‹ Mes souvenirsChapitre 4 sur 4 · I.c comte de la l^oterie ayant toujours · texte numérisé non relu

I.c comte de la l^oterie ayant toujours

monlro pour In muse des Bourbons un <lé« voucnienl saus bornes, Louis XVIIl, rentre en France, avait récompense ses services en le nommant caj)ilainc des ^n-enadiers de sa gar<le. Madame la duchesse d'AngoulAmc, qui aimait beaucoup le comte, n'avait pas pou contribué à cette nomination ; elle se plaisait à voir ce poste occupé par un serviteur aussi fidèle, lorsqu'un jour le comte lui dit que le maréchal Gouvion Sainl-(A'r, alors ministre de la guerre, avait résolu de le destituer pour placer un de ses protégés à la tète des grenadiers de la garde. H entra dans des détails si positifs, que la princesse lui donna l'ordre de se tenir au courant de l'affaire et de venir la trouver, à quelque heure que ce fût de jour et de nuit, si le danger devenait pressant.

rès le surlendemain, M delà Poterie se présenta à six heures du matin chez Madame, qui le reçut aussitôt; il lui apprit que l'ordonnance était faite, et que le ministre al-

lait l'apporter à la signature de Sa Majesté dans la journée même.

Madame la duchesse d'Angouléme lui dit d'être parfaitement tranquille, qu'elle se chargeait d'arranger la chose, et le congédia.

A huit heures, en effet, elle passa chez Louis XVIIl, ainsi qu'elle le faisait chaque jour, pour savoir comment il avait passé la nuit Après quelques mots d'un entretien insignifiant, elle rinslruisit de la trame qui s'ourdissait au ministère de la guerre contre leur fidèle serviteur. — Mais cela est impossible, dit Louis XVIII, le maréchal sait trop que je veux que la Poterie reste où il est. — Je n'en supplie pas moins le roi, répondit Madame, de vouloir bien faire attention au travail que l'on va lui présenter ce matin. Ce que le roi promit.

Le ministre étant arrivé eut à peine ouvert son portefeuille, que le roi selon sa coutume, se mit à causer avec lui de diffé-

renies choses, loul en signant plusieurs ordonnances, sans les lire, mais non sans observer (lu coin (le l'œil s'il voyait passer le nom de la Poterie. Enfin, lorsqu il l'aperçut, il arrêta la signature, et continuant la conversation : — Ainsi, monsieur le maréchal, dit-il, Horace est votre poète favori ? — Oui, Sire, je ne me lasse point de le lire, répliqua le maréchal, sachant bien qu'il employait le plus sûr moyen de faire sa cour. — Eh bien, je veux que vous en teniez un de ma main. Donnez-moi, je vous prie, ce volume qui est là, derrière moi, sur la seconde tablette, et tandis que le ministre obéit, il jette Tordonnance sous sa table, dans un panier destiné à recevoir les papiers de rebut. Puis après avoir fait le pr(;senl promis, il signe tout le travail du maréchal, et le laisse se retirer.

On peut imaginer le désappointement du ministre, lorsque, revenu chez lui, où sans doute rallendnl injpaliemment son protégé,

il ne trouve pasToiulonnance dans son portefeuille. 11 retourne en toute hâte aux Tuileries. — Que Votre Majesté m'excuse si j'ose la troubler ainsi, dit-il avec beaucomp d'embarras ; mais je crois avoir laissé par distraction une des ordonnances sur sa table. — Une ordonnance ! dit le roi, en lui indiquant du doigt le panier, elle est là. Kt ce mot, accompagné d'un regard d'aigle fut la seule ven^'oanee que le monarque lira de son ministre.

M. Poisson, le géomètre, a été un de ces hommes qui placent le bonheur de leur vie dans la science. Reçu le premier à l'école polyilieclinique avant sa dix-septième année, il s'y distingua bientôt d'une manière si brillante que Ton fit en sa faveur une exception unique et glorieuse en le dispensant du dessin, pour lequel il n'avait aucune apti-

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luilo. On no larda pas à lo chargor de faire dos rôpôtilions, et il l'ut nommé professeur, à l'âge oîi les jeunes gens sont encore sur les bancs des écoles.

En peu d années, M. Poisson devint membre du bureau des longitudes, professeur à la Faculté des sciences, examinateur de l'artillerie, examinateur de Técole polythecbnique et des écoles militaires ; membre de l'Institut, enfin, membre du conseil de l'instruction publicpie.

Toutes ces places, dont il r('m[)lissait les fonctions avec une conscience telle, que pendant trente ans il ne s'est jamais fait remplacer dans sa chaire de la faculté des sciences, n'empêchaient point M. Poisson de faire des mathématiques, au point qu'il a écrit, dit on, plus de trois cents ouvrages on mémoires, et que dins son éloge, prononcé à linsiitut par M. Arago, on a peine à concevoir que la vie d'un seul homme ail sulti à tant de travaux.

On peut dire qu'après avoir vécu pour la science, M. Poisson est mort pour elle : vers l'âge de cinquante ans, sa santé, qui n'avait jamais été fort robuste , s'affaiblit d'une manière sensible. En vain ses collègues de l'Institut dans la classe de médecine, en vain tous ses amis le supplièrent-ils de sacrifier une heure de travail et de prendre un peu d'exercice. — Que voulez- vous que je devienne ? disait-il, si je ne fais plus de mathématiques, autant vaut finir.

Les accidens les plus graves se manifestèrent sans qu'on pût le faire renoncer au bonheur d'avancer la science ; car on ne comprendrait point cet homme si l'on croyait quil s'agit pour lui de son nom. Mourant, il écrivait un mémoire sur la lumière, qu'il n'a pas pu finir. Sentant l'impossibilité d'aller plus loin ; d'une voix qu'on entendait à peine, il fit dire à Firmin Didotde suspendre l'impression, et qu'il enverrait la suite dès que ses forces reviendraient : le lendemain,

25 avril I8^<0, il expira dans le.-î bras (fésa* femme el do ses enfants, qui lui prodiguaient leurs soins avec toute la tendresse qu'il leur a toujours inspirée. Il avait à peine cinquantehuit ans.

L'amour de M. Poisson pour la science était tel qu'il aimait tous ceux qui la cultivaient avec succès. Voulant expliquer un jour pourquoi, selon lui, les savants étaient moins envieux les uns des autres que la plupart des artistes et des gens de lettres, il disait : « La raison en est bien simple ; les tableaux de Rai)haël contribuent fort peu à faire un grand peintre, de même que VàiIm' lie de Racine un grand poète dramatique. Kn sciences c'est tout autre chose, la science est une chaîne dont chaque homme distingué est un anneau. »

11 était doué d'une grande mémoire ; ce qu'il avait appris de latin à Pithiviers (sa ville natale), il ne la jamais oublié. Il savait à peu près par cœur les tragédies de

Racine, de Corneille, comme les plus belles pages de nos prosateurs et pour avoir lu le M oniteiw chez •: on père, nul ne connaissait mieux que lui les événemcnls de notre révolulion et leur date précise. La prodigieuse exactitude de son esprit, il la portail sur toute espèce de choses, Lorsqu'il faisait son cours, il se tenait dans une pièce voisine de la salle, et pensait à sa leçon pendant que ses auditeurs arrivaient, alin d'entrer juste à l'heure indiquée , lorsqu'elle sonnait à 1 horloge de la Sorbonne.

Le caractère de M. Poisson était gai, naturel et vrai , sa parole exprimait toujours sa pensée, au point qu'il lui est arrivé par fois de blesser l'amour-propre de gens qui sollicitaient des emplois dont leur mcdiocrilé les rendait indignes ; car il savait peu le monde, d'oii il résulta qu'il vécut toujours étranger aux jouissances qui naissent de la vanité. Lorsqu'après l'avoir fait chevalier, puis olUcier de la Légion-d'llonncur, on le lit

baron, il dit ou riaiU à un ami qui se Irouvail chez lui : o Mainlcnanl voilà que je suis tranquille ; ils ne pourront plus rien l'aire pour moi qui ne me soit ulile ou agréable. » Aus.si l"ul-il très sensible à sa nomination de pair de Trance, par la raison qu'alors, la mort de M. delà Grange et de M. de la IMace avait l'ait cesser la représentation de la science dans le premier corps de létal, et que c'était la science qu'on y rappelait en lui.

Quant à ce qui lui était personnel, toutes les joies qu'il pouvait recevoir du monde se renfermaient dans ses alTections de famille, et dans ses relations avec d'anciens amis. l*ar suite de cette disposition d'àme , il avait conservé pour sa ville natale une véritable tendresse ; le moindre événement dont Pi- Ihiviers se irouvail le théàire l'inléressail au dernier point, et jamais on n'a fait à sa table l'éloge des pâtés de l*ilhiviers, sans amener le sourire sur ses lèvres. Si les morls conservent (juebjues relalious sur la It rrCj

son cœur a dû tressaillir de joie en voyant sa ville chérie voler des fonds, pour lui élever une statue, qui vient d'être inaugurée en I8;M.

Les gens qui ont acquis une grande fortune par une habileté supérieure dans l'emploi de leurs fonds, si minces que ceux-ci aient été d'abord , apprécient bien plus la valeur de l'argent que ne le font les gens pauvres; quand ils donnent cinq francs, ils pensent donner le moyen d'en gngner deux mille ; aussi voyons-nous plus d un millionnaire, tout en vivant d'une manière honorable, et même avec luxe, faire des vilenies sur de petites choses. M. de Laborde, par exemple, ce riche banquier, propriétaire de Méreville et d'autres biens en si grand nombre, que l'on estimait son revenu à plus d'un million, ne payait tous ses fournisseurs que le

— 9<9 — plus tard qu'il pouvait, calculant qu'il gagnait ainsi, pendant plusieurs mois, l'intérêt des sommes portées sur les mémoires. M. de Laborde n'en était pas moins connu pour être aussi généreux que bienfaisant, d'où il faut conclure qu'il lui était plus facile de donner cinquante mille francs que d'en perdre quatre cents qu'il pouvait gagner.

M. Portalelz, de Genève, dont la fortune passait pour être colossale, avait des bizarreries du même genre. On m'avait cité de lui plusieurs traits qui me le représentaient comme le plus désintéressé, le plus généreux des hommes, entre autres, celui-ci : M. Portalelz avait épousé une femme qui n'avait aucun bien Klle mourut avant lui, laissant un testament par lequel elle léguait à des amis et à ses domestiques des sommes dont le total s'élevait à plus de cent mille francs. I.e notaire, après avoir fait la lecture de cet acte, dit à M. Portaletz que les disposilions qu'il renfermait n'avaient rien de valable,

madame Portaletz n'ayanl point apporté de dot. — Fort bien, répondit-il, je comprends que la loi me dispense d'exécuter son testament ; mais lorsqu'elle l'a écrit, elle a dû penser que je serais là quand on l'ouvrirait. El tous les legs furent payés.

M. Porlaletz vint à Paris il y a quarante ans, à peu près, et j'eus occasion de le connaître, parce qu'il connaissait mon mari. Un jour, qu'après avoir diné chez nous, il nous avait accompagnés aux Champs-Elysées , pour y voir passer les voilures qui allaient à Longchnmps, m'étant promenée longtemps, je désirai m'asseoir, et comme il y avait prodigieusement de monde, nous venions à peine de parvenir à trouver des chaises, quand la femme qui les louait s'approcha. M. Portaletz porta la main à sa poche en demandant combien nous devions, el celle femme ayant répondu que celait quinze sous par chaise, il se mit contre elle dans une colère qui m'aurait fait rire si nous eussions éié uioins en*

lOiirés ; l:i Irailaiit do voleuse, sonlcii.'Uit (ino chez le marchand on achetait pour quinze sous une chaise pareille à ses chaises, et qu'elle abusait do la circonstance pour opprimer le public. Jamais il ne voulut souffrii* (pie mon mari payai, et me supplia de regagner noire voilure plutôt que de ne point faire un exemple, chose à laquelle je consentis aussilùl, allendu que nous faisions scène.

Quand il nous eût quittés, je dis : — Voilà qui est loin du testament. Mon mari se mit à rire et me conta un trait tout aussi original de cet homme qui donnait un million à chacun de ses fds le jour de leur majorité, alin qu'ils pussent vivre avec une sorte d'indépendance, et qui m:>rchandait une chaise. M. Portalelz logeait à Paris chez un de ses amis, qui avait mis à ses ordres, pour le servir, une femme de la maison. Tous les soirs, il avait l'habitude de souper avec une compote, et ne voulant pas occuper de cela le cuisinier, il avait charge cette femme de lui

acheter des poires el de les lui faire cuire. Peu de jours ne purent se passer sans qu'il s'aperçût que ces poires étaient payées beaucoup trop cher, ce qui lui fit prendre le parti de les acheter lui-même ; mais ne l'empêcha pas, lorsqu'il quitta la maison, de donner trois louis à cette femme, qui l'avait servi pendant un séjour de quelques semaines.

Lorsqu'on proposa à Charles X le ministère Mariignac, il refusa d'abord d'y consentir. — Martignac, dit-il, est une coquette; il tient avant tout au succès de sa phrase ; il n'hésitera pas à y sacrifier une de mes prérogatives royales.

Le succès de sa phrase est charmant.

Un début heureux dans les arts est d'une bien haute importance pour l'avenir d'un ar-

tisle. Le premier tableau que Guérin exposa fut son Marais Seœtus\ et celle œuvre, couronnée au salon par tous les élèves des ateliers de Paris, ne cessa d'altirer la l'ouïe, dont Tenihousiasme proclamait Guérin comme un des plus grands peintres du siècle. Le labloau de Phèdre, qui suivit, ne lit qu'ajouter à cet enthousiasme. 11 est vrai que le sujet de Phèdre, qui rappelait aux plus ignorants en peinture le chef-d'œuvre de Racine, pouvait prêter quelque chose au succès ; mais ce succès était général.

