‹ Mes souvenirsChapitre 3 sur 4 · ISI · texte numérisé non relu

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eut acheté à IJrunoy une charmante habitalion, dont les plus grands seigneurs s'étaient contentés jusqu'alors, il put se livrer au bonheur de vivre entouré de maçons, de menuisiers et de peintres. Il habitait le château pendant qu'il faisait travailler aux communs, puis allait se loger dans les communs lorsqu'on rebâtissait le château. Le parc, qui était fort beau, occupait sans cesse tous les terrassiers du pays : les allées et la petite rivière qui le traversaient ont peut-être changé vingt fois de place. Il résultait de cette manie que Talma, qui n'avait aucun vice, faisait toujours des dettes. L'empereur les lui paya une fois; puis, enfin, devenu plus sage, il paya, dans ses dernières années, celles qu'il avait faites de[)uis et laissa même à ses héritiers une fortune honnête.

Talma est mort le 18 octobre 1 826. Il avait publié , l'année [)récéilente , une brochure in-8, inlitulée : Réflexions sur Lekain et sur l'art théâtral, dont le style ferait honneur à

la plume la plus exercée, et que tout acteur qui se destine à jouer la tragédie devrait lire.

Lorsque mademoiselle Mars a quitté le théâtre, bien qu'elle eût près de soixnnie ans, elle conservait encore une taille char mante, les plus belles dents du monde, un sourire ravissant et un organe ! ah ! quel organe ! Je me souviens que, lorsqu'elle voulut quitter son rôle dans une petite pièce de moi, Charlotte Broivn, elle vint me voir afin de m'adoucir le coup par les paroles les plus flatteuses, tout en me disant franchement que le rôle lui avait toujours semblé secondaire et qu'il lui était pénible de s'habiller pour venir entendre applaudir monsieur MoU' rose. J'avais alors fort mal aux yeux, ce qui m'obligeait k tenir mes persiennes et mes volets fermés, en sorte que nous causions

ensemble sans nous voir, lorsqu'une femme de mes amies arriva. Nous nous mîmes anssitôt toutes les trois à parler d'autre chose; mais à peine mademoiselle Mars eut-elle prononcé vingt mots que mon amie s'écria : «Ah! c'est mademoiselle Murs! Que je suis charmée do me renconlrer avec elle! » Il est certain qu il était iinpossible de confondre le son de voix argenlin do mademoiselle Mars avec aucun autre, si ce n'est avec celui de mademoiselle Desgarcins (I).

L'âge étant venu, quelques amis de mademoiselle Mars lui conseillèrent de changer d'emploi. Elle y pensait souvent; mais les rôles qu'il lui fallait prendre lui semblaient offrir un champ trop étroit au talent, à l'exception de deux : madame Evrard, dans le Vieux célibataire^ et madame Pernelle, dans

{\ ) Je n'ai vu jouer à mademoiselle Desgarcins que le rôle d'Kdelmonp, dans VOthello do Ducis. Elle est morte jeune, folle, et après s'être donné, par jalousie, trois coups de couteau, ce qui l'avait forcée à quitter la scène.

Tartufe. — Ah ! madame Pernelle ! disaitelle, voilà un beau rôle! un rôle de grande actrice ! iNéanmoins, je crois qu'il faut attendre un peu.

Elle atiendit, en effet, plus d'un an. A la fin, affligée, malheureuse de voir plusieurs journaux et quelques-uns de ses camarades parler sans cesse de son âge, elle se décida, à son bien grand regret, à quitter le théâtre, non sans avoir encore obtenu un succès immense en créant le rôle de mademoiselle de Belle-Isle.

J'ai entendu dire à deux ou trois personnes que mademoiselle Mars n'avait point d'esprit, d'où j'ai toujours conclu que ceux qui parlaient ainsi avaient peu connu celte charmante actrice. Mademoiselle Mars faisait rarement des frais dans la conversation, et son caractère étant plus sérieux et même plus mélancolique que gai, la saillie ne lui était pas habituelle ; mais des idées fines et des idées originales, elle en énonçait sans

cesse nvec iin nalurel parfait. 11 serait impossible de composer un rôle, dans la comédie surtout, avec autant de vérité qu'elle le faisait, si l'on n'était pas doué d'une finesse d'observation , d'une justesse d'aperçus remarquables. De plus, tous les auteurs qui ont été assez heureux pour lui voir jouer leurs ouvrages savent avec combien d'esprit elle expliquait les motifs d'un changement, quand il lui arrivait de le demander pendant les répétitions, et combien il était rare que l'effet devant le public ne ratifiât pas le jugement qu'elle avait porté.

