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prologue de Lebonnard, nous allons attirer Fat tention sur le Comité

15 octobre 1889. — Aicard, à la répétition, me montre un petit mot que Got avait laissé chez lui à propos du Père Lebonnard :

Voilà trois jours que nous t&chons consciencieusement de mettre le troisième acte en scène, impossible.

22 octobre 1889. — Première de Lebonnard, Le prestige de la Comédie est encore tel aue le fameux prologue : Dans le guignol, semble déplacé, gênant, et amène un froid si accentua que nous craignons pour la pièce. Elle remporte cependant un grand succès, au troisième acte surtout, avec Grand, qui débute ce soir-là et qui est vraiment très bien. Ce serait tout à fait gagné sans Lugné Poé qui bafouille au dernier acte.

1®' novembre 1889. — Le père Sarcey, au fond, ne me pardonnera pas de sitôt cette attitude irrévérencieuse envers la Comédie. Si nous n'avons pas eu tout à fait raison avec Lebonnard, nous n'avons pas, non plus, eu tout à fait tort et ie succès de public a été très accentué :

Très intelligent et très habile metteur en scène, cet Antoine; mais du diable si je sais pourquoi on lui fait une réputation de comédien I II dit le vers avec une monotonie fâcheuse ; point d^éclat, pas un mot qui porte et qui brille 1 II ne se retrouve qu'à la grande scène ; et, là encore, il n'a d'action que par un pathétique rentré, le seul que lui permette sa voix. Je l'applaudis tout de même parce qu'après tout, il est l'àme de ce petit monde et qu a-

c toutes ses défectuosités, il est encore supérieur, par Qtelligence et la force de volonté, à des acteurs qui n'ont ur eux que les dons naturels et le métier. Mais Antoine, médien, c'est une fumisterie 1

3 novembre 1889. — A la première de la Lutte )ur la vie, au Gymnase, Burguet, notre camaide des premières soirées au Théâtre-Libre, qui mait de quitter le Conservatoire, a remporté 1 succès considérable dans un petit bout de lie.

5 novembre 1889. — Aicard a écrit cette lettre Sarcey :

Monsieur Sarcey,

Dans votre dernier feuilleton, vous avez dirigé contre ma

irsonne des imputations diffamatoires, auxquelles j'op-

ise le plus formel démenti, me réservant de donner à qui

I droit mes explications et mes preuves.

Je vous prie d'insérer ce démenti dans votre prochain

jilleton ; il est juste, vous en conviendrez, qu il passe

us les yeux de vos lecteurs habituels.

J'ai l'honneur de vous saluer. Jean Aicard.

L'autre répond :

Je ne fais aucune difficulté d'insérer ce démenti, puisque menti il y a. On doit toujours, dans la profession que xerce, garder présent à l'esprit le mot célèbre du docir Blanche : « Quand ils sont dans cet état4à, il ne faut 5 les contrarier. » Je me suis contenté de trouver que la ^ce de M. Jean Aicard ne valait rien et que la Comédie ût eu toute raison de ne pas la jouer.

10 novembre 1889. — Les souvenirs de Tincen- B de rOpéra-Comique terrifient encore le public

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au point que Ghastenet me conte Qu'en choisis* sanf Içurs places, les abonnés du TJiéâtre-Lib« demandent toujours à être çasé^ dau9 les bouti des rangs, à proximité des portes.

18 novembre 1889. — L'effroyable four de k Bûcheronne, h la Comédie, vient bieo nnal à pro* pQ9 et Sarcey lui-même, tout déconfit, d&l ; <ç II n# servirait à rien de cacher TaeQueil que la i^kn a reçu du public le premier soir. » On s'amusi beaucoup rue Blanche en ce moment, et des blagueurs disie^t que M* Charles Ëdmo&d y^ m-apporter sa Bûcheronne avec un prologue explicatif.

20 novembre 1889. — Ancey nous raconte ce ^oir qu'étant jeune il rima un sonnet à Téloge de Delaunav, Le célèbre comédien lui répondit, le

R riant d aller le voir, et Téternel jeune premier wi dit : K Tenez, a^seye^-vûusj là ^t comm^iice?. « Ancey récita tant bien que mal ses vers, puia Delaunay se lève : « Oui, ce n^est pas mal, mais il y aies intonations », et il se met tranquillement à déclamer à son tour son propre éloge, avec un art consommé en lui demandant : « Quand vous présentez-vous ^u Çous^rvatoire ? »

83 novembre 1889. — Cçi goîr, rue Bl?^nche|

nous savons la visite de deux ^ouyeau^ venus,

Tristap Bernard et Pierre Véber, deux jeunes journalistes de beaucoup d'esprit qui crayonnent, chaque semaine, au Gil Bios, une revue d'actualités illustrée par Jean Véber, h Chasseur dt chevelures, d'un brio étineelant.

27 novembre 4889. — Nous avons joué ce soir l'Ecole des veufs, d'Ancey, qui, à mon avis, est ane œuvre considérable; Faudace du sujet n^a pas démonté notre public et le succès a été vif ; un dialogue d'un mouvement, d'u^e précision et d'un relief extraordinaires a vraiment emballé la salle. Voici certainement, depuis Becque, la pièce à la fois la plus neuve, la plus audacieuse et, en même temps, la plus classique. Nous avions formidablement travaillé, avec Mayer et M"® Henriot, à rendre le mécanisme intérieur de ces scènes, leurs mouvements multiples ; c'est peutêtre la première fois que je me rends compte de la puissance du comique inconscient. Tel mot qui révolterait s'il était dit par l'acteur comme s'il se rendait compte de l'énormité qu'il profère, devient d'une drôlerie prodigieuse simplement lâché dans la sincérité du personnage. Je découvre que le Théâtre-Libre, sans qu'aucun de nous Tait prémédité, par la seule dévotion au sens et à l'esprit des œuvres, est en train de créer quelque chose de nouveau dans lé jeu du comédien. Ainsi, dans l'effroyable situation de Mirelet, au quatrième acte, se retrouve une transposition saisissante de l'Ecole des femmes et du fameux :

Je ne m^ezplique point là-dessus

d'Arnolphe à Agnès; seulement Agnès, ici, est une grue et Arnolphe un boursier, mais c'est de l'humanité et de la vie. Le premier tableau, l'enterrement, a paru d'une drôlerie surprenante, et Janvier et Clerget l'ont joué merveilleusement.

4 décembre 1889. — M"« Allemand, qui dirige dans notre voisinage la Scala et TEldorado et ne manque pas une représentation du Théâtre- Libre, dans son enthousiasme demande sérieusement à Ancey de lui donner l'Ecole des veufs pour Tun de ses concerts.

10 janvier 1890. — Brieux est retenu à Rouen par sa place de rédacteur en chef du Nouvelliste qui le fait vivre, il ne peut faire souvent le voyage de Paris ; quand je suis obligé de le voir, c*est moi qui me dféplace.

Donc j'arrive ce matin, sous un beau soleil, en haut de la côte de Bon-Secours, devant une petite et simple maisonnette qui est la sienne.

Nous dégringolons en ville faire un gentil déjeuner, et comme Brieux a de la besogne à son journal, je l'y accompagne, amusé de voir ce garçon actif et souriant assumant presque seul l'écrasante besogne d'un journal provincial où il est tour à tour Magnard, Scholl, Thomas Grimm, chroniqueur, feuilletoniste ou sociologue ; môme, en ce moment, il publie des études techniques sur les bassins du Havre et de Rouen. Ce labeur varié aura la plus bienfaisante influence sur la formation de ce jeune homme, en lui donnant un sens de l'actualité, un flair du public bien précieux pour sa carrière d'auteur dramatique.

12 janvier 1890. — Le Pain d' autrui, de Tourguéneff, que nous avons joué hier, n'a pas passé

sans encombre. C'est pourtant un beau drame, des scènes russes d'une couleur et d'un pathétique admirables. La presse n'est pas mauvaise, mais la salie a été odieuse. îl faut dire que Lugné Poé a été bien maladroit, et s'est fait « cueillir » pendant tout le second acte. Nous donnions en même temps En détresse, un acte d'Henry Fèvre, très violent, qui a beaucoup porté. La soirée devait s'achever sur un acte en vers de Porto-Riche, rinfidèle, mais il Ta retiré pour le porter au Vaudeville, parce que je n'avais pas pu avoir Coquelin aîné pour créer le principal personnage.

\2 janvier 1890. — Zola, que je vois ce soir, attire mon attention sur un article de Jacques Saint-Cère, au sujet d'un auteur Scandinave dont on vient de représenter en Allemagne une œuvre dont l'effet a été énorme.

14 janvier 1890. — Je vais demander son article à Jacques Saint-Cère, qui longtemps secrétaire de Paul Lindau, journaliste et directeur de théâtre là-bas, est l'homme le plus informé des choses d'Allemagne. Saint-Cère me dit qu'il s'a-

f;it d'une pièce en trois actes sur l'hérédité, dont e titre serait en français : les Revenants. L'auteur, Henrik Ibsen, un peu exilé de son pays (il habite Munich), est déjà considéré chez nos voisins comme 1 un des plus grands dramaturges qui se soient révélés depuis longtemps.

14 janvier 1890. — En même temps que nous donnions le Pain d'autrui, Koning reprenait les Danicheff. On opposait cette pâle rinçure au grand

9(MËS aouvBNms» sur le théatiib-lipre i6l

viu de Tourguéneff, et ce n'est déjà plus Tenthousiasma de la création h TOdéon.

{"& janvier 1890. — Zola, parlant devant moi, ces jours-ci, de sa candidature à l'Académie, disait qu'il n'a pas grande confiance, malgré le dévouement de François Coppée, mais qu'il insisterait jusqu'au bout et aussi longtemps qu'il serait nécessaire ; il voit là une continuation de la bataille qu'il poursuit depuis si longtemps et un devoir de chef d'école,

20 janvier 1890. — ^ Nous revoilà au Parc de Bruxelles pour des représentations assez fructueuses dont le produit est urgent pour notre caisse de Paris. Nous jouons le Fère Lebonnard^ assez reconduit par la pressa d'ici, mais qui a fait de l'effet sur le public.

22 janvier 1890. — Kistemaeckers, l'éditeur avec lequel je bavardais tantôt, me parlait des jeunes réalistes français qu'il a édités à l'heure dangereuse, et, comme à ce propos nous parlions du Théâtre-Libre et des furibondes attaques de certains au sujet de la morale, en souriant il prend dans un coin de son bureau une boîte de fer-blanc, pleine de correspondances, et il me fait voir des lettres de l'un de nos adversaires les plus acharnés ayant trait à la publication d'un volume plus que libertin dont cet écrivain est l'autQur, et dont j'emporte un exemplaire.

28 janvier l^BO. — Meilhac vient de donner à la Comédie Margot, trois actes signés de lui eeul,

dont le succès est simplement aimable. On conte que Claretie, après la lecture, fut obligé de menacer le comité de sa démission pour éviter le refus de la pièce.

29 janvier 1890. — Une note dans la presse raconte que « je me suis assuré le concours de plusieurs financiers pour construire un théâtre à Paris». Je n'ai pas tant d'ambition, j'aimerais bien connaître Tun de ces mécènes pour être simplement sûr de terminer ma saison.

2 février 1890. — Méténier me dit qu'à la première lecture, tout à fait intime, des Frères Zemganno, chez Concourt, où assistaient seuls M"® Alphonse Daudet et son mari, en relevant le nez de dessus son manuscrit, il a vu des larmes rouler sur la figure d'Edmond de Concourt, qui fut, dans sa vie étroite avec son aîné disparu, le véritable Cianni.

5 février 1890. — Zola, à qui j'ai fait part de ce que j'ai pu apprendre sur cet Ibsen et ses Revenants, m'engage vivement à le jouer au Théâtre-Libre. Et il me promet de trouver parmi les étrangers qui le visitent sans cesse un homme capable de me traduire la pièce.

7 février 1890. — Porel, qui a le beau goût des grands spectacles, a monté à l'Odéon VEamont, de Gœthe, une bien belle soirée, mais le public français reste toujours incompréhensif à ces magnifiques choses.

{^février 1890. — Avec Grand, depuis plusieurs jours, nous allons le matin travailler sur la piste du Nouveau-Cirque, rue Saint-Honoré ; le bon Médrano, dont la patience et l'obligeance sont inépuisables, nous exerce à quelques tours de son métier, nous apprenant à ne point paraître trop gauches en clowns pour les Frères Zemganno que nous allons jouer.

i5 février 1890. — J'ai reçu tantôt la visite d un M. Hessem dont le nom me paraît bien un pseudonyme. C'est un petit personnage assez malingre, blond, timide, qui me remet le manuscrit d'un drame intitulé les Revenants, d'une écriture régulière d'écolier, qui me semble redoutablement compact, avc^c cette lettre de Zola :

Cher Monsieur Antoine,

Je me permets de vous adresser M. Louis de Hessem qui est en train de traduire les Revenants, pièce d'Ibsen, dont nous avons causé. Je crois que vous trouverez dans cette pièce une curiosité sinon aussi retentissante que la Puissance des Ténèbres, du moins d'un intérêt aussi vif pour les lettrés.

Croyez-moi votre bien cordial Emile Zola.

17 février 1890. — J'ai lu les Revenants; cela ne ressemble à rien de notre théâtre ; une étude sur l'hérédité, dont le troisième acte a la sombre grandeur de la tragédie grecque. Pourtant, cela me semble long, ce qui doit tenir de la traduction en français d'après un texte allemand, adapté par surcroît du norvégien ; évidemment c'est cela

ui ralentit et obscurcit le dialogue, mais tout

e même, il n'y a pas à hésiter.

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20 févHer 1890. -^ Je détaille curieusement, à la répétitioû de tantôt, la silhouette d'Edmond de Goncoutt) qui est vraiment une des choses led plus souverainement distinguées que Ton puisse voir. L'eau-forte de Bracquemond donne ansolument Tallure de cette tête aux beaux cheveux d'argent, avec les fines moustaches tombantes et la singulière éléeance du débraillé de ce foulard blanc que le vieillard ne quitte jamais.

Malgré son affabilité et la détente que, dans notre milieu où on le traite en maréchal des lettres, subit le grand écrivain, il reste assez distant de tous ces jeunes gens qui l'entourent^ et comme Métënier, à un certain moment, avec son exubérance méridionale, lui pose la main sur Tépaule, il passe dans les yeux du maître je ne sais quoi de hautain, et c est tout juste s'il ne fait pas le geste de s'épousseter un peu,

23 février 1890. — Ce matin, en répétant généralement sur le théâtre, le second acte des Frères Zemganno, dans le joli décor de la coUf de la maison des deux frères, au moment où Sylviac, la Tompkins, franchit la porte, je m'aperçois que son cheval n'est pas à 1 échelle ; pour ramener les choses au point, il va falloir chercher un poney de petite taille.

25 février 1890. — La première des Frères Zemganno j ce soir, est froide; cependant, voici une pièce d'une émotion délicate qui devrait séduire cette salle du Théâtre-Libre (Jue la critique, depuis quelque temps, montre assez ifatiguée des œuvres violentes. Mais, vraiment, on sent contre

Goncotirt une antipathie que ni le temps^ ni l'âge, ni la haute situation du maître n'ont pu éteindre.

La gentille mise en scène de la pièce a été bien amusante à régler. Au fond^ ce soir, je suis bien soucieux, Tai dépensé beaucoup d'argent, et la griserie de la représentation éteinte, je vois poindre de lourdes complications.

Gomme Concourt me remercie, je lui montre une espèce de stoïcisme qu'il prend pour de l'indiffîérence et qu'il ne peut comprendre, puisque, bien entendu, surtout vis-à-vis des auteurs, ces questions d'argent restent secrètes.

26 février 1890. — Porel, à qui vraiment il faut reconnaître de la ténacité et de l'esprit de suite dans la défense, avait reçu trois actes d'Ancey, Grand' Mère,

Il l'a fait exécuter, ce soir, à l'Odéon, dans l'hostilité d'une salle, qui devient révoltante et presque cynique sous la crudité d'une lourde interprétation sans fantaisie et sans gaieté.

Je suis bien certain que, malgré toutes les précautions craintives et la chatterie diplomatique dliennique, sa pièce, qui va être représentée après celle-ci, n'échappera pas à un même sort, l'enterrement de première classe.

2 mars 1890. — Je suis toujours fort per-

{)lexe autour de ces Revenants. Je redoute des ongueurs pour un public aussi vite impatient Sue celui du Théâtre-Libre. Hier soir, à l'issue e la répétition, rue Blanche, j'ai prié Mendès, Céard et Ancey de rester après le départ des

autres, pour en écouter la lecture et me donner un conseil.

Je leur dis que, à mon avis, il y a là dedans quelque chose d'énorme, que je ne voudrais pas compromettre par une maladresse de présentation. Des coupures sont peut-être nécessaires; il me semble que ce travail devrait être fait par un homme de lettres, un auteur dramatique de chez nous, qui prendrait la responsabilité et aussi, qui sait, rhonneur d'une pareille découverte. Je ne veux pas tripoter moi-même une œuvre de cette importance. Après la lecture, ils sont, tous les trois, saisis par l'accent nouveau et la force de ce drame. Dans ce petit silence qui suit, je sollicite leur avis sincère.

Mendès, qui parle le premier, et dont l'impression est pour moi d'une importance capitale, se renverse dans son fauteuil avec son geste habituel de rejeter ses cheveux en arrière, en me disant : « Cher ami, cette pièce est impossible chez nous. »

Céard, non moins net, opine : « Oui, c'est très beau, mais ce n'est pas clair pour nos cervelles de Latins. Je voudrais un prologue, où l'on verrait le père d'Oswald et la mère de Régine surpris par M°*« Alwing jeune. C'est, en somme, mettre en action le récit que la femme du chambellan fait au pasteur. Après cette exposition, le public français entrerait dans le drame avec toute la sécurité nécessaire. »

Ancey, lui, me dit simplement : « C'est magnifique, il ne faut pas toucher à ça. Si lu as peur des longueurs, et il y en a en effet, peut-être à cause de la traduction, fais toi-même les cou-

pures dans le bavardage qui peut gêner tes comédiens. »

En somme, tous les trois sont frappés différemment, selon leur tempérament ou leur mentalité, maïs je sens qu'aucun d'eux ne se soucie d'assumer la responsabilité d'une mise au point.

3 mars 1890. — Dans son feuilleton de la Nation, le bon Adrien Bernheim exécute sévèrement la pièce d'Ancey à l'Odéon ; toute la presse du reste est de son avis, et Sarcey, qui pourtant faisait jusqu'ici grand cas de l'auteur de l'Ecole des veufs et des Inséparables, dit que la pièce est tombée lourdement. 11 n'est pas plus tendre pour l'adaptation des Frères Zemganno, pourtant une pièce neuve, pas brutale, mettant, pour la première fois au théâtre, du pittoresque moderne, selon l'expression de Concourt, avec le monde des acrobates et du cirque.

5 mars 1890. — On a donné aux Variétés Monsieur Betsy, la pièce de Paul Alexis et d'Oscar Méténier que j avais refusée parce que ces deux auteurs n'ont plus rien à faire au Théâtre- Libre, qui doit rester réservé aux nouveaux. Enfin, je l'avoue, cette fantaisie me parait beaucoup plus près du vaudeville que de la comédie, et au;x Variétés, Réjane, Dupuis et Baron ont joué la pièce dans le ton nécessaire. En tout cas, en une semaine, voici le Théâtre-Libre à l'Odéon avec Grand Mère, aux Variétés avec Monsieur Betsy ; quelques critiques, en le constatant, commencent à s'inquiéter.

Albert Wolff, qui sent ce^ danger, fonce encore

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une fois sur nous. Son Courrier de Paris est dédié à « un jeune homme » auquel il dit : « Tu sais que nous t'attendons et quand tu viendras nous te ferons un succès tel que le carnayal dramatiuue dont nous souffrons depuis quelque temps prenara fin aussitôt. » Et après trois colonnes où il déploie sa verve contre nous, il ajoute ; « Ce jeune homme qui nous débarrassera de tout cela ne peut pas être loin^ Nous le porterons eu triomphe. »

Mais, moi aussi, je le cherche celui-là, et je rirai bien si, comme j^en reste persuadé^ il sort de chez nous.

6 mars 1890. — M. René Doumic, seul de toute la presse, semble avoir démêlé les qualités de Grand' Mère et il dit qu'Ancey ne sort pas diminué de Taventure.

Ça y est bien I Amour, d'Hennique, s'effondre ce soir à TOdéon, Porel poursuit ses représailles, bien qu'Hennique ait tout fait pour l'amadouer.

7 mars 1890. *- Comme on annonce la réception de Catherine, d'Henri Lavedan, à la Comédie- Française, je tiens à bien faire souligner que cet auteur aussi a fait ses débuts au Théâtre- Libre, il n'y a pas très longtemps.

8 mars 1890. — Apparition du nouveau livre de Zola, la Bête humaine^ celui auauel il travaillait pendant les répétitions de Madeleine.

9 mars 1890. — Une phrase que l'on trouve depuis quelque temps même chez nos adversaires:

«MES SOtJVENmS» SUR LE THÉÂTRE - LIBtlË 169

« Evidemment, le Théâtre-Libre ne nous a pas donné de bien belles pièces, mais il est inoontestable qu'il nous a fait trouver mauvaises la plupart de celles qu'on a jouées ailleurs. »

H mars 1890. — La censure Vient d'interdire un Mahomet^ de M. Henri de Bornier, qui allait être mis en répétition à la Comédie-Française. Tant mieux, la censure ne commettra jamais assez de méfaits et de maladresses, et c'est pain bénit lorsque cela tombe sur le dos d'un officiel.

12 mars 1890. — Eugène Brieux, dont nous allons donner la première pièce, Ménages d'ar-listes, est un garçon mince, aux traits fins, avec des yeux bleus métalliques, une barbe et des moustaches en pointe* Il habite Rouen et vient de retrouver au Théâtre-Libre un camarade de classe, Gaston Salandri, avec lequel, jadis, il perpétra sa première comédie : la Vieille Fille, qui fut soumise à Sarcey. Lorsque le critique eut lu, il les regarda en face, d'un air sévère, en leur disant : « C'est sérieux, ça? » et tous deux faillirent en pleurer de' chagrin. Envoyé à Rouen pour les élections de 1885, Brieux y est resté comme rédacteur en chef du Nouvelliste; il s'est fait une situation importante et a fait jouer au théâtre de la ville un drame et un opéra-comique.

13 mars 1890. — Dans une lettre publique, Alexis et Méténier relèvent vivement Albert Wolff qui avait traité le Théâtre-Libre de repaire, elt Hennique écrit h Magnard, demandant si, &

propos d'Amour^ Sarcey a le droit de dire d'une pièce qu'elle ne fera point d'argent. Nous sommes bien décidés, rue Blanche, à ne plus rien laisser passer; j'ai idée que nous avions tort jusqu'à

{présent de laisser le champ libre à ceux qui ont 'oreille du public et travaillent contre nous sans riposte possible. Et Zola vient à la rescousse en écrivant à Bauer :

Paris, 10 mars 90.

Mon cher Bauer,

Mon vieil ami Hennique m'arrive fort ému d'un article de Sarcey sur son drame, et il désire vous intéresser à sa querelle. La thèse qu'il soutient dans une réponse dont il vous donnera connaissance, m'a préoccupé souvent moimême ; et je crois, comme lui, que certains critiques font un très louche métier en étant si durs aux jeunes écrivains de talent, et en leur barrant tout succès par l'abus de l'autorité qu'ils ont sur le public. Au point de vue de la question simplement commerciale, ils sont abominables; car imaginez un jeune auteur qui attend la recette du soir pour manger; si vous dites au public: « N'entre pas », vous faites là une besogne de bien vilain homme.

La question est intéressante. Voyqz donc s'il ne serait pas profitable de la traiter avec votre bonne passion habituelle.

Cordialement à vous. Emile Zola,

15 mars 1890. — Je voudrais surtout trouver le moyen de confronter le texte original, norvégien, des Revenants, avec la traduction que j'ai entre les mains. Darzens, à qui j'en parle, me dit : « J ai un ami fort lettré, qui a été courtier en bois du Nord pour une maison du Havre et qui a longtemps haoité le pays. Si tu veux, je vais lui demander de me faire une traduction mot à mot avec le texte original. Charge-moi du travail,

je te réponds de tout. » Il est donc convenu qu'il va faire le nécessaire.

15 mars 1890. — Amiens s'en mêle; on vient d'y fonder un Théâtre-Libre.

17 mar^ 1890. — On annonce que le Thiéâtre- Libre de Londres vient de jouer les Revenants, d'Ibsen. Toute la presse anglaise blâme la pièce comme immorale et d'une obscénité révoltante. Le Times parle « du monde lugubre et malodorant d'Ibsen ».

18 mars 1890. — Les répétitions du Maître, de Jean JuUien, marchent bien. Si ces paysans ne dégoûtent pas mon public, ce sera un grand succès ; c'est la première étude au théâtre, depuis George Sand, de vrais hommes de la terre, en chair et en os.

18 mars 1890. — Un peintre amené chez nous par Jean JuUien a fait un tableau. Une lecture au Théâtre-Libre, qu'il me montre et que je trouve bien curieux. J'aurais envie de l'acheter, mais, hélas ! je n'ai pas le sou.

20 mars 1890. — Dans son feuilleton du Soleil, M. Claveau dit qu'il y a beau jour que le naturalisme du Théâtre-Linre, avec ses airs conquérants, est déjà en pleine déchéance.

20 mars 1890. — Aialbert me dit qu'il vient d'obtenir de Concourt l'autorisation de tirer une pièce de la Fille Elisa et, comme nous Tannon-

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çons dans la presse, on se met à protester et à demander si cela est bien nécessaire,

22 mars 1890. — Il y a dans cette pîèQ%^ Ménage d'artistes, jouée hier chez nous et qui est le début d'Eugène Brieux, beaucoup de déclamation et de lieux communs, mais une extraordinaire scène de rupture au troisième acte, entre Sylviac et moi, a produit» comme je m'y attendais, un effet sensationnel par un dialogue d'une vérité, d'un accent, d'un mouvement qui ont fait comprendre pourquoi j'avais joué une pièce en apparence beaucoup moins tendue et audacieuse que celles que nous avons coutume de donner. Brieux, venu à Paris pour quelques répétitions et pour sa première, a regagné Rouen tout à, fait heureux.

22 mars 1890. — De la pièce de Brieux, Sarcey dit que c'est une chose très puérile qui est tombée, et, en général, la presse est sévère « Jules Lemaitre lui, pense qu'il faut attendre l'auteur à une seconde épreuve. Adrien Bernheim dit, dans ia Nation, que ce sont des bavardages sans conséquence et sans portée,

23 mars 1890. — Le Maître, de Jean JuUien, une forte et sobre étude de paysans, donnée le même soir que Ménage d'artistes, a été un franc succès constaté à peu près par toute la presse. Janvier et Luce Colas ont été de premier ordre. Ce oui me fait rire, c'est que la critique, si fort en garde en ce moment contre les formules réalistes, ne s'est pas aperçue que jamais nous n'avons

donné une œuvre plus réellement révolutionnaire que celle-ci. La pièce de Jean Jullien enterre les fades paysanneries de George Sand.

