‹ "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libreChapitre 1 sur 7 · Rue du Saint-Gothard · texte numérisé non relu

Rue du Saint-Gothard

Il a été tiré de cet ouvrage :

(jinqttkille exetnptaires sur papier dé tifollànàé numérotés de 1 à 50.

Cent vingt-binij exemplaires sur papier pur fil des Papeteries Lafuma numérotés de 51 à 175.

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SUR LE

Je n'avais jamais pensé qu'il pût être bien nécessaire de pubiief ees notes ; ces bavardages sur des geûs et des choses disparus ne pouv^ieut guèi'e, à mon setis, intéresser que de rares amateurs de théâtre; A diverses reprisés, on avait insisté pour m'y décider; le temps manquait, et aussi autre chose, car, dans les instants où j'entrevoyais une pareille entreprise, je rêvais de faire de cette histoire du Théâtre-Libre, non pas uâé isëche nomenclietture de dates, mais un tableau, àUssi sincère et aussi saisissant que possible, du martyre de l'argent imposé à ceux qui^ asseÉ follement, tentent de ëortir des terrainfe battus» Ceci aurait pu être utile à quelque toqué assêî imprudent un jour pour recommencer moU avetitute»

Mais iôut cela restait dans les nuages ; et si Ton n'avait pas tout spécialement insisté, je ne me serais probablement jamais décidé. Enfin, voici tout de môme l'espèce de journal, un peu décousu, constitué âvec des notes assez fidèlement tenues pendant sept ans ; je le livt'e à ceuit que la êhosë peut intéresser, après avoir sdigneu-

sèment fait table rase de toutes les rancunes, évité toute personnalité désobligeante. Des représailles? À quoi bon? Je n'ai certainement pas toujours eu raison; du reste, tel adversaire,| tel ami du début se retrouvera souvent dans une posture opposée, au cours des trois étapes successives d'un même effort: de 1887 à 189S, au Théâtre-Libre, contre les tenants du thé&tre d'alors, de 1896 à 1906, au théâtre Antoine pour la conquête du grand public, et de 1906 à 1914, à rOdéon, dernière lutte contre les traditions oflicielles et la routine administrative.

Après avoir revécu tout cela, je pense qu'au fond, nous fûmes tous de braves gens, et que ni les survivants, ni les disparus ne peuvent sortir diminués d'une belle époque enfiévrée de passion littéraire.

Un rapide examen de notre situation dramatique à 1 instant de l'apparition du Théâtre-Libre ne sera d'abord pas inutile. En 1887, la scène française était tout entière aux mains d'une trinité illustre : Augier, Dumas, Sardou régnaient depuis vingt ans, aussi bien à, la Comédie-Française qu'ailleurs. Perrin, qui venait de mourir, disait volontiers : « Je n'ai pas besoin d'auteurs nouveaux ; une année Dumas, une année Sardou, une troisième Augier, cela me suffit. »

Cependant, certains sig^es d'épuisement apparaissaient ; Augier avait achevé son grand cycle du Fils de Giboyer, de Maître Guérin et des Lionnes pauvres; depuis les Fourchambault, il

restait silencieux. Dumas, plus alerte, se prolongeait avec Francillon, CEtrangère, Denise, mais sa Route de Thèbes, annoncée depuis des années, ne paraissait pas. Sardou, après le grand bruit de Daniel Rachat, n'ayant point tout à fait réussi à la Comédie-Française, revenu au boulevard, triomphait toujours avec Dora, Odette, les Bourgeois de Pontarcy ; cependant où était le temps de la Famille Benoîton, des Ganaches et de Nos Intimes ? On vivait sur Gondinet et Pailleron : Meilhac et flalévy avaient rompu leur collaboration, Meilhac seul tirait encore quelques brillantes fusées aux Variétés avec Ma Cousine ou Décoré. En réalité, on apercevait la fin et l'inquiétude eagnait les directeurs.

