SI
yeux blcMis. (Vesl pour elle qu'on a bâli une dos premières maisons de la Cliaussée-d' Anlin (•), dont rameublemeiil était si riche et de si bon goût, que les étrangers sollicitaient des billets pour le voir. La police faisait ren- (rcr chez elle une demoiselle Théophile, qui parlait pour Longchamp dans une voilure at* leiée de quatre chevaux, dont les harnais étaient couverts en strass, et Ton faisait sortir de l'Opéra, où la reine était attendue, une autre Lais en vogue, qui se pavanait dans sa loge, portant sur elle plus de diamants que la reine n'en avait dans tout son écrin. On peut dire, en un mol, que le scandale était au comble, et rien n'annonçait qu'il pût avoir un terme, les seigneurs et les financiers qui se ruinaient pour ces créatures, se faisant gloire de lutter entre eux de sottise : tel se vantait d'avoir vendu une ferme pour passer qualre heures avec iMademoiselle***, tel autre
(1) Le quartier do la Cliausséc-trAnlin est ic?lé poailant longtemps celui do ces daines.
(le (Ipïiner cinq mille louis par an à une (laqseu&e. pu iVhésitaii point à faire des dettes pour fquriiir à ces extravagances qui salisfîpHaienl la vanité; car il était bien rare que raïuqjLir y eiiiràt pour quelque chose, lîlnfin 1^ réyoÎMlion, eu obligeant les hommes des pjus haules classas i\ s'occuper d'idées graves et en uiminuan), les Igriunes, ce qui jail habiter un même appartement par la femme et le mari, a détruit le coupable et ridicule usage d'alj^^r chercher des jouissances loin de^ siens, et de dépenser son revenu hors de sa famille. H en résulte que les femmes entretenues, si elles ne sont pas encore en biert petit nombre, se trouvent au mpins réduites à yivre modestement des dons qu'on leur fait aujourd'hui dans le plus yraud mystère. Quant aux hommes à bonnes fortunes, il l^es faut que lire lf:îs Mémoires du maréchal de jiichelieu, du duc de Lauzun, eto.,eJc., pour juger du triste eiîet que produit l'oisivelé, même sur des hommes que la nature
— Bravait «loues irinlelligence. C'élail surtout parmi les gens de cour que le plaisir de sér (|\iire et de tromper des femmes devenait une occupation qui trompait 1 ennui. Nos grands seigneurs, en temps de paix, n'avaient guère autre chose à faire que d'aller à Versailles et de revenir. Privés en général d'instruction, plus ils avaient d'esprit naturel, plus la conversation des diseurs de rien, à laquelle ils étaient réduits, devait leur sembler insipide et les forcer à chercher une distraction dans la galanterie. Des liaispns où le cœur n'était pour rien, n'en occupaient pas moins leur tête, employaient leurs moments, et satisfaisaient leur vanité. On voit combien de jours, de soins, de démarches , qui n'étaient pas toujours sans danger, coûtaient à un Richelieu et à ses pareils la conquête d'une femme j et comme la rupture suivait habituellement de près le triomphe, une intrigue succédait à une autre (lorsqu'elles ne marchaient pas de front) ;
les lellres, les rendez- vous, les brouilles, les raccommodenienls, consommaient des heures, et cette misérable façon de vivre aidait les hommes désœuvrés à dévorer le temps.
Depuis soixante ans qu'une suite d'événements terribles ou sérieux a porté dans toutes les têtes des idées graves, que les enfants des nobles, élevés pour la plus grande partie dans les collèges, ont pris ou se destinent à prendre un état quelconque, ce qu'on appelait les hommes à bonne fortune n'existent plus ; ils ont complètement disparu de la société, et celui qui, dans le monde, ne ferait autre chose que le métier de séducteur, nous semblerait assez passablement ridicule.
On peut donc dire que la révolution, qui a fait tant de mal, a fait aussi quelque bien , et, sous plusieurs rapports, les mœurs sont meilleures en France qu elles ne l'étaient avant 1789.
f.f! man'chal (\c MoïK^hi, qtii psf fMort sur I t^lKilainl jn'n.hdil l:( IcfrrMi'. cl. «il I" |»lus ^.'iMVf. fU.'s lioiiMMos. cl s;i l«iiMM< >« jivi'ait lar'-mcnl dans le iiioïKic a imi iiKHivcmeiil il':il>aihlou ou (.le gaîiu. Lne jeiiiK' leiiime, (|ui les voyait souvenl, désirant savoir si les deux époiix conservaient lo ion froid et sérieux dans leur inlimilé, questionna sur ce point une lille allachée au service de la maréchale. — Oh ! mon Dieu non, madame, répondit celle ci ; lorsqu'ils sont seuls, ils se donnent do pelils nonis : monsieur le maréchal appelle madame ma marmilc^ et madame l'appelle mon poêlon. — Surprise d'une chose aussi bizarre, la jeune curieuse eut recours à des renseignements plus sûrs : le lait était que le maréchal appelait sa l'enime mon ArmidCf et (ju'elle l'appelait mon Àpolloiu
La duchesse de tal disait d'une
i'emme qui n'était pas polie : Elle est difficile à la révérence.
Un de ses amis, très peu spirituel, lui reprochait d'avoir rapporté des propos qu'il avait tenus sur quelqu'un : — Soyez bien certain, mon cher A...., lui répondit-elle, que je ne m'amuse pas à répéter vos paroles ; j'aime mieux les miennes.
On disait devant le vicomte de Ségur qu'un nommé Leblanc, révolutionnaire enragé, mais qui avait rendu service à quelques personnes, venait de mourir. — Quoi! ce pauvre Leblanc ! s'écria le vicomte, je 1 ai beaucoup connu. Bon homme, mauvais gueux ; je l'aimais assez ; je suis bien aise qu'il soit mort.
L'amour-propre, quoi qu'on en dise, est un sentiment bien pîus rare qu'on ne croit,
si, comme on le coiiiprciul généralement, il consisio dans dt^tld haute opinion que nous concevons de notis-inôme, qui nous aveugle sur notre valeur personnelle , et ne nous laisse point douter de nos succès. L'amourpropre ainsi défini n'existe réellement che* personne; auireinenl, verrait-on la femme dont la beauté se passe, se teindre les cheveux cl porter du fard ? L'auteut*, qui vient de faire paraître un ouvrage, compter si peu sUf son talent qu'il a recours à un journaliste, et s'humilie volontiers devant lui pour èti obtenir un article louangeur? Et cet autre, qui ne travaille jamais que sur les idées d'autrui, parce qu'il les trouve meilleures qdè les siennes? L'actrice, qui paie chaqtifi sOir des claqueurs afin d'être certaine qu'on l'applaudira ? L'homme riche, qui parle sans cesse de sa fortune, sachant bien qu'il n'a pas d'autres moyens de considération dans le monde? Tous ces gens-là ne sont-ils pas extrémeménl modestes?
<](i sont surloiii !('< |j;t.'ijs de kilix's et Ic;? ;»?•<lislos que l on actnse tl ariiour-pro[>re ; mais rien nVst pins injnslo, H l'on est l'ortc do le reconnaître <]n;tiul on songo à IVMivie léciproqiie qui les tourmente; s'ils avaient une grande confiance en eux-mêmes, ils ne craindraient pas tant leurs rivaux. Chacun s'avancerait dans la carrière plein du sentiment de sa force, certain de dépasser tous les autres, joyeux d'avoir à combattre des champions dignes de lui, ets'écriant comme le Cid : Paraissez, ISavarrois, Maures et Castillans! Que voyons-nous, au contraire? Des hommes distingués employer la critique, souvent même l'intrigue, pour arrêter l'essor de tous ceux qui pourraient un jour lutter contre eux. Qnels auteurs se fient assez à leur talent pour rendre franchement justice au talent qui s'annonce ? Quels artistes se croient placés assez haut pour ne point redouter la concurrence? Le moindre rival les inquiète; ils voudraient réloulï'er. Tant
{\r ( r:»iii(<', l;m( (\o ni(''fi:nHO fie soi-iuôinr nr
rioslio '!
No <;rovons (lime pas si l«ij^i'r<'ii»on( à l'amour-propre des hommes. Kxaminens leurs adions, sans nous arrêter à leurs paroles, cl. nous reconnaîtrons bienlnt que chacun a le désir de paraître parfait, mais que personne ne se flatte de l'être. Il (aul cependant excepter les sots. Les sots ! fortunés mortels ! toujours satisfaits d'eux - mêmes, ne doutant tie rien, et d'autant pins confiants dans leur mérite qu'ils sont hors d'état de se juger connue de jujçcr les autres. Tandis que les hommes passent leur vie à dissimuler les imperfections qu'ils se connaissent, un sot se félicite intérieurement sur la perfection de sa nature cl sur l'étendue (le ses moyens. Il n impute jamais à lui-même les désappointements (pi'il peut éprouver dans le monde : Tintrigue s'est opposée à ce qu'il obtînt telle place , une
cabale a fait refuset* sa pièce, ses ennemis empêchent les libraires cVacheler ses ouvrages. 11 n'en est pas moins convaincu de sa supériorité sur tout le monde, et celle coriviction le met à l'abri de Fenvie.
C'est à dé pareils traits que l'on reconnaît Tamour-propre dans toute sa plénitude ; plût à Dieu que ce sentiment fût général ! il ferait bientôt régner dans la société la paix et la bienveillance ; car l'homme tout à fait content de lui-même est content des autres ; îttais une telle béatitude n'appartient qu'à la sottise, et comme il suffit de penser pour se découvrir des côtés faibles, la plupart des gens d'esprit, quelles que soient les ilp^ parehces, resteront modestes, envieux et souvent chagrins.
Dugazon, un des meilleurs acteuls de la Comédie-Fhmçaise, bioti qu'alors ce Ihéâ-
Ire possédai Moh», FIciiry, niadcinolselle Conliit, etc., conservait, hors de la scène, une gaîlé d'esprit î1 hiquelle il devait peUtêlre d'exceller dans les rôles comiques. S'élant pris un jour de querelle avec un de ses camarades, nommé Désessart, le plus gros homme que Tort pût voir, ils convinrent entre eux de se battre au bois de Boulogne à l'épée. Arrivés sur le champ de bataille avec leurs témoins, bésessart, qui, pour déguiser son obésité, portail toujours des vêtements noirs, ôle son habit et ne gafde que sîi veste. —Un instant, lui crie Dugazon, qui lire de sa poche un morceau de blanc d Esp:»gnei je ne suis pas un assassin, et j'ai réfléchi cette nuit que tu nie faisais bll Ifop grand avantage. En pàHant ainsi, il s'approche, trace un cercle d*lltië dimension raisonnable sur le ventre du gros homme en disant : — Tous les coUJ)^ (l'épée que tu recevras en dehors du cercle rië (iohiplcront pas ; mairltetiartt ofi gdfde !
Mais le fou-iirc <(v;«ir piis aux lémoin?. Désessaiis liii-mémc Uf jhuiv;»!! garder ni son sang-lroid ni sa rolôi-n, rn >orlo que h'' «onibal se transfoi'ina en un l)on (léjenner à la Porte-Maillot.
Monsieur (depuis Louis XVIII) voyant son frère, le comte d'Artois et tous les seigneurs de la cour jouer à la paume avec passion, voulut y jouer aussi, bien que, tout jeune qu'il était alors, il eût acquis un embonpoint qui le rendait peu propre à cet exercice. Il avait déjà pris un assez grand nombre de leçons du garçon de paume, afin d'apprendre à juger la balle, ce qui est le point le plus important du jeu, lorsqu'un malin, après avoir joué avec son frère, il demanda au garçon do lui dire franchenient ce qu'il pensait de la partie. — Si Monsieur n'était pas si grossier, et s'il avait un peu plus
— O:^ — do jugement, répondit col homme, il jouerait aussi bien que monseigneur le comte d'Artois.