23 mars 1890. — On vient de reprendre Germinie Lacer t eux à VOdéon. Il ne reste plus rien des orages de la première ; la pièce a été écoutée avec intérêt par un public qui s'est tenu tranquille. Sarcey a beau répéter dans son feuilleton que son opinion n'a pas varié, que c'est la prétention dans la médiocrité, il est obligé de reconnaître que le public, nombreux, n'a pas paru partager ses répugnances.

24 mars 1890. — Janvier, qui vient de triompher dans le Maître, n'a que vingt ans; il est encore employé dans une Compagnie d'assurances, et, même avec le succès qui vient de Taccueillir, il hésite encore à se lancer tout à fait au théâtre. Son camarade Arquillière qui, lui aussi, a été fort applaudi dans le Maître, n'a que vingt ans aussi, il est toujours peintre en bâtiments, comme il y a trois ans, lorsque je Taccueillis à Montparnasse.

24 mars 1890. — Le Théâtre-Libre de Berlin vient de donner les Corbeaux, d'Henry Becque.

27 mars 1890. — Auguste Germain, le secrétaire de Bauer, a fait passer dans la presse une lettre annonçant que, puisque je n'ai pas joué dans les délais convenus sa pièce de la Paix de la maison, il la retire de chez nous. Bon débarras ;

au fond, ie n'avais reçu Touvrage que sous la pression de son entourage, pour éviter des histoires que je voyais venir depuis longtemps. Bauer répond à son secrétaire dans l'Echo de Paris, et on essaie d'amorcer une campagne, car, de ce côté, on me guettait depuis longtemps.

30 mars 1890. — Comme je le prévoyais, l'affaire Germain se corse. Bauer Ta prise en main, et on a ouvert dans l'Echo de Paris une rubrique, sous le titre de « l'incident Antoine ». Gomme j'ai essayé de répondre et que la lettre n'a pas été insérée, j'ai dû demander au tribunal un ju-

fement pour obtenir la rectification nécessaire, .es articles qui se succèdent se terminent cfaaque jour d'un « à suivre » promettant pour le lendemain une nouvelle bordée. Tout ce que ^*'ai fait de mécontents, tous les gens auxquels j'ai refusé des pièces, tous les adversaires du Théâtre- Libre se groupent pour ce que l'on appelle, à l'Echo de Paris, « 1 exécution de l'industriel du Théâtre-Libre ».

!«' avril 1890. — Dans une lettre au Gil Bios, Céard explique pourquoi, après réflexion, il ne lui a pas semblé possible d'adapter les Revenants et la nécessité de laisser à l'œuvre sa psychologie essentiellement locale. La vérité, c'est que nous n'avons jamais pensé à porter la main sur la

Sièce d'Ibsen, qu'il n'a jamais été question que 'alléger un texte dont l'abondance nous faisait K eut-être craindre quelques longueurs. 11 est proable, du reste, que ceci provenait plutôt de la traduction, car, lorsque Darzens m'a apporté le

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texte original, j'ai été surpris de le trouver bien moins long que le manuscrit français. 11 est possible qu'en cette langue, norvégienne, comme dans l'allemand, un mot ne puisse être traduit chez nous que par quatre ou cinq.

1«' avril 1890. — Dans un important article de la Revue des Deux Mondes, Brunetière examine longuement le mouvement dramatique actuel, reprochant à Ancey, à Brieux, à Jullien, de prendre leurs études pour des œuvres. 11 ne se montre pas entièrement hostile et semble convenir de Futilité d'une réforme possible. Voilà un son de cloche extrêmement important.

2 avril 1890. — Je vais ce soir à l'une des réceptions habituelles des Charpentier. Assez curieux d'y rencontrer Bauer en public au moment oji notre polémique bat son plein. 11 n'est pas là. Zola met une insistance qui me touche à me témoigner publiquement une cordialité particulière. Il m'a dit à haute voix : « Eh bien, mon pauvre Antoine, en voilà des histoires; allez, venez trinquer avec moi au buffet. » Daudet et Concourt paraissent, eux aussi, désireux de marquer leur opinion sur cette affaire. Je quitte la rue de Grenelle avec Mendès ; nous redescendons à pied sur le boulevard ; il me parle beaucoup de Bauer; je démêle qu'il n'est pas autrement fâché de me voir en lutte ouverte avec son éminent collaborateur de l'Echo de Paris.

On annonce qu'Albert Carré a reçu la pièce de Oermain pour ses matinées de jeudi.

3 avril 1890. — La campagne violente de l'Echo de Paris fait long feu ; mon amie Séverine vient à la rescousse dans un grand article du Gil Blas et une réaction se dessine déjà. Fouquier et Ma- ^nard, avec, bien entendu, tous les ménagements imposés par la confraternité, prennent rondement ma défense.

5 avril 1890. — Comme nous parlions de Daudet, je ne sais plus qui contait Tautre soir que personne n'exerce comme lui une plus lucide et plus pitoyable bonté pour les détresses qui lui parviennent. Je ne parle pas de son entourage immédiat pour lequel il s'emploie sans cesse près des éditeurs ou des directeurs de journaux, mais des innombrables solliciteurs auxquels sa célébrité le désigne. Souvent il reçoit quelque pauvre hère, dans les yeux duquel il Ut une demande de secours, qui reste par timidité dans la gorge du suppliant; alors il a toujours dans son antichambre une coupe avec dedans un louis ou deux, que le pseudo*mendiant peut empocher avant de sortir, sans la gêne de la demande et du remerciement.

7 avril 1890. — Au concert Lamoureux, au Cirque d'Hiver, vendredi saint, on devait lire, avec le concours de Sarah Bernhardt, de Garnier et de Brémont, une Passion, en vers, d'Haraujcourt, entre deux exécutions de Parsifal et de hohen-

fïrin. Le public, venu en fouie pour entendre de a musique, a fini par s'impatienter de la durée de cette lecture et fait un nruit formidable ; le pauvre poète a inutilement essayé de calmer

«MES sonvENias» sm ls théathg-ubre 17?

Tauditoire déchaîné et il a fallu interrompre la lecture.

10 c^vrii 1890. — Jules Lemaître a fait jouer à rOdéon une comédie en ijuatre actes, Révoltée, qui a beaucoup plu. Le critique des Débats, tout en faisant des réserves sur notre production, semble louvoyer et nous emprunter ce qu'il faut pour un succès d'opportupisme tout h fait amusant.

20 avril 1690. — Darzens m'a apporté aujourd'hui la traduction des Revenants; en la coljationnant avec celle que j'ai entre les mains, nous découvrons en effet qu'il y a un monde entrd les deux. Je jouerai donc celle de Darzens

Sii, du reste, s'est déià mis en relations avec sen qui veut bien m écrire la lettre suivante :

Je m'empresse de répondre à votre aimable lettre que j^ai eu rhpaaeur 4e r^cevoir aujourd'hui.

Depuis la fondation du Théâtre-Libre, j'ai suivi, avec la plus vive attention, l'activité de cette intéressante entreprise.

Aussi éprouvai-je une grande satisfaction lorsque j'appris, il y a deux ans, que vous aviez conçu le dessein de faire représenter ma pièce les Revenants sur cette scène dirigée par vous.

Comme la traduction qu'a faite M. Darzens et qu'il m'a envoyée me paraît tout à fait convenable et conforme à i'origiiial, je ne vois pas d'inconvénient, malgré mes obligations avec M. de Prozor, à donner mon consentement que vous avez bien voulu me demander, à ce que la traduction de M. Darzens soit employée au Théâtre-Libre.

J'attends avec un |?rand intérêt le résultat de vos travaux. En VOU6 remerx^ant du bienveillant accueil que vous ayez fait ii mpu pBuvrjd) j« vou^ prie, etc.

Siffn4 : Hearik Imw,

Et voici celle adressée à Darzens :

A Monsieur Rodolphe Dabzbns.

J'ai eu Thonneur de recevoir votre lettre et plus tard une épreuve de votre traduction de mon drame les Revenants, Pour toutes deux, je vous prie d'agréer mes sincères remerciements et aussi mes excuses de ce que je ne m'acquitte qu'aujourd'hui seulement de mon devoir envers vous.

Votre pleine possession de la langue norvégienne m'a surpris d'une manière agréable, et l'intérêt amical que vous témoignez à mon œuvre littéraire m'a causé une grande joie.

Le. mot Haàndsraekning n*a pas de double signification. Il implique l'idée d'une aide bienveillante dans le danger. Par ce mot, Oswald veut dire qu'en cas de besoin, il voudrait que quelqu'un consentît à lui donner le poison, s'il se trouvait jbors d'état de le prendre lui-même.

Avec mon confraternel salut, j'ai l'honneur de signer

Votre tout dévoué, "■

Henrik Ibsen.

2 mai 1890. — Nous avons donné Une Nouvelle Ecole, de Louis Mullem, et la Tante Léontine avec Jacques Bouchard, début du neveu d'Albert Wolff.

La Tante Léontine a été un énorme succès. Ce comique féroce a passé dans le public dès les premières répliques et, au troisième acte, à une scène véritablement d'une drôlerie extraordinaire, tout en jouant, j'ai aperçu au balcon Sarcey s'efFondrant littéralement avec un éclat de rire si bruyant que toute la salle l'a regardé et s'est mise elle-même à rire si longtemps que nous ne pouvions plus . reprendre notre sang-froid en scène. Le critique du Temps fait de la pièce de Boniface et de Bodin un éloge enthousiaste, sans

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s'apercevoir que c'est peut-être là une des pièces les plus révolutionnaires que nous ayons données. Mais les deux auteurs ont eu l'art d'envelopper leur pilule dans un mouvement de vaudeville qui a fait tout passer. Pour le malheureux Pierre WolfF, par exemple, c'est une volée générale, et Doumic regrette qu'on n'ait pas reconduit ce fumiste comme il le méritait, avec des huées et des coups de sifflets. '

3 mai 1890. — J'ai beaucoup trop de chance; l'acte de Pierre Wolff, Jacques Bouchard, est certainement l'ouvrage le plus violent que nous ayons jamais joué. Bien qu il n'y eût pas de rôle pour moi, j'ai voulu être en scène, pour regarder la tête d'Albert Wolff pendant cette représentation; j'ai joué le personnage presque muet du marchand de vins occupé à rincer des verres derrière son comptoir. L'oncle furieux a quitté le théâtre dès le baisser du rideau. Pierre Wolff est maintenant l'un de nos familiers et nous devenons de si grands amis qu'il viendra passer les vacances prochaines avec nous en Bretagne. Ancey, qui l'aime beaucoup aussi, pense comme moi, qu'il dort au fond de ce garçon des qiialités réelles de dialogue. 11 a l'esprit de son oncle auquel il ressemble d'ailleurs étonnamment.

4 mai 1890. — MuUem, l'auteur d'Une Nouvelle Ecole, jouée à notre dernier spectacle, appartient à ce groupe de la Justice où, autour de Clemenceau, Felletan, Geffroy, Millerand, Pichon, Charles Martel et d'autres, forment la rédaction la plus vraiment intéressante de Paris.

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8 mai 1890. — Notre jeune débutant, Pierre WoIfT) à qui on avait demandé un autographe, a répondu : « Lorsqu'on passe dans la rue et qu'on entend les mots : salope, rosse, nom de Dieu, etc., on ne se retourne même pas ; sur tine scène, ces mots-là étonnent toujours le public : pourquoi? »

43 mai 1890. — Dans son feuilleton d'hier, Sarcey revient sur la Tante Léontine que nous venons de donner et qui, décidément, Fa enthousiasmé. Il conte qu'Adolphe Brisson a fait suf la {uèce, à la salle des Capucines, une conférence rès applaudie, mais aussi qu'il d vii les auteurs, Maurice Boniface et Bodln, polir leur dire son intention de faire monter la pièce stir une scène du boulevard. Ce n*est pas connaître Boniface, qui a décliné l'offre, disant qu'il préfère de beaucoup laisser de côté cette première bataille gagnée, pour en livrer une autre, avec une nouvelle pièce. Sarcey se déclare tout ragaillardi, dit-il, de Voir ue la sève n'est pas tarie. Il parle d'Henri Lavean, venant aussi de chez nous, et dont on va représenter bientôt une grande pièce au Français. Il cite encore Âncey, disant : « Ce ne sont pas les auteurs qui nous manquent. »

J'ai l'impression que Thorizon commence à se transformer autour de nous, maië rtie Blatiche, on se fait de grandes illusions en s'imaginant que les portes sont forcées : à chaque succès un peu éclatant, elles semblent s^entre-baîller ; mais à la moindre défaillance, on nous reconduit dehors. Cela durera, je le sens mieux que personne, des années et des années. Pour l'instant, tout est sourire autour de nous; Tannée semble s*achever

k«BS SOUVËNins* SUR LB tHÉATRE-LlBHE ISi

SOUS le» fleurs. Je ris sous cape, parce que la pièce de Descares que je riens de recevoir sera une belle bataille.

20 mai 1890. — Pour préparer ma saisoli pi^ochaine, j'ai fait imprimer une brochure rouge qui sera envoyée à nos abonnés et à la presse. J'ai pris l'habitude de tenir ceux qui nous aident au coiirant^des affaires du Théâtre-Libre et de nos projets ultérieurs. Je ne suis pas sans me demander si TheUre ne serait pas venue de songef à aborder le grand public, dans une maison qui serait bien a nous, où nous ferions la démonstration des réformes dramatiques qui s'imposent. J*ai établi un projet de théâtre et les plans d'une salle, qiîe, aVeC mon ami, l'architecte Grandpierre, intelligent et d^esprit moderne, notis avons sérieusement étudiés. Cette brochure fait un bruit de tous les diables ; au fond, elle répond à des besoins véritables, et déjà, avec leur légèreté charmante, les Parisiens me voient installé dans un théâtre des boulevards, sans même se demander où je trouverais l'argent nécessaire.

26 mai 1890. — Les Revenants sont prêts; j'ai distribué la pièce à Arquillière, Janvier et Barny, gardant pour moi le personnage d'Oswald, qui est bien le plus beau rôle qu'un acteur puisse jouer. J'ai fait des coupures, mais en prenant soin de ne rien toucher d'essentiel.

28 mai 1890. — Ibsen a soixante-deux ans et doit connaître beaucoup le théâtre, car il fut, paratt-il, metteur en scène et directeur du théâtre

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norvégien de Christiania pendant cinq ans. Exilé volontaire de son pays, il ne séjourne guère plus de quatre à cinq années dans une ville. J'avais espéré, un instant, le faire venir à Paris pour la représentation de sa pièce, mais il faut y renoncer.

— Albert Wolff s'est ému de ce que j'aie publié dans ma brochure rouge la lettre qu'il m'avait adressée, lorsque à nos débuts je fis appel à sa bienveillance; il a répondu par un très violent éreintement en tête du Figaro. Mendès me conseille beaucoup de riposter, mais j« suis gêné d'entamer une polémiaue directe avec l'un des rédacteurs d'un journal qui me fut toujours si accueillant. J'ai été voir Magnard pour lui demander si ma réplique ne lui semblerait pas déplacée; au contraire, Magnard, que l'affaire parait beaucoup amuser, m engage vivement à relever le gant.-

29 mai 1890. — Je suis donc allé à Ga]pnavalet chercher les vieux numéros du Figaro de 67 à 68, et, sûr de mon affaire, j'ai donné à Jules Huret, un reporter de VEcho de Paris, que Mendès m'avait, envoyé, une interview dont voici le passage principal :

Pourquoi voulez- vous que je réponde à M. Wolff, me dit M. Antoine, je ne lui en veux pas du tout. Il me £Lan(}ue une tournée que j'ai méritée, je l'accepte, c'est bien simple I Je comprends d'ailleurs qu'il ne soit pas content. J'ai prouvé, en effet, que cet homme qui a eu de l'esprit en 1860, a, il y a trois ans, manqué non seulement de flair— ce qui n'est pas un crime — mais encore de cette bonne et ^ simple bienveillance qui doit être l'apanage des riches. Le Théâtre-Libre avait besoin, pour ouvrir, de 6.000 à 8.000 fr,;

j'avais publié une petite brochure bleue où j'exposais mes vues et mes ambitions désintéressées; je demandais à M. Wol£f dix lignes de publicité dans une de ses chroniques pour attirer Fattention sur cette brochure ; je ne soubaitais qu'une chose, qu'on la lût. J'étais très jeune — et combien plus naïf ! — Je me figurais niaisement qu'il me suffirait de ces dix lignes signées Wolff pour que tout Paris accueillît mon projet. M. Wolff n'a pas voulu les écrire. Il a bien fait, sans doute, puisque j'ai féussi sans lui, et que j'ai pu, il y a un mois à peine, monter une pièce de son neveu Ai. Pierre WolfiF. Mais j'ai bien le droit de rappeler qu'il a refusé de m'aider, et que, pour éviter un conflit d'attributions, il m'a renvoyé à Vitu et à Sarcey ! Il aurait bien pu, alors, pour demeurer logique, en gardant jusqu'aujourd'hui ce scrupule très légitime, ne pas me consacrer, à quatre reprises différentes, deux cent cinquante lignes d'injures, moitié pour mon compte, moitié à mon œuvre, que je ne lui demandais plus...

On finira par croire que M. Wolff porte bonheur à ceux qu'il délaisse et à ceux qu'il dénigre. Massenet ne va pas mal, Manet, dit-on, rentrera au Louvre, et Zola à l'Académie, n'en déplaise à son vieil adversaire. Le Théâtre-Libre ne peut que se montrer flatté, en somme, d'avoir sa place dans cette « galerie des éreintés dé M. WolfiF », la compagnie n'est pas pour me déplaire...

30 mai 1890. — Nous avons joué les Revenants hier soir. Je crois que l'effet a été profond chez quelques-uns ; pour la majorité de l'auditoire, 1 ennui a succédé à Tétonnement ; cependant, aux dernières scènes, une angoisse véritable étreignit la salle. Je n'en puis parler que par ouï-dire, car, pour mon compte, j'ai subi un phénomène encore inconnu, la perte à peu près complète de ma personnalité ; à partir du second acte, je ne me souviens de rien, ni du public, ni de l'effet du spectacle, et le rideau tombé, je me suis retrouvé grelottant, énervé et incapable de me ressaisir pendant un bout de temps.

31 mai 1890. — Avant les Revenants, notis avions donné la Pèche, Tacte de Géard, un peu rèche, mais curieux ; une espèce de tableau à la Paul de Kock, du Henry Monnier poussé au tragique qui n'a pas beaucoup réussi.

i^^ juin 1890. — Après une inauguration fort brillante, les vastes arènes tauromachiques de la rue Pergolèse fermeront prochainement. Cest dommage ; malgré une assez vive opposition des adversaires de ces spectacles, le goût s^en était vite répandu et les courses réunissaient chaque dimanche des spectateurs nombreux et choisis. Rien n'était négligé par tes organisateurs, les grands éleveurs espagnols de taureaux de combat. La rue Pergolèse aura vu défiler toutes les illustrations de Tarène : Frascuelo, La^artijo, Gara-Âncha, Angel Pastor, Mazzantini et d autres.

2 juin 1890. — Bien entendu Albert Wolff n'ayant pas manqué de riposter et de nier avoir écrit les choses que je citais, j'ai répondu aujourd'hui par la lettre suivante :

Monsieur le Directeur db « l'Ëcho de Paris»,

La lettre parue ce matin, dans laquelle M. Albert Wolff veut bien encore s'occuper du Thëàtre-Libre, m'oblige évidemment, et par égard tnême pour VEcho de Paris, à appuyer par des textes les allégations que j*ai formulées en présence de M. Jules Huret.

M. Albert WolfF a écrit ceci :

« Ma curiosité a glissé ces jours-ci daiis une flaque de boue et de sang qui s'appelle Thérèse Raquin. Enthousiaste de crudité, il (M. Zola) a publié déjà ta Confession de Claude, qui était l'idylle d'un étudiant et d*unê prostituée:

«nfiS SOUVENlÈS « SUA Lfi tHÊATftB-LlBtlE i8S

il Toît la femme comme M. Manet la peint, ooiileul* de boue atèc des maquillages roses. Je ne sais si M. Zola a la force d^écrire un livré fin, délicat, substantiel et déceût ? Il faut de la volonté, de TespHt, des idées et du style pour renoncer aux violences, mais je puis déjà indiquer à l'auteur de Thérèse Raqùin une contersion... (Figatro du 23 janvier 1868.) »

Dans la suite de l'article, M. Albert Wolff proposait à M. Emile Zola l'exemple de M. Jules Claretie qui venait alors de publier un nouveau volume.

A propos de M. Massenet, ce que M. Albert Wolff appelle une plaisanterie dans sa réponse, représente une colonne entièrë^ du Figaro du 4 février 1868. Il y eut riposte de M. Massenet, alors débutant, et tout un incident de presse qui se termina par une lettre de M. Théodore Dubois dont je détache la conclusion (Figaro du 9 février 1868) t

« Lé public oui vous lit dit en Se frottant les mains t « Ah l an 1 ce Wolff est vraiment très drôle^ mais il n'est « nullement renseifpié sur la valeur de l'œuvre, et vous, u monsieur, vous jetez de gaieté de cœur le décourage- « ment dans l'esprit d'un jeune compositeur qui peut « avoir de l'esprit et de l'avenir. »

Au cOurS des travaux archéologiques que les circonstances in'itn|)osàient pour Retrouver les textes cités plus haut, j'ai vu encore ceci :

« C6t homme-là doit tomber sous le ridicule, et si le ridicule tue encore en France, l'auteur des Troyens n'a plus qu'à s'ocduper d'uia joli petit nlouument. » [Nain-Saune du 7 novembre 1863.)

Et encore, lors du Vaiaeau fantôme dfe Wagner :

« Tout ceci ressemble furieusement au Compositeur Toqué, une des plus délicieuses folies d'Hervé. » (Figaro du 4 février 1868.)

Enfin, le 19 âvtil 1868 pour saluer l'apparition d'Un volume de nouvelle^ :

u Lèê Soirées dé Médan ne valent pas une ligne de critique. Sauf la nouvelle de Zola, qui ouvre le volume, c'est de la dernière médiocrité. »

Il y a dans ce volume, Éoule-de-Suif, de M. de Maupassant.

Je n'avais donc rien avancé d'inexact à votre rédacteur , M. Jules Huret, et c'est ce que je devais prouver. Personne ne sera surpris que je m'interdise toute réflexion : mon métier n*est point d'écrire.

M. Albert Wolff ne peut douter de mon profond respect pour ses cheveux blancs et, 8*il l'ignorait, je lui en renouvelle ici publiquement l'expression.

Je le prie encore de recevoir, avec toutes mes excuses pour ce regrettable incident, l'assurance que je serai son très déférent justiciable toutes les fois qu'il voudra bien s'occuper, à mon sujet, de littérature et- d'art dramatique.

Veuillez, monsieur le directeur, etc.

A. Antoiîœ.

2 juin 1890. — Je me préoccupe tout de suite, après le retentissement, décidément considérable, des Revenants, malgré l'incompréhension du public et les plaisanteries hostiles de Sarcey, de irapper un second coup avec une autre œuvre d'Ibsen. J'ai entre les mains le Canard sauvage^ que Lindenlaub, un rédacteur du Temps, et Armand Ëphraïm m'ont apporté; cela me paraît révéler une autre face du génie du maître : à la grandeur pathétique des Revenants s'ajoute une vie pittoresque, une étrangeté particulière. Nous aurons, avec Grand et la petite Meuris, deux interprètes uniques pour les personnages de Grégers et d'Hedwige.

4 juin 1890. — Aialbert et moi, nous invitons M. de Goncourt à déjeuner chez Lathuille pour lui lire l'adaptation de la Fille Elisa, qui lui plaît tout à fait. Après qu'Ajalbert aura fait quelques petits remaniements indiqués par le maître, il est convenu que l'on aura une seconde lecture chez Daudet.

5 juin 1890. — Au Théâtre-Libre de Berlin, pour une pièce d'un nouvel auteur, Gerhardt Hauptmann, deux des plus ^ands acteurs de rÂUemagne, Kainz et Reicher, ont accepté de venir jouer deux des rôles. Voyez- vous chez nous Mounet-SuUy et Coquelin aîné créant une pièce d'un jeune au Théâtre-Libre ?

8 juin 1890. — L'algarade avec Albert Wolff m'a fait le plus grand bien, parce que Ton s'aperçoit que je suis de taille à me défendre. Dans beaucoup de feuilles, Albert Wolff prend une tournée terrible; le vieux polémiste, qui est d'ailleurs un excellent homme, ne doit pas en être revenu encore, et son neveu Pierre, l'un des familiers du Théâtre-Libre, fort gêné entre ses amis et un oncle qu'il adore, nous laisse voir tout le désarroi du bonnomme habitué depuis longtemps à terroriser Paris.

14 juin 1890. — Eh bien I une jolie bagarre hier soir, et certes fort imprévue. Nous avons ioué, pour notre dernier spectacle, Myrane, une Drillante fantaisie de Bergerat, qui avait amusé la salle, et nous devions terminer par un acte de Lucien Descaves et de Georges Darien, les Chapons, C'est une histoire où deux bons bourgeois remâchent des épisodes de la guerre, et je ne sais pourquoi, le puolic a pris les mots ironiques à rebours et s'est mis à faire un tapage qui a vite dégénéré en un tumulte indescriptible. Lorsque, par les vitres de la fenêtre, les pointes des casques prussiens apparurent, défilant devant la maison, ces inoffensifs accessoires ont mis la salle en

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rage; je suis resté treata-^mq minutes submergé dans les huées et les clameurs, ayant de pouvoir n&mmBT les auteurs. C'a été vriiiment ûu bien curieux speetacle; i^s gens l^urlaient, montés sur leurs fauteuils» feMutis que Jes amis de la maison applaudissaieut furieuseiaMiu'en ai aperçu deux enjambant le balcon et se lalsiÔEPitember de tout leur poids dans l'orchestre sur us ad:ir«Fsaire. A la sortie, une demi-heure après, on s'îavMliTait encore sur le boulevard de Strasbourg. Hotr« ami Henry JLapauze était aphone h force d'avoir crié.

20 juin 1890. — Pg.ul de Cassagnac, dans r Autorité, sous le titre de la pièce infâme, publie une effroyable tartine contre Descayes. Mais, ce qui est le plus singulier, c'est que cet article, sous le même titre, est reproduit dans plus de trente journaux de province. D'autres feuilles, du reste, sont à Tunisson : le Théâtre trop libre, Faux Artistes, Insultes à la Patrie, Sursum corda, tout le vocabulaire y passe.