Au lendemain de 70, les poètes avaient bien tenté d'aborder la scène. La Glu de Jean Richepin et les Mères ennemies de Mendès se perdirent dans le rayonnement de Hugo rentré triomphant d'exil : son grand répertoire, inexploité pendant tout l'Empire, barrait la route. Banville, malgré un chef-d œuvre, Gringoire donné à la Comédie, attendait vainement depuis dix ans le tour de Socrate et sa femme. Coppée n'avait eu qu'un seul acte joué rue Richelieu, le Luthier de Crémone; il restait confiné à l'Odéon avec son Severo Torelli et ses Jacobites. Ni Villiers de l'Isle-Adam, ni Bergerat, ni Léon Cladel, ni bien d'autres, n'avaient pu passer. Seul, Henri de Bornier et sa Fille de Roland avaient décroché la grande palme. La protection fraternelle de Coquelin aîné pour ceux de sa génération, mena bien jusqu'à la Comédie Charles Lomon et son Jean Dacier, Paul Delair et son Garin, mais cela restait de second ordre*

ATOdéon, Porel, succédaût à La Rounat^ gr&c< à Tappui du salon Daudet, avait payé sa dett( en reprenant triomphalement l'Arlésienne^ e montant Jack, Numa Roumestan, V Henriette Ma réchal des Concourt, même une Renée Mauperi adaptée par Géard; cependant sa prédilectio allait déjà vers Shakespeare et les adaptations niusicales. La Porte-Saint^Martin délaissait l'ancien drame historique 5 le Tour du Monde ayani fait sa fortune, Duquesnel s'en tenait à Sardou fournisseur exclusif de Sarah Bernhardt.

La critique dramatique s'attardait à bataille! contre l'école naturaliste, dont elle avait sévèrement repoussé les premières offensives théâtrales. Sarcey, tout-puissant, avec un merveilleux sens du spectateur bourgeois, défendait solidement la place. Tout en flairant Becque, ses Corbeaux et sa Parisienne^ il le tenait à l'écart, bien résolu à ne pas laisser passer un théâtre dont le triomphe serait la ruine de tout ce qu'il avait aimé et défendu. Ses seules coquetteries avec les jeunes allaient à Feydeau, à Gandillot, à Grenet-Dancourt, à l'infâme Vaudeville comme nous disions alors.

Deux hommes, pourtant, annonçaient des temps nouveaux; Henry JBauer, ardent wagnérien, champion énergique de Zola, de Concourt et de Becque, et Jules Lemaitre, inquiet, peut-être encore incrédule, mais attentif et assez dilettante pour mar-j quer loyalement les coups. |

Le inonde du théâtre, les directeurs, les acteurs célèbres tenaient pour le passé dont ils avaient éprouvé les succès et les profits. Ainsi, à aucune époque on ne vit situation plus curieuse : la gé-

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nération précédente essoufflée^ mais encore solidement épaulée par là camaraderie, et, eh face, toute une jeunesse désarmée et rongeant son frein*

La bataille, déjà gagnée dans le roman par les naturalistes^ daiis la peinture par les impressionnistes, dans la musique par les wagnérienS) allait se transporter feu tiiéâtre.

Voici donc le champ de la lutte, les tenants de la place à emporter, les contingents décidés à un assaut possible ; mais qui coordonnerait tant d'éléments épars? Qui donnerait le signal? Tout bonnement le hasard. J'allais, sans m'en douter le moins du monde, devenir l'animateur de forces ()ue je ne soupçonnais même pas. Il faut donc^ avant de conter les gestes de mes compagnons de route, rechercher comment un destin mystérieux allait me faire le serviteur de tous;

J'ai voulu depuis remonter jusqu'à là sburce de cette fièvre singulière qui, à ce moment^ më transforma en une sorte de bolide tombé en pleine vie théâtrale. Ni mon origine, ni une culture bien simplette ne m'avaient préparé à i)àreille aventure, dans l'humble milieu de petits employés où j'avais poussé. Paut-il croire^ aVec fiergerat, que le goût des planches monté de ce pavé parisien sur lequel j'ai tant baguenaudé?

Mes premières impressions de théâtre datent de Ba-ta-clan, où liia mère me conduisait parfois^ avec certaines cartes vertes, que je vois encore; pour cinquante centimes, on avait droit à une

