‹ "Mes souvenirs" sur le Théâtre-libreChapitre 2 sur 7 · PROLOGUE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE SCIENTIFIQUE

Recommandé par un ami, Je viens de visiter les cages.

Les ours sommeillent à demi Courbés sur la blancheur des pages.

Le griffonnage affreux des mots, Muselière calligraphique Emprisonnant les animaux, Rendait Tacte moins héroïque.

Monsieur Zola, Tun des gardiens, Des quatre m'a conté l'histoire ; Il m'a cité les ingrédients Apéritifs qu'on leur fait boire.

D'après le maître de céan, Ils viennent du « naturalisme », Au delà du vaste océan Atlantique de crétinisme.

Oh I c'est un pays très lointain. Les indigènes y cultivent Surtout le document humain ; On prétend même qu'ils en vivent.

Mais, j'abuse de toi, public ; J'ai des choses à dire encore.

Pour causer un peu du verdict, Abandonnons la métaphore.

Demain, dès que poindra le jour.

Toute la presse quotidienne Enregistrera-t-elle un four En sa chronique parisienne

Ou bien un succès colossal

A faire pâlir Valabrègue,

Fétiche du Palais-Royal,

Et Grenet-DanCourt son collègue ?

Arthur BYL.

Ce n'est pas génial, mais ça fera tout de même à peu près l'affaire.

26 mats 1887. — Nous sommes prêts ; nos incitations sont parties ; nous nous sommes partagé la besogne avec Paz, pour en porter le plus possible, car les timbres nous épouvantent. Mais je

suis bien inquiet au sujet d'Hennique. Je n'ai jamais osé rinviter à venir voir sa pièce le long de ce billard, et pourtant, il faut la lui montrer. Nous convenons avec notre ami Alexis, gui est délicieux et aussi gosse que nous, que je vaissupplier le père Krauss de nous laisser la scène demain soir et qu'il amènera son camarade.

27 mars 1887. — J'étais fort embêté ce matin, pour trouver des meubles et des accessoires que je n'avais euère le moyen de louer. Ma mère, à qui j'en pane, me permet de prendre les meubles de sa salle à manger, ses cbaises et sa table pour Tarrière-boutique du boucher de Jacques Damour ; et, sur les cinq heures, en sortant du bureau, où je n'ai voulu demander aucune permission, car tout ce petit bruit de la presse a aéjà braqué sur moi les yeux sévères du sous-chef de mon service, je loue une voiture à bras et je traîne moi-même notre mobilier le long du boulevard Rochechouart, depuis la rue du Delta, jusqu'à l'Elysée-des- Beaux-Arts ; le père Krauss ouvre des yeux énormes devant la splendeur d'une pareille mise en scène.

— : Répété sur la scène. Le père Krauss, tout de même gagné par notre fièvre, a été tout à fait empressé, à la condition que l'on n'abîme rien ; il a fait le machiniste tout seul, avec sa rosette rouge sur çon costume de toile bleue.

Hennique, amené par Alexis, m'a paru stupéfçLÎt, car à la fin, il a dit à Alexis : « Nous amèneroAS Zpla demain si on répète encore ; il faut qu'il voie ça. p

28 mars 1887. — Nous répétons. Zola est venu avec sa femme, Charpentier l'éditeur et deuiç amis.

Comme nous terminons Jacques Bamour^ le maître, monté sur la scène, conduit par Hennique, m'accule dans un angle sous un bec de gaz; je suis ému à défaillir tandis que ses yeux me détaillent; il y a sur sa figure un étonnement, et il me dit assez brusquement : « Qu'est-ce que vous êtes, vous ? » Je balbutie, il me laisse barbottep sous son regard fouilleur et ajoute : « C'est très bien, c'est très beau, hein ! Hennique, n'esta ce pas que c'est très bien ! Nous reviendrons de*main. »

29 mars 1887. — En arrivant pour la dernière répétition, j'apprends par Alexis que Zola, vrai* ment enchanté hier soir, est revenu avec des amis : Duret, Céard, Chincholle du Figaro^ mais surtout Alphonse Daudet. Le rideau tombé, Dau* det me trcLite affectueusement et ne ménage pas ses éloges ; nous quittons la petite sallç tous ensemble ; u^ peu boitillant, appuyé sur mon bras pour descendre le passage de l'Elysée-des-Beaux- Arts, Daudet s'arrête à un coude de l'impasse, devant une maison à grille, en me disant : « Antoine, ie vois des spectres ce spir 4ans votre rue, voilà la maison où j'ai counu la bpugres^e dont j'ai fait Sapho, »

30 mars 1887. — Le grand soir; comme l'ai touché mes appointements au Ga?, avant cmq heures, je suis certain de pouvoir payer ses ceu| Francs au père Kraus§ ; pour le restç, par e3;emple^

je ne vois pas trop où nous allons et comment on fera.

GhinchoUe, qui était monté hier soir avec Zolt et Alphonse Daudet, a fait passer ce matin, dans le Figaro, une note où il parle de la répétition d'hier soir dans les termes les plus propres à sou lever la curiosité.

31 mars 1887. — La représentation d'hier soir s'est achevée triomphalement, mais j'ai eu bien peur au début de la soirée. Rurguet était arrivé en déclarant qu'il avait perduTa copie du prologue de Byl ; le rideau levé, dans son émotion de ne pas apercevoir dans la boîte du souffleur mon frère qui devait le tenir, il est resté en plan. A ce moment-là, j'étais dans la coulisse, causant avec Zola, tout en prêtant l'oreille; je suis devenn livide en entendant Burguet s'arrêter court. J'ai dit à Zola : « Ça commence bien. »

Mademoiselle Pomme a passé inaperçue.

La pièce de Vidal a semblé quelconque, mais l'acte de Byl, Un Sous-Préfet, ^ causé un véritable scandale et on a sifflé.

En somme, la soirée était perdue, lorsque nous avons commencé Jacques Damour. Je ne sais pas ce qui s'est passé, j'étais trop nerveux, mais j'ai bien l'impression que l'effet a dû être énorme.

En général, la critique n'est pas venue, malgré le patronage du Figaro. Il y avait dans la salle Emile Zola, Daudet, Hennique, GhinchoUe, La Pommer ave, Denayrôuze de la République française, Aubry-Vézan de la Petite République; je

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crois que c'est tout. Les journalistes étaient tous aux Bouffes à la première d'un opéra comique, la Gamine de Paris, de Gaston Serpette.

2 avril 1887. — Grande surprise, en ouvrant le Fiaaro de ce matin, d'y trouver, en tête du journal, un article d'Henry Fouquier.

Âpres un pittoresque tableau du passage de FElysée-des-Beaux-Arts, Fouquier conte la représentation, disant qu'il lui a paru, ce soir-là, en lisant les noms des auteurs portés au programme,

3ue la curiosité littéraire et le mouvement étaient ans ce tbé&triculet perdu au fond de Montmartre et qu'il y est venu, remettant à un autre jour de voir une opérette qu'il savait cuisinée d avance de main de maître, car, dit-ii, nous avons besoin de nouveau. Il ajoute que les critiques les plus autorisés en conviennent et que les auteurs dramatiques les mieux installés dans leur réputation et dans leur gloire cherchent le nouveau qui nous inquiète et qui nous tente.

Il déclare trouver dans Jacques Damour je ne sais quelle grandeur qui pourrait bien s'imposer au public qui ne s'étonne de rien quand un grand sentiment le frappe au cœur>

Voici les dernières lignes de l'article qui m'ont troublé profondément :

Je n*ai voulu que noter une curiosité de ce Paris, singulier et inépuisable en surprises, qui n'a pas un carrefour perdu où, derrière une porte mal close, ou une fenêtre qui ferme mal, on ne découvre une de ces mystérieuses lueurs, une de ces lampes allumées de travailleur ou de fou, qui font avec le temps des aurores ou des incendies.

ft2 «MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE- LIBRE

La Pommeraye dit dans son feulUetçn :

Nous avons tous eu la larme à rœil| personad n'y rési» terait, et après avoir pleuré, nous avons applaudi.

Denayrouze dans la République française, de l*acte tiré par Henniquexle la nouvelle de Zola

L'effet a été prodigieux, et pas seulement sur lé9 naïfs Il m'a bien semblé que les lorgnons d'Henry Fouquiei d'Alphonse Daudet et de La Pommeraye, brillaient à sortie d'un éclat particulier. J'avoue que, pour mon comptl j'ai été prodigieusement ému par ce petit acte. Si le b rouche Jll* Goblet ne régnait pas encore sur la Frano j'adjurerais M. Porel de jouer Jacques Ds^mour à rOdé( dans certain spectacle coupé qu'il avait l'intention d monter prochainement. Mais la pièce étant quelque m de Zola, autant vaudrait conseiller au directeur du secoDi Théâtre-Français de mettre de la dynamite soui son fail teuil de fonctionnaire.

C'est égal, si le théâtre naturaliste compte beaucoa d'actes comme celui-U, on peut être tranquille âur si avenir.

3 avril 1887. — Mon plus grand désappointe^ ment a été Tabsence de Sarçey, et je croyais i quelque manœuvre de notre rival, le Cercli Pigalle.

J'ai écrit au critique du Temps pour lui reprocher de ne pas encourager une tentative laite presque uniquement pour lui, et il a robligeasd ae me répondre un gentil petit mot, comme pou! se justifier, ce qui est, vraiment, d'une char^ mante et indulgente bonhomie. Il était pris ce jour-là par une conférence à Lille, et, afin qu* je n'en doute pas, il a épingle son ticket de cne^ min de fer dans le coin de la lettre. Il finit eit

«MBS SOUVENIRS» SUR LB THÉATRB^LIBRB BS

^118 promettant, si nous continuons, de ne pas anquer de nous suivre.

4 avfii i887« — C'est vraiment un succès consiîrable. Porel, qui avait refusé autrefois Jacques amour, fait savoir à Hennique qu'il reçoit la èce pour TOdéon.

A travers les règlements de comptes de la der* ère soirée, je suis dans un singulier état d'esît. Ces représentations qui, de prime abord, rec mes camarades du Cercle Oaulois, devaient filer de simples distractions^ me semblent avoir ^passé, du premier coup, ce que nous escomptas.

Byl et Vidal sont venus m'attendre à la sortie % Gaz, et, très impressionnés eux-^mémes, me sent qu'il faut absolument continuer. C'est l'avis ) Paul Alexis, et je sens bien qu'autour de moi, »ut le monde attend un nouvel effort, mais avec li, et vers ^uoi ? Ces représentations coûtent ler et les trois ou quatre cents francs que cellem'a fait dépenser, je ne les retrouverai pas de ngtemps.

5 avril 1887. -^ Je me lève ce matin, tout à fait &cidé. Ce grand succès, la réception de Jacques amour à l'Odéon, l'article de Fouquier. 11 n y a is à hésiter, il faut donner une seconde reprémtation. La question d'argent me préoccupe. Je ai expliqué hier soir à Emile Paz, qui^ assez ratique pour un garçon, de son âge, me suggère idée d'une espèce de petite quête et de cotisation Qtre nous dont le produit ajouté à mes appointelônts du Gazy ferait, à peu de chose près, les

frais d'une seconde soirée. Comme il me pa avoir un ^ros désir de jouer un rôle dans ce histoire, je sens que je puis compter sur I Aussi, nous décidons de donner un second s tacle avant les vacances; je lui dis que je v me mettre immédiatement en campagne po faire un programme, que je rêve a*un intérl exceptionnel.

6 avril 1887. — Byl et Vidal, qui me voi décidé à continuer, viennent me parier d'une conde pièce d'eux pour le prochain spectacle, mon oojection qu'il ne me parait pas possible les rejouer tout de suite, les choses se gât immédiatement. En vain, je prétends que si no avons pu réunir quelques vrais critiques, po notre première soirée, nous ne les dérangerons u seconde fois qu'en leur servant quelque cho de tout à fait imprévu; mes deux premiers au teurs passent vite du mécontentement àThostiliM mais, à mon avis, je suis quitte envers eux, et i( leur notifie que j'entends garder la direction ai mon affaire.

9 avril 1887. — J'ai trouvé chez moi le manu^ crit d'un petit acte, un saisissant tableau à ii manière des « bas-fonds » d'Henry Monnier, d'njl argot tragique et comique à la fois, dont je voii parfaitement l'effet de nouveauté et d'imprévu; ce serait excellent pour un second programme.

10 avril 1887. — Byl et Vidal insèrent dansid journal une protestation contre ma seconde soi' rée, affirmant que le vrai Thé&tre-Libre, c'est I(

ULT et que, sous leur direction, il eji sera donné ochainement une représentation dans la petite lie du Théâtre Montmartre. C'est embêtant, ixis il s'agit de ne pas s'énerver; au fond, ils ut inoffensifs et ils n'ont rien compris à ce qui 3st passé.

40 avril 1887. — Je vois très clairement que le rogramme de notre seconde soirée devra porter [1 nom d'auteur célèbre susceptible d'attirer . curiosité et l'attention de la presse, sans quoi 3US tomberions dans le vide. Il me semble le le nom d'Emile Bergerat serait admirable; 3.r ses furibondes campagnes, ses retentissantes rotestations contre le régime du théâtre actuel,

est tout désigné pour patronner cette tentative a Théâtre-Libre. De plus, la situation considéible de Bergerat au Figaro, son influence, force- >nt tout à fait l'attention de ses confrères de la resse. Je lui écris en lui demandant de me receoir, de préférence un soir après dîner, puisque ^ ne suis pas libre dans la journée en raison de ion emploi au Gaz.

11 avril 1887. — Hier soir, rue Galvanî, aux ernes, chez Emile Bergerat. Très intimidé à idée de l'approcher, j'ai imaginé de me faire ccompagner par mon frère. Nous arrivons sur es huit heures, dans la salle à manger paisible, ù Caliban achève de dîner entre ses deux bébés t M™* Bergerat.

Il nous traite tout de suite avec une cordiale K)nhomie, et je souris un peu de voir que cet Lomme nourrit une telle passion pour le tnéàtre.

iO «MBd SOUVINIRS» StiR LE THÉATtlS-LlbBÈ

qu'il me reçoit comme un vrai directeur. Au coi rant de la chose par Farticle d'Henry Fouquier^ voilà qui s'emballe dès que je lui ai conté m projets.

— Mais oui ! s'exclame-t-il, j'ai une pièce poi vous I trois actes qu'ils m'ont refusés aux Fraa çais, après m'avoir lanterné copieusement. L rôle destiné à Got vous ira tout à fait si vous a y et dire les vers.

Et, tout de suite, il s'en va chercher un manus; crit dans le petit pavillon, son cabinet de trav au fond d'un jardinet. On sert du thé, et attaque la lebture de sa Nuit Bergamasque are une rantaisie et un brio tels que j'avoue n en avol pas suivi la lecture dans tous les détails, amu surtout de cette figure spirituelle tout éclairée dt gaieté gamine et soulignant des rimes millionnaires. Et nous nous retrouvons mon frère el moi, vers minuit, perdus dans ce quartier des Ternes, mon manuscrit sous le bras, enthousiasmés de cet accueil et d'une telle réussite.

12 avril 1887. — Mon chef de bureau, au Gaz, me fait des yeux terribles et surveille mon travail de beaucoup plus près. L'article d'Henry Fouquier, qui a passé ici dans toutes les mains, a fait sensation, et je crois que je ferai bien de me tenir sur mes gardes*

20 avril 1887. — Pour les répétitions de la pièce de Bergerat, il ne pouvait être question de retourner dans notre salle de billard de la rue des Âbbesses. La chose, possible dans l'improvisation

bohème du début, effraierait un auteur habitué iux vrais théâtres comme Bergerat.

Comme nous cherchons désespérément, ma camarade Barny, dévouée et enthousiaste,, m'offre de demander à la concierge de la maison Qu'elle habite rue Bréda, la permission de répéter le soir dans un petit rez-de-chaussée vacant sur la cour ; elle y descendrait des lampes et nous serions tranquilles, à la condition de ne pas trop hurler pour ne pas réveiller les autres locataires, qui se couchent de bonne heure.

20 avril 1887. — J'ai, en tremblant un peu, fait part à Bergerat des dispositions prises avec Barny pour les répétitions de la Nuit Bergamasque, Mais, au contraire, toutes les bizarreries de cette aventure amusent follement l'excellent homme; il ne manque aucune de nos séances, et, assis sur une vieille malle, l'unique siège de cet appartement inoccupé, il préside à nos répétitions.

10 mai 1887, — Paul Alexis a eu la gentillesse de me donner hier soir une place au vaudeville

Sour la première de Renée, la pièce de Zola tirée e son roman la Curée, et, perché au dernier étage, je suis heureux d'assister à cette soirée annoncée comme ^me importante manifestation naturaliste.

Le directeur Deslandes, un peu vieux jeu, mais Parisien averti, a offert son théâtre à Zola, lui laissant carte blanche avec l'entière responsabilité de son drame. Les esprits étaient assez surexcités '.Renée a une longue légende de démêlés avec les directeurs; on parle d'une œuvre violentCi

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hardie et neuve; aussi, dès le lever du rideau, il règne dans la salle une atmosphère de bataille.

Et en effet, tout ce public, qui admet Phèdre^ s'indigne bientôt et proteste contre le même sujet transporté dans un milieu moderne !

Il faut dire que Tactrice principale, M"* Brandès, une comédienne pourtant personnelle et originale, mais accoutumée au théâtre romanesque de Dumas et de Sardou, perd tout à fait pied dans les scènes capitales; désorientée par cette salle hostile, elle aggrave un insuccès évident, malgré la courageuse résistance d'un groupe de spectateurs dont je seconde là-haut les efforts» avec quelle ardeur !

11 mai 1887. — Alexis que j'ai vu ce soir, me conte que Zola n'est nullement effondré de sa presse mauvaise et hargneuse. Son seul vrai chagrin est d'avoir été un peu lâché à la fin de la soirée pour un souper projeté avec Concourt et les Daudet, chez Paillard, en face du théâtre, et auquel ses amis se sont dérobés dans la gène et l'embarras de l'insuccès.

La soirée d'hier m'a fait faire la connaissance d'un ami nouveau. Gomme j'étais perché à une mauvaise place des derniers étages, j avais, en remontant d'un entr'acte, eu la désagréable surprise de trouver ma stalle occupée par un inconnu qui se refusait à me la rendre. Or, le même incident se reproduisait à quelc^ues pas de moi. Un jeune homme au teint extraordmairement jaune, à la voix perçante, poussait des hurlements en face d'un monsieur qui lui avait également pris sa place. Me voyant dans le même embarras, l'inconnu me dit :

( Descendons ensemble, monsieur, je suis secrétaire d'un commissaire de oolice, on va nous pendre nos places, je vous le garantis. » EfiFectivement, quelques secondes plus tard, nos deux intrus étaient expulsés, et, en-^aisant plus ample connaissance, je découvrais que mon sauveur était Oscar Méténier, un jeune qui venait de se révéler par la publication d'un livre de nouvelles originales, la Chair, et l'auteur de cet acte. En famille, déposé chez moi, et dont je lui annonçais la mise en répétition pour être bientôt joué au Thé&tre-Libre.

20 mai 1887. — Ce soir, en sortant de notre répétition chez Barny, rue Bréda, Bergerat nous invite gentimeqt à nous rafraîchir à côté, place Pigalle, au Café de la Nouvelle Athènes. Ii est minuit, lorsque le garçon qui nous sert annonce que rOpéra-Comique brûle ; des gens qui remontent de l'intérieur de Paris racontent des choses effroyables : le théâtre flamberait du haut en bas ; nous hésitons à descendre sur le boulevard, il va être une heure du matin, il faut me rendre à mon bureau de bonne heure ; Bergerat, qui habite les Ternes, recule, lui aussi, devant cette nuit presque blanche & passer.

26 mai 1887. — Comme nous allions répéter d'ensemble la Nuit Beraamasque, Bergerat arrive avec Coquelin cadet, dont il ne serait pas fâché d'avoir l'avis sur ses interprètes amateurs. Coquelin, fort gentil, nous donne des conseils et des indications très précieuses ; mais, en me faisant répéter mon rôle, il semble attacher une

importance que je trouve bien exagérée à la préparation de ce qu'il appelle des « effets » . Je pense que cette méthode d'interrompre le jeu pour cligner de l'œil vers le public, en disant : « Vous allez voir comme c'est drôle », est tout justement le contraire de ce que je voudrais faire.

27 mai 1887. — Quoi que j'aie pu faire, cette épigraphe : « Le Théàtre*Libre », portée sur le programme du premier soir pour en souligner la modestie, est devenue le nom d'une scène et je suis, malgré moi, le directeur du Théàtre*Libre.

Pour notre seconde soirée, afin de bien établir qu'il ne s'agit pas d'une scène publique, mais d]un cercle spécial et fermé, nous rédigeons l'invitation sur une feuille double en format de faire -part d'un mariage, avec ce teite :

Le Théâtre' Libr$^ 37, pMtage de VElysée^ dee* Beaux- A ris.

M. Emile Bergerat, M. Oscar Métënier et les membres fondateurs du Théâtre-Libre, vous prient de leur faire Thonneur d'assister à la représentation de deux essais dramatiques :

i^ Une pièce réaliste en un acte et en prose, intitulée : En famille^

2° Une tragi-comédie (dans le goût ancien), trois actes en vers, intitulée : la Nuit Bergamasque.

Et ils espèrent que ce double essai, Tun de vers comiques et Tautre de théâtre naturaliste, vous distraira une heure ou deux des soucis de la vie pratique.

Représentation du 30 mai 1887.

J'ai tenu à cette formule des c< membres fonda* teurs du Théâtre-Libre » pour y comprendre dans un anonymat où je disparaisy les quelques

«MS8 SOUVENÎHÔ» Sûr le THÀATRSaiBRG 41

adhérents de la petite souscription que Pas a

organisée.

31 mai 1887, — Cette fois la presse est venue au grand complet. La salle était, parait-il, admi<< rable, car moi je n'ai rien yu, tout enfiévré de la représentation qui a bien marché.

nergerat, dont j'escomptais l'influence, a amené d'abord tout le personnel dramatique du Figaro et aussi beaucoup de camarades du Parnasse, Jean Richepin, François Goppée, Catulle Mendès, Paul Arène, Lockroy lui-même, tout récent ministre, était là avec sa femme et Georp^es Hugo ; on me cite encore Porel, le directeur de l'Odéon, Got, Coauelin cadet, Vitu, Sarcey, La Pommeraye, Edmond Deschaunes, Georges Duval, StouUig, Ollendorff, Carjat, le peintre Duez, les musiciens Chabrier et Âudran, assis côte à côte sur nos pauvres bancs de bois.

Le local s'est trouvé beaucoup trop petit pour une assistance pareille, et comme nous n'avons pas de foyer, pendant les entr'actes, tous ces brillants Parisiens se tenaient devant la porte, en plein air, sur l'escalier montant du passage de i'Ëlysée-des-Beaux-Ârts à la rue des Abbesses. On me raconte que Got, qui s'était dérangé pourvoir aux chandelles la pièce de Bergerat qu'il avait failli jouer aux Français, a dit à ses voisins : (< C'est l'Illustre Théâtre qui recommence. »

l^'/wm 1887. — Nous avons les honneurs de la critique du Figaro. Auguste Vitu se montre fort bienveillant pour nous. Dans l'ensemble de la presse, il semble que c'est l'acte de Méténier

ui ait donné la sensation la plus neuve ; le récit e Texécution, très bien dit par Mévisto, a fait un effet considérable.

Sarcey rend compte dans la France et dit, d'ailleurs, après beaucoup d'éloges pour les interprètes, et leur perfection dans le détail qu'il déclare tout à fait extraordinaire, que si En famille est le théâtre de Tavenir, il espère bien être parti avant qu'il n'arrive; mais, malicieusement, ii n'a pas soufflé mot de la Nuit Bergamasque, de Bergerat, avec lequel il est toujours en bisbille.

6 juin 1887. — Jules Lemaître, dans son feuilleton des Débats, est très aimable pour Bergerat. Il parle ensuite longuement d'un nouveau drame de Léon Tolstoï, la Puissance des Ténèbres, dont la traduction vient de paraître, et qui, à ce qu'il me semble, serait un beau spectacle pour chez nous.

Henry de La Pommeraye, auquel la représentation ae Jacques Damour avait fourni l'occasion de revenir sur sa théorie des personnages sympathiques, désapprouve Méténier parce que les apaches et les escarpes A' En famille, burinés comme une eau-forte, n'ont pas les grâces et les douceurs d'une chromolitho^aphie.

■ 8 juin 1887. — C'est évident, il faut, après le retentissement de la première soirée, créer pour le Théâtre-Libre une organisation solide et permanente. Je vais m 'occuper l'hiver prochain, de monter huit ou dix spectacles qui seraient donnés à raison d'un par mois. Des membres honoraires, des amateurs de théâtre, paieraient une cotisation

suffisante pour assurer les frais. Le plus pressé est d'établir le programme. Je le dis à Méténier rencontré ce soir, au « Chat noir », et, comme je lui parle du récent feuilleton de Jules Lemaitre sur la Puissance des Ténèbres, dont la traduction publiée me paraît insuffisante, il me propose d'en faire une nouvelle. Sur mon observation qu'il ne sait évidemmenf pas le russe, il me parle d'un de ses amis, Pawlowsky, correspondant du Novoë Vrémia, avec lequel il ferait ce travail.