30 juin J890. — Voici une troisième auaée qui s'achève. Elle me paraît d'un grand intérêt, et, à la montée autour de nous, je sens que décidément une école nouvelle se groupe et coordonne son action. Le Père Lebonnard n aura été qu'une amusette sensationnelle ; l* Ecole des veufs, 4'Ancey, a uue portée considérable, surtout après le Maître, de Jean Jullien, qui formait upe opposition si complète, démoutrant les multiples aspects du mouvement nouveau. La comédie de Brieux, Ménages d'artistes, semble promettre

« KES SOUVENIRS » Sim LE Tlii&'ntl«L«U| i89

beaucoup. Nous avoBs encore eu la Tante Léontine, d'une obseyyatioi^ aiguë et d'une, vie enveloppée dao8 le plus adroit métier, et d'un comiqiie de premier ordre. Voici donc vraiment des jeunes. Le point culminant de la saison aura été cette pièce d'Ibsen, qui, en dépit des malentendus et des hostilités, apporte quelque chose d'encore inconnu.. Le bruit des Chapons a bien été exploité le plus possible par nos adversaires, mais au fond, c'est de la vie et de la bataille, et une maison comme celle-ci ne peut vivre que dans une atmosphère passionnée.

20 juillet 1890. — Avec Ancey, qui en avait pour le moins autant envie que moi, après une courêe jusqu'à Prest, nous nous sommes ûxés sur la côte h Brignogan. Notre apai Pierre Wolff est venu nous f:.ejûindre et nous passons des ll^ures admirables à nous promener et à travailler tous pour la saison prochaine. Pierre Wolff nous lit ses deux actes. Leurs filles, qui me paraissent curieux et vivants»

25 Juillet 1890, — Contestation entre le comte Prozôr, Armand Ephraïm et Lindenlaub, au sujet du Canard sauvage. Le comte Prozor se prétend possesseur d'une autorisation exclusive ; fort heureusement, je m'étais précautionné près du maître norvégien, qui ne pouvait refuser une seconde pièce au théâtre qui l'avait joué en France pour la première fois.

Août 1890, — Un article du Figaro, ce matin^ me donne des nouvelles de trois comédiens im^

provîsés qui participèrent à la première représentation du Théâtre-Libre. Il s*agit de membres de la Société de la Butte, trois révolutionnaires devenus célèbres par la suite, S. -H. Malato, Pauzader et Guy Prolo.

!•' septembre 1890. — Nous avons en caisse 17 fr. 50 pour commencer la saison. Le déficit total de 1889-1890 est de 12.778 francs.

15 septembre 1890. — Rentrés à Paris, nous commençons à répéter cinq actes d'Henry Fèvre, l'Honneur, pour ouvrir en octobre.

17 septembre 1890. — Le Théâtre-Français reprend Jean Baudry, de Vacquerie, oîi Got est incomparable. Voilà une pièce qui, malgré son auteur romantique, n'est pas loin de ce que nous cherchons. Je n'ai pas résisté au plaisir d'aller y réentendre le grand comédien, notre maître à tous dans la comédie moderne^

1«' octobre 1890. — Reçu cette lettre des Beaux- Arts, qui, au fond, me fait plaisir, parce qu'elle aide à tuer la légende de la pornographie au Théâtre-Libre :

Monsieur le Directeur,

J'ai Thonneur de vous faire savoir que, par arrêté en date de ce jour, je viens de vous allouer une indemnité de cinq cents francs, représentant ràbonnement de quatre fauteuils, dont deux pour le ministère et deux pour les Beaux- Arts.

Je suis heureux de constater par' cette marque d'intérêt les services que vous rendez à 1 art dramatique.

, Pour le ministre, ie directeur des Beaux-Arts :

Lârrouhet.

15 octobre 1890. — Arquillière, que l'envie d'entrer au Conservatoire tenaille, je ne sais pas pourquoi, me supplie de faire pour lui une démarche auprès de Dumas fils dont l'influence est {prépondérante. Je m'en vais donc iusque chez e maître, près duquel les gens du Tnéâtre-Libre ne doivent pas être en odeur de sainteté. 11 faut bien avouer que nos habituelles diatribes contre les trois tenants de l'art dramatique et la récente histoire de leurs interviews à propos de la Puissance des Ténèbres ne sont pas pour nous attirer leurs plus. vives sympathies.

Avenue de Villiers, du vestibule en bas où j'attends qu'un valet de chambre porte mon nom, j'entends des éclats de voix et la silhouette de Dumas se penche sur la rampe : « Montez donc, montez donc, mon cher Antoine, je suis trop heureux de voir un artiste de votre valeur et un homme de votre intelligence. » Il continue mon panégyrique à un visiteur inconnu de moi, qui est là, et me voici tout démonté d'une affabilité si chaude et si imprévue.

J'expose donc ma requête, à chaque instant interrompu par les protestations lés plus louangeuses et les plus cordiales, et je quitte Dumas certain que l'affaire d 'Arquillière est faite.

Bien entendu^ il est refusé à l'examen trois jours après;

192 «MBS SOUVENIRS • Sim LE THÉÂTRE - LlfiRfi

16 octobre 1890. -^ On m'envole de Berlin des renseignements sur le Théâtre-Libre de là-bas, la Frei'Buhn, fondée par un correspondant d'une feuille allemande qui vit le Théâtre-Libre à Paris. La curiosité et le mouvement autour de cette entreprise sont intenses là-bas. La troupe n'est point composée, comme chez nous, de simples amateurs, les plus grandes célébrités de la scène allemande tiennent à honneur de seconder la jeune maison ; il y a déjà plus de sept cents abonnés et on a mis à leur disposition le Lessing Theater, qui est comme TOdéon de chez nous.

20 octobre 1890. — J'ai eu du mal à distribuer ringénue de l* Honneur, d'Henry Fèvre, une étude bourgeoise d'une férocité implacable, mais pleine de talent et de force. Fèvre fut le collaborateur du pauvre Louis Després pour Autour d^un clocher, un livre poursuivi, qui mena Després en {)rison, oîi en dépit des protestations des ^ens de ettres il fut maintenu au régime du droit commun malgré sa tuberculose, et expira sous les verrous.

L'ingénue de Fèvre, séduite par un bourgeois, ami de son père, est réduite à l'avortement pour cacher le scandale. Cette situation effraie toutes les actrices ; M"® Théven a eu le courage d'accepter le rôle.

24 octobre 1890. — A la Porte-Saint-Martin, hier soir, répétition de Cléopdtre, une pièce habilement découpée par Emile Moreau dans le chefd'œuvre shakespearien. Salle très belle. Un succès dû surtout à une très somptueuse nuise en

«MES SOUVBHIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE Id3

scène de Duquesnel, et au jeu de Sarah qui a une entrée» enveloppée dans aes tapis que Ton déroule, avec un tel éclat de jeunesse que la salle lui fait une ovation.

31 octobre 1890. — V Honneur a passé sans ac^ croc, grâce à l'équilibre et à la force tranquille de l'œuvre. La presse ne fait pas mauvaise figure ; on a compris tout de même au'il n'y avait là aucune intention de scandale. G est avec des œuvrer hardies, comme celles-ci, que nous finirons par éveiller dans le public une véritable réaction contre les fadeurs et les mensonges du théâtre romanesque. Lemaitre dit dans son feuilleton que la pièce est d'un mérite réel et qu'elle soulève des ^questions de morale importantes.

i^ novembre 1890. —Un bel article de Séverine sur J^ouise France, une des figures les plus curieuses du Théâtre-Libre. L'actrice a tout connu du théâtre et de ses misères, tour à tour excentrique de beuglant, rôdant à l'étranger, depuis l'Egypte jusqu'à Bruxelles, puis, sur le tard, trop tard, arrivant chez nous, où dans Lucie Pellegrin, Rolande, la Tante Léontine, la vieille servante de l'Honneur, elle a fait des créations acclamées.

2 novembre 1890. — Quel dommage que Porel, avec son grand talent de metteur en scène historique, s'acharne à faire adapter Shakespeare; cette présentation de Bornéo et Juliette est admirable ; s'il nous avait donné le chef-d'œuvre inté^ gralen^ent, quel spectacle nous aurions eu 1

6 novembre 1890, — Hier soir, en arrivant chez Pousset, je trouve à la table de Mendès Georges Gourteline, encore employé, je crois, à l'Instruction publique ou aux Cultes, mais déjà célèbre ar ses contes et ses nouvelles d'une verve et 'une gaieté extraordinaires. Je le vois dej^uis quelque temps assez timide et silencieux derrière Mendès qui a pour lui une admiration visible et je le détermine à faire quelque chose, ne fût-ce qu'un acte, pour le Théâtre- Libre oti j'ai la conviction oue son comique puissant serait une note bien neureuse ^dans la disette où nous sommes d'auteurs vraiment gais*

8 novembre 1890. — Cette petite note court la presse, reproduite ^bt toutes les feuilles qui ont bien voulu raccueillir :

On annonce que le ministère des Beaux-Arts a pris quatre fauteuils en abonnement au Théâtre-Libre. Antoine sanctifié par les Beaux- Art s, Tavortement qualifié de bel art, les souteneurs honorés par le ministère, ohé, Alphonse, mince de rigolade I

8 novembre 1890. — H y a maintenant deux Théâtres-Libres à Berlin ; une scission s'est produite et la scène libre est maintenant concurrencée par la scène allemande.

12 novembre 1890. — Reprise de la Parisienne au Théâtre-Français. Il n'y a pas que nous autres du Théâtre- Libre qui ayons pensé que l'interprétation déplorable de cette maîtresse pièce, sur notre premier théâtre, a été pour beaucoup dans

le peu d'effet de la représentation. Henry Fouquier lui-même le constate dans son feuilleton.

13 novembre 1890. — Scholl nous a lu ce soir son petit acte, l'Amant de sa femme, que nous jouerons prochainement; je n'aime guère cette

Sièce qui est du vieux théâtre, mais le nom u célèbre chroniqueur, un homme charmant, du reste, sera précieux, neutralisant, pour une fois, tous ses vieux camarades de la presse.

14 novembre 1890. — En constatant la déception que fiecque vient de rencontrer au Théâtre- Français, avec s%. Parisienne, Pessard, lui aussi, tout inféodé qu'il soit aux vieilles formules, se plaint de Tinterprétation et il ajoute :

Ce que j*ai bien vu, par exemple, c^est que les inter-r prêtes de la Parisienne, lorsqu'ils causent entre eux, s'adressent au public, et que le dos de M. Antoine m'enlève moins mes musions scéniques (jue ces visages racontant leurs petites affaires aux messieurs assis aux fauteuils d'orchestre.

Décidément, nous marchons.

15. novembre 1890. — Becque me disait ces jours-ci, à propos de la Parisienne et des reproches que toute la presse fait à M. Prud'hon, qu'à l'origine, lorsqu il soumit la pièce au comité de lecture, il avait en vue Goquelin aîné pour le personnage de Lafont. Il me dit ensuite avoir pensé à Dupuis, celui des Variétés. C'est extraordinaire comme un auteur dramatique de cette envergure peut se tromper sur ses interr

|i^6 «MES SOUVEmRS» SUR LB THÉÂTRE -LIBRE

f»rétations. Je m'efforce de lui prouver que Laont est un personnage qui ne doit pas être comique, mais faire seulement sourire, et je lui cite Vois, qui le créa à la Renaissance, et qui, jusqu'à présent, n'y a pas été remplacé. Mais je ne parviens pas à convaincre fiecque ; attardé au thé&tre brillant de Dumas, il rêve, pour ses bonshommes si humains et parfois si douloureux comme l'amant de sa Glotilde, des acteurs en dehors, habiles à flatter le goût du public pour le théâtre aimable et léger.

47 novembre 1890. — Sarcey défendant, bien entendu, l'interprétation de ia Parisienne de la Comédie-Française, dit :

L^échec de Becque, un échec incontestable, — et ceux qui n'ont pas voulu en convenir n'ont qu'à attendre la suite, qui les forcera bien à changer de langage, — Téchec de Ôecque laisse intacte l'estime que nous avons pour son talent et la grande situation qu'il occupe dans les lettres. Mais le système a recu un ruae coup dont il aura quelque peine à se remettre. Ces messieurs, au moins jusqu'à nouvel ordre, auront mauvaise grâce à prétendre que c'est nous qui, nous mettant entre leurs œuvres et le public, l'empêchons de les admirer. Nous avons poussé de toutes nos forces à ce que l'on jouât la G'ra.nd*mère, d'Ancey, le Maître, de Jean JulUen, la, Parisienne, de Becque, et voyez les résultats.

Et ailleurs :

La représentation enfin a eu lieu. Il serait inutile de le dissimuler, la Parisienne a été ce que nous appelons, daûs notre argot, un four noir.

2Q novembre 1890.. — Aurélien Scholl, dont nous répétons en ce moment l'acte l'Amant de

sa femme^ est vraiment l'un des hommes les plus spirituels de Paris* 11 a gardé une pointe d'accent bordelais^ qui donne à sa jolie voix quelque chose de chantant, d'un charme extrême. Ge grand vieillard élégant est resté svelte par de continuels et journaliers exercices d'escrime dont il raffole. Il a fait école avec son monocle célèbre; son prestige est si grand sur le boulevard que toute une génération s'évertue à ce carreau dans l'œiL

22 novéfnbre 1890. — M. Jules Schaumberçer, rédacteur en chef d'une revue de là-bas, vient de fonder à Munich un Thé&tre-Libre.

23 novembre 1890. — Dîner ce soir chez Daudet, avec Ajalbert, pour la lecture de la Fille Elisa; il n'y a là que Goncourt, M""® Daudet et son niari.

Ajalbert lit la pièce, qui est un peu sommaire, mais pittoresque et vraiment dramatique. Gomme la question se pose de savoir si la plaidoirie de l'avocat, tenant tout le second actCj et dont la durée sera de trois quarts d'heure, pourra être supportée par le public, il y a une incertitude générale; Daudet seul déclare être sûr que la chose n'est vraiment pas possible.

24 novembre 1890. — J'ai, ce soir, les honneurs du feuilleton de Barcey. J'avais gardé sur le cœur cet échec de la Parisienne à la Gomédie- Française et je n'ai pas pu me tenir de tenter non point de convaincre Sarcey, mais de soumettre aux réflexions du public les causes que je crois

démêler de Téchec répété, non seulement de la Parisienne, pourtant une œuvre hors de toute discussion, mais encore de la pièce d'Âncey à rOdéon, Grand'mère, et aussi de cette reprise, assez saugrenue d'ailleurs, du Matire au théâtre des Nouveautés. Je note, avant qu'elle ne soit dispersée aux quatre vents, la partie principale de mon plaidoyer.

N*ête8-vous point frappé de cette coïncidence, trois pièces, Ia Parisienne, Grand*mère, le Maître, toutes les trois venant du même côté, conçues dans Tesprit de renouveau qui tourmente l'école nouvelle, échouant toutes les trois, dans trois théâtres différents, et, de Tavis commun, rencontrant une interprétation insuffisante avec, pourtant, des comédiens qui appartiennent, pour la plupart, à Télite des artistes parisiens ?

Comment expliquer cette triple coïncidence et n^est-ii pas intéressant den rechercher les causes? Notez, bien entendu, que je ne me permets aucune appréciation littéraire ; ce n est pas mon affaire : je parle simplement métier. Eh bien, je pense qu*il y a ici une grosse question technique à élucider, qui devrait intéresser tous les auteurs de demain et, peut-être aussi, les comédiens intelligents et avisés, soucieux de leur art et du mouvement théâtral actuel. Donc Grand* mère a été un four, le Maître a été un four, et la Parisienne est, dites-vous, un four.

Pour les trois pièces, la presse s'est généralement accordée à trouver Pintcrprétation médiocre. En ce qui concerne le Maître et la Parisienne, on avait Tinterprétation primitive comme point de comparaison. Pour Grand'mère, ce point d'appui manquant, on a, un peu plus que de raison, fait payer les pots cassés à Ancey.

Eh bien ! la raison toute simple de cette triple aventure où des comédiens, excellents d'habitude, ont été jugés médiocres un soir (et pour cette fois seulement), c'est qu'aucune des trois œuvres n'a été mise en scène et jouée dans son vrai sens.

C'est que ce théâtre nouveau (ou renouvelé) exigerait des interprètes nouveaux ou renouvelés; c'est qu'on ne

doit pas jouer des œuvres observées (ou prétendues telles, si vous voulez) comme on interprète le répertoire, ou comme on réalise les comédies fantaisistes; c'est qu'il faut,

Î^our pénétrer dans la peau de ces personnages modernes, âcher tout Tancien bagage ; c'est qu'une œuvre vraie veut être jouée vrai, de même qu'une pièce classique veut surtout être dite, puisque le personnage n'est, le plus souvent, qu'une abstraction, qu'une synthèse, sans vie matérielle ; c'est que les personnages de la Parisienne ou de Grand'mère sont des gens comme nous, vivant non dans de vastes salles, à dimensions de cathédrales, mais dans des intérieurs comme les nôtres, au coin de leur feu, sous la lampe, autour d'une table et pas du tout, ainsi que dans l'ancien répertoire, devant la boîte du souffleur ; c'est qu'ils ont des voix comme les nôtres, que leur langage est celui de notre vie journalière, avec ses élisions, ses tours familiers, et non la rhétorique et le style noble de nos classiques.

Quand M"« Reichenberg attaque la première scène de la Parisienne avec sa voix d'actrice, et que M. Prud'hon lui répond avec le timbre de Dorante, ils disent immédiatement faux la prose de Becque, et ils l'ont fait, l'autre soir, durant trois heures, sans se lasser. La caractéristique de ce nouveau théâtre est, n'est-ce pas? V inconscience des personnages, toujours, comme nous faisons des bêtises et des énormités, sans nous en apercevoir. La plupart de nos comédiens, dès qu'ils sont en scène, sont portés à substituer leur propre personnalité au bonhomme qu'ils devraient faire vivre; au lieu d'entrer dans leur personnage, c'est leur personnage qui entre en eux. Ainsi, l'autre soir, nous avons eu M"« Reichenberg et non Clo tilde; MM. Prud'hon, Le Bargy et de Féraudy, mais pas du tout des hommes de Becque.

Et ce salon!... Avez-vous jamais rencontré chez les bourgeois parisiens un salon semblable ? Est-ce là la demeure d'un chef de bureau?... demeure sans le moindre recoin où l'on sente, comme chez n'importe lequel de nous tous, l'endroit préféré où l'on bavarde, le fauteuil où l'on paresse, la besogne faite ?

Je sais l'objection : le décor est secondaire. Oui, peutêtre, dans le répertoire, et encore. Mais pourquoi ne pas le réaliser, ce décor, puisqu'on le peut avec du soin et que cela ne nuirait en rien à l'œuvre, même si j'avais tort,

tOO •MBS SOUVBNIHS» SUR LE THÉÂTRE -LIMS

pourvu qu'on reste dans la juste mesure ? Dans les œutres modernes, écrites dans un mouvement de vérité et de naturalisme où la théorie des milieux et de Tinfluence des choses extérieures a pris une si large place, le décor n'est-il pas le complément indispensable de Tœuvre? Ne doit-il pas prendre, au théâtre, la même importance que la description tient dans un roinan ? N'est-41 pas une sorte d'exposition du sujet? Certes, on ne fera jamais complètemeDl vrai, puisqu'il y a au théâtre, nul ne songe à le nier, un minimum de conventions, mais pourquoi ne pas s'efforcer de réduire ce minimum?

Les dimensions de la scène ou de la salle importent peu. Si le cadre est trop vaste, pourquoi ne pas adopter des plantations plus en àvant^ moins larges? Et, quant à la diction t ne sait-on pas que Tàcoustique de là salle du Français est merveilleuse? La plupart des autres théâtres, moins grands de moitié, sont moins bien partagés. Raison de plUSy. en tout cas, pour ne pas eihployer ces décors immenses où, lorsqu'il s'agit d'dsutres intimes, la voix se perd. A l'Odéon, on a joué Gtand'mère dans un salon monumental; le même qui avait, du reste, complètement étouffé un acte de Renée Maiiperin !

Qu'est-ce que vous voulez qu'une œuvre toute de vie et d'intimité devienne dans une atmosphère faussée?

Les mouvements sont, à mon avis, aussi mal compris que les décors. On ne tègle pas les allées et venues des comédiens sur le texte ou dans lé sens de la scène, mais selon la commodité où le caprice des acteurs, qui jouent chacun pour leur compte, sans se soucier des autres. Et cette rampe les hypnotise : tout lé monde tâché d'avancer le plus possible dans la salle. On m'a cité un théâtre où, du temps du gaz, ils brûlaient tous, aux becs graiids ouverts, le bas de leurs pantalons.

M"® Reichenberg, l'autre jour, monologuait debout, en brodant, comme les bonnes femmes tricotent au pas de leur porte. Pas une fois Clotilde et Lafont ne se sont adressés franchement l'un à l'autre. Mais, à la ville, au bout de deux phrases, vous diriez à votre interlocuteur: « Regardez-moi donc, sacrebleu ! c'est à vous que je parle! » et vous auriez raison.

La vérité est qu'à ce théâtre nouveau, il va falloir des

nterprètes noùveauXé C'est une vérité élémentaire que je rabâche partout.

Voyeï encore l'exemple du MaitrCé Cette tentative, aut Nouveautés, était aussi baroque que possible. Je Tai dit 3LUX file Brasseur^ L'expérience était faite dans les plus [nauvaises conditions. Le Maître était la dernière pièce de chez nous qu'il fallait songer à acclimater dans ce milieu élégant et boulevardier. Jean Jullien, trop pressé, a fait là une fausse manœuvre dont il peut mesurer à présent les conséquences. Il a amoindri le très gros succès d'art qu'il venait de remporter sans profit pécuniaire appréciable; il a eu encore le désagrément de fournir à nos adversaires des arguments contre les théories qu'il sou* tient et contre les catnarades qui luttent à côté de lui»

Mais, enfin, la chose décidée, il s'est appliqué à demander à ses interprètes nouveaux les mouvements notés chez nous. On a peint un décor semblable ; on a poussé la bonne volonté et la conscience jusqu'à se procurer lés mêmes meubles et les mêmes accessoires. Et pourtant ce n'était pas cela, tout le monde l'a dit en &'en étonnante C'est que les comédiens du boulevard n'avaient pas dans les jambes ces mouvements dont je parlais tout à l'heure. Une passade faite par Janvier^ par exemple, n'est plus la même quand elle est exécutée par Decori : c'est que Decori^ avec toute son expérience, a dans les jambes, j'y insiste^ tout le métier courant, excellent ailleurs, mais nuisible ici^ et cela ne saurait s'en aller tout de suite. Il est gêné, lui qui sait son métier, et Janvier, qui ne le sait pas, était à son aise, il va simplement où on lui dit d'aller, avec son train vivant de tous les jours. L'autre a une marche spéciale « « une marche de théâtre » dont il aurait cent fois plus de peine à se défaire qu'il n'en a pu avoir à l'apprendre.

Dernièrement, j'ai, à la prière des auteurs, fait répéter par la troupe des Menus^Plaisirs, Deux Tourtereaux et une pièce qui sera jouée dans quelques semaines. Pour l'acte de Ginisty et Guérin, j'ai tenté d'indiquer aux deux très gentils camarades qui reprenaient les rôles, les mouvements, l'allure réglée chez nous avec France. Eh bien ! j'ai dû y renoncer pour ne pas chagriner deux braves gens qui suaient sang et eau sans résultat. Pour l'autre pièce, c'a été encore pis. J'ai tout lâché au bout d'une répétition. Je ne pouvais les déeider à aller simplement à une tablé ou à

B^asseoir dans un fauteuil sans regarder dans la salle el sans prendre une allure particulière. Il n'y a rien à faire, et pourtant, sans aucun doute, ces artistes savent lem* métier. Us font tous les soirs, comme les interprètes de U Parisienne, des choses bien plus difficiles dans d'autres pièces, mais ils ont perdu la simplicité et le don d'agir tout bonnement, comme s'ils n'étaient pas regardés.

Obtenir d'un comédien qu'il parle longtemps assis est impossible; dès qu'il commence un couplet un peu long, irrésistiblement il dit au metteur en scène : « Je me lève, n'est-ce pas ? » C'est que pour eux, rompus à l'ancieniie formule, aux Desgenais phraseurs^a scène est une tribune, et non un endroit clos où il se passe quelque chose. Je me souviens qu'à une conférence chez Ballande, en 1873, vous citiez cette anecdote d'un acteur du Palais-Royal, Arnal ou Ravel, je crois, qui, ayant son chapeau à accrocher, se promenait obstinément devant la rampe, cherchant avec conviction un clou sur ce quatrième mur. Cela m'avait beaucoup frappé et vous m'aviez paru fort approuver la chose. Voilà comment on corrompt la jeunesse sans s'en douter 1

Je m'arrête. Mais je vous en supplie, portez votre attention de ce côté, et observez. Vous serez frappé du désaccord profond qui s'ébauche entre les œuvres à tendances nouvelles et les interprètes qu'elles rencontrent. Il y a là un point important, et une curieuse face du mouvement théâtral actuel. Pour moi, je suis profondément heureui, car l'évolution se dessine. Et je ne songerais ^ère à prendre la parole, si ce n'était devenu une espèce de sport de « tomber » avec bienveillance, il e^t vrai, mais enfin de (c tomber » le Théâtre-Libre, chaque fois qu'une œuvre sortie de chez lui court ailleurs des aventures diverses. Il ne faut pas s'y tromper, on va collectionner encore des fours, recevoir des volées, mais le branle est donné. 11 y a tout un travail souterrain et vous savez que le public y mord déjà. On avait dit autrefois que notre modeste maison était affaire de mode, et qu'elle disparaîtrait un beau soir comme elle était venue. Or, vous savez que notre public grandit chaque année, que, par conséquent, le terrain s'élargit de plus en plus. On y viendra, aux nouvelles idées, j'en ai le ferme espoir; mais, fichtre, il ne faut pas s'emballer, et croire naïvement conquérir, du coup, à la

ëMES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE 203

bis le succès littéraire, les grosses recettes^ et Tengouenent de la foule. 11 passera encore beaucoup de pièces sur les affiches auparavant et nous en sommes à peine aux premiers tâtonnements.

Pour le moment, il faut se contenter de regarder en arrière et de mesurer le terrain fait depuis cinq ou six ans.

Votre dévoué, ^ Antoinç.

Ce qui me surprend, c'est l'espèce de cordial consentement avec lequel Sarcey accepte ces observations et ces théories; et il faut noter chez cet homme singulier, à côté des partis pris les plus violents, cette bonne foi dans des choses techniques qui pourraient lui échapper. 11 dit, et vraiment on pourrait le croire, que personne ne cherche la vérité d'un meilleur cœur que lui, et le voilà qui, à la suite de ma lettre, fortifie encore mon plaidoyer en citant deux anecdotes de comédiennes résistant à leurs auteurs.