place et à des cerises à Teau-de-viel Heureux tempsi On y jouait de petites comédies, des opérettes, dont rétoile était un jeune chanteur, Lucien Fugère. Dans ce Marais ^ue nous habitions, il y avait aussi le théâtre Saint-Antoine, bouIevarcU nichard-Lenoir, minuscule scène sur laquelle] une gloire de 1850, Tacova, jouait encore Z)wt?«r^ et Lauzanne. Mais ce furent certaines représentations, à Beaumarchais, qui firent sur ma cervelle de gosse la plus profonde impression ; j'y revois] très bien Taillade, jouant Tancien répertoire dej Frederick Lemaître, des mélos étonnants : les Dix^ Degrés du crime, la Dame de Saint-Tropez, Atar- Gullou la Vengeance d'un nègre et un Richard III; évidemment, ce grand acteur m'a, le premier, fait rêver de théâtre, et, plus tard, j'ai curieusement vérifié qu'il eut la même influence sur Gémier. Un autre souvenir s'ajoute à ceux-ci. La fort jolie fille d'une voisine jouait des petits rôles à la Gaîté; emmené par elle, un soir, j'assistai à une représentation de la Chatte blanche dans la boîte du souffleur où elle m'avait fait placer. Â cette époque, la féerie était encore vivante, parée de ses séductions enfantines; toute la soirée, je vis se dérouler les magnificences des trucs et des changements à vue; sous mes yeux, au ras du plancner de la scène, les trappes silencieusement entr'ouvertes me laissaient apercevoir les machinistes tirant de petits anneaux accrochés aux talons des artistes pour des métamorphoses stupéfiantes. Cette initiation, par l'envers du théâtre, ne détruisit pas mes illusions, au contraire, elle a probablement éveillé chez moi um goût passionné de la mise en scène.

En dehors de ces deux ou trois hasards, je ne retrouve aucun autre contact avec le théâitre; cependant, je suivais les affiches, mon imagination travaillait devant ces spectacles auxquels g e ne pouvais assister.

J'allais, du reste, voir d'autres drames, des tragédies réelles, la guerre de 70, le siège, la Commune; des escapades qui terrifiaient ma pauvre mère me conduisaient partout, aux remparts, derrière les gardes nationaux, à travers l'insurrection de mars, à deux pas de la fusillade de la rue Haxo, aux journées de mai sur la place de la Bastille. J'étais l'aîné de quatre enfants et, dès le calme revenu, on m'avait mis au travail; dans mes courses de saute-ruisseau pour un petit agent d'affaires, je fiftnais interminablement aux devantures; avec les quelques sous dont je pouvais disposer, je dévorais les publications populaires, les Bons Romans qui, par bonheur, ne donnaient que des choses intelligentes et propres, rééditions de Dumas père, Eugène Sue ou George Sand. Quelle décisive influence que celle de cette littérature à bon marché sur la petite culture populaire ! Ce n'était encore chez moi qu'une grosse fringale de lecture, une avidité prodigieuse d'apprendre et de regarder. Vers ce temps, on me fit quitter l'étude où je grossoyais, pour la librairie Firmin-Didot, rue Jacob, au cœur de cette rive gauche, peuplée d'éditeurs, et, dès lors, je vécus entre les piles de livres. Dans mon bureau, un jeune homme m'avait pris en amitié, un échappé de Murger, la poche toujours bourrée de livres et de journaux, avec la barbe et les cheveux romantiques de tout intellectuel de

Tépoque. Ce garçon doux et laborieux m^a tout bonnement ouvert les horizons de ta pensée et de Tart. En sortant du bureau, à travers les oamions chargés d'Hetzel et de Quantin, nous passions chez un petit libraire de la rue Saint-Àndré^des-t Arts où mon compagnon s'approvisionnait. C'était encore une fête d'aller le vendredi, rue Saint- Benoît, acheter la République des lettres, que Mendès venait de fonder, et qui reprenait la publication de rAssammoir restée ino^chevée dans un ^and journal.

Ainsi, pendant deux ou trois ans, guidé par mon camarade, je me familiarisai aussi bien avec le mouvement réaliste qui pointait, qu'avec le Pansasse; un vieux cabinet de lecture, rue des Saints^Pères, me livrait ses trésors poussiéreux, tous le^ romans, toutes les pièces célèbres des cinquante dernières années. Je dévorais tout. Je m'étends là-dessus parce que ce cas est bien saisissant de l'influence d'un milieu et de l'immense rôle du hasard sur une destinée.

La librairie Didot est à deux pas de l'Ecol^ des Beaux-Arts. Réservant tout mon argent aux journaux et aux livres, je ne déjeunais pas, bien entendu, de sorte que chaque jour, entre midi et une heure, j'occupais ce loisir à longer les quais, le nez dans les boîtes des bouquinistes. De temps en temps, la grille des Beaux-Arts s'ouvrait pour quelque exposition, celle dé Manet, mort récemment, une rétrospective d'Henri Regnault, tué à Buzenval, ou les concours du Prix de Rome. Cette vision de Tœuvre vivante et saine du peintre du Père Lathuile me pénétra fortement. Les batailles livrées autour de VOlyfnpia me ramenaient à