Ce qu'on .'ippolait les salons de Paris n'existe plus. Les jeunes femmes surtout doivonl les regreller , elles y prenaient de bonnes manières, un ton parfait, et mêujo, s'il leur plaisait d'écouler les conversations, presque toujours inlérossanles, qui s'élablissaienl devant la cheminée, elles acquéraient diverses comiaissances qu'entre dix-huit et vingt-cinq ans on n'a pas le courage d'aller chercher dans les livres.
Durant les années qui ont suivi la tcrrour le charme de la société française s'est retrouvé chez plusieurs maîtresses de maison, qui sorlaient fort rarement le soir, et près desquelles les visites se succédaient sins relâche. Quelques personnes ne faisaient
qu'une apparition, (Vautres ne se retiraient qu'à la fin de la soirée, en sorte qu'il y avait toujours, pour le moins, un cercle de causeurs, et parfois le salon élait plein. Je vais parler de quelques-uns de ces salons où l'on apprenait à vivre, et dans lesquels, grâce au bon ton qui régnait encore alors, les discussions les plus vives, même les discussions politiques, ne tournaient jamais en disputes. Celui de madame Suard avait le défaut d'être trop spécialement littéraire, ce qui le faisait un peu tourner en bureau d'esprit Cet inconvénient, il faut en convenir, tenait à la maîtresse de la maison, assez pédante de sa nature. Voulail-on dire tout bas un mot à son voisin, madame Suard, dont les yeux surveillaient tout, vous disait gracieusement : — iSous serions charmés de savoir de quoi vous causez, et comme tout le monde ne se soucie pas de se mettre en scène dans un cercle, il résultait d'une pareille exigence une sorte de gêne pour beaucoup de gens.
Néanmoins, |a considération dont jouiss^i^ f)»^ps I4 socicl'^ M. Suard, qui, suns avQJr écrit de so^i propre fond aucun puvrage qu'on puisse cifpr (•)• élevait à son cspri^ e^ 9 ses connaissances variées la dignité de se» crétaire porpélucl de rAcadpinie frai^çaise. Une réunion choisie do gens du inonde et de gens de lellres, une conversation animée, que suspendaient parfois quelques lectures intéressantes, faisaient rechercher l'avantage d'être reçu dans celte maison.
Des réunions plus agréables à la jeunesse, parce qu'il n'y régnait aucune pédanterie, avaient lieu chez madame Broutin, la veuve (J'un ancien gouverneur de l'Ile-Bourbon, qui avait laissé une grande fortune. Madame Broutin était le type de ces vieilles person-
(1) I.c titre littéraire le plus recommandable de M. Suard, est, je crois, sa traduction de V/JUloire de Char tes- Quint, par Koberlson l,e style ouest élégant et pur; du reste, ses Conseils à un jeune homme, ses Variétés littéraires, etc.,
buUl aujouid'iiui comj)lèloinenl oubliés.
nés que leur position dans lo monde a loiijours fait traiter en enfant gâté par eeux qui les entourent. Klle avait clé belle, et elle avait beaucoup d'esprit ; pour toute jeune femme qu'elle daignait prendre en affection, son eniretien était extrêmement profitable, car il renfermait une étude précieuse de la société, et donnait de rexpéricnt e avant le tenips. Il fallait, à la vérité, acheler sa faveur par une complaisance à laquelle jusqu'alors tout l'avait habituée. Elle exerçait sur ses amis une sorte de despotisme, et, dès qu'elle avait organisé un concert ou des proverbes, elle vous pardonnait difficilement d'être enrhumée ou de refuser un rôle. H faut dire qu'à celte époque, il était fort rare que, pour faire passer agréablement le temps à ceux quelle invitait, une maîtresse de maison eût recours à des artistes qu il aurait fallu payer; en sorte que, plus elle désirait que l'ons'amusàl chez elle, et plus elle devenait exigeante a vecles personnes de son inli-
mité. Dans ces occasions, madamo Hi oiilin se monlrailvérilablomcnl tyranniquc, elniômc ne conservait pas toujours tout le tact et la mesure qui dislinguaicnl liabiluelloment ses manières. Un jour, par exemple, on répétait dans son salon un proverbe qui devait être joué le surlendemain, et dont le sujet était Dasnières aux enfers. Cinq ou six jeunes gens qui venaient souvent chez elle avaient pris des rôles de petits diables ; ils devaient porter des vêtements noirs parsemés de ilammes rouges et ornés par derrière d'une longue queue. M. D* de L***, devenu depuis membre de Tlnstitut, témoigna la plus grande répugnance à s'afl'ubler de ce dernier attribut de l'enfer, ajoutant qu'il rendrait plutôt le rôle. Le débat qui s'ensuivit ayant interrompu longtemps la répétition, plusieurs des personnes jouant dans le proverbe vinrent dire ce qui se passait à madame Broutin, qu'une légère indisposition retenait dans sa chambre. Tremblant pour
le succès (le sa soirée, madame Broutin. qu'mi regard observateur instruisait de tous les petits secrets de son cercle, se tourne tout à coup vers une jeune femme de la société, à laquelle M. D* de L* faisait une cour discrète, mais assidue : — Je vous prie, ma* dame, lui dit elle, ordonnez à M. D* de L* de mettre celle queue, et que ce tracas finisse.
On peut imaginer l'embarras de la jeune femme.
Madame de Pastoret , qui logeait dans le même hôtel que Madame Broutin, ma toujours semblé le modèle de celte grâce et de cette aménité que mes vieux p:irents me disaient avoir distingué de leur temps la société française. Sa conversation, qui manquait peutêtre un peu de naturel, n'en élait pas moins pleine de sens et de bon goût, el si parfois elle s'écoutail parler, onle lui pardonnaitd'aulant plus volontiers que sa voix élail une des plus douces qu'on pût entendre. Assez jeune eu-
core quand je l'ai connue, elle avait ouvert son salon aux plus aimables femmes et aux hom« mes les plus spirituels de Paris. C'est là que j'ai vu pour la première fois Madame d'Iloudetot, que l'amour malheureux deJ.-J. Rousseau a rendue si célèbre, mais qui ne conservait plus alors aucun reste de beauté ; la jeune duchesse Charles de Noailles, qui joignait à tous les charmes de sa personne tous les talents qu'il lui avait plii tfacquérir ; l'abbé de Monlesquiou, M. de Vaisne et M de Talleyrand. A celte époque, M. deXalleyrand était beaucoup moins taciturne qu'il ne l'est devenu depuis, et bien que le plus souvent il parlât politique avec M. de Pastoret et les autres députés, il ne dédaignait point de venir causer pendant quelques moments avec les jeunes femmes, aussi regretté-je aujourd'hui de n'avoir point écrit, les soirs, en rentrant chez moi, tous les mots heureux, tous les traits piquants qui rendaient sa conversation si brillante.
En 1707,1c salon de madame de Pasloret était devenu naturellement le rendez-vous d'un très grand nombre de députés clichiens (I), dont M. de Pastoret, leur collègue, partageait les opinions. Parmi ceux qui composaient ce parti, plusieurs, dit-on, n'avaient pas le projet de ramener la monarchie, mais seulement de réformer les lois révolutionnaires, que le !) thermidor n'avait point fait disparaître. Quoiqu'il en soit, tous agissant de concert contre le Directoire, tous furent frappés. Chacun sait comment, dans la nuit du 1 7 au 1 8 fructidor, dix mille hommes de troupes, commandés par Augereau, entrent dans Paris, cernent le Conseil des Anciens, celui des Cinq Cents, et livrent à la vengeance du Directoire ceux des députés inscrits sur la fatale liste qui ne peuvent s'échapper 1
J'habitais alors une maison de campagne
(1) On les appelait ainsi, parce qu'ils s'assemblaient dans une maison de campagne de Clichy.
que mon père avait à SaiiU-Mandé, village qui louche à peu près la barrière tlu trône. Nous avions entendu tirer le canon d'alarmo à quatre heures du malin, et mon père ayant voulu s'instruire de ce qui se passait, revint et m'apporta la triste nouvelle. Quand je parvins à voir madame de Pasloret, afin de lui offrir, pour son mari, un asile introuvable que le hasard m'avait fait décoiivrir dans mon jardin , elle me dit, en me remerciant, que M. de Pastoret était en lieu sûr. Nous restâmes quelque temps ensemble, et je n'oublierai jamais l'indignalion avec laquelle elle me parla de M. de ïalleyrand, que j'avais vu si souvent chez elle, reçu comme un ami, qui avait été le confident de tous les projets des clichiens, et que le Directoire venait de nommer ministre des affaires étrangères! J'étais fort jeune alors, et n'ayant aucune connaissance de ce que certaines gens appellent l'habileté politique, je partageai cette indignation si vivement^ que jamais depuis je n'ai rencontré
avec plaisir M. dcTalleyriiud dans le monde, et que tout son esprit ne parvenait pas à vaincre mon éloignement pour sa personne.
Un salon qui ne ressemblait à aucun aii're, était celui de Gérard, le peintre de la Psyché et du Bélisaire. Là ne s'établissaient jamais ces grands cercles où l'on voit souvent une pauvre femme retenue captive entre deux ennuyeuses.L'appartement se composait de quatre pièces qui tournaient, et dans lesquelles on pouvait circulerlibrpment, quand on avait salué la maîtresse de la maison, dont l'accueil était toujours plein de bienveillance, et mademoiselle Godefroy, femme aussi distinguée par son esprit et son talent que par son caractère, et qui faisait partie de la famille. L'ameublement était fort simple, mais les murs étaient ornés des beaux portraits qu'avait faits Gérard,
de ses amis cl d'urlisics étrangers. Tous les mercredis soir, cet nppnrtemcnl se remplissait de gens dislingues dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, et d'hommes marquants de tous les pays. Tantôt ALn<lrieux ou Népomucèiie I.enjercier y lisaient la pièce cpi'iis allaient l'aire jouer au Français, tantôt Kossini tenait le piano pour accompagner Rubini, Madame Pasla, Tamburini, etc., etc., et jamais rien de médiocre n'aurait osé se produire dans «:es réunions, où les talents de toute nature trouvaient de si bons juges.
Lorsqu'on ne faisait point de musique, des conversations intéressantes s'établissaient de toutes parts entre ces personnes, heureuses de se rencontrer. On pouvait voir là Chérubini, Guérin, lord Brougham el Talma causer ensemble; M. de Humboldt s'entretenir de ses voyages avec quelques savants, au milieu desquels se glissaient Duval. ('anova, ou tout autre, jaloux d'entendre parler
im homme dont les connaissances sont, pour ainsi dire, universelles. Mais celui que l'on entourait sans cesse, c'était le maître de la maison : il est rare que Ton joigne à un si grand talent un esprit aussi piquant et aussi cultivé que l'était l'esprit de Gérard. Gérard avait prodigieusement lu, en sorte qu'il soutenait avec la même facilité une discussion sérieuse et les gais entretiens où l'on brille par la saillie. Je ne crois pas qu'il soit possible d'èlre plus aimable que je ne l'ai vu souvent, lorsqu'il se portait bien et qu'il vou- \mI plaire. Contre l'usage de beaucoup d'artistes et d'auteurs, il ne parlait jamais de lui ou de ses ouvrages ; ce n'était point qu'il fût insensible à[ses succès ; il s'affligeait au contraire de la critique plus qu'il ne l'aurait fallu pour sa tranquillité. Heureusement il eut peu d'occasion d'en soufïrir, car le Bélisaire, la Psyché, la Bataille d'Austerlitzai V Entrée de Henri IF à Paris, comme le plus grand nombre de ses beaux portraits, obtinrent l'assen-
tiiiR'iU général, donl on se plaisnil à ie voir jouir.