26 novembre 1890* — Les Marseillais viennent de créer eux ausâi, un théâtre libre, à l'instar de Paris. On me parle d'une pièce en un acte jouée à la soirée d'inauguration, dont l'auteur est un jeune homme de la ville, Emile Fabre, intitulée : le Devoir conjugal, sur lequel, paraît-il, il serait intéressant d'avoir l'œil.

27 novembre 1890. — Ce soir, en bavardant avec Pierre Véber, nous nous attardons devant 8a porte, rue Richelieu; il me conte son idée d'une pièce, encore plus norvégienne que celles dont on parle tant. Le scénario serait cTune ma- Uce bien amusante. 11 y mettrait tout : le pasteur, la jeune fille qui va prendre le bateau, les brouil-

aô4 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉATRfi-LIBRB

lards et les sapins, la femme étrange et incomprise, etc., et il me propose d'annoncer cette pièce comme d'un auteur Scandinave encore inconnu, en me pariant que tout le monde la prendra au sérieux. L'idée est drôle et je le crois fort capable de tenir la gageure; mais il y aurait un peu d'irrévérence pour le Théâtre-Libre à se prêter à une n^ystification, dont, hélas ! la réussite serait complète, si j'en juge par la façon dont on parle à tort et à travers d'Ibsen ^t de son œuvre.

30 novembre 1890. — C'est l'acte de Scholl, l- Amant de sa femme, qui était l'attrait principal de notre dernier spectacle. Scholl, redouté de ses confrères, a été traité par eux tout h fait cordialement. Les trois actes de Biollay, Monsieur Bute, une assez sombre histoire de bourreau, n'ont pas causé grande sensation.

4*» décembre 1890. -^ A notre dernier spectacle, nous avons joué un acte de Julien Sermet. Cette Belle Opération met en scène, de la façon la plus amusante, une douzaine de chiruFgiens, depuis le petit praticien de quartier jusqu'au professeur ae Faculté ; tous ces gens s'empressent autour d'une malade. Sur une consultation suprême, présidée par un professeur, on se résout à opérer, et passés dans la chambré de la patiente, }es hommes de l'art reviennent bientôt en hochant la tôte ; l'opération n'a pas réussi, la cliente est morte. Malgré ce sujet macabre, rien n^est plus ironiquement féroce que ce tableau* Il a amusé les uns et exaspéré les autres. Mais,

m li&S SOUVENIRS » SUft LE THÉÂTRE * LIBllB 2Ô$

e qui est le plus drôle, e'est la colère de Zola^ on indignation furibonde devant cette petite ièce. Lui, pourtant, devrait être le premier à 'amuser de ce réalisme violent.

1®*^ décembre 1890. — Il y a à /a Nation un aspecteur des Beaux-Arts, Adrien Bernbeim, xcelleQt garçon, mais qui a le tort d'emboîter

llustre confrère du Temps, se tient pour l'un des aladins de la tradition classique, et tout cela st de fort bonne guerre. Mais, à la suite de la Bttre que j'ai adressée à Sarcey, Bernheim, moins olérant que son cl^ef de file, me tombe dessus, aisant pour Je moment cause commune avec lauer, en me prédisant la fin prochaine du 'héâtre-Libre.

4 décembre 1890, — Le bruit court que Porel ongçrait à abandonner TOdéoi^ pQur l'Opéra )n me t^te au point de vue d'une candidature ur la rive gauche, Mais pour l'iustant, jei n'en ai ;iière envie, je crois que nous avons encore trop le besogne à faire,

15 décembre 1890. ^^ Descaves, qui venait de oublier Sous-Offs, est poursuivi. J'allais préciséûent donner bientôt une pièce de lui, un acte •ur l'armée, f Envers du galon, que nous avions Qéme un peu répétée et qu'il va falloir sans iûute ajourner*

15 décembre 1890. — Christian, Facteur des Variétés, vient de mourir; c'était un des plus amusants comiques (|ue j'aie vus. On pouvait Tentendre plusieurs fois, dans un même rôle, car chaque soir, il improvisait, rappelant tout à fait les anciens farceurs de nos tréteaux -de la Cornedia del Arte.

15 décembre 1890. — Dans la Vie parisienne , h rédacteur dramatique, qui est Samt-Gère, est dur pour les interprètes de la Parisienne, aux Français : il dit : « M. Becque, qui en a appelé du jugement de la Renaissance au jugement des Français, en appellera peut-être encore une fois au Théâtre-Libre. » Hélas, je n'ai pas de théâtre régulier, et il ne saurait être question de reprise chez nous, mais si jamais je deviens directeur de théâtre pour tout de bon, ie suis bien sûr d'avoir un jour raison, avec le cnef-d'œuvre Ae Becque.

16 décembre 1890. — Becque s'est fâché tout rouge contre l'article de Sarcey sur la reprise de la Parisienne ; il parle même de faire un procès au critique du Temps, et on annonce qu'il aurait déjà choisi M® Tézénas comme avocat.

16 décembre 1890. — Voici encore un Théâtre- Libre à Londres, organisé par un des artistes les plus distingués de là-bas. Béer Boom Tree. Il y a des représentations hebdomadaires, des soirées du lundi, qui amènent des discussions de presse pour et contre les innovations théâtrales de la jeune école anglaise. Mais le milieu ne me semblé guère favorable à un mouvement littéraire. Les

scènes anglaises vivent d'ouvrages sans consistance, ingénieux et simples à la fois, suffisants pour un public curieux seulement de distractions superficielles. Puis, le cant anglais, la sévère censure exercée sur toute la production dramatique, avec la rigueur protestante, ont tari depuis des siècles la sève du grand arbre shakespearien.

17 décembre 1890. — L'Odéon a donné une adaptation de Shylock, par Haraucourt, dans une bien belle mise en scène. Mon pauvre ami Mévisto, qui avait été engagé pour créer Shylock, a été remplacé au dernier moment par Albert Lambert. Toujours la guerre au couteau pour tout ce qui vient du Thé&tre-Libre, auteurs ou artistes.

19 décembre 1890. — Ce qu'il y a d'irritant, c'est que, s'il nous est relativement possible de batailler dans la presse parisienne, les grands journaux de province, les feuilles régionales, si importantes cfevant l'opinion publique, sont aux mains de nos adversaires et nous portent des coups (}ue nous ignorons.

Ainsi, ce matin la Gironde parle des « becquistes » qui sévissent au Théâtre-Libre, et cette attaque, qui serait parée ici de suite, se déploie là-bas, sans riposte possible, devant l'énorme public de toute une région.

20 décembre 1890. — C'était à prévoir, après l'éreintement de Sarcey et l'assassinat de la générale, la Parisienne ne fait pas le sou à la Comédie-Française. Nous sentons tous, autour de

Becque, combien le coup est rude pour ses affaires d'argent, aue les droits d'une reprise, importante comme celle-là, auraient un j^eu arrangées. Et, pour Ten distraire, nous imaginons de lui offrir un diner pour lequel nous ne sommes qu'une douzaine triés sur le volet. Au Café américain, entouré de Gcffroy, Ajalbert Rosny, Ancey, Wolff, Lecomte et d'autres, becque, que cette manifestation touche profondément, redevient, dans l'admiration affectueuse qui Tentoure, le maître spirituel et profond que nous tenons pour le vrai rénovateur du théâtre contemporain.

22 décembre 1890. — M. Halgan, sénateur de la Vendée, est monté à la tribune du Sénat, tantôt, pour s'étonner que le directeur des Beaux- Arts, M. Larroumet, ait cru devoir subventionner le Tbéàtre-Libre en prenant un abonnement officiel.

Il parle des ordures jouées chez nous, et c'est un large mouvement d'indignation, Larroumet, directeur des Beaux-Arts, à la tribune, courbe un peu le dos sous la rafale, mais déclare, tout de même, qu'à côté d'une pièce fâcheuse, les Chapons, et plusieurs autres, il importe de remarquer que t Institution dramatique dont il s'agit en a joué beaucoup de très intéressantes, dont Faction s'est déjà fait sentir.

Ce serait assez brave, si le directeur des Beaux- Arts, gâtant tout par une petite supercherie, ne déclarait que, d'ailleurs, la subvention accordée est une façon, pour l'administration, de se ménager une surveillance nécessaire sur ce qui se passe dans la maison.

Une intervention sage et mesurée du ministre Bourgeois clôt le débat, en Jnvoquant l'intérêt des « jeunes auteurs » qui trouvent dans « cette maison » des occasions de faire connaître leur talent.

23 décembre 1890, — On s'est fort agité autour de la distribution de la Fille Elisa* M. de Goncourt a désiré Janvier pour le rôle du petit soldat Tanchon; il y sera du reste excellent, mais j'avais aussi pensé h Gémier. Pour la fille Elisa, j'ai été un moment embêté : le général Turr, ambassadeur d'Autriche, avait fortement recommandé à M. de Goncourt une actrice hongroise, célèbre, paraît-il, là-bas, qui voulait s'essayer à Paris. Elle venait répéter la pièce dans des robes somptueuses, mais avec un accent impossible. Il est probable qu'elle a du talent dans son idiome natal, oependant j 'ai tout simplement donné Elisa à Nau, qui répétait un petit rôle à côté, et qui sera tout h fait le personnage.

23 décembre 1890. — Ce matin, j'ai couru chez Goppée, dont on vient d'interdire un acte en vers, le Pater, parce que l'action se déroule sous la Commune pendant les journées de mai 71.

Coppée habite, rue Oudinpt, un pavillon au fond d'un jardinet de curé, et je le trouve au coin du feu, devant un bol de tisane. Il est souffrant ; pendant que sa sœur Annette va et vient, autour de nous dans le petit cabinet de travail, un peu inquiète que je ne fatigue son malade, je lui demande sa pièce pour chez nous. Je connais depuis longtemps Coppéé, dès la première heure un ha-

bitué de Montparnasse, et qui vient parfois bavarder rue Blanche. Ma requête le surprend et Témeut, mais la chose est délicate, il veut réfléchir; pourtant j'espère qu'il ce décidera, cette escarmouche réveUle son humeur de gamin de Paris.

23 décembre 1890. — Il y a conflit avec Koning, qui, bien que le Théâtre-Libre ait, depuis longtemps, retenu la date du 26 décembre ^our

5 casser avec Elisa, annonce pour le même jour 'Obstacle, de Daudet. Malgré mes courtoises réclamations, Koning mettait un malin plaisir à ne f>as céder. C'est Daudet qui, dans une gentille ettre, le prie de laisser la place par déférence pour son grand ami Concourt.

25 décembre 1890. — Tantôt, comme nous étions à plusieurs réunis rue Blanche, en train de

Sarler de l'affaire Descaves, l'idée nous vient 'organiser une protestation contre ces poursuites. Darzens, toujours actif, Hennique, généreux et emballé, rédigent immédiatement le texte ; nous prenons des fiacres tous, car il faut que dans les quarante-huit heures nous ayons recueilli toutes les signatures des écrivains célèbres, sans aucun souci d'école. Pour commencer, Darzens galope jusqu'à l'avenue Trudaine, et une heure après il nous rapporte triomphalement une première signature, celle de Georges Ohnet. Ce geste d'un homme de lettres si loin de ce que nous aimons est d'une élégance émouvante.

26 décembre 189Ô. — Première deïa Fille Elisa hier soir.

Décidément^ Baudet s'est trompé. Bien qu'on n'ait fait aue de très légères coupures, la plaidoirie du second acte passe tout entière. J'ai senti en la disant qu'elle était plutôt trop courte, et j'ai dit à Âjalbert mon regret de n'avoir pas maintenu le texte complet.

La soirée avait mal commencé avec Conte de Noël, deux pittoresques tableaux dont le jeune auteur avait tenté une fusion du réalisme et du mysticisme. On sifflait ferme lorsque M. de Concourt, qui s'était attardé à dîner, arrivait sur la scène au baisser du rideau ; il est devenu tout pâle

Sensant à la pauvre Fille Elisa qui allait suivre, lais sa pièce a tout à fait bien marché et l^cte de la cour d'assises a enlevé la salle. Vif succès de mise en scène.

Ce matin, la presse est fort bonne. Le plus dur est notre ami Pessard, qui, tout en déclarant avoir abandonné le théâtre après le premier acte d'une pièce que, dit-il, il se sent incapable de raconter, se livre à un éreintement formidable.

27 décembre 1890. — Auguste Liner, auteur de ce Conte de Noël, si violemment bousculé, est encore sous les drapeaux, caporal dans un régiment d'infanterie à Vincennes. Par ce temps de Eoursuites et d'interdictions, je crains que le ruit fait autour de sa pièce ne lui occasionne quelques ennuis.

21 décembre 1890. — Descaves, que l'on poursuit pour Sous'Offs, a été un modèle de troupier ; il nous montre son feuillet de punitions : en cinq

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ans de service, quatre jours de salle de police et vingt jours de consigne.

28 décembre 1890, — Le débat du Sénat occupe la presse. Tous les journaux réactionnaires, r Autorité en tête, parlent des « étranges théories » du ministre. Les adversaires' des théâtres subventionnés ne perdent point Toccasion d'entrer en campagne, et prient le directeur des Beaux- Arts [le Temps du 25 décembre) d'user de son autorité sur les théâtres subventionnés, afin de n'être pas réduit à constater que Monsieur Antoine, seul, a quelque esprit d initiative; on en arrive à demander à quoi servent les grosses subventions données aux théâtres d'Etat, puisque, avec SOO francs, le Théâtre-Libre fait leur besogne. Voilà qui va encore me faire quelques amis, et Dieu sait pourtant si j'y suis pour quelque chose.

29 décembre 1890. — L'Obstacle, de Daudet, au Gymnase, a une belle presse, mais la pièce reste, quand même, au second plan de l'actualité, à cause du retentissement d'Elisa; j'en suis désolé, c'est une contrariété pour des gens envers lesquels ma reconnaissance est très sincère. Cependant cette coïncidence des deux spectacles n'a pas été provoquée par moi ; je sens qu'il va y avoir par suite un refroidissement que Concourt aggravera à son insu ; il doit parler, devant ses amis résignés, du succès de sa pièce, sans même soupçonner le petit agacement qu'il provoque autour de lui.

30 décembre 1890. — Notre protestation au sujet de Descavea se couvre des signatures les plus illustres. Emile Zola, Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt, Jean Richepin, Henry Becque, Mendès, Léon Cladel, Clovis Hugues, etc.

30 décembre 1890. — L'affaire du Fater interdit par la censure a soulevé un bruit énorme. Coppée m'avait enfin donné gentiment Ift pièce, lorsque je suis appelé au Figaro, chez Magpard. J'apprends un joli tour de notre ami Koningqui offre de la monter che? lui au Gymnase, et Coppée, sentant bien qu'il désobligerait le Figaro en refusant, tâche de trouver une combinaison qui satisferait tout le monde; je suis furieux, sans le laisser voir, car le Pater ne m'intéresse plus ainsi ; ce qui était avantageux pour nous, c'était de 1q représenter devant nos spectateurs habituels; dans ces conditions, je laisse tomber l'affaire. Je jouerai la pièce en Belgique à notre pn cbain voyage, avec mes camarades qui l'avaiei déjii répétée; Magnard, toujours bicnveillan comprend que je ne veuille pas travailler ave Koning qui nous a tant combattus.

30 décembre 1890. — Ajalbert, qui n'a pa digéré le compte rendu d'Hector Pessard sur t Fuie Elisa, proteste, dans une lettre publiqut contre ce critique éreintant une pièce qu'il d( dare ne pas avoir vue, ayant quitté, de dégoûi a-t-il dit, le théâtre, après le premier acte Pessard est vice-président du Cercle de la Cri tique; et il est probable que l'incident va fair

B14 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -UBRE

du bruit, car voici une fois de plus le fameux droit du critique remis en discussion.

30 décembre 1890. — Devant Taffluence . des abonnements, je dois entrevoir sérieusement la nécessité de créer une troisième série.

31 décembre 1890. — Pessard, répondant à Âjalbert, dans le Gaulois, avoue qu'en effet, il a

S[uitté le Théfttre-Libre après le premier acte de a Fille Elisa, parce que, dit-il, a n'ayait jamais été convenu avec la direction du Gaulois qu'il serait condamné à endurer le mal de mer au delà d'une certaine limite.

31 décembre 1890. — Toute cette histoire du Pater est assez mauvaise pour la censure; aux Beaux- Art s, devant le bruit et la sensation produite par les poursuites contre Descaves, on s'inquiète et on redoute, je le sais, un gros mouvement d opinion.

31 décembre 1890. — Dans la période de 87 à 90, la Comédie-Française, TOdéon, le Gymnase et le Vaudeville ont représenté, à eux quatre, 164 actes inédits. Dans le même temps, le Tnéàtre- Libre en a joué 125 à lui seul.

1891. — J'avais grand désir de voir le procès de Pel, un homme extraordinaire, paraît-il, qui a fait cuire sa bonne dans un poêle. Ajalbert m*a conseillé de demander une place au défenseur, Henri Robert, dont on commence à remarquer le talent. A la cour d'assises, tantôt, un garde lui ayant fait passer ma carte, le jeune maître, fort aimablement, se dérangée lui-même, trop heureux, dit-il, d'être agréable à son confrère de la Fille Elisa. A l'audience, il plaide avec une éloquence, une autorité vraiment admirables.

1891. — Jean Jullien, tout à fait en froid avec la rue Blanche, prend le feuilleton dramatique de Paris, où Bauer Ta fait entrer.

1891. — Je garderai le regret de n'avoir pas réussi à entraîner, dans ces batailles du naturalisme au théâtre, les deux romanciers de Médan qui, le maître mis à part, étaient incontestablement les deux personnalités supérieures du groupe. Huysmans n'a jamais voulu venir vers

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la scène, c'est à peine si, de temps en temps, il assiste chez nous aux pièces de quelque camarade.

Le succès de son nouveau livre Là-bas est vraiment très gros; déjà on le sent préoccupé de s'évader des formules réalistes, mais l'art et loriginalité d'une telle œuvre demeurent tout de môme assez à part, à une époque où le roman moderne flamboie d'une telle puissance de vie et d'observation. Les meilleures pages de Là-bas sont encore celles où l'analyse et la méthode de Zola laissent leur empreinte.

Maupassant, de son côté, tout h fait dans la gloire, trop sollicité, « vaut » trop pour venir dans mon petit théâtre donner une copie qui lui est payée si cher la ligne. Céard a bien souvent voulu s'entremettre près de lui, et il me dit qu'il faut y renoncer; c'est grand dommage, car l'auteur de Boule-deSuif aurait exercé à la scène une action magnifique pour ce renouvellement que nous poursuivons.

3 janvier 1891. — Voici un article du bon Pessard dans fa Petite Gironde qui nous éreinte copieusement ; cet excellent homme parle de Marivaux d'égoût et de Musset de cloaque ; comme sa situation est considérable dans les grands organes provinciaux, il faut subir cette agression sans aucune possibilité de riposter.

8 janvier 1891. — ^ La prise de possession du rôle de Tartuffe par Got a soulevé un nouveau débat. On reproche surtout au maître d'avoir tiré le personnage hors des conventions pour le

« MBS SOUVENIRS» SUA LE THÉÂTRE «LIBHB 217

jeter en pleine vie. J'y suis allé, bien entendu; c'est la plus belle leçon de théâtre qu'il soit possible de prendre, mais, en notre beau pays, il n'est pas facile de bousculer la routine, même quand on est le doyen de la Comédie-Française.

B janvier 1891. — Mirbeau tombe sur Pessard, ce matin, dans sa série de Monologues tristes, de l'Echo de Paris, de la façon la plus féroce et la plus drôle. Quel maître écrivain dans Tengueulade et quelle langue magnifique, malgré ses injustices et ses grossissements presque maladifs!

6 janvier 1891. — Dans Taprès-midi de tantôt, je vois arriver M. de Goncourt rue Blanche, avec, sous le bras, un assez volumineux rouleau qu'il déploie. C'est une magnifique épreuve de Feauforte de Bracquemond, son portrait, avec, audessous, une très belle dédicace qui me fait rougir de plaisir. Et en s'en allant, il m'invite cérémonieusement h aller déjeuner chez lui h Auteuil.

8 janvier 1891. — Je crois bien au'Octave Feuillet, que l'on enterre ces jours-ci, s en va au bon moment. Depuis la guerre, l'énorme situa^ tion de l'auteur de Monsieur de Camors déclinait visiblement, et, h part le Village^ qui est un chef-d'œuvre, parce que tout entier dans la vie, il ne restera pas grand'chose de tant d'histoires romanesques qui enchantaient les belles dames de l'Empire ; le Roman d'un jeune homme pauvre ne tient déjà plus debout lorsqu'on le reprend.

8 janvier 1891. — Le Chat-Noir vient de donner une nouvelle pièce d ombres dessinée par Rivière, Phryné, de Maurice Donnay, qui a été aux nues presque autant que la fameuse JlfarcA^ à Fétoile et l'Épopée, de Garan d'Ache. La vogue de Tétablissemeni-de Salis est inimaginable. Et c'est du reste un coin unique, qui est tout simplement en train de révolutionner la chanson et beaucoup d'autres choses.

9 janvier 1891. — M. de Goncourt donne son Journal au rez-de-chaussée de l'Echo de Paris; c'est Mendès qui a décidé les directeurs à demander cette publication au maître. Bien que M. de Goncourt ait pris le soin, je le sais, de réserver tout ce qui, dans ses Souvenirs, était susceptible de soulever des récriminations, le bruit est tout de même énorme.

13 janvier 1891. — Une revue anglaise consacre un article de reportage au Pousset du faubou^ Montmartre, dont il donne un tableau assez juste. Le journaliste étranger fait défiler dans la célèbre brasserie Gandillot et Becque, Mendès, dont il cite des choses cruelles sur Banville que ie n'ai jamais entendues pour ma part, Ponchon, niche- )in, Armand Silvestre, Capus, Grosclaude, Mont- ^ oyeux, Darzens, Bonnetain, Mirbeau, SchoU, ] )ebussy et des actrices, dans un tohu-bohu, plein d'inutiles petites rosseries.

15 janvier 1891. — On a joué hier au théâtre d'Application une comédie en quatre actes de Léon Gandillot, le Benjamin de Sarcey, que l'au-

teur m'avait envoyée, mais que je n'avais pas gardée parce que pour moi, malgré d'incomparables dons, Gandillot n'est qu'un vaudevilliste et que sa pièce, au fond, est une p&le réédition de l'Ecole des veufs, d'Ancey.

17 Janvier 1891 • — Un comité de poètes s'est formé pour créer un Théâtre d'art qui donnera bientôt, à la salle Montparnasse, des pièces de Pierre Quillard, Rachilde, et Stéphane Mallarmé. C'est fort bien, car le Théâtre-Libre ne suffit plus, d'autres groupements deviennent nécessaires pour jouer certaines œuvres que nous ne pouvons pas réaliser chez nous. Je n y vois pas une concurrence, mais un complément dans l'évolution qui s'accélère.

18 JQTivier 1891. — Gomme Sarah vient de quitter brusquement la Porte-Saint-Martin, au cours même des représentations de Cléopâtre, pour partir en Amérique, et que le directeur Duquesnel se trouve pris de court, il m'offre de remplir, avec certaines pièces du Théâtre-Libre, les quinze ou vingt jours nécessaires pour remonter le Courrier de Lyon. Gomme ce ctirecteur se montre le plus désintéressé et le plus charmant des hommes^ nous organisons tout de suite ces représentations, dont nous avons les décors en magasin. La Fille Elisa venant d'avoir un très gros succès, l'idée s'impose aussitôt d'en donner quelques représentations publiques.

19 janvier 1891. -r- Get après-midi, à quatre heures, pendant que nous répétions sur la scène,

Duquesnel mm &it prier de monter chez lui, et m'annonce qu'il iMUt d'être avisé de Tinterdiction pure et simple dmkk Fille Elisa. 11 va falloir rembourser une 4i2aine dt mille francs de location qui étaient déjà venus, «idont nous avions tous bien besoin.

En attendant, nous voici obligé» C^w^urer les représentations annoncées avec des pîè«^ moins neuves qui ne nous permettent plus d'espoir l6 gros succès d'argent que nous touchions presque.

20 janvier 1891. ■— M. de Concourt a cherché la manière la plus élégante de me rtmercier de notre grand effort d^Ecisa; il a eu cette jolie idée de me faire lui-même les honneurs de sa collection, à l'heure actuelle le plus beau musée des choses d'Extrême-Orient et du dix-huitième siècle qu'il soit possible de voir. Puis, il me fait déjeuner en tête à tête avec lui, dans sa belle salle à manger toute resplendissante de ses tapisseries de Boucher. Sur la table, le repas est servi avec des argenteries et des cristaux d'époque. C'est vraiment d'une élégance de grand seigneur et de grand artiste, et ce qui me touche le plus, c'est que le maître a compris que je sentirais tout rbonneur qu'il me fait. Lui-même ne déjeune jamais seul dans cette salle, il ne l'ouvre guère que pour les hôtes de marque comme la princesse Mathilde ou des amis très chers comme les Daudet.

21 janvier 1891. — Bauer, ce matin, prisonnier de l'attitude qu'il a adoptée depuis deux années envers les maréchaux, onligé de rentrer sa mau-

vaise humeur contre le Théâtre-Libre, prend parti contre la censure. L'incident, qui grossit, pourrait avoir des développements que ne prévoyait pas la rue de Valois, car Miilerand an* noace qu'il portera la question à la tribune de la Chambre; Ton sent poindre tout un mouve-* ment sur la question de la liberté du théâtre.

Goncourt résigné, mais toujours un peu effarouché par les polémiques violentes, ne parait pas décidé à se jeter personnellement dans la mêlée. Séverine, comme toujours, fonce coura-^ geusement; un jeune homme, Pierre Baudin, qui a, je crois, de Finfluence dans le quartier des Ecoles, publie dans la Cité un article virulenti mettant sous les yeux du public les inepties légendaires de la censure, tolérante au café-* concert, et réservant ses sévérités pour les œuvres littéraires.

24 janvier 1891. — Nous raccordons, sur la théâtre de la Porte-Saint-Martin, la Mort du duc d'Enffhien; comme je demande au earçon d'accessoires un fouet de chasse qu'il avait Thabitude de me prêter, celui de Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon, le pauvre garçon, tout gêné| me dit que le grand acteur, indigné qu un objet lui appartenant puisse être touché par le fonda^ teur du Théâtre-Libre, lui a formellement inter^dit de le mettre à ma disposition.

24 janvier 1891. — Le Théâtre-Libre a eu tantôt encore les honneurs de la tribune à la Chambre, avec la question Elisa.