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^ola qui en fut Tuifatigable soldat. Henri Regnault ne dom^a la curiosité passionnée de l'Orient; i^'Fomentin, découvert à son tour, devait pie pous? ler quelques années plus tard à faire volontaire-r vient eolonne dans Tei^trâme-sud tunisien. Enfin, me petite salle des anciens Prix de Rome, par les mjets classiques immuablement imposés aux concurrents, me guida vers la mythologie, This-^ toird grecque et romaine; daus cette période, ^e fut une exploration passionnée du Louvre, iu Luxembourg, de tous les musées parisiens. Un dernier bavard allait me mettre aux mains [e fil Qonducteur indispensable à travers ce chaos : pntré, un jour, au cours de Taine sur r Histoire de l Art, je ne manquai jplus une leçon. Puis r.e*fut le tour des bibliotbèques, la Nationale, la Masarine, et surtout Sainte •'Geneviève, ourt ^erte le soir. Ma cervelle, un peu plus en ordre, commençait à classer cette espèce de culture que beaucoup de garçons de mon âge n'avaient point rapportée de leurs écoles.

Une liberté à peu près complète depuis que je gagnais ma vie m'avait permis de fréquenter les théâtres, Hugo rentrait d'exil dans une apothéose : rOdéon avait repris Buy Bios avec Sarah Ber^ nhardt, Mélingue, Geffroy et Lafontaine; à la Comédie-Française, on préparait Hernani; c'était le temps des débuts de Mounet-SuUy dans Andror maque et Ma^ion Delorme; une troupe incompa»rable, Bressant, M*^* Plessia, Madeleine Brohan, M^'^Favart, Got, Delaunay, Coquelin aine, Thiron, m'initiait aux grands classiques. Comme j'allais au théâtre tous les soirs, cette dépense eût vite ^\é au-dessus de mes ressources si je n'étais

devenu Tauxiliaire des chefs de claque qui m'accueillaient pour quelques sous, à la condition de participer « au service ». Lors de ma première nomination à l'Odéon, j'eus même le plaisir d'y retrouver le père Boutin, avec sa calotte de velours, un peu ahuri de revoir l'un de ses anciens fidèles assis dans le fauteuil directorial.

Mais, hien vite, je voulus voir de plus près ces grands acteurs qui m'enthousiasmaient et, enrôlé

f>ar le père Masquillier, le chef des comparses de a Comédie, p adant plusieurs années j ai figuré dans tout le répertoire, les yeux ouverts,les oreilles tendues à tout ce qui se passait dans la grande maison. Je n'avais pas négligé non plus le Gymnase, le Vaudeville, la Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, et ainsi ma vocation d'acteur s'élaborait mystérieusement. J'avais pris l'habitude d'ap prendre par cœur les scènes jouées par les comé diens célèbres que je ne quittais pas plus qu& leur ombre.

Vers le même temps, à un cours de diction de l'école communale de la ruede Vaugirard, je rencontrai un professeur Marins Laisné, tenant, rue de Seine, une petite école de déclamation doni je devins le commensal assidu. C'est là qui^ j'achevai de prendre le goût du théâtre, enragé à l'étude des classiques (ce que l'on a bien ignoré) au point que, quinze ans plus tard, je pouvais souffler à mes artistes de l'Odéon tous les grands rôles du répertoire.

Je me présentai donc, inutilement, bien entendu, à 1 examen d'admission du Conservatoire; alors, comme aujourd'hui, il était chimérique

d'espérer franchir la porte sans recommandation particulière. Gomme j'avais beaucoup de bon sens, et peut-être aussi par une certaine répugnance SI courir les aventures inutiles, après cet échec je renonçai à une carrière dont Taccès s'annonçait impraticable. D'ailleurs, le service militaire arrivait, ses cinq ans étaient une éternité dont je a'imaginais même pas l'issue. Mais cette jeunesse dure et studieuse m'avait doté d'une personnalité très nette, je devais à la pauvreté et à la passion d'apprendre, une santé morale et un équilibre pares ; la vie physique du régime^^^Uait achever de faire de moi un homme. - -

Au retour du régiment, en 1883, après une admirable et féconde randonnée dans le sud-tu- [lisien, j'avais repris ma vie d'employé sans me louter que, bientôt, des événements en apparence insignifiants allaient, à vingt-huit ans, bouleverser ma vie.

