents pas dans une allée de liide-Park, en portant lord C***** sur ses épaules. Tous les convives rirent beaucoup d'abord de ce qui leur semblait une pure fanfaronade ; mais le jeune homme s'élant obstiné à soutenir son dire, lord C****'

finit par accepter la gageure. Ils parièrent mille guinées, et, selon la coutume, on écrivit le pari.

Le bruit d'une chose aussi surprenante ne larda pas à se n;pandre, en sorte qu'au jour fixé, la haute société se rendit en l'oule à Hyde-Park. Les parieurs arrivés, le jeune homme dit à lord Ch*"*" : Déshabillez-vous, mylord. — Comment! — Déshabillez-vous tout à fait ; vous ne pouvez pas même garder votre chemise. — Ètes-vous fou? — Messieurs, reprit le jeune homme en s'adressant aux spectateurs, le pari est écrit ; je me suis engagé à porter lord Ch"****, mais non à porter la moindre chose avec lui. Tout Londres était là ; lord Ch**"* paya les mille guinées.

La danse des ballets de l'Opéra n'était point, il y a soixante ans, ce qu'elle est devenue depuis. Tout ce que j'entendais dire

dans ma jeunesse de Vesiris père, de ninde* moisclle Guimard, ete., clc , prouve que l'an se réduisait alors à exécuter correclenient quelques entrechats, quelques pirouettes peu difficiles, et que le talent consistait principalement dans la grâce. Comme à cette époque, les menuets étaient fort en voi^ue, il n'est pas étonnant que le public se contentât d'une danse lerre-à-terre. Mais je pense qu'aujourd'hui que nous avons possédé des Taglioni et des lissier, les célébrités du dernier siècle nous sembleraient très insipides» Le père Veslris était surloul renommé pour l'élégance avec laquelle il ôtail et remettait son chapeau en connncnçanl le iwenuet, et longtemps après qu'il eût quille le théâtre il resta le premier maîlre de danse de Paris, sous le rapport de la bonne grâce, 11 élait comique de voir quelle extrême inq)orlance il attachait à son talent ; et comme il avait toujours conservé l'accent italien, il ne parlait de lui-même qu'en se nommant le

diou de la danse. Toutes les jeunes femmes, avant d'être présentées à la cour, prenaient (le lui quelques leçons qui se payaient fort cher, pour qu'il leur apprît à faire agréablement, devant Leurs Majestés, les trois révérences d'usage. Des revers de fortune l'obligèrent, dans un âge fort avancé, à reparaître sur le théâtre à l'occasion d'une représentation à bénélice que l'Opéra lui avait accordée. Il dansa seulement le menuet, ou plutôt il le marcha ; mais j'avoue que nous fûmes tous ravis de la grâce, de la noblesse qui distinguaient encore tous les mouvements de ce gros homme, et qu'il fût applaudi à tout rompre. Son nouveau public cependant n'était plus habitué à une danse aussi grave; lui-même avait créé celui qui venait d'opérer une révolution dans l'art, et son fils, Auguste Vestris, depuis quelques années, faisait à l'Opéra les délices des amateurs de ballets. Celui-ci, tout en conservant ce qu'avait de gracieux l'école dont il sortait, joignait à

rexcculion des pas les plus difficiles, une légèreté si prodigieuse qu'elle lui permellait d'arriver jusqu'ax lours de force avec une facilité ravissante. Aussi son père disait-il : « Quand Auguste touche la terre c'est par procédé pour ses camarades. »

Les Veslris étaient venus d'Italie s'établir en France. Ils étaient trois frères et passaient tous les trois (sans en excepter le danseur), pour de fort honnêtes gens. Ils vivaient en famille, et l'un d eux, qu'ils appelaient le cuisinier^ tenait la maison ; leur mère, qu'ils aimaient beaucoup, étant trop vieille pour s'occuper des soins du ménage. Grétry m'a conté que lorsqu'ils perdirent celte mère, au moment où ils allaient, avec leurs amis, la conduire dans sa tombe, le danseur parvint à étouffer ses sanglots, pour adresser au cercueil les adieux les plus louchants. Le malheur voulut qu'au milieu de son oraison funèbre, il portât les yeux sur son frère \ii cuisinier ^ auquel le long manteau

de deuil qu'il était d'usage do porter alors, donnait l'nBpect le plus grotesque. U s'arrête cl lui dit tout en larmes :

■— Mais va-t-cn donc, toi, avec ton (ichou manteau de deuil, que tou nie feras crever de rire.

Le troisième frère avait passé une partie de sa jeunesse à Berlin, où il était attaché, comme secrétaire, je crois, au prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric. U avait de l'esprit et de fort bonnes mvinières, en sorte que, revenu en France, on le traitait aussi bien dans la société qu'il l'avait été à la cour de Frédéric 11. Il racontait un jour que le prince Henri, amateur passionné des arts comme de la littérature française, dépensait en livres, en statues et en tableaux la moitié de son revenu, qui n'était pas très considérable. Ayant dans sa galerie, à Reinsberg, un buste magnifique qui représentait l'Antinous, il voulut multiplier ce chef-d'œuvre afin d'en orner son parc. H fit tirer des plâ-

1res en nombre suifisant pour qu'on pût en placer un entre chaque arbre d'une allée assez longue. Lorsqu'il recevait la visite des étrangers de marque qui voyageaient en Prusse, il s'empressait de leur montrer ses jardins, et, les conduisant à cette allée en véritable cicérone : — Voilà, disait-il, un superbe biislc d'Antinous, — puis un autre Antinous, — celui-ci est encore un Antinous , il allait ainsi jusqu'au bout, prenant soin seulement de varier autant que possible l'inflexion de sa voix et ses expressions, ce que le narrateur imitait de la manière la plus plaisante.

Cette anecdote, que je crois vraie, car Vestris la contait devant l'ambassadeur de Prusse, qui riait aux éclats, n'empêche point que le prince Henri ne se soit montré comme un grand capitaine dans la guerre de Sept- Ans, et qu'il ne l'ut un homme fort distingué par son esprit et par son caractère.

Le seul arlislc que j'aie vu s'arrèler à temps, et quitlor le public avant que le public ne le quittai, c'est Grélry. Je me rappelle que dans nia jeunesse, il vint passer un été à la campagne chez mon père cl (pi'il y composa Anacréon et Lisbelk sur un mauvais piano qui me servait pour mes éludes. L'hiver suivant ces deux ouvrages furent représentés, le premier au grand Opéra, le second à l'Opéra Comique et tous les deux allircrent la foule. A celte époque, un jour que je dinais chez lui, Uouget do i.isle ((), qui venait souvent dans la maison, proposa, au dessert, de boire au grand succès de Lisbeth et A' Anacréon. — Soit, dit Grétry en levant son verre ; au succès de mes dernières notes : les mélodies s'épuisent comme

(I) Floiigctdo Lislo a fait les paroles et la musique de la Afarscil/aise. A l'épo'iue do notie premièio guerre contre loulo rËurope. Ce chant lui fut sans doute inspiré par un sentiment national commun alors à tous les Français ; car il était loin de se montrer révolutionnaire, et ne joua jamais aucun rôle politique.

toute autre chose ; je ne veux pas attendre qu'il n'y ait plus rien dans mon sac. » et il tint parole, car, bien qu'il ne soit mort que beaucoup d'années après le jour dont je parle, on n'a jamais pu le décider depuis à écrire une ligne de musique.