IQJuin 1887. — Les détails sur cet incendie de rOpéra-Comique sont effroyables. Le nombre officiel des morts est de cent cinquante, mais tout fait penser que, le déblaiement achevé, il sera beaucoup plus élevé. J'ai pu approcher hier des décombres fumants : c'est inimaginable. La crise dont souffrent actuellement les théâtres va certainement s'aggraver; il y a dans le public de lappréhension et une inquiétude qui vont faire baisser les recettes.

lO/Mtn 1887. — Ce soir, au « Chat noir », où nous allons volontiers finir la soirée, Salis me prend dans un coin : le bruit fait ces jours-ci autour de l'acte de Méténier lui a donné une idée. Dans son local de la rue Victor-Masse, oîi il vient d'emménager, il existe, au-dessus des deux salles du rez-de-chaussée, un salon qu'il pourrait transformer en théâtre, sur lequel il voudrait donner des représentations de petites pièces en un acte et de monologues des artistes de la maison ; il me propose de venir les inaugurer, avec Mévisto, Barny et Luce Colas, en jouant En famille, l'acte

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de Méténier* Il nous donnerait 100 francs par jour; un bien beau chiffre que j'accepterais si ie n'apercevais de suite la désorganisation inévitable de notre petite société, car» travaillant toute h journée, nous ne pouvons nous réunir que le soir, pour préparer nos spectacles*

13 juin 1887. — Rcqu un mot de Catulle Mendès, qui, sur ma demande, m'attendait chez lui ce matin. Villa Dupont, on me fait grimper au premier étage d'un petit hôtel i dans un cabinet de travail aux murs ornés de beaux autographes d'Hugo.

Derrière la porte drapée d'une pièce voisine, un clapotement de douche, puis un homme pa^ raitt enveloppé d'un peignoir, qui me dit; déjà cordial et familier : « Bonjour, cher ami, attendez Un peu, je vous prie, je m'habille, nous allons causer en déjeunant. »

Pendant Fachèvement de sa toilette, je conte à Mendès toute la petite histoire du Théâtre-Libre ; il me semble d'abord qu'il n'y attache pas grande importance, mais, peu b peu comme che2 son exbeau-frère Bergerat, mon récit tisonne une passion inassouvie du thé&tre; être joué n'importe où, même sur une scène de hasard comme la nôtre, le séduit visiblement* On a beau l'appeler d'en bas pour déjeuner, il va toujours, disant n'avoir rien de prêt, mais qu'il lui serait possible de brocher un acte d'ici la rentrée. Et le voilà fouiK lant une collection du Gil Blas : <c Tenez, voyez donc dans cette série de contes, surtout la Femme de Tabarin^ je pense que je pourrais en tirer une

«IIEB ÔOUVENmS» SUtI LE THÉAtRE- LIBRE iS

jolie chose. » On tempête toujours pouf nous appeler à table» mais nous ne de6cenaons que lorsque, la lecture achievée, j'entrevois déjà Tacte pittoresque et d'un dramatique si précieusement littéraire qu'il me promet pour l'automne.

En bas, le jeune dessinateur Métivet lui ap^ porte les dessins d'un livre en préparation. Pendant le déjeuner, de gourmandise soignée, ie goûte pour la première fois le causeur splendide qu'est Mendès.

Au café, asse2 tard, je veuic me retirer : « Attendez donc, cher ami» me dit-il, nous descendrons ensemble, j'ai à faire dans Paris. » Et nous voici dégringolatit vers l'Opéra, moi fumant un de ses énormes cigares, lui parlant toujours. Après une courte halte au Gii Blas, où une déférence générale l'entoure, Mendès me ramène devant Tortoni pour prendre une amie qui l'attend, dit-il. Il s'oppose encore si cordialement à toute tentative de retraite que, vers sept heures, nous sommes installés pour dîner 6. la Maison Dorée, aVec l'appétit de gens à ieun depuis quarante-huit heures. A y a un scandale sur la cuisson impar^ faite d'un gigot; après quoi, il me fait vider avec lui je ne sais combien de bouteilles et de petits verres de liqueurs variées. Vers les neuf heures du soir, je suis toujours avec lui, dans une loge des Folies-Bergère, et, la représentation achevée, nous échouons, pour manger encore, à Ja brasserie Pousset, faubourg Montmartre, d'où il me laisse enfin partir à trois heures du matin, parce qu'on nous met dehors et que les garçons somnolent dans la salle vidée des derniers clieats.

15 juin 1887. — Gomme je sais que Got a bien voulu venir à la Nuit Bergamasque, je lui écm

Sour le remercier; il en résulte une correspond ance et une visite, dans sa petite maisoh du hameau de BoulainvillierSy où il me reçoit le matiii en robe de chambre, avec une bonté dont je suis bien fier.

Il me questionne assez longuement sur ce que nous vouions faire au Thé&tre-Libre ; je lui confie mes projets et aussi les difficultés que je vois poindre. En effet, le succès qui se dessine m'entraîne & continuer, mais, petit employé sans le sou, je ne Dourrais pas sacrifier l'emploi qui me fait vivre, tlette sage résolution de ne pas me jeter dans rinconnu lui parait de très bon sens, d'autant qu'approchant de la trentaine, je suis déjà trop âgé, me dit-il, pour entreprendre une carrière d acteur. Il pense que notre gentille Association peut amuser les Parisiens, et il y entrevoit pour nous une petite célébrité d'amateur qui assouvirait notre passion du théâtre; selon lui, nous devons continuer à vivre en associés, sur les ressources de nos cotisations, et si le travail est trop gros, avec nos occupations de la journée, il nous conseille de copier tout bonnement l'organisation de la Comédie-Française, assumant chacun, à tour de rôle, des fonctions de semainier, partageant le travail et les responsabilités.

20 juin 1887. — Le succès de la Nuit Bergamasque et le patronage de Mendës m'ont mis ea assez bonne posture pour que je n'hésite pas trop à m'adresser à Banville.

Je reçois un rendez-vous vers midi, comme le

«MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE - LIBRE 4t

demandait ma lettre (toujours à cause des heures de bureau du Gaz), et j'arrive chez Fauteur de Gringoire, rue de l'Eperon, au moment où Ton est à table. On me fait attendre dans une petite rotonde, cabinet de travail tapissé de livres. Puis le vieux poète parait, retirant une serviette de son gilet, coiflfé d'un célèbre béret noir. Son souvenir restera éternellement lié, pour moi, au fumet du fromage qu'il devait déguster, certainement du livarot, et j'en suis d'autant plus impressionné, qu'étant obligé de galoper dans l'heure de mon repas jusqu'au faubourg Saint- Germain, je n'ai naturellement pas déjeuné. Je retrouve la silhouette connue des portraits du poète qui m'écoute gentiment, amusé de mon ardeur et de mon naïf aplomb.

Il me dit enfin : « Savez-vous dire les vers ? C'est très difficile, introuvable à présent. A la Comédie, à part Coquelin, ils ne se doutent plus de ce que c est. »

Je lui conte avoir eu Fidée de m'adresser à lui parce que son exemple est l'un des plus significatifs de l'actuelle situation théâtrale ; l'obstruction, aux Français, comme ailleurs, est telle, qu'après la fortune de son Gringoire, resté pourtant au répertoire de la Comédie, il a attendu quinze ans la représentation de Socrate et sa femme.

Il me demande encore, après un petit silence pendant lequel je me sens fouillé de la tète aux pieds, si j'ai joué des pièces de lui; comme j'ai appris Gringoire, il m'en fait réciter des passages, surtout « la Ballade des pauvres gens. »

Je reste essoufflé, car j'ai braillé de toute mon ime^ le cœur serré d'anxiété : « Eh bien ! mon

U «MI6 SOUVENIRS» SUH U THEATRE -UW^

tnfant, c'est entendut J6 pars daas U Nièvre, mais je vais travailler pour vous pendant les vacances. J'ai ridée d*ua Pierrot pour lequel vous feriez tout k fait Taffaire. Vous pouvez annoncer /« Bai$$r, dont vous aures le manuscrit h l'automne. » En courant à perdre baleine vers mon bureau, rue de Dunkerque, où il faut que je soi5 rentré à une heure, je ne regrette vraiment pas mon déjeuner manqué.

35 juin 1887. — Plus je rôve à nos projets

f)our la saison procbainei plus il m 'apparaît que a véritable formule est de composer des spectacles choisis dans Tesprit des premiers : faire toujours voisiner Fesuvre d'un auteur célèbre avec celle d'un débutant, qui ainsi bénéficiera de l'attention éveillée par son confrère illustre | Il est évident que la notoriété de Bergerat s | beaucoup servi Méténier, qui n'aurait jamais pu réunir une salle aussi brillante pour écouter h\ ' famille. Tout en me mettant en campagne du côté | des anteurs notoires, je demande à Sarcey de me | signaler, parmi les pièces qui pourraient lui être < apportées» celles susceptibles d'être açcueilliB«

f^ar nous, et fort aimablement il donne \ ma lettre I 'énorme publicité de son feuilleton.

28 juin 1887. — La paix est faite avec Byl e VidaL Leur tentative de scission et de concu^ rence s'est effondrée devant mon activité. Mai je n'oublierai pas cette première leçon.

Je trouve honnête de leur donner une compe aation pour la part incontestable qu'ils eurei dans no^e première soirée, »on seulemeiit ei

• MfiS SOUVENIRS 9 SUR X.E TUÉATRG-LIBRE 49

ne fournissant chacun une pièce, mais parce que i^idal, en xn'abouchant avec Alexis, m*a ouvert a route de Zola, et que Byl a baptisé le Théâtre- Libre... Il est donc convenu qu'ils me donneront, pour la saison prochaine 1887-88, une adaptation iu roman des Concourt, Sœur Phiiomène, pour laquelle Vidal se charge d'obtenir l'autorisation du maître, que d'ailleurs je ferais demander par Alphonse Daudet s'il était nécessaire.

On annonce ^qu'Edmond de Concourt écrit en ce moment une pièce en dix tableaux tirée de Germinie Lacerieux dont les théories de la préface de Chérie laissent présager l'importance littéraire, et je suis d'autant plus heureux d'avoir Sœur Philomène que Germinie sera eertainement reçue à rOdéon. Puisque l'on veut considérer notre petit coin comme l'un des laboratoires du mouvement réaliste actuel, il s'agit de ne pas se laisser devancer par un vrai théâtre, surtout officiel et subventionné.

l^^ juillet 1887. — Mon programme étant à peu près arrêté, j'avais dit à Faz qu'il serait nécessaire de le publier, dans une sorte de petit opuscule que nous distribuerions aux personnes susceptibles de s'inscrire parmi les abonnés de nos futures séances.

11 s'agit à présent de trouver des ressources fixes; la soirée du 30 mai ne m'a pas laissé bien riche et si le Théâtre-Libre ne trouvait pas, en ce moment, les appuis indispensables, avec le bruit qui se fait autour de lui, ce serait vraiment cju'il n'jr a rien à faire. Et puis une grave question était posée» celle des Trais d'impression de

M tllES SOUVENIRS» SUR LE THÉATRI-LIBR^

notre brochure, qui vont s'élever peut-être & deux ou trois cents francs, mais Paz, avec son sens pratique, et un peu aussi, je crois, en se portant caution, a trouvé l'imprimeur Etbiou-Pérou qui nous fera le crédit nécessaire.

4 juillet 1887. — Ce soir, dans son feuilleton, Sarcey donne mon adresse, 42, rue de Dunkerque, disant qu'il pleut de tous les coins de la France des lettres qui lui demandent où il faut m'envojrer des maùuscrits. Il termine en disant : « En voilà un qui va avoir de l'amusement, j'en ris dans ma barbe blanche. »

5 juillet 1887. — Je cours, entre midi et une heure toujours, rue de Chàteaudun, chez un M. Ancey de Gumieu oui ma envoyé un petit mot m'offrant un acte. L'heure étrange à laquelle je me présente me fait surprendre encore celui-ci au milieu de son déjeuner. Dans le salon assez cossu où l'on m'a introduit, entre un grand jeime homme, encore plus timide que moi, si c'est possible ; il me donne un petit acte. Monsieur Lamblin, ^ue j'emporte avec un vif sentiment de curiosité»

6 juillet 1887. — Bergerat, à qui j'ai conté que Porel me prie d'aller îe voir par un mot aussi aimable qu'imprévu, me dit : « Je ne veux pas que tu y ailles tout seul, tu vas te faire rouler ; à quelle heure te convoque-t-il ? » Et il est convenu qu'il viendra m'attendre au café Voltaire, en face de TOdéon, à cinq[ heures. —

C'est la première fois que je pénètre par l'en*

trée des artistes dans le vieux théâtre autour duquel ma jeunesse s'est déroulée. De l'escalier, le regard enfile une cage vitrée, repaire du fameux garçon de la Direction, Emile, aux murs tapissés de photographies dédicacées des artistes de la maison. Après un regard torve, Emile, méfiant, m'introduit dans le grand bureau d'encoignure, confortablement meublé, où un Porel bon enfant m'accueille avec une rondeur protectrice. 11 m'installe près de lui sur une petite chaise très basse, et me domine définitivement du haut de son fauteuil. C'est de Texcellente mise en scène : « Cher monsieur, commence-t-il, vous êtes évidemment un artiste ; j'ai vu un ou deux de vos spectacles; c'est très amusant, un peu bohème, mais pas sérieux du tout. Vous ne vous faites aucune illusion là-dessus, hein ? C'est du théâtre d'atelier pour un petit groupe de Parisiens (1 ) ; avant six mois tout ce monde-là en sera fatigué et vous lâchera. Profitez de l'aubaine, et, puisijue vous rêvez d'être acteur, saisissez cette occasion de vous faire une^ gentille situation. Vous avez peut-être du talent et de l'avenir; vos dispositions pour le théâtre sont réelles, mais vous ne savez pas encore votre métier ; venez l'apprendre avec moi. A votre âge on se contente de peu, je vous donnerai 500 francs par mois et vous débuterez dans une reprise de la Con/a^ion d'Augier, dont le principal rôle, un Got, vous ira tout à fait. »

L'offre m'étourdit sur l'instant ; c'est mon plus ancien rêve de jeunesseféeriquement réalisé. Mais un instinct me raidit : « Vous avez raison, ce se-

(1) Les mois de Sarcey dans un récent feuilleton*

^2 € MES SOUVENIRS » SUR LE THÉATRS-LISRÉ

rait là, pour moi, une chance inespérée. Certes je ne m'illusionne pas sur Tavenir, mais j'ai déji des engagements pris, un programme tracé. Je dois remplir tout cela d'abord, si vous êtes dans les mêmes dispositions Tannée prochaine, je serai probablement bien heureux de vous retrouver. » Au café, en face, Bergerat, son nez pointu en arrêt, et les yeux plissés, me fait répéter toute l'entrevue, s esclaffant : «C'est ce que je pensais! Ah I le mâtin ! si tu l'avais écouté, mon petit, ta piquais la tête la première dans le trou que je prévoyais, tu étais foutu, étranglé. »

7 juillet 1887. — On m*a livré hier, en un beau pac^uet ficelé, les deux mille exemplaires de ma petite brochure. Je sens bien que l'envoî tout sec de ce papier imprimé irait se perdre danâ le flot des prospectus, et je me mets à écrire des lettres particulières très longues et très détaillées, différentes selon les destinataires, qui ne sentent pas la circulaire, à tous ceux qui souscrivirent récemment pour la représentation de Lohengrin organisée par Lamoureux à l'Eden.

10 juillet 1887. — J'emploie mes nuits à mes lettres d'envoi; quelque habitude que j'aie du travail, c'est une énorme besogne, car cbauue lettre, rédigée selon la personnalité à laquelle je m'adresse, a ses quatre pages pleines, et 11 en faut près de treize cents.

Comme il est impossible de faire la dépense d'affranchir ces envois, une fois mon travail achevé, je les porterai à domicile, la nuit, puisque dans lajournée ma présence au bureau est d'autant

• MES 190t7VïtftltS » SUR LB TRÊATRft^LtBnE

plus rigottretisèmêtit obligatoire que meu chefs, agacéd sans doute du bruit de la presse autour de moi, surveillent mon travail et mon eitactitude^

2k, juillet 1887. — J'ai terminé cette nuit la remise à domicile des treize cents lettres accompagnant les treize cents exemplaires de notre programme. Je devais commencer ces tournées vers dix heures du soir, pour ne les achever qu'à cinq ou six heures du matin. Comme je dois être à mon bureau pour neuf heures^ je dors littéralement sur pied. JW enfin remis la dernière ce matin, chez Clemenceau, avenue Montaigne, et il m'a bien fallu, tant j'étais étourdi de sommeil^ cinq minutes de recherchés pour trouver, au jour naissant, la boîte aux lettres de la maison, sous le lierre de la petite grille.

25 juillet 1887. — J'ai fait aujourd'hui une folie dont les conséquences peuvent être incalculables. Brusquement, ce matin, vers neuf heures et de-» mie, sans, du reste, avoir particulièrement rien projeté d'avance, j'ai rédigé la lettre de démission de mon emploi au. Gaz. Ceci fait, j'ai été prendre mon chapeau au vestiaire et me voilà parti de la Compagnie, après avoir déposé mon enveloppe chez le concierge, stupéfait de me voir sortir sans le laisser-passer réglementaire. J'ai tout à coup découvert que cette entreprise de fouiller Paris pour y trouver des souscripteurs au Théâtre- Libre devenait vraiment enfantine, en restant enfermé toute la journée dans un bureau- Je n*aurai pas trop de tout mon temps et de toute mon activité pour être prêt d'ici septembre*

S4 « MBS SOUVENIRS » SUR LB THÉÂTRE -LIBRlf

Il faut, à cette date, avoir trouvé un local aménagé et meublé pour répéter, et assuré une organisation que Ton puisse prendre au sérieux avec tous les moyens de travailler et de produire ce que Ton attend de nous.

!•' août 1887. — Sarcey, ce soir, publie mon pro-

f;ramme avec ma lettre d*envoi, accompa^ant e tout d*un commentaire des plus bienveillants. Tous les journaux impriment la liste des pièces annoncées pour Thiver prochain et dont je suis, du reste, assez fier :

Sœur Philomène, pièce en deux actes, en prose, tirée du roman de MM. Edmond et Jules de Concourt, par MM. Jules Vidal et Arthur Byl ;

Tout pour l'Honneur, pièce en un acte, en prose, tirée de la nouvelle le Capitaine Burle de M. Emile Zola, par M. Henry Céard;

Esther Brandès, pièce en trois actes, en prose, de M. Léon Hennique ;

Les Bouchers, drame en un acte, en vers, de M. Femand Icres ;

Cléopâtre, pièce en cinq actes, en prose, de M"^* Henry Gréville ;

La Sérénade, comédie en trois actes, en prose, de M.. Jean Jullien ;

UEvasion, pièce en un acte, en prose, de M. YilHers de risle-Adam ;

La Femme de Tabarin, tragi-comédie en un acte, en prose, de M. Catulle Mendès ;

La Fin de Lucie Pellegrin, pièce en un acte, en prose, de M. Paul Alexis ;

Mon Pauvre Ernest ! comédie en un acte, en prose, de M. Henry Céard;

La Puissance des Ténèbres (théâtre russe), drame du comte Tolstoï, traduit spécialement pour le Théâtre-Libre par M. Pawlowski, et adapté à la scène française par M. Oscar Météniep ;

«MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE- LIBRE t^

La Chute de la Maison Usher, conte fantastique adapté au théâtre d'après Edgar Poe, par MM. Oscar Méténier et Arthur Byl.

MM. Théodore de Banyille et François Coppée ont promis au Théâtre-Libre un acte inédit pour cette saison. Les titres ne sont pas encore arrêtés.

Enfin, MM. Paul Bonnetain, Lucien Descayes, Ajalbert, Oscar Méténier donneront chacun une pièce en un acte.

La saison 1887-1889 sera complétée par une comédie en trois actes de Diderot, dont la mise à la scène a été fréquemment réclamée par la critique, et une Revue de fin d'année due à la collaboration de tous les auteurs joués au Théâtre- Libre.

Doit-on mentionner une réserve importante de pièces qui sont destinées à assurer le répertoire de la seconae saison? Des démarches commencées pour avoir des œuvres posthumes de Victor Hugo et de Jules Vallès ont dû être ajournées afin de laisser, cette année, plus de place aux jeunes.

MM. Bergerat, Jean Richepin, etc., sont tout disposés, s'il est besoin, à apporter leur concours au Thé&tre-Libre.

7 août 1887. — Henri Lavedan, un jeune qui a déjà publié plusieurs bouquins estimés, veut me proposer quelque chose pour le Théâtre-Libre ; il m'attend avec son collaborateur, Gustave Guiches, dans un restaurant chic, chez Perroncel, en face la gare Saint-Lazare.

Dans un cabinet, les deux écrivains me lisent deux petits tableaux qu'ils appellent les Quarts d'heure, des notations trêves cTun mordant et d'un relief singuliers.

12 août 1887. — Je n'ai pas reçu une seule réponse à mes treize cents lettres ! Cinq ou six fois par jour, chez ma^oncierge, rue de Dunkerque, je demande, le cœur battant, « s'il y a quelque chose pour moi, » Paz, qui est très gentil, et qui me

M * MCS SOtJVBmilS f SUR LB tHÊATlIB-LlBilB

soutient beaucoupi m'emmène très souvent dln^ chez ses parents, rue Le Peletier, devinant la gène asses dure où ie me débats depuis aue j'ai quitté mon emploi. Il m'a apporté triompnalement tao^ tôt le premier bulletin de souscription signé d'tm de ses amis qui est dans les affaires.

1 3 août 1 887. — Dans le terrible désarroi où me jette ce silence effrayant après tant de démarches et de lettres, je songe au Figaro si hospitalier, et j 'écris & Albert Wolff , chroniqueur inflaent de la maison, pour appeler son attention sur mon projet, lui disant que j'ose frapper & sa porte, pai^ que je n'apporte pas que des promesses vagues,

3ue le retentissement des deux premières soirées u Théfttre-Libre^ dont son journal a enregistré le succès, doit lui être un gage de l'intérêt littéraire que pourrait prendre par la suite notre tentative.

Le célèbre chroniqueur est tout-puissant ; s'il voulait parler de notre affaire dans l'un doses « Courriers de Paris », tout serait sauvé.

1S août 1887. — J'ai reçu, ce matin, cette lettre d'Albert Wolff:

SaitiM}erinalii'>eti-*Layé.

Monsieur,

Voire lettre m'a singulièrement intéressé, mais vous vous exagérez singulièrement Finfluence que je poorais avoir sur les destinées du Théâtre-Libre.

Il Yous faut 7.000 ou 8.000 francs et tous jugez que riea oe serait plus facile que de vous procurer cette somme.

« — Prenez 20.000 francs, dit une femme marié^e à Thiboust, et fuyons à Tétrangef.

€Mcs sot;r£Nms< sur le théatrs-libiië 57

« — Je yeux bien prendre SO.OÔO frane», répondit le râudevilliste, mais dites-moi où. »

Vous pensez que dix lignes de moi feront sortir les dits 8.000 francs des caisses.

Je vous dirai d'abord que la question du Théâtre-Libre n^entre pas dans mes attributions, que Vitu est au Figaro pour eeta.

J'ajoute que le public ne s'intéresse pas démesurémeot à votre tentative louable. Tbé&tre^ Libre ou non, que lui importe: il restera sourd et ne donnera pas un sou.

Si 7.000 ou 8.000 francs peuvent faire vivre le Théâtre* Libfê, SâreejTf Vitu et tous le» oritiquea les trouveront plus facilement que moi. Il s'agirait oe trouver parmi nous soixante-dix à quatre-vingts personnes qui consentissent chacune à donner 100 francs, les directeurs, les auteurs en vue, les critiques et peut-être quelques journalistes. Si un pareil mouvement se faisait en faveur du Théâtre-Libre, tout irait bien ; mais je ne puis et ne veux en prendre Tinitiative et j'ajoute aue le moment est peu favorable ; on n'est pas à Paris, et je vais rejoindre les autres dehors. Venez donc me voir vers le 4Î> septembre, nous causerons plus utilement.

Recevet, monsieur, mes salutations empressées.

Albert Wol!»f.

Le 15 septembre! Il faut qu'à cette date-là, ie sois déià en route, organisé et prêt à donner le spectacle d'inauguration de la saison !

15 août 1887. — J^ai conté à Bergerat ma déconvenue près d'Albert Wolff; il me dit : « Imbécile I si tu m'avais dit cela, à moi, ce serait déjà fait; pourquoi vas-tu t'adressera ces pontifes?» Je ne peux pas dire à ce brave et courageux homme que j'aurais honte d'abuser de lui et qu'il a déjà trop fait pour nous.

En effet, à son tour de chronique, il broche hier, en tête du Figaro^ un joli article spirituel et clair, « Le Petit Odéon », où il dit au public tout ce qu'il

ZB « MBS SOUVENIRS » SUR I^^ THÉÂTRE -LIBRE

faut. Etant donné Tiroportance considérable du journal, je reprends espoir.