H en fut de même de la Didon. Quant à VJndromci(/uc,]e ne saurais mieux faire que de citer les propres paroles de Guérm luimême, sur un tableau qu'il m'a paru juger plus sévèrement que le public ne l'a fait. Le jour où \ Andromaque venait d'êlre exposé, Guérin vint dîner dans une maison où je dînais aussi, avec beaucoup d'autres personnes au nombre desquelles étaient plusieurs peintres. 11 entra d'un air assez triste, el connue

on sVmpressait de le complimenter ; « Ali! je vous en prie, dil-il, ne parlons pas de cela ; dans Talelier je n'étais pas mécontent; mais quand ce matin, an salon, j'ai reconnu co manque d'air, cet effet de tapisserie, je n'ai rien en de plus pressé que de m'enfuir. » Peu d'artistes sont capables de signaler aussi franchement à la critique le défaut qui dépare un de leurs ouvrages; mais Guérin était Ihomme le plus vrai et le plus modeste qu'on pût voir ; il parlait de sa personne et de son talent comme s'il eût été question d'un autre que de lui. Un jour, par exemple, nous nous trouvions seuls ensemble, et désirant connaître son opinion sur les peintres avec lesquels il partageait la faveur du public, j'amenai l'entretien sur Girodet, Gérard et Gros. — Girodet, me dit-il, dessine à merveille ; sa couleur est bonne ; mais il porte pUis loin que les autres le défaut de l'école, celui de peindre la statue. Le dessin et la couleur de Gérard ne sont point irréprochables,

mais ils sulfisciU , parce qu'il y joint un goûl exquis. Gros est plus peintre qu'eux, dans la véritable acception du mot; il a le grandiose de l'art. — Kl vous '/ dis je. — OU ! moi, j'ai été heureux dans le choix de mes sïijels. Je dessine passablement , mais ma couleur est détestable. — Et pourquoi ne la corrigez- vous pas ? — Il est impossible de corriger sa couleur : on voit comme cela.

Je ne me connais nullement en peinture, mais ce qui m'a toujours frappée dans les tableaux de Guérin, c'est la noblesse de pose des figures. Tout le monde peut apprécier un charme qui fait penser à mademoiselle Uachel, si ravissante au théâtre sous ce rapport.

Ciuérin avait beaucoup de finesse d'esprit, un jugement très sain en toutes choses, et une aménité de caractère qui le faisait généralement aimer. Son visage, fort agréable, portait l'empreinte de la douceur et d'une certaine mélancolie, causée sans doute par

sa mauvaise santé ; car il était bien rare qu'il ne souffrît point. Aussi était- il mince et chétif, nu point que Gérard, traversant avec moi le pont des Arts, un jour qu'il faisait grand vent, me dit d'un air sérieux : « Je ne conseillerais pas à Guérin de passer les ponts aujourd'hui. »

rsé sans bien, Guérin tira parti de la célébrité qu'il avait acquise en établissant chez lui un atelier, oii Taffluence des élèves fut telle, qu'en peu d'années il se fit une fortune plus que suffisante à ses goûls et à ses habitudes. Ce but rempli, il alla passer six ans en Italie, comme directeur de l'école française à Home. Après s'être fait de nouveaux amis dans cette nouvelle position, il revint à Paris, où il mourut quelques mois après, dans un âge peu avancé.

M. de La Place, le célèbre géomètre, élail

grand amateur de musique-, mais il aimait surtout celle qu'il avait aimée dans sa jeunesse. Lors de la querelle si chaude qui s'éleva entre les Gluckistes et les Piccinistes, il avait pris vivement parti pour Piccini, et il lui en était resté un goût exclusif pour la musique italienne de ce temps. Depuis, il allait si rarement au spectacle , qu'il avait à peine eu l'occasion de remarquer combien nos orchestres étaient devenus plus bruyants lorsqu'il lui prit envie d'aller entendre Robin des bots, de Wéber {\).

Comme l'auteur de la mécanique céleste était pair de France, il se plaça dans la grande loge que la chambre s'était réservée, laquelle, précisément était située du côté des instruments de cuivre. Dès le premier mor-

(i) Le Freyschutz, traduit en français, a été joué pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon, à l'époque où cette salie faisait partie de la dotation de la chambre des pairs, ot avait été donnée gratuitement à une troupe qui y jouait des opéras comiques.

ceau, M. de La Place fronça le sourcil ; mais après avoir écouté le second , il se leva. — Je ne suis pas encore assez sourd pour entendre celte musique là, dit-il. Et il sortit.

On a bien souvent parlé du bandeau de l'amour, et jamais de celui que met sur nos yeux l'esprit de parti. L'esprit de parti conduit les gens vulgaires à dénigrer tellement les hommes qui ne pensent point comme eux que toute personne désintéressée se sent portée à les combattre , si indifférents que lui soient ceux qu'ils altnqucnl. JStd n'aura de l'esprit que nous et nos amis, se disent-ils, en sorte qu'on les entend sans cesse refuser toute espèce de talent à qui n'est pas des leurs, et que l'on s'étonne de voir la passion conduire de l'injustice à Tabsurdilé des êtres doués de raison.

Quelque élévation de plus dans le carac-

1ère de ceux doiil jop;irlo les incllrail :» l'abri de ce ridicule ; j'ai coiuui un liomnic, M. Berlin aîné, homme de parti s'il en fut jamais, qui n'en jugeait pas moins sainement et loyalement ses adversaires. L'opposition ne raveuglail point sur la valeur des gens qui ne soutenaient pas ses amis. On ne l'a jamais entendu nier le talent d'un orateur ou d'un écrivain, parce que ceux-ci combattaient ses opinions, et tout en réfutant les idées qui faisaient le fond d'un discours de tribune ou d'un article de journal, ii rendait justice à lu forme, si elle offrait quelques traces de talent.

Cette impartialité si rare dans un homme politique, M. Berlin la portait de même sur la littérature. Il était rédacteur en chef du journal des Débats qu'il avait fondé, et dont la partie lillérairo , confiée de tout temps à nos meilleurs écrivains, assure encore aujourd hui le succès ; en outre, aucun écrit d'un ordre un peu élevé ne pouvait parailivj

sans qu'il ne le lût aussitôt avec un intérêt véritable, ce qui lui faisait joindre à une érudition peu commune un goût aussi pur qu'exercé. L'esprit nourri dès son enfance parles chefs-d'œuvresderantiquité.toutes ses préférences étaient pour la littérature classique, à l'époque où dans les dernières années de sa vie, venait de naître l'école romantique. La plupart des ouvrages de cette dernière école lui faisaient lever les épaules avec dédain ; mais s'il arrivait qu'en les lisant il rencontrât quelques beaux vers, ou quelques lignes de bonne prose, un sourire de satisfaction éclairait son beau visage de vieillard. — Ah! s'il écrivait toujours comme cela ! disait-il. ajoutons à ce qu'on vient de lire, que M. Berlin était le meilleur des hommes, au point que, son parti devenu triomphant, on le voyait souvent aider de son crédit des gens qui l'avaient longtemps persécuté. Et que l'on ne pense pas que cette générosité d'àme tînt à de la faiblesse de caractère ; nul ne s'est

exposé et n'a sii[)|)orié plus fermement qu'il ne l'a Tail, h\ ruine, lexil, la prison. Tout ce qu'il y avait iraiinable en lui naissait, nonseulement (le la bonté de son cœur, mais encore (l'un sentiment de justice qui lui était naturel , et que l'esprit de parti parvient à éloulïer chez la plupart des hommes.

La Pologne est je crois le seul pays où, généralement parlant , les femmes sont supérieures aux hommes. Presque toutes ont de l'esprit, des talents, plusieurs ont beaucoup lu, et l'éducation des Polonais semble avoir été plus néi-ligée. Je me hâte de répéter cependant que je ne parle ici (|U8 du plus grand nombre ; car j'ai connu, et je connais encore des Polonais , qui joignent à une bravoure renommée une intelligeuce remarquable.

L'amour de la patrie est tout aussi vif chez les Polonaises que chez leurs maris et leurs

enfans : aucune ne se refuserait à faire les plus grands sacrifices pour l'indépendance de son pays, et c'est une chose touchante que les Iranspoils dejoiequelles éprouvent au moindre espoir de délivrance. J'en ai été témoin dans Toccasion la plus importante qui s'en soit présentée depuis le partage de la Pologne.

Dans l'année de la campagne de Moscou, je passais l'été à Mons, près de Paris, chez une femme charmante , la princesse Jablonowska.Il n'élait bruit alors que delà guerre contre la Russie, et toutes les lettres qui arrivaient de Varsovie comme toutes les personnes qui venaient nous voir de Paris affirmaient que Napoléon avait pris l'engagement positif de rétablir le royaume de Pologne. Cette nouvelle se confirmant de plus en plus, il serait difficile de peindre le ravissement qu'elle portait dansl'âme de la princesse et de plusieurs l'olonaises qui se trouvaient chez elle. Toutes s'étaient hâtées d'écrire

en Tologiic à leur iiUendanl; pour que l'on ouvrît aux Français les palais, les châteaux, et qu'ils y lussent traités conmies les maîtres lie la maison. Il était devenu impossible à ces dames de parler d'autre chose que de l'empereur ou de son armée, el cela, avec une exaltation telle, que je n'aurais pas été surprise qu'elles en perdissent lu raison. Les soirées se passaient à chanter des airs nationaux, à tirer des pétards dans le parc; ces aimables lennnes ne savaient qu'inventer pour manifester leur contentement et leurs espérances, au point que me trouvant la seule qui ne fut pas leur compairiole, j'étais aussi la seule qui n'eût pas mis à mon bras un ruban aux couleurs polonaises.

Cette félicité durait depuis un assez long temps, quand le général Kosciuszko arriva à Mons , pour passer quelques jours chez la princesse Jahlonowska. — Eh bien, général? eh bien? lui cria-l-6n d'un air triomphunl,

dès qu'il entrn dans le snlon, nous pouvons espérer enfin !

Je vois encore ce noble vieillard , dont le visage élail empreint de mélancolie et de gravité. Il s'approcha de la comtesse Birginska, sœur de la maîtresse de la maison, et dénoua le nœud de ruban qu'elle portail à son bras gauche , sans prononcer une parole.

Cette action fit pâlir toute la compagnie; car nul ne pouvait mieux savoir que le général Kosciuszkojusqu où s'étendaient les projets de Napoléon sur la Pologne ; chacun sait qu'avant de partir pour cette fatale campagne l'empereur cul plusieurs entretiens avec lui et que ces conférences se terminèrent par le refus quelilKosciuszko de le suivre, le héros de la Pologne ne voulant pas, que sa présence dans le camp du héros français pût abuser ses compatriotes.

Il esl (les êtres que l'on no peut avoir connus sans les regretter éternellement, surtout si la mort nous les enlève à la lîeur de leur âge. Tel était Bellini, qui joignait à son rare talent tout ce qui peut gagner les cœurs

La nature l'avait doué du caractère le plus heureux et le plus aimable. Jouissant de la vie avec délices, ses succès en tous genres ne sont jamais parvenus à gâter son excellente nature. Il était coquet sans être fat, malin sans aucune méchanceté, et susceptible d'éprouver un vif sentiment d'émulation sans jamais connaître l'envie : il ne croyait même pas aux envieux. Aussi n"a-t il point souffert de mille intrigues ourdies contre lui, incapable qu'il était de les soupçonner. Content de ses succès, il applaudissait sincèrement aux succès des autres, qui, disait-il en se frottant les mains, excitaient son ambition pour l'avenir. Le fait esl qu'il se croyait loin d'être parvenu à l'apogée de son talent, en quoi je pense qu'il avait parfaitement rai-

son. Il est facile de s'apercevoir, en remarquant la (laie de ses ouvrages, que chaque jour il s'occupait davantage du soin de varier ses mélodies et de perfectionner son instrumentation. Sa mort nous a privés de plus d'un chef-d'œuvre, comme musique de grâce, de charme et de sentiment.

Bellini avait beaucoup d'esprit naturel, et recherchait l'instruction en tous genres avec une ardeur vraiment ravissante. Je ne sais quoi de naïf et de juvénile donnait à sa conversation un tour tout à fait particulier. Des traits dont la régularité ne nuisait en rien à l'expression , la taille la plus élégante l'auraient fait remarquer dans tous les salons, et ce charmant jeune homme était l'auteur des Puritains, de la Somnambule et de la Norma,

Lorsqu'il composa son premier opéra , Kossini, bien qu'il fût encore dans la force de làgc, et que l'on ne pùl deviner son motif, semblait déjà vouloir renoncer à obtenir sur la scène de nouvelles couronnes. Les dé-

buts (le son jeune successeur furent éclalanls. Tous les ihéàtres de l'Italie se disputèrent un ouvrage de Bellini; il se vit recherche, fêté, dans les villes qu'il habita, parla plus haute société, au point que les grandes dames de Milan travaillèrent toutes à un immense lapis de pieds dont elles lui tirent le don.

La musique de la Norma avait porté l'enthousiasme au comble, lorsqu'il céda au désir de venir à Paris, où l'on peut dire que, dans les arts, les renommées se consolident. L'accueil qu'il reçut ici lui fil tellement goûter le séjour de la France, qu'il disait avoir l'intention d'y passer sa vie. Mêlas ! celte vie si douce, si fortunée ! devait être bien courte ! Bellini, né en 1802, est mort en >I855.

Dans l'année de triste mémoit-e 48>I4, lorsque l'empereur de Russie vint en France

avec los allies , il était accompagné de son frère , le grand - duc Constantin. Le grand -duc était un homme dont on pouvait dire avec raison beaucoup de bien et beaucoup de mal. Il avait de la générosité d'âme, il était affable, bienfaisant, et susceptible d'atlachements vrais et durables. Quand le général Bawr, mon beau -frère, qu'il aimait beaucoup, mourut, i! suivit le cercueil à pied, en grand uniforme, par trente-deux degrés de froid, et ne quitta son ami qu'à l'entrée de la tombe. Ses bonnes qualités néanmoins n'empêchaient point qu'il ne fût sujet à des mouvements de violence qui ne rappelaient que trop son malheureux père , et qu'on ne tremblât sans cesse de le voir se livrer à de coupables emportements, lorsque le malheur voulait qu'il ne pût avoir un moment pour se livrer à la réflexion.