Gérard, arrive pauvre à Paris (•), devint un des arlislcs les plus riches, quoiqu'il vécût toujours très honorablement et qu'il n'hésitât jamais à venir au secours des jeunes gens sans fortune qui annonçaient quelque talent pour la peinture. 11 leur ouvrait sa bourse et leur prodiguait ses conseils, bien qu'il n'ait jamais voulu avoir d'élèves proprement dits.
Une particularité remarquable de sa vie c'est que l'empereur l'ayant nommé son premier peintre , il faisait tous les portraits de Napoléon qui étaient envoyés aux cours étrangères , et qu'il a fait pareillement pour le même emploi, tous ceux de Louis XVIll, de Charles X, et de Louis-Philippe.
Gérard est mort en i 837 , laissant un neveu digne de porter ce nom , par l'amour
(I) Il était ne à Rome, d'une famille française.
qu'il a pour les arls, et le respect qu'il garde à la célèbre mémoire de son oncle.
On no saurait parler des salons de Paris sans citer celui que \<\ mort a fermé dans l'année 1849, en nous enlevant la charmante femme que nous allions y chercher. Si l'on avait voulu s'expliquer comment madame Récamier , depuis sa tendre jeunesse jusqu'à soixante et douze ans, âge auquel nous l'avons perdue, attirait près d'elle, non-seulement une foule de ce monde brillant dont se compose l'élite de la société , mais encore un nombre prodigieux d'amis qui lui étaient entièrement dévoués , on aurait pu se dire, durant la première pnrtie de sa vie , qu'elle était belle et fort riche; mais plus tard, ses traits charmants ont perdu leur fraîcheur et sa fortune a disparu sans qu'elle perdît jamais le plus précieux avantage de son existence ;
le charmo qui tenait à s;i personne. La grâce (Je ses manières, le son (!e sa voix, son aimable esprit, tout en elle exerçait une séduction qui agissait aussi bien sur les femmes que sur les hommes, et que la vieillesse même n'a pu lui ravir.
Il serait trop long de nommer tous ceux dont elle s'était acquis raiïcclion la plus tendre. Je citerai seulement, madame de Staël, C-hateaubrianl, Mathieu de Montmorency, la reine de Hollande (l), le prince de Prusse, le duc de Laval, Ballanche qu'elle a tant pleuré, qui tous sont restés ses amis fidèles jusqu'à leur dernier jour , au point que plusieurs d'entr'eux lui ont laissé des souvenirs dans leur testament.
Il est naturel de penser que parmi les hommes dont l'aflection pour cette charmante femme survivait au temps ou à l'absence, un certain nombre avaient d'abord
(I) llurteiisc de Ueaubarnais, fille de l'iinpéraliice Just^phine.
éprouvé pour elle un senlimenl plus vif que celui de l'amitié ; mais comme la médisance n'a jamais essayé de lernir la pureté de sa vie, il faut croire qu'elle possédait le secret de conduire ses adorateurs à l'aimer simplement comme elle voulait Têlre , et ce s«crct ne pouvait être connu que d'une personne dont la bonté de cœur désarme le dépit qu'inspire des espérances trompées. Madame Récamier, en effet était d'une bonté rare ; on n'a jamais poussé plus loin qu'elle l'indulgence pour les autres et le désir d'obliger.
Le crédit que lui donnaient dans le monde ses hautes relations , elle ne l'a jamais employé que pour secourir des malheureux, ou pour aider de son appui des hommes d'un talent distingué. Dans ces deux cas , elle agissait avec la même chaleur d'âme , et je l'ai vue faire autant de démarches , dire autant de paroles pour placer un honnête domestique qui mourait de faim, que pour faire recevoir à l'Académie le littérateur qu'elle
croyait, sur l'avis des meilleurs juges, devoir obtenir le fauteuil.
Lorsqu'il ne lui resta de sa grande fortune qu'une modeste aisance , elle vint habiter l'Abbaye-aux-Bois , et là, tout ce que Paris renfermait de plus brillant comme société Tenloura jusqu'à ses derniers jours. Dans ces temps de révolution, où les haines de pai'iis rendent les réunions si difficiles, son salon était pour ainsi dire un terrain neutre ; les légitimistes, les républicains, les orléanistes y causaient ensemble, même de politique , sans la moindre aigreur ; il semblait qu'elle eût le pouvoir de communiquer à tous sa douce modération. Tous les jours et pendant des années M. de Chateaubriant arrivait chez elle à trois heures, pour rester jusqu'à cinq, et celte habitude , il me l'a dit souvent , était devenue le dernier charme de sa vie. Lorsque l'affaiblissement de ses jambes ne lui permit plus de marcher, il montait l'escalier en descendant de sa voi-
— no —
lure, soutenu par ses gens, et se faisait rouler sur un fauteuil jusque dans le salon , où se trouvait toujours un cercle nombreux, ce qui dut lui coûter beaucoup d'abord; car tout ce qui constatait sa vieillesse lui était extrêmement pénible.
Plus sage que le célèbre écrivain , madame Bécamier avait su vieillir sans chagrin, et cependant quelle femme avait autant de droit à regretter sa beauté? Pendant près de vingt ans, elle n'a pu paraître nulle part sans exciter l'admiration, et bien qu'elle fût toujours vêtue avec une simplicité qu'on pourrait appeler or^«^e7/^M,y^, elle était suivie dans les jardins publics, et le parterre l'applaudissait au spectacle.
Je me rappelle qu'à cette époque j'ai entendu dire plus d'une fois que madame Récaniier était sotte, chose que beaucoup de femmes disent fort volontiers de celle qu'elles trouvent trop belle. Le fait est qu'à tout âge on reconnaissait en elle un esprit plei» de
justesse et de bon goiit. Il est certain que dans son âge mûr, comme elle avait prodigieusement lu , et que son entourage était propre à développer toute intelligence naturelle, cet esprit n'avait pu que s'accroître; mais on voit un bien grand nombre de femmes être moins spirituelle à cinquante ans qu'elle ne l'était à vingt-cinq.
J'appuierai mon opinion sur ce point de celle (l'un meilleur juge, en citant ici un mot charmant de madame de Staël. Un jour que cette dernière dînait dans une maison avec madame Kécamier, un des convives , assis à table enlr'elles deux , crut faire preuve de finesse en disant : — Me voilà placé entre l'esprit et le beauté. — A.h ! s'écria aussitôt madame de Staël, c'est la première fois que l'on me fait un compliment sur mon visage.
M. de Semonville était au plus haut degré
ce qu'on appelle un houuue habile Sans cesse occupé du soin d'assurer sa fortune ei sa position dans le monde, les révolutions se succédaient sans lui nuire, tant il mettait d'adresse à se conserver des aj)puis pour toutes les circonstances, à ménager tous les gens qui pouvaient le servir, et à ne faire d'autres démarches que celles qui devaient lui élie utiles. M. de Talieyrand l'avail beaucoup connu, et, en apprenant sa mort, il se mit à réfléchir pendant quelques instans. — Je ne devine pas, dit- il enfin, quel intérêt Semon ville a pu trouver à mourir.
Il ya quarante ans à peu près, que l'on voyait presque tous les soirs au balcon ou à l'orchestre de la Comédie-française un vieillard, appelé le marquis de Ximènes, grand amateur de ce théâtre et surtout de tragédie, il avait vu jouer Lekain, mademoiselle
— -us -
r.kiiron, ttiniîeiTioisollcDnmcsnll ; il posstHlait loiilcs les traditions, ce qui lui fournissait les moyens ilo donner d'oxcellenls conseils, mais ce (jui lavait rendu si dilïicile, que les acteurs qui succédaient à ces talents renommés, recherchaient, comme la plus grande faveur, un compliment du marquis de Ximènes. Aucun d eux ne jouait pour la première fois un rôle de l'ancien répertoire , sans ( hercher aussitôt à savoir ce qu'en pensait le sévère connaisseur, au risque d'essuyer une critique qui souvent était assez rude.
Lorsque Lafond faisait ses débuts, il venait lin soir de jouer le rôle d'Orosmane dans Zaïre, le public l'avait applaudi à tout rompie, et le succès était complet. Tout en se déshabillant dans sa loge, Lafond dit à ceux (jui lentouraient : — j'espère que ce soir noire marquis est content de moi? Je vais me dépêcher de descendre au foyer, parce qu'il y viendra sans doute pendant la petite pièce.
Il se hâte, en effet, et il descend. La première personne qu'il aperçoit en entrant, c'est le marquis de Ximènes qui vient à lui. LaCond, ravi de cet empressement, prend un air de modestie convenable pour recevoir les félicitations qu'il attend. — Monsieur Lafond, dit le malin vieillard, vous venez de jouer Orosmane comme l.ekain ne l'a jamais joué. — Ahl monsieur le marquis... — Non, Lekain ne le jouait pas comme cela. . il s'en serait bien gardé !
La conversation finit là.
Dans le temps où la loterie existait en France, le curé d'une pauvre paroisse prêchait un jour contre ce jeu fatal. Il s'adressait principalement à une foule de femmes mal vêtues, qui l'écoutaient.— Je ne sais que trop ce que vous faites ! s'écriait-il : s'il vous arrive de rêver du numéro cinq, du numéro
vingt, du numéro soixante, vous vous hâlez (le porter le petit avoir que vous avez acquis avec tant de peine, pour le placer sur ces numéros, sans songer que vous avez de la tamille, sanssongcr que la religion vous défend de croire, etc., etc.
Le sermon fini, le digne homme descendit de sa chaire, se félicitant d'avoir dit tout ce qu'il espérait pouvoir loucher son auditoire, quand une pauvre vieille femme s'approcha de lui. — Voulez-vous bien , monsieur le curé, dit-elle, avoir la bouté de me redire les trois numéros que vous venez de donner dans vôtre sermon ?
Je n'ai connu Tabbé Delille que lorsqu'il était vieux et aveugle, mais je ne l'en trouvais pas moins bien aimable encore, car il n'avait rien perdu de sa gaîté et de sa finesse despril, La rare perleclion avec laquelle il
(lisait les vers empêchait qu'on pût jamais se lasser de lui entendre dire les siens. 11 y mettait beaucoup de complaisance, et ce talent, joint au charme de sa conversation faisait de ce vieillard, fort laid et privé delà vue, l'homme de Paris le plus recherché.
Bien qu'il ail porté toute sa vie le costume et le litre d'abbé, Oelille n'avait point reçu la prêtrise. Assez avancé en âge, ayant voulu se mai'icr, il épousa sa nièce. Celle femme, aussi commune d'esprit que de manières, le traitait fort rudement, au point de l'enfermer parfois dans son cabinet jusqu'à ce qu'il eût composé le nombre de vers qu'elle lui avail donné pour tâche. Elle était fort violente; et l'on raconte qu'un jour comme clic le querellait, et qu'il répondait à ses invectives par des plaisanleries, elle devint si furieuse qu'elle saisit unin-^». et le lui jeta à la léte. Il évita le coup, puis lui dit en riant : « Si vous pouviez, ma bonne
mie, mettre vos caresses en in-^2. »
Il csl vrai de dire (juo ccUo mauvaise femme av;nt [)iis sur son îiinri un empire inexplicable, mais en général, Thcnreux caraclère île l'abbc Delille s'opposail à ce qu'il pûl jamais en vouloir à personne, ei c'était toujours gaiement qu'il se vengeait des torts qu'on avait envers lui. Il nous parlait un jour d'un méchant poète qui n'avait point cessé de l'atlaquer par des discours et des écrits outrageants. — Il m'est impossible, disait-il, d'imaginer pourquoi ce monsieur N.... m'avait pris en haine. Nous ne nous étions jamais rencontré dans le monde, je n'avais jamais prononcé son nom, et tout ce que je savais de lui, c'est qu'il faisait de mauvais vers. Il n'en imprimait pas moins tous les mois une satyre contre mes ouvrages et contre moi. Ces satyres, comme ses autres écrits ne se vendaient point, en sorte que je me suis vengé de lui d'une manière assez plaisante. Lorsqu'on a inventé le carton avec lequel on faisait des bateaux et des voilu-
res (1), j'ai achelé chez son éditeur, pour un prix très modique, tous les exemplaires de ses ouvrages, et je m'en suis fait faire un cabriolet, que j'appelais les œuvres fugitives deM N...