Le député de la Seine, Millerand, prenait la

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défense intelligente et énergique de l'œuvre d'Âjalbert, disant qu*il avait assisté chez nous à la répétition générale, et qu'il ne s'y était produit aucune manifestation; qu'on aurait pu admettre, pour des représentations publiques, la demande de quelques modifications du dialogue des filles au premier acte, mais que la censure ne les a même pas exigées, et que le motif de l'interdiction est simplement libellé : côntexture générale. Et comme l'orateur donne lecture de quelques fragments, il se déclare chez nos vertueux parlementaires un accès de pudeur comique.

Après avoir cité Sarcey, Faguet, Jules Lemaître, La Pommeraye, Edmond Lepelletier, Henry Fouquier, qui, dans leurs comptes rendus plus ou moins élo^ieux, n'ont même pas songé à soulever la question de bienséance, Millerand affirme que Toeuvre, loin d'être immorale, est un

f généreux cri de pitié, un acte d'accusation contre a société que l'on peut estimer violent, mais d'une portée supérieure.

La salle, continuant à se montrer gênée d'entendre traiter à la tribune cette terrible question de la prostitution, l'orateur fait observer que l'un des ministres, M. Yves Guyot, a écrit, lui aussi, un livre tout entier sur cette plaie sociale. 11 termine en demandant si, alors que la censure admet et tolère les obscénités du café-concert, il est admissible qu'un grand écrivain comme Concourt, un des maîtres de la littérature de l'heure présente, puisse subir un semblable outrage.

M. Bourgeois, le ministre, doit monter luimême à la tribune; il est obligé, dit-îl, de défendre la censure, tout en avouant regretter ce^

tains jours son existence. Sans entrer dans le débat, il essaie de dégager la responsabilité- de ses inspecteurs de théâtre, qui ne parviennent pas, il le reconnaît, à assainir suffisamment le café-concert et certains spectacles publics. Il recommence la lecture de certains passages de la pièce, de façon à renouveler dans la Chambre les mouvements de réprobation qu'il a pu noter pendant le discours de Millerand, et, lorsqu'il a rassemblé facilement lauditoire, et obtenu même une interruption approbative de Paul Déroulède et du comte de Maillé, il appelle M. Millerand son ami, et termine en annonçant qu'il serait heureux de lever l'interdiction si les auteurs consentaient à transformer leur pièce.

Le Figaro, dans son compte rendu, dit que la Chambre s'est amusée, pendant une heure, de ce débat dépourvu de sanctions; mais les curieux de littérature qui liront plus tard le récit de la séance dans l'Officiel, y relèveront des interruptions, des mouvements singulièrement significatifs de la mentalité et de la culture d'une Chambre française, en Tan de grâce 1891.

27 janvier 1891. — Voici maintenant l'affaire de Thermidor, qui ne nous intéresserait que relativement si le débat annoncé à la Chambre a'était, au fond, la suite de la campagne esquissée contre la censure à propos d'Elisa. On trouve, 3ivec assez de raison, que l'interdiction de la pièce le Sardou, quelles que soient ses tendances, ichève de démontrer l'inutilité de la censure ; il îst plaisant de voir le Gaulois, si heureux il y a ]ueiques jours de l'interdiction d'une pièce de

Tadversaire de son collaborateur Pessard, crier « Bravo, Sardou », et entrer en guerre contre la rue de Valois.

Pour rester logique, sur Tinterdiction de Thermidor, je suis obligé de mettre publiquement le Théâtre-Libre à la disposition ae Sardou, pour jouer sa pièce, s'il le juge utile. A vrai dire, le geste est un peu platonique, mais je suis tout prêt à m'exécuter, malgré les innombrables difficultés de Tentreprise, si Tauteur me prenait au mot.

27 janvier 1891. — Francis Magnard fait faire dans le Figaro un dessin sur la Fille Elisa, qui est une charge contre la censure. Le symptôme est assez grave de ce grand journal littéraire et modéré prenant enfin nettement parti contre la rue de Valois, ses bureaux et sa malfaisante routine.

!•** février 1891. — Une plaisante « soirée parisienne », de Toché, imagine ce matin, dans le Gaulois^ qu'à la suite de la démarche que j'ai faite près de Sardou pour Thermidor, Glaretie vient d'écrire une lettre semblable à Aialbert, pour mettre la Comédie-Française à la disposition de sa Fille Ëlisa.

i^^ février 1891. — Un joli dessin de Forain dans ce Courrier français : la censure personnifiée par une horrible vieille, armée des ciseaux classiques, disant à Elisa : « Va d'abord te faire habiller chez Georges Ohnet, après nous verrons. »

1" février 1891. — Au milieu de ce gros tumulte, nos représentations à la Porte -Saint - Martin se sont paisiblement déroulées, avec des recettes honorables qui dépassent couramment 2.000 francs. Nous avons donné : la Mort du duc d'Enghien, la Tante Léontine et V Ecole des veufs. La presse s'est montrée bienveillante pour cet essai, qui aura eu le grand avantage d aguerrir notre troupe et de nous mettre enfin en contact avec le grand public; des ouvrages que nos principaux critiques avaient déclarés, lors de leur apparition, incapables de tenir aux vraies chandelles, ont intéressé les spectateurs, et nous venons de prouver que notre répertoire n'est pas inaccessible à la foule.

9 février 1891 . — Sarcey, qui est venu voir nos spectacles publics de la Porte-Saint-Martin, nous fait des compliments et reconnaît le talent des comédiens, mais il conteste assez Tattitude du public pour qu'Ancey éprouve le besoin de protester dans le Figaro, en disant :

Certes, il y aura un éternel malentendu entre nous, les jeunes, et M. Sarcey; il s'amuse follement à des inepties qui nous font pleurer, il se pâme de rire, et il nage dans la joie; nous ne lui demandons que des conseils, il nous en donne, nous nous gardons bien de les suivre. M. Sarcey mérite notre respect pour son grand âge, nous lui dénions à notre égard toute compétence littéraire.

16 février 1891. — En ce moment, nous répétons, pour le prochain spectacle, la première pièce d'un nouveau camarade, Georges Lecomte, un grand jeune homme aimable et disert, avec lequel

2â6 «MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE

je taille volontiers de longues bavettes, car il est d*une chaleur éloquente qui contraste un peu avec le milieu blagueur du Théâtre-Libre.

20 février 1891. — Il y a quelque temps, Mirbeau, dans un retentissant article du Figaro, me mettait en demeure de monter la Princesse Maleine, de Maeterlinck; j'avais hésité, d'abord

f)arce que l'auteur lui-môme déclare avoir écrit a chose pour un théâtre de marionnettes, puis parce que je n'ai vraiment pas sous la main les éléments nécessaires, en costumes, décors ou acteurs. On cherche ces jours-ci à exploiter la chose contre nous, à Bruxelles, prétenaant que c'est tout le groupe naturaliste du Théâtre-Libre qui m'aurait détourné de cette tentative. La vérité, c'est que je ne pense pas que cela soit dans Ici sens de la iraison et que je m'embarquerais dans une aventure où nous ne pourrions que trahiri l'auteur. [

20 février 1891. — J'ai eu la curiosité, devai l'allégation assez perfide qui a couru la press au sujet des résultats matériels de nos soirées] la Porte-Saint-Martin, de relever les recettes c( respondantes des autres théâtres. Or,, tandis qi nous faisions une moyenne générale de 1.648 dans ce théâtre désemparé par le départ de Sai Bernhardt, l'Odéon encaissait 943 francs, M"**M(

fodin, au Vaudeville, 1.900 francs, le Gymn^ .682 francs, le Palais-Royal 1.900 francs, Variétés 3.000 francs, avec Ma Cousine, le Cl telet 1.461 francs, les Nouveautés 982 fran( et les Menus-Plaisirs 238 francs. Alors?

26 février 1891. — On publie ce soir la liste des personnalités qui seront convoquées devant la commission de la censure élue à la Chambre et dont M. Dujardin-Beaumetz est le secrétaire général. On entendra Alexandre Dumas, Meilhac, Vacquerie, Sardou, Concourt, Zola, Banville, Bergerat, Ancey, Bisson, Camille Doucet, Claretie, Carré, et j*ai la surprise de voir mon nom terminer la liste.

1" mars 1891. — Bien entendu, on a ouvert des enquêtes dans la presse à propos de la censure et des travaux de la commission nommée par la Chambre pour examiner l'opportunité d'une modification de la loi. Zola dit qu'il est pour la liberté la plus absolue et la plus entière, mais il pense que la consultation décidée par les parlementaires n'est qu'une simple formalité, que rien ne sera changé. Sardou, écnaudé par l'affaire de Thermidor, jette feu et flamme. Carré dit que, comme auteur, il demande qu'elle subsiste. En général, il y a beaucoup de scepticisme au sujet du résultat possible.

2 mars 1891. — La Meule, de Georges Lecomte, que nous avons donnée, n'a pas mal réussi ; c'est un assez joli début. Surtout les deux premiers actes étaient bien partis ; cela s'est ralenti sur la fin, mais l'auteur a une bonne presse ; Sarcey et Lemaitre croient en son avenir.

Un lever de rideaii, un acte de Ginisty, Jeune premier, a beaucoup plu ; c'est une anecdote où l'on a voulu reconnaître Delaunay, dont je m'étais amusé à copier la tête.

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3 mars 1891. — Nous voici encore à Bruxelles, où nous sommes venus jouer la Fille Elisa. Tant de déplacements sont bien fatigants et entravent nos travaux de Paris, mais chaque mois le même dilemme se pose : chercher un peu d'argent au dehors pour donner le spectacle suivant.

3 mars 1891. — Voici que le Théâtre-Libre pénètre jusqu'au Théâtre-Impérial de Pétersbourg, où Ton a représenté la Tante Léontine, avec un très.grand succès. Par exemple, je serais bien surpris que les comédiens de là-bas, Hittemans, Andrieu et M"® Thomassin, aient pu donner le mouvement particulier d'un dialogue si différent de celui des œuvres qu'ils ont l'habitude déjouer.

6 mars 1891. — Notre succès à Bruxelles est très réel ; nous trouvons ici un public qui prend tout simplement la pièce que nous lui apportons, sans subir le contre-coup aes agitations littéraires que ces œuvres soulèvent chez nous. Je redoutais fort Fréderikx, le critique de r Indépendance belgt qui a, comme talent, comme autorité, une situation analogue à celle de Sarcey; il n'est pas tendre d'habitude et Ton m'avait prévenu que nous aurions à essuyer son feu. Il n'est certes pas sans faire des réserves, mais il nous encourage et son attitude est pour beaucoup dans le grand succès d'argent que nous rencontrons ici, vraiment le bienvenu, car la situation matérielle se tend de plus en plus à Paris. D'abord les abonnements ne peuvent plus progresser, tandis que les dépenses augmentent incessamment; le déficit

se creuse ; je sens bien, sans rien dire à personne, que nous allons à un trou où le Théâtre-Libre tombera quelque jour. C'est terrible, parce que je ne puis pas laisser voir cette détresse, qui serait immédiatement exploitée contre ce que nous faisons. C'est pourquoi ces représentations, que Ton me reproche à Paris, sont une question de vie ou de mort pour le Théâtre-Libre.

6 mars 1891. — On vient de jouer au Gymnase une adaptation de Musotte^ la célèbre nouvelle de Maupassant, par M. Jacques Normand. La presse dit que c'est de rexcellent Théâtre-Libre, habilement dosé à l'usage des gens du monde, et le succès est très grand. J'ai été voir le spectacle ; il ne reste là dedans du chef-d'œuvre qu une sensiblerie assez plate. Mais, tout de même, cette sage-femme, l'audace de la situation, acceptées ainsi parle public le plus bourgeois, c'est une conquête, la foule glisse inconsciemment vers un renouvellement que nous aurons préparé et qui, un jour, bouleversera tout.

14 mars 1891. — La mort de Théodore de Banville nous met en deuil. Le Théâtre-Libre lui doit beaucoup, car son Baiser, qu'il voulut bien écrire pour nous, fut l'un des grands succès qui fondèrent la maison.

Un mot de lui : « J'écris en vers avec la même facilité qu'à mon tailleur. » 11 s'en va, chevalier de la Légion d'honneur depuis 18S8; on ne gâte pas les poètes chez Marianne, comme dirait Sergerat.

25 avril 1891. — La première d'Amoureuse, à rOdéon. Voici enfin une pièce considérable, telle que, certainement, depuis les Corbeaux, on n'en avait vu de semblable.

Je suis fier de la signature de cette œuvre, un des noms du Théâtre-Libre, et d'avoir réouvert jadis le chemin de la scène à Porto-Riche avec la Chance de Françoise. L'interprétation, au second Théâtre-Français, est merveilleuse, avec Réjane, l'artiste la plus complète de ce temps-ci. Elle vit ce personnage si vibrant, avec une intensité et une virtuosité magistrales. Le troisième acte reste faible ; on sent que l'auteur n'y a pas dit son dernier mot. Mais la grande scène du second se déploie avec l'audace, la sûreté et l'ampleur des maîtres.

28 am/1891. — A l'Odéon, V Amoureuse, de M. Georges de Porto-Riche, reçue par Porel, les yeux fermés, s'était d'abord appelé l'Ennemie et Pessard dit, tout en faisant de vifs compliments, qu'en somme il a plutôt eu l'impression d'un spectacle dans un fauteuil que celle d'une pièce de théâtre. Vitu proclame qu'il n'insistera pas sur les côtés choquants de cette singulière aventure, mais, assez prudent, il n'éreinte pas. Pour nous, par son accent neuf et vigoureux. Amoureuse est une pièce considérable, une pièce pas encore vue ; l'audace et la franchise du second acte sonnent magnifiquement la vérité à côté des marionnettes de Dumas fils.

28 avril 1891. — Fort heureusement pour nous, dans la lutte toute littéraire avec Porel qui

vient d'abattre une carte triomphale avec Amoureuse, j'étais prêt à la riposte en donnant le Canard Sauvage que nous venons de jouer. La représentation a été curieuse ; un public hostile, gouailleur, a fini par être emporté complètement par un admirable cinquième acte. On a bien imité les cris du canard et chahuté Quelque peu, mais la presse est d'un ton qui en ait long.

28 avril 1891. — Pierre Véron, dans son compte rendu, dit que M. de Porto-Riche, en écrivant Amoureuse^ a laissé définitivement le romantisme pour sacrifier à l'antoinisme. Je ne suis pas médiocrement fier de cette boutade, mais ie pense plutôt qu'il faut rattacher Amoureuse à la grande lignée de Becque.

5 mai 1891. — Le feuilleton de Sarcey sur le Canard sauvage est lamentable; la coupure m'en arrive ce matin, que je veux conserver. J'entends bien que « notre oncle » n'a pas résisté au plaisir de se ranger du côté de ceux qui blaguaient dans l'obscurité de la salle ; cela ne l'a pas empêché de parler de la pièce comme quelqu'un qui, au fond, a tout compris, mais qui ne veut pas en convenir. Cependant il y a dans ses plaisanteries quelque chose de si déplaisant envers une pareille œuvre qu'il faut en garder trace :

Ah ! ce Canard sauvage, personne, au grand jamais, non personne, ni vous qui avez écouté la pièce, ni Lindenlaub et Ephraïm qui l'ont traduite exactement, ni Fauteur qui Ta écrite, ni Shakespeare qui Ta inspirée, ni Dieu, ni diable, non personne ne saura ce que c'est que le canard sauvage, ni ce qu'il fait dans la pièce, ni ce qu'il signifie,

232 tMES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LlBRJl

ni à quoi il rime. Mais, canard à part, vers la fin du troisième acte, on commence à comprendre la pièce, et on la presque comprise par un effort rétrospectif, vers la fin du cinquième ; toujours canard à part, bien entendu. Oh ! je ne me flatte pas d'avoir compris le canard; ne comptez pas sur moi pour vous l'expliquer. J'ai déjà vu sur ce canard un certain nombre d'exégèses, elles ne m^ontpas satisfait; les uns l'ont accommodé aux olives, les autres à la rouennaise, les autres aux ronds d'orange ; moi, je n'ai point de sauce particulière à vous proposer. Je n'oserais pas confesser que je ne sais pas encore ce qu'a voulu dire Ibsen, s'il n^était pas convenu que je suis un être dépourvu de toute intelligence. Je ne puis donc pas, par cet aveu, aggraver l'opinion que professent sur moi les amateurs du Canard sauvage.

H mai 1891. — Dans son feuilleton des Débats, Jules Lemaître, qui parle avec une compréhension admirative de Vœuvre du grand Norvégien, : se donne le malin plaisir d'expliquer à Sarcey le symbole du Canard sauvage et termine en disant : « Voilà tout, qu'y a-t-il de si obscur et de si étrange? »

19 mai 189L — Adrien Bernheim, un enragé séide de Sarcey, me conseille d'aller voir Grisélidis, à la Comédie-Française, et d'y prendre une bonne leçon de mise en scène ; je trouve admirable cette affirmation désespérée d'enthousiasme pour ce bric-à-brac moyenâgeux en protestation contre nos tentatives.

22 mai \%%i. — Jean JuUien vient de faire recevoir par Porel une pièce nouvelle, la Mer. On éprouve le besoin d'en informer le public par une note désagréable rappelant que l'auteur de la Sérénade, du Maître et de l'Echéance a été, comme

tant d'autres, obligé de renoncer à ses relations premières avec le Théfttre-Libre.

24 mai 1891. — Je reçois une convocation pour me rendre mercredi prochain devant la commission de la censure dramatique qui fonctionne au Palais-Bourbon. Got, Carré, Albin Valabrègue et Georçes Ancey sont également invités pour ce jour-là.

28 mai 1891. — Nous avons donné Nell Hom, cinq actes que Rosny avait tirés de son beau livre. La représentation a été curieuse, accidentée mais mauvaise, et la presse reflète cette impression. Voilà un résultat qui ne correspond guère à l'immense effort que j'avais fait. Au troisième acte, un meeting dans un square de Londres, j'avais accumulé près de cinq cents figurants avec leurs bannières et trois musiques. Je ne sais pourquoi cet énorme déploiement de mise en scène a mis la salle en fureur, et, comme le bruit sur le théâtre était intense et que les spectateurs sentaient que leurs plaisanteries et leurs quolibets ne nous parvenaient même pas dans le orouhaha, faute de mieux, ils ont repris en chœur le cantique de l'armée du Salut. Perdu au milieu des figurants, j'ai été pris d'une telle rage que, sur un signal donné par le sifflet à roulette dont j'étais pourvu, trois cents figurants ont déchaîné sur la scène une tempête si drue et si prolongée que les spectateurs, fatigués et stupéfait^, en sont redevenus silencieux.

Je garde la conviction que Nell Hom était un spectacle d'une originalité rare. Le pauvre Rosny

n'est pas disposé, après cette déconvenue, à revenir de sitôt au théâtre, et voilà un de nos plus grands écrivains éloigné, peut-être à jamais, de fa scène.

28 mai 1891. — Il faut noter cette gentillesse d'une feuille de chou parce qu'elle est significative du ton que certains emploient avec nous :

Au moment de mettre sous presse et où il est trop tard pour remanier mon article, on m'apprend que le Théâtre- Libre a cessé d'exister et que son directeur, ne sachant plus que faire de sa couenne, et ne voulant pourtant pas abandonner son art libre, vient d'accepter la même fonction dans une maison hospitalière du boulevard de la Chapelle, 22 ou 106, on n^a pas pu m'affirmer le numéro, des plus gros, paraît-il.

29 mai 1891. — J'ai eu 1.500 francs de figuration pour Ne II Hom.

31 mai 1891. — J'ai longuement parlé de la censure devant la commission parlementaire. J'ai cru discerner que la majorité était acquise à la suppression. L'un des plus ardents et des plus tenaces m'a semblé être M. Dujardin-Beaumetz, dont les yeux brillaient visiblement de plaisir et d'approbation à chacune de mes charges à fond ; en somme, je réclamais pour le théâtre la liberté dont jouissent toutes les autres productions de l'art français, et Ancey, qui fut entendu en même temps que moi, sur un ton plus modéré, a soutenu les mêmes arguments, ajoutant ce trait amusant qu'un censeur lui avait demandé la suppression de cette phrase de l'Ecole des veufs : « Je

viens de voir le curé de Notre-Dame-de-Lorette », parce que cette paroisse était la sienne.

i^^ juin 1891. — La déposition de M. de Concourt devant la commission d'enquête de la censure.

« En effet, Fintérêt du public est passé successivement des Âgamemnon et des rois de Tanti- 3uité aux marquis des xvii® et xviii* siècles, puis es marquis aux bourgeois du xix® siècle et ils entendent, les censeurs, qu'on s'arrête à ce « personnage noble » de l'heure présente.

« Ils ne se doutent pas, ces messieurs, qu'il y a cent cinquante ans, au moment où Marivaux publiait le roman de Marianne, ils ne se doutent pas qu'on lui jetait à la tête que les aventures de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était obligé d'écrire une prémce où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait dans ce que l'opinion publique dénommait l'ignoble des aventures bourgeoises, affirmant que les gens

3ui étaient un peu philosophes, et non dupes des istinctions sociales, ne seraient pas fâchés d'apprendre ce qu'était la femme chez une grosse marchande dTe toile.

« Eh bien, à cent cinquante ans de là — ici, je parle pour moi — il est peut-être permis à un esprit philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre à une bonne à tout faire, à une basse prostituée. »

1« juin 1891. — 11 vient de se fonder un Théâtre-Libre à Copenhague qui a inauguré ses représentations par la Thérèse Raquin de Zola,

SOUS la présidence du ministre de Tlnstruction publique. Nous sommes loin de Paris.

2 juin 1891. — On sait maintenant Topinioii exprimée par les personnalités entendues sur la censure. Vacquerie a prononcé un éloquent plaidoyer en faveur de la liberté complète du théâtre, Concourt et Zola également. Par contre, Alexandre Dumas fils a déclaré que la censure était bonne, très bonne, que les vrais auteurs ne s'en plaignaient pas. Henry Meilhac aussi, bien entendu, de même que Camille Doucet.

9 juin 1891. — Les Fourches caudines que nous venons de jouer sont d'un très aimable garçon, Maurice Le Corbeiller, courriériste dramatique aux Débats, qui a déjà donné à la Comédie-Française un à-propos en vers fort goûté.

10 juin 1891. — Nous avons donné hier soir Leurs Filles, de Pierre WolfF. Le critique du Figaro n'avait pas digéré ses débuts dans Jacques Bouchard, Il nous boudait depuis et s'était même un instant brouillé avec son neveu. Puis la polémique où j'eus là chance d'asséner sur sa rude poigne un coup de trique retentissant n'avait pas arrangé les choses. Enfin, nous appartenons à un clan contre lequel il a toujours nourri une véritable exaspération, et ses prises de bec avec Zola sont restées célèbres. Sa curiosité au sujet de la nouvelle pièce de Pierre Wolff était pourtant fort grande ; de plus, il avait à en rendre compte comme critique dramatique. Aussi, pendant la représentation, où je n'avais qu'un tout petit

rôle, je guettais malicieusement son impression; à mesure que le succès devenait énorme, la stupéfaction et le désarroi s'y mélangeaient avec une émotion assez touchante. Lorsque, le rideau tombé, j'eus jeté le nom de son neveu, dans un emballement de la salle, Albert Wolff passa sur la scène et dit à Pierre de le guider jusque chez moi. Comme nous ne sommes que des locataires passagers, je suis installé dans une petite pièce sans mobilier, et lorsqTie Fauteur introduisit son oncle, je ne pus que lui montrer une vieille malle pour s asseoir. Le bonhomme me regardait, fort ému, hochant la tête suivant un tic qui lui est familier, et je me démaquillais devant ma ^lace quand il pria son neveu de nous laisser seuls. 11 y eut un long silence que je n'osais point rompre, et, ma foi, j'étais assez ému aussi; après m'avoir longuement dévisagé, il a fini par me dire : « Vous êtes un garçon d^'esprit et je ne suis qu'une vieille bête, vous avez pris une belle revanche. Je vous remercie pour mon neveu et pour moi. » J'avoue que j'ai été fort touché et que cette réconciliation m'a fait plaisir. Du reste la presse, ce matin, dit que Leurs Filles est un chef-d'œuvre, qu'Henriot est M"® Dorval, et déjà Koning, qui est un ami d'Albert Wolff, parle de commander une pièce à l'auteur pour le Gymnase.

H juin 1891. — Le procès que j'avais intenté à Bauer, qui devait venir à l'auaience aujourd'hui, est remis au 29 juillet. Bien des amis se sont entremis pour me faire retirer ma plainte. Mais en ai-je le droit? A l'heure où je traîne der-

rière mes talons un parti de mécontents, il faut prouver que je n*ai rien à cacher et que je ne redoute pas Tétalage au grand jour de ma vie et de mon travail. Ce n'est pas que Bauer n'ait aussi bien des ennemis acharnés, car des collaborateurs de son journal, des rivaux illustres, me conseillent sournoisement de tenir bon.

21 juin 1891. — Courteline, dans une amusante fantaisie, gouaille ceux qui nous ont reproché, après la représentation de son Lidoire, d avoir joué cette histoire dans un décor exact et il termine ironiquement :

La pièce se passe, n'est-ce pas, dans un régÎDQ.ent de hussards ? Alors le décor est tout indiqué : à gauche, au premier plan, un arhre derrière un buffet ; puis, la statue en pierre de Tempereur du Brésil. A droite, en piles, les œuvres de M. Paul Perret, et au fond, Tincendie du palais de Justice de Rouen, éclairant de lueurs rougeàtres le geste désespéré des naufragés de la Méduse. Vous nous embêtez, mon cher, avec vos décors exacts.

C'est une réponse bien spirituelle aux attaques qui se multiplient depuis quelque temps contre la mise en scène réaliste.

2^ juin 1891. — Ma fin de saison est dure; le mois dernier, j'avais écrit un mot à Derenbourg pour lui demander de m'avancer 6.000 à 7.000 fr. afin de faire face à mon dernier spectacle et gagner Tété. Hier, dans ie Gil BlaSy je trouve une copie de cette lettre, ce qui m'est bien désagréable car elle rend publique une situation financière qui doit réjouir nos ennemis. Du reste, cela n'a été fait évidemment que pour me gêner,

au moment où j'organise les abonnements de la saison qui va venir.

{"^"^ juillet 1891. — Marcel Prévost, désormais au premier rang des romanciers nouveaux, avec la Confession dun amant, a gentiment accueilli ma demande d'une pièce pour la saison prochaine. Je trouve, en effet, qu'il serait d'un intérêt véritable d'attirer vers le Théâtre-Libre l'un des écrivains qui s'annonce comme un maître de demain. Nous convenons ensemble qu'il me donnera un acte tiré d'un épisode du Scorpion,

il juillet 1891. — Tous ces incidents de la censure et les investigations des commissions parlementaires du côté des Beaux- Arts devaient aboutir à une sanction. Larroumet quitte la direction de la rue de Valois et, sans connaître encore son successeur, j'ai le sentiment que c'est une grosse perte. Dans les nombreux conflits de ces dernières années, Larroumet m'a toujours traité avec infiniment de bienveillance, et au cours des visites ue je lui faisais, je démêlais, sous la prudence u haut fonctionnaire, une vraie bienveillance pour la jeune génération dramatique.