Plusieurs personnes, toutes étrangères à la France, il faut se hâter de le dire, donné-

reiil à Paris dos balsa l'empereur Alexandre, qui nravail fait i'Iionueur. en ma qualité (le veuve d'un olficier russe, de me mclire sur la lisle des femmes qu'il désirait voir inviter à ces bals. Bien que je fusse alors partagée entre ma reconnaissance et mon penchant pour l'empereur Alexandre, le plus noble, le plus aimable des hommes, et le crue! chagrin que me causait la vue des canons russes et prussiens sur les places de F;iris, je crus devoir au nom de mon mari, d'aller à quelques-uns de ces bals, et je me rendis à celui que donnait un lord, dont j'ai oublié le nom, mais dont on disait que la tète était mal en ordre. Le grand-duc y vint seul, et dit (jue l'empereur étant soudranl , ne pourrait point venir. Au milieu du bal, le prince Invita pour une valse une très jolie femme (madame de Menou ), et, comme il était en place avec elle, le maître de la maison, lord***, cria aux musiciens déjouer une contredanse française. — Son altesse impé-

riale a demandé une valse, répondil le iIkT de rorchestre. — Une contredanse Irançaise! répéta lord"*.

Le grand-duc devint très rouge. — Ah!

madame, il va l'étrangler! dis-je avec terreur à ma voisine ; et la dame russe à laquelle je m'adressais était aussi pâle que moi ; mais quelle fut notre surprise lorsque l'.ous vîmes le grand-duc ramener madame de Menou à son siège en lui disant : — Je vous prie, madame, de me garder pour la première valse l'honneur que vous me fiiisiez de danser avec moi ; lord*"* est chez lui.

On ne peut plus finement reprocher à un maître de maison son manque de convenances et de civilité.

M. C. B. étant allé voir un de ses amis qui venait de sortir du ministère avec de grandes chances pour y rentrer bientôt,

marquait son étonnemcnt de trouver le salon de rcceplion plein de visiteurs. — Ce sont des gens, lui dit l'ex-niinistre, que j'ai été as'îez heureux pour obliger. — C'est tout simple, répliqua M. C. B., on doit toujours conserver de la reconnaissance pour ceux qui peuvent nous être encore utiles.

On peut citer M. Cuvier comme un des hommes les plus extraordinaires qui aient illustré la France ; car c'était une chose prodigieuse que la facilité et le succès avec lesquels il appliquait son intelligence à toute espèce de chose. Lorsque ce grand naturaliste, auquel la science doit de si grandes recherches et de si beaux ouvrages, consentit à devenir conseiller d'Etat ; il se montra bientôt supérieur dans Part de l'administration, et plusieurs de ses collègues m'ont dit alors que nul d'entre eux u'examiiiall une

affaire avec plus de justesse d'esprit, et ne faisait un rapport avec plus de clarté que lui. II écrivait et surtout il parlait à merveille ; aussi tout le monde peut-il encore se rappelés avec quel empressement la foule accourait à ses cours. Les femmes même, comptant sur la lucidité de son enseignement, assistaient en grand nombre à ses leçons du collège de France, ce qui me donna le désir de l'entendre. Le jour que je parvins à trouver place, il faisait une leçon sur les oiseaux, et, sans vouloir faire de jeu de mois, on peut dire que ses pensées volaient sur ses lèvres, dans un style si pur, si clair, si élégant, qu il nous tenait tous comme enchantés par sa parole.

I^instruction de M. Guvier était immense et il se plaisait à la rendre complète sur les petites choses aussi bien que sur les grandes, selon le sujet qu'abordait son esprit. Je me souviens qu'un souverain étranger ayant envoyé son ordre à l'un des membres de l'Aca-

demie des sciences, on parlait de celle décoration dans une maison où je me trouvais, e| plusieurs collègues du savant qui l'avait reçue n'étaient point d'accord sur la couleur du ruban, lorsque M. Cuvier entra. On lui soumit la queslion qu'il décida aussitôt; mais cela le conduisit à parler de tous les ordres connus en Europe ; de la couleur de leur ruban, sans oublier d'en nommer un seul. iNous étions tous surpris de le voir posséder aussi parfaitement une connaissance aussi futile, et Tun des académiciens présents, lequel n'était jamais sorti de sa spécialité, lui dit de l'air du plus grand étonnement : — Ouel motif a donc pu vous porter à vous instruire de tout cela —J'ai eu l'occasion, répondit Cuvier, de vouloir connaître un certain ordre russe, et je me suis laissé entraîner au désir de conaaître tous les autres ; en général on aime à bien savoir.

On sait que le fils de M. de BulTon avait épousé une jeune personne très jolie, qui plus tard, s'est rendue célèbre par sa liaison avecle duc d'Orléans, celui quia péri sur réchafnud. Dès les premiers temps de ce mariage, madame de BufTon avait pris son mari en grande aversion, tandis que celui-ci, an contraire, était (orl épris de sa femme, et l'on raconte qu\m jour, comme on se trouvait à table en famille chez M. <!e Ouffon, sa belle-fiile lui dit: — Monsieur, vous qui avez si bien observé notre nature et celle des animaux, comment expliquez-vous que les gens qui nous aiment le plus sont ceux que nous aimons le moins. —Je n'en suis pas encore au chapitre des monstres, madame, répondit froidement M. de lîuffon.

C'est surtout au théâtre que le succès dépend d'une foule de circonstances qui ne tiennent en rien au mérite d'un ouvrage.

11 faut placer en première ligne rinconvénienl »!e ne pas élre jonc par l'acteur en vogue. Dans les petits théâtres, l'ensemble vous sauve ; on n'imagine point de quel avantage est pour une pièce , Tensemblc d'exécution ; mais aux grands théâtres, où le public s'obstine à n'applaudir, et souvent même à n'écouler que le premier talent, si ce premier talent a refusé votre rôle, c'est en vain que l'ouvrage renfermera des beautés, le froid, l'ennui, se répandront dans la salle, cl l'aulcur ne sera point jugé. Qui n"a vu tomber une pièce uniquement parce qu'elle était mal jouée, et qui n'en a vu d'autres obtenir un immense succès grâce au jeu de ïalma ou de mademoiselle Mars, bien qu'elles fussent destinées à périr avec eux, puisqu'on n'a jamais pu les reprendre depuis. Force est au poète et au compositeur de musique d'en passer par là, puisque ce malheur est celui de tous les talents qui ont besoin d'interprètes.

Nos révolutions avaient créé en France pour les auteurs dramatiques une difficulté d'un genre tout nouveau, c'est la nécessité d'avoir des opinions politiques qui se trouvent d'accord avec celles de la majorité du parterre. Faut-il parler du Pierre-le -Grand de M. Carion de Nizns? on n'en a pas entendu un seul vers; dès la première scène, les sifflets sont partis, depuis la rampe jusque dans la rue de Richelieu^ où les cabaleurs qui n'avaient pu se placer dans la salle, faisaient foule. Il est vrai qu'il s'était dit que cette pièce avait été écrite dans une intention politique ; mais on citerait vingt autres exemples d'injustice tout à fait criante, puisqu'il ne peut y avoir rien de commun entre les opinions d'un auteur et une tirade de héros grec, ou une scène de Frontin avec Lisette.

J'ai vu tomber une des tragédies les plus touchantes et les mieux écrites qui aient été représentées depuis bien longtemps, c'est

— U1 - Jeanne Gray. L'aiilonr , fort jeune ettcore, venait de débuter dans la carrière dramatique en donnant Ninus II, dont le succès avait eu un grand éclat. Le sujet de JeanneGray, beaucoup plus pathétique, était traité avec un talent remarquable, la pièce renfermait une i'oule de ces vers qui se gravent dans la mémoire et plusieurs scènes véritablement belles. Tous ceux qui avaient entendu la lecture de cet ouvrage lui prédisaient un succès supérieur à celui de Ninus II. Vàv malheur Thorizon politique n'était plus le même, et l'auteur, guidé par l'amour de Tordre, par le désir de se rendre utile à son pays venait d'accepter, sous la Restauration des fonctions d'homtne de lettres,* qu'il remplissait, conjointement avec les plus honnêtes gens du monde. Ceci n'étant qu'un motif certain d'ameuter contre lui la multitude turbulente , la tragédie était à peine commencée qu'il fut aisé de pressentir qu elle ne s'achèverait pas ; jamais cabale

— 2i8 — ne fut aussi bien montée et ne s'annonça aussi franchement. Les cris, les trépignements de pieds accompagnèrent les premiers vers, et couvrirent lellemenl la voix des acteurs, que l'on futbienlôt obligé de liaisser la toile.

Jeanne Gray étant ainsi jugée, l'auteur fut nommé membre de l'Académie française, et renonça sans retour à travailler pour le théâtre.

11 existe une femme que la nature a douée d'un vrai talent comme compositeur. Sa passion pour son art lui a fait consacrer plusieurs années de sa jeunesse à l'élude du contre-point (1) et cène fut qu'après avoir acquis autant de savoir qu'en acquiert un jeune homme dans un conservatoire qu'elle donnaFflM5/à l'Opéra italien, et Esmérali/a à notre Grand Opéra.

(1 ) Elle est élève do Reicha, qui a laissé de fort beaux quatuors.

î>a musi(iue de ces deux ouvrages élail remarquable sous le rapport de l'originalilé des mélodies, d'uu sentiment musical dramalicpic (|ui devient de plus en plus rare aujourd liui ; cl, pour tout auditeur impartial, elle se distinguait par une énergie surprenante dans une femme, témoin Tair de Quashnodo et l'introduction iVEsmératda^ où la force se trouve jointe à la grâce. Celle musique, cependant, bien qu'elle ait été exécutée plusieurs fois, ne fut pas entendue et n'est point restée au théâtre, les ricanements, les murmures dans la salle, un dénigrement acharné dans les salons, une cabale formidable enfin, parvinrent à en étouffer le succès. Non que l'auteur, en sa qualité de femme, eût jamais eu rien à démêler avec les partis, mais elle était la lilledu rédacteur en chef d'un journal qui se trouvait alors en bulle à toutes les animosités politiques, et victime du nom qu'elle portait, elle a vu ses charmantes mélodies succomber &ous les

haines de quelques ambitieux et de quelques intrigants.

La femme dont je parle, guidée par sa rare intelligence, ne s'est point obstinée à suivre une carrière aussi épineuse ; elle n'a plus composé que de la musique de chambre, dont les vrais connaisseurs apprécient tout le charme. De plus, elle a fait paraître un volume de poésies intitulé les Glanes^ que l'Académie française a couronné.

A part les infortunes qui peuvent naître d'un caprice du public, l'auleur dramatique a sans cesse à redouter une foule de mésaventures qui ressortent du théâtre même. Il ne s'agit pas uniquement de ménager tous les amours propres, plus susceptibles là que partout ailleurs, vu qu'ils se retrouvent en jeu chaque soir, il faut se tenir au fait des haines et des amitiés qui peuvent mettre obstacle à une distribution des rôles bien entendue, ce qui est de la plus grande importance. Si l'on veut être joué souvent, on a

besoin de se procurer de puissnnts nppnis, d'adresser des demandes fréquentes, ce qui ne peut se faire si l'on ne s'établit pas en quelque sorte dans les coulisses, où les hommes seuls peuvent se ujontrer fréquemment sans inconvenance. Je ne conseillerai donc jamais à une femme d'écrire pour le théâtre, et ici, la crainte qu'on ne m accuse de donner aux autres un conseil que je n'ai point suivi pour mon compte m'oblige à dire quelques mots de moi.

J'ai eu du bonheur; ma bonne étoile m'a fait rencontrer Picard, directeur du théâtre Louvois, Corse, directeur de l'Anibigu-Comique, mademoiselle Mars à la Comédie- Française, et tous les Irois se sont chargés de faire mes affaires. I! faut dire aussi que sous le rapport de la célébrité, mes prétentions étaient fort peu élevées ; je sentais trop bien que l'énergie me manquait pour la conception comme pour l'exécution ; de plus, il ne m'était point donné de pouvoir semer

un ouvrage de ces mois spirituels qui provoquent l'applaudissement et poussent une pièce jusqu'au bout. J'avais seulement un certain naturel dans mes faibles inventions, et une certaine vérité de dialogue, qui m'ont souvent sauvée de la chute, mais qui étaient loin de suffire pour me faire espérer jamais un succès d'éclat. Je n'ai donc travaillé pour le théâtre que dans une vue uniquement pécuniaire. Non pour regagner la fortune que j'avais perdue, puisque deux fois dans ma vie je m'étais vu enlever une brillante existence, mais pour essayer d'acquérir une position indépendante.

Je donnai ma première pièce , [le Petit Mensonge,) au théâtre de Picard, et comme à ma grande surprise, aussi bien qu'à ma grande satisfaction, elle [réussit, je la fis suivre de la Matinée du Jour et de l'Argent du Voyage, -l'étais passionnée de la musique, et n'ayant encore fait graver que des romances, j'avais un vif désir de composer pour un or*"

chosirc, ce qui me décida à faire des mélodrames. Je les portai à Corse, directeur de l'Ambigu Comiiiuc. Corse avait fait courir tout Paris pour lui voir jouer le rôle de Madame Àngot dans la farce la plus couiiqwe qu'on ail jamais représentée; ce n'en était pas moins un brave et honnête homme, au point que les Chevaliers du Lion ayant obtenu un immense succès, (il me serait bien impossible de dire pourquoi,) il vint me trouver un mois ou six semaines après la première représentation, me dit que je lui faisais gagner beaucoup d'argent, que je n'étais pas assez payée, et me remit un nouveau traité, par lequel il doublait mes droits d'auteur.