20 aoûUSSl. — L'article de Bergerat m'a amené une lettre d'un marquis, me donnant rendez-vous chez lui avenue Kléber. Cet homme, que j'aborde le cœur battant, dans son bel hôtel, après les formules les plus polies et infiniment flatteuses, m'offre un livret d'opéra^comique de sa façon, et dont la musique est d'un amateur de ses amis !

Septembre 1887. — Porel a tenu ses promesses envers Henniaue ; le geste est assez élégant, car le Thé&tre-Liore doit l'agacer, et ce succès de Jacques Damour lui a ramené, en somme, une pièce refusée d'abord par lui. Hennique m'a invité h la répétition générale, et, comme je le redoutais, la pièce ne retrouve pas le succès de profonde émotion de chez nous. On a commis l'erreur de distribuer à Paul Mounet, un athlète magnifique, le rôle de ce pauvre diable exténué de faim et de chagrin ; par suite, sa douloureuse résignation apparaît invraisemblable. Cette formule réaliste ne peut s'imposer que par une interprétation désormais différente des procédés courants du théâtre, par la simplicité, le naturel et l'émotion contenue.

l^^ septembre 1887. — Comment avons-nous fait, Paz et moi, je n'en sais plus rien ; mais nous voici installés, 96, rue Blanche, dans un grand atelier, avec un escalier indépendant au fond de la cour et un gentil salon-fumoir. Du reste, tout le monde â'y est mis ; on a recruté deux douzaines d'abonnés,

«MES SOUVENIRS» SUR ht THÉÂTRE- LIBRJf 5^

donné des acomptes pour le loyer, le gaz, et Paz, décidément admirable, a décroché un tapissier qui a livré à crédit des divans, trois douzaines de chaises et des rideaux. Nous avons un siège social et c'est une admiration ingénue des auteurs et des jeunes gens qui prennent déjà l'habitude de monter tous les soirs bavarder et s'enquérir du commencement prochain des répétitions.

Je n'ai plus le sou et plus de domicile ; je coucherai, en attendant, sur un petit lit-ca^e qui, replié dans la journée, a l'air a un accessoire.

5 septembre 1887. — Rodolphe Darzens, un poète devenu maître d'armes du Théâtre-Libre et aussi archiviste, avait obtenu de Villiers de risle-Âdam un acte en prose, r Evasion, que nous répétons le soir rue Blanche en même temps que Sœur Philomène.

Villiers, magnifiquement cabot, avec sa longue chevelure et ses yeux étranges, sous prétexte d'indications à son comédien, saisit toutes les occasions de nous jouer lui-même son forçat, héros de la pièce, et il est si saisissant que souvent je le laisse, par plaisir, aller jusqu'à la fin.

6 septembre 1887. — Ce matin, j'ai la joie de trouver dans le Figaro le programme de la saison 1887-88, à côté de celui de tous les autres théâtres parisiens, avec un bel article de René de Guers.

2 octobre 1887. — Une tuile dont je n'avais guère besoin : je suis convoqué pour une période d'exercices de vingt-huit jours. Je demanderais

0 •W» SOUVIMIBSi» SBB LK TfiÉÀTaS-UBRB

bien un sursis, mais comme je n% dois pas quitte^ Paris, et que, normalement, je peux faire mi périoae dans le voisinage de mon aomicile» puis- <][ue nos répétitions rue Blanche ne peuvent avoii heu que le soir, je m'arrangerai pour n'embêtei personne.

3 octobre 1887. — Ancey me raconte qu'après Tun de nos premiers spectacles, sachant que jetais employé à la Compagnie du Gaz, il était venu demanaer mon adresse au concierge de Tadministration qui lui a répondu : « Quel Antoine ? Ah I celui c|ui a mal tourné et qui s'occupe de théâtre 7 Voici son adresse. »

5 octobre 1887. — Nous ouvrons la saison avec 3.700 francs d'abonnements, mais je suis endetté d'un millier de francs avec les deux premiers spectacles et l'aménagement de la rue Blanche. Cfe n'est pas de quoi aller bien longtemps. Enfin, nous verrons après Sœur Philomène et l'Evasion que nous répétons fiévreusement.

BastoUf un camarade du Cercle Gaulois devenu mon régisseur, aussi enragé que moi, se fait peintre, menuisier et tout ce que l'on veut ; il fabrique avec du calicot les douze lits d'hôpital nécessaires pour la pièce de Goncourt, car si le père Krauss nous loue sa salle et ses pseudo-décorSf il nous faut dorénavant fournir tout ce dont nous avons besoin comme meubles et accessoires.

12 octobre 1887. — Nous avons donné hier le

Sremier spectacle de la saison, Sosur Philomène, evant une salle splendide et trépignante d'en-

pMK âPUVSNmS» SUR JUS THÉATRS.LIBBÇ 61

thoUsiasibd* Oa eet à peu près unanime à célébrer le grami suceès; cependant, quelques critiaues disent que tout cela est bien noir et demanoent des pièces gaies. Il y a eu, au premier tableau de riiâ{>ital« un « nom de Dieu » qui a fait sen^ sation, mais n'a soulevé aucune résistance, tant je Fai coulé dans la phrase sans appuyer, et M. de Concourt était enchanté de cette nardiesse si facilement acceptée.

13 octobre 1867. — Sur la scène, après le pre-^ mier acte de Somr Philomène^ M* de Concourt m'a préseaté à une espèce de géant cordial et souriant, d'une ressemblance étonnante avec Dumas père, qui est Henry Bauer, le critique redouté de l'Echo de Paris y que je sens tout à fait dans nos idées. ^

16 octobre 1887. -^ Le père Krauss me signifie que lee sociétaires du Cercle Gaulois refusent de nous continuer la location de la salle pour nos représentations. Ces soirées leur semblent destinées à un trop grand retentissement qui e0'arouche leur tranquillité. De son côté, le père Krauas me dit très sérieusement que pendant les applaudissements et les trépignements des spectateurs de l'autre soir, il a été inquiet pour la solidité de sa petite boîte. En résumé, on me retire le local sur lequel je coipptais pour tout cet biver, et Yoici un bien ^rand embarras avec les pauvres ressources dont je dispose»

16 octobre 1887. — A la suite de notre expuliion« ilott» aroos tenu conseil, hier soir, rue

62 «MBS SOUVBNIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRB

Blanche. J'ai dit à Jean Jullien, Méténier, Hen^ nique, et aux autres qui étaient là, que j allais me mettre en campagne pour trouver un nouveafl domicile, mais il passe déjà autour de moi, sur les figures, une désapprobation muette, et même

3uelques-uns se montrent nerveux et agressifs evant la perspective de voir leurs pièces retardées; il faudra décidément tenir bon et réussir pour rester le patron. Mendès, qui vient presque tous les soirs, est de beaucoup le plus allant, bien qu'il soit du prochain spectacle^ la Femm de Tabarin. Gaiement prêt à toutes les aventures, il me témoigne une foi et une confiante amitié qui me réconfortent et en imposent un peu aux autres.

17 octobre 1887. — Nous allons tantôt avec Mendès vers le bas de l'avenue de Glichy, près de la Fourche-Saint-Ouen, visiter une sorte de beu-

?lant que les gens du quartier appellent « la oupée (jui crache » et où, me dit le grand poète, il ne cramdrait nullement de. voir jouer sa pièce. Le soir, comme nous exposons ce projet devant le cénacle de la rue Blanche, il y a de telles mines dégoûtées chez quelques-uns, que je leur

f)romets de me mettre en campagne pour mieux oger le Théâtre-Libre, s'il m'est possible.

18 octobre 1887. — Avec Baston, nous allons chez un directeur de par ici, Pascal Delagsurde, un comédien de banlieue, devenu directeur du théâtre Montmartre^^t de celui des Bouffes-du- Nord.

A l'heure oîi cet important confrère achève de

«MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIfiRX 63

déjeuner, nous sommes reçus par lui avec un tel mépris qu'il ne nous offre même pas une chaise et c'est un refus rageur, à peine poli, qui nous remet penauds et humiliés dans un escalier étroit et sale.

Puis, je pense à Beaumarchais, vers la Bastille ; nous y galopons, mais devant cette façade comme morte, car le théâtre est fermé depuis longtemps, nous décidons de continuer demain le tour de Paris, songeant vaguement aux théâtres de la rive gauche.

19 octobre 1887. — Ce matin, avec Baston, reprise de la recherche d'une salle, et comme mon compagnon me rappelle que les trois théâtres de la rive gauche sont sous une direction unique, nous allons directement rue de la Gaîté à Montparnasse, où en arrivant devant une gentille façade de la salle récemment construite, je me sens prêt à n'importe quoi pour y être accueilli. Les appréhensions tirées de l'éloignement de ces quartiers excentriques, s'évanouissent devant

I espoir de donner nos soirées sur une vraie scène et dans de vrais décors.

Le concierge nous mène chez le bistro d'en face, où le directeur Hartmann prend en ce moment un verre sur le zinc, avec ses machinistes.

II faut d'abord trinquer, et je n'ai pas fini d'exposer mon affaire à ce brave homme qu'il s'écrie : « Mais oui, je ne demande pas mieux, j'ai entendu parler de votre affaire ; ce que vous tentez est très bien, très amusant ; comme justement je fais relâiche tous les vendredis, pour le changement de

répertoire de mes théâtres, ma salle est à vous ce jour-là, aux conditions que vous voudrez. »

Le vieil homme de théâtre, déjà emballé, me conte avoir dans ses magasins de beaux décors

3u'il ne sort jamais pour son répertoire de mélorames, et me parle d'un sous-bois de Cicéri venu de l'ancien théâtre impérial du château de Saint- Cloud.

Vraiment, voilà une heureuse matinée ; sî jamais nous faisons quoi que ce soit de bien, ce brave homme y aura une belle part, et nous ne devrons jamais Foublier.

— J'annonce ce soir triomphalement que c'est à Montparnasse que nous irons dorénavant jouer. J'ai beau décrire la salle, une vraie, la scène et les décors, l'éclairage, ce sont autour de moi des yeux au ciel, des mains qui tombent; en somme, pas le moindre enthousiasme. Mais cela m'inquiète peu, je songe surtout aux facilités qne nous aurons là<bas, grâce au bon Hartmann, pour les choses dont tous ces auteurs ne se doutent même pas; je réponds aux récriminations assez aigres, que ceux qui ne voudront pas porteront leurs œuvres ailleurs. Mendès seul, par son attitude confiante, atténue ma secrète détresse devant la fragilité et le peu de foi de presque tous, déjà prêts à déserter.

Henry Fouquier, venu vers la fin de la soirée, comme d'habitude, dans un bout de conversation avec Mendès et moi, dit à son confrère : « C'est charmant, il ne doute de rien, mais un vieux Parisien comme moi peut vous assurer que vous n'arriverez jamais à faire passer les ponts à un

«i«ÈS SOUVENIRS» SÛR LE THÉÂTRE -LIBRE 65

public de pi*emiêres. » Et vrdffletit ce n'est pas rassurant.

20 octobre 1887. — Je tiote cette description de TElysée-des-BeaUX-Arts, où nous avons donné nos

fremiers spectacles, dans le beau feuilleton que ules Lemaître nous consacre dans les Débats.

« La lettre d'invitation portait : 37, passage de FElysée-des-Beaux-Arts, place Pigalle, donc vous auriez pu voir mardi dernier, vers huit heures et demie du soir, des ombres se faufiler à travers les baraques de la foire de Montmartre, et tourner anxieusement parmi les flaques d'eau du pavé, autour de la place Pigalle, interrogeant du binocle les plaques des coins de rue; pas de passage, pas ae tnéâtre. Nous finissons par courir à la lumière d'un marchand de vin, et nous nous engageons dans une ruelle escarpée et tortueuse, sobrement éclairée. Une file de fiacres montait lentement. Nous les suivons ; de chaque côté de vagues masures et des murailles souillées, tout au bout, un vague escalier. Nous avions l'air de bons mages en paletot à la recherche d'une crèche cachée et glorieuse. Est-ce la crèche où renaîtra le drame, ce vieillard décrépit et radoteur? Je n'en sais rien encore. Tout ce que je sais, c'est que nous avons passé au Théâtre-Libre une bien amusante soirée.

« La salle est toute petite, assez naïvement peinturlurée et ressemble à une salle de concert d'un chef-îieu de canton. On pourrait tendre la main aux acteurs par-dessus la rampe, et allonger ses jambes sur la niche du souffleur. La scène est si étroite qu'on ne peut y dresser que des dé-

cors fort élémentaires, et elle est si proche d& nous que l'illusion scénique est impossible. Si elle naît en nous, c'est que nous l'aurons créée, comme faisaient du reste les braves spectateurs du temps de Shakespeare, qui voyaient ce qu'uB écriteau leur commandait de voir, ou ceux du temps de Molière où le rêve n'était nullement dérangé par les allées et venues du moucheur de chandelles. »

Le grand critique dit en finissant que « le naturel de ces amateurs Ta reposé du jeu de beaucoup de comédiens de profession. »

22 octobre 1887. — L'ironie terrible de Villiers me démonte; le vieux poète met un fond de coquetterie narquoise à m'étonner par ses histoires extraordinaires. Je l'accompagne souvent le soir en descendant la rue Blanche. Il est peu tendre pour ses amis du Parnasse, Coppée, Mendès et les autres, et je l'en excuse, sachant par Darzens les tourments de sa vie mystérieuse, d'une indigence navrante.

En sortant de Pousset, nous nous attardons encore dans quelaue petit café resté ouvert, devant des verres de cnartreuse. Et en regrimpant vers Montmartre, où il habite on ne sait où, il me parle de projets de pièces, de nouvelles dont il me mime souvent les péripéties, arrêté dans la nuit sous les lueurs d'un bec de gaz.

Un soir, au moment où je l'interroge sur Bouvière, que je n'ai pas connu, et dont les Parnassiens disent des choses étonnantes, il me joue dans la rue le monologue d'Hamlet avec les intonations et les jeux de physionomie du grand

comédien disparu, ses grands cheveux balayant sa face magnifique,

27 octobre 1887. — Villiers de risle-Adam, dont je ne sais jamais s'il est sérieux ou s'il blague, ayant été assez malmené par Sarcey à propos de l'Evasion que nous avons jouée, riposte vigoureusement au maître du Temps, avec d'amusants racontars dont il faut garder trace:

« A vrai dire, j'espérais que lui-même, M. Sarcey, en se relisant, rectifierait aujourd'hui son. énormité. Je lui ai laissé régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi. Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il parle encore du Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais.

Cependant, j'ai sous les yeux les journaux qui me prouvent que l'illustre critique sait revenir quelquefois de lui-même sur les erreurs et les écarts qui lui ont échappé.

Par exemple, c'est trois numéros consécutifs du journal le Gaulois, en daté des 23, 24 et 25 juin 1870. Au long d'un article intitulé « les Talons rouges », M. Francisque Sarcey (ex-talon rouge lui-même, ayant souvent signé « Sarcey de Suttières », car il est né en cette localité vers 1827) avait aussi cru voir que le comte de Nieuwerkerke, alors aux Beaux- Arts, méritait d'être redressé en toute « sincérité ». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord, ne le trouvèrent point. Spontanément, M. Sarcey publiait de lui-même, dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé « Une erreur », déclarant qu'on avait surpris sa religion; il se

frappait la poitrine en disant qu'il s'était gros^ sièrement trompé, etc., le tout sur le ton légei des errare humanum est, qui est spécial aux natures sagaces pressées de causer d'autre chose. Mais M. de Nieuwerkerke, ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya deux de ses amis. MM. les généraux Bourbaki et Douai trouvèrent chez lui, cette fois, M. Sarcey; démarche quia amené dès le lendemain la note suivante insérée au Gaulois le 25 et reproduite par tous les journaux.

Je ressens un réel chagrin d'avoir employé à Tègard de M. le comte de Nieuwerkerke, des expressions en désaccord avec l'estime (}ue je professe pour sa personne; et dans le nombre des idées émises par moi, il y en a que je n'aurais jamais dû exprimer d'aucune façon, car on ne doit jamais attaquer les personnes (ahl cela est très vrai), du moins à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les conséquences possibles d'un tel acte; « attendu que l'homme peut avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres. »

Signé: Francisque S^ticEY.

De pointilleux esprits à style « tortillé et précieun » pourraient inférer de ceci une sorte de panique ou d'affolement à la seule dictée de telles

Sarcles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire. [. Sarcey, je veux et je dois le penser, a été sincère ici, comme la veille. En une ou deux précédentes rencontres, jl s'était conduit comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule à l'épée, il sait tenir un pistolet. Ainsi, d'après une légende j ayant eu son chapeau traversé de part en part en un duel à cette arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un pas tranquille et lent, durant presque ûti se-

mestre, le chef coiffé de ce glorieux chapeau : fantaisie à laquelle il dut renoncer k la longue, sans doute à oause des rhumes de cerveau qu'entretenait au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne saurait (lonc être mise en cause dans Taventure dont nous parlons. »

31 octobre 1887. — Dédicace de la brochure de la Femme de Tabarin :

Monsieur,

La scène où vous jouez la comédie avec vos jeunes camarades est la consolation des vieux romantiques en même temps que l'espoir des jeunes naturalistes. Vous accueillez, vous recherchez les œuvres hardies, nouvelles, singulières; ce qui «n'est pas du théâtre», vous le jouez sur votre théâtre ; et on l'applaudit. En quelques soirs, vous avez fait pour Tart dramatique beaucoup plus que ne font pour lui, en quelques années, tant d'autres directeurs ; c'est peut-être de l'inauguration de vos libres tréteaux qu'il faudra dater la renaissance du vrai drame et de la vraie comédie, et de la farce. Vous n'avez commis qu'une faute : celle de me demander la Femme de Tabarin; je crains que la brièveté brutale de ce scénario burlesque et tragique ne déconcerte l'indulgence de la critique et du public. Tel qu'il est, et de quelque façon qu'il doive être accueilli, permettez-moi de vous le dédier en témoignage de mon enthousiaste approbation,

Catulle Mendês.

n octobre 1887,

2 novembre 1887. — Je dîne ce soir chez Théodore de Banville, dans sa maison de la rue de l'Eperon. Il me présente à Jean Richepin, que i aDorde pour la première fois, et à son beau-fils, le peintre Georges Rochegrosse, avec lequel je parle des costumes du Baiser. Un jeune musicien.

Paul Vidal, a fait pour l'acte de Banyille une musique délicieusement fluide, qu'il nous joue sur le piano. Il me rassure sur T^xécution musicale qui m'inquiétait, en me disant que ses camarades de la classe Crosti du Conservatoire viendront interpréter la petite partition. Pour le solo, une jeune élève de ses amies. M"® Bréval, qui a une voix admirable, veut bien se mettre à notre disposition.

4 novembre 1887. — Méténier me dit qu'il aurait obtenu de M°*® Marie Laurent la promesse de venir jouer chez nous Matriona dans la Puissance des Ténèbres, Mais j'y crois peu, car je sens bien que les artistes professionnels ne nous aiment guère, soit que notre inexpérience leur inspire quelque pitié, soit que le bruit fait autour du Théâtre-Libre les agace véritablement.

7 novembre 1887. — Lavedan, avec lequel je descendais hier soir la rue Blanche, me contait que le juge d'instruction de l'afifaire Pranzini a trouvé un paquet de lettres d'une femme d'un milieu très bourgeois, tout à fait compromettantes, et que la malheureuse, convoquée ces jours-ci, lui faisait le tableau de ses angoisses le soir, autour de la lampe, entre ses enfants et son mari, à la pensée de ces lettres sur lesquelles la police allait mettre la main. L'écrivain en parle comme d'un acte que l'on pourrait faire avec ce drame réel, et il ébauche aussi un roman qu'il appellerait Sire, l'aventure d'une vieille dame, restée fidèlement légitimiste, h laquelle on fait croire à la survivance de

Louis XVII et qui, s'imaginant recueillir chez elle rhéritier légitime du trône de France, héberge un simple cabotin de province. Il croit à cette comédie curieuse, pleine de choses du vieux temps, 011 la puérilité touchante d'une classe et d'un régime disparus voisinerait avec la noblesse et la grandeur de ces gens-là.

12 novembre 1887. — Ce soir, après la Femme de Tabarin, nous soupons chez Lavenue. Soirée heureuse dans la détente d'un réel succès. Mendès, le plus entraînant des camarades, est éblouissant et nous fait boire de telle façon que presque tout le monde est gris, même Rosny, dont l'idée fixe est de prendre la mesure des crânes de tous les convives pour les classer ensuite anthropologiquement.

13 novembre 1887. — Nous avons donné à Montparnasse notre premier spectacle, qui a réussi malgré des incidents bien fâcheux. Esther Brandès, de Hennique, une belle étude puissante et sobre, a été accueillie av^ec méfiance, mais la Femme de Tabarin, de Mendès, énerçiquement soutenue par les poètes au grand complet, a sauvé la soirée.

14 novembre 1887. — Voici une complication qui risQue de tout compromettre, Emile Paz, novice dans ses fonctions de secrétaire général, s'était chargé de recevoir nos invités. Un peu débordé dans cette salle et ces locaux où nous opérions pour la première fois, surpris par le flot des arrivants, il a fait fermer les portes pour avoir

72 «MBS SOUVENIRS* SUR LE THÉÂTRE -LIBtlB

le temps de s'organiser. Les Parisiens qui débar- i

Suaient se sont heurtés aux gardes municipaoi j e service, qui, liabitués au public du quartier, ■ n'ont point fait de différence, et il s'en est suivi j toutes sortes d'incidents ; des personnalités comme \ Meilhac ont été bousculées ; le public impatienté r a envahi le contrôle. Un beau résultat d'exaspérer | ainsi tout ce beau monde qui nous donnait une telle preuve de bonne volonté en grimpant là- 1 haut ! Le lendemain, toute la presse proteste '; et quelques-uns, comme Gramont, de l'Intransigeant, nous prient de garder dorénavant nos invitations pour nous I

15 novembre 1887. — J'ai dîné hier soir pour la première fois chez Alphonse Daudet, rue de Bellechasse, avec de jeunes littérateurs de l'heure

[présente; horriblement intimidé pour entrer dans e petit salon où se tiennent déjà pas mal de gens, je me cogne à toutes les chaises avant d'arriver, la voix coupée, jusqu'à M"® Daudet.

Le maître, amusé de ma timidité, me met gentiment à l'aise et j'écoute ce qui se dit pendant le dîner. Concourt tient le dé presque tout le temps avec Daudet; il n'y a guère que Rosny, Taîné, qui se mêle à la conversation. Les autres, silencieusement respectueux, ne desserrent les dents que sur les interpellations de Daudet qui mène admirablement tout ce monde. Je suis placé près d'un jeune homme avec lequel je m'esquive dès que c'est possible, et nous rentrons ensemble, le long des rues, après nous être assis devant un mastroquet, en face de la gare de Sceaux.

« MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉATRB< LIBRE 73

C'est Lucien Descaves, employé dans une administration, dont les premiers livres commencent à sortir, qui m'a promis quelque chose pour le Théâtre-Libre, un petit homme à Tœil gai éclairant une figure un peu bougonnante, chez qui perce une droiture, un équilibre solide qui me font chaudement sympathiser avec lui.

20 novembre 1887. — Jean JuUien est un peu notre aine ; c'est un grand et solide gaillard avec une barbe déjà poivre et sel de vieil étudiant, assez timide malgré son sourire ironique. Il a beaucoup voyagé dans le Sahara algérien. Je vais (melquefois dîner avec lui à la célèbre pension Laveur, au quartier Latin, où rien n'a bougé depuis les temps où Gambetta, Floquet et la plupart de nos parlementaires actuels avaient recours au crédit légendaire de la maison. Tout étudiant, de famille honorable, peut vivre à crédit chez Laveur et s'acquitte lorsque j ses études finies, il a trouvé une situation. La maison est jeune, grouillante, l'on montre aux visiteurs les tables des hommes célèbres qui passèrent là, et dont plusieurs ont gravé leur nom danà le bois iavec là pointé d'un couteau,

21 novembre 1887. — Noiis avons déjà des ennemis et je me demande pourquoi ; on insiste assez aigrement sur les petits incidents du contrôle à la dernière soirée, sur l'éloignement de la salle ; même, quelques-uns, qui paraissent sincères, nous Conseillent de rentrer à Montmartre. C'est facile à dire, mais ce n'est certes point pour notre plaisir que nous avons grimpé là-bas4

26 novembre 4887. — L'extension de nos programmes va nécessiter d'assez nombreux interprètes, il faut en chercher. Henry Céard, qui a adapté une nouvelle de Zola, le Capitaine Burle, m'amène Henry Mayer, un jeune comédien du Vaudeville, dont le métier sera d'un précieux appoint. Jean JuUien, dont nous allons jouer la Sérénade, me le demande immédiatement pour sa pièce. Cet Henry Mayer est un gentil garçon intelligent, qui moisit au Vaudeville, dans des levers de rideau, impatient de faire ses preuves.