Trois ans plus tard, vers 1886, je menais, toujours à la Compagnie du Gaz, la vie monotone et laborieuse d'un employé à 150 francs par mois; î'était mince pour vivre; aussi, un travail suppléxientaire au Palais de Justice complétait cette [naigre provende. Bon Dieu ! ce que j'ai noirci de papier timbré ! il doit y en avoir de pleines armoires là-bas. Avec le Gaz, c'était un labeur lournalier de treize ou quatorze heures; j'étais devenu un excellent employé ; sans aucune velléité, sans le moindre rêve d'aventure.

Et voici le grain de sable. Un de mes compa-

fnons de bureau faisait partie d'une association 'amateurs qui, sous le nom de Cercle GatiloiSt dounaient tous les mois de petites représentations dramatiques h leurs parents et à leurs amis. Ce goût de cabotinage a toujours été très vif à Paris ; à cette époque, de& sociétés semblables pullulaient; on jouait alors la comédie comme on danse à présent, La curiosité me conduisit à Tune de ces modestes soirées, dans une petite salle du passage de TElysée-des-Beaux-Arts, au pied de rescalier de la rue des Âbbesses. C'était très gentil; des jeunes gens, employés, ouvrières, se réunissaient, la journée finie, pour passer intelligemment et honnêtement leur temps. Je retrouvais dans ce coin des rêves de jeunesse envolés. Mais on me parut bientôt y perdre sop temps. Ui Chanoinesse de Scribe et d'autres fadaises vraiment bien mortes étaient le fonds d'un répertoire que j'entrepris de renouveler avec des ouvrages plm modernes, ie Marquis de Villemer, les Idées dt Madame Aubray, Gringoire, Je devins très ar dent au progrès de notre association, sans né gliger, biçn entendu, mon travail, ce qui me forçait souvent à m 'acharner la nuit sur mon

Eapier timbré, afin de garder ma soirée libre. Jne association voisine, le Cercle Pigalle, plus riche que la nôtre, recrutée parmi des boursiers, de jeunes bourgeois, donnait, elle aussi, des soirées dramatiques; chaque hiver, une revue composée par quelque membre du Cercle était représentée en grand gala. Sarcey ne dédaignait pas d'y venir et de complimenter gentiment ces amateurs dans son feuilleton du TeînpsAl y avait là une supériorité sur i^ous, les voisins pauvres,

li me taquinait fort; je voulus faire mieux, en îrsuadant h mes camarades que, si nous nous nusions h jouer la comédie, d'autres jeunes gens îvaient eux aussi se délasser à écrire des pièces, ne s'agissait que de les trouver t Mon projet lopté, chacun partit à la découverte. Pourtant, itenu toute la journée au Gaz, sans la moindre ilation, comment atteindre ces futurs dramairges? Un camarade au courant de ces ambieuses visées découvrit le premier oiseau rare. était Arthur Byl, qui me remit bientôt un acte 58ez informe, d unç violence ingénue, mais en- Q c^était quelque chose d'inédit; il se montrait isposé à nous confier son ours pour notre prolalne séance. Quelques jours après, Byl m'ameait Jules Vidal, un grand homme tout à fait îlui-là, ayant déjà publié un volume et fréuentant le fameux Grenier Goncourt à Auteuil, ui parlait de nous mener h Paul Alexis, l'un es Cinq des Soirées de Médan. Ce contact entrevu vec de pareils milieui; me donna la fièvre. La Diinaissance d'Alexis fut vite faite, comme on i verra, et Pami de Zola nous accordait un acte ledit, retrouvé dans les papiers de Duranty. vec celui de Byl, le chef-d'œuvre de Vidal, était un programme complet. Mais j'eus un tourdissement le jour où Alexis mannonça n'ayant parlé de notre affaire à Léon Henniqqe, n autre de Médan, qui venait d'avoir un acte, ré d'une nouvelle d'Emile Zola, refusé à l'Odéon, Blui-ci se montrait disposé à nous le confier. *ans rinstant j'entrevis que le nom de Zola sur otre programme nous vaudrait l'attention ceriine de Sarcey. Hennique m'envoyait son ma-

nuscrit de Jacques Damour et nous voici l l'ouvrage. Alexis, dans ses feuillets quotidiens du Cri du Peuple, signalait les projets de notre petit groupe; nous avions un journal à nous; notre vieux rival le Cercle PigcUle allait définitivement être distancé.