Soit habitude de jouer des rôles de bonne compagnie, soit que des manières convenables lui fussent naturelles , mademoiselle Mars conservait à la ville l'excellent ton qu'elle avait sur le théâtre, et rien, dans sa tenue ou dans son langage, ne la distinguait des plus grandes dames.

A part un tripotage de coulisses, auquel elle se livrait beaucoup trop, quand elle au-

rait'dû s'en remettre au public du soin de marquer sa place à la comédie, elle était aimable et gracieuse pour tout le monde, dès que son amour-propre d'actrice ne se trouvait plus en jeu. Elle aimait tous les arts avec passion, elle parlait du sien admirablement, et elle avait le talent de contrefaire des personnes qu'elle n'avait vues que deux ou trois fois , de manière à vous faire mourir de rire.

Une chose qui distinguait mademoiselle Mars d'un grand nombre des femmes qui brillent au théâtre, c'est qu'elle était douée d'une certaine élévation d'âme. Jamais dans sa vie elle n'a sacrifié un ai lâchement de cœur, de quelque nature qu'il fût, à des considérations de fortune, outre que je sais plusieurs personnes qu'elle a obligées de sa bourse, et cela pour des sommes considérables, avec une délicatesse admirable.

Elle possédait de plus une force de caractère vraiment surprenante chez une femme.

— 18"? — On peut en citer en preuve le fait qui suit, dont deux mille personnes ont été témoins.

Comme en 1^15 les gens qui regrettaient l'empire avaient imaginé de porter un bouquet de violettes en souvenirdu 20 mars 1 8 M, mademoiselle Mars, qui avait toujours professé pour I empereur ÏNapoléon le plus grand dévouement, ne craignit point de paraître dans je ne sais quel rôle, couverte de violettes de la tête aux pieds. Cette bravade ayant vivement irrité tous les amis de la cour, un grand nombre de jeunes gens et de gardes du corps se donnèrent rendez-vous au parterre pour la représentation suivante, dans I intention bien arrêtée de faire faire amende honorable à l'actrice. Dès qu'elle parut en effet, elle fut accueillie par des huées et des murmures auxquels se mêlaient les cris ! à genoux ! h genoux ! Mademoiselle Mars, sans que rien dans sa personne irahîi l'extrême émotion qu'elle devait éprouver,

elle resta près d'un quart d'heure en silence, immobile dans une altitude respectueuse ; enlin les cris continuant elle s'avança vers la rampe, et d'une voix douce et ferme : — Messieurs, dit-elle, je ne me mettrai point à genoux. Si vous n'avez pas la bonté de me laisser jouer mon rôle, je vais quitter le théâtre pour toujours.

Tant de gens étaient là qui tremblaient de perdre une aussi charmante actrice, que les applaudissements étouffèrent les clameurs. On parvint à faire taire deux ou trois siffleurs obstinés, et la représentation s'acheva paisiblement.

Tout le monde se souvient encore de la foule qui se porta à la Comédie Française dans les derniers temps qui précédèrent sa retraite. Elle joua tout son répertoire et finit par le Misanthrope et les Fausses confidences. Tous ceux qui étaient là, comme moi, savent que, dans les Fausses confidences surtout, elle avait trente ans. Elle joua d'une façon si

a;]inirablo, que des applaudissements frénétiques suivaient chaque mot qu'elle prononçait. A vingt reprises, elle lut obligée de saluer le public , avec une émotion visible , mais qu'elle parvint à contenir, jusqu'au moment où le rideau tomba sur le monceau de couroimes et de bouquets qu'on lui avait jetés de toutes parts.