5 décembre 1887. — Géard a pu obtenir de Claretie l'autorisation pour M"« Emilie Lerou, de la Comédie-Française, s'il vous plaît, de venir chez nous jouer un rôle important dans Tout pour l'honneur. Cela serre bien un peu le cœur de ma vieille amie Barny, qui a tant de talent, mais je lui fais comprendre que notre Théâtre-Libre s'étend et que nous avons besoin de nous renforcer afin de faire face à tant de pièces différentes.

9 décembre 1887. — Une bonne nouvelle, on me demande d'aller à Bruxelles, au, théâtre du Parc, donner, vers janvier prochain, quelques représentations. Un autre directeur de Belgique vient d'engager Sylviac pour jouer Sœur Philomène qu'il monte au théâtre Molière.

10 décembre 1887. — Emile Paz m'ayant donné sa démission, un neveu d'Alphonse Daudet, Montégut, qui est journaliste à l'Intransigeant, s'est présenté pour le remplacer comme secré-

taire; ses camaraderies dans la presse contribueront à détendre la situation.

12 décembre 1887. — Maintenant nous répétons tous les soirs, rue Blanche, la Sérénade, pièce de début, tout à fait curieuse, de Jean Jullien. J ai compris la nécessité d'un programme exceptionnel pour effacer les incidents du mois dernier et j'avance le tour de l'acte de Banville le Baiser, Avec son nom et celui de Zola, la curiosité est certaine autour de la soirée.

19 décembre 1887. — J'avais distribué dans la Sérénade un petit rôle à un jeune acteur des Bouffes-du-Nord qui était venu me trouver, mais Jean Jullien, peu confiant dans la silhouette maigre de ce nouveau venu,^et qui avait déjà mis un peu de mauvaise grâce à l'accepter, l'a congédié pendant mon absence à une répétition loin de laquelle j'étais retenu par le Baiser. Je suis tout à fait embêté, car ce Gémier me disait quelque chose et je ne sais plus où le retrouver.

20 décembre 1887. — Déjà les honneurs : on m'annonce que je recevrai les palmes académiques au 1®' Janvier. Hélas I j'aimerais mieux un peu d'argent, car je me sens embarqué dans quelque chose d'effroyable et qui me mènera Dieu sait où. Mais c'est la seule chose dont je ne puisse parler autour de moi, sans enlever à tout le monde la sécurité et la confiance indispensables.

22 décembre 1887. — Ce matin, malgré ce temps de chien, Banville a eu la bonne grâce de monter

76 « MBS SOtJVEmRS » SUR LE THÉÂTRE -UBJ^B!

jusqu'à Montparnasse pour voir une répétition de son Baiser. Il fait bien froid dans cette salle et

}''ai une peur folle que le vieux poète ne prenne roid, mais il est si animé par son affaire qu'il ne Saraît pas y prendre garde ; je le fais enfermer ans des paravents, il nous écoute avec une gentillesse émouvante et j'ai le plaisir, à son départ, de le sentir content de nous.

23 décembre 1887. — Je m'en doutais : l'attrait des deux grands noms de Zola et de Banville sur notre programme a triomphé des petites rancunes du mois dernier. Du reste, Montégut avait fortement travaillé, il a établi soigneusement son service et son contrôle ; la salle était pleine à craofler hier soir. La Sérénade, de Jean Jullien, a soulevé à la fois de l'étonnement et un intérêt véritable, par la nouveauté et l'audace d'une forme de comique inattendue. Mais le triomphe a été potir l'acte de Banville souligné et applaudi presqae vers par vers. Au baisser du rideau, la salle a fait une longue ovation à l'auteur, qui était dans une avant-scène. Ge grand succès préparait merveilleusement l'effet tragique de Tout pour l'honneur , qui a été considérable. Nous ne pouvions pas rêver une plus belle soirée.

25 décembre 1887. — Toute la presse crie au chef-d'œuvre pour l'acte de Banville, dont on demande le passage à la Comédie-Française. La pièce de Jean Jullien a décidément fait sensation; on trouve que ce comique bourgeois annonce un auteur original et neuf.

Sur la petite scène de Montparnasse, Tautre

soir, après les acclamations du Baiser, y si entendu Banville qui disait à Zola : « Ils jouent comme des anges; où diable ont-ils appris à dire les vers ? » et Zola a répondu : « Voici, je crois bien, les comédiens dont nous avions besoin depuis longtemps. »

29 décembre 1887. — Le mouvement est unanime, il faut que le Baiser aille à la Comédie- Française, et Henry Fouquier commençait sa chronique du GilBlas par ces mots : « Le Théâtre- Libre est à la mode ; quel chemin depuis les premiers mois de cette année! »

31 décembre 1887. — Henry Bauer, ce matin, dans un bel article, semble vouloir se mêler un peu de notre affaire; il s'inquiète du choix que l'ai fait de Méténier, comme adaptateur de la Puissance des Ténèbres, Je suis pourtant décidé à ne supporter aucune ingérence dans la maison; il s'agite maintenant autour d'elle tant de tempéraments et de talents divers, que nous allons de^ (Tenir un champ de bataille qu'il faut conserver indépendant, sous peine de tourner vite à la coerie ou à la petite chapelle.

s janvier 1 888 . — Boulevard Montmartre, en face les Variétés, dans une salle à manger à décoration campagnarde, un peu théâtre, jeaéjeune chez Séverine. Il y a là, avec Alexis et Labruyère, un iessinateur du Cri du Peuple, Eugène Rapp, bien malade, semble-t-il, et que Séverine soigne avec une sollicitude maternelle.

Elle parle longuement de Vallès, dont elle a îté le secrétaire, avec une foi, un enthousian^e mi me la font aimer encore davantage. Décilément, ce coin me réchauffe, j'y sens une sym- )athie chaude et intelligente dont j'ai bien besom. . .

12 janvier 1888. — Me voici à Bruxelles, A vrai lire, il a fallu Tinsistance de Mendès, qui avait irrangé cette affaire avec Candeilh, le directeur lu Parc, pour que je me décide à venir jouer [)endant une semaine: le Baiser, la Femme de Tabarin et Jacques Damour. Marie Defresne est yenue pour Tabarin et les autres interprètes sont fournis par la troupe du Parc. Le succès a été très nf hier soir ; le directeur, un vieux routier, assez iéfiantde toutes ces nouveautés, est tout de même influencé par la recette. Pour mes débuts devant

le vrai public, j'étais anxieux, notamment à cause de ma voix assez faible et de mon manque absolu de métier. Tout a fort bien marché, et du reste, les trois silhouettes de Tabarin, du Pierrot et de ce communard loqueteux sont si tranchées que Teffet était facile et inévitable.

14 janvier 1888. — Mendès, aussi célèbre ici qu'à Paris, m'a introduit dans les milieux artistes, où Ton montre pour le Théâtre-Libre un intérêt passionné. Kistemaeckers, l'éditeur chez lequel fréquente la Jeune-Belgique, m'a fait fête comme il a toujours accueilli les naturalistes, et lancé les premières œuvres deHuysmans, Descaves, Paul Adam, et tant d'autres. Un autre coin intéressant chez Edmond Picard, un célèbre avocat, dont l'influence est considérable ; dans sa somptueuse maison de Tavenue de la Toison-d*Or, il nous traite avec Mendès de la façon la plus cordiale. Ces deux groupements, d'ailleurs hostiles, semblent ce-

Eendant d'accord pour soutenir l'effort du Théâtreibre en Belgique et ils nous rendront les plus sérieux services. Déjà Candeilh, qui fait del'ar-

fent avec nous, redemande d'autres spectacles, e suis étourdi de cette réussite qui me fait gagner en une seule soirée un mois de mes appointements du Gaz.

15 janvier 1888. — « Monsieur, vous ne me connaissez probablement pas, me dit hier, rue Blanche, un visiteur, car après ^voir débuté très jeune au théâti*e avec un succès, j'ai eu l'enfantillage de ne pas persévérer et je suis complètement oublié. Je viens dé passer ces dix der-

«MES SOtJVKKms» SUR LE THËATtîË- LIBRE Si

nières années à peu prés dans le désœuvrement, et voici que chez moi renaît le besoin de me remettre au travail. »

C'est M. de Porto- Riche, Fauteur du Drame sous Philippe II que j'ai, en effet, applaudi à rOdêon, vers 1876, dans l'enthousiasme de mes premières ferveurs romantiques. Mon interlocuteur poursuit, disant qu'il a beaucoup évolué, que son premier drame s'est justement noyé dans le mouvement parnassien, mais qu'aujourd'hui, il voit autrement et que les révélations apportées par le Théâtre-Libre sont décisives pour beaucoup de gens de sa génération ; il m'offre donc un petit acte en prose qu'il serait heureux de voir accU&illi chez nous.

Ce Porto-Riche est une figure des plus séduisantes, avec una voix prenante, une silhouette d'Italien de la Renaissance.

Je lis, le jour môme, la Chance de Françoise, et si je suis conquis c'est, je l'avoue, sans un grand emballement. Il me paraît que les œuvres au milieu desquelles je vis à présent sont tout de même vraiment plus neuves, que ceci relèverait davantage du Dumas de ta Visite de noces que de Becque, mais il y a dans le petit drame de ce nouveau venu une sensibilité, un frémissement, une fièvre que n'avaient point les écrivains du théâtre romanesque de la précédente génération»

16 janvier 1888. — Le local de nos répétitions, rue Blanche, soulève la curiosité. Nous serions vite envahis, si je n'avais, dès le début, décidé que, seuls, les auteurs et les artistes de la maison en auraient l'accès. Grâce à cette réserve, le coin

demeure intime ; on ne s'y retrouve qu'entre soi. La grande salle du fond est consacrée au travail des répétitions, que les confrères des auteurs qui vont passer peuvent suivre, mais dans le plas grand silence. A l'entrée, nous avons une pièce pour causer, bavarder et fumer. Presque tous les soirs, à présent, l'assistance est nombreuse et, ce

3ui est assez émouvant, c'est l'atmosphère de co^ ialité et de solidarité dans laquelle tous ces jeunes gens mettent en commun leurs ambitions et leurs espoirs.

Voilà la presse étrangère qui commence à s'occuper de nous, je reçois des extraits de journaui anglais.

18 janvier 1888. — Pendant que nous répétons la Puissance des Ténèbres on vient me dire que Claretie a prié Théodore de Banville de lire U Baiser au Comité de la Comédie-Française.

30 janvier 1888. — Cela n'a pas traîné; le concurrent du Parc à Bruxelles, Alhaiza, directeur du Molière, organise des matinées littéraires et me demande d'y aller jouer Tout povf r honneur ; c'est une grosse fatigue, mais nous avons tant besoin d'argent ; malgré le bruit, les abonnements sont lents à rentrer ; du reste, la saison est fort entamée et il n'y a pas à espérer beaucoup de nouvelles ressources avant l'année prochaine.

l^'^ février 1888. — En tête du Figaro^ paraît utt manifeste signé : Rosny, Lavedan, Descaves, Paul

«MES SOUVENIRS» StJR LE ÎHÉAtRE- LIBRE 83

Margueritte et Guiches, une espèce d'abjuration retentissante du naturalisme qui fait un bruit de tous les diables. Bien que les signataires soient de mes amis, j'éprouve une espèce de haut-le-cœur devant cette sorte d'apostasie qui les jette ainsi publiquement contre le maître. Je crains que ce ne soit un épisode de la guerre sourde menée par deux des maréchaux depuis quelques mois autour de leur grand ami. Hélas ! ces défaillances de vanité atteignent aussi les meilleures cervelles, mais ne devraient-elles pas rester voilées pour leurs disciples? D'autant que rien dans les tempéraments ou les talents ne rassemble logiquement les signataires de ce papier.

Descaves a commencé en réaliste forcené, et il le restera malgré l'influence de son ami Huysmans ; il n'a nen de commun avec l'élégant Lavedan, dont Tesprit, parfaitement clérical et réactionnaire, ne peut communier en * quoi que ce soit avec la sobre et puissante vision de Rosny. Pour Paul Margueritte, sa sensibilité discrète peut évidemment se trouver gênée dans l'atmospnère un peu brutale qu'il subit depuis des années, mais vraiment, Gustave Guiches apparaît là, on ne sait pourquoi ; probablement pour faire nombre, car je ne pense pas que Zola l'ait même jamais admis dans son entourage.

ht février 1888. — La Puissance des Ténèbres est un bien çros morceau. Cependant j'ai pu réunir une distribution à peu près suffisante; Mévisto sera solide dans Nikita, et Méténier a fini par me

{persuader de faire jouer Mitricht par son frère, equel, du reste, n'a jamais joué la comédie.

84 f>llES SOUYSNIRS» SUR LE THÉATHE- LIBRE

Je suis sûr de Barîiy, de Luce Colas et de l-iicienne Dorsy, qui ont fait déjà leurs preuves dans nos spectacles précédents. Grâce à Pawlowski qui nous a mis en rapport avec des réfugiés politiques habitant la rive gauche, nous avons à notre disposition un merveilleux lot de costumes authentiques ; pour les décors, l'inépuisable magasin du père Hartmann a fourni des choses très bien et nous aurons pour accessoires de vrais objets russes.

5 février 1888. — Les acteurs du Théâtre-Libre occupent beaucoup les gens qui ne peuvent croire que notre troupe se recrute à peu près tout entière chez de simples amateurs, exerçant leurs métiers dans la journée. Pour la Puissance des Ténèbres, Cernay, qui joue Piotr, est marchand de cannes, Pinsard est architecte et il a même un cabinet assez achalandé, Tinbot travaille chez Firmin Didot; M^'® Bamy est couturière, la jeune comédienne qui joue Marina est au télégraphe ; parmi les autres, il y a un marchand de vin, un commis principal aux finances. Â vrai dire, dans la troupe on compte seulement comme vrais professionnels Henry Mayer et Mévisto, qui chantait les Paulus au café-coi^cert, et que j'ai fait revenir pour jouer VEn famille de Méténier.

6/^meri888. — Dans les journaux, ces jours-ci, une intéressante enquête à propos de la Puissance des Ténèbres dont l'apparition chez nous soulève une ciiriosité intense. On est allé demander leur avis sur ce drçime à nos plus grands auteurs dramatiques.

«MfiS SOUWNIRSi» SUR L^ THÉATE^ - LJPHE 8S

Le voici:

... Au point de vue de notre scène française, je ne crois pas que la pièce de M. Tolstoï soit possible. Elle est trop sombre; f^ucun des personQages nest sympathique, et le langage que parle Akiin, par exemple, serait tout à fait incompréhensible chez nous; Le Nikita, si étrange et si vrai, ne paraîtrait qu'ennuyeux au commencement et odieux à

la tin... (Lettre de M. Alexandre Dumas fils.)

...C'est cruellement vrai et très beau; mais c'est fait pour être lu et non pour être vu et, à mon avis, injouable. Tout ce que l'on testera pour le rendre possible au théâtre ne réussira qu'à le gâter sans profit...

(Lettre de M. Victorien Sardou.)

...C'est moins une pièce qu'un roman dialogué dont la longueur serait insupportable sur unç scè^e française...

( Lettre de M. Emile Augier. )

Dimanche 12 février 1888. •■ — La représentation de la Pumance des Ténèbres a été triomphale; la pièce 4e Tohtoï est apparue à tous comme un chef-d'œuvre, Nous avoiis la plus belle et la plus importante presse qu'il soit possible d'imaginer ; M. de Vogiié, enthousiasmé, vient me trouver pour me dire qu'il va faire un article dans la Revue de^ Deux Mondes. Le retentissement est si gros que ron me demande une représejitation publique ; du reste, cette recette serait la bienvenue, car je n'ai plus le sou, et je ne sais guère comment nous pourrons donner le spectacle prochain.

13 février 1888, — La direction du Vaudeville me fait offrir la salle de la Chaussée d'Autiu pour cette représentatiou de la Pxiissunce des Ténèbres que l'on réclame de tous côtés; les auteur^ ee^.

raient assez disposés à accepter, mais je leur fais observer quelle ingratitude ce serait de déserter la maison d'Hartmann si généreusement mise à notre disposition. C'est donc à Montparnasse que nous jouerons.

15 février 1888. — Notre prochaine soirée sera tout entière composée d'ouvrages signés des auteurs du fameux manifeste des Cinq à propos de la Terre. Bonnetain et Descaves donneront la Pelote, une pièce en trois actes, Paul Margueritte jouera lui-même une pantomime dont la musique a été faite par Paul Vidal, Tauteur de la jolie partition qui accompagnait le Baiser. Le quatrième des protestataires, Henri Levedan, signera, avec Gustave Guiches, une pièce en deux tableaux, les Quarts d'heure, qui terminera le spectacle. Zola m'a tout le premier vivement encouragé à réserver une soirée complète à ses cinq adversaires et le monde littéraire s'apprête curieusement à juger Teifort des dissidents.

Jeudi 16 février 1888. — La location pu verte à Montparnasse pour la Puissance des Ténèbres marchait à merveille ; hélas, depuis ce matin, il tombe une quantité invraisemblable de neige ; avec Téloignement de cette salle de banlieue, je crains bien que notre affaire ne soit manquée.

Samedi 18 février 1888. — Stupéfiant! Malgré soixante centimètres de neige, la salle, hier, à Montparnasse, était comble et nous avons fait plus de 4.000 francs. Le prochain spectacle est aonc assuré.

20 février 1888. — En arrivant chezPousset ce soir, notre camarade Marie Âubry me présente un de ses amis qui a bien envie, me dit-elle, de me faire lire une pièce ; c'est un garçon élégant, timide, pour lequel Ancey, qui est là, et moi nous ressentons tout de suite une grande sympathie. Et j apprends qu'il est le neveu de notre terrible adversaire Albert Wolff ; entrevoyant tout de suite le plaisant de ce jeune homme venu s'enrôler parmi ceux que son oncle combat si rudement dans ses chroniaues du Ff^aro, je serais vraiment content de renare au vieux journaliste le bien pour le mal en mettant le pied de son neveu à l'étrier dans ce Théâtre-Libre si exécré de sa famille.

8 mars 1888. — Le retentissement de la Puissance des Ténèbres est si réel que Francis Magnard me demande de venir jouer la scène de la banque, ^ui a fait sensation, dans une fête du Figaro. Et je suis bien heureux de donner cette marque de reconnaissance aune maison oii, depuis le début, l'on soutient nos efforts si puissamment.

10 mars 1888. — Darzens, qui est devenu l'archiviste du Théâtre-Libre, est aussi notre maître d'armes; il m'a demandé la permission d'accrocher des fleurets aux murs de notre grande salle rae Blanche, et certains jours ce sont des assauts enragés entre lui et les habitués de la maison.

15 mars 1888. — Le bon Hartmann, qui m'a accueilli avec tant de désintéressement à Montparnasse, s'est enthousiasmé pour les représenta^

88 «MES SOUVENIBS» SUR LE THÉÂTRE -LIBBE

tions du Théâtre-Libre ; il est touchant de voir ce vieux routier du mélodrame flamber juvéuilement à nos essais de nouveau théâtre. Il a môme te^té de représenter Sœur Philomène avec sa troupe devant ses publics populaires de la banlieue.

Hier soir, il me fait dire que son jeune premier, brusquement malade, va le contraindre à faire relâche à Grenelle jusqu'^ vendredi, date de son nouveau spectacle, et je lui offre, tout de suite, trop heureux de cette occasion de reconnaître ses bons offices, d'aller jouer moi-même Barnier, que je sais encore.

Comme je raconte la chose à Mendès, en dînant, il m'accompagne là-bas. En scène, près de moi, un jeune homme me frappe beaucoup par labeauté de sa voix, sa chaleur distinguée, détonnant étrangement dans ce milieu.

Le rideau tombé, je cause longuement avec lui. Très bien élevé, il a été, me ait-il, refusé à l'examen du Conservatoire et, adorant le théâtre, il joue la comédie depuis plusieurs mois dans les théâtres d'Hartmann.

Je dis à ce jeune homme, qui s'appelle Grand, que ses qualités sont très belles, qu'il ne faut pas rester là, et que je serai heureux de le voir au Théâtre-Libre où nous lui fournirons l'occasion de se produire devant la presse.

Et, sitôt le rideau tombé, je cours au Figaro où nous jouons précisément ce même soir une scène de la Puissance des Ténèbres.

— Dans /a Revue des Deuop Morides, M. Melchior de Vogué, parlant de la représentation de la Puissance des Ténèbres^ dit ;

«MES SOUVSNIKS» Syii LE Ti)^ATBS-U3RE 89

Ce fut Austerlitz; quand cette toi}e retomba syr le tableau final, dans une tempête d'acclamations, le public était transporté : je n'ai pas surpris un instant d'arrêt ou d'hésitation pendant c^s quatres npures.

Chaque fois G[ue j'ai mis en doute l'intelligence de notre jeuï^es^e française, sa rapidité à comprendre les œuvres les plus opposées à nQtre gQiït, je mp suis lourdement trompé.

On voyait pour la première foi^, sur une scène française, un décpr et des cpsti^mes empruntés aux habitudes quotidiennes de la. vie russe, sans enjolivements d'opéra-comique, sans ce goût du clipquant et du faux qui semble inhérent à l'atmosphèfe du théâtre.

27 mars 1888. — Dans Tensemble, la presse des Ciiiq e^t fr^-îche, parce que, peut-être, au fond, Topinion publique ne leur a point pardonné leur agressif manifeste, mais aussi, et surtout, parce que ce specti^cle pend up son nouveau, proyoque un peu d'inquiétude. Pu reste, les Cinq ne semblent pas ^tyoir désarnié, car, g^u cours des discussions dont U soirée organisée par nous a ravivé l'animation, les auteur^ s'étaient encore une fois réunis pour adresser aux journaux la lettre suivante, qup je n'aime guère, car rien ne peut apioindrir mon admiration pour Zola, et j'ai toujours peu goûté un geste inutile et pénible.

Monsieur le Rédacteur

Avec une rancune et des habiletés indignes de son grand talent, comme de sa haute situation littéraire, M. Emile Zola signale la réunion de nos quatre noms sur raffiche du Théâtre-Libre, ce soir, en y attribuant un caractère de nouvelle manifestation contre le naturalisme, don^ il est et reste Je grsjnd pontife.

Cependant, les notes parues dans les journaux étaient bien précises. Il y a été dit, et nous l'affirmons de nouveau, que nos trois œuvres sont dissemblables, issues d'initia-

tives isolées, que leur apparition simultanée ne sig-nifie ni entente préalable, ni théories communes.

L'absence du cinquième protestataire, notre ami Rosny, et Taddition d'un nouveau nom, celui de M. Henri LayedaD, suffiraient à le démontrer.

M. Emile Zola se trompe encore en parlant d'un art nou- Yeau et que, ridiculement, nous prétendrions apporter au théâtre. Il n'était pas en effet question de théâtre dans notre « Manifeste » et nous ne pouvions enfin attaquer M. Zola romancier, sachant trop quelles discrètes condoléances on doit à Fauteur de Boulon de Rose et de Renée.

Paul BoNNBTAiN, Lucieu Descaves, Paul Margubrittb et Gustave Guiches.

28 mars 1888. — La soirée des Cinq n'a pas trop mal marché ; les auteurs ont du talent, mais, visiblement, le public littéraire n'a pas approuvé leur démonstration contre le maître de Médan. La Pelote, de Paul Bonnetain et de Lucien DescaveS) est une tragédie domestique d'une saisissante âpre té dont l'effet a été fort grand. La pantomime de Paul Margueritte, qui s'est fait de Pierrot une spécialité, et qui avait consenti à jouer en public, à la condition que je lui donnerais la réplique du croque-mort, a paru très originale. Les Quarts d'heure, deux petits actes dT Henri Lavedan et Gustave Guiches, sont pleins d'une cruelle et incisive ironie qui a beaucoup porté. Quelques critiques contestent à ces deux tableaux le caractère d'ouvrage dramatique et les appellent « des tranches de vie. »

En sortant de la représentation, nous avons soupe joyeusement dans l'atelier de Paul Bonnetain, rue Ballu, tout encombré des belles choses qu'il a rapportées du Tonkin.

Dans son feuilleton, Sarcey est très dur; il

trouve que les deux pièces d'Henri Lavedan et de Gustave Guiches sont de simples fumisteries, mais des fumisteries lugubres.

30 mars 1888. — Zola, que Ton est allé interviewer sur la soirée des Cinq, comme toujours, plein de bon sens et de raison, dit avoir assisté au spectacle et trouvé la tentative intéressante; cependant, pour lui, elle n^a pas révélé la nouvelle forme théâtrale qu'il attendait d'eux après leur récent éclat.

7 avril 1888. — Ce soir, la Porte-Saint-Martin donnait un grand drame nouveau de Georges Ohnet. Quel théâtre !

12 avril 1888. — Willette vient de fonder un petit journal illustré, le Pierrot, et nous invite à une fête qu'il donne dans une espèce de hall de la rue Rochechouart, un skating ou une piscine, enfin une salle trop grande pour lés quelques douzaines de gens qui sont là. C'est tout à fait montmartrois et l'on soupe par groupes sympathiques en mangeant des choses assez communes; mais, par exemple, en buvant beaucoup.