Grétry était un de ces hommes rêveurs, doués de tact et de finesse, qui par leur nature sont plus propres que d'autres à observer le cœur humain et à saisir l'accent des passions. Un accident grave, qui lui était arrivé dans sa première jeunesse, l'avait pour ainsi dire condamné au silence ; car, à la moindre fatigue , un vaisseau qu'il s'était rompu dans la poitrine en chantant, se rouvrait et lui causait des hémorrhagies effrayantes. Il parlait donc très peu, redoutait les fortes émotions, et s'efforçait de réduire sa vie à regarder vivre ses semblables ; aussi était-il devenu habile dans la connaissance des effets que font subir à l'âme les diverses sensations qui l'agitent. Ce savoir, joint au

talent qu'il tenait de la iialiire, do peindre avec (les notes, imprime à toute sa musique un cararlère admirable de vérité qui la tait vivre encore aujourd hui, quand la forme et les moyens de l'art sont devenus tout autres qu ils n'étaient de son temps.

Les obstacles que Orctry eut à vaincre avant de parvenir à se (aire entemire du public, sont de nature à donner du courage «lux jeunes compositeurs présontset à venir. Heureux le peintre , beuroux le statuaire qui, sans avoir besoin de protection, travaillent, exposent leur ouvrage, et reçoivent aussitôt un brevet de génie ou de médiocrité. Il en est tout autrement du musicien : nonseulement il lui faut obtenir un poëme, mais il lui faut encore lutter contre le dédain de celle troupe d'exécutants dont le secours lui est nécessaire. Tout débutant la supporté, ce dédain, et sait combien il faut aimer son .irt pour ne pas abandonner la carrière.dès les premiers pas. Heureusement il est rare

que la patience manque au talent ; car il en fallut une forte dose à Grétry, puisque ce ne fut qu'après deux années de sollicitations auprès de tous les auteurs dramatiques que Marmonlel, tourmenté par quelques amis, consentit à lui sacrifier un poème.

Ce poème était le Huron, qui fut représenté pour la première fois à TOpéra-Comique, qu'on appelait alors la Comédie-italienne, le 5 janvier ^ 709. Dès le premier acte, le succès fut décidé, et le succès fut immense. Cette musique qui ne ressemblait à aucune autre, cette déclamation si vraie, ces chants si mélodieux, excitèrent de véritables transports dans la salle, et les auteurs ayant été demandés à grands cris, on vint nommer Grétry, que ce moment paya de deux ans d'attente.

Ainsi la révolution que Gluck avait opérée naguère dans la tragédie lyrique s'opérait de même pour la comédie, A la place de ces chants vagues, traînants et décousus, qui

caractérisaienl jusqu'alors l'école française, on venait d'cnlendre des mélodies ravissantes, si parfaitement unies aux paroles, que chacun, en se rappelant les situations de la |)ièce, se rappelait aussiiôt quelques notes de Grctry ; et ceci peut être est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une œuvre dramatique ; sans nier le charme qu'on trouve souvent dans cette musique vague, qui, semhlable au chant du rossignol , plait à Toreille, mais ne parle ni à l'esprit ni au cœur, on peut soutenir avec raison que telle ne doit pas être la musique du théâtre ; celle-ci puise ses grands effets dans la déclamation ; non qu'il s'agisse, on le sent bien, de noter puérilement les mots, mais elle doit reproduire l'expression de l'accent naturel. Dans tous les pays du monde, la joie, la colère, la douleur frappent l'air par les mêmes sons, fous les hommes agités d'une même passion, en quelque langue qu'ils parlent, font entendre les mêmes accents, et cette étonnante simi-

— Solitude existe entre gens pris dans toutes les classes de la société -, il ne faut qu'écouter, pour s'en convaincre. Pergolèse, Gluck, Mozart, Grétry avaient mieux entendu que d'autres, de même que Molière avait mieux vu, et celle faculté de si bien entendre et de si bien voir est ce qu'on appelle le génie.

Le premier opéra de Grétry donné, les succès les plus brillants se succédèrent sans interruption, puisque c'est dans le court espace de deux ans qu'on a représenté: Lficile, le Tableau parlant, Sylvain, les Deux avares, C Amitié à l'Epreuve, Zémire et Azar et l'Ami de la maison. Il est bien vrai de dire que ces partitions n'approchent point, sous le rapport du volume, des partitions de nos jours : l'orchestre, à cette époque, se composait de deux contre-basses, quatre violons, deux altos, deux bassons, deux clarinettes, deux flûtes et deux cors, Les trompettes, la grosse caisse, les ophicleïdes, les trombonnes, etc. , etc. , etc. , n'existaient pas, et en

outre, fous les morceaux étaient beaucoup plus courts ; mais quel trésor de mélodie ne trouve-ton pas dans les sept opéras dont je parle? Quelle variété d'expression musicale, et quelle couleur, propre à la pièce comme à toutes les situations !

Le public ne se lassait point de se porter en foule au théâtre, pour applaudir avec transportées compositions si vraies, si originales, qui créaient enfin, une école française, et bientôt (Jrétry dut à ses ouvrages une fortune considérable pour l'époque îl pulépouser la femme qu'il aimait; il put appeler près tle lui sa vieille mère (i), sa sœur, dont les cinq cnlantà sont devenus ses enfants, quand îl eut [)cr(lu ses trois filles, qui sont mortes toutes trois à l'à^e de dix sept ans. entouré de sa nombreuse famille et de quelques amis, il cessa, fort jeune encore, de fréquenter Id monde ; un travail aussi assidu que le sien,

(I) Orétry était né à Liège en t744.

une santé ehancelanle l obligeaient à mener la vie la plus régulière, et, d'ailleurs, tousses goûts le portaient vers les tranquilles jouissances de l'intérieur. Son caractère était mélancolique : je ne crois pas qu'on l'ait jamais vu rire; mais son sourire fréquent annonçait le contentement de l'àmc autant que la finesse et la bonté.

Grétry connaissait fort peu de musique, et nous lui avons souvent entendu dire que les idées des autres nuisaient à l'originalité. D'ailleurs, il se fatiguait, en écoulant une composition quelconque, à un point qu'on ne saurait imaginer. Non-seulement l'orchestre captivait son attention; mais si l'auteur n'avait point exprimé parfaitement à son gré les paroles du morceau, il y suppléait malgré lui et composait au lieu d'écouter. Par la même raison, il était plus ému qu'un autre de la véritable expression. Nous l'avons vu, un soir, comme il était convalescent d'une longue maladie , sortir de sa loge pour ne

pas enlendrc plus longtemps un air du Désef' teur, (le Monsigny, qui le touchait trop vivement. En général, tout ce qui tenait à la musique lui causait des émotions que sa faible comploxion rengageait à éviter, surtout dans les derniers temps do sa vie. Celle qui écrit ces lignes a eu le bonheur de recevoir de ses leçons. Après avoir corrigé des fugues qu'il lui faisait écrire sur des airs connus, parce que, disait-il, il fallait s'accoutumer le moins possible à se passer de mélodie, il lui donnait à mettre en musique quelques vers, pris au hasard, mais qui peignaient toujours un sentiment quelconque. Alors il faisait senlir à rélève toutes les fautes d'expression ou de déclamation qu'elle avait pu commettre. 11 entrait dans les détails les plus intéressants sur le fond cl les ressources de l'art, et, pour se faire mieux comprendre, il composait luimême un chant, toujours vrai, toujours mélodieux, que lui inspirait la situation qu'il fallait peindre. Ces leçons , si précieuses

pour la personne qui les recevait, le laliguaient prodigieusement ; mais ii prétendait ne pouvoir pas en donner d'autres.