Encouragée par ce début, je donnai au même théâtre le Rival obligeant, petite corné • die, et Léon de Monlaldi , mélodrame qui réussirent aussi ; mais il en fut tout autrement du Revenant de Bérézule; celui-ci toudja de telle sorte que m'étant enfuie de la 6:dle au second acte, et montant en voiture, j'en-

tendais les sifflets du boulevard. Néanmoins, aujourd hui que je suis devenue plus capable de juger ces ouvrages, je puis affirmer que tous se valaient, en ajoutant, pour être sincère, que tous ne valaient pas grand-chose. Je ne sais quelle délicatesse féminine me donnait de la répugnance à me faire nommer sur un théâtre; toutes mts pièces étaient représentées sous le nom de M. François jusqu'à l'époque où, sur le conseil de Talma, j'ai eu l'audace d'en porter une à la Comédie- Française. Comme on était reçu par douze ou quinze sociétaires assemblés dans le foyer, il devenait impossible de garder l'anonyme, et d'ailleurs je n'étais plus jeune. J'eus le bonheur que mademoiselle Mars accepta un rôle dans/a Méprise^ dans la suite d'un Bal Masqué et dans Charlotte Brown. Moi seule puis apprécier tout ce que je lui dois. Après que je l'eus perdue dans Charlotte Brown, cette pièce fut démontée cinq fois , par suite de changements survenus

dans le personnel de la Comédie-Française ; mais IMonrose, qui aimait son rôle du Tailleur, la (il toujours remonter, aussi Charlotte Brown est-elle morte avec lui, tant je me suis elfrayée des démarches innombrables, et vraisemblablement inutiles , qu'il me faudrait tenter pour la faire reprendre.

On voit que le récit de ma carrière théâtrale appuie complètement tout ce que j'ai dit plus haut, et que, si j'ai atteint le modeste but auquel tendaient mes espérances, j'en suis uniquement redevable à quelques heureux hasards. Je me crois donc, plus que personne, en droit de conseiller aux fenunes de ne point écrire pour le théâtre ; c'est là surtout, que pour veiller soi-même a ses intérêts, on a besoin de tenue, de courage et de persévérance; qu'il faut savoir supporter, sans en tourmenter sa vie, la muiiilude d'entraves, les milles petites contrariétés qui se renouvellent sans cesse, en un mot qu'il faut être homme.

Il est fort rare que l'on soit insolent par nature, mais on le devient avec une extrême facilité par position : le crédit, la fortune, le succès créent des insolents par centaines. Renversez ceux-ci , vous eu verrez naître d'autres ; et les parvenus apprennent si vite l'art d'insulter le pauvre monde, que, dans les révolutions les plus populaires, l'insolence ne fait que changer d'habit.

On a trop crié sur tous les tons contre l'insolence de la noblesse, bien que personne ne soit contraint de vivre dans les salons du faubourg Saint-Germain, pour qu'il ne soit pas permis de parler des insolents qu'on ne peut éviter, de ceux que l'on rencontre à chaque pas sur le chemin de ses affaires ou de ses plaisirs.

Cet huissier qu'on trouve dans l'antichambre d'un ministre? le laquais ou la servante

• - 2.) i — iViiiî médecin rcnonitné ? l'un ne rudoie- l-il p:is le nialhenrcux solliciteur, et les autres le pauvre malade? On dirait, à les voir, que c'est eux que vous venez chercher ; leur emploi se borne pourtant à vous ouvrir la porte; mais vous avez un grand désir qu'ils vous rouvrent, et ce désir fait leur force : une importance arrogante se décèle dans leurs gestes, dans leurs regards, aussi bien que dans la manière dédaigneuse avec laquelle ils répondent à vos questions, quand ils y répondent.

Outre l'insolence tenace, naturalisée, pour ainsi dire, chez quelques-uns de nos hommes en place, chez quelques-uns de nos journalistes, tous gens sollicités, flattés et gâtés du malin au soir, nous voyons des insolences qu'on pourrait appeler des insolences de^cir^ constance : celles des cochers de fiacre, s'il survient une pluie d orage, celle des ouvreuses de loges, les jours où leur théâtre est plein. La pluie tombée, la salle vide, ces

mêmes cochers et ces mêmes ouvreuses vous sourient gracieusement, vous répondent avec douceur, et deviennent aussi polis que simples particuliers.

Quant à l'insolence qui prend sa source dans une renommée quelconque, il est à remarquer qu'elle se développe en raison inverse du mérite des gens à succès ; car, de même qu'un homme de génie reste presque toujours simple et poli, l'auteur d'ouvrages applaudis est moins insolent qu'une cantatrice célèbre, et cette cantatrice elle-même parle avec certains ménagements à sa couturière, si cette couturière a la vogue.

Suivez celte jeune et jolie provinciale, qui pe veut pas retourner dans sa ville sans rapporter un chapeau de la bonne faiseuse de Paris. Elle entre chez la marchande de modes. Celle-ci essaie un bonnet à l'une de nos premières élégantes, qui, peut-être, ne le paiera pas ; n'importe ! La provinciale s'approche timidement. Je voudrais un chapeau,

madame / Point de réponse. — Je voudrais un chapeau? répcle-t-elle, d'une voix plus basse encore. — Voyez donc, mesdemoiselles, dit enfin la marchande de modes, sans regarder celle qui lui parle. Mais ces demoiselles sont occupées à chuchoter, à rire entre elles de la provinciale, dont la robe a un corsage trop court et des manches trop étroites. Une d'elles se lève pourtant, prend un chapeau que personne n'a jamais voulu acheter, ce qu'on appelle un fond de magasin. — Essayez cela, madame, dit-elle, en adressant à ses compagnes un sourire moqueur.

La jeune fenmie est blonde, le chapeau est jaune, il la coiffe horriblement. — Il me semble, dit-elle avec douceur, qu'il ne me sied pas beaucoup? — C'est que madame n'a pas l'habitude de porter les chapeaux à la mode, répond Tinsoiente péronnelle; c'est un chapeau charmant.

La pauvre provinciale n'ose demander la

permission d'en essayer un autre, car la demoiselle vient de la laisser là pour remettre dans une armoire des plumes, des fleurs, mille choses. Elle paye le chapeau quatre ou cinq l'ois sa valeur, donne son adresse, qu'on lui laisse écrire elle-même, et sort en saluant toutes ces dames, qui ne lui rendent pas son salut.

Et ce brave homme, homme d'un grand mérite, peut-être, qui, se trouvant conduit par ses afl'aires à la porte d'un de nos plus fameux restaurateurs, s'avise d'entrer là pour y dîner ! N'est-il pas curieux de le voir s'épuiser en politesses, en prières avec tous les garçons, qui passent et repassent cent l'ois devant lui sans l'écouter, pour obtenir qu'wn beelsleak suive le potage qu'on lui a servi il y a déjà trois quarts-d'heure. — Ils ne me répondeni seulement pas! murmuret-il entre ses dents. — Puis, se tournant vers son voisin : — Vous êtes bien heureux, monsieur, lui dit-il, car je vous ai vu arriver après

moi, cl vous voilà :ui (Icsserl. — Je vous observais aussi, monsieur, ropoiidil celui auquel il s'adressait, cl je présumais hien que vous ne dîneriez pas, on qu'au moins vous dîneriez fort tard. — Comment cela, je vous prie? — Parce que vous parlez beaucoup trop bas et que vous avez trouvé votre potage bon; ce n'est pas avec des civilités qu'on réussit auprès des gens en vogue. Je ne viens jamais dîner ici sans crier plus haut que personne : je rudoie les garçons, je trouve tout ce qu'on me sert détestable. Kh bien! suivez ceux qui me servent, vous les entendrez crier au chef : Tête de veaupour un ; soignez! Et je n'attends pas une minute.

Cet homme avait raison. En fait d'inso lence, celui qui prend le devant a toujours un grand avantage, et la vanité déconcertée est si prompte à baisser la tOle, que rien n'est plus comique qu'un insolent qui vient de trouver son maître. La métamorphose qui g' opère dans son ton et dans sa conlenance,

prouve la justesse de ce mot bien connu : « Donnez-moi la mesure de l'insolence d'un homme, et j*aurai celle de sa bassesse. »

Si Ducis avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir ses ouvrages, r^ont, pendant un demi siècle, le succès avait été éclatant , attaqués et dénigrés , au point qu'aujourd'hui ils sont à peu près tombés dans l'oubli. Les inventeurs d'une poésie qu'on pourrait croire avoir été celle des Ostrogoths n'ont pas craint de relever dans ses tragédies quelques vers rocailleux ou incorrects. Ils lui ont surtout reproché d'avoir osé traduire ou plutôt imiter Shakspeare, tandis qu'à l'époque où Ducis écrivait, si peu de nos compatriotes savaient l'anglais, que Ton devrait lui savoir gré d'avoir, pour ainsi dire, révélé à la France le plus grand génie britannique. Au moins Du-

cis ne s'esl-il point paré des plumes du paon, ainsi que l'avait fait Voltaire en donnant Zaïre; au moins laissait-il à son prodigieux modèle toute sa gloire et conservait-il tous les grands effets du maître, autant que le lui permettaient les formes dramatiques de son temps. Quelques parties accessoires de ces admirables drames pouvaient faire les délices d'un public anglais sous le règne d'Elisabeth, et n'êlre point goûtés d'un parterre français (4). II faut songer qu'alors on n'avait point encore fait de mélodrame à Paris ; le public n'était pas habitué à devenir témoin des contorsions que produit la colique chez les personnages qui sont empoisonnés dans la pièce; et, pour frémir, quand Roxane dit à Bajazet : Sortez, nous n'avions pas besoin que les muets, dont notre imagination gar-

{\) 0(/»e/{o, traduit, il y a quelques années, iittéraloment, en vers, avec un talent remarquable, n'a pu avoir que Ifès peu de représentations.

nissait les coulisses, vinssent étrangler sur la scène le jeune et malheureux prince.

Ducis, je le reconnais, a donc francisé les iminortelles œuvres de Shakespeare, et peutêtre un peu trop, non qu'on doive lui reprocher d'avoir, dans Ot/icllo, par exemple, tué son Edelmone d'un coup de poignard , au lieu de l'éloutter sous des oreillers. L'enthousiasme, sous peine de devenir puéril, doit s'attacher au fond bien plutôt qu'au détail; et ce n'est certainement pas dans les angoisses de l'étouffement que gît l'intérêt de cette belle scène, qui garde dans la traduction française tout ce qu'elle a de terrible et de louchant.

Si, lorsque Ducis a paru, l'esprit et les habitudes de son public l'ont obligé à supprimer beaucoup de détails , il n'en est pas moins vrai qu'il atteignait un noble but littéraire en portant sur notre théâtre tant de grandes images, des sentiments si vrais, des personnages si pleins de vie, et ses longs et

nombreux succès prouvonl clairomenl que, loin (le ticnalurer Shakespeare an poijit de le rendre méconnaissable , il dévoilait à ses conleniporains des chefs-d'œuvre, ignorés jusqu'alors de la plupart d'entre eux.

Ducis était vraiment poète : lé mot qui touche ou qui frappe d'épouvante lui venait tout naturellement, et 1 accent vrai lui partait de l'àme. Sans doute, on peut lui reprocher un style peu soutenu et parfois emphatique ; mais il avait le grand secret de faire couler les larmes aussi bien que d imprimer la terreur; en un mol, Ducis possédait le graifil art d'émouvoir.

Ne frémit-on pas, dans Othello, pour les jours d'Edelmone, lorsque ce maure, qui , sous les habits de généralissime des armées de Venise, a toujours conservé sa nature africaine, apprend le nom de son rival et s'écrie :

Nos lions du désert, dans leurs» antres brûlants, Oéchjient cjuelqiiofois les voyageqra tremblants,

Il vaudrait mieux pour lui que leur faim dévorante Dispersât les lamGeaux de sa chair palpitante Que de tomber vivant dans mes terribles mains !

Dans OEdipes chez Admête, quand Polynice implore le pardon de son malheureux père et lui fait part de son hymen prochain,

Quel est l'infortuné qui t'a donné sa fille ?

dit OEdipe froidement. Certes, voilà de ces vers dont l'énergique simplicité décèle le poète, et l'on pourrait en citer une foule d'autres, tous remarquables par la puissance de sentiment et d'expression qui constitue la haute poésie. *

Ducis obtint ses premiers succès avec Brizard et Larive; puis, enfin, vint Talma et mademoiselle Desgarcins. Mademoiselle Desgarcins n'était point jolie ; mais elle avait de la jeunesse, une taille charmante, un organe enchanteur et un naturel de diction qu'on ne retrouve que chez mademoiselle Rachel.

Quant à ïalma, on a vu les deux plus grands

acteurs de Londres (i), <|u;ind ils sont venus à Paris, l'applaudir avec transport en lui voyant jouer Othello, Hamlet et Machbeth. Doué, comme Ducis, de la faculté d'exciter les fortes émotions, l'acteur et le poète semblaient être nés l'un pour l'autre. Aussi Ducis disait-il souvent : — «Je n'ai jamais reçu qu'une faveur de la destinée : celle d'avoir été le contemporain de Talma.»