Un royaliste, qui ne pouvait pardonner à l'un de nos grands poètes d'avoir fait proclamer la république en ^848, le voyant depuis s'efforcer, par ses actions et par ses écrits, de calmer la fougue populaire , disait : « C'est un incendiaire qui s'est fait pompier. »

Une espèce d'hommes qui me semble avoir

disparu du monde, sont ceux que, dans ma jeunesse, on appelait des mystincateurs, qui n'avaient d'autre étal que celui de faire rire, et que l'on trouvait parfois à la table des gens riches. Je ne crois pas qu'on les payât autrement que par un bon dîner. Mais, chose assez bizarre, tous étaient des peintres dont le talent n avait point répondu à leur passion pour l'art et qui, par suite, mouraient de faim. Touzet, iMusson et Legras étaient les plus recherchés. Non-seulement ils racontaient des histoires qui faisaient rire aux larmes, mais souvent, sous un nom supposé, ils jouaient un rôle dont plusieurs des convives étaient dupes, ce qui semblait les amuser eux-mêmes et divertissait beaucoup les initiés. Musson surtout excellait dans ce dernier genre de plaisanterie : il avait de l'esprit et le sentiment de ce comique vrai, qui déride les gens les plus moroses. Quoiqu'il ne fût pas encore très vieux lorsque je l'ai rencontré dfins quelque?, maisons, ses cheveux étaient

tout blancs et son visage exprimait une bonhomie ù laquelle on se laissait prendre.

Je me souviens que, se trouvant un jour dans une maison avec Picard, qui nous a laissé (le si charmantes comédies, et qui ne l'avait jamais vu, il se fit passer dans la compagnie pour un gonlilhomme campagnard, arrivé à Paris pour la première fois depuis huit jours. Après avoir, à table, passé en revue tout ce qui l'avait le plus frappé dans la ville, et cela de la manière la plus comique et la plus naturelle, il lit une sortie foudroyante contre les théâtres et contre les acteurs sous le rapport des mœurs. Picard, qui se trouvait être, à cette époque, directeur de rodéon et, de plus, comédien, fut extrêmement blessé, et il essaya d'abord de ramener ce rude censeur à des opinions plus tolérantes ; mais les réponses de Musson n'étant propres encore qu'à le blesser davantage, sa colère fut au comble, et il se prit avec ce sot provincial d'une querelle si vio-

Icnle, que le maître de la maison crut devoir inlerveûir. S'adressanlaii genlilhomme campagnard : - Monsieur Musson, dil-il, vous enverrai-je des macaronis ?

A ces mots, la fureur de Picard se calma au point qu'il partit d'un rire inextinguible.

Une autre fois, M. Perregaux, l<j banquier, qui ne connaissait Musson que de nom, étant venu dîner chez î\l. Lenoir, Tbomme de Paris, je crois, qui aimait le plus à s'anmser, aperçut, dans un coin du salon, un vieillard dont les regards hébétés et la contenance étaient si étranges, qu'il saisit la première occasion pour demander au maître du logis qui était cet homme. — C'est mon oncle , répondit M. Lenoir; il loge avec moi, et, par son testament, il m'a laissé toute sa fortune, qui est assez considérable. Malheureusement , il est tombé en enfance , au point d'être devenu presque imbécille , comme vous pouvez le voir. Nous ne le laissons

jamais sortir soûl, parce qu'il no reconnaît plus les rues de Paris.

On se mit à lablc, et, tanl que dura le dîner, M. Perregaux no pouvait détacher ses yeux du vieillard , qui , non-seulement lui semblait un modèle de contorsions grotesques, mais qui ne cessait de se mêler à la conversation par quelques mots si risibles, que M. Perregaux faisait des efforts inouïs pour ne pas éclater, tandis que les autres convives feignaient d'imiter sa retenue.

{•Axiin, le retour au salon le délivra de cotte contrainte, et ses gens étant arrivés, il se retira do bonne heure, sans être désabusé.

Quelques semaines après, comme il passait sur le boulevard, dans sa voiture, avec un de ses amis, il reconnut Musson, qui se promenait seul dans la contre-allée. — 0 mon Dieu ! s'écria-l-il, voilà Toncle de Lenoir qui s'est échappé ! — Comment! dit son ami, ne connaissant pas Musson plus que lui. — Oui, reprit M. Perregaux en tirant le cordon pour

faire arrêter, ce pauvre homme a perdu la lêle : il va s'égarer dans la ville, si je ne le reconduis pas. Et , donnant l'ordre à son cocher de le suivre, il descendit de voilure avec celui qui raccompagnait, joignit Musson et lui proposa, avec la plus grande douceur, de le ramener chez son neveu.

Musson reconnaît M. Perregaux, il reprend aussitôt son rôle. — Aon , non , dit-il , d'un ton enfantin, je veux trouver une boutique où l'on vende des polichinelles.

— Et pourquoi ?

— Parce que je veux en acheter un pour m'amuser avec. Je ne suis sorti que pour cela.

— Votre neveu vous en donnera tant que vous voudrez , dès que vous serez retourné chez lui.