Quand Grélry eut fait représenter trente ouvrages, les comédiens le prièrent de vouloir bien accepter une loge pour lui et sa famille. Tous les soirs, à moins qu'il ne fût malade, il allait au théâtre, et comme, pendant quarante ans, la toile s'est levée à peu près chaque jour pour la représentation d'un opéra de lui, il plaisantait lui-même du plaisir qu'il prenait à entendre sa musique. Il est juste de dire qu'il se plaisait aussi franchement à entendre celle des autres, surtout quand elle était composée dans le système qu'il croyait propre à son art. On l'a vu souvent applaudir vivement différents morceaux de Dalayrac, ou de Boieldieu qui débutait alors. Il était moins enthousiaste, on doit l'avouer, de ce qu'il appelait la musique tapageuse ; il n'aimait pas à voir les compositeurs dramatiques chercher leurs plus

piiissnnls cfiols dans raccoinpagnemenl.

c C'est faire joiuM' iin Irop ^raml rôle à Tor- ( hesli'c, disait-il ; il ne faut pas que le piédestal brille aux dépens de la statue, i» Toutefois, il rendait pleine justice aux richesses d'hannonie dont k's Méliul, les Gliérubini dotaient le théâtre; car Grélry n'était point envieux, soit que son doux caractère se refusât à tout senlinient haineux, soit qu'il eût la conscience intime de sa supériorité , il voyait avec calme les succès de ses rivaux et s'abstenait volontiers de toute critique.

Dans l'espace de vingt-cinq années, il avait composé quarante-six opéras, et, le dernier de tous, Anacréon, ayant obtenu le plus grand succès, ce fut ce moment qu'il choisit pour abandonner son art

Il a survécu dix -huit ans à celte sage résolution , jouissant d'une renommée toujours croissante, que ne venaient point affaiblir les œuvres débiles du vieillard. 11 passait les hivers à Paris, objet de la considération gé-

nérale et des applaudissemenls du public ; il se relirait l'été à Montmorency, où il avait acheté l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau. C'est là qu'il s'est éteint doucement, le 24 septembre 481 .'>, à l'âge de soixante-et-onzc ans.

Son corps ayant été rapporté à Paris, ses funérailles furent une sorte d'apothéose. On n'avait jamais vu, et, vraisemblablement, on ne reverra plus chose pareille. Tout ce qui tenait aux sciences, aux lettres et aux arts suivait en grand deuil le char funèbre. Dès le matin, une immense foule de peuple remplissait les rues que devait suivre le cortège. On fil des stations devant les théâtres, où des éloges furent prononcés par les acteurs les plus célèbres de la capitale. Le corps arrivé à Saint-Roch , tous les orchestres do Paris réunis exécutèrent une messe des morts, dont les morceaux étaient composés par nos premiers maîtres. Les cœurs étaient vraiment trisles : les larmes coulaient, lors-»

que le cortègo, suivi p:ir une foulo innombrable, se remit en marche pour aller déposer 1 autour (le liichard dans sa dernière demeure, (^e qu'il y oui surtout de remar- (juable dans celte triste et glorieuse céréujonie, c'est que nul ne demandait à son voisin à qui l'on rendait de si grands honneurs. Depuis le maréchal de France jusqu'au chiffonnier de Paris, tous connaissaient Orélry, tous savaient par cœur quelques uns des airs qu'il avait composés; en un mot, tous lui devaient des jouissances.

Un des hommes avec lesquels Grctry a obtenu ses plus grands succès, était Sedaine, que la nature avait créé auteur dramatique. Admirable comme inventeur de situations comme pour la vérité de son dialogue, nonsoulement Sedaine n'a jamais écrit un ouvrage privé d'intérêt, mais nui ne savait

mieux conduire une pièce et n'était plus certain de ses effets. Ce qui m'a toujours frappée dans ses comédies, aussi bien que dans ses opéras, c'est l'habileté avec laquelle il se dispense de l'aire ce qu'on appelle une exposition : ni dans le Philosophe sans le savoir ou ia Gageure imprévue, ni dans le Déserteur ou Richard Cœm^-de - 1 Jon, elc, vAc, on ne voit au début un des personnages faire à un autre le récit de ce qui s'est passé avant le lever du rideau, afin de mettre au fait le spectateur : dès la première scène, la pièce marche, et cela sans qu'il en résulte aucune obscurité, tant les éclaircissements se trouvent liés à l'action. Ce secret est celui des maîtres, et 1 on ne peut aimer la comédie sans s'agenouiller devant l'exposition de Tartufe, faite si admirablement par madame Pernelle en colère.

Sedaine comptait avec raison sur ses effets ; je ne crois pas qu'un seul de ses ouvrages ait subi la premièie représenlalionsans être plus

ou moins sittlô II s'en in({uiétait fort peu, se pronioiiail Iranquillomonl dans les coulisses^ (lisantà ceux qu'il voyaitredouler une chute : « Cent représenlalions. » El si l'on insistait ; € Cent cinquante représentations. » Lorsqu'il donna le Comte d'Albert, on siffla très fort dès les premières scènes. Madame Dugazon, qui jouait le rôle de la comtesse, le joignit et lui dit, toute tremblante : — « Nous n'achèverons pas le second acte. — Au second acte, répondit-il, quand les applaudissements effondreront la salle, ne vous troublez pas, je vous prie, ne soyez pas trop émue, j» On a joué en effet le Comte d'Albert plus de cent fois, la salle pleine.

Tout le monde sait que Sedaine avait été, dans sa jeunesse, tailleur de pierre. Un architecte qui l'avait surpris lisant, s'intéressa à lui, le mit au nombre de ses élèves et finit par 1 associer à ses travaux. Devenu maître d'une partie de son temps, il ne tarda pas à se livrer à sou penchant pour larl drama-

tique, et le Diable à quatre, son premier opéra donné, il put compter à deux théâtres autant de succès que d'ouvrages.

Sedaine allait fort peu dans le monde ; on peut remarquer néanmoins que dans ses comédies (notamment dans la Gageure), il a su donner à ses personnages le ton de la meilleure compagnie. Quant à sa manière d'être, avec le jieu de gens qu'il aimait h. fréquenter, elle était franche, souvent même un peu brusque, attendu que jamais il n'employait de circonlocution pour exprimer sa pensée. Bien qu'il fût aisé de voir qu'il manquait d'instruction première, au point de ne pas écrire correctement sa langue, ainsi que le prouvent, dans ses opéras, plusieurs fautes de français, il avait tant d'esprit naturel que j'ai rarement joui d'une conversation aussi intéressante que la sienne ; il laissait percer, sous une écorce un peu rude, une justesse et une finesse d'observation qui prêtaient à son entretien un charme infini.

Scdaine avait riiorreur du faux an ihéâlrc. H ne supportait pas davaiUage qu on répandit le froid et l'ennui sur ce qui élailbon et honnèle ; aussi al ii toujours pris grand soin de ne mettre la morale qu'en action. Un soir, il se trouvait dans 1.» loge de Grélry à la première représentation d'un opéra de Bouilly. La pièce roulait sur ce beau trait d'un porteur d'eau très misérable, qui, trouvant un portefeuille rempli de billets de caisse, l'avait rapporté à son propriétaire. Le sujet, comme on le voit, pouvait dispenser raulcur de faire un sermon à chaque scène. Cependant le dialogue se composait, d'un bout à l'autre, de maximes sur la conscience, la probité, etc., etc. Sedaine, après s'être démené pendant quelque temps sur sa chaise, se leva tout à coup. — Je m'en vais, dit-il, cet homme là l'ail puer la vertu; et il sortit de la loge.

Sedaine était membre de l'académie d'architecture, mais il fut longtemps repoussé de

l'académie française, qui le trouvait trop peu littéraire. H ne dut l'honneur d'y être reçu qu'au succès éclatant de Richard Cœur-de- Lion.

H est mort en 1797.

Dans un moment où le goût de jouer au loto-dauphin avait gagné la société, au point que l'on ne jouait plus autre chose, quelques femmes, qui voulaient aider le sort, ne se faisaient point scrupule de lever rapidement leur dauphin, placé sur un autre numéro que celui qu'on venait d'appeler, en disant avec assurance : Mon dauphin! Un soir le duc de Lauzun, qui perdait beaucoup, ayant tini par découvrir ce manège, se leva de table. — Pourquoi donc quittez-vous le jeu ? lui dit une des coupables. — Tout bien considéré, mesdames, répondit le duc, le loto n'est pas l'ami de l'homme.