Ducis, en effet , n'eut jamais à se louer de son sort, ni sous le rapport de la forlune, ni sous celui des jouissances intérieures. Car, sans que j'en aie jamais su le motif, il vivait séparé de sa femme, qui n'est revenue vivre avec lui que dans l extrême vieillesse de tous les deux. Toutefois, il ne faut point croire que cet excellent homme ait été malheureux ; il trouvait dans les illusions sans nombre auxquelles son esprit s'abandonnait toujours , une félicité que procure rarenjont h vie

(I) K.can et Macreatly.

réelle. Je ne crois p:is que l'imagiiialion puisse aller plus loin que n'allait la sienne sans loucher à la folie. 11 refaisait pour ainsi dire le monde à son usage ; ses amis et même ses simples connaissances lui semblaient généralement les personnes les meilleures, les plus vertueuses qu'on pût rencontrer, et nous l'avons parfois entendu nous vanter pour leurs mœurs patriarcales des gens si peu estimables que nous avions grand'peine à nous empêcher d'en rire. Cette faculté de voir les hommes au gré de sa douce disposition d'âme s'étendait de même sur les choses, el principalement sur les lieux qu'il habitait. Dans le temps où, par économie, il avait loué un appartement à Versailles , étant un jour venu me voir, il me pressa de lui rendre sa visite , afin que je puisse juger par moi-même du charme de son petit établissement. J'arrive un malin rue des Bourdonnais. Je le nouve dans une maison de triste apparence et fort sale, dont toutes les croisées donnaient sur

la rue. il occupait là deux chauibreâ, (juc sa vieille bonne, d'après ce qu'il me dit dans la conversation, n'avait ni le temps, ni la force » de soigner, autant que l'excellente lillo l'aurait voulu. — Mais, ajoute t-il, vous no voyez pas tout, si je ne craignais de vous faire monter, je vous montrerais la partie de mon logement qui iait mes délices. Nous montons et nous cuirons dans un cabinet pris sur les greniers de la maison , dans lequel se trouvaient placés, des livre?, un fauteuil, un bureau , le tout couvert de poussière. Croyant qu'à cette bauteur, il devait au moins jouir de la vue la plus magnifKpie, je m'approcbe de la croisée, et je ne vois que des toits et des petites cours dans lesquelles les blanchisseuses de Versailles avaient mis sécher leur linge.

Je cherch;iis inutilement comment je pourrais le coinpiimenler sur sa nouvelle habitation lorsqu il me prit la main, et s'écria dans le transport d une joie véritable. — Eh bienj

ai je eu tort de quitter celte ville puante et ce monde fardé, pour venir vivre au sein de la nature avec mes douces pensées? — Mais, lui dis-je, vous êtes si voisin des bois de Satory , que vous y passez sans doute vos journées. — J'y v^is très rarement , je lis , j'écris beaucoup; mais ils m'envoient l air que je respire, et d'ailleurs je crois toujours les voir.

Le poète me disait vrai, et j'enviai cet heureux mortel, qui portait le bonheur avec lui.

Une autre source de grandes jouissances pour Ducis était le calme de sa conscience. 11 s'estimait, et se rappelait toute-sa carrière d'homme avec un certain orgueil. Lorsqu'en ^1795, il donna Abufar, seule pièce dont il ait complètement inventé le sujet, la première représentation n'eut point de succès , et comme il sortait du théâtre, appuyé sur le bras de son neveu, qui le ramenait chez lui en gardant le silence. — >ie te chagrine pas

autant pour moi, Louis, lui dii-il. J'aime mieux avoir fait une mauvaise tragédie qu'une mauvaise action.

La pièce néanmoins se releva aux représentations suivantes et fut jouée assez longtemps. Le sujet roule sur un frère et une sœur qui sont amoureux l'un de l'autre, lorsque l'on découvre à la lin qu'aucun lien du sang n'existe entre eux. On fil une parodie (W4bufar pour l'un de nos petits théâtres, et Ducis ayant su que j'avais été la voir, m'en demanda quelques détails. Je lui dis que le père, qui se nommait Abusard, ne paraissait dans aucune scène, sans dire alternativement : — L'inceste est dans ma famille. — Mais non, il n'y est pas. — Si, parbleu bien, il y est, etc., etc. Et Ducis, dont jusqu alors j'avais cru le sérieux imperturbable, partit d'un éclat de rire en s'écrianl : t C'est que c'est cela ! c'est que c'est cela ! »

Personne n'a porté plus loin que Ducis ce qu'on appelle le naturel. Tout ce qu'il éprou-

- lin -

Vaîl élaîlsî pui», qu'il n'a jamais employé, je ne dirai pas le mensonge, mais la plus légère clissimulalion. Guidé pai' sou instinct bien plus que par son inlelligence, pourvu qu'il se sentît dans son âme toujours bon, bonnéte, généreux, il ne demandait point conseil à sa raison , de là souvent ces disparates dans son langage et dans sa conduite, qu'amenaient naturellement les variables dispositions d'esprit produites par sa vive imagination. Aucune puissance humaine n'aurait pu le faire agir en sens inverse de ses sentiments et de sa pensée ; mais ses sentiments étaient si peu d'ensemble et sa pensée si peu logique, que sa vie tout entière n'a été qu'une suite de contradictions.

Profondément religieux, catholique sincère, il écrivait pour le théâtre, persuadé, comme il le disait un jour à son évêque, que ses tragédies étaient des sermons en cinq points. L'entière solitude dans laquelle il croyait vivre n'empêchait point qu'il ne dinât

fréquemment en ville, non-sciilement chez "

ses amis, mais parfois chez des personnes pou capables d'apprécier sa noble nalure, attendu qu'il suflisail d'un mol qui lui avait louché le cœur pour qu'il accordât son estime à des gens qui ne la méritaient pas. Toutefois, tant d'élévation et de sincérité d'âme, tant de bonhomie se joignaient à ces inconséquences, qu'on se serait fait scîupule de l'arrachera ses douces illusions.

Les souvenirs de l'antiquité, dont sa tête était pleine, exaltant son imagination sur le patriotisme des Romains et des Grecs, l'avaient rendu très républicain ; mais la république qu'il se faisait était un modèle de toutes les vertus, aussi ne pouvait-il, sans un vif chagrin, entendre parler du temps de la Terreur, qui lui gâtait son beau rêve. Le *

fait est qu'il ne voyait que Rome et Sparte dans Paris, et qu'il était républicain poétiquement parlant. Son enthousiasme pour le gouvernement populaire lui inspira beau- -^

— 2*74 — coup de h.iine pour Bonaparte, lorsque ce dernier devint empereur. On sait qu'il refusa tour à tour la croix de la Légion-d'Ilouneur, une pension, la place de sénateur. Enfin l'empereur se lassa de l'aire des avances et le laissa vivre et parler à sa guise.

Ducis piofita laregment de cette tolérance , et ne se gêmiit en aucune occasion pour fulminer contre les rois, contre les cours, etc. Un jour, à cette époque, il rencontre aux Tuileries un jeune homme de sa connaissance, grand amateur de poésie, mais qui sollicitait alors une place d'auditeur au conseil d'État. Après avoir fait un lou^ d'allée avec lui en parlant théâtre, tous deux s'apprêtaient à sortir du jardin par la grille du pont Royal. Arrivés devant le château, Ducis s'arrête, lance des regards sombres sur les fenêtres, et s'écrie : — C'est là que se rivent nos chaînes! c'est là que le despotisme!... — Au plaisir de vous revoir, monsieur Ducis, dit le jeune honune, qui se hâta

de gagner le quai, le laissant continuer tout seul son allocution.

Telles étaient les opinions politiques de Ducis quand Louis XVIII revint en France. Se rappelant qu'il avait été secrétaire de ce prince, il se fit présenter à lui. Non-seulement Louis XVIII le reçut avec la plus grande bienveillance, mais il lui cita une vingtaine de vers iVOEUipe chez Admète^ ce qui toucha tellement le poêle qu'il est mort zélé royaliste.

Dans les dernières années de sa vie, Ducis retourna vivre avec sa femme qui logeait rue de la Monnaie ; mais, comme en imagination il habitait toujours les bois ou les vallées, c est dans cette rue privée d'air, qu'au bruit des mille voilures qui descendent sans cesse le pont Neuf, il a composé des poésies qu'on peut appeler des idylles.

Uu jour que l'empereur Napoléon était

dans son cabinet avec M. dcMenneval, son secrétaire , et Corvisart, son médecin, qu'il aimait beaucoup, il demanda tout à coup à ce dernier s'il serait vraiment malheureux pour la race humaine qu'il n'eût jamais existé de médecins. « Votre Majesté me pose là une question à laquelle un membre de la Faculté ne peut guère répondre, > répliqua le docleur en riant. Mais l'empereur ayant vivement insisté pour qu'il s'expliquât « Eh bien, dit enfin Corvisart, je pense que les médecins ont tué plus d'hommes qu'ils n'en ont sauvé.

Ceci n'empêchera aucun de nous de recourir au médecin dès que nous serons malades, et nous ferons bien ; car si la science n'est pas encore parvenue au point où l'on peut la voir arriver un jour, elle n'en repose pas moins sur une base dont on ne saurait nier la valeur : sur l'expérience. Ne nous arrive t-il pas de guérir nous-mêmes des maux dont nous avons ressenti souvent les

atlcinU's, en leur nppliquniil les romôdes qui nous onl déjù réussi V Quoi avnutngo iuitiicnsc n'esl-ce donc point pour le médecin que celui d'avoir observé sur un grand nombre d'individus loules les maladies qui affligent l'humanité, en admettant néanmoins (ju'il ne prodigue pas les médicamens à lout hasard ! et tel est le mérite des médecins français; ils ne sont pas drogueurss et n'emploient que des moyens doux pour des indispositions légères.

Il n'en est pas de uième, en général des médecins allemands et anglais ; on en voit bien peu qui épargnent à leurs malades, les piilules, les potions, etc. Tout le monde peut se souvenir encore du docteur Koreir(l), homme d'esprit et de savoir, que sa brillante conversation faisait rechercher dans la meilleure compagnie. La réputation qu'il laisse ne permet pas de douter qu'il n'ait eu des

(1) U n'y a pas deux ans qu'il esl mort.

succès dans sa carrière médicale ; mais il abusait des remèdes, au poini que les pharmaciens de Paris ont dû prendre son deuil. Tout porte à croire que cet abus tenait à la grande confiance qu'il avait dans son art; on doit le penser d'autant plus qu'on lui entendait dire bien souvent qu'il avait sauvé la vie à telle ou telle personne, tandis qu'en pareil cas, Corvisarl, toujours persuadé de n'avoir fait autre chose que seconder la nature, disait, en parlant d'un malade : Je l'ai soigné ; il a guéri.

Un homme bien original et bien aimable, c'était Népomucène Lemercier. Sa manière de voir les choses d'ici-bas, la gaîié de sa conversation, qui contrastait avec le sérieux de ses pensées habituelles, et la force de son esprit dans un corps débile, tout le distinguait du vulgaire. Frappé dès sa première

jeunesse (rune ntlunie d'apoplexie, il resta paraly>;c de I.» moilié du corps. Rn oulre, il élnit affligé d'un astlime, qui, durant une partie de sa vie, ne lui permit pas de dormir autrement que dans un fauteuil. Kien de tout cela n'empêchait cpi'il ne fût un homme fort agréable , et qu il u obtint beaucoup de succès auprès des femmes.

A seize ans, Lemercier composa sa première tragédie [Méléagre], (\\\\ fut représentée en H.SS. Depuis lors, encouragé par la brillante réussite à'Àgamemnon, ce fut surfont au théâtre qu'il consacra sa plume, et sa fécondité, comme écrivain dramatique, fut vraiment extraordinaire; peut-ôire même faut-il attribuera cette cause l'inégalité qu'on reproche à un talent réel, auquel la précipitation a, je crois, beaucoup nui.

Si Lemercier n'avait fait qu'iimover, soit en supprimant le vous dans son dialogue, lorsqu'il met en scène des personnages de l'antiquité, comme on le voit dans Agamem-

non, où maîtres et serviteurs se tiiloient, soit, ce qui est plus hardi, en secouant le joug des règles de temps et de lieu, ainsi que dans Christophe Colomb, dont le premier acte se passe à Madrid, et le dernier sur un vaisseau dans le Nouveau Monde, il n aurait ameuté contre lui que les vieux entêtés de la routine et quelques sectateurs d'Arislole; limmense majorité du public lui aurait su gré d'élargir la carrière aux auteurs dramatiques, et, séduite par un grand nombre de beaux vers, de la chaleur d'action et des inventions élevées, elle aurait imposé silence à la cabale. Mais malheureusement, il faut l'avouer, un style souvent défectueux, des mots et parfois des scènes de mauvais goût, ralliaient momentanément à ses détracteurs une partie des gens les mieux disposés pour lui , qui se bornaient alors à garder le silence. Il en résulta que, si l'on excepte ^^gamemnon, dont le succès fut complet et incontestable, Lemercier n'a point donné une

pièce au ihôàire qui n'ait élé siffléc plus on moins. La promière rcpréscMilalion de Chris tophe Colomb, enlre autre, excita un vacarme dont il osl (lilïicile de donner l'idée. Ce l'ut une véritable bataille dans laquelle le sang coula ; car non-seulement Lemercier avait beaucoup d'admirateurs et d'amis qui, à défaut de claqueurs , dont il dédaignait l'emploi, remplissaient volontairement une parlie des loges cl du parterre, mais l'originalité de l'ouvraf^e, jointe aux beautés dont il était semé, partageaient le public en entbousiastes et en antagonistes acharnés. On se battit réellement dans plusieurs coins de la salle. En vain l'auteur criait-il de la coulisse que l'on baissât la toile, ceux qui sifflaient le plus fort, chose étrange, ne voulaient pas le souffrir, bien que cela dût constater la chute. Enfin Lcmorcier prit le parti de descendre dans le trou du souffleur, de saisir le manuscrit, et de remporter chez lui en toute hâte. '

Privé des moyens de souffler des acteurs f'orl troublés, comme on l'imagine, et qui jouaient la pièce pour la première fois, le souffleur parvint, non sans peine, à instruire la cabale de l'impossibilité où Ton était de continuer, et 1 on n'acheva pas la scène du vaisseau, une des scènes les plus neuves, les plus intéressantes qu'on puisse voir, et que, je n'en doute point, les siffleurs eux-mêmes désiraient entendre jusqu'au bout.

La première représentation de Pinto fut beaucoup moins orageuse, non qu'elle n'excitât point de murmures et de sifflets; mais tant d'esprit et d'invention entraînèrent un assez grand nombre de spectateurs pour que Lemercier pût compter un second succès.

Lui-même en était fort surpris, il disait en sortant : — Mais où sont-ils donc tous ? cela n'a pas été ce soir.