— 11 n'y a pas de jolis polichinelles dans notre quartier.

— Je vous enverrai un polichinelle ce soir.

Le mot flo polichin(;llc, si souvent répété pnr (les hommes de cet âge, avait fait s'arrêter quelques passants, qui écoutaient cette conversation. M. Perregaux, craignant de faire scène , prit le bras de Musson , et se mit à marcher avec lui à la recherche d'un marchand de joujoux Enfin, ils en trouvèrent un. M. Perregnux entra dans la boutique, acheta le plus beau polichinelle, et le remettant aux mains de Musson : — Maintenant vous voilà satisfait, lui dit-il, et vous voulez bien que je vous ramène chez votre neveu , n'est-ce pas?

Touché d'une pareille bienveillance , le mystificateur ne se sentit pas le courage de pousser la plaisanterie plus loin. — Je vous remercie, monsieur, répondit-il, du ton le plus raisonnable ; mais je n'abuserai pas d'une si grande bonté. Je me nomme Musson.

— Ah! s'écria en riant M. Perregaux, ce coquin de Lenoir me le paiera ! Je n'en suis

pas moins cliarnié d'avoir connu , même en viclime, un aussi admirable talent. Et serrant la main de Musson , il remonta dans sa voiture.

Madame Grassini est arrivée en France avec les chefs-d'œuvre que l'empereur apportait chez nous après avoir l'ait la conquête d'Italie. Belle comme un ange, elle joignait à une taille charmante, à un visage ravissant un lalent admirable comme cantatrice. Sa voix était un magnifique contre-alto , auquel un travail assidu avait joint quelques cordes hautes fort belles. Sa méthode était celle qui s'est complètement perdue depuis que l'école grandiose n'existe plus , et que l'on n'enseigne, ni à poser largement les sons, ni à prononcer, ni à chanter le récitatif. Nous possédons encore cependant d'excellens professeurs, tels que MM. Delsarle, lîordogni,

Ponchanl de. elc. , par quel malheur ne parvicnncnl-ils pas à corriger dans leurs élèves celle mesquinerie d'exécution , qui tend à perdre l'art du chant. Le fait est qu'au théâtre, Duprez vient d'élre le seul et le dernier qui rappelât la grande école; aussi, tout le monde sait combien, ses moyens épuisés, lise faisrntejicore applaudir.

Pour comprendre ce que je viens de dire, il ne faut que se rappeler madame Pasta, qui avait reçu des leçons de sa tante, la Grassini, ou se rappeler la Grassini elle-mônie. Beaucoup de personnes existent encore , qui ont assiste aux représentations de la cour , du temps de l'empereur; toutes peuvent dire ce qu'était l'opéra de Roméo et Juliette^ chanté par elle et Crescenlini.

La Grassini était une excellente femme , elle ne se servait du crédit dont elle a joui en France et en Angleterre que pour rendre service aux artistes. Dans ces deux pays, la haute société, faisant une exception en sa

faveur, l'avait pour ainsi dire a-loptée, et elle était reçue partout, sans qu'on la priât toujours de chanter. Elle était fort dépensière, autrement la fortune que lui avait faite Tempereur, et dont ses amis lui sauvèrent, non sans peine , une partie, aurait pu la faire vivre dans ses derniers jours comme 1:» plus grande dame. 1! faut d'ailleurs dire à son éloge que sa générosité et sa bienfaisance n'avaient point de bornes, et que si elle dépensait par an quinze ou vingt mille francs pour sa toilette , elle en donnait au moins autant à des malheureux.

La Grassini a joui du singulier triomphe de compter au nombre de ses adorateurs ( à différentes époques il est vrai), l'empereur Napoléon et le duc de Wellington, ce qui lui a fait chanter aussi admirablement god save iheking, que l'hymne qui célébrait les victoires du héros français.

Il y a quatre ans à peine que la Grassini est

morte n Milan, <Imiis un àgc assez peu avancé.

Un jour que je me trouvais chez madame Hécamier, en tiers avec elle et notre célèbre poète Béranger, nous parlions de M. P'**** un des hommes de Francequi savent le mieux la révolution, pour avoir vu de près tous les personnages de ce long et terrible drame. — Une chose de lui m'étonne beaucoup, dit madame llécamier, c'est que vous ne lui ôteriez point de l'esprit que M. de La Fayette voulait la mort des ministres de Charles X, et qu'il a envoyé au Luxembourg , pour les défendre, lapins mauvaise légion de la garde nationale. Pour moi , continua-i-elle , je suis entièrement persuadée que M. de La Fayette n'a jamais désiré une tête. — Jamais, dit Déranger, ce n'est pas qu'il n'eût peut-être bien besoin d'en avoir une, ajouta-t-il en riant.