& juillet 1891. — Nous avons donné ce soir le dernier spectacle de la saison, trois pièces en un acte, une paysannerie de Sutter-Laumann, une fantaisie assez drôle, le Fendu, d'Eugène Bour-

f;eois, et une tout à fait jolie chose de Louis Mulem, Dans le rêve. La presse n'est pas méchante, mais j'ai besoin de me rassembler et de reprendre des forces à Camaret*

8 juillet 1891. — En ces temps de liquidation de fin de saison, où je tripote des papiers, dans le désarroi d'une situation pécuniaire extrêmement grave, je relève les chiffres des abonnements des trois dernières années : 26.000 pour 1889, 42.700 pour 1890, 53.600 pour 1891, qui seraient assez rassurants si, en même temps, je ne voyais démesurément s'accroître les charges et les frais du Théâ.tre-Libre.

i2 juillet 1891. — Carvalho annonce pour Fhiver prochain Cavalleria rusticana^ un opéra de Mascagni, ayant fait le tour du monde, et qui n'est autre que la Chevalerie rustique, de Verga, autrefois si copieusement emboîtée chez nous.

15 juillet 1891. — Dans son dernier compte rendu du spectacle du Théâtre- Libre, Auguste Vitu terminait par ces mots charmants :

J'aUais oublier de dire que radmiaistratîon du Théâtre- Libre a fait distribuer une jolie collection de dessins obscènes en guise de programme. La fête était complète.

Or, ces dessins étaient de Willette, de Forain, et ils nous avaient été donnés par le Courrier français. C'est toujours, pour la province et l'étranger, la légende de la pornographie systématiquement répandue.

20 juillet 1891. — L'an dernier, avec Ancey, dans une de nos excursions de Douarnenez à Brest, en passant au large de la pointe des Pois, à la sortie du goulet de Brest, nous avions guigné' des falaises rocheuses, des plages désertes qui nous

taraissaient magnifiques. Cette saison, en quitant Paris, nous avons, sans nous arrêter à Douartenez, fait le tour de la baie, et abordé cette imeuse pointe à Textrémité de laquelle un vilïge de pêcheurs, Gamaret, nous a enthousiaslés. Nous y voici pour passer Tété, Ancey dans dande où il a trouvé une petite maison, et moi, ans un vieux fort en ruines au bout d'une jetée, l'entrée du port, où je me suis installé, tant ien que mal, et que la commune me loue 5 francs par an.

30/m7feH891. — L'affluence des manuscrits 5t telle que j e n'en ai pas loin de cinq cents enissés dans ma petite chambre du fortin de Ca*laret. J'ai attaqué le tas, et hier soir, comme t travaillais assez avant d^ns la nuit, je suis imbé sur trois actes, l'Envers^ d'une sainte, d'un . Charles Watterneau, qui' m'ont donné un mp de fièvre et empêché de dormir le reste de la lit. J^ai écrit à ce monsieur pour lui dire mon ipression et que, bien entendu, sa pièce était tenue pour l'année prochaine.

2 août 1891. — J'ai décidément de la chance tte année. Voici un nouveau manuscrit, l'Aour brode, d'un M. de Weindel, qui me donne n adresse à Vienne (Autriche), une œuvre rearquable, une espèce de Jeu de Vamour et du \sard, mordant et tragique, annonçant un vrai iteur dramatique.

Camaret, 5 a/)ût 1891. — A l'instant où j'acheis une lettre pour l'auteur de V Amour brode^

lui demandant s'il avait autre chose à me faire lire, il m'en arrive une de M. François de Curel, 83, rue de Grenelle, à Paris, ironique et joyeuse, qui m'annonce que, puisque je désire lire autre chose, j'ai en ce moment chez moi trois manuscrits de lui, signés de noms différents et que le troisième s'appelle la Figurante. J'ai justement lu cette pièce hier soir, et elle m'avait paru fort remarquable; sans m'offusquer du stratagème, je lui réponds que, bien entendu, je jouerai l'hiver prochain, pour commencer, celle de ses trois œuvres qu'il choisira, mais qu'à mon avis fEnvers d'une sainte me paraît la plus importante et la plus sûre pour des débuts éclatants an Théâtre-Libre.

12 août 1891. — Ce matin, dans la Dépêche à Brest, je vois que l'enterrement d'Auguste Vitu lieu aujourd'hui. C'était un homme de talent q nous a beaucoup combattus, mais il était de so temps. J'ai télégraphié à Paris pour qu'on meti sur son cercueu la couronne du Théâtre-Libre

3 septembre 1891. — Je vais tout de suite chi M. de Curel en arrivant à Paris. Nous n'avoi

5»as tardé à nous mettre d'accord sur le choix 'Envers d'une sainte, et je lui dis ne pas être c c[uiet de ses deux autres ouvrages qui seroi joués par la suite, chez moi ou ailleurs. Il me coni avoir employé ce petit artifice pour déposer s manuscrits, un peu par défiance de notre milii qu'il s'imaginait petite chapelle et étroitemi réaliste. 11 a tant promené ses pièces dans théâtres sans aucun résultat, qu'a n'avait enl

pris cette dernière démarche que par acquit de conscience, sans aucune illusion sur les résultats.

10 septembre 1891. — Nous avons commencé à répéter le père Goriot,

28 septembre 1891. — Le bon Maurice Lefèvre, qui est un ami, avait ouvert dans le Figaro à ce commencement de la saison, une importante enquête sur le mouvement dramatique. J'ai écopé tout le long de sept grands articles, mais il m'a* vait réservé le dernier.

On m*a demandé pourquoi la même question revenait sans cesse au sujet du Théâtre-Libre, et un de mes correspondants m'a fait l'honneur de terminer sa lettre en me priant de lui donner l'explication de ce mystère.

Elle est bien simple, je me suis servi du Théàtre-Libré comme d'une pierre de touche. Le Théâtre-Libre a été, depuis sa fondation, l'objet de grandes discussions ; les uns ont applaudi à ses tentatives, les autres les ont combattues à outrance. Il compte autant de dévoués amis que de résolus adversaires ; il apparaît à ceux-ci comme une sorte de perdition, et à ceux-là comme une sorte de Montsalvat où se conserve pieusement le Saint-Graal dramatique dont M. Antoine ne serait autre que le Par si f al.

Les modérés le secondèrent comme un atelier dahs lequel s'ébauchent des esquisses intéressantes, comme un laboratoire où se manipulent des préparations chimiques destinées dans des temps plus ou moins longs à faire éclater les vieilles formules. En résumé, et c'est là l'essentiel, il n'est ignoré de quiconque s'intéresse aux choses da théâtre. Il n'était donc pas possible de trouver un meilleur terrain de discussions, qui permît mieux à ces entretiens de conserver une unité indispensable à la clarté de la controverse. C'est au nom du Théâtre-Libre que les affamés du progrès sont partis en guerre, c'est contre les tendances et l'esthétique du Théâtre-Libre que les conservateurs des antiques traditions ont pris les armes.

Il est donc juste, après avoir provoqué les confidences des combattant* de Tarmée régulière, d'entendre la voix de ce franc-tireur. Parmi les conversations rapportées ici même, il en est qui sont de véritables réquisitoires prononcés contre lui.

Maintenant, c'est au tour de la défense, la parole est à Taccusé.

Je note quelques fragments de mon interview qui montrent très exactement son état d'âme en ce commencement de saison.

— Vous montez le père Goriot ; toucher à Balzac, c*est grave.

— C'est, en effet, assez aventureux, et nous allons peutêtre à un four de belle taille. Mais la réputation littéraire du Théâtre-Libre est faite de ces fours-là. Ce qui m'a séduit, c'est que c'est du nouveau au fond, ça n'a jamais été fait, et puis, il est possible que, dans le gâchis actuel, l'arrivée à la scène des grandes figures de la Comédie humaine aide à dégager quelques-uns des éléments de Tinconnu vers lequel s'achemine le théâtre. Tant pis si nous| échouons, mais notre rôle est de chercher. En marchaot en éclaireur, au risque de tomber de temps en temps dans les broussailles, nous évitons à ceux qui viennent derrière de se casser le cou. La besogne du Théâtre- Libre, je crois bien, sera féconde, non point tant par les œuvres produite! que par les courants qu'il peut déterminer.

— Voilà une définition qui répond à bien des objections... Continuons. Quelle part réservez- vous dans votr« programme au théâtre étranger? '

— Je consacrerai une soirée à un auteur étranger, comm tous les ans. Je ne puis, ni ne veux revenir sur Ibsen e Tolstoï. En montant iVora et Hedda Gabier, les grands théâtres vont suivre l'exemple donné chez nous avec la Revenants et le Canard sauvage. J'ai cherché ailleurs et je crois avoir trouvé en Espagne.

— Bien que vous entendiez rester sur la plus stricte réj serve, ne voulez-vous point répondre à quelques attaqua dont le Théâtre-Libre a été l'objet ?

— Mon cher ami, je suis rentré depuis quelques jours de villégiature et vous me plongez du coup en pleine bataillai Je vous sais un gré infini de ménager au Théâtre-Libre un

petit coin de votre intéressante enquête. Il me paraît en effet que c'est lui qui en a fait les plus gros frais.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les. entretiens que vous avez rapportés, et je ne pouvais, avant Touverture de la saison, trouver de meilleur éperon que ces éreintements de certains de mes confrères pour tout de bon : il y a six mois, je n'aurais pas résisté à la démangeaison de riposter. Bah! Pourquoi? Je suis à cette heure lassé des polémiques qui ne prouvent rien. Paris, d'une logique et dame justice certaines, donne toujours raison au travail. C'est là tout le secret de la vitalité du Théâtre-Libre. A quoi bon les paroles à côté?

2 octobre 1891. — Porel a donné hier soir la Mer, de Jean Jullien, qui est un succès, et Albert Wolff, succédant à Vitu comme critique du Figaro, en dit beaucoup de bien. La représentation fut honorable, mais trop théâtre, malgré les recherches de mise en scène de Porel. Il commit Timprudence de laisser la mer visible, aa lieu d'en suggérer le voisinage, et sur la toile de fond, une vague dressée ne retomba pas pendant les trois actes de la pièce.

19 octobre 1891. — Mounet-Sully, qui triomphe 4e nouveau dans Œdipe-roi à la Comédie-Française, parle de s'en aller; il se plaint de Tinaction où on le laisse. Ce serait une folie; malheureusement, l'exemple de Sarah est là, bien dangereux

Jour tous les camarades qu'elle a laissés rue de ichelieu.

20 octobre 1891. — Je suis furieux, un nommé lie Chirac, a donné ces jours-ci, rue Rocheeliouart, une représentation de trois ordures qui

a soulevé Fiadiçuation du public et je sens qu'on est tout disposé à confondre notre effort avec ces saletés.

25 octobre 1891. — Mon pauvre Père Goriot n'a pas donné ce que j'en attendais, et, pourtant, je jure bien que jamais travail sur Balzac ne fut exécuté avec plus de conscience et de piété. D'abord on n'a pas compris du tout pourquoi j'ai fait appel à Balzac pour éclairer, s'il était possible, le mouvement actuel qui, à ce qu'il me semblait, avait quelque tendance à se perdre. Et, cependant, le Théâtre-Libre est sur un palier. Je sens bien arriver quelque chose, mais nous n'y sommes pas encore, et il faut tenir en attendant. La presse, sévère pour le pauvre Tabarant, est indulgente pour les artistes et pour la mise en scène. 11 n'y a guère que Céard qui rosse un peu sur les décors et les meubles, sachant fort bien que là il m'est désagréable ; mais on rend justice à Grand qui a été un Bastignac merveilleux. Le malheur, c'est que tout cela m'a coûté les yeux de la tête, et que, dès ce commencement de saison, déjà si fort chargé par les reliquats anciens, j'entrevois une année plus lourde encore de soucis que les précédentes.

2 novembre 1891. — Ce qui me rassure un peu après la déception de Goriot, c'est que nous répétons en ce moment une œuvre qui, à mon avis, est un tournant de notre aventure. François de Curel apporte autre chose qui va, je crois, nous sortir de ce que Jules Lemaître et d'autres commencent à nommer le poncif du Théâtre-Libre.

19 novembre i89i . — Toujours la manie des adaptations de Shakespeare. La Comédie-Française donne à son tour une version en vers de la Mégère apprivoisée, qui réussit surtout grâce à Goqueiin.

7 décembre 1891. — La Rançon, de Salandri, a passé sans encombre, mais aussi sans éclat. Maurice Yaucaire, un charmant et gentil poète que j'avais connu au Chat-Noir, s'est fait oeaucoup applaudir avec Un beau soir, pour lequel Henri Rivière, fondateur du théâtre d'ombres de chez Salis, a fait un merveilleux décor, de conception entièrement nouvelle. Mais dans le spectacle, ce qui me passionnait surtout, c'était la pièce de début de Marcel Prévost, VAbbé Pierre, un épisode de son célèbre Scorpion, traité avec une audace terrible et un tact merveilleux. Il s'agit de la confession d'une mère par son fils.

Cela fut exécuté avec une si grande discrétion qu'il n'y a pas eu de résistances. Au fond, la critique est inquiète de voir l'un des maîtres romanciers de demain chercher une voie vers le théâtre, et l'on fait tout pour l'en détourner.

17 décembre 1891. — Hier, la neuvième chambre, présidée par M. de Boislisle, a renvoyé Bauer des fins de la plainte que j'avais formée contre lui. Le tribunal, tout en constatant que Tarticle de Bauer contenait des invectives dépassant le droit de la critique, a pensé que les déclarations de M^ Strauss, son défenseur, rendant pleinement hommage à ma vie privée, et que ma violente riposte, dont on a fait donner lecture à

^AAJii

948 «MBS SOUVENIRS» SUR LB THËATRB-UBBE

Taudience, constituaient une réparation suffisante. Au fond, c'est bien jugé; c était déjà une vieille histoire sans grand intérêt.

19 décembre 1891. — Carré vient d'engager Grand au Vaudeville; une grosse perte pour nous, mais en même temps la preuve aes services que nous avons rendus aux théâtres parisiens, en leur trouvant des auteurs et des artistes nouveaux.

20 décembre 1 891 . — - Mon affaire avec Bauer fait du bruit. Céard, insistant sur le mécompte qui m'est infligé, m'éreinte copieusement, déclarant que le Théâtre-Libre est mort et que je dois faire place à un autre. Sarcey, lui, essaie de nous départager, et il ne cache pas à Bauer que, s'il est enchanté de voir le jugement consacrer les droits de la critique, il ne 1 excuse point de s'être emporté à mon endroit à des boutades inutiles.

20 décembre 1891. — On a nommé un juee d'instruction pour informer contre ce polisson de Chirac, qui causa tout dernièrement à son théâtre réaliste un abominable scandale; c'est un fou, mais aussi un imbécile, qui, avec ses excentricités habilement exploitées contre nous, a peut-être retardé pour (quelques années notre contact avec le grand public.

21 décembre, l^^i ' — Nous donnons la Dupe, avec un joli acte en yers^ Son petit cœur, de MarsoUeau. La pièce d'Âncey fait sensation, car elle

est de main de maître, et Becque la tient, comme moi, pour une espèce de chef-d'œuvre. Fouquier la trouve remarquable, et pense que cette soirée soulève au fond des discussions capitales pour révolution théâtrale. Bauer, naturellement, trouve que c'est un vaudeville.

22 décembre 1891. — La commission des auteurs me fait la mauvaise surprise de me convoquer; on aurait Tintention de me traiter sur le pied des autres théâtres, ce qui, pour moi, serait une terrible aggravation de charges. Mais tous ces messieurs, Sardou, Halévy et d'autres, auxquels je ne cache rien de ma situation pécuniaire presque désespérée, stupéfaits en face de la réalité, se montrent des plus bienveillants. On exploitait déjà ce petit débat; je sens de jour en jour l'hostilité s'accroître. J'ai mécontenté tant de gens en refusant des pièces, on a tant de fois redit la mort du Théâtre-Libre, que notre vitaité a amassé des haines qui me causent une lassitude dont je ne laisse rien voir, tout en me demandant ce que j'ai bien pu faire à tous ces gens-là.

26 décembre 1891. — Albert WolflF est mort. Indépendamment de la peine que je vois à notre pauvre Pierre Wolf, j'en éprouve un vif chagrin, car, depuis notre réconciliation, le brave homme témoignait à notre petit coin un intérêt bien touchant. Comme ses derniers jours coïncidaient avec notre récent spectacle, son neveu me conte

Ju'il s'inquiétait du rédacteur qui serait chargé e le remplacer chez nous.

26 décembre 1891. — Le Théâtre d'Art, fondé par Paul Fort^ prospère et prend de l'importance. Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Ils Tont donner le Faust, de Marlowe, et une Salomé, d'Oscar Wilde. Les deux scènes à côté complètent leur action pour le plus grand profit des jeunes.

27 décembre 1891. — M. Henry de Bornier a publié dans la Patrie un feuilleton dont le début est à noter :

Bergers, voici les loups I Ils sont descendus depuis longtemps, et ils rôdent autour de vos parcs, de vos bergeries closes rhiver; mieux encore, ils sont entrés dans la bergerie classique appelée TOdéon, et ils entreront avant peu, n'en doutez pas, dans la grande bergerie de la Comédie-Française, je ne vous en donne pas pour deux ans ; je vous dis Que j'en ai vu sur la place du Tnéàtre-Français, des loups, aes loups maigres et qui ont les dents longues. Je ne les blâme pas, les loups, ils sont dans leur fonction, mais ce sera un beau massacre, et M. Jules Claretie sera navré, et il ne pourra qu'assister à la grande scène du dernier acte. Et je sais bien ce qu'ils diront, les loups sortis du Théâtre- Libre, et dont M. Antoine fait l'éducation. Ils diront: « C'est notre tour, brebis, moutons, béliers, petits agneaux, de la bergerie Molière, nous allons vous saigner gaiement, car nous avons faim et soif, et le sang apaise la soif comme la faim. » Ils diront à M. Alexandre Dumas : « Tu nous ennuies avec ton Demi-monde, et toi aussi Pailleron, avec ton Monde où l'on s*ennuie, nous sommes du monde où l'on égorge et vous allez le voir. » Ils diront à MM. Ludovic Halévy et Meilhac : « Mes petits Parisiens, votre heure est venue, vous allez vous confesser à VAbbé Constantin, » Quant à l'auteur de la Fille de Roland, bien entendu, ils n'en feront qu'une bouchée, et je crois les entendre : « Ah çà, petite pleurnicheuse, tu refuses donc d'épouser celui que tu aimes, parce qu'il fait des manières sous prétexte que son père a trahi la Patrie ? Tu vas bêler pour la dernière fois. »

Ainsi parleront et feront les loups que je vous annonce ; et ils se baigneront dans notre sang avec le calme féroce des loups qui accomplissent un devoir, et les capitaines de louveterie seront désarmés, sinon complices.

29 décembre 1891. — On a enterré M. de La Pommeraye, un bien excellent homme qui, certainement, s'en va sans avoir sur le cœur la plus petite peccadille. DMdées singulièrement traditionnelles, il n'en était pas moins bienveillant pour les jeunes gens.

^janvier 1892. — La commission de la censure publie son rapport, un document considérable, qui sera toujours à consulter sur la question; elle conclut en proposant la suppression des crédits pour les censeurs. On ferait un essai de trois ans; quelle victoire si, comme tout permet de l'espérer, le Parlement ratifie !

10 janvier 1892. — En me promenant tantôt avec Brieux, je sens qu'il s'impatiente, parce que sa pièce Bichette qu'il a donnée à Carré ne passe pas. 11 me la raconte; tout de suite, je le persuade qu'une histoire de paysans sera beau* coup plus à sa place au Théâtre- Libre, et je lui offre de la monter tout de suite.

iQ janvier 1892. — Chez Drouant, place Gaillon, tous les vendredis, des amis du Grenier et de la rue de Bellechasse dînent ensemble ; quand je le puis, c'est pour moi un gros plaisir d'assister à ces réunions oîi je retrouve Ajalbert, Geffroy, Hennique, Rosny, Descaves, et autres.

i54 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THEATRE -LIBRE

Comme, hier soir, sur les dix lieures, oa cherchait à finir la soirée, le Qom de Bruant qui, en ce moment, fait fortune avec son cabaret da boulevard Rochechouart, était jeté par quelqu'un, Carrière dit son envie de le connaître, et nous çrimpons vers Montmartre.

La Boutique du chanteur est pleine d'un pablic assez élégant, respirant avec délices une fumée de corps de garde, sous les engueulades

{)ittoresque8 du Patron. Gomme, en entrant, je ui dis bonjour, il s'inquiète des gens que je lui amène et me demande leurs noms. Alors Bruant, apprenant que Carrière et les autres sont venus pour Ten tendre chanter, met tout à coup ses autres clients à la porte, fait poser les volets de la boutique, et redevenu le garçon timide, discret et charmant que je connais, nous chante avec la plus belle et profonde sensibilité les cinq ou six choses qui ont fait sa réputation. Evidemment, avec son argot hasardeux mais si vivant, l'espèce d'encanaillement voulu de son allure. Bruant est un vrai et peut-être un grand poète.

Nous restons fort tard à vider des bocks, et cette vision du Bruant légendaire, engueuleur et voyou, redevenu, avec son feutre et sa chemise rouge, un simple et bel artiste, devant des caniarades qui l'admirent, était trop saisissante^ pour n'être pas notée. j

i^ janvier 1892. — C'est vraiment infâme : une main savante a propagé en province, aussi bien ù'à Bruxelles, sous le titre, en grosses lettres, e « l'Affaire du Théâtre-Libre », que la condamnation de cet imbécile de Chirac à quinze mois'

«MES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE- LIBRfi 25b

de prison, qui ne sont pas certes volés, s'appliquait à nous.

25 janvier 1892. — Camille Pelletan, pour moi l'un des esprits les plus nourris et les plus clairvoyants du temps présent, dans un article de la Dépêche de Toulouse, dit que le Théâtre- Libre a joué des pièces très vives mais qu'aucune n'était obscène, et que, dans le meilleur sens du mot, les tentatives littéraires les plus intéressantes qui se soient faites à la scène, dans ces dernières années, ont été faites là. Voilà un éloge aui me touche, d'autant que cette déclaration, dans, un grand journal provincial, est de nature à combattre la sournoise, l'immonde campagne faite contre nous dans tous les coins oti je ne peux pas répondre.

2 février 1892. — Coup double hier soir avec Biche t te, de Brieux, devenue Blanche t te, qui a triomphé sur toute la ligne. Il y a eu quelque ralentissement au troisième acte, mais le succès demeure immense. Pour f Envers d'une sainte, c'est autre chose : la salle a été stupide, emboîtant chaque fois qu'elle l'a pu, mais ce matin, il y a une presse oui fait, du coup, M. François de Curel célèbre. Je ne iouais pas dans VEnvers d'une sainte, et j'étais tellement énervé par l'attitude du public, que, sorti dans les couloirs, j'ai pincé un grand!^ diable, l'un de nos abonnés, s'amusant à ouvrir les portes des loges pour chahuter. Je l'ai fait descendre au contrôle et on lui a remboursé sa cotisation séance tenante. Il était stupéfait. En tout cas, il n'y a pas eu de

fftSd f MKSI SOUVENIRS» ^UR LE THÉÂTRE -ffPBV

({oiite sur la valeur de 1^ pièc^, tout }f^ paonde convient qu'elle sort des formules ordinaires. U résultat est d'autant plus beau que cela a été joué assez faiblemeiit ; c'est un théâtre tell^i^eut oeuf^ tout iptérieifr, qu'il est extrè^fiemeiit. difficile i interpréter. È^ r^ivanc^e, BloMch^tte a éM fort bien jouée, j'ose m'en flatter, et Gépiier^ notamment, dai^s le cantoi^pieri fut admirablfi. Cette soirée coupe l'herbe ^pqs le pi^d firV^ adversaires du Tbé&tre-^iiire et v^ me perinettre de souffler.

5 février 1892. -:* La succès de Blanchitte a retenti jusqu'à Roqeu. Aussi Brieu^ fu'éçrit que nous devrions aller jou^ la f^^Qe au Thôlitre des Arts. C'est entrer dans. UU6 yoie périlleuse. Déjà nos excursions k Bruxelles, nous doQuent bien du tintouin; une fois en^agé^ d^ns. ce système de représentations publiques, nous risquons d'enlever à nos soirées uq^ graqd^ p^ti^ de {eur caj-actère p^rticvilie^r-

8 février iS92. — Ce sQir» rvie RlaBphsf, après la répétition, mou ct^arinapt ^mi {izew))sl£i arrive et me conte qu'il vient 4q p^dr^ cent mille francs au j^^cca^a. « Alors, n^e, ^iX-Mx j^ viens ici chercher hu peu d'éauiUhre et 4^ sapté, je vous emmène souper. » Fouq^ier, çouiraint de i)asser au journal pour son compte rendu de la pièce de Richepiu, jouée ce soir, au Français, nous rejoint dans un cabinet chez Paillard, le critique du Figaro dit, en arrivant, ^'être montré très sévère pour Jean Richepiu et pqur SR pièce Par le glaive, qu'il appelle un pe^u féîPçepeut Par le rasoir^

«Mes SOUVSNIBS» StJR LB TBÉATRS-tlteK HVt

Noii!l 9oupons jusqu'il trois heures dans Vê-blouîssante causerie de Pouquier, évadé longuement vers la Grèce; tout à coup, les deux incorrigibles joueurs échangent un regard et se demandent s'il n'y aurait pas lieu de repasser un peu au cercle avant de se coucher, pqur voii* la fia de la partie/ et tous deux s'e^ vont vers le tripot avec une vaeue espérance de regagner en quelques minutes jfa petite fortune pemue ce

m^-lk par R;feew]ytsÏ5:i.

18 février 1892. — Il ^ bien fallu céder h Brieux, nous avons joué hier soir Blanchette à Rouen ; je dois dire que le succès a été énorme malgré le grand cadre que je redoutais. Le Théâtre des Arts est une salle d'Opéra> j'avais peur que rintimité et la via 4^ la piênoe »ei disparaissent dans eo Sahara. On a fait quatre mille francs de recette, ee qui est superbe j^ et ceci me donne coufia^nçe p*our le Havre, où nous îillons, demain, fedûanep \^ pièce. C'est du yest^ un p^u 4'^pgentj dont nous commencions à manquer encore une fois.