Et je ne noterais guère cette nuit de gaieté un peu bohème, sans l'extraordinaire vision que nousapporte le jour naissant, par la toiture vitrée, de gens blafards et vannés, tous costumés en pierrots, la plus admirable symphonie en blanc qu'il soit possible d'imaginer.

22 am/1888. — Daudet donne une soirée pour régaler ses invités de l'original et personnel ta-

lent de Paul Margueritte dans la pantomime, et en même temps, afin de faire plaisir k Bonnetaic, un autre de ses fidèles, il me demande de jouer avec uelques camarades, une petite pièce de lui, Après e divorce. Dans Tencombrement des salons, sur une étroite scène, notre succès du reste est assez mince, car Tacte de Bonnetain est à peu près insignifiant ; mais Margueritte, la figure enfarinée, mime avec une puissance qu'envieraient bien des professionnels, les affres cle son Pierrot assassin de sa femme.

24 avril 1888. — Dans un article de ce matin, Albert Wolff renouvelle dans ie Figaro une charge à fond contre Zola et lui donne rendezvous rhiver prochain au Théâtre-Libre, le défiant d'y donner une pièce, disant que s'il manque à ce rendez-vous, il ne restera plus qu'à dresser un procès-verbal de défaillance du romancier prodigieux qui, après avoir juré de pourfendre tous les écrivains dramatiques, reste chez lui, à l'heure décisive, à jouer au bésigue avec William Busnach.

âO avril 1888. — Notre avant-dernier spectacle de la saison n'a pas été fameux. Une pièce en trois actes en vers, que Bauer avait fort prônée, qui est d'Emile Moreau, et dii reste médiocrement jouée, a mal terminé la soirée commencée par le Pain du péché^ quatre actes en vers de Paul Arène d'après un poème provençal d'Aubanel, salués avec enthousiasme par les Méridionaux. Cet échec m'inquiète parce qu'il vient en fin de saison

et, de plus, je n*ai plus le sou pour donner le dernier spectacle.

1*' mai 1888. — Germinal^ adapté par Busnach sur le grand livre de Zola, a fait au Châtelet un four assez embêtant qui retombe sur notre dos à tous. Aussi quelle idée de laisser ce vieux vaudevilliste tripoter ce chef-d'œuvre? Ce qui mïrrite, c'est qu'au fond, Zola s'était intéressé à la pièce beaucoup plus qu'il ne voulait en convenir, et, comme un soir je l'entendais en parler avec un peu de passion, et que je lui reprochais de livrer son œuvre à de pareilles mains, il me dit que cela valait mieux que rien, que ces adaptations réalistes faisaient lentement, mais sûrement, l'éducation du gros public. Et, peut-être, au fond, a-t-il raison.

7 mai 1888. — Le Corbeiller, un très aimable garçon, courriériste aux Débats et grand ami d*Aûcey, vient me demander, de la part de M***® Aubernon de Nerville, d'aller, d'ici quelques semaines, jouer la Parisienne de Becque, à une de ses réceptions de printemps, qui sont des événements parisiens. La proposition m'effraie plutôt; je ne me vois pas très bien à côté d'une célèbre actrice comme Réjane et ce milieu me fait peur. Cependant, Le Corbeiller qui, je le vois bien, a l'idée de me rendre service en poussant le Théâtre-Libre dans le monde, insiste tellement, que j'accepte. Il paraît que Becque, â qui on a fait part du projet, s'est montré très content et a fort approuvé que l'on m'ait choisi.

10 mai 1888. — Hier soir, à cinq heures, première réunion, rue d'Astorg, chez M"* Âubernon de Nerville. C'est une bonne femme, toute ronde^ très fière de son salon dans lequel Becque est le grand homme du moment. Elle m'accueille avec bienveillance et je suis présenté à Réjane, qui, tout de suite, avec une grâce extrême, me traite en camarade. Les deux autres rôles seront tenus par de jeunes mondains, célébrités des théâtres de société. 11 est convenu que Ton se mettra tout de suite au travail et je sors un peu rassuré grâce à l'amabilité de Réjane.

14 mai 1888. — Rue Blanche, nous répétons la Parisienne pour Becque, que ces séances amusent et qu'enchantent l'entrain et la verve de Réjane.

Exact à chaque réunion, il a parfois des chicanes avec son actrice ; Réjane, comme toutes les artistes vraiment personnelles, ramène le rôle à son tempérament, disant volontiers : n Moi, je ne ferais pas ceci, ou, moi, je ne dirais pas ça. » Dans la petite gêne qui suit, Becque a une façon charmante de lui prendre la taille et défaire avec elle un tour de valse qui boucle la discussion dans des rires et de spirituels enfantillages.

— Malgré ma timidité, je ne puis me retenir d'aller ce soir à la Comédie-Française pour la première du Baiser, Le succès du petit chefd'œuvre de l'auteur de Gringoire a été si éclatant au Théâtre-Libre, qu'on ne peut guère l'espérer plus grand à la Comédie, malgré deux interprètes lie premier ordre. C'est du reste un beau coup de bélier dans la porte de notre premier théâtre, assez fermée jusqu'ici même devant Banville.

Ceci d'ailleurs, me coûte assez cher, car, sur l'effet énorme de la pièce chez nous, j'avais reçu de nombreuses propositions pour des représentations cet hiver dans les salons parisiens. Nous avions certainement, mes camarades et moi, une dizaine de mille francs de cachets assurés; la décision de Claretie a forcé Fauteur de me prier de renoncer à ces soirées, ce que j'ai fait avec le plus grand plaisir, mais tout de même, cet argent m'aurait été bien utile pour continuer, car à cette date déjà avancée je cherche encore un expédient pour faire face à notre dernier spectacle.

La soirée est tout à fait triomphale pour le Flibustier de Jean Richepin; dans ces vers que Got dit avec une ampleur magnifique, passent les grands souffles de la mer et de la lande bretonne.

La soirée s'achève un peu moins brillamment, non certes pour Banville, car sa pièce garde toute sa fraîcheur et sa grâce funambulesque, mais pour les interprètes que l'on ne trouve pas aussi allants, aussi ingénus que nous au Théâtre- Libre.

11 me paraît que la distribution du Pierrot à un comique comme Coquelin cadet est une erreur. Le personnage de Banville est avant tout un être ingénu et naïf, sans aucune préoccupation d'être drôle, alors que Cadet, avec son métier consommé, cherche l'effet dans des mines de pâtissier, des cocasseries charmantes sans doute, mais qui devraient, à mon sens, rester au second plan.

15 mai 1888. — Banville publie le Baiser avec cette jolie dédicace qu'il m'envoie :

96 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉATRB*LIBRB

J^ai écrit cette comédie, seul avec ma chère femme, aux bords de la petite rivière Abron, dans une campagne où il y a des fées et où, comme ici d'ailleurs, je lisais passionnément chaque jour la Forêt mouillée de Victor Hugo. Le Baiser a été représenté une fois unique le 23 décembre i887, par les artistes du Théâtre-Libre, la charmante M"* Deneuilly, une fée gracieuse, poétique, et Texcellent comédien Antoine, qui a joué Pierrot enfant avec la plus impeccable justesse, avec la fantaisie la plus géniale et la plus romantique. Puis, sur Tinitiative de mon cher confrère Jules Claretie, la Comédie-Française, avec une spirituelle générosité, a pris son bien où elle le trouvait. Elle a représenté pour la première fois le Baiser le 14 mai 1888. La grande famille de Molière m'a donné pour interprètes M'^* Reichenberg, à propos de qui le mot perfection est devenu proverbial et pour laquelle il faudra en trouver ua autre encore plus divm, et Goquelin cadet avec sa prodigieuse verve bouffonne et lyrique. Enfin, |*ai eu le bonheur de contenter mes juges après avoir obéi fidèlement à la rinie. Théodore de Banville.

16 mai 1888. — Indépendamment de nos répétitions de la Parisienne, Vaprès-midi, rue Blanche, depuis quelques jours je vais deux ou trois fois par semaine le matin, rue Brémontier, chez Réjane, pour travailler avec elle nos grandes scènes. Avec un tact exquis, elle a senti tout de suite mon inexpérience et mon malaise à répéter rue Blanche sous Tœil perçant de Becque qui me paralyse ; et elle profite de ces séances pour me mettre en confiance par mille ruses ingénieuses et délicates. Dans le plein de sa réputation, elle joue en ce moment Décoré, aux Variétés, et c'est vraiment, je le vois en répétant avec elle, une admirable nature d'actrice. Nous bavardons beaucoup, et, de jour en jour, il naît entre nous une jolie amitié qui me fait le plus grand bien en me donnant un peu de confiance en moi.

m MES SOUVENIRS » SUR LE THÉÂTRE -LIBRE 97

17 mai 1888. — Cet après-midi, rue Blanche, une répétition de ia Parisienne,' Porto-Riche

prive, et comme je suis surpris de ne le voir tîhanger aucune politesse avec Becque, qui est i, il me dit un peu à l'écart, tandis qu'à l'autre out de la salle l'auteur bavarde avec Réjane : Présentez-moi donc à lui. » Un peu étonné, je amène naïvement à l'autre, dont la figure urcit un peu et qui riposte brusquement : « Enn, mon cher ami, je ne peux pourtant pas asser ma vie à me réconcilier avec vous! »

18 mai 1888. — Ce matin, en arrivant chez léjane, rue Brémontier, elle me dit que Porel ient de lui demander d'aller créer à FOdéon la lerminie Lacerttux de Concourt. Elle est perlexe, un peu défiante, elle craint que son pumic abituel, très parisien et très chic, ne la voie pas *op dans ce rôle de vieille bonne. Certes, l'iaée e Porel m'étonne un peu tout en me paraissait es curieuse, car Réjane n'a pas l'âge du rôle et erminie me semble une grande fille osseuse et lûre que n'est guère cette étincelante Parienne. Cependant, je pèse de toutes mes forces our la décider ; elle a tellement de talent qu'elle e peut pas ne pas réussir, et l'arrivée d'une telle iterprète dans le théâtre naturaliste serait un tout qui m'enchante pour mon grand ami Gonmrt. Je brusque même un peu Réjane, lui ^prochant de n'aimer que le théâtre artificiel t lui faisant entrevoir toute une évasion vers n art vivant et humain qui sera celui de delain.

26 mai 1888. — Mendès, oui sait mes embarras d'argent et qui est le seul à qui je confie ces choses, a eu une idée. Le gros succès que nous avons eu cet hiver à Bruxelles, dans les deux voyages du Baiser et de la Puissance des ténèbres, lui donne Tidée d'une troisième excursion dont le bénéfice assurerait le dernier spectacle. Je prévois bien que cette absence va nous rejeter bien loin pour clore la saison, mais, comme il n'y a pas moyen de faire autrement, je télégraphie à Alhaiza, au Molière, pour lui demander sa salle et y jouer le Pain du péché et Tout pour f honneur.

31 mai 1888. — Nous voici tous en plan à Bruxelles. G*était une folie, me dit-on partout, de venir à la Pentecôte, tout le monde est à la campagne. Âlhaiza lui-même est absent, et, en arrivant, notre spectacle n'était pas même affiché. Aussi, quelle recette, aussi maigre le deuxième que le troisième jour, et, comme j'ai installé mes artistes à Thôtel du Grand-Monarque, nous voici tous sans le sou, sans même l'argent pour rentrer à Paris. Et le dernier spectacle de la saison qui est en retard et qu'il faut donner !

l*'^ juin 1888. — Toujours à Bruxelles. Mendès, qui nous avait accompagnés, a été délicieux dans cette affaire et m'a beaucoup remonté par sa bonne humeur et sa confiance. Je vais tous les soirs, à minuit, à. la Bourse, causer avec mon administrateur Chastanet, resté à Paris où il bat la campagne : sitôt qu'il a ramassé deux ou trois cents francs, il les met au télégraphe et je râpa-

ie la troupe par échelons. Mais comme il faut ayer la note générale de Thôtel, je reste le der-

trie

payer

nier en gage, attendant les événements.

2 juin 1888. — Me voici enfin rentré; je vais faire feu des quatre pieds et trouver ce qu'il faut pour notre dernier spectacle, mais on ne m'y prendra plus à escompter les recettes hors de Paris pour faire marcher le Théâtre-Libre.

Je sens bien que le succès même va me contraindre à une décision grave après cette première saison à Montparnasse. Henry Fouquier avait à la fois tort et raison, lorsqu'il nous prédisait que le public ne passerait pas les ponts; tort parce que, par les plus horribles temps, nos salles ont été remplies de Télite artistique parisienne ; mais il avait aussi raison, car je sensl)ien Îu'un second hiver ici amènerait une lassitude angereuse. 11 faut donc se loger dans Paris et ce n'est guère possible. Aucun directeur ne me louera sa salle le soir, et jouer en matinée, comme on me le propose, serait une folie. Enfin, si les abonnements ont été rares au début, depuis la Puissance des Ténèbres les demandes arrivent nombreuses; s'il était possible d'annoncer nos représentations de l'année prochaine en plein Paris, ce serait une ruée formidable et, par suite, des ressources véritables au'il va falloir trouver, car, j'aurai vraiment tiré le diable par la queue pour finir cette saison et je ne me sens pas le courage de recommencer.

3 juin 1888. — A l'instant précis où mes perplexités devenaient tragiques, au sujet de la sai-

iOO « MES SOUVENIRS » SUR 1.B THÉATRB- LIBRE

son prochaine, Frantz Jourdain que j'ai rencontré chez Daudet, et dans les milieux Goncourt-Zola, m'apporte la combinaison la plus inattendue. Il est architecte du théfttre des Menus-Plaisirs, boulevard de Strasbourg, actuellement exploité par Derenbourç, auquel il a suggéré l'idée de me louer son tnéfttre pour deux soirées par mois, en m'abandonnant la scène deux ou trois jours pour les répétitions générales, moyennant un loyer assez mince, et surtout un pourcentage sur les abonnements.

4 juin 1888. — Vu Derenbourg, un curieux mélange d'homme d'affaires, dangereux, pratique et emballé. Il a tellement aimé le thé&ti^e qu'il y mange peu & peu une belle fortune gagnée, je crois bien, dans le commerce des lampes. Frantz Jourdain m'a donné un bon coup de main et voilà notre accord conclu. Â partir de la saison prochaine, le Théâtre-Libre donnera régulièrement son spectacle mensuel boulevard de Strasbourg; deux représentations, l'une, la répétition générale, pour la pressé, les auteurs et les amis, l'autre, ouverte à une série d'abonnements pour lesquels les demandes sont déjà nombreuses. Mais je n'aurai plus les décors du bon Hartmann et le théâtre de Derenbourg n'a rien ; il faudra donc en fabriquer pour chaque spectacle, et j'aperçois là une source de dépenses peut-être considérable. Au reste, la logique des choses nous menait là; de plus en plus, indépendamment de la valeur ou des tendances des œuvres jouées, nos représentations soulèvent des discussions sur l'interprétation et la mise en scène. La bataille prend dans

ce sens une ampleur & laquelle je n'avais guère songé. Â Montparnasse, rien qu en utilisant des décors d'Hartmann, avec quelque minutie et un peu d'ingéniosité, nous avons soulevé la curiosité des spectateurs vers ces (^^uestions à côté. Il est évident qu'il n'est pas possible de mettre en scène convenablement un ouvrage dans son atmosphère complète et son caractère, avec de vieux décors. Ce sera donc, si j'y parviens, un nouvel élément de succès d'établir spécialement pour chaque pièce toupie une mise en scène raisonnée. Mais quelle dépense, et où cela nous mènera-t-il ? — Notre ami le sculpteur Charpentier a pris l'habitude d'exécuter un petit médaillon de chacun de nos auteurs représentés, et à la longue, cela fait une collection du plus vif intérêt. Il réussit Banville et Mendès si joliment, que la série envoyée au Salon lui vaut le plus grand succès.

5 Juin 1 888. — La distribution de la Fin de Lucte Pellegrin, un acte d'Alexis pour notre dernier programme de la saison, n'a pas marché toute seule ; j'étais assez gêné pour distribuer le rôle principal qui est fort beau et fort curieux, mais la hardiesse d'une étude qui n'a effrayé ni Balzac, ni Baudelaire, s'accuse terriblement à la scène. S'il ne s'agissait de Paul Alexis, et d'une œuvre hautement littéraire, j'aurais refusé la pièce. M*"* Félicia'Mallet, qui vient de se faire beaucoup remarquer depuis quelque temps dans la pantomime, a fini par accepter le rôle.

(à juin 1888. — Je dîne ce soir avec Paul Alexis, chez Zola, rue Ballu, dans un petit appartement

i02 «HES SOUVENIRS» SUR LE THÉATRE-LIBRS

dont la simplicité m'étonne. Le maître, d'ailleurs^ se plaint de son installation et veut déménager. M"*^ Zola, bonne et cordiale, nous fait très bien dîner : je suis chez des gens gourmands et friands de petits plats.

Nous finissons la soirée dans le cabinet de travail. Zola a ouvert une boîte de cigares, fermée d'une clef qu'il porte sur lui, puis, les jambes croisées, au coin du feu, il parle beaucoup, tandis que je regarde surtout ses mains fines, mobiles, étonnamment expressives. 11 dit, à propos de Madeleine, une pièce inédite qu'il va me donner, des choses de Fépoque où il était employé à la librairie Hachette.

En nous reconduisant, dans la petite antichambre, tandis que nous reprenons nos vêtements et nos chapeaux, Zola dit à sa femme: « C'est très bien, le succès ne le gâte pas, tu vois, il n'a pas changé de paletot. »

7 juin 1888. — Annonce du déménagement boulevard de Strasbourg. Effet énorme ; tous les détracteurs du Théâtre-Libre, qui prédisaient sa fin pour l'hiver prochain, encaissent le coup d'assez mauvaise grâce. Depuis longtemps, rue Blanche, toutes les critiques de la première heure se sont tues.

% juin 1888. — J'ai joué hier avec Réjane la Parisienne, chez M™® Âubernon de Nerville. La représentation dans l'après-midi a été un événement, mais, comme je le craignais, je me suis senti dépaysé et pas fameux à côté de ma grande camarade.

10 juin 1888. — Salis a suivi son idée de représentations au Chat-Noir. N'ayant pu réaliser son premier projet avec des acteurs sur le trop petit théâtre du premier étage, il y a installé une sorte de Guignol. Sur un écran de toile blanche, Henri Rivière a créé des pièces d'ombres chinoises, qui sont des merveilles.

i& juin 1888. — Le succès de notre dernier spectacle de la saison, hier, à Montparnasse, a été l'acte d'Ancey, Monsieur Lamblin; le public a saisi avec un joyeux empressement l'ironique saveur de cette jolie comédie qu'Henry Mayer a vraiment fort bien jouée. Je crois qu'Ancey a le pied à l'étrier; dans l'entr'acte, on me questionnait beaucoup sur lui. La comédie de Gaston Salandri la Prose, qui m'amuse fort personnellement, une histoire de bourgeois, pleine de choaes originales, a également réussi, mais il est bien malaisé pour un débutant de tenir trois actes ; on se lassait un peu, vers la fin.

Néanmoins, cette soirée est d'un accent neuf et imprévu ; je le vois dans les yeux des gens où il y a de l'étonnement, et au fond, les poètes ne sont pas contents, la saison s'achève sur une offensive des naturalistes, soulignée encore par la Fin de Lucie Pellegrin, d'Alexis^ autour de laquelle la curiosité était énorme et qui a passé sans protestations. La sincérité de l'art de Paul Alexis a imposé le respect, mais je pense que nous ferons bien de ne pas aller trop loin dans cette voie. D'ailleurs, nous trouverions difficilement, dans un pareil genre, des œuvres d'une vdeur littéraire aussi incontestable que celle-ci.

i04 «MBS SOUVENIRS» SUR LR THBATRB-LIRRE

17 juin 1888. — La presse n'est pas tendre. Les plus gentils demandent que Ton brûle du sucre sur la scène après la Fin de Lucie Pellegrin. Evidemment, c'est dur, mais j'ai idée que les violences de cette taille, si nous sommes assez raisonnables pour ne pas en abuser, sont des coups de poing qui libèrent le thé&tre ; après un pareil spectacle, d'autres sujets hardis, qui n'auraient pas même pu être abordés, passeront sans encombre. Sarcey demande si nous sommes de simples fumistes prenant plaisir à mystifier nos contemporains, et, dans ce cas, il dit qu'il voudrait bien en être, aimant assez la blague pourvu qu'il soit du cêté du manche. La pauvre Félicia Mallet, épouvantée de tout ce bruit, écrit au Figaro, s'excusant presque d'avoir joué le rôle.

21 juin 1888. — Le scandale sur Lucie Pellegrin est énorme; bien entendu, toute la presse rétrograde en prend texte pour nous accuser d'immoralité et dauber sur le naturalisme. Ces ^ens se gardent bien de rappeler que nous avons joué l'Evasion, de Villiers, la Femme de Tabarin, de Mendès, le Baiser, de Banville. Ce qui me déplaît beaucoup, c'est qu'Alexis a eu la faiblesse de se laisser entraîner à un projet de représentation publique à Déjazet, en séance spéciale, pour tourner la censure, et comme il a passé outre aux raisons queije lui ai données et que je crois bonnes, j ai été forcé de désavouer publiquement ces représentations. D'où un petit froid ; hélas, un homme excellent, comme Alexis, si dévoué qu'il soit à son idéal littéraire» se laisse tenter par Fespoir d'une affaire.

«MES SOUYBNIRS» SUR LB THÉATRI- LIBRE 105

24 juin 1888. — Au fond, tous ces gens ont raison. En eicaminant l'ensemble de la saison 1887-88, il ressort que le Théâtre-Libre, orienté au début vers le Parnasse, par le succès de ia Nuit Bergamasque, évolue nettement. Si les poètes ont eu. leur part dans la saison, les naturalistes ont fourni le meilleur et le plus si^ificatif de Teffort, avec Esther Brandès, d'Henmque, la Serén€uie, de Jean Jullien, Sœur Philomène, Monsieur Lamblin, d'Ancey, la Pelote, de Bonnetain et Descaves, et les Quarts d'heure, de Lavedan. Même la Puissance des Ténèbres, le point culminant de la saison, reste classée dans les œuvres révolutionnaires, ce qui, à mon avis, n'est pas tout à fait exact, car le chef-d'œuvre de Tolstoï s'apparente plutôt à la grande tragédie grecque.

1«' juillet 1888. — Le déficit total de la saison 1887-88 est de 9.332 fr. 20.

5 juillet 1888. — Le bon Alexis, à propos de la représentation ratée de Déjazet, me tombe dessus dans son Cri du peuple, me traite de pion et m'accuse de fréquenter Sarcey.

17 juillet 1888. — J'ai reçu de Renan cette lettre en réponse à la demande que je lui avais adressée :

15 juillet 1888.

Cher Monsieur,

La pensée que vous voulez bien me communiquer venant d'un homme de ^oût, tel que vous êtes, me fait trop honneur pour que je puisse dire non. J en suis infiniment flatté, je vous assure, et certes, je ne nie pas que souvent je n*aie conçu certaines parties au moins de l Abbesse de

Jouarre comme pouvant produire une vive émotion. Voici pourtant mes objections. Médiocrement exécutée^ la représentation pourrait tout à fait manquer son effet. La composition ne renferme, à vrai dire, qu'un seul rôle, celui de FAbbesse, rôle long, plein de nuances, exigeant une artiste belle et d'un jeu puissant. A défaut de cette condition, la simple lecture de Vouvrage vaudrait mieux.

Ce qui s'est passé en Italie tient à la volonté d'une seule actrice, M"^^ Duse, personne d'une grande intelligence, qui ayant lu mon livre se prit de goût pour le caractère de l'Abbesse et voulut absolument le créer. Il paraît qu'elle a réussi d'une façon surprenante. Avez-vous quelqu'un qui pourrait se charger de cette tâche difficile ?

Je dois dire que l'expérience du petit à-propos que je fis pour l'anniversaire de Victor Hugo m'a montré que le français tel que je l'écris est pénible à retenir pour la mémoire des acteurs.

• Tout se réduit à une question : avez-vous un sujet pour le rôle de l'Abbesse, qui, pour une ou deux représentations, voudrait bien faire un si grand effort ?

Si vous donniez VAbbesse, je voudrais qu'elle fût représentée complète, telle qu'elle est imprimée, avec ses cinq actes. Je reconnais qu'il est tout à fait contraire aux habitudes du théÀtre de prolonger de deux actes une composition dont la partie culminante est au troisième acte ; mais ma pensée est absolument incomplète sans ces deux derniers actes. Ils les omettent à peu près en Italie, mais j'ai peine à me figurer que l'action générale, avec cette suppression, ne soit pas tout à fait boiteuse.

Réfléchissez encore, cher Monsieur, votre entreprise est si honorable, l'expérience littéraire que vous vous proposez pourrait être si intéressante que je m'y prêterai de bon cœur. Mais le succès me paraît douteux. Réfléchissez, calculez vos moyens.

Je ne serai de retour à Paris que vers le 10 octobre.

Croyez à mes sentiments les plus affectueusement dé-

^°"^^- E. Renan.