Seulement, sur le nom de Zola, des hésitations se faisaient déjà jour dans notre cénacle. Certains trouvaient que je les menais vers des aventures un peu bruyantes; on me refusa Tétiquette et le concours du Cercle pour la représentation projetée. On consentait seulement à me louer la salle, mais à condition de ne troubler en rien la som nolente quiétude de la maison. C'était grave. Pri^' des ressources de notre association, sur lesauelles j 'avais compté pour faire face aux frais de la soi rée, il me fallait en assumer personnellement lei charges, et, bien entendu, je n'avais pas un son vaillant.

On verra, par les notes que je commençai i prendre dès ce moment, tout le mécanisme de 11 naissance du Théâtre-Libre. Je ne suis entré dani tous ces détails que pour bien mar(]|uer qu'à ce moment personne n'entrevit vers qUoi Ton allait Pour mon compte, je n'avais pas le moindre dessein de devenir un acteur ou directeur professionnel et l'on m'eût bien fait rire si l'on m'avait prédit que nous allions révolutionner l'art dramatique.

i6 janvier 1887. — Ce soir, après le dîner, Jules Vidal me conduit chez Paul Alexis qu'il a connu au Grenier des Goncourt et aucjuel il a parlé de notre projet de représentations inédites. L'ami de Zola habite tout en haut de la Butte; de son cabinet de travail, on a une incomparable vue sur Paris. C'est un bon gros garçon aux yeux clairs, sous son lorgnon de myope, l'air affable avec un bon sourire frais et de grosses moustaches tombantes. Fort intimidé d'abord près d'un homme qui est l'intime de Zola, je suis tout de suite mis en cordialité. Alexis n'a pas de pièce; cependant, emballé çi^r no1;;re idée, il entrevoit une espèce d'acte guignolesque trouvé dans les papiers de Duranty dont il est l'exécuteur testamentaire, mais Mademoiselle Pomme n'est plus à lui ; il Ta donnée à une société mi-artisticjue, mi-littéraire, dont il est le président et qui se réunit dans un atelier de Montmartre. Même, ces jeunes

f^ens ont déjà commencé à répéter la pièce pour 'une de leurs soirées ; cependant, on pourrait voir et il offre de nous y conduire prochainement.

24 janvier 1887. — Paul Alexis m'a présenté à la Butte, ce groupe d'artistes qu'il préside, dont

les réunions se tiennent le samedi soir dans ui atelier de la rue Ravignan, chez Jean Noro, uj élève de Courbet, pour réciter des vers, lire de articles, discuter politique et littérature. L'eit droit, une construction en bois, a tout à fait Fai d'une isba sibérienne. Ces jeunes gens nous ac cueillent avec beaucoup de cordialité, mais j distingue tout de suite que beaucoup d'entre em ne se soucient guère de prêter leç mains à uns tentative sur. laquelle le nom de Zola met uq( étiquette un peu exclusivement naturaliste ; cela sent plutôt la chapelle symboliste ; pourtant i

Îr a parmi eux des révolutionnaires dont je seoi 'appui. Il est enfin convenu que la pièce de Do ranty fera partie de notre programme et que troi des membres du cercle, sous les pseudonymes d Pausader, Cosmydor et Lucque, nous prêteroni leur concours. Je n*ai d'ailleurs qu'une confiance limitée dans le talent de ces comédiens improvi' ses, mais il faut marcher tout de même.

29 janvier 1887. — Notre petite représentation mensuelle au Cercle Gaulois, des laées de. Ma dame Aubray s'annonce très bien, et Paul Alexis

Sii fait dans le Cri du Peuple une espèce de soirée éâtrale en argot, signée Trublot, annonce au jourd'hui notre soirée avec un très gentil com mentaire; une étrange impression de voir moa nom imprimé pour la première fois dans us journal.

8 février 1887. — Alexis m'a invité à l'inauguration d'un monument que les amis de Durant) font élever sur sa tombe au Père-Lachaise. Tantôt

«MES SDÛVENIRâ » SUR LE THÉATtlË-tIBRÉ ^i

rassistancê est â.§séz liombi*eusé, et je vois là, pour la pfémièire fois, Heni'y Céaî*d qui, sectêtaire du Comité du moniiment, doit en faire la remise à la fatnilte. C'est un garçon déjà uù peu grisonnant avec un monocle, et un paletot à pèlerine qui l'allonge encore; il lit un discours d'une belle langue soignée et sûre. Mais ce qui m'intéresse le plus, G* est Zola, verni lui aussi, et une charmante femme, d'une beauté rayonnante, Séverine, avec laquelle je fais Connaissance. A la fin de la cérémonie, pendant que tout ce monde regagne l'entrée du cimetière, je nl*àttarde à regarder Zola, ciùi reste longtétups en côntetojplation devant 1 immense Pans étalé à ses pieds daïis la lumière de cette fin de journée.