25 février 1892. ^— La presse de la pièce de Cuyel §st tQut à. i^\ uu événement :

L'Enver» d^une sainte ^ raîmeraîs mieux un autre titre, dit Jules Lemaître, me pai?aît être la pièce la plus originale et la plus intéressante que le Théâtre-Libre nous ait donnée d^puist le* ^éég-né^, d'Henry Gé«?d ; ©<jtte pièce ^ des langueiiP^, d^^ mala4i'es£;ep et de$^ redite», he^ inètneb cfepses y çont rénétëes plusieurs fois, et ne sont pa» tQutes à la place qù' U faudrait pour !ta clarté, Tintérèt et le mou- "veménl é« di^me.- Ce drame ress^nblis trop à un très re-

marquable roman dialogué. C*est égal, il est vraiment beau^ et d'une qualité exquise ; si le texte était signé Ibsen...

René Doumic :

La pièce de M. de Curel est faite d^une série de conversations oik les personnages se racontent et s'analysent. Ces conversations se répètent, et le tout y manque de vivacité ; ces réserves faites, il reste que VEnvers (Tune sainte se recommande par les qualités les plus rares ; la conception très élevée, une belle curiosité des secrets de la vie intérieure, une hardiesse à mener jusqu'au bout rétude d'un cas de psychologie, une vigueur d'analyse poussée à fond, et enfin ce don qui consiste à souMer la vie à un être d'imagination.

Sarcey :

C'est un cas de tératologie, porté au théâtre par un disciple d'Ibsen... Chez M. de Curel, comme chez Ibsen, tout va par sauts, par bonds, dans une nuit épaisse. Les initiés se récrient « oh ! que cette psychologpie est profonde ! » mes amis, je n'y vois goutte. Tous ces gens-là me font l'effet de fantoches s'agitant dans l'ombre. Il n'y a qu'un mot, et je le prends dans la langue verte, pour qualifier l'Envers d*une sainte : c'est crevant. Je n'ose pas dire que c'est sans talent parce qu'il y a là dedans certaines qualités de style, sobre et ferme, qui marquent un écrivain, mais un écrivain dramatique, jamais.

8 mars 1892. — Nous avons joué hier soir l'Etoile rouge, d'Henry !Fèvre, et Seul, deux actes de Guinon. J'ai rarement passé une soirée aussi pénible que celle-ci ; dans la pièce de Fèvre, j'avais un interminable rôle de vieux savant, demi-fou, qui mange sa fortune, met sa fille sur la paille par de coûteuses expériences, pour savoir ce qui se passe dans Mars. Copieusement

emboîté pendant deux actes, tout remplis de conférences astronomiques, il m'a fallu tenir bon, devant une salle déchaînée, décidée à me faire taire. Fort heureusement, je savais bien mon rôle, je leur ai impitoyablement versé sur la tête tout ce que Fèvre avait pu recueillir de détails sur VEtoile rouge. Et comme j'abordais le troisième acte, complètement fourbu, avec l'angoisse d'avoir à tenir encore une bonne demi-heure, j'ai eu tout à coup la surprise d'un retournement complet du public qui, pris par une situation enûn dramatique, a couvert d applaudissements tout le dénouement de la pièce et nioi-méme. Seul, comédie de Guinon, est une histoire bourgeoise, cuisinée juste à point pour mon public. Aussi, le succès a été très grand; la presse, ce matin, très sévère pour Henry Fèvre, est pleine de bienveillance pour l'adroit dosage de Guinon.

10 mars 1892. — Je ne sais pas pourquoi, M. Albert Guinon, l'auteur de Sew/,n avait pas osé m'apporter son manuscrit lui-même ; se défiant delà maison, que l'on représente volontiers dans certains milieux comme fermée aux nouveaux, il crut bon de se servir, comme intermédiaire, du fondé de pouvoirs de la maison Rothschild, avec lequel je suis en relations courantes, car c'est lui qui est chaque année chargé de renouveler les abonnements. Avec beaucoup de tact, ce personnage, une figure bien curieuse, m'a fait comprendre que « ces messieurs » s'intéressaient beaucoup à l'auteur; certes, cette démarche ne pouvait être prépondérante sur mon

MO «mS SOWtNIRS» SUR LE 'nnUTRB«^LIM&

appréointion de là pièce^ j'ai pris Seui pa^ee qvie cW une comédie intéressante qui semble annoncer ttn auteur dramatique.

12 mars 1892. — Ce soir, une dépêche de Ginisty m'a bien intrigué ; je joue au parc de Bruxelles ; il m'informe que rorel a démissionné à rOdéon, que sa sucoession est ouvej^te et que^ si je posais ma candidature, j'aurais les plus grandes chances. Au fond, je suis enchanté d'être absent; je n'avais bas etitlreyù ce coup de thé&ke» c'est le cas de le dire ; je ne me sens pas prêt, il me semble que j'ai encore dés choses à faire au Théâtre-Libre. Je sais dii reste que âenry Ëauer sera candidati et surtout Marck, le coUaboi^teur de Porel.

18 mars 1892. — J'ai, en arrivant à Bruxelles pour nos représentations, une surprise bien inattendue. Après le grand suecès dé Biunthéltey Brieux s'était mon&é très frappé dû conseil de Sarcey estimant que le troisième acte derait être remanié dans un sens plus optimistei II m'en avait apporté une nouvelle version, plus adoucie, en me demandant de la faire répéter. Nous étions aecabléô de besogne par les spectacles en préparation ^ je n'ai pas trouvé le temps d'un tratail aussi lourd*

Brieux a écrit à la presse belge une lettre que j'ai trouvée dans les journaux disant qu'il n'avoue plus de sa pièce que les deux premiers aetes^ et je fais une drôle de figure^

« MES SOtlVENlRS » SUA LB TtlÉATtiE- LIBRE 261

28 inars 1892. — C'est Marck, le directeur de k scène soUs Porel, à l'Odéon, dui est nottinié directeur atec lé seci'etttlre général Desbéaux ; un excellent choix, très administratif; Taudace des deux directeurs ne nous coupera pas Therbe sous le pied.

30 fnar^ 1892. — Toui^née : Liège, Bruxelles, et juàqu'ôû Holltttldë, Amsterdam, Rotterdam et là Hàyfe; Lé sticcès est très rif. Je suis surpris de trouver dans ces publics du Nord cette curiosité, cette compréhension dés œuvres pout^tant houvelles t|uè ûdtts leur apportons. Au fond-, oit tious traite avec infttiimenl plus d'égardd qu'à Paris.

8 a^fit 1892. — Le discours de réception de Piètre Loti, hier, à TAcadémie fratiçalse, est une charge à fond coutil le naturalisme, asseï surprenante th^t un écrivain tel que celui-ci, très détaché eii apparence de nos querelles d'écoles.

19 ài)rU 1892. — On joue au Casino de Parii3 uiie î^evué de Mendèà et de Gourtelitie, ies Jor/éUs^$ Cémmère^ de Paris, dans laquelle j*ai failli être Obligé de paraître. Mendês, toujours etiiballé, îaivâit imaginé de fabri(|ùër pour moi tout Un tableau de sa revue. Maîâ, plein de bon sens^ le poète a senti le danger que ces représentations feraient courir au Théfttre-Llbre, et il me rend ma parole le pltis joliment du monde, sans me garder rancune.

21 ni)ril 1892. — Les matinées rivales dti Vaudeville devientieiit de moihs eu moins dange^

262 «MBS SOUVENIRS» SUR LB THÉATRB- LIBRE

reuses ; celle qui clôture la saison par des pièces en un acte a dû être renforcée d'une reprise de Tune des plus gentilles pièces que nous avions déjà jouée au Théâtre-Libre : les Detix Tourtereaux, de Ginisty et de Guérin.

2 mai 1892. — La nouvelle pièce de Pierre Wolff, les Maris de leurs filles, en trois actes, a eu un très beau succès, et Simone, celle de Louis de Gramont, a également été fort bien accueillie.

7 mai 1892. — De passage à Bordeaux pour quatre ou cinq jours, il vient de m'arriver une aventure effroyable. Nous devions jouer le soir au Théâtre-Français. La location était fort belle et, pour passer la journée, j'avais eu rimprudence de proposer à Schurmann, notre imprésario, d'aller déjeuner à Arcachon ; un train devait nous ramener pour l'heure du spectacle. Je ne sais quelle fatalité m'ayant donné envie de faire un tour de bateau, au moment où nous songions à regagner la côte, un calme plat fait tomber la voile et nous laisse en panne. C'était la représentation du soir manquée ; calculant que des deux ou trois personnes qui étaient là, j'étais seul indispensable au lever du rideau, j ai piqué tout habillé une tête dans la mer, nagé trois ou quatre kilomètres, traversé au galop toute la pointe et, ruisselant d'eau, en sautant la balustrade, j'ai grimpé dans un compartiment à la seconde où le train s'ébranlait.

Schurmann, qui m'avait vu partir avec quelque scepticisme, me rejoignait deux heures plus tard, comme le premier acte de l'Ecole des veufs

s'achevait, devant une salle comble ; mais quelle

leçon I

9 mai 1892. — C'est extraordinaire ; on trouve dans certaines grandes villes de province des gens plus avertis et beaucoup plus à la page c[ue beaucoup de Parisiens. 11 y a à /a Petite Gironde un critique, Paul Berthelot, d'une pénétration et d'un allant extraordinaires; comme à Nantes, au Petit Phare, Gustave Babin est le plus compréhensif et le plus hardi de nos défenseurs.

9 juin 1892. — Notre septième spectacle n'est pas palpitant. Encore une paysannerie, la Fin du vieux temps, qui a du caractère, mais après le Maître, c'est pâle. Comme l'auteur est Paul Bourde, qui occupe une grosse situation au Temps, la presse est bonne. Gémier a été admirable dans un vieux berger, et personne ne semble s'en être aperçu. On est habitué aux figures de Janvier et d Ârquillière ; le nouveau venu, trop discret, n'attire pas encore l'attention.

13 juin 1892. — Chez M. de Concourt à Âuteuil, hier, avec Ajalbert, nous avons eu la lecture de l'acte que le maître va donner, A bas le progrès ! une jolie fantaisie, un peu vieillotte et rabâcheuse, mais quelle langue, et comme il est glorieux pour le Théâtre-Libre d'avoir ce grand nom sur ses programmes.

30 juin 1892. — Enfin, le dernier spectacle de la saison avec un acte de Michel Carré et Georges Loiseau, Péché d'amour, une Mélie, scène dans

M* • MIS SOUTBliraS • 6im LE TnftATRB-Linfi-

k manière de Méténier, tirée par Georges Docquois d'une nouvelle de Jean Reibrach. Nous avions donné au milieu de la soirée trois tableaux extrêmement curieux^ les Penéires, de Jtiles Perrin et de Glande Oouturier^ un drame dé remords, bref) mystérieux et original» qui a fait densation. Qémler^ dans un personnage de Vitrier et dans Mélie, oommence h aToi^ la presse qu'il mérib.

i"* Juillet 1892. ^ L'inventaire de oette cin-

Îuième année est tout de inéme encourageant : ean Jullien a été joué à TOdéon, Porto-Riche a Remporté àrec Àmotàretise le plus g^ôd suceès de la Saisbn, Méténier a donné aux Yàriétéft M Bonne à t9Hi faire, Hénnioue est au Gymnase, Lavedaà a tfioûiphé ati Vaudeville avée son Prinee tTAuree. Oh peut difè que dans dix wié^ les trois quai'ts des noms (|ue l'on lira sur lès eol^mes Moris auront été mscrits sur nos programmes. Tous oes buteurs quittent naturellement la maison^ et le danger mortel de rencotnbremént disparaît. Nous avons joué cette aiinée douxe nou-* veaux sur dix-huit; c'est du reste le secret de queli|ués déceptions et de <)uereliës. pénibles, mais on terra plus tard^ j 'espère bien, que c'est Inoi qui avais raison»

Pour les artistes, voici Grand au Vaudieville, Mayer tout à fait casé, LuCe Colas chee (krré, Damoye et Janvier à TOdéôn* Il fatit les remplacer et c'est tant mieux, car pour les comédiens, comme pour les auteurs, il ne faut pas piétiner. Le nuage à l'horizoii, c'est toujours l'â^geiit ; tiion magasin de décora de là Yillette^ et les coaatruelions aéeessairbs {>our chaque ii<»uttek apêatecls»

éWÊB SOeVSHIRBi S0R LE THBATRB^ LIBRE 26S

soât rhitietlxi Mais eomme on a donné i nbs essais de mist eh seène une signification importante^ il fiLiit absolument continuer.

€^ sont nos tournées en Hollande, en Belgique^ à Bt^deauX) à Nantes^ à Roùen^ an Havre^ qui comblent en partie le déficit.

5 fuiiiet 1892. ^ J'ai filé à Cainaret tout de suite^ malgré bien des embêtements. Mes racancès seront éeourtées. Pas d'argent^ il faut, pour en gagnelr^ que nbus allions donner des re-^ prénelitatioûs en Suisse et dans le Midi, au mois d'août.

6 juillet 1892. -^ J'ai déménagé de mon fort de Câimaret, et loué en pleine lande, tout à fait du côté du large, une vieille grange isolée$ pour laquelle on m'a fait un ban de dix ans, ave6 120 francs de loyer par an, ce qui est bien dans nies moyens. Du reste, quelle isplendeur dans ees dunes, avec, au loin, toute Tlroise^ des lieues dé mer, depuis le Raz, le cap de la Chèvre jusqu'à Saint-Mathieu.

12 ^^lAt 1B92; -^ Un jeune homme que néus avons Vu en passant à Marseille, Ëniile-Fabre, m'âdrésse le manuscrit d'une pièce tout à fait intéressante et que je reçois pour le Théâtre^ Libre.

. 15 aùûî 1892. -*-* 11 faut absolument que je tne retourne^ csur^ même avec les abonnements pour la saison prochaine, je prévois une année très dnrè; Le déficit s'ao^roti^ je dois imger à faille

266 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRft

gagner de Targent à mes camarades dont le dévouement, pour être merveilleux, n'est pas inlassable. Schurmann m*a proposé de faire entre le 20 août et le 1«' octobre une grande tournée en France qui serait sûrement très fructueuse pour tout le monde, aussi j'ai accepté. Nous emporterons une vingtaine de pièces, et, de retour à Paris le 1*' octobre, je pourrai entreprendre, sans souci pour quelque temps, la saison prochaine. Enfin, ce premier essai de notre répertoire près du véritable public devient peut-être nécessaire, aussi bien pour les auteurs que pour les interprètes.

26 août 1892'. — Paulus, que l'on est allé interviewer, dit : « Antoine, entre nous, est un Chirac qui a peur », et ajoute : « Moi, quand je chante, je fais toujours face à la foule. » Il n'est du reste pas plus tendre pour la Comédie-Française, déclare que le classique est fatigant; il consent pourtant à trouver du talent à Mounet- Sully et à Goquelin, et ce bavardage imprudent lui procure une assez jolie tournée dans les feuilles.

27 août 1892. —M. Paul. Perret, l'ancien critique de la Liberté, est nommé lecteur au Théfttre- Frangais. C'est ^ai pour les jeunes, car nous n'avons pas eu aadversaire plus implacable et plus agissant. ^

1®^ septembre 1892. — Continuant notre tournée, nous avons gagné Lyon, où nous séjournons du i^^ au 7. Le mouvement de presse à notre arrivée est considérable, mais dans la journée d'hier

j'ai eu un mauvais son de cloche. Le secrétaire général de la préfecture du Rhône, auquel Schurmann avait à demander un visa nécessaire, croyait que j'étais ce Chirac, qui a fait scandale à Paris avec des représentations dégoûtantes.

^septembre 1892. — Avant de gagner Genève où nous sommes attendus, nous voici à Marseille où, comme à Lyon, le mouvement de presse est très grand. Nous trouvons tout un milieu littéraire et artistique créé par l'impulsion intelligente d'un amateur fort lettré, Auguste Rondel, féru de théâtre et dévoué à tous ceux qui y touchent. Beaucoup de jeunes gens ici sont depuis longtemps des partisans enthousiastes du Ïhéâtre-Libre ; l'un d'eux, Emile Fabre, nous a présentés au public dans un bel article de son journal le Bavard.

21 septembre 1892. — Le Juif polonais à la Comédie- Française. Got y est admirable, surtout au second acte, dans la scène où il tisonne en écoutant le brigadier de gendarmerie, mais, ati fond, la pièce ne réussit pas.

30 septembre 1892. — Nos soirées à Nantes au Théâtre Graslin sont assez suivies, surtout par l'élite. Plusieurs jeunes gens d'un Cercle, qui m'avaient invité à souper, m'ont exprimé le re-

fret que je n'aie pas affiché l'Envers d'une sainte, e Curel. Je leur ai dit que la pièce était si particulière que j'avais redouté pour elle le public de province. Le critique du Phare de là Loire, Gustave Babin, et son ami Guisth'au, un jeune avo*

Sêt «Mit aouviaims» son ui TB&ATM-um2

e«t nantais, sont ai désolés, que ja leai" ai doaaé pour eux peuls, dans la journée 4u landemftiQ^ uns représentation de la pièee de Gurel dont tous las interprètes foiit partie de la touméQ.

Octabre 1892. -.— Janvier est engagé à TOdéon, par les nouveaux directeurs, et doutera prochainement dans le rôle de Baille du Barbier.

4«r Qctqbre 189^. --^ J'ai pii, s^v^c notre tournée 4e cet été, diatribi^er Î^.QOO frqjaç^ à me^ c^a-

5 o^loir^ 1892. ^^ Nous voici défii^itivement rentrés de notre tournée ; Sehurm^nn, très gentil et très agiréable compagnon de voyage, ne se plaint pas. Dans Tensemble, cette épreuve devant des auditoires si différents, puisque nous avons fait le toqr de la France, révMe la ^œ de notre maison. Le public, d'abor4 méfiant, a'est peu à peu laissé gagner par la nouveauté et la variété d'un répertoire tranohaiit si fort anr œ qu'il a l'habitude de voir. Âneey luirinèix^e, ai implacable et si neuf, s'impose par sa facture magista^Ie et le mouvement de «on dialc^a. La Tiemte Lé&ntine, avec son ironie noyée dans Ifô procédés d'un apparent vaudeville, amuse fnUe^ ment dans certaines grandes villes, et inquiète les publies plus simples. L^étrange, c'eal ç^f e'^est Ibsen, avee ses R^i^^nanU, qui semble avait le plus secoué le publie. La Puissance éû^ Téni&fe^ étonne et révolte bie^tèt. WolS pcurt^ beaueoup^ et Courteline avee son Làdoèf^ a pniftr

V usa «Mfvwm^ » $m u fiiiATu-uURs m

que Qpui étioi^s $u?tQut dfâ s^w emnyiyeuY,

27 Qoêeère 1893. -r- On a joué hier soi? aux Var riétéB une revue d'Aibert Miliaud et de M. Gl^ipville; à Taete des théâtres, j'éiais mis bup la soène ayeo les plaisanteries d'usage sur le ^héfttre- Libre. Le eomédien chargé de me représenter avait deux masques, de sorte que lorsque le vieux Lassouche lui demandait à voir sa figure, Tacteur se retQurnaiii et la ^Ue le Ypyait toujours çlft 4os. Tput çei% ft'éf^t pçis mécîtapt, xx^m Masouçhe ayaut aJQuté W i^» de aeè»!^ i^s^ez dépWia?knt, pour pousse? Wft? la çouU^se le persioaifta^ qui Dfie représentait^ ayec upe uiapîfe^tation évidente du mépris q^pai lequel le vieil ^Qteur et s|i géiiér f^XxQJ^ ^e^Rpeflt ù^ açtiSktes du Théâtrcj-Ubfe, je soir m §pupaut, r^ pfié Meft4è*i el Lawuyère

d'ailftf 4ftWaiidi^ des «pliç^tions ît Vw 4®8^ autei^rs* Hbl qi)q$q s'^t ^ rra^gée le j^u^ gs^lampaent du mçB^Q ; Qfl Çt ddoidâ de iuppr^mer uçi jçîu de ^cè»^ qui m-^v^jtpniru inaoceptibl^.

30 octobre 1892. — Dans son feuilleton de la Patrie, Hepri de Bornier donner uu son de cloche bien ejjicourageaut :

J^ Tai souvent écrit ipi même, les auteurs tfu Théâtre- Libre seront avant peu de temps les maîtres du tkéàtre. M. Brieux eai entré à TOdéoin il y a deux mois; kiei?, M. Pierre WQlff plantait \f ^re^^^s^a Au. ^aturali^xt^e »ur l'élégante fortere^çe du Qymuâfte; demain p^uMtr^» auelaue audacieux soldat ct^ M. Antoine démolira à coups de canon avec dois obus à la mélimte notre fortification qu Théâtre-Français, . '

Novembre 1892. — Âpres Ibsen, qui ne peut, malgré l'intérêt considérable de son œuvre, absorber indéfiniment les forces du Théâtre-Libre, j'ai bebucoup cherché, toujours à Tétranger, d'autres auteurs susceptibles de soulever l'intérêt et la curiosité de la jeunesse littéraire, et je donnerai bientôt une pièce curieuse : Mademoiselle Julie, de Strindberg, que je viens de distribuer à Nau et à Arquilliëre.

4 novembre 1892. — Nous avons joué hier trois actes de Gaston Salandri, le Grappin, qui ne valent pas sa première pièce, et une curieuse comédie de Maurice BioUay, F Affranchie, servant de début à Âbel Deval et & sa femme, M""® Marcelle Valdey, retour tous les deux de Russie. Salandri est un peu reconduit; en ce moment, nos amis d'autrefois ont déserté la maison et il se trouve livré aux adversaires; pourtant sa pièce est amusante et celle de BioUay pose des problèmes curieux sur l'hypnotisme. Dans l'ensemble, le résultat du spectacle n'est qu'honorable.

5 novembre 1892. — Dans son compte rendu du Grappin et de l'Affranchie, Fouquier dit une chose assez saisissante. Une tendance uniforme grandit dans les pièces du Théâtre-Libre et dans celles qui relèvent de l'école nouvelle. Cet art est particulièrement dirigé contre la famille telle qu'elle existe aujourd'hui, avec sa conception mystique du mariage et la conception utilitaire de l'hérédité.

6 novembre 1892. — Jean Jullien, qui éreinte tous ses anciens camarades du Théâtre-Libre dans son feuilleton de Paris, dit hier :

Antoine n'est guère suffisant dans cette pièce comme dans la suivante ; nous n'avons pas reconnu le comédien d autrefois intéressant dans un rôle de rien, pourvu de naturel et sûr de son jeu.

6 novembre 1892. — Henry Géard vient à la

rescousse :

M. Antoine, enragé de passer pour un homme du monde, au théâtre s^entend, dans le rôle d'un magistrat libidineux, justifie pleinement, dans son attitude gauche et sa malséante tenue, le mépris dont l'accable M^^® Marthe Grandpré. Cela dit pour les auteurs des deux pièces inscrites au programme d'hier soir, les procédés dont M. Antoine use à l'égard du directeur de ce journal, procédés qu'il n'est pas seul à subir dans la presse, nous autorisaient à garder le silence. Nous ne l'avons pas fait par estime supérieure pour une œuvre que nous regretterions de voir détruite par la faute de son imprésario, et jugeant que les intérêts de la littérature et de l'art doivent être placés au-dessus des calculs d'un industriel et de l'outrecuidance d'un comédien.

Et Henry Bauer a naturellement appuyé :

M. Antoine s'était chargé de représenter l'irrésistible avocat à l'œil fascinateur, au verbe enchanteur, à l'élégance de Brummel, don Juan l'hypnotiseur enfin. Âi>je besoin dajouter que ni sa mine ni sa voix grêle ni son équipage D'y suffisent?

6 novembre 1892. — Porel a inauguré hier son Grand-Théâtre qui n'est autre que la salle de l'Eden aménagée avec beaucoup de soins, mais iont les dimensions, comme il est apparu à cette reprise de Sapho, se prêteront mal au répertoire

872 «HKS SOUVBmnS* Stm LS TMiATHS-UBUB

eontempor&m* Réjanê a été admirable dans Fanny, créée autrefois par Hading au Gym&ase. Rien de i)Ius magnifique que le quatrième acte, qu'elle a joué on grande comédienne.

IS novembre 4892. «^ RoUinat, de pasaage à PariSi et avec lequel j'ai dîné chez des amis, nous a tenus toute la soirée avec son piano. Il chante d'une façon extrêmement impressionnante sa Creuse, ses bétes et ses paysages, en passant

Sar lui| les moindres choses prennent une allure e mystère et de surnaturel extraordinaire. Il me rappelle énormément Yilliers de FIsle^^Âdam , avec son cabotinage génial et sa figure tourmentée.

20 novembre 1892. — Dans le Paris d'hier soir, une interview de Céard^ est vraiment un Ingénieux morceau dans l'aigreur, je dirais dans la méchanceté, si la psychologie de l'écrivain m'était moins familière. L'auteur des Résignés satisfait ici un sourd mécontentement de luimême et de sa stérilité laborieuse qui faisait dire à Becque avec son rire croassant : « Céard, le raté du Théfttre^Libre ! » L'article de notre ancien commensal de la rue Blanche est coupé de voyants sous-titres, « le Boulanger de l'art dramati(^ue » ou « Grandeur et décadence de M. Antome », et je note cette défection sans cause avouée, ajoutée aux campagnes agressives de Bauer, comme des symptômes de la crisi inévitable dans l'évolution de toute tentative. ï y a toujours, aprè9 la foncée du début, général et sincère, une bataille sournoise pour f acoap

rement brutal de la chose au profit des plus autoritaires et des plus violents.

Pour n*avoir point voulu livrer la direction de notre mouvement, il m'avait déjà fallu, avec Byl et Vidal) aussitôt après le premier spectacle, résister énergiquement, et, depuis, je n'ai jamais cessé d'être contraint à une tension de ma volonté pour rester le maître. Après les conseils plus adroits de Mendès, les critiques affectueusement empoisonnées de Jullien, il faut faire face à ceux-ci.

20 novembre 1892. — Un journaliste d'un rare talent) M. Henri de Weindel, a ouvert une vaste enquête sur la crise dramatique qui sévit, aux dires des directeurs. Je me suis amusé à recueillir les avis des intéressés* Koning, qui se trouve dans une fort mauvaise passe, n'est pas content et dit textuellement de nous :

Je sais bien, le Théâtre-Libre ! L'influence du Théâtre- Libre I Qu'est-ce quUl ft donné? Le Baiser, une ou deux autres pièces qui auraient été reçues à TOdéon si on les y avait présentées, et c'est tout.

Carré:

Le Théàtre^'Libre a rendu seryice au progrès dramatique, en détruisant un tas de vieilles ficelles qui avaient fait leur temps... Les anciens auteurs ne travaillent plus beaucoup et les nouveaux manquent encore de notoriété. C'est peut-être là une raison de la crise.