Tout le monde a lu le poëme de Vlmagination^ dans lequel Delille peint les angoissos d'un jeune peintre, qui, descendu seul dans les Catacombes de Rome, laisse échapper de sa main le peloton de fil dont il doit se servir pour retrouver la porte. Hobert, le paysagiste, était le héros de ce touchant épisode, et un soir qu'il soupait chez une femme de mes amies, avec une vingtaine de personnes, au nombre desquelles était Tabbé Delille, nous priâmes tous ce dernier de nous dire les Catacombes. Robert avait lu ces vers.
(1) Cette invention, qui n'eut pas de succès il faut croire, était due au marquis Ducrest, l'rère do madame do Genlis. J'ai vu marcher sur la Seine un de ces bateaux. Tout ;illa fort bien le jour de l'expérience ; mais depuis je n'en ai plus eotendu parler,
mais il ne prévoyait pas loiret que produirai! sur lui le talent avec lequel l'auteur les récitai I. Les accents du poète le reportèrent tellement à cette heure effroyable, où, si jeune encore, il allait mourir de la mort la plus affreuse, qu'il frissonna. Les regards attachés aux lèvres de l'abbé Delille, il se voyait encore , au milieu des tombes, des ossements, cherchant en vain le fil libérateur ; le (lambeau qui l'avait guidé jusqu'alors s'éteignit une seconde fois sur ses doigts glacés. Enfin lorsqu'il retrouva le peloton de ni, il pâlit, et pria qu'on lui fit donner un verre d'eau.
.Lai vu pour la dernière fois l'abbé Delille à une séance de l Académie française, qu'il présidait. Tous les membres de l'Institut et la société la plus distinguée de Paris y assistaient. La séance était composée dans le seul but de rendre hommage au traduc teur de Virgile et de Milton, à l'auteur des Jardins, de V Imagination, de h Piété, etc., etc., les
éloges, la moindre allusion que renfermaient les discours étaient applaudis avec transport parle public. Delille, bien que son émotion {"ut très vive, ne rel'usa point de terminer la séance en disant quelques-uns de ses vers. H choisit le Coin du feu, que personne au monde n'a jamais lu comme lui, aussi l'enthousiasme fut-i! porté au comble, et les applaudissements qui l'interrompaient sans cesse, se prolongeaient souvent au point de faire craindre qu'il ne pût achever.
La séance finie, comme on se levait pour soriir, un des secrétaires perpétuels pria le public de vouloir bien attendre un moment, afin que le président gagnât sa voiture sans être incommodé par la foule, ajoutant que l'on serait averti de son départ. Tout le monde se rassit aussitôt. 11 faut croire que beaucoup de membres de l'Institut arrêtèrent en chemin leur illustre confrère, car le moment dont avait parlé le secrétaire dura plus d'un quart d'heure, sans que pour cela
l'iilée vlnl à personne de qniller son siège, loiil pressé que l'on pouvait èlre alors d'aller dîner; et je commençais à croire que nous allions passer la journée à nos places, lorsque l'on vint dire enfui que le public pouvait sortir.
Ces hommages rendus au célèbre poêle furent les derniers dont il put jouir. Il mourut le 2 mai 1813. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours dans une salle du Collège de France (1), la tète ceinte d'une couronne de lauriers, et lorsqu'on le conduisit à sa dernière demeure, ses élèves obtinrent la faveur de porter le cercueil. Aucun de ceux qui cultivaient les lettres, aucun admirateur de la belle poésie ne se dispensa de se joindre au cortège, qu'une foule immense accompagna jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Là Delille fut placé dans la
(I) Dolillo était professeur do pcôiic latino au Collège do Franco.
tombe quMl avait désirée pour sa dépouille morlelle :
Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte : Que la religion y répande l'eau sainte ; Et que de notre foi le signe glorieux Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde, M'assure, en mon sommeil dans cette jiuit profonde, Démon réveil victorieux (1)!
[EpHre dédicatoire du poème de l'Imagination.)
Depuis quarante ans que la France a perdu Delille, on ne peut se dissimuler que les amateurs d'une nouvelle poésie Tout tellement déprécié, que la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui ne l'ont pas lu ; on entend même beaucoup de personnes citer tel ou tel beau vers, passé traditionnellement dans la conversation, sans savoir que ce vers est de lui. H n'en est pas moins vrai de dire que notre littérature a produit peu d'hommes
(1) La tombe do l'abbé Delille, au cimetière du Père-Lachaise, n'est indiquée que par cette simple inscription ; Jacques Delille.
— 1«3 — qui lui soient supérieurs. Tout en accordant qu'il manquait à Delille ce feu divin qui fait les grands poêles, on ne peut lui refuser le titre de grand versificateur ; il a plié la langue aux descriptions de toute nature. Une admirable clarté, une élégance soutenue, et souvent une rare énergie, impriment à ses vers le cachet d'un talent auquel on ne pourrait rien comparer, si les satires de Boileau et les œuvres fugitives de Voltaire n existaient point. Sa traduction des Géorgiqiies^ que le grand Frédéric appelait l'ouvrage le plus original qu'il eût lu depuis longtemps, ne fût-elle qu'un beau poëme écrit en langue française avec les idées de Virgile, qu'elle le placerait encore au rang de nos premiers écrivains, et ceux qui n'ont pas le bonheur de pouvoir lire Virgile en latin, lui sauront toujours gré de lui avoir fait connaître ce grand poète, autant que pouvait le lui permettre la faiblesse de notre langue.
Dans \'e\i\ auquel les malheurs de son
pays l'avaient condamné, Delille acheva sa Iraduclion de f Enéide. Si f Enéide n'obtint pas le succès immense qui avait accueilli les Géorgiques, elle n'en fit pas moins rentrer dans le néant toutes les traductions qui l'avaient précédée, aussi bien que celles qui la suivirent; mais toute critique se lut, lorsque, revenu en France, l'interprète de Virgile fit paraître la traduction du Paradis perdu, de Milton. Dans le Paradis perdu, Delille n'était plus gêné par la perfection désespérante de son auteur, et n'avait plus à lutter contre les avantages reconnus de la langue latine ; aussi cet ouvrage est-il celui dans lequel le poète français a le plus déployé de vigueur et de charme : les Amours d'Adam et d'Eve resteront comme un modèle de grâce et de naturel.
Si l'on ajoute à ces titres la quantité de beaux vers et de vers pleins d'élégance et de verve que Delille n'a dus qu'à son propre fond; la prodigieuse fécondité de cette
plume, toujours rcsléc jeune; si Ton se rappelle la force el la clarté de style, la justesse et rabomlance d'cxprossious qui distinguent l'auteur des TioisUègnes, et lui assurent la première place dans le genre descriplil*, on pourra s'étonner du dédain avec lequel Dell lie a été traité depuis sa mort, par une foide d'écrivains médiocres qu'on lit fort peu de leur vivant, et dont on ne lira plus une lijjne dans quelques années.
Il n'est point rare que les personnes âgées, dans la conversation, lient ensemble des générations que séparent plus d'un siècle. La grand'mère de madame de Pastoret, qui vivait encore dans ma jeunesse, se rappelait avoir entendu madame de Maintenon, partant pour la promenade avec le roi, donner l'ordre au cocher, en disant : A Trianon, legèrement.
Plus tard, un jour que je dînais dans le château de Guermande, une dame, placée à table près du maître de la maison, et qui ne me semblait pas très vieille, prononça ces mots d'un air assuré : — En mil sept cent quinze, Louis XIV disait à mon mari que...
— Cette dame est folle? dis-je à mon voisin.
— Non, me répondit-il; c'est la veuve du maréchal de Richelieu.
Lemaréchal deRichelieu, en effet, à quatrevingt-quatre ans, s'étaitremarié, en troisièmes noces, avec madame de Rolh, jeune alors. 11 en résulte que lorsque j'écris ceci , en 4H5t,iln'a existé qu'une personne pour intermédiaire entre moi et celui qui causait avec Louis XIV, en 1H5.
Une existence tout à fait extraordinaire était celle d'un homme nommé M. Martin, que beaucoup de vieux artistes et de gens
de lellres ont connu, et qui vivait encore sous le consulal île lîonaparte.
Sans naissance, sans fortune, sans place, sans talent, M. Martin exerçait à Paris une puissance à laquelle rien de ce qui tenait au théâtre ne pouvait se soustraire; car un goût exquis en littérature et en musique en avait fait l'oracle de tous ceux qui fréquentaient les spectacles. \ celte époque, il existait fort peu de journaux ; l'habitude n'était point venue de remplir le parterre de claqueurs et les loges d'amis pendant les premières représentations ; quelques connaisseurs jugeaient un ouvrage : leur opinion faisait la loi qui entraînait la foule. Or, M. Martin était le chef, l'âme de cet aréopage, remplacé de nos jours par une vingtaine de feuilletons, iùitliousiaste zélé du lalent, ennemi mortel de la médiocrité, son jugement avait d'autant plus de poids que s'il était sévère jusqu'à la rudesse, jamais il n'était partial. Le caractère, les goûts, la
manière de vivre de M. Martin le rendaient icliement indépendant de lont le monde, qu'aucune considération liuinaine n'aurait pu lui arracher l'éloge de ce qu'il trouvait mauvais, ou lui faire critiquer ce qu'il trouvait bon. En cela, comme en toutes choses^ M. Martin conservait son franc-pnrlcr, (}u'il appelait la langue des honnêtes gcp.s.
Il était né on ne sait où ; mais û disait avoir habité Paris, dont il ne sortait jamais, depuis l'âge de dix ans. 11 était laid, petit, et d'une tournure assez commune ; toujours poudré à blanc et fort proprement vêtu, bien qu'il ne renouvelât son habit gris pour un habit exactement pareil, qu'à l'époque où le temps et la brosse en avaient réduit le tissu à sa dernière épaisseur. On ne lui connaissait aucun parent, et jamais il n'a dit un mol de sa famille. 11 vivait seul, logé au quatrième, rue de Richelieu, dans une grande maison dont il occupait deux petites chambres. Possesseur de dix-huit cents livres de rente, il avait
réglé ses dépenses de façon qu'il lui restait toujours six frnncs le 51 décembre, sans qu'il dût rien à personne.
Chaque jour, à dix heures du matin , M. Martin sortait de chez lui et n'y rentrait plus que le soir. Il se rendait habituellement au café de Foy, pour y prendre une demilasse de chocolat. A peine paraissait-il, qu'on voyait tous les artistes et les gens de lettres qui se trouvaient dans le café saluer M. Martin d'un air respectueux ou s'approcher de lui avec un empressement égal à l'importance d'un homme qui, d'un mot, pouvait faire une réputation.
— Vous étiez hier à la pièce nouvelle? demandait l'un. On dit que vous avez paru assez content? — Oui, quand on a baissé le rideau, répondait brusquement M. Martin.
— Vous ne pensez donc pas que cela aille loin ? — Quatre représentations salle vide.
Et l'arrêt était porté, tant il arrivait peu
que le public cassât les jugements de notre original.
Jamais M. Martin n'applaudissait au spectacle que d'un mouvement de tête ou d'un mot prononcé à voix haute, et recueilli aussitôt par les amis de l'auteur. Le Grand- Opéra, la Comédie-Française et l'Opéra Conjique lui avaient fait accepter ses entrées. Chaque soir, on le trouvait à Tun de ces théâtres, où, placé habituellement à l'orchestre, il était la terreur de tout comédien, de tout chanteur qui ne parvenait pas à le satisfaire. Les pauvres débutants tremblaient en apercevant le petit homme, le menton appuyé sur sa canne, immobile, silencieux, attendant l'entracte pour dire son mot, et le mot était souvent sanglant ; car M. Martin exprimait toujours sa pensée sans ménagements , sans périphrases : même en face des gens, il leur lançait le trait qui lui venait à l'esprit. Un malin, par exemple, qu'il déjeûnait dans un autre café qne le
caiV) tic Foy, il trouva le chocolat mauvais. En allant payer au comptoir, il en fit des reproches à la limonadière, qui était fort laide; cette femme répondit sèchement qu'il était le seul qui s'en plaignît et que tous ceux qui venaient dans son café le trouvaient bon. — Ils vous trouvent peut-être jolie aussi? dit M. Martin. Kt il sortit.