17 février 1887. — Hier soir, au théâtre des Nations, des comédiens en société ont donné, devant Juelques intimes, la répétition générale du Ventre e Paris, tiré par Busnach du roman de Zola. Je ne retrouve le livre que par la mise en scène, extrêmement vivante et exacte; pour le reste, ce n'est plus qu'un mélodrame assez gros. M"** Marie Laurent a un grand succès et Taillade, surtout, est admirable dé mélancolie et de grandeur dans Florent. Il y a un bien beau décor nocturne de l'avenue des Champs-Elysées, la descente des voitures de maraîchers vers les Halles.

8 mars 1887. — Notre programme enfin arrêté avec Mademoiselle Pomme, Un Sous-Préfet, la Cocarde et Jacques Damour, voilà d'autres difficultés nui Commencent. Le Cercle Gaulois qui devait donner cette représentation se dérobe ; la

majorité des membres, surtout ceux qui ne soni pas distribués dans le spectacle, trouve que a serait sortir des statuts de notre petite associa* tion. La décision m'est signifiée par le père Krauss, notre président, un vieil officier en retraite, septuagénaire, le meilleur et le plus poli des hommes, qui, dans la passion infinie qui Ta saisi sur le tard pour le théâtre, a construit de ses mains la petite salle en bois de TElysée-des- Beaux-Ârts. Tout y est son œuvre, la petite scène, les décors et le moindre des accessoires. Cette besogne a duré plusieurs années, puis il a fondé le Cercle et réuni des amateurs pour les faire jouer dans sa salle. Il avait déjà dû avec quelque chagrin abandonner, à mon instigation, son cher répertoire de Scribe, Théaulon et Bayard ; la voie nouvelle où rengageais l'association Ta décidé à un coup d Etat. Il m'a dit que notre soirée devrait être donnée sous un autre nom, qu'il ne peut que me louer la salle, mais sans prendre aucune espèce de responsabilité, et que les répétitions ne pourront y avoir lieu, car ce serait troubler les paisibles travaux du Cercle. Sur le moment, je suis un peu effondré et quelquesuns assez malicieusement se demandent comment je vais faire.

6 mars 1887. — Cette défection du Cercle est un coup terrible, car, bien entendu, j'avais compté que notre soirée serait donnée sur le budget de l'association ; au contraire, il me faut trouver les cent francs de la location de la salle et tout ce qui va être indispensable pour la représentation. J*ai résolu la question assez grave des répétitions qui

ne peuvent avoir lieu que le soir, puisque nous sommes tous occupés dans la journée. Louer une autre salle, ce n'était pas possible et d'ailleurs où trouver Tarçent? En désespoir de cause, j'ai déniché, rue des Abbesses, à côté de FElysée-des- Beaux-Arts, chez un mastroquet, une petite salie de billard, au fond d'une tonnelle, que le patron consent à éclairer d'un modeste bec de gjaz tous les soirs, de huit heures et demie à minuit, pour nous laisser répéter, à la condition que nous prendrons chacun une consommation. Gomme je ne pouvais la faire payer à mes camarades, c'est tout de même cinquante sous à trois francs de dépense par soirée et jfe ne vois guère, dans l'état de mes finances, comment il sera possible^^ d'y pourvoir.

6 mars 1887. — Notre programme mis debout, et nos répétitions en train, il faut pourtant trouver le moyen de le faire imprimer. Un petit litho- Sraphe de la rue de Ghàteaudun me lait d'assez onnes conditions, huit francs le cent. Le soir, au sortir du bureau, avec Byl, qui est venu me chercher, nous prenons l'ahsinthe au café du Delta, cherchant toujours un titre pour baptiser notre affaire. Je garde le sentiment que, pour éviter le cabotinage et affirmer le côté tout à fait amateur de notre représentation, il faut s'abstenir d'une désignation sentant le théâtre. Je cherche depuis plusieurs jours une épigraphe plutôt qu'un titre. Il y en a une qui serait excellente : « Le Théâtre en liberté », empruntée à Hugo, mais je ne sais quoi nous gêne, cela nous semble bien romantique. Et, comme nous tour-

nons autour de cette idée, Byl s'écrie tout à Coup en remuant son pernod : « Alors, le Théâtre Libre », et je sens tout de suite que c*est vraiment cela que nous cherchions.