Voici un Irail de la loino Marie-Anloinelle qui prouve combien cette infortunée princesse était bonne. Celui qui me l'a raconte le tenait de M. de Chalabre, qui s'était seulement abstenu de lui nommer l'auteur du délit.

M. de Chalabre tenait la banque chez la reine, quand on jouait le pharaon à la cour. Un soir, qu'il ramassait l'argent des joueurs qui venaient de perdre le coup, la grande habitude qu'il avait de soulever des rouleaux de cinquante louis, lui fil reconnaître à Tinslant qu'un rouleau qu'il tenait dans sa main cl qu il avait vu po.ser sur la table par un très-jeune homme, était faux. Dans la crainte de le remettre par mégarde en circulation, il saisit un moment où personne ne le regardait et le mit précipitamment dans la poche de sa veste.

La reine seule l'avait vu. Surprise que M. de Chalabre, dont l'extrême délicatesse au jeu était connue, se permît de soustraire

la moindre somme de sa banque, elle attendit que tout le monde se retirât et lui fil signe de rester.

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls. — Monsieur de Chalabre, lui dit-elle, je désirerais savoir pourquoi vous avez ôté du jeu ce soir un rouleau de cintjuante louis ? — Un rouleau, madame? — Oui, reprit la reine, vous l'avez mis à droite, dans la poche de votre veste. — Puisque Voire iVlajeslé m'a vu, répondit M. de Chalabre, je me vois forcé de lui dire que j'ai retiré ce rouleau parce qu il est faux. — Faux ! s'écria la reine. M. de Chalabre sortit le rouleau, et en déchira le papier qui ne renfermait qu'un morceau de plomb habillement taillé. - Avez-vous pu remarquer celui qui l'a posé sur la table ? demanda la reine, que le saisissement avait fait pâlir.

M. de Chalabre répondit à celte question avec un embarras si marqué, que Marie- Antoinette insista et finit par dire, d'un ton

- it -

qui ne pomiellait plus de ilélours ; — Je veux le savoir. — \ih bien ! madame, c'est le jeune comte de ***.

La reine, entendant le nom d'une des meilleures familles de France, poussa un soupir. — Je vous demande, monsieur do Chalabre, dit-elle, au bout d'un instant, de garder un silence absolu sur cetle triste afi'aise, et elle le congédia.

Au cercle suivant, le jeune comte, dont le père était alors ambassadeur près d'une cour étrangère, arriva seul comme de coutume. Quand la reine le vit s'approcher de la table du pharaon, elle lui dit en souriant : — Monsieur le comte, j'ai promis à votre mère de vous prendre sous ma tutèle pendant son absence, noire jeu est (rop cher pour un jeune homme, et vous ne jouerez plus le pharaon à la cour.

Le comte rougit beaucoup ; il ne put témoigner sa reconnaissance d'une si gra:ide

bonté qu'en s'inclinanl respectueusement d'un air attendri, mais il est probable que depuis ce jour, le comte de *** ne joua plus nulle part.

Une remarque que j'ai toujours eu lieu de faire, c'est que les personnes que l'on pleure le plus longtemps quand la mort les a frappées, sont celles qui étaient bonnes. Depuis que j'existe, j'ai vu mourir bien des gens distingués ; la douleur de leur famille, de leurs amis était vive; mais le temps produisait sur elle son effet accoutumé, même lorsque ceux dont je parle laissaient après eux une grande célébrité. En un mot, j'ai reconnu que l'on peut oublier assez promptement l'homme d'esprit ou l'homme de talent avec lequel on a vécu ; mais qu'on n'oublie jamais celui dont mille circonstan-

ces de la vie viennenl sans cesse nous rappeler la bonté.

De tous les chanteurs que j'ai entendu dans ma jeunesse, Garât, selon moi, était le plus extraordinaire et le plus parlait. Il n'avait jamais eu de maître, il ne connaissait pas même la ganmie, mais la nature l'avait doué d'une organist.lion musicale si prodigieuse, (pi'il plaçait inslinclivement la bonne basse sous la première mélodie venue qu on lui faisait entendre, et qu'en écoutant un opéra, il retenait dans sa mémoire le chant et les parties importantes de l'orchestre.

|i était né à Bordeaux, d'une excellent^ famille, qui combattit inutilement la passion effrénée qu'il manifesta dès son enfance pour la musique. Cette passion Tayant emporté sur tout, il arriva seul à Paris à 1 ïiao de

vingt ans, et Grimm, dans sa correapon-

(lance, parle de C enthousiasme qu'inspirait aux artistes et aux amateurs la ravissante voix d un jeune homme qui, ne sachant pas la musique, chantait tout l'opéra d'Orptiée (i) comme un autre aurait chanté une ariette.

A force de vocaliser, ce qu il faisait à la vérité du malin au soir, même en se promenant sur les boulevards, il était parvenu à donner à son gosier toutes les cordes de l'échelle, en sorte qu'il chantait avec la même facilité, et la même pureté de son, un air de basse, de baryton, de ténor ou de soprano. 11 savait tout par cœur, ainsi qu'on doit le penser, puisqu'il n'aurait pu déchiffrer une ligne ; mais s'il voulait apprendre un morceau, il suffisait que l'une des personnes auxquelles il donnait ses conseils (car il n'a ja-

(1) C'est pouf avoir chanté devant la reine Marie-Antoinette, à laquelle il donnait des leçons, la grande scène ô.' Orphée aux enfers, écrite dans la partiton italienne pour un soprano, que Garât a joui, jusqu'à notre première révolution d'une pension de six raille francs.

mais voulu avoir d'élèves payans), lui en chantât les noies deux ou trois fois : il le savait, plaçait les orncmens à sa guiso, et ne l'oubliait plus.

Sa niéiuoirc, au reste, était si merveilleuse qu'on aurait peine à s'en faire une idée, si je ne citais un fait, qui m'a été affirmé par tous les musiciens qui l'ont connu dans son jeune temps.

Le célèbre Marchesi, qui avait pris un engagement à Londres, se trouvant appelé à Paris par des inléréls d'affaires qui touchaient sa fortune, demanda à son directeur un congé de trois semaines que ce dernier lui accorda, sous la condition expresse que la perle des chanteurs do la Cirandc-Hrelagne ne chaulerait point devant la reine de France. Ne point chanter chez la reine, si elle lui témoignait le désir de l'entendre, c'était pour Marchesi ne pouvoir chanter devant personne , toutefois il en donna sa parole, et partit.

Marie^Anloineltiî, instruite aussitôt de son arrivée à Paris, le fit assurer, avec tonte sa grâce habituelle, de l'extrême plaisir qu'il lui ferait en venant une fois à Versailles. Marchesi, retenu par sa promesse, témoigna respectueusement ses regrets, et s'excusa par l'engagement qu'il avait pris de ne point chanter en France.

Quelques jours après, pensant que son refus de chanter chez la reine devait être connu, il crut pouvoir ne plus se priver d'entendre quelques-uns des concerts de Paris, auxquels on l'invitait de toutes parts, et comme il lui avait été dit que l'on faisait toutes les semaines une excellente musique chez madame de la Galissonnière, ce fut chez elle qu il se rendit un soir.

Le concert commença par un quatuor instrumental, après lequel madame de la Galissonnière pria Garai de chanter. Garât y consentit aussitôt ; et, comme électrisé par la présence du Cigne de l' Italie ^ il se sui*-

passa lollenieni, que iVïarchosi avait peine à rolciiir des cris de surprise et d'admiraliort. A la fin de l'air, il se lève dans une sorte de transport ; il court an piano, et serrant Garât dans ses bras ; — Quel talent ! qnel talent ! s'écrie-t-il ; comment vous rendre le plaisir que vous venez de me faire? — En chantant vous-même quatre mesures, maestro, répondit vivement Garât. — Kh bien! soit, dit iMarchesi ; je n'ai rien à vous refuser.