En général, je n'ai jamais connu d'auteur aussi peu sensible à la chute que l'auteur d'Jgamemnon. Lorsqu'il lisait un nouvel ou-

vrage à ses amis, ci t\\iv l'on remarquait ime belle scène : — Oui, disail-il tranquillement, je crois qu'elle fora de Teffet, si la pièce va jusque là. Toutefois, soit ressentiment, soit lassitude causée par cet acharnement d'une partie du public contre lui, il n'écrivit pour le théâtre, dans les dernières années de sa vie, que pour sa satisfaction personnelle ; et le nombre de tragédies qu'il a laissées en portefeuille doit être considérable. Je lui en ai entendu lire quelques-unes dans les salons ; si toutes Qu'étaient pas susceptibles d'être représentées, il n'en était aucune qui ne renfermât de grandes beautés.

A Dieu ne plaise que je compare un homme aussi délicat, aussi probe que l'était Népomucène Lemercier, à un intrigant habile et heureux; mais le caractère de son esprit avait beaucoup de rapport avec celui de Beaum;irchais : il était fin, observateur, souvent caustique, et convenait principalement au genre de la comédie , dans le(jucl , par

malheur, Lcmcrcicr n'a fait que s'essayer. PintOy que Taliiia jouail si admirablement, peut être appelé un Figaro politique. Vinlo est un mélodrame, si l'on veut ; mais les caractères y sont tracés, suivis, les effets préparés par la nature des personnages, et le comique, la verve qui distinguent le style de cet ouvrage , appartiennent à la bonne comédie.

Ce qui nuisait surtout alors à Lemercier c'était de s'obstiner à ne point suivre les chemins battus, on n'est pas impunément novateur. 11 est vrai que tous les amis de Tari dramatique lui savaient gré de ses efforts, (bien que malheureusement, ils aient ouvert la porte au romantisme, poussé si ridiculement à l'excès depuis lui,) mais à l'époque où il écrivait, le public vulgaire était habitué à ce que tout fût taillé sur le même patron, et le moindre écarl lébouriffniL Que de choses, grand Dieu 1 ce public a-t-il accueillies depuis ! Ne voyons-nous pas représenter tous

les jours dos rnpsodies, privées d'inveniion, de style et d'esprit, que la raison sereluse à comprendre ? Mais passons ; il ne s'agit point ici de f.iire un cours do liiiéraiure. J aime mieux parler de celui que iNépornucène Le* mercier a fait à l'Athénée de Paris. Ce cours, imprimé en quatre volumes, n'a pas obtenu toul le succès qu'il mérite , les circonstances politiques l'ont fait passer sans bruit; cependant il est aussi remarquable sous le rapport d'une étonnante érudition que sous le rapport du bon goût, et c'est une chose étrange que celui dont la critique est si juste, lorsqu'elle s'exerce sur les ouvrages d autrui, n'ait pas châtié les siens davantage.

Lemercier était prodigieusement instruit ; les sciences même ne lui étaient pas étrangères, et, selon lui, le savoir seul distinguait 1 honmie des animaux. Il était doué dune rare égalité d'humeur, d'une gaîlé que lien n'altérait, mais tpji, parfois, tournait au sarcasme, attendu qu'une certaine misanthropie

lui faisait juger assez défavorablemenl le monde et qu il était peu susceptible d'enthousiasme.

La qualité distinclive du caractère de Leniercier était la force d'âme. 11 endurait avec le plus grand calme ce qui aurait troublé, ou même désespéré tout autre homme, opposant un flegme imperturbable, non-seulement aux sifflets , mais aux revers de fortune comme aux souffrances du corps. Le jour où il lut atteint d'une nouvelle attaque de paralysie, il lisait dans une séance particulière de l'Â-cadémie-Française une comédie de lui, dont le titre est assez étrange : Attila. Tout à coup il s'arrête. - Excusez-moi, messieurs, dit-il tranquillement, je ne puis achever ; je viens de perdre la vue.

Le fait n'était que trop vrai, et il supporta ce malheur avec un courage stoique. Sa gaîté nen souffrit point; il n'en rechercha que plus des jouissances dans les travaux littéraires, qui, joints à la tendre affection qu'il

avait pour sa femme et pour sa (ille, lui ren- (hiieul encore la vie [)récieuse ; mais, peu de temps après que ce premier coup l'eût frappé, comme il faisait lire à l'Académie par un de ses collègues un essai sur Pascal, qu'il venait de terminer, et la lecture finie, on lenloura pour le féliciter, il voulut envain se lever de son siège. La paralysie avait gagné tout son corps. Ses amis s'empressèrcMit de le reporter chez lui, où il mourut le surlendemain.

En lisant ces jours derniers un excellent article de iM. de Sacy, sur Massillon, dans lequel il se plaint du grand nombre de fautes d'impression qu'on trouve dans les ouvrages de ce célèbre écrivain, j'ai acquis une nouvelle preuve de l'exlrême difficulté qui existe à corriger parfaitement le travail des imprimeurs. Les protes, il faut le dire, s'y mon-

Irenl plus habiles que l'auleur lui-même, préoccupé de sa pensée, au point délaisser passer inaperçues des erreurs toutes matérielles. Lorsque Lebrun, le poêle, fit imprimer ses odes, ne voulant point s'en rapporter à lui seul du soin de corriger les épreuves, il pria Ducis et Bernardin de Saint-Pierre, avec lesquels il était fort lié, de vouloir bien les revoir aussi. Ces derniers y consentirent, et l'ouvrage marchait aussi vite que pouvaient le permettre tant de soins et de précautions, quand, arrivé à l'ode oîi Lebrun en parlant de l'œil de l'aigle, dit quon le voit braver les rayons du soleil et les regards de Jupiter, le compositeur écrivit renards, au lieu de regards, que portait le manuscrit. Non-seulement le proie laissa passer la faute, mais les trois amis qui revoyaient les épreuves avec une attention scrupuleuse, furent si bien convaincus qu'ils lisaient le mol qu'amenait naturellement le vers, que les renards lestèrent dans celle édition.

Talma racontait que dans le temps de la lerreur, comme il assistait un soir à la séance du club de sa section ou de son district, car j'ai oublié comment tout cela s'appelait, il entendit le président annoncer qu'un citoyen qui était présent, demandait la parole pour faire une motion de salut public. La parole accordée, un gros honmie en veste, et coiffé d'un bonnet rouge, monta à la tribune et dit d'une voix de tonnerre :

« Citoyens,

€ Je dénonce Coco, l'épicier pour mettre € du sable dans sa castonnade, et je dec mande qu'il soit traduit devant le tribunal « révolutionnaire pour y être jugé comme « fédéralisse . »

De vifs applaudissements accueillirent

celle motion. Le pauvre homme fut-il traduit

devant le tribunal? Je ne gagerais pas le contraire.

Dans les premiers temps de la Restauration, le gouvernement fit donner, à Tépoque de la Saint-Louis, une représentation gratis à tous les théâtres de Pîiris. La salle de la Comédie-française était remplie à comble de charbonniers, de dames de la halle, de chiffonniers, etc., qui se pressaient, au nombre de dix ou douze, dans des loges de quatre ou de six personnes. On se ferait difficilement une idée du désordre qui régnait dans une si grande cohue, et des cris qui se poussaient dans le but d'établir des conversations entre le parterre et le paradis. Cependant, à peine le rideau fut-il levé, que le plus profond silence s'établit, et dura tout le temps que les acteurs étaient en scène.

Ayant eu la curiosité de voir une fois un spectacle aussi extraordinaire, je me trou-

vais placée dans une des deux loges qu'il était d'usage de fermer en pareille occasion, pour je ne sais quelles autorités. On donnait une tragédie de du Belloy {Gaston et Bayard), jouée par Talma et tous les premiers sujets.

La chaleur était étouffante, et comme de plus, j'avais quelque chose à dire à mademoiselle Mars, le second acte fini, je montai à sa loge, tandis qu'elle s'habillait pour jouer dans la Partie de Chasse d'Henri ir, que l'on allait donner en petite pièce. Je causais avec elle de mes affaires, lorsque Michau

entra, pâle comme la mort, en disant :

On va brûler la Comédie française ! — Comment! s'écria mademoiselle Mars fort épouvantée. - Oui, je ne sais par quelle malheureuse étourderie ils ont passé le troisième acte. Ils jouent maintenant le quatrième, le peuple va croire qu'on se moque de lui, et nous sommes perdus.

Nous descendîmes tous aussitôt dans les coulisses , où se trouvaient beaucoup d'au-

leurs, aussi inquiets que les comédiens de ce qui allait se passer. On jouait effectivement le quatrième acte. Talma continuait son rôle très agité intérieurement, ainsi qu'on peut rimaginer, mais encouragé par des battements de mains , qui produisaient l'effet du tonnerre. Le quatrième acte fini , le cinquième se joua tout aussi paisiblement ; enfin le rideau tomba , aux applaudissements de la foule des spectateurs , qui , grâce au ciel, ne s'étaient point aperçus qu'on ne leur avait point joué toute la tragédie.

Je puis dire qu il m'a fallu voir ce que je viens de raconter pour le croire, d'autant plus qu'il était recoimu que le peuple semblait avoir toujours préféré la tragédie à la comédie. 11 faut donc attribuer cette préférence , soit aux costumes tragiques, soit au débit pompeux de gens qui parlaient en vers, et croire que des spectateurs, étrangers à toute espèce de littérature.

ne eonlprenaieui pas assez un langage qni n'élail point le leur, pourqu'ils pussent comprendre la pièce.

J'ai toujours envié le sort des hellénistes. Ce que j'ai observé chez plusieurs d'entre eux, me porte à croire qu'il existe un plaisir indicible dans ce travail de recherches, qui conduit à retrouver, à recréer, pour ainsi dire, ce qui n'est plus ; et les nombreux ouvrages des Bénédictins, comme ceux des membres de IWcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, prouvent que pour l'homme savant, une découverte faite dans le passé, a tout autant de charme que celles qui touchent au présent : lorsqu'un helléniste parvient à déchiffrer, à expliquer avec exactitude les hiérogliphes qui, depuis trois mille ans, sont écrits en Egypte sur un tombeau, il est aussi satisfait que le chimiste qui vient

de constater l'existence d'un corps inconnu jusqu'alors ; notez de plus qu'il ne se mêle à la jouissance de l'helléniste aucune de ces amertumes qui, trop souvent, abreuvent la vie de tant de gens célèbres. Aussi, la plupart semblent-ils posséder ce calme et cette gaîlé d'esprit qui constituent le bonheur. M. Clavier, M, Coraie, M. Vanderburg m'ont toujours paru des êtres vraiment fortunés ; toute espèce de fortune consistait pour eux dans une bibliothèque ; et quel homme a jamais été plus heureux que M. Letronne? Dès sa première jeunesse, sa passion pour l'étude, jointe à la puissance de travail dont il était doué, ont répandu de Tattrait sur son existence. .Nous l'avons toujours entendu citer comme un des hommes qui savaient mieux le grec, et ses connaissances en histoire et en géographie étaient telles, que j'ignore dans quelle section de son académie il a été appelé.

Je ne parlerai point de ses ouvrages qu'une

femme ne saurait juger, mais qui le sont depuis longtemps par tous les savants de l'Europe. Je ne veux que citer en lui une preuve de la satisfaction habituelle dont jouissent ceux qui se consacrent à l'étude des anciens âges.

Sorti de sa bibliothèque dans laquelle il travaillait, je n'ai jamais vu d'homme plus gai que M. Letronne. Il prenait à tout avec autant d'entrain qu'aurait pu le faire un jeune artiste sortant d'un atelier Son esprit, un des plus sages et des plus justes que j'aie connus, quand il s'agissait des choses sérieuses de la vie, se portait à la plaisanterie avec un naturel, une grâce inimaginables. Les mots les plus heureux lui venaient sans cesse, et pour tout dire enfin, il faisait souvent des calembours. A ses dîners du vendredi, jour où il réunissait quelques amis à sa table, bien que plusieurs des convives fussent des gens très instruits, la conversation ne prenait jamais une couleur pédantesque;

elle était toujours vive, toujours gaie, tant le maître de la maison se plaisait à la rendre divertissante. Pour y réussir, à la vérité, peu de personnes ont autant de ressources qu'il en avait ; car, non-seulement aucune littérature du monde, je crois, ne lui était étrangère, mais il était excellent connaisseur en peinture, en musique, qu'il aimait toutes deux passionnément. Quelques heures passées au musée, ou une soirée passée aux Bouffons, lui donnaient une journée délicieuse. Si l'on joint à ces douces satisfactions qu'il puisait dans ses goûts distingués, celles dont il jouissait dans son intérieur, on se dira que la vie d'un pareil homme n'a été qu'une suite de momens heureux.

Le bonheur de M. Letronne réjouissait d'autant plus ceux qui en étaient les témoins, que tout en lui révélait une âme d'élite. Il était franc, juste et bon, attaché scrupuleusement à tous ses devoirs, et surtout à ses devoirs de famille. A l âge de dix-sept ans

pour faire vivre sa mère, qui n'avait aucune forlune, il a donné des leçons que les élèves qu'il parvonail à se procurer ne lui payaient que vingt sous, et dans lesquelles il enseignait la grammaire, Tarillimélique, la géographie et Thisloire. Un heureux hasard le fil connaître à M. Menlelle, le géographe, membre de rinslituî, qui le distingua et se l'adjoignit pour l'aider dans ses travaux, ce qui le mit bientôt sur le chemin do la fortune et de la célébrité. Parvenu à une sorte d'aisance, il ne tarda pas à se marier. Sa femme, (ju'il a perdue jeune, n'a cessé de l'adorer qu'en mourant, et les cinq enfants qu'il laisse et qui le pleurent, béniront sa mémoire jusqu'à leur dernier soupir, tant il leur a toujours donné des preuves de sa tendresse pour eux. Dès qu'il fut nonnné garde général des archives, et qu'on eût joint pour lui, à celle place, celle de directeur de l'école des chartes, les élèves trouvèrent dans i\I. Lctronne Un second père. Aucun d'eux n'oubliera l'af-

feciion qu'il leur témoignait et que l'appui de leur chef ne leur a jamais manqué, ni sous le rapport de la science, ni sous tout autre rapport ; en un mot, il était chéri de tous ces jeunes gens, quand il leur fut enlevé par la mort en ^848.