21 juillet 1888. — II est bien certain, d'après la lettre de Renan, que cette représentation de l'Abbesse de Jouarre, au Théâtre-Libre, ne sera au-

torîsée par lui qu'avec une interprète exceptionnelle. Je m'en vais donc, boulevard Malesherbes, chez Sarah Bernhardt, revenue tout récemment d'une tournée d'Amérique.

Allongée sur une chaise longue, couverte de fourrures, elle s'intéresse à l'ardeur que j'apporte à lui parler démon Théâtre-Libre, qu'elle ignore, et au tableau que je lui fais du nouveau mouvement théâtral qui s'y ébauche. J'essaie de lui faire sentir quel appoint pourrait être son concours

!>our une jeune école littéraire, puisqu'elle a dans a main un public prêt à la suivre où elle voudra, et je voudrais l'emballer sur ce rôle glorieux, elle qui, jusqu'à présent, n'a eu en somme à prêter son génie à aucune bataille dramatique, comme le lui reprochait un récent article de Mendès. Tout cela n'a pas l'air de l'émouvoir beaucoup, elle sourit de mon emballement avec bonne grâce. .

Je lui parle alors de VAbbesse de Jouarre, et comme je lui cite une actrice célèbre en Italie, « la Duse », qui a joué le rôle là-bas, elle demande à une vieille dame apparue de la pièce voisine, en soulevant une portière, si elle se souvient de la comédienne dont je parle, et M"® Guérard confirme, en effet : « Ah oui ! ah oui ! « la Duse », pas fameuse du reste. »

23 juillet 1888. — Jules Claretie, passant par Bruxelles, s'est arrêté pour assister à quelques représentations de la célèbre troupe du grand-duc de Saxe-Meiningen, de passage à la Monnaie, et il a publié sur elle une étude, certes fort aimable, mais dans laquelle perçait une inquiétude de oes

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nouveautés et de ces magnifiques réalisations, en face desquelles celles de la Comédie-Française feraient assez mince figure. Gomme en allant à Bruxelles pour mes affaires, j'avais moi aussi suivi ces soirées et recueilli les enseignements qu'elles comportent, j'ai écrit là-dessus à Sarcey une longue lettre qu'il inscrit dans son feuilleton du Temps.

Cher Maitrb,

Votre dernier feuilleton est venu me trouver et me troubler dans le petit coin où je suis au vert. Il faut vous dire que je reviens précisément de Bruxelles, où j'avais passé une quinzaine à suivre cette troupe allemande. Vous savez que je vais donner cet hiver la Patrie en danger ^ et je rêvais à ce propos une expérience intéressante sur les foules. Aller voir les Meininger était donc tout indiqué.

J'ai dit : troublé, parce que vous revenez à ce propos avec fermeté sur des théories qui vous sont chères et que M. Claretie semble confirmer par ses critiques. Quel dommage que vous ne soyez pas venu là-bas ; nous aurions eu votre impression toute crue, tandis que vous n'avez vu et senti qu'à travers un autre.

Je suis, depuis que je vais au théâtre, embêté de ce que nous faisons avec nos figurants. Si j'en excepte en effet la Haine et le cirque de Théodora, je n'ai jamais rien vu qui m'ait donné la sensation de la multitude.

Eh ! bien, je l'ai vue chez les Meininger ! Je vous cherchais des yeux à la Monnaie certains soirs, où j'aurais été bien heureux de causer avec vous, là, sur le terrain. Us nous montraient des choses tout à fait neuves et fort instructives. M. Claretie peut avoir raison pour Jules César, que je n'ai pas vu malheureusement; mais Guillaume Tell ne m'a point fait du tout penser à l'Ëden, et je souhaiterais que la cour d^Hamlet ressemblât à celle de Léontès du Conte d'hiver,

Savez-vous d'où vient la différence ?

C'est que leur figuration n'est pas comme la nôtre composée d'éléments ramassés au hasard, d'ouvriers embau-

chés pour les répétitions générales, mal habillés et peu exercés à porter des costumes bizarres ou gênants, surtout lorsqu'ils sont exacts, ^immobilité est recommandée presque toujours au personnel de nos tliéfttres, tandis que là-bas, les comparses des Meinif^er doivent jouer et mimer leur personnage. N^entendez pas par là qu'ils forcent la note et que l'attention est détournée des protagonistes ; non, le tableau reste complet et, de quelque côté que se porte le regard, il s'accroche toujours à un détail dans la situation ou le caractère. C'est d'une puissance incomparable à certains instants.

La troupe des Meininger compte environ soixante^ix artistes des deux sexes. Tous ceux qui ne jouent pas un rôle sont tenus de figurer dans la pièce et ceci tous les soirs. S'il y a vingt comédiens occupés, les cinquante autres, sans aucune exception même pour les chefs d'emploi, paraissent en scène aux tableaux d'ensemble et chacun est le chef, le caporal d'un groupe de figurants proprement dits, qu'il dirige et qu'il surveille tant que roff est sous l'œil du public. Cette obligation est telle que la femme de Hans de Bulow, l'une des étoiles des Meininger, ayant refusé ce service, qu'elle trouvait au-dessous de son talent, fut congédiée, bien que son mari eût le titre et les fondions de maître de chapelle du duc de Saxe. Il quitta, lui aussi, la cour ducale à la suite des incidents que provoqua ce confiât.

lis obtiennent ainsi des groupements d'une vérité extraordinaire. Mais allez donc appliquer ceci sur nos théâtres et exiger même d'un comédien de cinquième ordre qu'il meuble le salon de la princesse de Bouillon ! Et l'on est contraint de nous servir de braves gens qui ne savent guère ce qu'ils font là ni pourquoi ils y sont. Je connais ça; je figurais dans le temps aux Français avec Mévisto; nous allions ainsi voir de plus près les comédiens qui nous enthousiasmaient de la salle.

Eh ! bien, les Meininger s'y plient ! M"« Lindner, leur étoile, jouant la scène du Temps dans Un Conte d* hiver, figurait au tableau du lit de justice et mimait une femme du peuple avec autant de conscience et de soin qu'elle en apportait le lendemain soir à interpréter le rôle capital d Hermione dans la même pièce.

Voilà le secret de leurs foules qui sont absolument su-

périeures aux nôtres. £t je crois bien que, si vous aviez vu Tarrestation de GuiUaume Tell et la scène de la pomme, vous auriez été ravi comme moi.

Il y avait dans ce Guillaume Tell une autre chose superbe : le meurtre de Gessler, arrêté sur un praticable étroit, formant chemin creux, à huit mètres au moins de la rampe, par une mendiante et ses deux enfants qui jouaient de dos une longue scène de supplication, barrant la route de leur corps, pendant que Tell visait Gessler. Vous auriez convenu là qu'un dos montré à propos donne bien au public la sensation qu'on ne s'occupe pas de lui et que c'est arrivé.

Pourquoi ces choses neuves, logiques et pas du tout coûteuses ne viendraient-elles pas remplacer ces insupportables conventions que tout Je monde subit chez nous sans savoir pourquoi ?

Le mot de mécanique dont s'est servi M. Claretie ne me semble pas très juste. Est-ce qu'à la Comédie, où certaines œuvres se répètent des mois entiers, |out n'est pas réglé mécaniquement? La mécanique des figurations est supérieurement perfectionnée dans les foiues des Meininger, voilà tout.

La seule et sincère objection que je trouve à leur faire est celle-ci : c'est que dans ce mêm'e Guillaume Tell, par exemple, Schiller ayant écrit un rôle pour la foule, tous les figurants criaient la même phrase et en mesure. C'est lourd et faux. Mais ne pourrait-on résoudre les répliques de cette foule en une rumeur savamment combinée?

Si nous lui faisions crier : « Vive Gambetta 1 » par exemple, savez-vous ce que je ferais ?

Je diviserais mes deux cents comparses en une dizaine de groupes, si vous voulez : des femmes, des enfants, des bourgeois, etc. Je ferais partir ces bourgeois Vi..., les femmes accélérant le rythme, commenceraient lorsque les autres attaquent gam, et je ferais traîner les gamins cinq secondes après tout le monde. C'est, en somme, un chœur à régler. Je suis bien sûr que la salle entendrait, dans une grande rumeur. Vive Gambetta ! et si, comme le font les Meininger, les attitudes, les gestes, les groupements étaient diversifiés et variés avec le même soin, nul doute que l'effet général et vrai ne se produisît.

Dans les tableaux d'ensemble, le protagoniste tenant la

scène peut rendre les silences vrais par un geste, un cri, un mouvement. Et si la foule écoute et voit Tacteur, au lieu de regarder dans la salle, ou, comme à la Comédie- Française, de contempler les sociétaires avec une muette, mais visible déférence, on trouvera naturel qu'elle écoute et que deux cents personnes se taisent ensemble, dominées, pour entendre un personnage qui intéresse chacun.

Je ne connais rien en musique; mais on m'a dit que 'Wagner avait, dans certains opéras, des chœurs à multiples parties et que chaque série de choristes personnifiait un élément distinct de la foule, se fondait dans un ensemble parfait. Pourquoi, dans le théÀtre parlé, ne ferions-nous pas ça? M. Emile Zola le voulait pour Germinal et ne Ta pas pu pour des motifs budgétaires que faisaient valoir les directeurs. Son dessein était de faire répéter longtemps les ensembles sous la conduite de comédiens figurants. Vous voyez, c'était le procédé des Meininger.

Notez que je ne suis pas du tout emballé, comme on dit, par eux. Leurs décors très criards, mais curieusement plantés, sont infiniment moins bien peints que les nôtres. Ils abusent des praticables et en fourrent partout. Les costumes splendides, lorsqu'ils sont purement historiques, et d'une richesse bête d'aiUeurs, sont presque toujours d'un goût choquant, lorsque les documents n'existent pas, lorsqu'il faut faire œuvre d'imagination et de fantaisie.

Leurs effets de lumière, très réussis, sont le plus souvent réglés avec une naïveté épique. Ainsi, un fort beau rayon de soleil couchant, venant éclairer une très belle tête de vieillard mort dans son fauteuil, passait tout à coup au travers d'un vitrail, sans gradations, au moment précis où le bonhomme venait d'expirer, uniquement pour faire tableau.

Ainsi encore, après une pluie torrentielle extraordinaire, obtenue par des projections électriques, j'ai eu le chagrin de voir 1 eau s'arrêter brusquement, sans transition.

C'était plein de choses de ce genre. Le même tapis de scène servant pour tous les actes ; les roches de la Suisse posées sur les costières; ça sonnait le plancher dans les montagnes...

Les comédiens sont convenables et rien de plus; plusieurs portent mal le costume; tous les montagnards

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avaient 1m mains biaoches et dea jarrets aussi nets, aussi propres qu*à rOpéra-Comiqne.

On me parait, dans le recrutement âeë artisiea, aToir surtout souci des voix fortes et des épaules larges, propres à draper magnifiquement les étoffes merireilleuBes que le duc achète lui-même et pour lesouelles il fait de véritables folies. Il a, dil-on, dépensé 75.000 thalers pour la MsLrie SinAri, de Schiller.

Les artistes n'ont pour la plupart qu^une fort minoe éducation préparatoire. On cite les deux ou trois qui mit étudié à Vienne. M"* Linduer, dont je parlais tout à riteaTe^ était danseuse il n'j a pas longtempe et ne se doutait pas qu'elle serait appelée, comme ils disent, ia vériUthle pucelle d'OrléARê, Presque tous, la bonne moitié au bas mot^ débutent sans autre éducation scénique qu'une année ou deux employées à figurer et à jouer de petits rôles.

Je les attendais beaucoup, naturellement, au Malade imaginaire, qu'ils avaient affiché et qu'ils n'ont pas donné. Dans la Douzième nuii et le Conte d'hiver, ils noue ont montré trois comiques, dont l'un. Cari Ck^mer, est de premier ordre.

Leur répertoire est fort varié, ils ont même joué, à Meiningen, les Revenante d'Enrik Ibsen, dent j'ai une traduction. Leur duc avait en l'idée, tri» ihêétre-Hbre, de faire représenter ce drame à buis ekm, devant l'avteuF et les critiq^ues de la presse allemande invités. La pièoe n'a pa être jouée publiquement, ear elle est fort subversive, et je crois bien qu'au mois d^ootobre elle vous étonnera un peu vous-même.

Un autre détail fort caractéristique, c'est la défense formelle faite aux comédiens et aux comparses de dépasser le cadre proprement dit de la scène. Personne ne se risque sur le proscenium (M, Antoine entend par là cette partie du théâtre qui est, dans la plupart des théâtres, bordée â droite et à gauche par les loges des directeurs ), et je n'en ai pas vu un seul, en une douzaine de soirées^ avancer le pied à deux mètres du souffleur. Défense aussi de regarder dans la salle, d'ailleurs obscure. Presque toutes les scènws prin-^ cipales se jouent au troisième plan; les oompaeses tour^ nant le dos et fixant les acteurs occupés au fond de la scène.

Vous sentez bien que dans tout celât il y » do» innova-

«MES SOtJVÊNIRS» SUR LE tlIÉATRE - LlBRE 113

lions int^essantes. Pourquoi ne chercherions-nous pas à nous approprier ce qu'il y a de bon ?

Ça ne ressemblait en rien à ce que nous voyons à Paris, et j'aurais aimé que vous fissiez le voyage. Vous nous auriez rapporté, sur ces questions techniques, des réflexions personnelles utiles pour les gens du bâtiment, curieuses pour les autres. On m'a dit à Bruxelles que M. Porel était venu. Les grands directeurs auraient bien dû en faire autant, avec leurs metteurs en Scène. Chacun y aurait trouvé son compté.

Bien entendu, cher maître, cette lettre est tout à fait entre nous. J'ai seulement voulu vous montrer, en mauvais français, selon mon habitude, que je ne perds pas mon temps et que je lâte sérieusement avant de risquer quelque chose. Je vais mettre un peu de ce que j'ai vu là- ])as dans le drame de Concourt et dans la Mort du duc d*Enghien, d'Hennique. J'espère que cela vous intéressera, si j'arrive à faii*è ce que je voudrais.

Votre tout dévoué et très reconnaissant,

Antoine.

Aùûi 1888. — Je suis venu passer quelques jours de vacKûôes à Atesnes, un joli endroit où j'ai ténu jadis garnison. Je travaille ferme à préparer la prochaine saison.

5 août 1888. — Abel Her niant m'a fait demander par M°*® Charpentier si je serais disposé à accueillir une pièce tirée par lui de son roman Nathalie Madoré, qui vient d'avoir beaucoup de succès,

8 août 1888. — Un M. Taylor était venu me proposer une adaptation de Madame Bovary, qu'il avait faite du chef-d'œuvre de Flaubert. Je lui avais reproché ce sacrilège en lui faisant lire le passage aune lettre de Flaubert :

114 «&fES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE - LIBRE;

Puisque tous vous intéressez à ce qui me regarde Je vous dirai que si mon roman n'a pas été mis sur la scène, c'est que je m'y suis formellement opposé. J'ai trouvé la spéculation, et elle était fort bonne, peii digne de moi. Plusieurs théâtres en voulaient; c'a été une manie pendant un instant, mais tout est uni maintenant.

Taylor, en sortant de chez moi, avait porté son manuscrit au directeur d'un ttiéâtre indépendant qui vient de s'ouvrir, et l'on annonçait déjà la

Eerpétration de ce mauvais coup, lorsque les entiers de Flaubert viennent de Tempêcher par un référé.

i^^ septembre 1888. — Nous avons tous réintégré Paris, et nos réunions du soir, rue Blanche, s'animent chaq[ue jour davantage. Les abonnements viennent et il n y a pas d'ennuis d'argent pour le moment. On est tout à la joie d'avoir enfin un vrai théâtre. J'ai trouvé à la Ville tte un bout de magasin et d'atelier prêté par le décorateur Ménessier où quelques ouvriers commencent à préparer les décors des pièces prochaines. Mais je ne veux que des plantations neuves et inattendues, rien des choses courantes. Tout cela malheureusement sera bien cher; en faisant tout de suite jusqu'à l'extrême de notre possible, le succès nous apportera les ressources nécessaires, comme il est arrivé l'hiver dernier.

10 septembre 1888. — M. Georges de Porto- Riche a lu hier aux artistes sa comédie en un acte, que nous jouerons Bientôt. Ça s'appellera Marié. Je trouve le titre un peu vaudeville, mais

M. de Porto-Riche pense à un autre : la Chance de Françoise,

i^ septembre 1888. — L'Odéon a rouvert ses portes avec une adaptation du célèbre roman de Dostoiewsky, de Paul Ginisty : Crime et Châtiment. Paul Mounet y est vraiment admirable.

27 septembre 1888. — Fernand Icres, dont j'avais reçu un acte en vers extrêmement original, que nous devons jouer cet hiver, est mort dans son pays, il y a quelques jours. C'était un grand garçon maigre et fiévreux pour lequel je ressentais une vive sympathie.

3 octobre 1888. — Je suis allé aujourd'hui à Sèvres déjeuner chez Léon Cladel pour parler avec lui d'une pièce qu'il veut bien me donner. Entre ses filles, deux brunes et jolies enfants jouant autour de la table, sous laquelle les poules entrées du jardin picorent les miettes entre nos jambes, le poète, une belle figure de paysan finaude et boucanée, me tient sous le charme des vers ardents et imagés de son Ancien. Il me parle encore d'une autre grande pièce, Ompdrailles, le tombeau des lutteurs, qu'il a en portefeuille. Sans lui rien dire pour le présent, je me promets de la monter plus tard si elle n'est pas trop lourde.

10 octobre 1888. — Nous avons 26.000 francs d'abonnements pour la saison. Ce sont les premiers spectacles assurés, mais il faut qu'il eii vienne encore.

il6 «MBS SOUVENIRS» SUR LB TRÉATRB-UBRE

43 octobre 4888. — Vidal, dont j'avais joué deux pièces au début du TIiéâtre-Libre, et que j'ai dû tenir à l'écart, dans une lettre à l'Echo de Paris, parle de « mes petites opérations littéraires et commerciales »• Voilà ce que c'est que de prétendre rester le maître chez soi.

47 octobre 4888. — Nous devons débuter cette année par un spectacle coupé, et, panni les quatre actes choisis, j'avais mis Marié, de M. de Porto-Riche. L'auteur, assez difficile, incertain, a trop tourmenté ses interprètes, de sorte qu'on ne sera pas prêt et qu'il faut remettre sa pièce à une autre représentation.

48 octobre 4888. — A la suite de l'incendie de rOpéra-Comique, les commissions officielles se sont préoccupées des mesures de sécurité dans les théâtres. Je suis avisé qu'il me faut ignifuger mes <iécors; cette prescription m'avait semblé naturelle, mais, aux Beaux-Arts, on a essayé de lier cette question à une autre qui préoccupe fort les bureaux de la rue de Valois. Depuis l'ouverture du Théâtre-Libre, j'ai toujours échappé au visa de la censure, arguant que nos soirées sont privées. Cette thèse, qui ne fut point trop réfutée d'abord par inattention ou négligence des fonctionnaires, a fini par prévaloir et on m'a laissé tranquille jusqu'ici, mais, de temps à autre, on revient sournoisement à la charge, et, cette fois,

e suis averti officiellement que nous aurons pour

es représentations publiques à solliciter le visa.

J'accepte d'autant plus volontiers que cette près-

cription reconnatt implicitement le caractère privé

de nos soirées.

19 octobre 1888. — J'ai pensé à demander chaque fois à un peintre ou à un dessinateur différent d'illustrer notre programme. Cette foisci, Willette m'envoie un merveilleux dessin qui sera, Je l'espère, le premier d'une curieuse collection.

20 octobre 1888. — Nous avons inauguré hier la saison dans la salle des Menus-Plaisirs bondée et toute grouillante. Les Bouchers, du pauvre Pernand Icres, ont intéressé. Nous donnions ensuite une bien belle chose traduite de l'italien, Chevalerie rustique, de Verga, et Darzens complétait le spectacle avec une sorte de mystère, F Amante du Christ,

Chevalerie rustique a été copieusement emboîtée; on a cruellement souligné l'inexpérience d'une pauvre fille, d'une beauté magnifique et douée des dons les plus rares. Dans mon désir d une mise en scène caractéristique, j'avais accroché, dans les Bouchers, de véritables quartiers de viande qui ont fait sensation, et il y avait pour Chevalerie rustique, au milieu de la place du petit village sicilien où se déroule le drame, un véritable jet d'eau qui a mis la salle en joie, je ne sais pas pourquoi.

Au fond, ce public attiré par le retentissement de notre première saison là-haut, est déjà bien différent des fidèles et des emballés de la première heure. Cette tendance à égayer les spectacles ne me désarçonne pas ; je ne suis pas d'humeur à

nous laisser faire et il faudra bien que nous nous imposions au respect et à l'attention de ces nouveaux spectateurs.

24 octobre 1888. — Paulin Ménier, qui répétait à la Porte-Saint-Martin le Courrier de Lyon, vient de se casser le bras, et Duquesnel a songé à Mévisto pour le remplacer dans ce rôle formidable, ce qui me fait un peu trembler pour lui.

26 octobre 1888. — Il y a du bruit à la Comédie-Française à propos d'une pièce de Jean Âicard, le Père Lebonnard, reçue depuis longtemps et dont les répétitions étaient en train. Mais on a taquiné Fauteur, qui a retiré bruyamment la pièce, que je lui ai demandée tout de suite. Si, probabierrient, elle n'est guère dans les tendances de la maison, il se fait autour un tel bruit que ce serait un petit événement. Il ne me faut négliger aucune occasion, je le sens bien, de maintenir autour du Théâtre-Libre la curiosité parisienne toujours prête à se lasser. C'est pourquoi le Père Lebonnard était une chose excellente, malheureusement l'auteur, un peu méfiant, tarde à se décider.

27 octobre 1888. — Je sais que mon grand ami Mendès a, depuis longtemps, dans ses tiroirs, une œuvre considérable qui lui est particulièrement chère, un grand drame en vers : la Reine Fiammette, qu'il n'a pu faire jouer, car les théâtres sont fermés pour ces grandes machines coûteuses et de réussite incertaine. Je n'ose pas la demander au poète, car nous n'avons vraiment pas les

éléments nécessaires pour la jouer, et je songe à rénorme dépense de ces décors et de ces costumes de la Renaissance italienne.

28 octobre 1888. — Mort d'Emile Augier. Dans notre coin, Tauteur des Lionnes pauvres et du Fils de Giboyer était, de toute la génération précédente, le plus respecté, car il fut, dans ses comédies bourgeoises et sociales, l'un de nos précurseurs, et son influence subsiste encore chez beaucoup de jeunes gens. Jusau'à Becque, il a été l'un des sommets de notre littérature drama*tique.

29 octobre 1888. — De plus en plus, le problème se pose pour moi d'échapper aux difl'érentes influences qui s'évertuent autour de la maison. Ces temps derniers, Henry Becque, le vrai chef de file et le maître de tout le jeune mouvement, nous a beaucoup soutenus. Ceci embête quelques-uns de nos amis et notamment Céard

ui a je ne sais quelle dent contre le maître es Corbeaux et se livre à une violente sortie contre lui dans la Vie populaire.

Tous, maîtres et élèves^ se trouveront là réunis dans un même effort et tendus vers la même nouveauté. Or, dans cette levée d^audaces, on remarque avec impatience la désertion de M. Henry Becque dont l'audace, comme chacun sait, est cependant l'expresse spécialité. A défaut de mieux, M. Becque a cependant daigné accorder au Théâtre-Libre sa rare et inutile protection. Il a donné des conseils à M. Antoine, travail plus facile que de lui donner une pièce.

Assurément, il y a du bon dans les observations de M. Becque, réveillant les indifférences et poussant aux chefs-d'œuvre. Que ne suit-il ses précieux avis ?

Les chefs-d'œuvre, le ThéAtre-Libre les a attendus du signataire de VEnlèvement, vaudeville sans génie. Il les attend, mais en vain. Si bien qu'on est autorisé à croire que, se condamnant lui-même dans le procès qu'il fait aux autres, M. Henry Becque s'est démesurément occupé de lui, suivant son habituae, quand il a parlé des auteurs célèbres et épuisés.

En tout cas, c'est sans lui que le Théâtre-Libre s'est créé; c'est sans lui qu'il a obtenu des résultats; c'est sans ce révolutionnaire timide, mais patenté, qu'il va continuer au thé&tre des Menus-Plaisirs la campagne d'indépendance commencée jadis à rËlysée-<les-Beaux-Arts et au théâtre Montparnasse.

!•' novembre 1888. — J'avais îien flairé juste. Ce soir, Marie Defresne me dit aue Mendès est tout chagrin que ie ne lui demande pas sa Reine Fiammeiie. Je dis à Fauteur toutes les raisons pour lesquelles je n'aurais pas osé lui demander , pour deux seules représentations, un ouvrage considérable dont il doit attendre des résultats importants. Mendès, asisez touché, me répond: « Oui, mais votre Théâtre-Libre prend une telle importance littéraire, que je tiens pour un devoir, lorsque Zola lui-même vous donne une pièce, d'y tenir le drapeau du théâtre en vers ; désormais, mon cher Antoine, vous avez fait de votre maison un champ de bataille, non seulement pour le public, mais pour les écoles littéraires ; vous devez, jusqu'à la fin de l'expérience, tenir la balance égale. Il faut donc me jouer ma Reine Fiammettent en cette saison oîi vous annoncez la Patrie en danger, de Concourt, et Madeleine, de Zola. » Je lui réponds que la maison e3t à lui et que s'il veut se contenter de nos maigres ressources, nous ferons pour le mieux; je sens que je donne une

l^aie joie à notre ami, qui la méritait bien pour ion dévouement.