Tous les jours, après son dîner (dîner frugal; car jamais on n'a pu le faire consentir à dîner en ville chez qui que ce soit), M. Martin, en attendant l'heure du spectacle, allait au Café de la Régence. Il était d'une grande force aux écliecs et regardait jouer quand il ne jouait pas lui-même. Il arriva une fois qu'une vive discussion s'étant élevée entre deux joueurs sur la prise d ime pièce, la galerie appela M. Martin pour qu'il jugeât le coup. Un des adversaires voyant s'approcher le petit houmie, dont il ne pensait pas être connu, crut devoir enlr'ouvrir négligemment sa redingote pour 1. tisser voir un cordon bleu. La
chose expliquée, Martin regarde le grand seigneur. — Vous avez tort, monsieur le duc, dit-il ; reboutonnez-vous.
Un autre jour, on donnait une première représentation aux Français; la foule était immense. Le comte de Clermontd'Amboise, en grande tenue, couvert d'ordres, restait à la porte d'une des loges du rez-de-chaussée, qu'ouvrait, dans ce temps là, Thomme qui recevait les billets de parterre. Apercevant M. Martin, qui attendait aussi que l'on vint lui ouvrir l'orchestre, il court à lui. — Elesvous l'ouvreur, moucher? lui dit-il. — Non. Et vous ?
Un prince du sang, qui se plaisait à causer avec M. Martin toutes les fois qu'il le rencontrait , lui offrit un jour une pension de ^ ,200 francs. — Vous me pénétrez de reconnaissance, monseigneur, répondit le fier rentier; mais je suis riche, trop riche; car je ne dépense pas mon revenu.
Peu de temps après , ce même prince le
fit appeler un malin. — Je voulais, lui dit-il, vous parler de la [)elilc une telle, qui vient de débuter à l'Opéra- Comique. Ces imbéciles comédiens ne veulent pas la recevoir : ils prétendent qu'elle a la voix fausse. Moi, je ne m'en suis jamais aperçu.
— Cela tient, selon toute apparence, à ce que monseigneur n'a point l'oreille juste, répondit le petit homme avec un respectueux sang-froid.
— Elle est jolie comme les amours.
— 11 est vrai ; mais elle a les cordes hautes détestables.
. — Enfin, mon cher Martin, je m'intéresse au sort de cette petite ; je voudrais lui être utile, et j'ai compté sur vous afin de savoir ce que je puis faire pour elle.
— Que Votre Altesse lui fasse la rente qu'elle a eu la bonté de m'olfrir et la relire du théâtre ; car je veux perdre mon nom, si jamais elle parvient à corriger ses cordes hautes.
Le prince, bien certain qu'il ne ferait pas sortir son homme de là, le remeicia du conseil et lui permit de prendre congé.
Si, d'après les traits que l'on vient de lire, on supposait que M. Martin eût le moindre sentiment de haine contre les grands, on se tromperait fort. Celte espèce de haine naît presque toujours de l'envie, et M. Martin était trop heureux pour envier toute autre existence que la sienne. Aucun homme n'était plus satisfait de son sort. — Si les âmes renaissent au monde et que Dieu leur laisse le choix de Tenveloppe, disait-il un jour en se frottant les mains, vous verrez reparaître M. Martin. Quand il avait fait vingt fois le tour du Palais-Royal (dont le jardin, alors, était beaucoup plus grand qu'il ne l'est aujourd'hui), tout en disputant, admirant, critiquant, donnant des conseils aux jeunes auteurs dont le talent l'intéressait, qu'il avait passé deux heures au Café de la Régence et cinq dans une salle de spectacle, sa journée
lui semblait mieux remplie que celle d'un ministre; car, à l'exception de ce qui coji* cernait les lellres, la musique et le jeu d'échecs, il ne prenait aucun intérêt aux affaires de ce monde. Il avait, de plus, une indifférence profonde pour ce qui n'était que dislinclion sociale ou fortune; il disait, voulant excuser un célèbre millionnaire près de quelqu'un qui s'en plaignait : c (.e pauvre malheureux est si bête, voyez-vous, qu'on lui passe bien des choses. »
Un homme qui puisait toutes les jouissances de sa vie dans les arts devait être grand aujateur de Tordre et de la paix. Aussi M. Martin se montra-t-il l'ennemi prononcé de la révolution dès qu'il la vit commencer. — Vous verrez, vous verrez, disait-il, jusqu'où cela peut nous conduire. On fermerait un jour les théâtres, que je n'en serais pas surpris.
Vers la fin de 'ITOI, il trouva, un soir, Grétry, qu'il aimait beaucoup, dans le foyer
de rOpéra-Comique. — Avez- vous des renies? lui demanda-t-il.
— Fort peu, répondit Grétry.
— C'est égal, vendez-les, mon ami, vendez-les tout de suite ; j'ai vendu les miennes ce matin. Tâchons que ces gens-là n'aient plus rien à nous prendre que nos têtes.
On ne lui prit pourtant pas la sienne. Cette tête toute remplie de mélodies et de vers de Racine, de Molière, etc., etc., etc., échappa comme par miracle â la hache révolutionnaire, quoique le petit homme eût conservé l'habitude de dire hautement sa pensée et que tout le monde le connût pour un franc aristocrate.
Mais si M. Martin conserva sa vie, il perdit tout son bonheur. Les esprits étaient agilés par des intérêts trop graves pour que personne s'occupât longtemps d'une scène, d'un dénouement ou d''un duo. Jusques dans les foyers des théâtres, on ne parlait que de doliliquej on n'était curieux que des nou-
velles (le la chambre et des armées. Une première représeiilation passait inaperçue : les acteurs débutaient dans le désert. Le pauvre M. Martin ne reconnaissait plus son Paris, son cher Paris ; il n'y retrouvait ni ses habitudes, ni ses joies, ni sa considération. C'est alors qu'il dit à Ducis ce mot, qu'on a souvent prêté depuis à d'autres qu'à lui : Je vis par curiosité ^ ajoutant qu'il voulait savoir combien de temps les Français pourraient tenir à ce régime là.
Il avait vendu ses dix-huit cents livres de rentes, dont le capital était déposé dans un coffre. Tous les premiers de janvier, il prenait dans ce coffre de quoi vivre pendant une année, et, comme s'il avait fait son compte avec la mort, il ne laissa tout juste que de quoi payer son modeste enterrement.
Talma m'a conté que pendant un des con-
gés qu'il obtenait de la Comédie Française pour aller gngner de l'argent en province, il s'était engagé à donner quatre représentations sur le théâtre de Lyon, où il avait été témoin de la scène suivante.
La directrice de ce théâtre, nommée ma dame Lobreau, possédait dans sa troupe un acteur qui remplissait assez bien l'emploi des pères nobles, mais qui avait la malheureuse habitude de s'enivrer. ïalma étant convenu de jouer le rôle d'Arsace, dans Sémiramis, pour sa première représentation; cet homme devait jouer celui du grand-prétre, et la directrice n'avait épargné ni prière, ni menace pour obtenir de lui qu'il s'abstînt de boire ce jour-là.
Une heure avant le commencement du spectacle, la salle pleine à comble, on n'en vînt pas moins dire à mad sme Lobreau que le père noble était ivre mort. En songeant qu'elleallait perdre une recette énorme, madame Lobreau, furieuse, monte à la loge de
ce malheureux el l'accable de reproches, tout eu le suppliant de revêtir son costume de grand prêtre. Comme le pauvre homme jurait, d'une voix balbutiante, qu'il n'en avait pas la l'orce, elle finit par donner l'ordre qu'on Taidàt à s'habiller et qu'on le fît descendre dans la coulisse. Il se laissa ("aire assez tranquillement et descendit, à la grande joie de la directrice; mais à peine Talma eut il dit deux vers de la première scène, qu'il paraît el s'adresse au parterre. — Messieurs,dit il, la barbare madame Lobreau veut ni'obliger à jouer le rôle d'Oroes dans l'état où vous me voyez ; mais je connais trop bien le respect que je dois au public pour obéir, el je sais ce que j'ai à faire. Tenez, Arsace, ajoutel-il d'un toii grave, en remettant à ïalma tout ce qu'il devait lui donner au quatrième acte, voilà la lettre, voilà l'épée, voilà le bandeau, Sémiramis est madame votre mère ; arrangez tout çà comme vous pourrez ; je vais me coucher.
Il est impossible d'être parfaitement aimable quand on n'est pas doué d'une grande bienveillance naturelle. Tous les efforts que l'on peut faire, sous le rapport d'amabilité, ne parviennent à rien s'ils recouvrent un fond d'aigreur ou de sécheresse, car ce fond ressort en toute occasion, quelque spirituel que l'on puisse être. On pourrait même dire que parfois trop d'esprit nuit à l'amabilité, en nous faisant sacrifier 1 indulgence au plaisir de lancer un sarcasme assez piquant pour exciter le rire de notre auditoire. Comme on voit fort peu de gens résister à cette tentation, il en résulte que beaucoup peuvent briller, peuvent amuser sans être réellement aimables, et ceci me rappelle un mot fort juste de M. de Talleyrand. 11 parlait un jour de deux sœurs, bien connues l'une et l'autre de la société, et disait: —Madame de F... est très
aiiiKible, quoiqu'elle ail peud'esprit; madame de V... a beaucoup d'esprit, mais elle n'est pas aimable.
Quoique le marquis de Bièvre soit mort depuis bien des années, son nom est encore connu de la société parisienne comme celui du plus spirituel auteur de calembours qui ait jamais existé. Tout ennemi que l'on soit de ce misérable genre, il est juste de dire qu'un grand nombre des calembours de M. de Bièvre sont charmants, au point qu'un recueil en a été imprimé, sous le nom de Biévriana, et l'on conçoit que se voyant aussi recherché de la cour et de la ville pour les traits piquants dont il semait sa conversation, il se soit laissé entraîner jusqu'à Tabus. Il paraît d'ailleurs que l'esprit, une fois entré dans la voie du calembour, parvient difficilement à en sortir ; c'est pourquoi les gens
~ 142 — qui les font mauvais, et ces gens, hélas ! sont en grand nombre, finissent par devenir insupportables.
Quant à M. de Bièvre , il était fort rare qu'il pût parler cinq minutes à qui que ce fût, même à la reine, sans laisser échapper un calembour. En outre, il jouait du bilbo quel mieux que personne au monde, le jetant à distance, le lançant au plafond, sans jamais manquer de le ressaisir, la boule sur la petite pointe, ce que Ton considère comme la perfection de 1 art. Grâce à ces deux talents, il arrivait que le marquis de Bièvre, en dépit de sa naissance et de sa fortune, jouait souvent dans le monde le rôle d'un homme fait pour amuser la société.