A ces mots, les assistants ravis font revenir l'accompagnateur, et, sur la demande de Marchesi , on place sur le pupitre lair d' Alexandre aux Indes, dont le beau récitatif commence par ce vers :

Âlessandro che fai (1)?

(1) Il faut dire qu'à cotte époque, la partie dislinctive du talent d'un grand chanteur était l'art de composer et de placer les traits, les fioritures. On peut voir que, dans les airs de Sarli, do Jomclli, etc., le chant est noté simplement. Kossini (qui chantait à merveille il est vrai) est le premier

Mnrchesi chante Garât, assis en face de lui, respire à peine ; son âme entière est concentrée dans ses oreilles, qui ne perdent pas une note, et la foudre, en tomijanl sur lui, pourrait seule l'arracher à son extase.

Le lendemain il se rendit chez Marche?], qui l'avait invité à venir déjeuner. Quand ils eurent quelque temps causé de musique, avec deux ou trois artistes qui se trouvaient là, Marchesi dit à Tun d'eux : — Accompagnez, je vous prie, monsieur Garât, que je serais bien heureux d'entendre encore. — Alors Garât lui demanda la permission de chanter l'air (X Alexandre aux Indes, qui l'avait si fort ravi la veille. Marchesi donna son consentement par un sourire ; mais quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il crut s'entendre lui-niénie. L'accent, l'expression, les ornemens, le moindre appogialure, tout

compositeur qui ait imaginé d'inventei' lui-même, et d'écrire tous les ornements de sa musique, ce qui réduit ceux qui chantent ses opéras au seul mérite de l'exécution.

était saisi avec une telle exactitude, et reproduit avec un tel charme d'exécution, que le grand chanteur levait les yeux au ciel, et finit par s'écrier : E un diavolol è un (liavolo ( I ) /

Garât se plaisait à donner des conseils à quelques l'cmmes qu'il entendait chanter dans la société. Plusieurs lui ont dû un talent dont beaucoup d'artistes aumient été fiers. iMademoiselle de Chavilly, entre autres , qui avait une voix superbe , était parvenue , grâce à lui , à chanter Gluck comme aucune femme , même au théâtre, ne l'a jamais chanté. . Mon père, qui le connaissait depuis longtenips , l'ayant prié de vouloir bien me donner quelques minutes de leçon de temps à autre, il y consentit, et je me souviens que la première fois qu'il nous accorda celte faveur, il resta plus d'une demi-heure pour me faire dire à son gré les quatre premières lignes du récitatif

(1) C'est un diable 1 c'est un diable !

d'un air de Didon. Tomme je prononçnis foft mal, il se contentait de me dire : « Recommencez; je n'entends point vos paroles. » J'obéissais, mais sans être plus heureuse, la mollesse de mon accentuation rendant tous mes ëiîorls inutiles. Las de me répéter ce latai : 9 Je n'entends point, » il se mettait à chanter la phrase lui-même; alors j'admirais l'expression que donnait à ces notes sa manière de dire ; seulement il m'était impossible de l'imiter. En vain je criais, en vain j'ouvrais la bou( he au point de me démonter la mâchoire, lorsqu'enfm il me dit : — Mais ne vous époumonnez donc pas ainsi ; appuyez simplement sur les consonnes, on entendra tout.

Ce procédé, en effet, est infaillible, et je me trouve heureuse de pouvoir le communiquer ici aux jeunes femmes qui apprennent à chanter. On a dû remarquer d'ailleurs que parmi les élèves de Garât, ceux qui étaient destinés au théâtre, madame Bran-

cliu, Nourrit, Ponchanl, etc., se sont tous distingués par une belle prononciation. Cette qualité dans un chanteur a le grand avantage de prolonger ses succès au-delà du tempe où ses moyens fléchissent. Il y à quelques années, j'assistais à une représentation de la Dame Blanche ; Ponchard chantait encore le rôle qu'il avait créé dans cet opéra, mais sa voix s'était affaiblie, au point qu'il s'est retiré du théâtre peu de mois après. Tous ceux qui jouaient les autres rôles avaient des voix jeunes et fortes; Ponchard n'en fut pas moins le seul que l'on entendait, et celui qu'on applaudissait le plus. Depuis lors, le célèbre Duprez vient de nous ofTrir un nouvel exemple à l'appui de ce que j'avance sur le pouvoir de la prononciation.

Garât n'était plus très jeune quand je l'ai connu, mais son talent était dans toute sa force. S'il est vrai, comme on me l'a dit, qu'il ait toujours obtenu les plus grands suc-

ces près (les femmes, on ne saurait les attribuer qu'à sa voix, attendu qu'il était fort loin de pouvoir être cité parmi les beaux hommes. Sa taille était médiocre, ses traits, fort irréguliers, avaient quelque chose d'étrange. 11 soignait beaucoup sa mise, mais parfois elle était assez bizarre pour que, dans un lieu public, il pût se féliciter d'être connu de tout Paris. 11 avait beaucoup d'esprit nalurel, racontait à merveille, et ce feu méridional qui animait sa conversation produisait souvent des saillies lout]|à fait amusantes. Un jour, par exemple, qu'il se trouvait dans noire loge, à l'Opéra-Comique, Soulié chantait un air. Soulié était le premier acteur qui eût eu l'idée de broder la musique française, et cette innovation l'avait rendu l'idole du parterre Toutefois, comme il avait très peu vocalisé, il était rare qu'il ne manquai point son Irait, et qu'il n'altérât point la mesure. Garât, qui l'écoutait, trépignait derrière moi, lorsqu'enfin il

s'écrie : — Coininenl ! on ne tirera pas un coup (le fusil à cet hommo-là (i) ?

Lorsque noire première révohuion eut fait perdre à Garai la pension que lui faisait la reine, il donna des concerts, auxquels la foule se portail avec un empressement qui ne se ralentit point, jusqu'au moment où il partit pour voyager en Espagne, en Angleterre et en Allemagne. A son retour à Paris, il ne chanta plus que des romances, des boléros, des nocturnes, que l'on écoutait encore avec délices.

Philidor, le compositeur dont les succès ont précédé ceux de Grélry, était, comme l'on sait, l'auteur àErnclindCy du Maréchal ferrant, et de beaucoup d'autres ouvrages, donnés au Grand-Opéra ou à l'Opéra (^omi-

(4) Soulié, au reste, était excellent musicien, et même composilour ; il a fait la musique d'un opéra intitulé le Secret, dans lequel on trouve do fort jolies choses.

-bique ; mais il s'était en outre rendu célèbre coniuie le plus habile joueur d'échecs de l'Europe, et il avait, dans sa jeunesse, fait une ressource de ce talent pour vivre à l'aise en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Les plus forts amateurs, bien qu'il leur rendît toujours des pièces, ne parvenaient jamais à le gagner. On Tavait uiéme vu deux ou trois fois conseiller une personne placée hors de sa vue, et qui conduisait une partie pour son compte , tandis qu'il en jouait une autre ; mais un pareil effort de léte le fatiguait, au point qu'il renonça totalement à exécuter de nouveau ce tour de force.

Néanmoins, M. le comte d'Artois en ayant entendu parler, eut le plus grand désir d'en être témoin, et fit proposer à Philidor de jouer contre lui cent louis de cette manière. Philidor, après avoir bien averti le prince qu'il était certain de le gagner, finit par céder à ses instances et par accepter le pari.

Quand M. le cotntc d'Artois eut choisi le^ deux joueurs qui devaient défendre ses inlérêts, comme il était bien décidé à payer les cent louis, quelque chose qui arrivât, il fit consentir en secret le second de Philidor à ne point exécuter exactement un des ordres qui lui serait donné, et ceci convenu, la parlie commença. Elle était à peine en train, que Philidor ayant dit à son joueur de faire sorlir un de ses cavaliers, celui-ci fit sortir un fou, et, une vingtaine de coups après, il avertit que l'adversaire faisait échec au roi avec sa reine. — Cela n'est pas possible, s'écria Philidor, notre cavalier la prendrait. ~- Mais le cavalier n'est pas là, répondit le complice du prince, c'est le fou. — Comment le fou !

lUiilidor posa sa tète dans ses deux mains, et réfléchit profondément le temps qui lui était nécessaire pour rappeler toute la partie à sa mémoire. - Au cinquièu^e coup, dit-il eniint quand je vous ai dit de faire sortir Iç

cavalier, vous vous êles trompé, et vous avez fait sortir le fou.