3 novembre 1888. — Mendès a une idée bizarre, il voudrait Capoul pour jouer le jeune premier de la Reine Fiammette; je ne suis pas rassuré, il me semble bien que le célèbre ténor, avec son accent toulousain, sera fort dangereux, quelle que soit la curiosité soulevée par ses débuts dans la comédie.

6 novembre 1888. — Louis de Gramont, l'un des journalistes qui m'avaient le plus fort malmené au lendemain de la malheureuse affaire du contrôle à Montparnasse, nous a été ramené par Montégut et nous répétons une pièce de lui ou il me semble avoir habilement dosé le vieux théâtre sentimental et les audaces naturalistes.

7 novembre 1888. — La Rolande de Gramont a été, comme je m'y attendais, un succès considérable. Si ce drame romanesque de la fille justicière de son père est assez vieux jeu, il s'éclaire d'un reflet du Hulot de Balzac suffisant à lui donner de la vigueur et de la classe. Odette de Fehl a remporté un énorme succès dans le principal personnage et Luce Colas est vraiment extraordinaire dans une petite bonne.

10 novembre 1888. — C'est bien gros, ce projet d'afficher Rolande publiquement comme Derenbourg et de Gramont le désirent si vivement. Je n aime pas ces représentations publiques, si lucratives qu'elles puissent être, car c^est fausser

le caractère de notre entreprise. Le jour où le grand public sera librement admis à voir ces spectacles réservés à une élite, nous ne serons plus qu'une scène ordinaire et nous tombons dans les pattes de la censure.

13 novembre 1888. — Albert WolflF, dans sa critique du Figaro, commence son article ainsi : « Crénom de Dieu ! foutez-moi la paix, et vive le Théâtre-Libre ! » Puis une longue diatribe où il nous assassine en rappelant Lucie Pelle grin, demandant que je remplace les huissiers du théâtre par de vieilles bonnes à qui on donnerait un petit pourboire à la sortie; au fond, le grand polémiste ne m'a jamais pardonné de s'être trompé sur le Théâtre-Libre, en m'écrivant que l'affaire n'intéresserait personne.

14 novembre 1888. — Il a fallu céder, car c'est un merveilleux atout d'être installé régulièrement en plein Paris et il faut bien amadouer Derenbourg, homme pratique, qui ne m'a laissé son théâtre à des conditions si douces qu'avec l'espoir d'en tirer une affaire lucrative, nos représentations publiques. Elles marchent fort bien avec de jolies recettes, mais j'ai bien spécifié qu'elles ne pourraient s'éterniser, car il faut répéter le spectacle du mois prochain, et ces soirées sont les seuls moments oii mes camarades soient libres, puisqu'ils travaillent presque tous dans la journée.

il novembre H%%. — Un bien amusant dessin dans la Vie moderne d'Eugène Rapp : une série

le silhouettes de Sarcey assistant à la pièce de jramont. D'abord, le célèbre critique est imnobile, benoîtenieDt appuyé sur sa canne, puis, )eu h peu, l'inquiétuae, l'indignation, la colère e gagnent, et, à la sixième image, il s'enfuit les 3ras levés au ciel.

22 novembre 1888. — Mendès vient de m'enlever Louise France, il l'a fait engager à la Renaissance pour son opérette Isoline dont la musique est de Messager.

23 novembre 1888. — Les recettes de Rolande sont belles, mais la plus forte partie passe chez notre propriétaire, et ce sont de précieuses ressources dont j'aurais bien besoin pour continuer la saison. Nous eûmes la surprise, hier au soir, de voir arriver le grand-duc Vladimir de Russie attiré par le bruit fait autour du Théâtre-Libre.

Décembre 1888. — Extrait d'une préface récente d'Henry Becque :

Je viens de nommer le Théâtre- Libre de M. Antoine, et je rai bien fait exprès. Voilà un directeur vraiment jeune, avec une perception très fine de toutes les choses du théâtre ; des auteurs convaincus dont le désintéressement ne fait pas de doute; une troupe pleine d'ardeur qui possède deux qualités inestimables, la simplicité et le naturel ; dès que cette maison d'art a été ouverte, le public lettré y est accouru, et il n'y eut de vie dramatique l'hiver dernier que chez elle.

l®*" décembre 1888. — Porto-Riche s'est enfin décidé; il a redistribué son acte h son goût. Marié est devenu la Chance de Françoise, et accompa-

124 «UBS SOOVCHIRS» SllR LE THiATM-LlBtlB

gnera sur notre programme prochain la Mort du duc d'Enghien, aHennique»

i2 décembre i%^% > *-^ La mort du ducd'Enghkn, qne noue avons jouée hier soir, est un éTénement. Non seulement ce drame a paru comme tme renaissance, comme un renouvellement de la pièce historique enfin soumise aux i&éthodes de l'école réaliste, de la reconstitution e^iacte des milieux et d une époque, mais la mise en scène a accentué le succès.

Le conseil de guerre du troisième acte, éclairé seulement par des falots posés sur la tahle, a fait un effet si neuf et si imprévu que tout le monde en parle. J'avais eu, de plas, la veine de découvrir un costnmier possesseur d'urne admirable collection de eoàtumes authentiques qu'il ne loue jamais qu'aux peintres ; le mieux était même celui qui a servi à Jean-Paul Laurens pour son célèbre tableau. Tout cela a coûté très cher du reste, mais quel résultat I Les blagueurs habituels ont été matés ; au troisième acte, deux ou trois fumistes ayant essayé de blaguer dans l'obscurité, Bauer en a giflé un.

Ifr décembre 1888. — La grande page illustrée du numéro de ta Vie Parisienne de cette seiûaine est tout entière consacrée « aux femmes qui vont au Théâtre-Libre » . C'est un signe de succès tout à fait caractéristique.

Bien entendu, devant l'énorme retentissement du Diic d'Enghien, Derenbourg a exigé quelques représentations publiques conformément à son contrat. J'ai encore résisté ; cependant, eonime

«MES SOtfVSNIfô» SUR Lfi THÈATRI-LIBES 125

j'ai dépensé trop d'airgent pour la mise en scène, et celle du Duc d'Enghien a été particulièrement coûteuse, je suis inquiet pour Tavenir, cette considération que me fait valoir mon administra^ teur Ghastanet m'a décidé. Mais quel boulet que ces histoires d'argent qu'il faut traîner avec un labeur pareil !

20 décembre 1888. — Dès ayant le lever du rideau, il était visible que la première de Germinie Lacerteux serait mouvementée. On s'indignait d'avance que les audaces, les prétendues licences du Thé&tre-Libre, fussent accueillies sur une scène officielle. De notre côté, les fidèles se montraient solides et décidés ; dans l'orchestre qu'il dominait de sa haute taille, Bauer promenait autour de lui des regards déjà furibonds. Aux fau*teuilsy encadrés par Albert WolfiF efr Koning, notoirement hostiles aux Goncourt, je me sentais prêt à tout ; les familiers du « Grenier » et de la maison Daudet,^ aussi bien que les fanatiques du Théàtre«>ybre, tous étaient à leur poste.

Porei a inonté la pièce avec son grand goût artiste. Les multiples tableaux, véritables lithographies de l'époque avec leurs personnages costumés dans la manière de Gavarni, avaient été admirablement réglés.

L'accueil du public fut tout de suite sympathique à ime Réjane inattendue ; Télégante Parisienne, fagotée dans de pauvres vêtements, était Germinie Lacerteux elle-même. Mais les choses ne tardèrent pas à se gâter ; aux murmures vite montés jusqu'aux grondements et aux rumeurs, suecéd^renft les injures et les sifflets; pas une

fois dans ce charivari, plus ou moins sincère, Réjane ne perdit pied et ne cessa de dominer la salle. Ce fut surtout dans la seconde partie que Tactrice s'est montrée admirable, pendant ce tableau du goûter des enfants servi par la misérable, traînant son ventre douloureux autour de la table. La colère se déchaîna a^ec une violence stupéfiante; les injures pleuvaient sur Tauteur et les artistes ; on voulut faire baisser la toile, et les amis de Concourt eux-mêmes se taisaient, submergés.

21 décembre 1888. — Comme il fallait le prévoir, la presse sur Germinie Lacer t eux est immonde.

C'est la curée sur Concourt. Tout le monde donne de la voix. Henry Bauer, seul, dans son feuilleton fait solidement face et défend l'œuvre. Tout cela me met dans une exaspération qui me rend incapable de travailler et j'ai l'idée, pour répondre à l'attaque dans la mesure du possible, de monter tout de suite à notre prochain spectacle la Patrie en danger, inscrite d'ailleurs à nos programmes cette année.

J'en avise Bauer par ce pneumatique :

Cher Maître, *

J'ai cru ce matin utile d'avancer la Patrie en danger. Votre bel article m'a soulagé le cœur, soyez-en remercié mille fois. Je veux donner l'autre pièce avant six semaines, et nous verrons, cette fois, si les gueux imbéciles d'hier soir recommenceront.

Bien à vous. Antoine.

— A minuit et demi, chez Pousset, je ren-

«MES SOUVENIRS» StlR LE THÉÂTRE - LIBRE 12*)

contre Auguste Germain qui me dit avoir, en labsence de Bauer, dont il est le secrétaire, décacheté mon billet qu'il a inséré dans le courrier du lendemain. Je bondis, car ceci n'était point destiné à être rendu public. Germain me dit que le journal va être tiré ; il est une heure et demie du matin, et je me décide à laisser rouler.

— Après la première de Germinie, on a soupe chez Daudet ; il y a là une vingtaine d amis, SchoU, Zola et sa femme, M'^^Ménard-Dorian, etc. Porel et Réjane, que l'on attendait, se sont excusés; Réjane est fatiguée après cette orageuse soirée. Tout le monde, au fond, est soucieux, on s'évertue à rassurer Edmond de Goncourt un peu inquiet. Dans un petit silence, Zola dit : « Goncourt, je bois à vous et à votre frère », et il traîne dans sa voix fluette une émotion qui me gagne, car je songe à cette autre bataille de Renée, au Vaudeville, après laquelle il est resté seul en têteà-tête avec son souper chez Paillard.

22 décembre 1888. — Dans les journaux du soir, l'algarade éclate; je suis fort embêté sans, du reste, songer un instant à reculer d'une semelle. Je vois que même mes amis du Figaro me désapprouvent par ces commentaires dont Prével accompagne l'insertion de ma lettre à Bauer.

« Les gueux imbéciles » sont trois mots d'une impertinence rare. Ils s'adressent à un très grand nombre de Parisiens, qui ont trouvé détestable la dernière pièce de M. Edmond de Goncourt, et qui ne veulent pas, les choses étant ainsi, qu'on érige le goncourisme en dogme.

Etre traités de « gueux imbéciles » par M. Antoine, c'est

iâS «MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE

dur, mais il est surtout regrettable que Thomme qui emploie de pareilles expressions soit un diraeteur-actéur, qui doit le respect au public qui Tëcoute et qui 1^ paie.

Du reste, tôtfte la presse se déchaîne, ohacon ajoute son mot. Il n'y a plus qu'à faire tète, et ie confirme purement et simplement mon attitude par cette lettre à Prével i

Paris, le 22 décembre 1888,

CuËA Monsieur Prêvel,

Je ne m'attendais pas à roccasion que Vous in*o£fr6i d'affirmer tout haut, et en public, ce que tant d'artistes ont dit à l'issue de la soirée de mel?credi. Le télégramme que TOUS reproduisez n'était pas destiné à la publicité, niais je n'en désavoue pas un mot.

Vous savet fort bien que je n'ai entendu parler ni de la

Ï tresse qui ne manifeste jamais aut premières, ayant le endemain le droit d'appréciation le plus absolu, ni des lettrés qui devraient exclusivement former le public de ces soirs-là»

Les « gUeux )> et les- « imbéciles » sont ceux qui fftilMiieat non pas du bruit, mais du chahut à la première de Jalousie^ qui, le gaz baissé au Théâtre-Libre, faisaient lés fumistes dans les coins, et ceux, enfin, qui criaient des injures à M. Dumény, lorsqu'il est venu nommer M« Edmond de Concourt.

Ceux-là ne sont point des Parisiens ou des lettrés ; ils se glissent on ne sait comment aux premières et se donnent le luxe facile d'être lâches et grossiers à bon compte.

C'est ce monde-là qu'on devrait expulser ; il ne paie pat; il ne comprend pas et il n'a rien à faire là, où les artiste» sont entre eux.

C'est donc contre ceux-là que j'ai protesté, et je vous remercie sincèrement de me procurer l'honneur d'exprimer mon indignation en face de l'outrage fait aux lettres et à l'art dramatique, en la personne du grand écrivain qui a signé Germinie Lacerteux0

Bien à vous, Âi^ttoine,

«MS6 SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE- LIBRE 12d

23 décembre 1888. — ^ Cela marchait trop bien, me voici sur le dos cette histoire de ùerminie, et malgré le retentissement de la Mort du duc d'Enghien^ mon pauvre Théâtre-Libre est bien en danger. Nous avons soulevé des passions littéraires que l'on attise sournoisement. Nos adversaires poussent à la roUe pour organiser, lors de notfe prochaine soifée, un scandale où k maison sombrerait; on parle d'exiger dès excuses, à mon entrée en scène, pour les prétendues injures proférées dans ma lettre contre le public et la presse. Nous verrons bien; en tôUs cas, je ne céderai pas, et je fermerai, s41 le faut.

27 décembre 1888. — C'est décidément sérieux; dans le même numéro du Figaro^ hier, je suis houspillé trois fois : par Albert Wolff, d'abord, naturellement, puis dans les Nouvelles à la main, enfin dans Tarticle d'Albert Millaud, qui fait la psychologie des « gueux imbéciles ». Un peu in* quiet, je fais visite à Francis Maçnard, qui m'a toujours témoigné tant de bieûveillance, souvent taême contre certains de sa maison. L'excellent homme, fort amusé, me rend courage en se moquant de moi. « Gomment, vous êtes engtieulô trois fois, en première page du Figaro, le même jour, et vous vous plaignez. » Et il m'explique que j'ai fourré un bâton dans un nid de guêpes en prenant ainsi violemment parti pour les Goncôurt, cju*il y a là-dessous des histoires dont je ne me aoutais pas. J'apprends qu'un grand salon littéraire fait campagne contre les commensaux et les fidèles de Saint-Gratien et de la princesse Mathilde.

130 «MSS SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE- LIBRll

Et toujours les amis de Concourt, qui n ont déjà été pas bien brillants à la première de Germinie, gardent un silence que je trouve vraiment trop prudent.

28 décembre 1888. — Il y a depuis quelque temps des symptômes de refroidissement du côté de Bauer; deux ou trois fois il a essayé d'intervenir dans nos affaires, sans que j^aie paru en tenir compte. Par surcroît, un de ses confrères, Louis Besson, de l' Evénement, bataille aussi pour nous avec beaucoup d'ardeur. Je ne pouvais songer à demander à bauer un coup de main pour sortir de cette aventure des « gueux imbéciles », car il en était, en somme, un peu l'auteur, ce que, pour rien au monde, je n'aurais voulu lui reprocher; j'ai donc eu recours à Besson, à qui j'ai écrit un mot pour qu'il le publie, et c'est le feu aux poudres,, l'Echo de Paris me tombe dessus, prenant m6me son confrère à partie. Joie de la galerie, enchanté^ de me voir perdre un appui. Mais, autres surprises de la vie littéraire, Sarcey, qui, je le sais, était comme Henry Fouquier, assez agacé de Tinfluence qu'il supposait & Bauer chez nous, enchanté de cette espèce de rupture, prend ma défense avec une bonnomie narquoise et savoureuse.

— Exécution de Prado. Méténier, qui est le chien du commissaire de police du quartier delà Roquette, m'emmène à cette sinistre cérémonie, qui me guérit pour toujours de ma curiosité malsaine.

30 décembre 1888. — M. de Goncourt, resté silencieux pendant les jours qui ont suivi les polémiques de Germinie Lacerteux, m'envoie un petit mot sur sa carte, et je lui fais visite à Auteuil. Sa vieille Pélagie me dit que le maître, souffrant, est couché en haut, mais qu'elle est prévenue de me faire monter. Au premier, dans sa chambre assez obscure, dont les volets sont tirés, M. de Goncourt est couché, un peu sommeillant. Il me dit rester volontiers au lit des journées entières, et que, ces temps-ci, tout ce bruit lui a donné la fièvre. Mon arrivée qui lui apporte un peu d'air de Paris et les histoires que je lui raconte sur les événements de ces jours derniers, lui rendent un peu d'animation. A propos de Germinie, il me parle longuement de son frère, trouvant que nos mœurs littéraires actuelles ne ressemblent guère à celles du temps A' Henriette Maréchal. Il me dit qu'après cette pièce et les tumultes de sa représentation à la Comédie-Française, l'animation fut intense dans la jeunesse des écoles, et que, même, des élèves de l'Ecole polytechnique, qui tenaient pour son frère et pour lui, se battirent en duel. Et je démêle encore chez le vieillard une espèce de douloureux étonnement à propos de ceux de son Grenier restés plus silencieux que je ne l'aurais souhaité; M. de Goncourt le constate avec une amertume un peu hautaine que je suis bien obligé d'approuver intérieurement.

8 janvier 1889, '^ Mendëa est vraiment un noble et courageux ami. C'est la Reine Fiam'* mette qui figure au programme de la représen-» tation prochaine. Il pourrait être embêté et neryeux de voir sa pièce passer 6n un moment où il risque de supporter t'irritation, soigneusement entretenue contre moi, et comme je lui en dis tous mes regrets, c'est lui qui me réconforte et m'encourage,

M janvier 1889. — La soirée de la Reine Fiammette n'a pas été aussi dure que je le redoutais. La presse, respectueuse pour Mendès, n'est pas meurtrière pour nous. J'étais prévenu depuis longtemps que l'on me ferait payer dans cette soirée lafiFaire des «gueux imnéciles ». On devait m'oblîger h faire des excuses au public en entrant en scène. Au lever du rideau, je n'en menais pas trop large, car j'attaquais la première scène devant une salle assez bruyante. Mais, au lieu des sifflets que j'attendais, des applaudissements et un : bravo Antoine ! partis de la loge d'Alphonse Daudet, ont arrêté toutes velléités de chahut. Les

nerfs du public se sont déchargés sur le pauvre Capoul, dont Taccent toulousain a déchaîné un emboîtage véritablement odieux. De temps à autre, du reste, les beaux vers de Mendès et la vaillance de Marie Defresne reprenaient l'auditoire, mais la pièce trop longue — six actes — traînait vraiment. Je passais à peu près inaperçu, au milieu de tout cela, et j'étais arrivé sans encombre à la dernière scène de mon rôle avec Tespoir d'échapper à la bourrasque ; mais comme, aux derniers vers, je me glissais sournoisement vers la porte du fond, quelques-uns ayant senti que je ne reparaîtrais plus, des coups de sifflet m'arrivèrent dans le dos, juste comme je m'escamotais prestement. Le pauvre Capoul, qui a été charmant et courageux, est désolé ; et moi-même au fond, bien désemparé, car j'ai consacré jusu'à mon dernier sou pour une mise en scène et es costumes encore insuffisants; c'était une folie; je l'avais bien prédit à Mendès, mais il est si beau joueur quau lieu de se plaindre il m'a remercié par une longue et chaleureuse lettre qui m'a été au cœur.

19 janvier 1889. — Je suis assez malmené personnellement dans la presse de Fiammette ; je m'y attendais bien, et je m'en fiche. On s'attaque surtout à mon costume, assez mal porté, j en conviens, son exactitude a déconcerté le public, habitué dans les pièces historiques aux défroques d'opéra. On fut surtout étonné de me voir entrer avec une grande épée à la main maniée comme une canne, détail absolument exact et copié sur nombre d'estampes et de portraits d'époque.

«MES SOUVENIRS» SUR L£ THÉÂTRE -LIBRE i3l|

22 janvier 1889. — On vient d'interdire au Gymnase rOfficier bleu et Koning pousse des hurlements. Je ris dans ma barbe ; ces messieurs approuvent assez la censure, et il est bien amusant que, de temps en temps, le bout du bâton arrive sur leurs épaules. Du reste, Koning, emplissant la presse de ses doléances, ne manque pas de prétendre que tout cela, c'est la faute du Théâtre-Libre.

28 janvier 1889. — Nous nous promenions hier soir avec Anceysur les boulevards, dans la foule, tandis qu'on attendait les résultats de l'élection Boulanger à Paris. Nous sentions ^ue la capitale était prête à toutes les folies, et je n'aurais pas été surpris, en me réveillant, d'apprendre quelque bouleversement. Mais les hommes vraiment éner-

fiques paraissent heureusement faire défaut dans entourage du général.

1®' février 1889. — Nous avons donné lès Résignés, d'Henry Céard. La pièce a paru grise, avec pourtant de solides qualités ; Yitu déclare qu'après avoir écouté, avec une attention soutenue, les trois actes de M. Henry Céard, il en est à se demander ce qu'il a voulu faire, et à conjecturer qu'il ne le sait pas très bien lui-même. Pessard, dans le Gaulois, est dans la même note, mais la gauche de la critique rend justice à l'auteur. Je crains que Céard, qui comptait sur son œuvre travaillée depuis des années, ne gagne à l'aventure un redoublement de sa misanthropie habituelle.

1S6 «mS SOOVBNIRS» 8tJR LK THÉATRS -LIBRE

5 février 1889. — Le retentissement de la Mort du duc d'Enffhien a été tel que rîmpresarîo anglais Mayer, qui conduisit jadis la Comédîe-Prançaise à Londres, m'a proposé d*y aller donner une série de représentations. Il paie largement, exigeant que les plus petits rôles soient emmenés, arec la mise en scène exacte et les costumes de Paris. C'est un gentleman affable et correct, la main très large, avec lequel les affaires sont vraiment agréables. Nous avons donc traversé le détroit, Nous jouons depuis hier au Royalty, devant des salles extrêmement élégantes^ Je profite de mes journées pour oourir Londres que je nô connaissais pas.

9 février 1889. — Notre camarade Mayer, qui a eu un succès personnel dans les Résignés^ part rejoindre Coquelin pour une tournée en Amérique.

10 février 1889. — J'ai laissé filer tout le monde en ayant et je suis resté ici, pour voir a loisir le fameux Lycéum d'Irving, où j'ai passé la soirée d'hier. On donnait Macbeth:^ avec W^ EUcn Terry et Irving lui-même. Je ne me suis point émerveillé de ce grand acteur, qui me semble un Taillade avec moins de flamme, mais, ce qui est incomparable, c'est sa mise en scène dont nous n^avons guère la notion en France. L'acte du réveil du manoir, surtout celui du banquet et de Tapparition du spectre, sont des chefs-d'œuvre, arec des éclairages dont nous ne nous doutons pas encore chez nous.

18 février 1889. — La Chance de Françoise, dç Porto-Riche, est jouée mai^tenant au Gymaasé en çpQctacle public, avec une reprise de Monsieur Aiphonse. Au fond, Koning croit faire du Théâtre- Librey mais, déjà, dans les couloirs, on trouvait, paratt-il, la pièce de Dumas un peu démodée, et je crois bien que nous y sommes pour quelque chose.

19 février 1889, — Nous avons lu ce soir, rue Blanche, ia Pairie en danger; il y a là dedans un magnifique essai de drame historique, qui dormait depuis trop longtemps dans le livre. Edmond de Goncourt, heureux de cette revanchç, assiste h la lecture, faite tantôt par Hennique, tantôt par moi. Les interprètes paraissent étonnés que je m'engage dans une aussi grosse entreprise de mise en scène.'' Je suis décidé à faire, pour l'acte delà mairie, un essai de figuration sensationnel.

20 février 1889. — Une interview de Zola, auquel on est allé demander s*il était vrai que je jouerais une pièce de lui.

Ce Thé^trç-Libre a d'ailleurs TavantagQ d'avoir pour diveeteur un artiste de talent, convaincu, intelligent, M. Antoine. Il convient cependant de ne pas lui attribuer, à lui seul, la succès de cette tentative, Le vrai, c'est qu*il est venu à l'heure propice- Hier, il aurait peu t^etre succombé: il est permis de croire que demain il P aurait pas réussi. Il est venu aujourd'hui. Il est porteur d'une idée, et, de même que tout réussit au général Boulanger, même les fautes qu'il peut commettre, de même l'étoile de M. Antoine le protège.

En ce moment, au lendemain ie Qerminie Laçerteux, il donne une preuve de science théâtrale et de courage en

montant la Patrie en danger, ce drame qui, écrit en 1866, n'a pas encore vu le jour.

En résumé, ce que je considère comme certain, c^est Que, grâce au Théfttre*Libre, une évolution tend à se produire en faveur de notre nouvelle école dramatique, que rinûuence de cette école se fait sentir de plus en plus dans le public, et que le temps n'est pas loin où une légion de jeunes auteurs la vulgariseront sur les autres scènes parisiennes.