Un jour, un diplomate avec lequel il était fort lié, se trouvant chargé, par le cabinet de Versailles, d'une mission importante auprès du pape, vint lui faire ses adieux avant de partir pour Rome. M. de Bièvre, qui n'avait jamais été en Ilahe, éprouva lout-à-coup le
plus vif désir de faire ce voyage, et proposa à son ami de raccompagner. Celui ci refusa d'abord d'un air assez embarrassé, et pressé par le marquis d'expliquer son refus : — Eb bien! dit enfin le diplomate, je l'avoue que la passion pour le bilboquet el la rage que lu as de faire sans cesse des calembours, ne le rendent point le compagnon convenable d'un plénipotentiaire, — Kt si je te donne ma parole de ne point faire un seul calembour et de ne point toucher un bilboquet avant mon retour en France? — Tu ne la tiendras pas. — Si. Fais-en l'expérience. Si je manque une fois à ma parole, je le quitterai le lendemain. Ceci bien convenu, les deux amis partirent. Comme on peut bien le penser, le maïquis deBièvre n'emportait point dans son voyage de bilboquet, mais Dieu sait ce qu'il lui en coulait, pendant la route, pour retenir la masse des calembours qui lui venaient à l'esprit et se pressaient sur ses lèvres ! Il y parvint toutefois jusqu'à Lyon, où l'on devait
s'arrêter deux jours. Là, i'inlendanl do la province ayniUappris l'arrivée du diplomate, vint lui faire une visite et l'inviter à dîner chez lui le lendemain, avec son compagnon de voyage.
Pour faire honneur aux deux amis, l'intendant avait invité toutes les notabilités de la ville, en Eorle que lorsqu'ils arrivèrent le salon était plein, La première chose que le marquis de Bièvres aperçut en entrant, fut un bilboquet placé sur la cheminée. Bien résolu à ne pas s'en approcher, il causait tranquillement avec quelques-uns des convives, lorsque l'un d'eux prit l'instrument fatal pour s'en servir fort maladroitement. M. de Bièvre n'y tint plus ; il s'élance, enlève le bilboquet des mains du novice, et, comme s'il eût voulu regagner le temps perdu, il exécute une suite de tours de force qui excite l'admiration générale. On fait cercle autour de lui, on l'accable de compliments, de bravos répétés. — Oh ! monsieur, s'écrie l'un des spec-
taleiirs, que je voudrais avoir votre adresse ! — Mon adresse , monsieur ? répond - il , place des Terreaux, holel des Trois-Hois.
On se représente la mine que devait faire alors le plénipotentiaire.
J'ai connu dans sa vieillesse, et lorsque j'avais à peine seize ans, un grand artiste, qui, de même que le marquis de Bièvrc, avait la manie de faire des calembours. C'était Joseph Vernet, le peintre de marine, celui qui, dans une traversée, voulant prendre l'cscjuisse d'une tempête, se fil attacher au grand mât du navire. Un trait aussi héroïque et plus de deux cents tableaux, tous estimés (les connaisseurs, que Joseph Vernet a laissés, n'empêchaient point qu'on ne rencontrât souvent, depuis sa mort, beaucoup de personnes qui ne parlaient de lui que pour citer ses plus célèbres calembours, dont on pourrait faire un recueil considérable.
Son fils, Carie Vernet, avait hérité de celte passion pour les pointes, et comme je l'ai vu
plus longtemps que je n'avais pu voir son père, j'avoue que ce feu roulant de calembours me troublait parfois l'esprit au point que je ne comprenais plus rien à ce qu'il me disait.
La famille Vernet est, je crois, la seule qui, de père en fds, ait produit de suite trois hommes distingués dans la même profession. Joseph a enrichi de ses tableaux toutes les galeries de ri*]urope. Carie, sou fils, s'est rendu célèbre comme peintre de chevaux, et je pense qu'il est inutile de parler ici des ouvrages que nous devons et que nous devrons encore, je l'espère, à M. Horace Vernet, son petit-fils.
Lorsque Ton est âgée, on se rappelle avoir entendu faire par les habiles un grand nombre de prédictions que le temps a justifiées. Je me souviens qu'un jour, en parlant de la
loi (lu jury, que la révolulion venait (rétablir en France, M. Bernardi, un de nos plus savants l(3gistes, prononça devant moi les paroles suivantes : « J'entrevois dans la loi du jury le danger le plus éminent pour la socitUtî. Le devoir et la conscience d'un magistrat l'obligent à sacrifier la vie d'un grand coupable au sa lui de la sociét(\ de même qu'un chirurgien trouve la force de faire souffrir un blessé pour lui sauver la vie. Le but, dans les deux cas, sert à donner du courage. Mais comment croire que le premier bourgeois venu, qui n'a jamais subi la triste nécessité de condanmer à mort son semblable, et ne s'est jamais rendu compte des hautes considérations qui nous y contraignent, étouffera sa pitié pour le criminel qu'il aura sous les yeux ? Tous les jurés se borneront à envoyer aux bagnes les plus affreux scélérals, et dans quarante ans, vous aurez en France trente mille forçats libérés.
On voit trop aujourd'hui que le pronostic
s'est réalisé, et que si, grâce à la transportation, on n'allait pas remédier au danger que prédisait M. Bernardi , Dieu sait ce que les bagnes, à la longue auraient fait de la société française.
Une antre fois , j'enlondais dire à un médecin, qui regardait une lampe Carcel, dont rinvenlion était récente. « Dans vingt-cinq ans, tous ceux qui sauront opérer de la catara( te feront fortune. »
J'entends, en effet, dire à quelques-uns de nos premiers opérateurs que le chiffre des maladies d'yeux a doublé.Cette autorité à part, n'est-on pas surpris du grand nombre de personnes, assez jeunes encore, que l'on voit obligées de porter des lunettes, ou ce qu'on est convenu maintenant d'appeler des conserves? J'en connais même plusieurs qui ne peuvent plus travailler qu'à la lumière de deux lampes, tant la vue devient exigeante , si l'on peut s'exprimer ainsi , lorsque , dans l'espoir de l'aider, on la fatigue. J'ai vu mon
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père , fort âgé , ce rire et lire les soirs , à la faible lueur d'une bougie, et cela, sans le secours d'aucun verre, il est vrai que ses yeux n'ayaienl jamais supporté réclat formidable de lumière qu'exige maintenant l'éclairage d'un salon ; avant que l'on «reùt inventé les quinquets , les carcels etc., elc, un lustre et cinq ou six candélabres garnis de bougies (de cire), sulfisaicnt parfaitement pour éclairer une salle de bal.
Le souvenir d'une autre prophétie, qui me revient souvent on mémoire est celle qui suit : Un soir, j'assistais avec Grélry à l'une des premières représentations de la Médée de Chérubini. Tout le monde sait que Grétry aimait peu ce qu'il appelait déjà la musique tapageuse (/) , il écouta «lonc tout l'opéra sans prononcer une parole. Lorsque nous sortîmes tous de la logo, il me prit le bras et me dit,
(I) Nolcz que si l'on voulait aujourd'hui représenter Médéo, il faudrait nécessairement recharger la partition.
avec ce fin sourire doni l'âge n'avait point altéré le charme : vous ôles jeune, ma chère enfant, vous entendrez battre la mesure à coups de canon.
Nous n'en sommes encore qu'aux saxophones.
Le comte d'Kst*****, faisant une visite à la duchesse de L*** , oublia par distraction son manteau dans l'antichambre. En le lui renvoyant le lendemain, la duchesse lui écrivit le billet suivant :
« Lorsqu'on s'a[)pelle Joseph , on ne de- < vrait jamais laisser son manteau chez une « femme. »
A l'époque de notre première République, quand le sang coulait sans relâche sur les
échafauds, quand les prisons regorgeaient d hommes et de femmes de toutes les classes arrêtés comme tuspecls, et destinés à une mort prochaine, on sait que des armées, levées comme par enchantement , n'en repoussaient pas moins de nos frontières les élrangors ligués contre la France. Toutefois, la terreur qui faisait tant de victimes dans notre malheureux pays, étendait son bras sanglant jusipie sur les braves qui défendaient le sol : des commissaires, envoyés de Paris, et investis dans nos camps d'une autorité presque sans bornes, pouvaient , par un seul mot faire tomber la tète de ceux qu'il leur plaisait d'accuser de trahison , sans en excepter le général, qui venait de gagner une bataille.
Un de ces commissaires écrivit un jour au comité de salut public qu'on avait empoisonné l'eau -de -vie destinée aux soldats: pour preuve, il envoyait une bouteille remplie de cette eau-de-vie , ajoutant , qu'il ve-
naît de faire mettre au cachot huit personnes, qui lui semblaient pouvoir être compromises dans l'affaire.
Le comité de sahit public fit venir Beriholet, un de nos plus célèbres chimistes. On lui remit une partie de ce que contenait la bouteille, en lui ordonnant de faire l'analyse et d'apporter son rapport sous trois jours. Avant le terme fixé, Berlholet ap{)orta ce rapport, dans lequel il affirmait que l'eaude-vie ne contenait aucun poison. Que , selon toute apparence , les routiers en ayant bu pendant la route, ainsi que pareille chose arrive souvent, ils avaient rempli les barils avec de l'eau croupie, puisée dans un fossé, ce qui faisait contracter à cette boisson un goût et une odeur fétide, inconvénient qui ne présentait nul danger pour la vie et la santé.
— ' Mais boiriez- vous vous-même de cette eau-de-vie? lui dit-on.
— Certainement, répondit Bertholet,
On fil apporter la bouteille , cl on lui en versa un demi-verre qu'il avala loul d'un trail.
— Diable! dil un des membres du comité il l'aul que vous n'ayez pas peur.
— Bien moins qu'en signant mon rapport, répliqua lîcrtholet.
Un jeune homme s'excusanl dans un salon de ne poini faire le quatrième au whisl sur ce qu'il ne savait pas le jeu. — Vous ne savez pas jouer au wbist, dit M, de Tailleyrand, ah ! monsieur, vous vous préparez une vieillesse bien malheureuse.
Je liens de M. H**'**, un des vieillards qui ont le plus vu el le plus retenu, un fait aussi alTreux que bizarre, qui lui avait été rapi)orlc
par Lemol, le sculpteur (I), dont l'extrême véracité était généralement reconnue.
Ïopino-Lebrun, le peintre dhistoire avait été l'élève de David. La douceur et la bonté de son caractère, qui devaient l'éloigner du crime, n'empêchèrent point que l'exaltation républicaine qu'il puisa dans l'atelier de son maître, le conduisît jusqu'à consentir à siéger dans l'affreux tribunal que présidait Fouquier-Tinville. Il prenait fort souvent la défense des victimes, au point que le comité de salut public allait le traduire lui-même en jugement lorsque le 9 thermidor arriva ; toutefois, soit entraînement, soit peur, il n'en condamna pas moins à la mort un grand nombre d'innocents.
Lemot, son camarade de classe et d'atelier, était bien loin de partager ses opinions révolutionnaires ; mais le souvenir d'une longue
(1) Lemot a été le maître de Pradier, que les arts viennent de perdre.
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ainitic, et les services politiques que Topino- Lebrun lui rendaient sans cesse, s'opposaient inipcrieuseinent à ce qu'il rompît ses relations avec lui. Il était donc venu le voir un matin, lorsque tout en causant, il remarqua dans un coin de l'atelier, un tableau, posé sur un chevalet et recouvert d'un voile que l'œil ne pouvait percer. — Qu'est-ce que cela? lui dit-il, en faisant quelques pas pour s'approcher du chevalet. — Personne que moi ne doit le voir, s'écria Topino-Lebrun qui l'arrêta brusquement
Clés mots avaient été prononcés avec un accent si sombre, et venaient de faire nailre une si grande pâleur sur le visage du peintre que Lemot, ému, insista vivement et dans les termes les plus affectueux, pour obtenir la confiance de celui qui semblait subir une sorte de torture. Touché d'un intérêt qu'il ne croyait peut-être plus devoir inspirer, et qui portait du baume sur la blessure de son âme, Topino-Lebrun courut tout à
coup vers le chevalet, leva le voile, et découvrit un tableau qui représentait plusieurs têtes coupées et sanglantes.
Lemot reculait épouvanté : — Écoule, lui dit-il, j'ai le malheur de condamner des aristocrates ; les figures de ces malheureux me poursuivent le jour, la nuit, en tous lieux, et je ne sais comment il se fait qu'en les retraçant sur la toile il me semble que cela me soulage un peu.