A ces mots, le comte d'Artois se leva, saisi de surprise et d'admiration ; il avoua sa malice, on priant Pliilidor de la lui pardonner, et lui envoya le lendemain matin ses cent louis dans une boîte d'or, ornée de son chiffre en diamants.

Madame de Matignon, qui entrait dans un salon où se trouvait beaucoup de monde, ayant aperçu madame de Balbi, s'approcha d'elle vivement, et lui dit tout haut : — Je sors d'une maison, madame, où l'on vient de m'apprendre que vous disiez beaucoup de mal de moi. — Eh bien ! sommes-nous quittes? répondit madame de Balbi sans se déconcerter le moins du monde.

Madame de Balbi était aussi spirituelle qu'on puisse l'être ; non-seulement dans sa

conversation, les mots fins, les saillies, les traits piquants se succédaient sans relâche, mais elle contait admirablement. Comme je ne l'ai connue qu'à l'époque de sa rentrée en France, après l'émigration, je ne saurais dire si, dans sa jeunesse, elle avait été fort jolie ; il faut croire pourtant qu'elle n'était point dénuée d'agréments personnels, puisqu'elle a captivé très longtemps le cœur de Monsieur, frère de l'infortuné Louis XVI, et depuis Louis XVIll, Monsieur, pendant plusieurs années, entretenait avec elle une correspondance suivie, et lorsque madame de Baibi vivait retirée à Versailles, où elle est morte, elle a montré à plusieurs personnes quelques-unes des lettres de ce prince, qui sont des modèles de style épislolaire. Tout le monde sait d'ailleurs que Louis XVIll joignait à une instruction lillcr.iire peu commune beaucoup d'esprit naturel ; il a même fait dans sa jeunesse de très jolis vers, et lorsqu ou a donné l'opéra de Panurge^ dont Gré-

try avait fait la musique, et qui eut un grand succès, le bruit courut que Monsieur élait l'auleurde cet ouvrage, et que Morel (attaché à sa maison sous je ne sais quel titre), bieii quil fût nommé sur l'affiche, n'était que son prêle-nom.

Le comte de Rivarol, l'auteur du Discours sur l'universalité de la langue française, était intimement lié avec le marquis de Champcenetz. Dans les commencemens de notre première révolution, ils écrivaient ensemble, d'abord le Petit Almanach des grands kommeSj, ensuite les Actes des J paires, auvrage périodique , dans lequel ils défendaient la monarchie contre l'Assemblée nationale, avec une verve et une gaîté de saillies qui servaient mieux la cause que n'auraient pu le faire les écrits les plus sages et les plus sérieux. Us avaient tous deux prodigieusement d'espril, mais celui de M. de Uivarol prenait

souvent une teinte grave, celui de son ami jamais; nul homme ne fui plus réellement gai que M. de Champccnetz ; ses chansons, ses écrits sont tous marqués au coin du co-» mique, il en élait de même de sa conversa^ tion, et comme il faisait t'réquemiuent des calembourgs, Uivarol l'appelait Vépigrunune de la langue française.

M. de Champceneiz s'était rendu redoutable à tout le monde par son goût et son talent pour la satire; ses sarcasmes n'épargnaient personne , aussi se faisait-il assez d'ennemis pour s'attirer plusieurs duels; s'il HQ $e battait pas aussi souvent qu il aurait pu le faire, c'est qu'il était connu pour se servir de l'épée et tirer au pistolet à mervçUle, outre qu'il avait beaucoup de courage.

Ç^. courage ne si'est point ébranlé, même aux approches de la mort. 11 n'a cédé qu'une fois, je crois, et d'une façon assez plaisanta, dans une circonstance tout à fait imprévue. Il logeait chez son père, qui était ^Quveri\eur

des Tuileries et qui habiiait une partie du pavillon de Flore, lorsqu'un malin le feu prit au pavillon et fit en quelques minutes des progrès effrayants. Le gouverneur étant à Versailles, on monta aussitôt au troisième, où demeurait sonfds, pour avertir ce dernier et prendre ses ordres. Cette annonce saisit tellement M. de Champcenetz, qu'il resta d'abord immobile, sans pouvoir dire un mol sur ce qu'il fallait faire, et lorsqu'il apprit que les flammes allaient gagner l'escalier, il perdit la tête si complètement, qu'avant de s'enfuir, il se mil à jeter par les fenêtres, ses vases précieux et ses pendules, en disant: C'est toujours cela de sauvé.

M. de Rivarol quitta la France avant l'époque de la terreur. M. de Champcenetz, moins prudent que son ami, resta, et périt sur l'échafaud. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, lorsqu'il s'entendit condamner à mort, il obtint la permission de dire quelques mots, et demanda au président,

Fouquier-Tinville, s'il n'avait pas ici lo droit de se faire remplacer, comme dans la garde nationale.

C'est avec beaucoup de justesse qu'on a toujours parlé de la mode comme d'un tyran auqu(^l tout le monde se soumet ; et comme elle impose ses lois sous peine de nous exposer au ridicule , c'est en France que son despotisme est le plus assure, aussi fait-elle subir à l'ameublement, et surtout à la toilolie d'une Parisienne, des chani^emens si fréquents et si subits qu'une femme qui se voue au soin delà suivre avec une parfaite exactitude ne doit réelleiuent pas avoir le temps de penser à autre chose.

Je m'amusais dernièrement à repasser dans ma mémoire toutes les métamorphoses qui se sont opérées dans ma coiffure depuis mon enfance : très jeune encore, je portais mes cheveux poudrés et pommadés, relevés

(îàwhl sur ma télé, de manière à laisser dislinguer ce qu on appelait les sept pointes, qui, lorsqu'elles se trouvaient régulières , passaient pour une grande beauté. Bientôt après je les rabattis sur mon iront pour les faire crêpei\ tantôt en grosses , tantôt en petites boucles, avec un énorme chignon derrière. Puis on fit retomber ce chignon, laissant les cheveux tlotter sur les épaules, retenus par un coulant d'or ou d'acier. A la révolution de n89, toutes les femmes quittèrent la poudre, et peu après nous portâmes pendant plus d'un an des perruques blondes. On reprit enfin ses cheveux, mais pour les faire couper court et se coiffer à la Titus. Les cheveux repoussés, nous nous coiffâmes longtemps à la grecque et les têtes de toutes les statues antiques servirent successivement de modèles à nos coiffeurs. Ensuite je portai des nœuds d'Apollon , des choux, que sais-je ? non sans voir reparaître chez plusieurs élégantes de longues boucles

pendantes, que l'on nommait, dans ma jeunesse, des repentirs ; puis enfin des bandeaux que j'adoptai comme beaucoup d'autres vieilles f(;mmcs, bien décidée à les conserver, parce que cela est plutôt fait.

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f.a reine iMarie-Antoinette, qui chantait, aimait beaucoup à jouer l'opéra-comique.

Elle était parvenue, non sans peine, à trouver parmi les personnes de la cour le nombre d'actrices et d'acteurs suffisant pour monter, sur son petit théâtre de Versailles, t Amant jaloux, de Grétry, et le roi, dont le plus grand plaisir était de la voir s'amuser, assistait à la première répétition.