Madame de Staël joignait à son talent si supérieur, à son esprit si transcendant, une extrême sensibilité : bonne njère, amie fidèle et dévouée, elle inspirait à tous ceux qui la voyaient de près, non-seulement Tadminition que fait nailre la plus raie intelligence, mais encore une véritable affection. M. Necker, son père, pour lequel elle a conservé jusqu'à son dernier jour une sorte d'adoration, l'avait mariée, à l'âge de vingt ans, au baron de Staël-Holstein , ambassadeur de Suède à Paris. Quelques années après ce mariage, il n'existait, je crois, entre les deux époux que des rapports fraternels ; ils n'en avaient pas moins l'un pour l'autre une tendresse que le temps n'altéra jamais.

M. de Staël était loin de manquer d'espril ; mais il était bien impossible que personne pût briller, sous ce rapport , près de ce!le dont il avait fait sa compagne. Lui-même était sous le charme de celte belle parole, de cet entendement si élevé; en affaires, en po-

liliqiic, la pensée de sa femme devenail 1;» sienne, li me tlisail un jour : « Dans aucune occasion de ma vie je ne me suis repenti d'avoir consullé madame de Slaël ; son discernement la rend utile à tous ceux qu'elle aime. » H est mort en 1802, comme il allait la rejoindre à Copet, où elle étoit exilée.

La conversation de madame de Slaël ne ressemblait pas à ce qu'on appelle une causerie ; on était plus désireux de l'entendre que de parler soi-même, et lorsque le sujet d'un entretien lui plaisait, elle s'y laissait entraîner jusqu'à faire pour ainsi dire un discours , tant les idées lui venaient avec abondance et rapidité : soit qu'elle jugeât un événement politique, l'ouvrage qu'elle lisait, une pièce nouvelle, ses aperçus étaient si justes, si fins et souvent si profonds, que l'on aurait été ravi de pouvoir écrire ce qu'elle disait; et que Ton pensât comme elle ou non, son langage avait le pouvoir de vous entraîner loin de toute discussion. Un jour

entre autres, comme il était question de la religion protestante , elle ne résista pas au désir d'en faire l'éloge, et le fit avec une telle éloquence, qu'aucun de nous n'osait respirer, dans la crainte de l'interrompre.

On aurait tort si , d'après ce qu'on vient de lire, on pensait que madame de Staël parlait trop, et s'emparait de la conversation partout où elle se trouvait ; beaucoup de gens, au contraire, ont pu la rencontrer plusieurs fois dans les salons de Paris, sans avoir à peine entendu sa voix : d'abord, elle supportait très difficilement l'entretien des ennuyeux, et bien qu'elle se montrât toujours aimable et polie, le courage finissait souvent par lui manquer. Ensuite elle était extrêmement curieuse de connaître et de juger toute personne qui jouissait d'une célébrité quelconque. On ne pouvait porter un nom plus ou moins connu sans attirer aussitôt son attention, ses égards, et sans subir son exameq, examen dans lequel, il faut le

dire à son éloge, elle s'occii|)ail beaucoup plus du soiu de vous (aire briller que de briller elie-uiènie. Nul n'était à Tabri de la curiosité qu'excitait en elle toute espèce de renommée. Elle recherchait avec le même empressement le poète, le général, l'orateur ou le savant célèbre ; et c'est à cette faiblesse, poussée jusqu'à la manie, qu'il faut attribuer en grande partie Téloignenientde l'empereur Napoléon pour madame de Staël. On imagine quelles avances elle dut faire au vainqueur de l'Europe, et lempereur ne craignait rien tant que l'obsession.

Si l'on excepte ce grand homme, on peut dire qu il n'existait pas dans le monde une personne qui désirât se soustraire à la recherche de madame de Staël ; non-seulement son désir de vous connaître avait quelque chose de flatteur pour votre amour-propre, mais il vous rapprochait d'une femme aussi remarquable par l'élévation de son àme que par la supériorité de son esprit.

11 résultait de ceci, que l'auteur de lant d'ouvrages connus dans toutes les parties du globe, ne doutait point qu'on ne répondit avec empressement à son premier appel.