Le mot : cela me soulage un peu^ donne le frisson, et l'on devine sans peine avec quel sentiment d'horreur mêlé de pitié , Lemot dut quitter ce jour là le compagnon de sa jeunesse.
Echappé à la mort que subirent si justement ses atroces collègues, après le 9 thermidor, Topino-Lebrun s'occupa pendant quelque temps de son art, et il exposa au salon un tableau dOreste poursuivi par les Euménides. Cet ouvrage d'autant plus remarquable que Ton traitait alors fort peu de
sujets mythologiques , attira beaucoup les regards. M. II , frappé de l'horrible expression (lu visage dOreste, sur lequel l'artiste avait peint ses propres angoisses, en parla un jour à Lemot ; celui-ci répondit en lui racontant ce qu'on vient de lire plus haut, et tous deux ne doutèrent point que le mal heureux ne portât ses remords jusqu'à la tombe. Tel est néanmoins l'ascendant de 1 ivresse démagogique, que Topino-Lebrun ne tarda pas à s'engager de nouveau sous le drapeau révolutionnaire. Compromis dans l'airaire de Babeuf, dont il se tira difficilement, il entra plus lard dans la conspiration ourdie contre le premier consul, et qui échoua le 10 octobre ^SOO; condamné à mort il fut exécuté eu 1801.
C'était une chose bien comique, si le fond n'en avait pas été aussi triste, que les scènes qui se passaient chaque soir dans les ihéà-
1res sous le régime de la lerreur. Une foule de gens à visage hébété ou à visage atroce, remplissaient le parterre et les galeries, hurlant, pendant les enlr'actes, la Marseillaise ou la Carmagnole. S'il arrivait qu'un d'eux découvrît un ruban blanc sur la tête d'une femme, le cri : A bas la cocarde blanche! devenait général, et la pauvre dame se voyait contrainte de mettre sous ses pieds son bonnet ou son chapeau.
Rien n'était plus difficile alors que d'arrêter le répertoire pour une semaine : il n'existait encore qu'un très petit nombre de pièces révolutionnaires, et la plupart des anciennes pièces n'étant point à l'ordre du jour, excitaient des clameurs extrêmement effrayantes pour les comédiens. Le fait suivant peut en fournir une preuve.
Un soir, une foule de frères et amis qui sortaient d'un banquet où le vin n'avait pas été épargné, voulurent se régaler de la comédie française, qui s'appelait alors le Théà-
Ire de la République. Coiffés du bonnet rongo, ils occupnienl lo parterre et quelques parties de la salle. On donnait ce jour-là Brulus et les Jeux de l'/ïmour et du Hasard; ensortc qu'au lever de la toile , la vue du sénat romain, aussi bien que les discours de Brulus et de Valérius Publicola, obtinrent la plus grande laveur; mais dès la seconde scène, lorscpie Arons se permit de dire :
Cp peuple indocile et barbare, Que la fureur conduit, réunit et sépare, Aveugle dans sa haine, aveugle en son amour, Qui menace et qui craint, etc., etc.
Un vacarme épouvantable couvrit la voix deVacleur. — Faites-le donc taire! faites-le donc taire ! jetez-le à la porte ! criait-on au sénat; à bas l'ambassadeur! Et ce fut avec la plus grande peine que Monvel, qui jouait le rôle de Brulus, parvint, en s'égosillant, à obtenir de ces terribles spectateurs qu'on le laissât répondre. Ils y consentirent cependant. La réponse calma l'orage , mais par
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malliour Arons n'avait pn?. tout dit, cl lor;^ qu'il reprit pour parlor dans le même sens, le vin, qui produisait son clï'et, (it perdre toute patience aux romains de la rue \Iouffctard. Les plus ivres enjambèrent l'orchestre, en criant : A. la guillotine ! Et dans l'in- Icnlion d'escalader le théâtre, ils montraient déjà le poincç au malheureux aud)assadeur (le Porsenna, qui gagna la coulisse et s'enfuit.
Monvol alors s'approclia de la rampe, ot proposa de donner la petite pièce, pt niant laquelle on rassemblerait des acteurs, afin de pouvoir compléter le spectacle. L'offre acceptée, ceux qui jouaient dans les tleux de C Amour et du Hasard achevèrent de s'habiller aussi vite qu'il fut possible, et Ion commença.
La comédie ne fut pas plus heureuse que ne l'avait été la tragédie. Aux mots de maître,i\Q valet, des clameurs effroyables s'élevaient de toute part : — Il n'y a plus de maîtres ! il n'y a plus de valets ! à bas les arislo-
craies! tels étaicnl les cris, semblables à des Inirlements, qui couvraient à chaque scène la voix (les personnages du petit chef-d'œuvre de Marivaux.
Le désordre étant au comble, un des acteurs, qui essaya de s'adresser au public, parvint enfin à se faire entendre. — Citoyens, dit- il, la pièce que nous avons l'honneur de représenter devant vous est une très ancienne comédie, dont le sujet porte tout entier sur le changement d'habits d'un jeune homme avec son officieux (I). Il nous est donc impossible de continuer. Si vous voulez bien attendre que.... — Jouez-nous Tartufe! jouez-nous Tartufe! crièrent quelques érudits, nous attendrons.
Le bonheur voulut qu'en s'habillant en toute hâte, on pût donner Tartufe, qui, grâce au costume ecclésiastique du principal personnage, fut applaudi à tout rompre.
(1) C'est ainsi qu'il fallait appeler alors les domcsli lues.
Nous avons vu se renouveler sous le Direcloire la perturbation sociale dont nos pères avaient été témoins à l'époque du système de Law. Quoique ce bouleversement dans les fortunes ait sans aucun doute quelque chose de fort triste, on doit avouer qu'il avait des côtés si plaisants, que parfois il était difficile de ne pas en rire. A l'époque où la confiscation avait dépouillé de leurs biens les premières familles de la France, une foule d'hommes qui, pour la plupart, manquaient totalement d'éducation, vivaient à Paris au sein de la plus grande abondance, et déployaient le luxe le plus effréné. Les sommes énormes qu'ils étaient parvenus à gagner comme fournisseurs des armées de la République leur paraissant inépuisables, plusieurs d'entre eux avaient loués ou même acheté quelques-uns des maguifiques hôtels dont la nation s'était rendue propriétaire,
ils avaient pris à leur service ceux des cuisiniers qui s'élaicnt rendus célèbres chez les princes de la famille royale, chez les grands seigneurs, et tenaient table ouverte. Tous remplissaient avec leurs familles et leurs amis les loges les plus chères de nos théâtres, et Tun d'eux, qu'on disait avoir joué de la basse à l'Ambigu-Comique, avait loué à l'année la loge du roi à l'Opéra.
Dans ces beaux hôtels, meublés par Jacob à des prix exorbitants , ces fournisseurs donnaient des bals dont la magnificence surpassait tout ce qu'on peut imaginer. Comme ils y invitaient tous ceux dont ils apprenaient le nom, quelques femmes de la bonne compagnie, (entraînées par une curiosité excusable chez de jeunes personnes qui venaient de sortir de prison pour entrer dans le monde) se rendaient à l'invitation, et j'avoue que j'ai vu un de ces bals, lequel, m'a-t-on dit, a coûté trente mille francs. A l'entrée, toutes les femmc^s recevaient un superbe
bouquet, et on leur indiquait une pièce dans laquelle se tenaient six femmes de chambre chargées de réparer tous les petits dommages qui peuvent déranger une parure, et de remplacer, en cas d'accidents, des gants, des souliers de satin blanc et des rubans de toutes les couleurs. Une immense profusion de bouffies cl de fleurs aioutait à la riche élégance des appartements, et les rafraîchissements de toutes sortes ne cessaient point de circuler, portés par dix ou douze domestiques qu'à défaut de livrée on avait vêtus uniformément.
Le maître et la maîtresse de la maison parcouraient les salons, paraissant très satisfaits des compliments qui leur étaient adressés sur l'ordonnance de leur fête. Le mari avait l'air commun et embarrassé. La femme, habillée par madame Germond (1) et coiffée par Hyppolile, empruntait de sa charmante
(i) La meilleure couturière de Paris à cette époque, comme Hyppolite était le meilleur coiffeur.
toilette une tournure beaucoup moins vulgaire, et j ai observé le même effet dans tous les ménages de parvenus.
A minuit, un très beau feu d'artifice précéda le souj)er, qui fut servi dnns une salle dont les murs étaient tapissés de jonquilles naturelles, en sorte que plusieurs femmes se trouvèrent mal. A cela près, tout alla le mieux du monde, et je ne crois pas que Lucullus, dont la célébrité gastronomique a traversé les siècles, ait jamais pu donner un repas plus recherché, et surtout plus coûteux.
, Nous laissâmes le bal assez animé [pour qu'il dût se prolonger jusqu'à l'heure où devait se servir un tléjeuner somptueux.
Trois jours après, j'envoyai ma carte, ce que ne voulurent point faire les deux femmes qui m'avaient conduite à ce bal, et je les en blâmai fort; car, après avoir accepté une politesse, de quelques gens que ce soient, on ne doit pas y répoudre par une insolence.
Là se réduisent les seuls rapports que j'aie eus avec ces nouveaux riches; mais plusieurs personnes de ma connaissance qui les fréquentaient m'ont souvent fait rire en me donnant des détails sur la manière dont ils jouissaient de leur fortune. Leur société se composait en grande partie d'artistes , de quelques femmes, qui , privées depuis des années de tous plaisirs par les malheurs du temps , voulaient s'amuser à tout prix, et surtout de bons vivants. La table était mise chez eux, à peu près depuis le matin jusqu'au soir, à Paris comme à la campagne. Chacun pouvait amener des amis autant qu'il lui plaisait, même sans qu'il fût besoin d'en obtenir l'agrément des maîtres de maison, dont le système était que plus on est de fous plus on rit. Les grandes joies étaient de faire ce qui s'appelait des bamboches. A dîner, ceux des convives qui ne s'étaient jamais vus faisaient bien vite connaissance en se jetant des boulclles de pain d'une telle dimen-
- 16*7 — sion parfois, que Ton courait grand ris(]iic de perdre un œil. Toutes les plaisanteries étaient de ce genre. Un des bons vivants voulait- il se niontrer plus comique que les autres, il se prenait de dispute avec un compère, placé à l'autre bout de la table, et feignant de vouloir lui jeter à la tête une carafe pleine d'eau, il en inondait son voisin , aux joyeuses acclan)alions de toute la société. Les vins les plus exquis stimulaient sans cesse la gaîté que faisaient naître ces gentillesses; et lorsqu'on était las de boire et de s'égosiller à qui mieux mieux , on passait dans le salon pour se livrer à d'autres divertissements.
Arnaud, l'auteur de Marins à Minthurne, qui semblait être un homme fort grave, s'amusait beaucoup chez quelques-uns de ces fournisseurs. Il m'a conté qu'ayant accepté de dîner à la campagne, chez l'un d'eux, celui-ci le pria de lui amener un bamboclieur très renommé, avec lequel il désirait beau-
coup pouvoir lier connaissance. Le jour convenu étant arrivé, Arnaud partit de Taris avec ses amis, au nombre desquels était le jeune homme qu'il devait présenter. Comme la maison de campagne se trouvait siluéc sur les bords de la Seine, et que la chaleur était forte, ils se tirent un plaisir de s'y rendre en bateau, afin de se baigner en roule. Le maître de la maison, instruit de leur projet, voulut aller au devant d'eux avec quelques personnes qui demeuraient chez lui, ensorle que les deux bateaux se rencontrèrent à moitié chemin. A peine se criait-on de loin les premiers bonjours , que le jeune bambocheursaisit un paquelde linge mouillé, le lance avec une dextérité sans pareille, et frappe en pleine poitrine le maître de la maison, qui tombe à l'eau. Tous ceux qui savaient nager se jettent au secours du malheureux qu'ils soutiennent jusqu'au rivage, où ils le déposent presque sans connaissance. Quant il est revenu à lui, l'auteur de Tacci-
(lent s'approclic et lui fait des excuses d'avoir si mal visé. — Bah ! lui répond le jovial personnage en lui tendant la main, c'est la moindre chose, la bandjoche n'en est pas moins très bonne ; charmé de vous recevoir chez moi.