Elle avait choisi le rôle de la soubrette ; M. le comte d'Artois jouait celui de l'oflicier français, lequel doit, au premier acte, embrasser, en sortant, la soubrette. Au moment d'embrasser la reine, M. le comte d'Artois

s'arrêta , disant : - « H faudrait , madame, savoir si le roi le trouvera bon. » Marie-Antoinette, qui sentit la convenance de décider ce point avant de représenter la pièce devant toute la cour, pria son auguste époux de vouloir bien donner son avis. — « Puisqu'il jonc le rôle d'un officier français, répondit l.ouis XVI en riant, il faut bien qu'il embrasse une jolie femme dès que l'occasion s'en présonte. (le n'était pas la peine d'interronipre la répétition pour cela.»

Jamais existence de femme n'a peut-être été plus brillante et plus honorable que celle de madame Lebrun. Dès làge de dixse|>t ans, son talent l'avait placée sur la première ligne des peintres qui précédèrent l'école de David. A la cour, à la ville, on se disputait ses heures pour obtenir un portrait sorti de ce pinceau si jeune et si habile. Son mariage

avec M. Lebrun aciiova de perleciionner le lalenl cxlraordinaire qu'elle tenait de la nature; car elle n'a jamais eu positivement de maître. M. Lebrun, l'honuno de l'Kurope qui se connaissait le mieux en peinture, faisait le commerce des tableaux, dans lequel il a gagné, dit-on, des sommes prodigieuses. Elle put joindre alors, aux précieux conseils qu'elle recevait de son mari, la vue dune nuiltitude de chefs-d'œuvre des plus grands maîtres de l'école italienne et flamande, et Ton juge combien ces favorables conjonctures furent utiles à son talent.

A cette époque, l'académie de peinture admettait des femmes , qui n'y siégeaient qu'en bien petit nombre, ainsi qu'on doit liiisaginer. En 1785, madame Lebrun devint donc collègue de Joseph Vernet, de Menageot, de Vincent, etc., etc., etc., et fit, pour son tableau de réception, la Paix ramenant l'Abondance^ tableau que tous nos peintres admiraient encore au ministère de l'intérieur

en >I840, et qu'on a, je crois, porté depuis à Versailles.

Madame Lebrun avait alors vingl-huit ans; elle était belle, riche, l'artiste le plus renounné de la France. Elle devint l'idole de cette société, que nous ne connaissons que par ouï dire, mais que ses formes gracieuses et bienveillantes devaient rendre si aimable. Sa maison était le rendez-vous de tous ceux qui avaient acquis un nom dans les sciences, dans les lettres et dans les arts. Il se joignait à cette réunion les hommes et les fennnes de la cour, assez heureux pour se faire inviter à des soupers où l'on servait trois modestes plats, mais où les princes du sang venaient s'asseoir entre Gluck et l'abbé Delille.

Lorsque les horreurs de la première révolution et le désir de refaire une fortune que M. Lebrun avait dissipée après avoir dissipé la sienne, obligèrent madame Lebrun à chercher dans les pays étrangers un asile tranquille et sûr, elle retrouva partout celte po-

silioii hors de pair, que lui avaient valu sou f5rand lalenl et ses qualités personnelles. Partout, les palais et les ateliers lui furent ouverts. A Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Londres, elle se vit recherchée par les artistes, par les grands, par les rois, et dut penser que l'Europe entière était sa patrie.

Gâtée, flattée, adulée par tout ce qui l'entourait, et cela depuis Page qui touche à Penfance, on peut croire qu une pareille femme a passé sa vie dans un enivrement d'orgueil continuel. Nous tous qui ne Pavons connue que vieille, et qui Pavons tant aimée, nous sommes bien certains qu'elle n'a jamais cessé d'êlre simple et naturelle. Plus passionnée de son art qu'enorgueillie de ses succès , la vanité lui était aussi étrangère que Penvie. Elle peignait, poussée par le besoin, payée par le plaisir de peindre. Tout ce que son talent lui avaii attiré d hommages et de considération, elle en parlait quelque-

fois, mais sans le moindre désir de se faire valoir; elle conlait cela ainsi qu'elle aurait conté toute autre chose, et comme elle était vraie jusqu'à la naïveté, il était aisé de voir qu'elle avait toujours puisé ses jouissances dans son atelier bien plutôt que dans le monde.

Lorsqu'elle fut rentrée en France, en 1 80 1 , elle trouva la nouvelle école parvenue à Papogéc (le sa gloire. Bien loin d'envier les succès des peintres qui brillaient alors à Paris, son premier soin fut de rechercher et d'attirer chez elle Gérard, Girodet, Guérin et Gros, qui, tous quatre jusqu'à leur mort (car tous quatre l'ont précédée dans la tombe) sont restés ses amis. Elle allait voir leurs tableaux dans l'atelier avant de les voir au salon; elle louait, elle admirait avec une franchise, avec un plaisir indicibles ; et celte femme, dont la figure était restée charmante, la taille d'une beauté remarquable , leur donnait ses conseils en maître. Pourtant, à

- G9 — celle tîpoquc, iiiadamo l.cl)run n'avait que qiiaranle-cinq ans : elle poignaii encore et (levait encore peindre lonî^iemps; mais le sentiment d'une basse jalousie n'était jamais enlré dans ce noble cœur.

Napoléon, qui peut-être voyait dans le peintre de laSybille l'arlislc favori des Bourbons, no la rechercha point et ne fit rien pour elle. Cette indifférence de l'empereur n'excita chez madame Lebrun ni la moindre aigreur, ni le moindre regret; je suis même tentée de croire qu'elle ne la remarqua pas; car elle n'en parla jamais. Elle continua de vivre tranquille et contente, entourée du petit nombre d'amis qu'elle avait retrouvés vivants et des gens de Paris les plus inléressans par leur talent ou par leur esprit.

Ce qui peut seul consoler un peu de la perle d'une aussi charmante fournie, c'est la douce pensée qu'aucune vie n'a été aussi longue et aussi fortunée que la sienne. La bonté de son cœur, l'absence de toute haine,

de toute envie tenaient incessamment son âme dans cet état de calme qui donne le bonheur. Sa santé a toujours été parfaite. Depuis son enfance jusqu'à ses derniers jours, elle a peint avec délices, et l'on peut imaginer combien d heures heureuses elle a dû à son pinceau , puisqu'elle a laissé, soit en France, soit à l'étranger, quinze lalUaux d'histoire et six cent soixante-deux portraits, sans compter près de deux cents paysages , qu'elle se délectait à faire lorsqu'elle voyageait en Suisse ou en Italie. Passionnée des beautés de la nature, passionnée des arts, jamais elle ne s'est lassée d'admirer un site pittoresque, de regarder des tableaux, d'entendre de la musique ou des vers. Si l'on joint à toutes ces jouissances la noble satisfaction que donne une renommée européenne, on reconnaîtra que le sort l'a favorisée d'un bonheur sans mélange.

Ce sort ne s'est point démenti, même à ses derniers moments, puisque, dans sa qua-

tre-vin{;t-se()lièine amioe, elle s'est éteinte doucenient, eu peu d'heures, et snns aucune souffrance.

Une femme très spirituelle, la comtesse de I) ..., disait un jour à sa fdlt', dont un excès de dévotion altérait la santé : — « Ma fdle, vous étiez une ange; vous voulez devenir une sainte : c'est décheoir.»

Le maréchal de Uichelieu, dans sa vieillesse, était devenu un peu sourd ; mais il exagérait cette iuiirmité bien au-delà de ce qu'elle était chez lui, (|uand il ne lui plaisait pas d'entendre. En sa qualité de premier gentilhomme de la chambre , il avait sous sa dépendance les trois grands théâtres de Paris. Toutefois , comme il n'aimait pas que l'on pût dire qu'il exerçait un despotisme nuisible aux intérêts des acteurs sp-^

ciélaires, il prenait soin d'obtenir, autant que possible, l'agrément des comédiens à ses volontés. Sachant que l'Opéra-Comique allait renvoyer une débutante qui n'annonçait aucun talent, mais à laquelle il s'intéressait, il manda les deux semainiers (i) et fit prier Grétry de venir chez lui à la même heure.