Aussi n'hésitait elle jamais à satisfaire le penchant qui l'attirait sans cesse vers ceux qui s'étaient fait un nom. J'en citerai ce seul exemple.

Elle avait souvent entendu vanter Rivarol comme un des hommes les plus brillants dans la conversation, et n'avait eu aucune occasion de le rencontrer à Paris. Durant un voyage qu'elle faisait en Allemagne, elle apprit que ce spirituel écrivain, après avoir quitté la France, vivait à Hambourg. Bien que cette ville fût éloignée du chemin qu'elle devait suivre d'une quinzaine de lieues, elle s'y fit conduire et y descendit dans une auberge d'où elle écrivit quelques mois à Rivarol pour le prier de venir la voir. Peu de minutes après, llivarol arriva, et l'on peut se faire une idée de l'intérêt que dut avoir

cet cnlrelicii, dont les deux interloculeurs se trouvaient également doués de la plus rare intelligence, et qui , pour la première fois, échangeaient entre enx ou des pensées élevées ou des idées piquantes. La visite dura deux heures, après quoi madame de Siaël fit venir des chevaux de poste et regagna sa l'oiile.

Ceci me rappelle un mot charmant de la princesse de Poix. Connne on racontait devant elle celte bizarre entrevue de madame deSlaël et de llivarol : — Deux heures ! s'écria-t-elle ; je ne comprendrai jamais que l'on puisse rester deux heures en tète à lètc avec le même honune, à moins qu'on ne se dise toujours la même chose.

M. de Corbières, ministre de l'intérienr sous la Restauration, ayant toujours vécu jusque-là avec la haute bourgeoisie où quel*

ques petits gentilshommes de s^ province, étnii fort peu instruit des usages du grand inonde, et surtout des usages q'une foule d'émigrés, rentrés en France avec les Bourbons, avaient transportés de Versailles à Hartv^ell et d'Hartwell à Paris: Il en résultait que souvent il commettait des inconvenances qui faisaient rire les vieux courtisans, et parfois Louis XVIII lui-même; mais, grâce à son esprit, car il en avait beaucoup, l'avocat breton se tirait toujours d'embarras. — Un jour qu'il travaillait avec le roi, et lui soumettait un plan de très grande importance: après avoir pris du tabac, il posa dans sa préoccupation sa tabatière sur la table, et finit bientôt par y poser son mouchoir. — Mais monsieur de Corbières, lui dit le roi en souriant, vous videz vos poches. — Pour un ministre, Sire, cela vaut mieux que de les emplir, répondit-il, non sans se hâter de retirer le mouchoir et la tabatière.

Avaiil la loi qui a rédull le porl des IcUres à :'5 centimes pour loule la France, une pauvre paysanne vivait dans un département du nord l'on misérablement, et on outre, fort inquiète de l'un de ses fils, dont elle n'avait aucune nouvelle depuis dix-huit mois, le régiment de celui-ci étant passé en Algérie. Un malin, elle vil arriver le facteur, qui lui remit une lellre à son adresse. — Combien ? dit-elle joyeusement, à la vue du timbre d'Afrique. — Un franc trente cenliijies, répond le facteur.

La pauvre femme, trouvant cette somme exorbitante , ne décachette point, fixe attentivement ses yeux sur l'adresse, se disant tout bas : — C'est bien son écriture... il a écrit d'une main ferme... donc il n'est pas malade, puis elle baise la lettre, et la rend au facteur, en refusant de la recevoir.

Louis XV 111 aimait extrêmement à vivre

208 — tranquille et à maintenir dans son onloiu'agc la paix et la bonne humeur. Aucun monarque ne portait aussi loin que lui le sentiment du pouvoir royal, et pourtant, il employait toutes les ressources de sa rare intelligence pour s'éviter 1 ennui de faire une rude réprimande, de donner un ordre sévère. C'était toujours avec douceur et avec gaîlé qu il repoussait les tentatives du comte d'Artois, et celles des amis de ce prince pour le faire dévier de la route constitutionnelle qu'il s'était tracée, et bien qu'il finît par agir à sa guise, (témoin le renvoi de la chambre introuvable) il ne faisait sentir lautorité du maître qu'à la dernière extrémité. H se conduisait de même avec ses ministres, qu'il traitait avec beaucoup d'égard:» et de bonté, mais dont il déjouait parfois les manœuvres sans aucun reproche et même sans aucune explication. Le fait qui suit pont en fournir la prouve.

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