Le jeu des charades en action, alors fort à la mode, était celui qui ouvrait aux bamboches le plus large champ ; on peut imaginer à combien de farces il prêtait, et, pour se costumer on mettait au pillage la garderobe de la maîtresse de la maison. On se drapait avec ses plus beaux châles, ses fourrures, ses voiles de dentelles, tout servait pendant quelques minutes, puis était jeté sur les tapis et foulé aux pieds. S'il arrivait que dans le désordre do la mise en scène on brisât une glace ou un meuble de prix, le rire devenait inextinguible, et l'ampli} trion ri;iit plus fort que tous les aulres, soit qu'il voulût se montrer comme un homme qui savait vivre, soit que l'énorme fortune qu'il avait
faite si rapidement lui parut devoir être inépuisable.
Et cependant, de tous ces hommes qui s'étaient enrichis dans les fournitures de nos armées, on pourrait à peine en citer deux qui aient su conserver, seulement de quoi vivre, de tant de millions qu'ils devaient à la fraude, à la mauvaise foi dont le gouvernement et surtout les pauvres soldats avaientété victimes -, tous se sont ruinés en moins de dix ans, et, retombés dans la misère, tous ont disparu.
* ii< *
M. de Sartines, lieutenant de police avant la révolution de I78^>, venait d'apprendre que son fils avait contracté beaucoup de dettes, il le sermonait à ce sujet, lui reprochant surtout les folles dé|)enses qu'il faisait pour les femmes. — Ah ! monsieur, répondit le jeune homme, vous ne conuaissez point
le bonheur d'enrichir ce qu'on aime de ce que l'on n'a pas !
Il est fort à craindre que nous ne revoyions jamais un aussi grand acteur que Talma, dont le talent surpassait, je crois, celui de tous ses prédécesseurs dans l'art déjouer la tragédie. Les éloges que j'ai entendu faire de Lekain par ceux qui vivaient de son temps, sont de nature à prouver que le célèbre ii>terprète de Voltaire était fort déclamaleur, ce qui doit toujours s'opposer aux effets certains du naturel de diction. Talma, bien au contriiire. n'avait jamais recours à l'emphase: i\d'\s.ûl vrai. Aussi ne se montrait-il inférieur à lui même que dans les parties d'un rôle où le sentiment se trouvait faux. Us identifiait si parfaitement avec le personnage qu'il représentait , (jue tout ce qui n'était point d'accord avec le caractère établi, il ne le sentait plus et l'exprimait niai. — Changez-moi ces
quatre vers, je vous en supplie, disait-il à Tauteur de Charles VI, pendant une répétition, je vous jure que je ne dois pas dire cela. Et il en expliqua si bien la raison, que monsieur de La Ville se rendit à son désir.
Il contait qu'une des plus grandes joies qu'il eût ressenties dans sa vie avait été de voir Napoléon comprendre pourquoi de tous les poètes tragiques, Voltaire était celui qu'il jouait le moins bien. L'empereur, qui préférait la tragédie à tout autre spectacle, aimait, par suite beaucoup Talma , et lui avait accordé la faveur de l'autorisera venir souvent le matin pendant le déjeuner. Un jour Talma s'étant présenté fut reçu , ainsi qu'il l'était presque toujours. Il avait joué la veille la mort de César. L'empereur ayant assisté à la représentation lui fit d'abord quelques compliments. — Ah , Sire ! répondit Talma , je sais que j'ai été détestable ; c'est un rôle que je ne puis comprendre. — Il est faux comme toute la pièce, dit Napoléon ; ce César est un
faiseur de phrases qui assomme. Qu'il cherche de grands mots , quand il s'adresse aux sénateurs, on le lui passe ; mais lorsqu'il est seul avec Antoine, et qu'il veut lui ouvrir son cfl?Mr, pourquoi parle-t il avec la uumiic enflure? A-l-on jamais dit en pareil casa son ami :
L'aigle des légions que je retiens encore, Demande à s'envoler vers les mors du Bosphore.
cela n'a pas le sens commun. Voltaire manque de vérité.
L'empereur avait parfaitement raison. Voltaire manque de vérité. Sans parler d'Alzire et de Zaïre, dont le langage et la conduite déroutent complètement tout spectateur attentif, l'entrée de Séide dans Mahomet m'a toujours crispée. Séide retrouve ralmire.Palmire qu'il adore, qu'il croyait avoir perdue pour toujours, et voici comment il l'aborde.
Palmire, unique objet qui m'as coûté dos pleurs, Depuis ce jour do sang qu'un ennemi barbare, Près des camps du Prophète, aux bords du Saïbare,
~ Mi -
Vint arracher sa proie à mes bras tout sanglants ; Qu'étendu loin de toi sur des corps expirants, Aies cris, mal entendus sur cette infâme rive, Invoquèrent la mort sourde à ma voix plaintive ! 0 ma chère Palmire etc., etc..
Conçoit-on que ce soient là les premières paroles qu'il trouve en revoyant celle qu'il aime? qu'avant de lui dire un mot de sa joie, de son bonheur, il se mette à lui raconter géograpkiquement dans quels lieux et comment elle lui a été enlevée, chose que Palmire sait tout aussi bien que lui ? Ajoutez à la critique de la pensée une critique plus minutieuse : c'est qu'il est impossible à l'acteur, pendant toute cette tirade, de reprendre sa respiration ; car il ne s'y trouve pas un seul point. H faut avoir l'habitude de pêcher des perles, de plonger, pour la réciter d un bout à l'autre sans étouffer.
Qu'il y a loin de cette boursouflure et de ces faux mouvements à la noble simplicité et au naturel admirable de Racine. Que l'on se rappelle Oreste retrouvant Pylade à la cour
de Pyrrhus, Kslher revoyant Elise, et que l'on compare.
Tout est vrai dans les tragédies de Racine, le senlinienl aussi bien que le dialogue. Sous ce rapport du dialogue, quelle scène l'emportera jamais sur celle où Néron surprend Britannicus avec Junie? Comme chacun dit juste ce qu'il doit dire, répond ce qu'il doit répondre ! Kt notez que le mot propre, si simple qu'il soit, est toujours celui qu'emploie le grand poète. De là celte vérité qui frappe le spectateur et produit l'intérêt qui l'entraine. Aussi , pour en revenir, enfin, à Talma, les ouvrages de Racine étaient-ils ceux qu'il jouait le plus admirablement, il faut excepter le rôle d'Achille , qu'il n*a jamais bien entendu Mais on n'a pas encore oublié combien il était beau dans les rôles d'Oreste, de iNéron, de Joas, et ce qu'il a su faire de celui d'Anliochus dans Bérénice, qu'il n'a joué, je crois, que deux fois, pour des bénéfices, la Comédie-Française ayant, de-
puis longtemps, relire Bérénice du répertoire.
La nature avait créé Taltiia pour être un acteur tragique, en lui donnant la taille qui convient au théâtre, un très beau visage , dont les traits mobiles se prêtaient à toutes les expressions, et un orgnne sonore et profond à la fois. Cet organe était si lloxible que, selon la situation, tantôt il touchait l'àme, tantôt il imprimait la terreur; et j'ai souvent vu Talma exciter les transports du parterre en prononçant un seul mot. l)i\n^ Jndroiitaque, quand il engageait Pylade à ne point s'unir à son triste sort, à ne plus s'exposer pour lui, et qu'il terminait en lui pressant la main et en disant : Va-t-en. A ce mol vat en, l'attendrissement était au comble. Dans Mdidius, on n'a pas oublié l'effet prodigieux qu'il produisait lorsque, après avoir fait lire à Servilius la lettre qui convainc ce faible ami d'avoir dévoilé le complot, il joignait ses mains crispées, attachait sur le coupable
un regard dont rien no sanraii peindre la terrible expression et lui disait seulement : Quen (Us-la?
J'étais surprise d'une chose, c'est que cet elTet fut toujours aussi admirable et que Talma ne le manquât jamais. Je lui en témoignai une fois mon étonnement et je lui demandai s'il n'avait pas noté les inflexions de sa voix. — Non, vraiment, me répondit-il; mais, en composant mon rôle, il me semblait si cruel, si affreux de me voir trahi par Servilius, que, dans mon indignation, j'ai trouvé l'accent vrai, et chaque lois que la trahison se représente, je retrouve l'accent.
Ceci, joint à ce que m'a dit parfois mademoiselle Mars en me parlant de quelques-uns de ses rôles, a contribué à me faire comprendre pourquoi les grands acteurs sont si rares, 11 leur faut être doués d'une sensibilité toute particulière, applicable à l'art, pour s'élever au-dessus des acteurs vulgaires. J'en apporterai en preuve l'obligation où se
tt^OtlVsftènt toujours mademoiselle Mai^s ^ Talmâ de répéter jusqu'à satiété les scènes louchantes, afin de parvenir à ne plus pleurer réellement. C'est ce que tous deux appelaient user les larmes.
Talma était d'un caractère bon, naturel et franc, i.e besoin de calme et de repos, que lui rendaient nécessaires les vives émotions du théâtre, lui donnait une certaine indolence habituelle qui le rendait très facile à vivre. Bien qu'il ne fût pas précisément gai, il avait des accès de comique les plus aimables du monde. Alors, les mots spirituels et bouffons lui venaient en foule, il racontait fort plaisamment, et je lui ai même vu jouer un rôle, dans une parade, mieux que n'auraient pu le faire Brunet ou Pothier, de riante mémoire.
Il était extrêmement facile d'exciter sa sensibilité et de loucher son cœur. rVussi sa bourse était-elle sans cesse ouverte à de pauvres comédiens de province qui, dans la
détresse, avaient eu l'heureuse idée de s'adresser à lui, et jamais il n'a pu résister aux instances de gens qu'il savait être peu fortunés. Dans un de ces moments où son imagination, si vive, lui exagérait les torts de la Comédie-Française envers lui , il vint me voir un jour, tout rou^e encore de colère. — La mesure est comble, me dit-il ; je ne veux plus me tuer pour ces gens-là. Je viens de leur déclarer que je ne jouerais plus qu'une fois par semaine, et j'ai commencé en disant de changer l'alUche où je suis annoncé pour demain.
Comme il n'en joua pas moins le lendemain , quand je le revis , quelques jours après, je lui dis que j'étais bien aise qu'il se fût réconcilié avec la Comédie. — Je ne suis pas du tout réconcilié, me répondit-il. Je n'ai rien cédé aux gros bonnets; mais que voulez- vous que je réponde aux quart-depart lorsqu'ils me disent que je leur relire
leur pol-au-fen? Il faut bien que je joue pour eux.
A cette époque, en effet, la part entière, à la (loméflie-Française , était bien loin de donner aux premiers sujets les vingt-quatre mille francs qu'elle rapportait avant la révolution, et ceux des sociétaires qui n'étaient encore arrivés qu'au quart de part pouvaient à peine payer leurs robes ou leurs habits de théâtre. Ou conçoit donc comment Talma, qui était profondément bon, et dont les colères, à vrai dire, ressemblaient beaucoup à celles des enfants, ne résistait pas aux sollicitations des quart'de- paris.
Ce que Talma a gagné d'argent dans sa vie est prodigieux. De la Comédie-Française et des théâtres de province, pendant ses voyages, il a reçu près de deux millions. iMais, bien qu'il prétendît avoir de l'ordre, parce qu'il écrivait, à la vérité, jusqu'à sa moindre dépense, il ne s'en ruinait pas moins avec les ouvriers, dont il avait la passion. Quand \\