Lorsque la fatale nouvelle fut apportée à TAdémie des Inscriptions, qui se trouvait assemblée ce jour-là, on leva la séance aussitôt et M. Walcknear en sortant, dit avec une émotion que partageaient tous ses collègues : l'Académie est décapitée.

M. Pariset, le médecin, était fort spirituel et prodigieusement instruit. Dans sa jeunesse il avait fait une tragédie, Electre, qui renfermait de grandes beautés. H l'a lue à quelques amis, mais n'a jamais voulu la faire représenter, ayant choisi pour unique carrière celle de la médecine, dans Inquelle il s'est distingué.

Lorqu'il fulallachéà riiôpila! delà Charité il m'a dit , qu'après avoir lu les notes que l'on conserve à la clinique sur les longévités aussi bien que sur les maladies rares, il avait reconnu que, dans le nombre des centenaires de toute lEurope, il se trouvait des hommes, d'états complètement divers. Que Ton y voyait des gens de lettres, des militaires, des paysans etc.. Les uns ne mangeaient que de la viande , les autres ne s'étaient nourris que de pain et de légumes, (^eux-là buvaient du vin, ceux-ci n avaient jamais bu que de leau; enfm, aucune uniformité n existait dans leur manière de vivre, si ce n'est que tous se levaient de bonne heure.

Il a existé à Paris un exemple de longévité bien extraordinaire, et dont beaucoup de personnes, jeunes encore, peuvent avoir été témoins, puisque la veuve de l'inventeur des ballons, madame MonlgoUier vient de mourir il y a peu d'années à l'âge de cent onze ans.

Dans une vieillesse aussi avancée, madame Montgolfier conservait encore la vue. Touïe, l'exercice de ses jambes, et ce qui est plus surprenant, une excellente mémoire. Peu de temps avant sa mort, elle écrivait encore ellemême à ses amis des billets, dont j'ai vu quelques-uns; l'écriture en était charmante et l'on était tenté de croire, en les lisant que celle qui les traçait d'une main si ferme, avait un long temps à vivre, lorsqu'elle trompa subitement cette espérance. Ce que l'on m'a dit de sa fin a quelque chose de bizarre et de louchant à la fois.

Madame Montgolfier, qui par parenthèse se levait de très bonne heure, allait tous les matins prendre l'air au Luxembourg, dont elle était voisine. Elle ne permettait point qu'on l'accompagnât dans cette promenade, et Ton sait que malheureusement beaucoup de vieillards sont enclins à celle petite vaniié. Comme elle se trouvait assise sur un banc , elle remarqua lout-à-coup, qu'un grand

trouble se manifestait dans ses idées. Elle se leva aussitôt pour retourner chez elle; mais il lui lut impossible de se rappeler, ni le nom de sa rue, ni le sien. Effrayée de sa situation, elle aborda un monsieur qui passait, dont Tair comme il faut lui inspira de la confiance, et le pria de vouloir bien lui prêter secours, en la reconduisant à sa demeure. A la vue d'une feuime bien vêtue, qui par sa ligure annonçait un âge fort avancé, le monsieur consentit très volontiers à lui rendre ce service, et lui demanda dans quelle rue elle logeait. — Ah ! voilà ! répondit la pauvre dame, c'est que j'ai le malheur d'avoir oublié où je loge, et comment je me nomme. Cela n'est pas bien extraordinaire ; j'ai cent onze ans. — Cent onze ans ! dit aussitôt l'inconnu, vous êtes donc madame iMontgolfier ? — C'est cela ! c'est cela ! s'écria -t- elle avec joie.

Grâce au hasard qui voulait que ce monsieur, habitant du quartier, eût souvent en-

tendu parler d'elle il put la ramener dans sa demeure, où le surlendemain elle s'éteignit aussi doucement que s'était éteinte sa mémoire.

Peu de gens de lettres aiment la musique, tandis que la plupart des artistes en sont passionnés. Les premiers n'avouent cependant point qu'elle les ennuie ; car il est à remarquer que personne n'ose dire franchement : Je n'aime pas la musique ; mais les bâillements et parfois le sommeil les trahissent. Cela tient-il à ce que les concerts privent les gens de lettres d'une conversation propre à faire briller l'esprit, et que les artistes préfèrent un délassement qui, plus que tout autre, donne l'essor à Timagination? Je ne sais, mais j'ai vu le plus grand nombre de nos littérateurs, M. de Chateaubriand en tête, entendre avec indifférence les plus célèbres chanteurs ou cantatrices, et s'ennuyer mor-

telleineiil de la musique inslrumenlalc. Au conlrairc, j'ai toujours vu les artistes écouler avec enthousiasme toute espèce de umsique, et même plusieurs d'entre eux cultiver cet art. On peut citer ici M. Ingres, que les musiciens sont fiers de voir jouer sa partie de \iolon dans un quatuor, avec un talent que l'on ne croirait pas pouvoir être acquis par un si grand peintre.

M. de Prony, mathématicien et membre de l'Académie des Sciences, était aussi distrait qu'on peut l'être ; il ne se rappelait jamais un nom, une adresse; il n'allait point dans une maison sans y laisser son parapluie, son chapeau (qu'il portait rarement sur sa tête, il est vrai) ; il se trompait sans cesse de porte cochère lorsqu'il allait voir quelqu'un, entrait dans les armoires, et Ton n'était jamais bien sûr qu'il eût entendu ce que vous veniez

de lui (lire, .le nie souviens qu'à l'époque du 'l 8 fructidor, me trouvant un matin chez sa femme, je lui donnais des nouvelles de M. Pasloret, qui était alors en fuite. 11 sortait de faire sa leçon aux élèves de lÉcole polytechnique, et, par distraction, il avait emporté le morceau de blanc d'tlspagne dont il s'était servi, et qu'il tenait encore à la main. J'étais alors en grand deuil ; tout en m'écoutant, il traçait sur mon châle noir des ligures de mathématiques, et n'aurait pas laissé un coin intact, si je ne l'avais arrêté dès que je m'aperçus de la méprise qui lui faisait prendre mes épaules pour un tableau d'amphithéâtre.

11 aimait prodigieusement la musique, et savait même assez de composition pour écrire des romances dont il a fait graver quelques-unes. Un soir qu'il était allé faire une visite à madame G ail (»), il ne la trouva

(4) Madame Gail, comme musicienne, avait un talent re-

point chez elle et voulut attendre qu'elle revint du spectacle, où la femme de chambre lui dit qu'elle était allée. Il entra dans la chambre à coucher, le piano se trouvant placé dans cette pièce de l'appartement, et se mit à composer une romance pour passer le temps. Dans son agréable occupation, les heures s'écoulaient avec rapidité, et lorsqu'il s'avisa de regarder sa montre, il était deux heures du matin. Surpris de s'être lai.ssé enirahier aussi tard dans la nuit, et dans l'idée ({u'il était chez lui, il se hàla de se déshabiller et de se coucher. Madame Gail rentra peu de temps après suivie de sa femme de chambre qui, croyant M. de Prony parti depuis longtemps, ne songeait plus à cette visite, en sorte qu'on peut se faire une idée des cris

marquable. Avec une voix peu séduisante, elle chantait si parfaitement bien, qu'on avait le plus grand plaisir à l'entendre ; elle accompagnait admirablement sur la partition à la première vue, et elle a fait la musique do Mademoiselle Delaunay, ainsi que cello des Deux Jaloux, qui a obtenu un brillant succès au lliéàtre de rOpéra-Comique.

qu'elles poussèrent toutes deux en apercevant un homme dans le lit.

Une distraction tout aussi forte et plus bizarre peul-êlre, lit passer un quarl-dheure d'angoisse à Parceval Grandmaison, auteur du poème de Philippe- Auguste, et membre de l'Académie française. 11 était au moment de signer le contrat de mariage de sa nièce, toute sa famille et tous ses amis se trouvaient rassemblés dans un salon, lorsqu'il s'aperçut avec terreur qu'il ne savait plus comment il se nommait. Tous ses eflbrts pour se le rappeler étant inutiles, une heureuse idée lui vint : il faisait extrêmement chaud, en sorte que les fenêtres, qui donnaient sur un jardin, étaient ouvertes; il sortit du salon, feignant de vouloir aller respirer l'air. Tout le monde de crier aussitôt :

Parceval ! Parceval ! mais que faites-vous

donc ? c'est à votre tour de signer. Parceval accourut et signa en toute hâte, dans la crainte d'un nouvel oubli.

Je puis ciler un second exemple de celle aberralion d'esprit niomenlanée. M. de i.a Place m'a conte qu'une fois, après avoir pendanl tout un jour fatigué son cerveau sur une même idée, il alla le soir faire une visite à l'une des sœurs de Tempereur Napoléon. La princesse n'étant point chez elle, le concierge lui présenta la liste sur laquelle on s'écrivait, mais il lui fut impossible de se souvenir de son nom, et, pour se tirer de là sans passer pour un fou, il dit à cet homme qu'il reviendrait dans un autre moment, et s'enfuit.

On sait que pendant longtemps les disputes élevées entre les médecins de la Faculté et les homéopathes ont été vives et fréquentes, et que sans cesse les deux partis s'attaquaient, soit par paroles, soit par écrit. Un jour , à table , le docteur U*** disant

qu'un médecin homéopathe voulait se battre avec lui, et qu'il était fort désagréable d'être lue pour avoir fait imprimer que les doses de ces messieurs étaient tout à fait impuissantes. — Parbleu! s'écria J. J. , qui se trouvait là, c'est bien simple; battez-vous avec des pistolets chargés d'un centième de balle et d'un millième de livre de poudre.

La timidité la plus conimune est celle qui naît de Tamour-propre. Pour une personne timide par nature que le hasard peut vous faire rencontrer, il en est mille qui ne se troublent qu'à l'idée de ne point obtenir assez do succès ; l'absence de prétentions les mettrait à l'aise et leur laisserait tous leurs moyens, que la crainte de ne pas être applaudies paralyse.

Je comprends ce genre de timidité dans les acteurs dont la fortune, la position dans

le monde, en un mot, toule l'cxisfence, depond du succès au Ihéàlre ; aussi ai-je queslionnc plusieurs de nos plus grands comédiens sur ce sujet. Mole et mademoiselle Comlal n'avaient jamais peur ; ils s'amusaient tellement à jouer la comédie que rien ne pouvait les distraire de la pensée de leur rôle , dans lequel ils s'identifiaient sur la scène comme si la salle eût été vide. Fleury, au contraire, qui pendant les plus belles années de sa jeunesse avait essuyé toutes les rigueurs du public, ne paraissait jamais sur le théâtre sans éprouver une émotion que les plus vifs applaudissemens avaient peine à calmer. Mademoiselle Mars et Talma n'avaient de crainte qu'aux premières représentations j aux secondes, ils cessaient de trembler, et cela se conçoit parfaitement : il doil être bien pénible de se trouver personnellement livré aux outrages d'un parterre mécontent. Lorsqu'une pièce tombe, l'auteur a la ressource de se reculer dans sa logo ou de

se blottir derrière une coulisse, et c*est l'acteur qui reçoit en face, comme par procuration, les huées et les sifflets.

Il est donc facile de s'expliquer comment mademoiselle Mars et Talma redoutaient les premières représentations. Il n'en est pas de même de la jeune personne qui chante ou joue du piano dans un salon. Qu'elle chante, qu'elle joue plus ou moins bien, elle ne doit jamais recevoir que des compliments , dont la franchise, il est vrai, peut être parfois douteuse, mais ne peut influer en rien ni sur sa paix, ni sur sa destinée présente et à venir. Si les talents de société cessaient d'être accompagnés de prétentions, ils y gagneraient beaucoup, et nous verrions des amateurs, uniquement poussés par l'envie de se divertir, se placer plus aisément au rang des artistes.

La timidité, qui naît de l'amour-propre, n'est -elle pas aussi celle de beaucoup d'hommes, appelés à parler dans une

chambre comme (lé[)Uiés? N'en a-l-on pas vus qui, bien que certains d'avoir une idée sage, utile au pays, n'osent monter à la tribune, retenus par la crainte de ne point faire un assez beau discours? Ici, pourtant, le devoir parle, mais pas assez haut, il faut croire, pour faire taire cette vanité, qui redoute la plus légère piqûre.

J'ai connu l'un de ces irembleurs, l'homme le plus spirituel et le plus tranchant dans la conversation que l'on pût voir. Nul n'était aussi au courant que lui de tous les événements politiques et ne connaissait mieux les individus qui se trouvaient y jouer un rôle. Homme de parti par excellence, il était au fait de toutes les intrigues qui peuvent servir ou déjouer des ambitions, et il avait fait et défait des ministres, sans avoir jamais voulu l'être lui même.

Quand ses amis étaient au pouvoir, son crédit était immense; on peut même dire que, dans plusieurs occasions, il a gouverné

le royaume. Ses amis tombés, il restait encore assez puissant pour combattre et renverser leurs adversaires, afin de les rétablir en place, ainsi qu'il l'a fait plus d'une fois.

Néamoins, celle puissance d'une haute capacité ne s'exerçait que dans l'ombre. C'était au <;oin d'un salon, s'il ne pouvait jouir du calme d'un cabinet, qu'il faisait briller tant d'esprit et tant de force de tète. L'habitude qu'il avait d'émeltrc ses idées sans craindre de contradiction offensante, d'être, au contraire, écouté comme un oracle, lui rendait odieuse toute discussion publique, et, longtemps député, longtemps pair de France, il n'a jamais dit un mot à la tribune.