Tout le monde réuni, le maréchal prit la parole, — « Je vous ai prié de venir, mon cher Grétry, dit-il, afin que vous énonciez devant ces messieurs votre opinion sur la jeune débutante. — Je pense , monsieur le maréchal , qu'elle ne donne aucune espérance pour l'avenir, répondit Grétry. — Vous l'entendez, messieurs, elle donne des espérances pour l'avenir. — Ensuite, reprit plus haut Grétry, elle n'a pas la voix juste. — Vous voyez que M. Grétry lui Irouve la voix

(4) Les semainiers étaient les acteurs nommés chaque semaine pour administrer le théâtre.

jusle, dit le maréchal j ainsi, messieurs, vous la recevrez.

A beau mentir qui vient de loin^ dit- on. Un vieux soKlal, qui élait revenu dans son village pour y finir ses jours, se donnait tous les soirs la joie de parler de ses campagnes à sa famille et à ses voisins, qui l'écoutaient avec autant de confiance que de plaisir. Étant jeune, il avait fait partie des troupes françaises qui servaient dans l'armée d'Hyder- Aly, à l'époque où ce dernier, auquel on donnait le titre de roi des îles de la mer des Indes, soutenait la guerre contre les Anglais. — C'était en 1768, disait le vieux soldat, que nous nous trouvions tous dans ce beau pays. Je n'ai jamais été i)lus houroux; nous ne manquions de rien, et nous aurions été logés comme des princes, si nous n'avions pas mieux aimé vivre dehors à cause de la

chaleur. On nous permettait de chasser, de pécher, tant que nous voulions; mais nous n'en avions guère le temps, parce que nous nous battions tous les jours. Les affaires étaient chaudes, je vous en réponds ; je me rappelle qu'une fois les Anglais ont tenu bon contre nous pendant quaranle-huit heures, nous avons fini cependant par les mettre en fuite, et c'est là que je me suis fait remarquer, si bien que, le lendemain, quand le roi du pays nous a passés tous en revue et qu il m'a reconnu dans les rangs, il est venu droit à moi, et il m'a dit : Soldat, tu t'es bien combattu, tu mérites une récompense. Tiens, voilà un billet d'Ambigu-Comique pour ce soir, que je te donne.

Peu de princes sont aussi bons que l'était M. le duc de Oerry. L'extrême vivacité de son caractère, quand il ne parvenait point à

s'en rendre maître, ainenîiit toujours eu lui un prompt repentir cl des mouvements d'àme qui ne permettaient à personne de lui en vouloir longtemps. Il était compatissant pour les malheureux, affable avec le pauvre monde, et tous les gens de sa maison, depuis ses gentilshommes jusqu'à ses palefreniers, l'adoraient.

H prenait un intérêt si véritable au sort de ses domestiques inférieurs, qu'après les avoir sermonés pour les engager à placer une partie de leurs gages à la caisse d'épargne, no» sans donner à plusieurs d'entre eux des livrets, il demandait de temps en temps à chacun de combien s'était augmenté sou petit avoir. Un jour qu'il adressait celte question à l'un de ses valets de pied, celui-ci répondit qu'il n'avait plus rien, et, voyant le prince marquer du mécontement, il ajouta que sa mère, qui était pauvre, avait eu le malheur de se casser la jambe, cl qu'il avait voulu qu'elle fût bien soignée. U. le duc de

Berry ne répondit pas nn mot, prit des informations, et, certain que le fait était vrai, il fil venir le valet de pied : — Tiens, dit-il, je te rends ta somme, va la replacer tout de suite à la caisse d'épargne.

La bienfaisance à part, les princes ont peu de chose à faire pour se gagner les cœurs. Ce que j'ai vu se passer dans une soirée chez madame de Vaudreuil, en est une preuve. Le jour de la fête de M. le duc de Berry tombant le même jour que celui de la fête du roi, c'était seulement le lendemain de la Saint-Charles, qu'il avait contracté Thabitude, pendant l'émigration, de souper tous les ans chez le comte de Vaudreuil. Cette habitude subsistait encore après le retour de la famille royale en France, et, chaque année, madame de Vaudreuil prenait soin d'arranger une soirée qui pût amuser le prince. Sachant qu'il désirait entendre Garai, elle fit inviter le célèbre chanteur et sa femme à venir chanter chez elle le lende-

main île la Sainl-Charles. A celle époque, Garat, qui commençail à vieillir, avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle, et, tous deux étant sans fortune, ils vivaient de leur talent. Madame de Vaudreuil les reçut donc avec politesse, mais comme des artistes qu'on paie.

Le concert, dont ils firent tous les frais, fut charmant. Entre autres morceaux, ils chantèrent ensemble le duo (ÏOrphée d'une manière si admirable, que les auditeurs, et principalement le duc de Berry, les complimentèrent avec un véritable enthousiasme.

La musique finie, et comme on albiil se mettre à table pour souper, le prince s'aperçut que Garai cherchait son chapeau, se disposant à se retirer. — Est-ce que Garai ne soupe pas avec nous? demanda-t-il toul bas à madame de Vaudreuil. Celle-ci répondit qu'elle n'avait pas jugé convenable de l'inviter à la table de Son Altesse. — Allons donc !

allons donc! reprit M. le duc de Berry, je vais arranger cela. El s'approchantiie Garât, qui venait enfin de trouver son chapeau : — Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garât? lui dit-il; quand on chante comme vous venez de le faire, on n'est pas arrivé à l'âge où l'on désire se coucher de bonne heure, et puis je vous avertis que nous garderions madame.

On imagine bien qu'ils restèrent tous deux ; mais depuis ce jour, ni Garât ni sa femme n'ont pu nommer le duc de Berry, sans ajouter qu'il serait bon roi.

Ce prince avait un ami, un véritable ami ; c'était le comte de La Ferronays. Tous les deux à peu près du même âge, il n'existait entre eux aucune réserve, et M. de La Ferronays, aussi aimable et aussi spirituel qu'on peut l'être, se trouvait tout naturellement à portée de donner, sous forme de conversalion, l^s conseils les plus sages et les plus

utiles à celui qui ne lui cachait jamais rien. Chacun d'eux se disait chaque jour qu'ils no pourraient vivre l'un sans l'autre, et cependant, par suite de cette fougue de caractère que M. le duc de Berry ne pouvait entièrement vaincre, il s'élevait (bien rarement à la vérité) quelques petits orages entre les deux amis. Un jour, par exemple, que l'entretien s'élait porté sur un sujet qui touchait vivement le duc de Berry, la discussion s'anima au point que le prince, emporté par la colère, laissa échapper quelques expressions si blessantes pour M. de La Ferronays, que ce dernier monta aussitôt dans la chambre qu'il occupait aux Tuileries, résolu à donner sa démission et à quitter la France

Il y réfléchissait tristement, quand il entendit frap[»er à sa porte, et que M. le duc de Berry entra, se jeta dans ses bras, lui disant d'une voix brisée : — ïu dois être mal-

heureux aussi, toi ! car je le suis beaucoup depuis une heure.

La révoUilion a (ail disparaître deux classes de h\ société qui, dans le dernier siècle, étaient fort nombreuses : les hommes à bonnos fortunes et les femmes enlrclenues ; car s'il existe encore quelques infortunées créatures qui vivent de leurs charmes, non-seulement elles n'ont plus le front de l'îilficher, de tirer vanité des sacrifices que l'on fait pour elles, mais ces sacrifices, aussi secrets maintenants qu'ils étaient publics alors, sont devenus trop modiques pour amener le Irouble dans les ménages et la ruine des familles. Mon père a vu toute autre chose; il avait parmi ses tableaux un superbe portrait pcmt par Greuze, c'était celui d'une demoiselle Duthé, qui, dit-on, a mangé huit ou dix millions, il est vrai qu'elle était bien belle : je n'ai jamais vu d'aussi grands et d'aussi doux

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