22 février 1889. — Ce qui est amusant, c'est

3ue l'aventure de Monsieur Alphonse se reprouit avec la reprise de Marquise, de Sardou, au Vaudeville. Lemaître dit que cette soirée lui a laissé une impression des plus mélancoliques. J'ai comme une idée qu'Ancey, Jullien, Salandri et d'autres de chez nous sont pour quelque chose là dedans.

12 mars 1889. — Ce matin, je>trouve dans le Figaro, sous le titre : « les Procédés de M. Antoine », un violent article de Félicien Champsaur Ïui se plaint de ce que je n'ai pas acceuiJili la romme, une pièce qu'il m'avait apportée ; et, bien entendu, derrière lui, c'est encore toute une ruée.

16 mars 1889. — A une répétition de la Patrie en danger, Concourt, heureux comme un enfant, semblait, à côté de moi, prêt à applaudir dans le noir de la salle. Et comme l'acte de Verdun finissait, il me dit : « Oh I si ces bougres ne trouvent pas ça bien, qu'est-ce qu'il leur faut? »

18 mars 1889. — Nous achevons de terribles répétitions de la Patrie en danger. Cette énorme

machine a donné beaucoup de mal et coûté beaucoup d'argent ; cependant, ce soir, M. de Concourt était content, et sa joie de voir enfin sur la scène une œuvre qu'il a toujours chérie m'a payé largement ; il y aura un effet très saisissant de mise en scène au troisième acte, dans la salle de la mairie de Verdun. J'ai repris le procédé du Duc d'Engkien, l'éclairage par le haut, avec des lampes éclairant la foule grouillante, vraiment, à un moment, cela a été tout à fait beau et j'ai eu quelque fierté à en voir passer la sensation sur la figure du maître. Dans un décor assez petit, j'ai fait couler, par une seule porte, près de cinq cents figurants, qui filtraient lentement, comme une marée sournoise, finissant par tout submerger, depuis les meubles jusqu'aux personnages, et dans cette pénombre, avec les lueurs tombant de place en place sur une foule grouillante, l'effet était extraordinaire.

20 mars 1889. — Céard est bien méchant pour la Patrie en danger et, lorsque l'on est au courant de sa brouille avec Edmond de Concourt, on ne peut qu'être peiné du chagrin que doit éprouver le vieux maître d'Auteuil à la lecture cle cet article du Siècle où l'ancien adaptateur de Renée Mauperin porte les coups les plus ingénieusement cruehs aux endroits qu'il sait les plus sensibles au vieillard.

A cette époque, les deux frères ont déjà publié les MaU tresses de Louis XV, la Femme au dix-huitième siècle, la Société française pendant la Révolution et le Directoire, des études curieuses assurément par la minutie des détails accumulés, mais qui sont moins des livres d'histoire au

140 «MES SOUVBNHISt SUR LE THÊATRK- LIBRE

sens étendu, philosophique et humain du mot que de littéraires catalogues de leur collection particulière. Ëgoïstement, Thistoire, ils Tont réduite aux livi'es qu'ils avaient achetés, aUk tableaux qu'ils avaient en leuf possession, tenant volontiers pour négligeables et non avenus les do* cuments de tout ordre dont ils n'étaient pas les jaloux propriétaires. En même temps, se trompant avec une véritable recherche de coquetterie, se trompant sur lé sens d^une phrase de Micbelet dans la nréface ae son volume sur la Régence, ils afîeclent de prendre pour un décisif brevet d'historiens une déclaration qui. tout en rendant justice à Tingéniosite de leurs esprits, en aénonce subtilement l'irrémédiable étroitesse, et s emploient de toute leur plume à tourner en compliment une appréciation plutôt dore qui, tout en rendant hommage à leur petit savoir, laissait entendre cepen^ dant que ce savoir n'allait pas toujours sans quelque Confusion et sans quelque inexactitude. N'importe, en 1806, MM. Edmond et Jmes de Concourt, forts surtout de leur opinion personnelle, peuvent se croire les seuls dépositaires de la science complète sur les événements et les hommes du xviii*^ siècle, et| parce qu'ils ont fort artistiquement décrit les menus cotés d'une époque dans un accès d'illusion que Son ingénuité même rena respectable et touchante, il leur est permis d^imaginer que, cette époque, ils l'ont pénétrée jusque dans ses plus intimes profondeur*.

25 mars 1889. -^ La presse de la Patrie en dan^ ger n'est pas trop bonne. On parle des Goscourt aveo respectf certes, mais leur drame a été jugé ennuyeux. Sarcey me chicane beaucoup sur la façon dont j'ai réglé les scènes de foules à Tâcte de Verdun. En somme, il finit sur un couplet qui rend hommage aux Concourt. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir Céard faire chorus avec les adversaires du maître dont il fréquenta le Grenier et après avoir été F un de ses exécuteurs testamentaires. Â la suite d^une discussion sur une Renée Mauperin tirée par lui du ro-

«MES SOUVENIRS» SUR LS THÉATRfi-UBRJEÇ 141

mon pour rOdéon, on s'est brouillé; j'ai une

f;rosse tristesse de voir des hommes de cette va^ eur et de ce talent se conduire d'une façon aussi injuste et passionnée. Au reste^ M. de Goncourt n^est pas plus raisonnable que Géard ; un jour, il disait en parlant de lui, avec amertume : « Il m'a tout pris, jusqu'à mes gilets. »

26 mars 1889. — Derenbourg, emballé par le dernier spectacle, me tourmente pour donner quelques représentations publiques de la Patrie en danger, uest une folie, des frais de figuration, un embarras, un ralentissement de nos travaux habituels, qui ne peuvent être compensés par des recettes ; malheureusement, M. de Concourt, qui a entendu parler du projet, a insisté si fort qu'il a bien fallu courir cette imprudente aventure.

28 mars 1889. — On a joué la Patrie en danger, devant le public ; recettes fort maigres, une porte pour Derenbourg défrisé, une déception pour M. de Goncourt et, pour moi, des embêtements matériels à n'en plus finir. Désormais, je ne me laisserai plus faire aussi facilement, les gens ne sont pas raisonnables.

18 avril 1889. — Zola arrive tard, ce soîr> à la répétition de sa Madeleine. En se laissant un peu lourdement tomber sur le grand divan rouge de la salle, il conte avoir fait dans la journée, sur une locomotive, le trajet de Paris à Mantes pour un livre (1) qu'il a en train ; et il se plaint que la trépidation lui ait cassé les jambes.

^1} Là Béiê hurMUnet

22 avril 1889. — La Comédie-Française vient de reprendre Maître Guérin^ d'Augier, où Got est admirable. Je pense encore que le mouvement du Théâtre-Libre n'est pas étranger à la hardiesse avec laquelle on est revenu au dénouement primitif de Tœuvre.

23 avril 1889. — En achevant sa lecture de V Ancien, Léon Gladel m'avait dit : « Voyez-vous, au Théâtre-Libre, vous parlez toujours un peu bas. Ces vers-lâ, il faut que ce soit gueulé à pleins poumons. »

1" mai 1889. — Nous donnons ce soir la Afa^feleine, de Zola, tirée de son roman Madeleine Ferat. Zola l'écrivit à vinçt-cinq ans, alors qu'il était employé à la librairie Hacnette, et il promena inutilement la pièce dans tous les théâtres parisiens.

3 mai 1889. — Porto-Riche m'a invité à déjeuner, me disant : « Je vais vous présenter à un député de mes amis récemment élu, et qui deviendra quelqu'un. »

C'est Léon Bourgeois, eu efifet nouvellement envoyé à la Chambre par la Marne. Il parle bien et beaucoup, avec une éloquence un peu facile, et tout de même diflFérente du « ton » de nos milieux artistes.

Porto-Riche porte son nom somptueux avec mélancolie ; il est pauvre, dit-il, malgré le bel appartement qu'il habite faubourg Saint-Honoré, et, comme je regarde les armes qui ornent son cabinet, il ajoute \ « Regardez-les bien ; surtout cette

salade, une merveille que vous ne reverrez plus, carje vais être obligé de la vendre », oubliant que l'année précédente, il disait la même chose au sujet de ces beaux bibelots.

Porto-Riche, comme beaucoup d'auteurs de ces nouvelles générations, craint de passer pour un amateur riche, et parle sans cesse de sa gêne contrastant plaisamment avec Faisance et 1 élégance qui l'entourent.

4 mai 1889. — Dans la dernière soirée," c'est évidemment les Inséparables, d'Ancey, qui ont tout emporté ; le succès est très grand, la pièce a été applaudie, d'acte en acte, de scène en scène, de mot en mot, comme dit Vitu, bien qu'il n'ait jamais entendu, à ce qu'il dit, rien de plus attristant et de plus répulsif; V Ancien, de Léon Cladel, qui avait ouvert le feu, était une œuvre de jeunesse et elle a été accueillie comme telle, avec beaucoup dei respect.

5 mai 1889. — Dans une interview, Zola dit u'il est tout surpris de la bienveillance relative e la critique à propos de sa Madeleine, et qu'il n'a pas été nabitué à ces ménagements.

6 niai 1889. — Henry Bauer, dans sa chronique de ce matin, d'ailleurs fort chaleureuse, termine en disant : « S'il veut continuer à prospérer, le Théâtre-tibre sera naturaliste ou ne sera pas. '»

Je ne suis pas tout à fait de cet avis. Je pense qu'une formule trop étroite serait la mort, et que, au contraire, il faut nous tenir prêts à accueillir

id

lu «MES BOUVBNIRS» SUR LE THÉÂTRE -UBAS

largement tout le monde. Je sens très bien que, déjà, rue Blanche, nous tournons à la petite chaelle ; les anciens du Théâtre^Libre sUnquiètent e mon éclectisme. C'est un tournant délicat pour moi; il me faut manœuvrer entre Bauer, prêt à se montrer de mauvaise humeur parce qu'on ne Técoute pas assez, et l'emprise de Mendès, plus habile et plus insinuante, mais non moins dangereuse. Zola, qui sait l'énorme ascendant qu'il pourrait exercer sur moi, évite [toujours soigneusement d'intervenir, et pourtant, il est ^n ce temps, où je suis entouré d écrivains ft d'hommes considérables, le seul que je sente le pluii grand et le plus clairvoyenti

10 mai 1889. ~ Concourt m'a fwt l'autre jour le grand honneur de m'inviter officiellement i^ ^es dimanches du Grenier ; cependanti J'ai décliné son invitation, et comme il me pousse h lui dire pourquoi, je lui rappelle que l'année dernière, un soir, chez Daudet, on parlait de Porel devant moi, fort aimablement, mais avec l'espèce d'ironie voilée que je distingue toujours che? les auteurs s'occupant de leurs comédiens. Quelqu'un rap-

f>elait certaine soirée où Porel, assis au piano, eur avait longtemps parlé musique, chantonnant et jouant sous l'amusement discret de l'assemblée, et je dis à Concourt que cette petite leçon n'a pas été perdue ; ce soir-là, je me suis juré de toujours rester à ma place, et que moi, on ne me ferait jamais asseoir «au piano». Il y a en effet, chez les auteurs dramatiques, une sorte de franc-^ma- Qonnerie contre les directeurs et les comédiens ; j'imagine une revanche inoonsoiante de la tyrannie

• MBS SOOVSMIBS» SUR LE THÉÂTRE -UBRS di5

souvent un peu lourde qu'ils subissent au cours des répétitions de leurs pièces.

45 mat 1889.^^ Le eritique du Qaulois^ Hector Pesisard^ une espèce de sous^Sareey, sans grand éclat, mais de solide bon sens bourgeois» me dit Tautre soir à une générale en me prenant gen^ timent par le bras : « Mon cher Antoine, BtouUig m'a demandé la préface de ses prochaines Annales et votre Théàtre^Libre me paraît le sujet qui s'im-^ pose cette année. Comme je voudrais tout de même faire quelque ehose d'assez complet, il de-^ vient indispensable que nous en causions. Venez donc déjeuner demam matin à la maison. »

Me voici donc chez lui, rue Blanche, dans un bon petit logement, cordialement accueilli à sa table. J*ai dû, en arrivant, m'intéresser obséquieusement à une jeune guenon, aussi grande qu'une petite fille, vraiment presque gênante, et la bête tourne autour de notre table dans l'amusement affectueux des maîtres de la maison.

J'ai préparé à l'adresse de Pessard toutes les considérations possibles pour le rallier à notre cause ; je rêvais^ en venant, une espèce de conquête de ce bourgeois intransigeant sur le théâtre nouveau, qui nous éreinte copieusement à chaque spectacle.

Comme je bavarde longuement, je ne m'aper^ Qoifi point que le singe, approché de moi, vole dans une d^ mes poches un flacon d'ammoniaque dont j'use pour un rhume, et tout à coup, après en avoir avalé le contenu, la bête tombe & la ren^ verse avec des cris presque humains, une attaque de nerfs qui bouleverse toute la maison, coupant

le déjeuneraui s'achève dans le trouble de Pessard, inquiet sur la santé de son animal.

20 mai 1889. — Hier, en allant aux Menus- Plaisirs voir Derenbourg pour régler notre prochain spectacle, Tai eu la curiosité de pousser la porte de la salle où Ton répétait le Chien de garde, un nouveau drame de Jean Richepin. Le poète, assis à. la petite table de Tavant-scène, faisait répéter Taillade; je me suis attardé à regarder l'acteur minutieux, tatillon, jamais content, reprenant certaines répliques jusqu'à cinq ou six fois. Et, dans la surprise de ce travail secret, le grand tragédien ne m'avait jamais paru plus beau, avec l'éclairage de la « servante » modelant son masque magnifique.

25 mai 1889. — Cette fin de saison est dure, je la verrai finir avec soulagement. Nous nous endettons, ce n'est qu'en ouvrant tout de suite l'abonnement de la saison prochaine, ce qui est une manière d'emprunt, que nous arriverons au bout.

l^^ juin 1889. — Il y a dans la presse, depuis six mois, une Question Lebonnara, Quatre actes que Jean Aicara avait fait recevoir à la Comédie- Française. Tout le monde était emballé, mais une fois les répétitions en train, les tribulations ont commencé. Les acteurs du Français se sont aperçus, paraît-il, que la pièce était loin d'être au point. Toute une lamentable histoire, les interprètes rendant successivement leurs rôles, si bien qu'un jour Aicard, brisant les vitres, l'a

retirée. Tout de suite, j'avais offert le Théâtre- Libre au poète qui, enfin, vient de se décider à accepter notre hospitalité.

3 juin 1889. — Nous avons donné, en dernier spectacle, une délicieuse et émouvante pièce dun jeune Russe, le comte Stanislas Rzewuski, qui est une physionomie bien curieuse. Inscrit 1 un des premiers parmi les abonnés du Théâtre- Libre, il fréquente volontiers rue Blanche. C'estv l'un des hommes les plus avertis sur la littérature actuelle de TEfurope et, fixé à Paris, il y dépense au jeu une fortune considérable. On conte qu'en taillant au baccara dans les grands cercles, il donne des cartes en continuant de lire l'un des innombrables bouquins dont sa poche est toujours bourrée. Avec son Comte Witold, qui a beaucoup plu, nous avons joué la Casserole, de Méténier, mais ce genre s'use. On avait commencé la soirée par une adaptation d'Ernest Laumann du Cœur révélateur, d'Èdgard Poe, qui a fait un certain effet.

5 juin 1889. — Jean JuUien a fondé, avec quelques amis, une revue hebdomadaire. Art et Critique, dans laquelle il se propose de défendre nos idées et celles de la jeune génération.

10 juin 1889. — Dans son petit pied-à-terre de la rue Madame, Jean Aicard me lit son fameux Lebonnard, Dès les premières scènes, je sens une pièce un peu trop école du bon sens pour le Théâtre-Libre, mais, après le bruit fait autour d'elle et sa rupture publique avec la Co-

Ui «MB6 SOÙVËKmS» Stm LB tltÉAftlfi.LlBM

mëdiej je ôrôis devoir raccueillir ches noUâ^ m dépit des moues certaines de reiitouragé.

Du reste, la chose est théfttte, comtné dit Sarcey, et si les vers en sont volontairement plats, le§ théories qii*Aicàrd se propose de développer publiquement àvailt la première et tiil prologue sàtiHque, une espèce dé tableau des Répétitions de la pièce à là Comédie, donneront à ta âoit'ée ilne aUuré très a en avatit ».

L'auteur lit d/iine belle voix chàiide et chantante de Méridional. Â certain moment, je lé Vois & genpiix sur le tapis devant moi, soii înàhuscrit à la main, jouant sa pièce avec toutes les ficelles d un acteur consommé et je sens la justesse du mot de Got : « Vous aVez fichu lé comité dedans, Vous lisez trop bien. »

13 juin 1889. — Félicien Ghampsàur^ dans une chronique de ce matin, se plaisant à imaginer, une espèce de cortège de la littérature actuelle, propose de me hisser sur une voiture de vidange à vapeur!

15 Juin 1889. — Les directeurs des théâtres

f parisiens se plaigneiit (|tie TËxposition^ oùvôrte e soir, leur enlève beaucoup de spectateurs^

Mévisto, peut-être moins sage que moi, vient d'accepter une proposition de Porel poUr entrer à rOdéori.

20 juih 1889. -^ Comme noUs nous piréoccu- {)ions ë,véc Jeiln Aicat'd de là distribution de ôoû Père Lebonnaré, je lui lal parlé de ce garçon

«MSB SOUVBNmSto SUR LE THÉATAE <^ LIBRE 149

rencontré à Grenelle pour le rôle que devait créer Le Bargy. Et ce matin, sur une adresse c[ue m*a donnée le père Hartmann, je grimpe jusque chez Grand, dans un petit logement de ce quartier perdu de Montparnasse, pour tomber sur mon futur jeune premier, en bras de chemise, qui saute de joie à la nouvelle que je lui apporte.

Juillet 1889* — Dans l'ensemble, cette saison ne me parait pas valoir la précédente. Certes, les Inséparables, d'Ancey, sont, avec le Duc d'Enffhien, des morceaux importants, mais les poètes, à qui j'ai largement ouvert les portes^ n'ont rien apporté au fond. L'Echéance, de Jean Jullien, n'est qu'une carte de visite après la Sérénade si originale et si neuve ; Rolande, c'est du théâtre courant assaisonné à la sauce de la maison et les Résignés, de Géard, ne sont pas assez « théâtre »« Les trois actes de Zola et la Pairie en danger furent plutôt des curiosités littéraires, précieuses à cause des grands noms de leurs auteurs. Je commence à percevoir que le Théâtre-Libre va subir des courants nouveaux ; seulement, je me demande si la production sera suffisante pour assurer une campagne suivie et féconde.

l^^ juillet 1889. — On se dispute beaucoup autour de la tour Eiffel. Beaucoup d'artistes crient à la laideur de cette étonnante et gigantesque chose; je crois que, avec le temps, tout cela s'apaisera et qu'au contraire, on apercevra la grandeur de cette première réalisation de l'esthétique du fer. Il y a des jours où, dans l'air

parisien, la tour prend des légèretés et une élégance admirables.

10 juillet 1889. — On parle de moi dans les journaux pour la croix I Une partie de la presse s'émeut déjà, et à mon avis, avec raison; j'ignore qui a inventé cette histoire, qui, du moins, aura 1 utilité de me renseigner sur les sympathies que j'inspire. On avait même reproduit à ce sujet des propos assez déplaisants tenus par Saint- Germain et Tessandier; Saint- Germain envoie une rectification des plus aimables, mais, tout de même, nous voici en vacances, et on devrait bien me foutre la paix jusqu'en septembre.

20 juillet 1889. — Avec Ancey, nous passons cet été dans une petite auberge isolée, au fond de la baie de Douarnenez. Âncey travaille à son Ecole des veufs et moi à ma saison prochaine. Ajalbert est venu nous retrouver; ce sont des vacances délicieuses qui le seraient bien davantage si je n'étais vraiment bien à court d'argent.

Tout à l'heure, en allant jusqu'à Douarnenez chercher mon courrier, à la poste restante, j'ai eu la surprise de trouver une lettre d'Alphonse Daudet, venant de Ghamprosay, qui me dit : « Mon cher Antoine, je suis ici avec Goncourt, et nous songeons que nous n'avons pas encore retenu notre loge pour Thiver prochain. » Il y a un mandat de trois cents francs^ dans l'enveloppe. Je suis touché profondément de cette délicate clairvoyance de Daudet, qui a dû savoir, par quelqu'un, combien la vie est difficile pour moi en été.

26 août 1889. — Comme je le prévoyais, la préface d'Hector Pessard, pour les Annales du théâtre et de la musique, est assez dure; il me reproche de n'avoir pas encore régénéré le théâtre. En trois ans! Et, aailleurs, je n'ai jamais entendu ni promis de régénérer quoi que ce soit. Enfin, pendant vingt pages, c'est la plus belle eolée ae bois vert qui, du reste, amène des protestations, et Lemaître lui-même reproche à jon confrère de ne pas apercevoir que, dans beaucoup de pièces jouées par nous, il y avait luelque chose qui manquait à la plupart des Buvres bien faites qu'on donnait à la même leure sur les scènes régulières.

!«' septembre 1889. — Mort de Villiers de l'Isle- Vdam, qui vivait depuis longtemps très retiré, lans que l'on puisse même savoir où il habitait. )u reste toute la littérature salue le grand écrivain.

2 septembre 1889. — Au fond, ce Père Lebonmdy que nous commençons à répéter ces joursi, fera chez nous une étrange figure à côté de 'Ecole des veufs, du Duc d'Enghien, de la Sérénade. Âicard dit avoir fait œuvre neuve en créant le la poésie bourgeoise.

Je veux du bœuf saignant et des œufs à la coque.

aais la pièce n'est pas dans notre ligne. Autour e moi, on me fait grise mine pour la réception e cette pièce; j'explique qu'il était excellent 'ouvrir nos rangs à. un des benjamins du théâtre

iSâ «MBS SOUVENIRS* SUll LB THÉÀTRB-LtBftB

officiel, que son accès de révolte est un appoint que nous devions utiliser dans la lutte. Du reste, Âicard a composé une sorte de prologue où il dira au public, avant la représentation, tout ce

Îu'il faut. C'est une répétition à la Comédierançaise avec, en scène, l'administrateur, les acteurs, et il y a enchftssé les mots les plus amusants l&cliés par les comédiens.

10 septembre 1889. — Aicard vient de me lire son prologue de Leèonnard, tout à fait courageux, dont Tannonce a soulevé une curiosité intense. Je le distribue & mes acteurs qui se feront les têtes des sociétaires ; ce ne sont pas les frais de décors qui nous ruineront, car la scène représente le plateau nu avec le simple mobilier et le guignol des répétitions.

{^septembre 1889. — Ce qui m'intéresse surtout dans l'Exposition actuelle, c'est tout ce qui peut se rapporter au théfttre ; ie passe quelques soirées* h resplanadô des Invalides ; une troupe d'acteurs annamites y donne des représentations d'un intérêt extraordinaire. Rien dans le local ne rappelle nos aménagements occidentaU]^ ; une simple estrade ) pas de rampe, des tables et quelques chaises seulement, avec un orchestre enragé auquel il faut d'abord s'habituer. Mais ceci mit, 1 impression est saisissante. On passe vite sur le nasillement, les mélopées gutturales des comédiens costumés et peinturlurés splendidement ; on finit par suivre le drame aveo autant d'intérêt et d'émotion qu'une pièce française. Ce sont de grandes épopées, des histoires natio*

«MËë somrËm&s>» sm le f»fiÀfRÈ.LigtiB iîi

ides dùréLtit {^liisiétii'ë hëUi^ës èiaiiis accessoires, ans meubles; Fautre jour^ un aCteuf^ échappé l'une cage où il avait été enfermé pendant des innées, et déraidiâsant peu à peu ses membres Lokylbsés âvéc une mimique adtnirable^ donnait impression d'une fuite éperdue à travers les •izières, et encore un autre figurant un dieu, aai^homme, mi-singe, était bien ce qtiê j'ai Vu le plus stupéfiant.

3 octobre 1889* ^- Glaretie est fort inquiet de ce prologue annoncé au Théâtre-Libre; il fait dire à Âîcard que cette manifestation doit nécessairement amener la rupture définitive avec la Comédie.

Aicatd répond publiquement à cette lettrCj disant que c'est une faute de le menacer de représailles.

9 octobre 1889. — Toute cette histoire de Lebofinard emplit les journaux depuis quinze jours ; ce sont des vers, des chroniques, des fantaisies où tout le mofide, du rëstej en prend pour son grade ; Sarcey s'emploie à parer les coups et à Bauvei* la face à sa chère Comédie-Française.

12 octobre 1889. — A la Comédie, la rentrée de Coquelin aîné comme pensionnaire, après sa récente fugue pour de fructueuses tournées, jette la discorde \ mais Coquelin a un tel prestige sur le pubîilD qu^il resté lé tnàîtfe de là situation. Cependant, le tapage eât gros autour de la Maison et il vient mal à propos à Tiùstant où, dans le

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