Cette timidité , née de l'amour-propre , n'atteini point les hommes chez lesquels un véritable orgueil lient la place de la vanilé. L'orgueilleux ne crainl ni l'insuccès ni l'ou- Irage; il n'y croit pas pour son compte. 11 parle, comme il agit, dans le sentiment intime de sa supériorité sur tous ceux qui

l'entourent, et n'accorde pas à des êtres vulgaires, qu'il domine de si haut, le droit de le troublcM* un instant; d'où il résulte que dans la carrière parlementaire l'orgueil a du bon.

D'autres causes peuvent aussi faire disparaîlre l'espèce de timidité dont je parle, et la Chambre do 1848 en fournit un exemple; car nulle autre ne s'est montrée aussi dépourvue de prétentions aux succès purement littéraires. La gravité des circonstances s'opposait alors à ce que l'amour propre pût se faire jour j la question n'était plus d être applaudi comme orateur. Il s'agissait pour les uns de conserver leur fortune, pour les autres de s'en créer une, et pour tous de sauver leur télé. Ceux qui siégeaient à la montagne parlaient à tout propos, et parlaient comnie on sait j mais ils avaient bien dans l'esprit d'autres idées que colle de tourner la phrase, de lutter d éloquence contre M. de Montalemberl, ou M. Thiers. D'autre

— 3U — part, nos généraux, avec cette franche assurance que donne l'état militaire etThabitude du commandement, montaient à la tribune sans la moindre émotion ; la preuve en est que, pour leurs débuts, certains d'entre eux se sont exprimés en véritables orateurs. Quant aux autres représentants , quelles qu'eussent été jusqu'alors leurs occupations et les habitudes de leur vie, ils prenaient hardiment la parole, la plupart excités, il faut le reconnaître, par le seul désir de sauver la France , s'il était possible, et de se sauver eux-mêmes.

Michaud , l'académicien et l'auteur des Croisades^ non-seulement était un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, mais il a donné, dans nos révolutions, l'exemple si rare d'un homme qui n'a jamais sacrifié ses opinions et jamais changé de drapeau.

Allacbé jusqn'h son dernier soupir aw parti légitimiste, à l'époque où l'empereur étnit à peu près le maître du monde, M. de Fontanes, alors grnnd-maîlre de l'université, le pressait vivement de se rallier au gouvernement, et de ne plus employer sa plume contre celui qui venait de rétablir l'ordre en France. f*our Vy décider, M. de Fonlanes lui dit (soit que la chose lût vraie ou non, car le fait est contesté,) : « Je sais toute l'estime que vous professez pour le caractère et pour le talent de l'abbé Delille; eh bien! l'abbé Delille consent à recevoir deux mille écus de pension — Je le crois bien, répondit Michaud ; il a si peur, si peur, qu'il accepterait deux cent mille livres de rente.

Un homme de lettres pauvre, qui connaissait depuis longtemps iM. llolschild, disait, en parlant de ce riche banquier. < Je puis

dire à sa louange, que je l'ai rencontré dernièrement, qu'il m'a reconnu, qu'il est venu à moi de l'air le plus affable, et que nous avons causé millionnairement ensemble pen dant plus d'un quart-d'heure. »

Un allemand, qui venait de faire un voyage en France, se trouvait dans un salon de Francfort. Voulant se rendre habituel un usage qu'il avait remarqué à Paris, lorsqu'il fut sur le point de se retirer, en se glissant vers la porte, il se mit à chercher son chapeau dans tous les coins du salon, sans prendre congé de personne, mais non sans renverser des fauteuils, des tables, briser des porcelaines, etc. — Won Dieu! que faites-vous donc monsieur B*** ? s'écria la maîtresse de la maison, effrayée de ce ravage. — Je sors à la française, madame.

On sait combien pendant plusieurs années, à l'occasion de la politique, le désordre s'était établi jusque dans les cours publics, et combien d'babiles professeurs, en butte à ces excès vraiment indignes d'une jeunesse studieuse, se sont vus contraints d'abandonner leur chaire. Un d'eux M. Hippolyle Hoyer-Colard, neveu du célèbre doctrinaire et professeur d'hygiène à la Faculté, devint l'objet de ces scènes tumultueuses ; mais co;nme il était presque aussi jeune et tout aussi entêté que ses auditeurs, il résistait aux cris, aux sifflets, et parvenait toujours à finir la leçon, ce qui exaspérait encore plus les turbulents. Un jour qu'il avait terminé sa tâche, assez épineuse comme on voit, et qu'il retournait chez lui, un grand nombre d'élèvCs, résohis à en finir, se mirent à le suivre dans les rues, en l'accablant de menaces et d'invectives. Royer-Colard, sans presser le pas, marchait d'un air tranquille au bruit de ces clameurs, lorsqu'arrivé au

pont des Arts, il lire de sa poche une pièce de cent sous et la jette au receveur, en disant : — Je paie pour ces messieurs.

Pas un ne profita de cette politesse si comique, et tous se retirèrent en riant :

Le nombre des personnes qui croient à l'influence de la lune sur les changements de temp^ est immense. Sans cesse nous entendons dire : « Il pleuvra jusqu'à la nouvelle lune. » Et pas un jardinier ne s'échine, en arrosant ses fleurs et ses légumes, sans avoir pour consolation l'idée que la nouvelle lune est prochaine. Par malheur, la nouvelle lune arrive et le temps ne change pas. J'ai vécu maintenant bien des années, et j'ai vu la pluie comme la sécheresse continuer ou cesser indifféremment avec les lunes nouvelles (I). Or, dans l'admirable structure de notre monde, toute

(1) Notamment cette année-ci, 1852.

règle est immuable : on n'a jamais vu faillir un seul jour 1 effet de la lune sur les marées; el si cet aslre amenait des variations dans le temps beau ou mauvais, ce serait, sans aucun doute , d'une façon régulière , et non comme par suite d'un hasard qu'explique facilement la fréquence des changements de iuue.

J'ai entendu M. de Lagrange, M. de Laplace et M. Poisson nier celte influence que l'on attribue assez généralement à la lune. Je sais bien que plusieurs personnes, pour appuyer leur préjugé sur un nom célèbre, prévendent que leur opinion est celle de M. Arago. Cependant, voici ce qu'a écrit ce savant astronome dans VAimanach du bureau des longitudes {\),

« Les astronomes , les physiciens et les € météorologistes semblent généralement c convaincus que la lune n'exerce sur notre

{{) Annuaire de <835, p. 15T.

t atmosphère aucune influence appréciable; « mais on doit avouer qu'ils sont seuls de c cet avis. L'immense majorité du public « croit fermement à une action puissante de « notre satellite. »

On conviendra que les astronomes, les physiciens et les météorologistes doivent être plus aptes que nous à juger une pareille question. Puis, M. Arago ajoute plus bas :

« Si celte première attaque contre des « préjugés très enracinés est sans résultai, n je demanderai aux lecteurs de r.^mîWrtîV^ « la permission de recommencer le combat 4 dès que la météorologie aura fait les nou- « velles acquisitions que tout nous autorise « à espérer. »

M. de Chateaubriand, même dans sa jeunesse, était d'une lacilurnité peu commune, au point que je pensais souvent qu'il aimait

— 321 ~ mieux, cl non sans raison, s't'nlrelonir avec lui-mènic qu'avec tout autre. Si la conversiilion ne se portail point sur un sujet qui Irappàt son imagination , ou seulement si dans le cercle il se trouvait une personne qui ne lui fût pas agréable, il gardait un profond silence , ensorte que , parmi tant de gens, avides de le connaître, beaucoup ont pu se trouver avec lui pendant plusieurs heures, sans entendre le son de sa voix. Kt pourtant, qui parlait mieux que M. de Cha> loaubriand ï quelle originalité d'aperçus sur les choses les plus élevées comme sur les plus vulgaires, et quelle élégance, quel charme de langage f V.n lui, la distinction de pensée se joignait à celle de l'expression, au point qu'il était regrettable (pion ne pût écrire tout ce qu'il disait. Dans les derniers temps de sa vie, la vue d'un tableau de M. Alligny. (jui représentait l'acropole d'Athènes, le lit sortir un jour de l'espèce d'apathie qui lui était devenue habituelle, et il se mil à par-

— 3â2 — 1er (lo la Grèce avec tant de chaleur et de poésie, que nous retrouvions tous l'auteur (VJfala.

Longtemps avant celte époque, dans les commencements de la Ileslauration, il se fît un service «à Saint-Denis, en mémoire de l'infortuné Louis XVI, auquel toute la famille royale assista M. de Chateaubriand devait s'y trouver ; mais cette cérémonie ayant lieu de très bonne heure, il avait promis à cinq ou six personnes, au nombre desquelles j'étais, de revenir déjeûner avec elles à Paris. Il y vint en effet, et tout le monde de lui dedemander aussitôt comment les choses s'étaient passées, et comment l'abbé de Boulogne avait rempli sa haute mission comme prédicateur. « Pas mal, pas mal, dit-il, mais il n'a pas assez profité de la circonstance pour appuyer sur le point important, sur le grand principe de la légitimité, il fallait qu'il dit... . Alors se mettant à la place de l'abbé de Boulogne, lui prêtant ses idées et s'ani-

niaiil |)uu à |»cu jusqu'à In chaleur de l'enlliousiasine, il improvisa la plus belle oraison lunèbre que puisse ins|)irer au génie l'exallalioii ilu senlimenl royalislo.

M. (le Chaleaubriand, dans sa jeunesse, avail la plus charnianle tête que Ton pût voir. Sans exagérer le moins du monde, on peut dire que le génie brillait dans ses yeux, dont l'expression avait quelque chose de magique. Son sourire était ravissant; il en a conservé le charme juscpi'à ses derniers jours, ce qui l'a aidé bien souvent à ré[)ondre autrement que par des mots au torrent d éloges admiratifs qui l'attendaient dans tous les salons de l'Europe , où beaucoup de ceux qui le voyaient fréquemment n'ont connu de lui que ses chefs-d'œuvre et son sourire.

On a souvent re[)roché à M. de Chaleaubriand dêlro atteint de cette faiblesse que M. Saint-Marc Giiardin, dans un article sur J.-J. Rousseau, appelU; la prcoccupalion muta dive du moi, et de se nommer trop souyeni

lorsqu'il écrit. Toute l'admiration qu'inspire Tailleur du Génie du Christianisme ne peut empêcher que l'on n'accorde à ses critiques et à ses ennemis un fait aussi regrettable ; mais ceci convenu, une chose vraiment surprenimle , c'est que dans la conversation, même la plus intime : car c'était alors seulement qu'il se décidait à causer, M. de Chateaubriand ne parlait jamnis de lui, el s empressait le plus souvent de couper court aux louanges, parfois involontaires, qui s'adressaient à ses ouvrages et à sa personne.

Si ce tort, dont on l'accuse généralement, était regardé par lui comme un moyen, bien superflu, chacun en conviendra, d'augmenter sa célébrité, comment cette célébrité, si largement, si justement acquise, ne le rendait-elle pas plus heureux? Quel homme a vu conmie lui, jusqu'à sa mort, ses ouvrages cités chaque jour par tous les écrivains de son siècle et son nom connu dans tous les pays du monde civilisé? Comment donc de-

vint- il iiidinV'rt'iit à tant de gloire? Ilôlas ! il ne pul siipporler la perle de sa jeunesse. Sans <in'il lût altcinl (rancune infirmité , d'aucune souffrance grave, il était si malheureux de vieillir, que rien ici- bas n'excita plus son intérêt, ne lui apporta plus de joie. (x?lle mélancolie de caractère , dont son ardente imagination lui donna des accès, auxquels nous devons liené et tant d'aulres belles pages , devint une tristesse habituelle. La tète penchée, l'œil abattu, il restait immobile et silencieux au milieu de ses amis et de ses admirateurs, sans prendre plus de part à ce qui se disait autour de lui qu'il n'en prenait aux plus grands évènemens de ce monde. I*ensait-il à ses belles années? Dansée cas, il faut croire que le brillant souvenir de sa jeunesse ajoutait encore à sa peine. Quelles que fussent les idées qui venaient assombrir son visage, il était douloureux de voir ce beau génie affaissé sous le poids «l'un malheur sans remède, et de voir s'éteindre le

f(3U d'une vie de gloire cl d'amour, dont la flamme ne se ranimait que pour des inslans! Toulel'ois, plusieurs motifs ont rendu de tout temps agréable la société de ce grand écrivain. D'abord, le souvenir des doux niomens que l'on devait à sa plu nie, puis, l'aménilô de son caractère, qui, jointe aux manières si gracieuses que iM. de Chateaubriand a conservées jusqu'à son dernier jour, rendait toute espèce de rapports avec lui doux et ilatteurs. Par suite d'une extrême indulgence pour les lalens médiocres, il n'a jamais blessé aucun amour-propre ; et nul ne se plaisait davantage à rendre sincèrement juslice au moindre mérite ; soit qu'il fût ou non en présence d'un auteur, d'une jolie femme, d'un homme d'esprit, le jugement quil portait sur eux était de nature à leur plaire, en un mot, il aimait à louer, et la louange qui partait de si haut, avait, pour quiconque la recevait, un charme propre à satisfaire les plus exigeants.

('cUo iiiansuéludo do raracièrc, il liiiil hioii l'avouer à regret, semble n'avoir apparlenu ({u'au grand poèlc; elle a abandonné riioniinc politique , puisque , malheureusement, les Mcmoircs d'outre- tombe laisseront des traces de haine et de partialité poussée jusqu'il l'injustice. Plût au ciel que l'auteur des Martyrs n'eût jamais voulu devenir un homme d'état! Sa carrière politique n'a rien ajouté à sa renommée, et seule, elle a pu lui faire connaître le sentiment de la haine et lui créer des ennemis. Si M. de Chateaubriand se fût contenté de sa gloire littéraire, cette gloire était encore tro[) radieuse pour ne point réi)andr(' du charme sur sa veillesse. Peut-éire alors son legret de n'être plus jeune eût- il été moins profond, moins amer, et ne l'eût-il pas conduit si tristement au tombeau.

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