10 mars 1887. — Nous répétons enfin chez notre bistro et, en économisant mon dîner, j'arrive à faire face aux dépenses de la soirée. Emile Paz, un très bon camarade du Cercle, féru de théâtre lui aussi, m'aide dicrètement le plus qu'il peut. Tout serait donc parfait de ce côté sans cet énorme billard qui encombre le milieu de notre salle de répétition. C*est une étrange gageure de faire de la mise en scène (si ce que nous faisons peut être appelé ainsi) dans Tétroit espace libre entre les faces de ce billard, qui est vraiment le plus grand que j'aie jamais vu, et les parois de la muraille, mais cela va tout de même avec la bonne volonté de tous.

11 mars 1887. — J'ai pris mon courage à deux mains tantôt ; à cinq heures, en sortant du Gaz, je suis allé jusqu'au Figaro, ou j'ai vu Jules Prével, le courriériste des théâtres, un petit bonhomme gris et mince, très élégant, l'air un peu bougon, m'a reçu en haut, dans la salle d'attente, avec l'étônnement visible de ma piètre et minable silhouette d'employé, détonnant quelque peu dans ce milieu parisien et boulevardier.

Je lui ai, en bredouillant d'émotion, expliqué notre projet, notre rêve d'attirer un peu l'attention de la presse, comme notre rivai le Cercle Pigâllê. La chose n'a pas semblé le transporter d'enthousiasme ; il m'a fait remarquer que nos

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amusements n'iatérèssâient que ûoug et quWé feuille comme te Figaro ne pouvait, malgré leiS noms inscrits sur le programme, en entretenir ses lecteurs. Bien qu'assez démonté et pressé par la bousculade de cette audience, j'ai dû être éloquent, car le brave homme m'a congédié en bougonnant : « Nous verrons cela », et u a emporté mon papier*

12 mars 1887. — Victoire ! en ouvrant te Figaro, ce matin, j'y trouve la note suivante, encore plus complète et plus bienveillamment explicite que je n'aurais osé l'espérer :

Une représentation des plus Curieuses — et toute spé* ciale — de quatre pièces en un acte, inédites, va avoir lieu ces jours-ci, dans le huis clos le plus absolu, devant la critique et les lettrés. Les noms de MM. Emile Zola, Léon Hennique, Paul Alexis, qui figurent au programme, ainsi que celui du regretté romancier Duranty, donnent & cette soirée, par invitations et gratuite, un exceptionnel attrait.

Les quatre primeurs âeront :

Jacques Damour, drame en un acte tiré par M. Léon Hennique d'une nouvelle de M. Zola qui a paru dans U Figaro,

Mademoiselle Pomme, farce en un acte, par Duranty et M. Paul Alexis.

Le Sous-Préfet, tragédie en un acte, par M. Arthur ByL

La Cocarde, comédie en un acte, par M. Jules Vidal.

La représentation sera donnée dès que les quatre pièces qu'on répète activement seront tout à fait au point. Sans doute avant la fin du mois.

Acteurs : les membres du Cercle Pi galle, du Cercle Gaulois, du Cercle de la Butte et des artistes de divers théâtres.

Si cet essai réussit, — - et l'organisateur M. Antoine, un jeune premier rôle, se donne assez de mal pour réussir, — des tentatives analogues seront faites qui pourraient devenir une façoû charmante pour les jeunes gens de se

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rendre compte de ce qu*ils ont fait et de présenter leurs

Êièces aux directeurs, non plus sur un manuscrit de >educ, mais sur une sorte de première épreuve vivante.

13 mars 1887. — La note de Prével fait le tour de la presse : voici Paris, l'Evénement, le Soleil^ la Justice, la Liberté, le Voltaire, le Gil Bios, h Temps, qui annoncent aussi noire spectacle et nous serons prêts pour le 30. Impossible de passer avant, car ce sont mes appointements du Gaz qui me permettront de donner ses cent francs au père Krauss.

20 mars 1887. — Il me semble qu'un bout de prologue serait nécessaire pour lever le rideau, mercredi prochain, mais à qui m'adresser?

Byl s'est offert à brocher quelques vers de circonstance, qui seraient dits par Burguet, un membre du Cercle Pigalle, élève du Conservatoire, le plus solide et le plus sûr d'entre nous.

25 mars 1887. — Arthur Byl m'apporte son prologue :

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