ÉPILOGUE
Depuis six semaines, nous rôdons de ville en ville, avec des recettes tantôt excellentes, tantôt mauvaises, comme il arrive dans toutes les tournées. L'imprésario nous paie assez régulièrement. Tous les soirs, je distribue leurs cachets à mes camarades, j'expédie le surplus à Ghastanet. Nous avons fait face à nos premières échéances, car l'Allemagne a été bonne ; à Dresde, Leipzig, Cologne, Hambourg, surtout à Berlin, où nous avons donné plus de vingt représentations. Je
M • m» SOUVENIRS > SUR LE THÉÂTRE • LIBRB
0éns bien pourtant que notre conducteur ne gagne pas d'argent et ou il est inquiet. La vérité est qu'au sortir de rAiiemagne où l'affaire du Thé&tre' Libre était sAre^ il ne sait guère où nous mener. Nous avons moisi une huitaine de jours à Aixla-Chapelle. Il nous traîne jusqu'en Italie, par Milan, Turin, et nous voici à Rome, où après une première soirée fort brillante, mais où nous eûmes la maladresse de donner Blanchettey une pièce paysanne et sans intérêt pour la société élégante qui eamissait du haut en bas la salie du Thé&tre Valle, nous avons été à peu près boycottés à cause de la violence de notre répertoire. Soucieux depuis plusieurs jours, notre manag^er ne me règle plus nos cachets journaliers; j'ai distribué à mes camarades le peu d'argent qui me restait.
Ce soir, pendant le quatrième acte des Fossiles, où nous sommes tous en scène, au baisser du rideau, on me remet un mot de notre imprésario, qui m'annonce que j'ai violé à plusieurs reprises le contrat qui nous liait, qu'il décline toutes responsabilités et qu'il part sans nous. Â son retour à Paris, il demandera aux tribunaux de régler notre litige. C'est le désastre définitif. Me voilà en plan à Rome avec quinze ou seize personnes; je n'ai aucune ressource à attendre de Paris où mes billets circulent à cette heure. Tous mes camarades, d'un dévouement et d'un désintéressement admirables, prennent la chose le mieux possible, en dépit des soucis qui les accablent eux aussi. Le questeur de Rome, informé dans la soirée, compatit à notre déconvenue, mais il ne peut rien, et le lendemain^ à l'ambas-
Sade de France, le consul me met à Tabri, par ses constatations, des revendications possibles de notre imprésario.
Ici s'achève l'odyssée du Tbéâtre-Libre ; parti sept ans auparavant de ma mansarde de la rue de Dunkerque, avec quarante sous dans la poche, pour aller répéter notre premier spectacle chez ce petit marchand de vin de la rue des Âbbesses, je me retrouve à Rome, avec à peu près la même somme dans mon gousset, entouré d'une quinzaine de camarades déconfits autant que moi, avec cent mille francs de dettes qui m'attendent à Paris, sans savoir ce que nous ferons le lendemain.