Sardou :

On a tellement dit que la crise théâtrale existait, qu'elle a fiai par éclater, c'était fatal. C'est l'histoire d^s gens

bien portants à qui on répète chaque jour qu'ils ont mauvaise mine, ils finissent par tomber msdades. Les choses se sont passées de cette façon pour la crise et nous en avons une véritable.

Et comme M. de Weindel presse le maître pour savoir son opinion, celui-ci répond :

Je me tais, i*ai mon opinion là-dessus, mais ce n'est pas moi qui vous la dirai.

Dennery proclame :

Quelques jeunes gens ont essayé de^us mener dans de mauvais lieux, de nous faire voir des cuisinières en chaleur, ce n'est pas drôle, pas drôle du tout. Il en est deux ou trois qui ont débuté au Théâtre-Libre et qui ont Fair de prendre devant le grand public, mais ils auraient pu tout aussi bien débuter autre part que chez M. Antoine. Tous ceux qui ont du talent parmi les jeunes gens ont pu être égarés un moment, mais ils comprendront qu'ils font fausse route et reviendront au vieux genre, à l'inchangeable formule.

Henry Fouquier, parlant du Théâtre-Libre au cours de l'enquête, opine que :

C'est une révolution qui s'achèvera comme les autres. Il y a en présence des réactionnaires qui ne veulent rien concéder, et des révolutionnaires qui flanqueront tout en Tair. J'attends un Âugier qui mette tout cela au point.

Doumic :

Cela ne va plus ; des plus grandes scènes aux plus petites, toutes sont en proie à d'inconcevables malaises. La formule d'hier est épuisée ; elle consistait, cette formule, à présenter la peinture des caractères à l'aide d'une action dramatique. On unissait, autant que faire se pouvait, Scribe à Balzac. Aujourd'hui, cette association nous paraît

parfaitement hybride, les éléments ne se combinent plus. Mais, d'autre part, la formule nouvelle se cherche encore, les disciples réalistes de M. Becque ou les adeptes de la comédie psychologique n*ont encore donné que des essais très remarquables, cela va sans dire, mais des essais ; on hésite, on tâtonne, le public incertain est inquiet.

Becque :

On est fatigué, on veut du nouveau. Le nouveau est là, Antoine est venu qui a rendu un service considérable, on ne saurait le dire trop haut, à Fart dramatique en faisant une œuvre admirable. Les directeurs contestent les jeunes, mais ils les jouent. Wolff, Hennique, Porto-Riche et tous y passeront, on fera un pas de chaque côté, le public s'accoutumera, les auteurs mettront un peu d*eau dans leur vin et tout sera dit. Dans la pièce du petit Lavedan, nous, logiquement, nous aurions fait coucher la femme avec le juif, lui Fa évité ; c'est une transaction, le public lui en a tenu compte.

Georges Ohnet ne craint pas de déclarer :

La vérité? c'est de la folie. Et si un romancier même disait la vérité, on pousserait des cris de paon I Une pièce, il faut, pour être solide, que ce soit imaginé entièrement ; à présent on s'en moque. La vérité, c'est que tous ces galopins-là veulent être plus forts que nous. Ce sont ces essais que le Théâtre-Libre joue, faisant ainsi beaucoup de mal aux jeunes gens.

Meilhac :

Je pense qu'il ne jaillira rien de tout cela. Le Théâtre- Libre, qu'a-t-il présenté ? Des pièces injouables pour la plupart ; il y a def bonshommes, des caractères bien dessinés, mais ces bonshommes ne bougent pas, ces caractères demeurent sans action. Rien ne vit, c'est terne et sans gaieté. Et puis, il y manque ce qui fait le théâtre : le point de départ, la suite, et la conclusion.

Ttt «MBS BOUVSNIM» dUn LB THÉATR8 - LlBRS

Qandillot répond ou plutôt murmure, comme l dit Wçindel : ^

C'est de la fumisterie.

Goppée :

Ce qu'il faut considérer, ce sont les jeunes; les vieux ne sont plus intéressants quoi qu'ils aient fait. Leur œuvre ' est finie, Tœuvre des jeunes commence. Pour xna part, je les considère fort et j estime qu'Antoine a beaucoup servi la cause de Tart dramatique en permettant aux jevmet de se manifester. Je considère qu'il en est trois ou quatre de tout premier ordre : Georges Ancey, Jean Jullien, Pierre Wolfî et, dans un ordre d'idées différent, Lavedan,

Et, comoiQ de Weindel lui parle du Théâtre d'Art qui vient de se fonder, Coppée sourit en disant :

Non, ceux-là ne sont pas sérieux.

23 novembre 1892, — La Comédie-Française a donné hier soir un drame en trois actes de Louis Legendre, Jean Darloî, qui m'a bien amusé. Toute la presse est persuadée qu'en montant cette pièce, le Théâtre-Français a voulu prouver que le réalisme ne Teffrayait pas, et, en effet, nous avons eu M™® Bartet en marchande de journaux et Albert Lambert en ouvrier mécanicien. Mais ce sont des silhouettes populaires comme on se les imagine rue de Richelieu, et voilà un four énorme que personne ne songe à nous imputer. On s'était pourtant évertué à copier ^os plantations et toute la minutie de nos mises en scène. Mais, au

«MES SOUVSNiaS» SUR LE THÉATH5aiBB9 277

fond, ce n'est pas ça. Sarcey dit que << tout cela est d'une médiooritâ que rien ne rachète. »

36 novembre 1892. <^ Il fallait absolument que le corps du jeune duc de Chantemelle fût exposé bien en vue au dernier acte des Fossiles, de Curel. C'est, en effet, près du lit mortuaire c[ue sa sœur, devant toute la famille assemblée, tait la lecture du testament, et la scène emprunte à ce voisinage toute sa gtandeur tra^gique. La difficulté était que Camis, qui jouait le rôle, ne bouge&t pas de tout Tacte, qui est fort long. On a donc moulé son masque, opération faite par notre ami le sculpteur Charpentier et qui est bien effrayante. Recouvrir toute la figure du patient avec du plâtre liquide et attendre qu'il sèche en ménageant sa respiration avec des pailles par les narines et par la bouche, c'était un peu angoissant, et notre camarade a supporté la chose avec une résignation de martyr.

29 novembre 1892. — Première des Fossiles, de M. d& Curel ; l'œuvre fait sensation bien c[ue médiocrement jouée, d'abord parce qu'elle exige des interprètes à la fois romantiques, réalistes, humains et simples. M"* Berthe Bady, qui débutait, assez gauche, a pourtant lu d'une façon incomparable le beau testament de Robert. Cette jeune fille a une voix admirable, une sensibilité frémissante, qui ne dépasseront la rampe que lorsqu'elle aura appris son métier. Bien que trois actes de la pièce se déroulent dans le même salon, selon une indication netive et originale de l'auteur, il a fallu établir trois décors parce que Tap-

partement, comme tournant sur lui-même, offrail à chaque acte un aspect différent.

!•' décembre 1892. — Une fameuse veine d'avoir placé dans le lit des Fossiles une effigie di! Camis; pendant le dernier entr'acte, la cneminée monumentale du décor est tombée, fendant' son masque en plâtre. Si notre camarade s'était trouvé là, il était tué. '

Gurel me dit que Paul Perret, le lecteur du j Théâtre-Français, lui a demandé une pièce ; il se pourrait fort bien que la Comédie-Française s'ouvrît devant lui, car elle a pris quelque chose dans la presse, lorsque Ton a su que les. Fossiles avaient été refusés chez Molière où Ton s'achar- \ nait vers le même temps sur Jean Darlot. \

2 décembre 1892. — Willette avait créé un bien joli journal, le Pierrot, où il prodiguait ses merveilles ; le voici obligé d'en arrêter la publication. Hélas ! lui aussi, se débat sous les fatalités de Fargent et dans l'insouciance de ses contemporains pour ce petit-fils de Watteau et Lancret, qui sera la gloire des musées de l'avenir.

5 décembre 1892. — Gourteline et Schwob ont eu la bizarre idée de pré'senter une pantomime à Jules Glaretie, qui a refusé même de lire le manuscrit. La blague est assez drôle.

6 décembre 1892. — On annonce au Vaudeville la réception de la Crise, de Maurice Boniface, Tun des auteurs de la Tante Léontine,

Sarcey, dans son feuilleton d'hier soir, en ré-

serve la plus grande partie aux Fossiles. Après une jolie volée de bois vert pour les interprètes, du reste méritée, il dit à François de Curel des choses assez encourageantes. 11 l'appelle « un maître homme » et, en parlant de la pièce, qu'elle «le laisse encore incertain, non sur la qualité d'esprit de M. de Curel qui est de premier ordre, mais sur ses aptitudes au théâtre. Il n'a point encore trouvé sa forme ; mais rien ne dit qu il ne la trouvera pas. Je jurerais, au contraire, que M. Hervieu, l'auteur de les Paroles restent, ne fera jamais de théâtre de sa vie. Pour M. François de Curel, je suis encore dans le doute. »

8 décembre 1892. — Curel, furieux du feuilleton de Sarcey sur les Fossiles, que, pour mon compte, je n'ai pas trouvé si dur, refuse absolument de se laisser conduire par moi chez le célèbre critique.

Depuis longtemps, j'ai coutume, sur son insistante invitation, d'aller quelquefois déjeuner chez lui le vendredi, qui est jour de réception, oîi il est aisé et agréable de bavarder avec le célèbre bonhomme, le plus bienveillant et le plus spirituel des hôtes. 11 aime que je lui amène les jeunes gens qui viennent d'être joués; il les accueille le plus gentiment du monde, surtout s'il les a éreintés. J'insiste si vivement que Curel finit par me suivre et nous arrivons vers midi rue de Douai. Déjà une nombreuse assemblée dans la salle à manger. Sarcey, à qui j'ai fait passer nos noms, vient lui-même au-devant de nous; je démêle sur sa figure en accueillant Curel une curiosité très vive qui m'en dit long sur l'estime

SM «MIS SOOVBNIRSt 80R LE TaiATRK-UBRS

en laquelle il le tient GureU assez timide et ub

r^eu rechignant, est entraîné par le critique, qui 'assied à oâté de lui pour déjeuner et se met en frais d*amabilité inusités. Tout de suite entre les deux hommes s'établit une sympathie débor* dantOi au point que, tout à l'heure, au café, je les entendais échanger les plus grasses plaisanteries arec des rires de collégiens,

9 décembre 1892. '— Luoe Colas, engagée elle aussi par Carré au Vaudeville, y a débuté avec un très joli succès. J^en suis content pour elle, mais voilà bien des camarades partis et la troupe se désagrège de plus en plus.

10 décembre 1892, — Le Cercle de$ Bscholiers, présidé par Georges Bourdon, a donné ia Dame de ia mer, d^bsen. C'est le quatrième ouvrage du

S^rand Norvégien représenté à Paris, car, après es Revenants et le Canard sauvage chez nous, le Vaudeville avait monté Hedda Gabier. Désormais, il y a autour de l'œuvre du dramaturge Scandinave un mouvement qui sera fécond et durable.

12 décembre 1892. — Schurmann nous a emmenés doimer quelques représentations h Milan et à Turin. C'est un peu d'argent qui sera le bienvenu. Nous débutions hier au théâtre Manzoni avec Blanche ite dont le succès est formidable, mais j'ai eu un petit froid dans le dos en parcourant ce matin les feuilles italiennes. Les critiques d'ici déclarent qu'ils ajourneront leur opision

«MIS SOUVBNIRS» SUR Ll THÉATlUS-UflRE S81

définitive sur nous, car, disent-iU, si excellents qu'Antoine et ses camarades puissent se montrer dans une comédie paysanne, nous ne pourrons les juger qu'après les Revenants d'Ibsen, qu'ils appellent là-bas Spettri et dans lesquels le rôle d Oswald est le cheval de bataille de leur grand acteur Ermete Zacconi,

13 décembre 1892. -- Nous avons joué ies Re* venants hier soir au Manzoni avec un succès vraiment très chaleureux, mais oe qui me rend le plus fier, c'est que, ce matin, la presse dit que ion nous attendait avec curiosité après Zacconi, que c^est évidemment autre chose, mais que c'est aussi bieu.

18 décembre i892, — Nos représentations à Milan, au Manzoni, ont bien marché jusqu'4 la fiu; à Turin, au Carignano, nous avons également tout h fait réussi, et comme la duchesse d'Aoste assistait régulièrement h toutes nos représentations, je l'avais fait prévenir que la Fille ElisQ lui paraîtrait peut-être un peu osée ; mais

20 décembre 1892, — Distribué S.OOO francs de cachets à mes camarades.

20 décembre 1892. — Le Gymnase a joué hier soir une adaptotion de Charhs ùemmliy par Paul

28t «SES SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE

Alexis et Oscar Méténier, qui n'a pas mal marchéf mais il y avait dans la salle je ne sais quoi de figé et de résistant.

23 décembre 1892. — Un jeune professeur du Lycée de Chartres, M. Romain Coolus, m'a apporté un acte bien curieux, ie Ménage Brésil, que je vais fourrer entre la pièce de Strindberg et Tacte inédit d'Edmond de Concourt.

25 décembre 1892. — Il y a eu de grands froids avec la rue de Bellechasse : le succès de ia Fille Elisa avait un peu enterré je ne sais quelle pièce de Daudet donnée au Gymnase presque le même jour, et je discernais très bien depuis quelque temps que, malgré Tintelligeiite et chaleureuse sympathie de Daudet, je n'étais plus accueilli volontiers.

Il y a encore mon dévouement de plus en plus accentué pour Zola, de sorte qu'il y a bien un an et demi que j'étais sans aucune relation, lorsque, subitement, je reçois de Daudet une invitation à dtner, comme autrefois ; ceci coïncide avec l'acte de Goncourt en préparation chez nous, et je savoure cette petite revanche d'un l&chage douloureux que je n'avais vraiment pas mérité, car j'adore Daudet.

Lorsque, la table desservie, nous passons, ce soir, dans le petit cabinet du maître, et qu'il m'appelle à mon tour, près du canapé sur lequel le cloue maintenant la maladie, il me dit : « Eh bien I mon bon Antoine I comment ça va-t-il ! » Je . lui réponds assez ému, mais un peu repro-

cheur : « Toujours très bien, et ce qui m'étonne le plus, c'est de me revoir ici ! » Le beau visage, maintenant torturé et comme magnifié par le mal, devient un peu grave, et avec un regard qui me paie au centuple du petit chagrin que 1 on m'a fait, il me dit, sans s'expliquer autrement, avec la ferme et tendre bonté dont il m'honore : « Mais oui I mon pauvre Antoine I mais vous savez, hélas ! nous sommes tous des putains ! »

Janvier 1893. — Gurel terminait une autre pièce pendant que nous rëpétions les Fossiles. Il Ta fait déposer au Théâtre-Français, — j'étais bien sûr du résultat* Àprôs six mois de stage inutile, au mois de novembre dernier, Albert Carré la lui a demandée et l'Invitée a remporté hier soir un grand succès. Je ne suis pas très sûr que le public ait tout à fait compris cette étude assez ironique de la maternité, que M"** Pasea a jouée, directement, comme une pièce de son ancien répertoire, avec une émotion donnant le change à la salle sur Tàme de cette femme desséchée, misanthrope et égoïste. Vaille que vaille^ si la bataille n*a pas été livrée sur le vrai terrain, la victoire n^en est pas moins importante, parce que, pour la pre^ mière fois, Tun de chez nous, et peut-être le plus éminent, a conquis le public élégant du boulevard.

2 Janvier 1893. — Becque habite, avenue de Villiers, un bel appartement, complètement vide. Dans la salle à manger, meublée uniquement de son buste par Rodin, surmontant le poêle en faïence, nous déjeunons sur une espèce de tré-

286 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBBE

teau d^architecte en bois blanc, avec seulement les deux chaises indispensables.

C'est rintérieur d'un vieux garçon solitaire, qui serre un peu le cœur, bien qu'en apparence cette paradoxale absence de meubles semole Famuser beaucoup.

Il a fait monter d'un restaurant voisin une timbale de macaroni qui est vraiment quelque chose d'affreux à avaler. Il parle avec sa verve coutumière, sans même s'apercevoir de l'horrible chose qu'on nous a donnée ; tout en l'écoutant, je ralentis beaucoup, prévoyant ce qui va arriver, et quand mon assiette est vide, comme je n'ose refuser, il m'oblige à reprendre de l'horrible plat.

13 janvier 1893. — Strindberg, pour sa tragédie de Mademoiselle Julie que nous allons jouer, avait écrit une assez longue préface pleine de choses curieuses; il m'a paru utile de la faire imprimer et distribuer à nos spectateurs. Ce sont d'intéressantes suggestions sur les décors plantés de biais, la suppression de la rampe, les éclairages du haut, évidemment d'influence allemande et que depuis longtemps j 'avais recueillies à l'étranger.

{^janvier 1893. — Représentation générale de Mademoiselle Julie, du Ménage Brésil et de A bas le Progrès.

Mademoiselle Julie a causé, au fond, une énornie sensation. Tout a passionné le public, le sujet, le milieu, ce resserrement en un seul acte d'une heure et demie d'une action qui suffi-

rait à nourrir une grande pièce française. Certes, il y a eu des ricanements, aes protestations, mais, en réalité, on s'est trouvé devant autre chose. Le Ménage Brésil, le début de Coolus, n'a pas donné une moindre impression de nouveauté ; ce n'est pas qu'il dépasse Âncey en audace, il n'a pas la langue directe, presque classique de l'Ecole des veufs, mais son tour d'esprit est bien amusant. La fantaisie de M. de Goncourt, écoutée avec une respectueuse curiosité, a paru terne dans le voisinage de deux œuvres de cette saveur, d'autant que le maître avait fait précéder son acte d'une préface un peu belliqueuse contre la littérature nordique.

En cette heure d'engouement de la France pour la littérature étrangère, cette idolâtrie des jeunes écrivains dramatiques pour le théâtre Scandinave, dans cette disposition des esprits contemporains à se montrer les domestiques littéraires de Tolstoï et d'Ibsen, — d'écrivains dont je suis loin de contester le mérite, mais dont les qualités me semblent ne pouvoir être acclimatées sous le degré de latitude où nous vivons, — j'ai tenté de réagir et de faire dans une pièce qui sera suivie d'autres, de faire autant qu'il était en mon pouvoir, une œuvre dramatique ayant les qualités françaises : la clarté, l'esprit, l'ironie, selon l'expression de Tourgùeneff, l'ironie blagueuse de cette On de siècle, et peut-être de cette fin du monde.

Oui, j'ai la conviction qu'il faut laisser le brouillard slave aux cervelles russes et norvégiennes, et ne pas vouloir le taire entrer de force dans nos lucides cervelles ; oui, je crois qu'en sa maladive transplantation, ce brouillard n'est ippelé qu^à produire de maladroits plagiats.

Et, mon Dieu, s'il faut absolument à notre théâtre moierne un inspirateur, ce n'est ni à Tolstoï, ni à Ibsen que la pensée française doit aller, mais bien à l'auteur des comédies du Barbier de Séville, du Mariage de Figaro, à 'auteur du drame d'Eugénie, à Beaumarchais.

t88 «MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE

Quelle curieuse chose I Ce grand champion de la vie et de la vérité, ce révotutionnaire) parlant des Suédois et des Norvégiens avec la même incompréhensioui le même parti pris que ses adversaires acharnés, Sarcey et Pessard I

17 janvier 1893. — La presse a été si estomaquée par le ton du Ménage Brésil que les critiques, et les plus sérieux, demandent si Coolus n*a pas voulu les mystifier; môme Henry Fouquier, d'habitude si pondéré et si clairvoyant, croit à une blague.

Gémier a été tout h fait remarquable de froide ironie et d'autorité dans le Ménage Brésil, et Ârquillière extraordinaire dans le larbin de Mademoiselle Julie.

20 janvier 1893. — Dans le Journal, Femand Vandérem publie une subtile et intéressante étude du Ménage Brésil, de Coolus ; lui seul parait apercevoir Taudacieuse nouveauté de la pièce.

Dans une interview, ces jours-ci, Dumas fils, parlant de tout ce qui se passe, dit : « La ficelle, il n'y a encore que ça », et il ajoute, ce qui est faux : « C'est moi qui ai fait jouer l Evasion, de Villiers de l'Isle-Adam, au théâtre- Libre. »

Février 1893. — La vie est dure, nous somm( endettés et j'avance péniblement. Schurmann m|

Ê repose encore une assez longue randonnée iollande dont la réussite certaine, me dit-il, procurerait des ressources. Et j'accepte, mal[ tous les inconvénients de ces voyages et i<

«MBS SOUVENIRS» SUR LE THÉATIŒ* LIBRE 289

clabauderies qu'ils soulèvent. On dit que je ne cherche plus qu'à exploiter financièrement le Théâtre-Libre ; les imoéciles devant lesquels il me faut plastronner ne se doutent heureusement pas où j en suis, sans cela, quels cris de joie!

S mars 1893. — Mort de Taine, un des hommes auxquels je dois le plus.

15 at^rtV 1S93. — Nous aurons, dans notre prochain spectacle, Boubouroche, deux actes nouveaux de Gourteline. Il m'a livré le premier assez rapidement et je Tai fait répéter tout de suite ; mais je n'ai eu la grande scène du second que hnit jours avant la re|^4$sentation. Nous nous sommes chamaillés pendant tout ce temps -là; il voulait faire créer Èoubourocke par Ârquulière, qui me semblait dur et surtout trop mince de silhouette pour ce gros bourgeois confiant et paisible; après bien des péripéties, j'ai obtenu ae l'auteur qu'il laissât répéter le rôle par Pons- Ârlés, qui a tellement le physique du bonhomme que Gourteline a enfin consenti*

29 avril 1893. •— Hier soir, la pièce de Cour« teline a été un triomphe ; on a rarement vu una salle s'amuser comme ça. Céard, que cela ne rend pas de bonne humeur, écrit ce matin dans ^Evénement, que « Boubouroche est une simple plaisanterie qui n'eût pas été déplacée sur la scène d'un Déjazet quelconque ». Mais c'est l'enthousiasme par toute la presse et une espèce de réaction contre les duretés dont j'ai été accablé

ces mois derniers. Lemaître dit de Boubouroche que c'est une admirable farce, et tout le monde emboîte le pas.

10 mai 1893. — Nous travaillons ferme aux Tisserands, de Gerhard Hauptmann ; ce sera, je Tespère, Tun des plus beaux spectacles que nous aurons donnés. Mais quels frais; sans un ami qui m'avance dix mille francs sur la saison prochaine, je ne pourrais pas donner la pièce.

Mai 1893. — Les Tisserands sont un immense succès. 11 faut bien reconnaître qu'aucun auteur dramatique français n'est capable de peindre une fresque de cette ampleur et de cette puissance. La pièce, créée au Théâtre-Libre de Berlin, avait eu un retentissement énorme. Hauptmann, derrière lequel s'était rangée toute la jeune Allemagne littéraire, avait obtenu la levée de l'interdiction impériale. Ici, contrairement à ce que j'attendais, ctiez nous cette pièce de révolte a surtout retenti comme un cri de désespoir et de misère ; d'acte en acte, la salle secouée n'a pas cessé d'acclamer. C'est le chef-d'œuvre d'un théâtre social qui s'ébauche, et Jaurès, enthousiasmé, m'a fait dire qu'un tel spectacle faisait plus de besogne que toutes les campagnes et les discussions politiques.

Du reste, comme je sens fort bien que c'est l'un des derniers spectacles que je joue et que la fin de mon etTort est à l'horizon, j'y ai consacré tout ce qui me restait de force, de ressources et d'énergie, et je peux dire que l'interprétation a été admirable. Gémier s'est révélé ce que je savais

depuis longtemps, un grand comédien dans le père Baumert, et Arquillière a été splendide. Tout le second acte avec le Chant des tisserands qui sert de leitmotiv et gronde continuellement à la cantonade, a fait un effet prodigieux. Au quatrième, à l'envahissement de la maison du fabricant, l'effet de terreur a été si intense c^ue tout Forchestre s'est dressé debout. Le dernier tableau, avec la mort du vieil Hilse dans la fusillade et les bruits de la foule, s'est achevé dans les acclamations.

Bien que je sois à peu près décidé à quitter la partie, et que personne ne s'en doute, j'ai eu ce soir un amer regret de ce que nous aurions pu faire encore. Ma seule énergie et mon courage ne suffisent plus pour tenir. J'ai jusqu'à présent tout tiré de moi, et de mes amis auteurs et acteurs, tout ce que nous avions dans le ventre, mais de l'argent, je ne peux pas en fabriquer. Enfin, j'ai menacé trop d'intérêts, inquiété trop de gens en place pour espérer autre chose qu'une satisfaction générale de me voir enfin m'effondrer. Si je n'étais engagé pour avoir escompté la saison prochaine, je terminerais tout après le dernier spectacle que nous préparons.

1®' juillet 1893. — La situation devient inextricable. Nous n'avons fini la saison qu'en empruntant sur l'année prochaine, et je ne sais guère où nous en serons à la fin de celle qui va commencer. A vrai dire, je sens bien aussi au

Eoint de vue artistique, que nous arrivons au out du rouleau et que notre mouvement touche à sa fin. Depuis deux ans, il m'a fallu appeler h,

902 «MES SOUVKNIRS» SUR LE THiATRE-UBtlfi

la rescoasse le thé&tre étranger, les curiosités sensationnelles pour meubler les intervalles de nos yéritables manifestations, mais tout cela s'épuise. La saison n'a vraiment apporté que Bouùouroche et Timmense retentissement des Tisserands n^est en somme qu'une répétition de Tolstoï ou dlbsen. Le Théâtre-Libre, sur le plan où on Ta placé, ne peut signifier quelque chose qu'en s'alimentant de la production nationale; or, les auteurs sortis de chez nous sont ailleurs. Alors, où est rissue? Dans un théâtre régulier? Nous perdrons vite toute originalité et le plus intéressant de notre action en assumant des risques effroyables. Une clientèle viendra peut-être par curiosité dans les premiers temps, mais il faudrait des années pour Tamadouer et la conquérir vraiment.

4 juillet 1893, — En remontant ce soir l'avenue des Champs-Elysées, par une belle soirée étoilée, Becque me récite des morceaux d'un acte en vers qu'il vient d'achever, dit-il : l'aventure d'un jeune poète symboliste introduit dans un ménage de Dourgeois, et, après chaque tirade, son rire puissant sonne gaiement dans la nuit.

5 juillet 1893. — 11 y a de sales bagarres depuis samedi soir dans le quartier Latin; un pauvre diable a été tué par un agent, au cours d'un monôme d'étudiants conspuant le sénateur Bérenger, et tout de suite cela est devenu une véritable émeute, assez grave pour faire barrer les ponts par la police.

«MBS SOtJVENIRS» SUR LE THÉÂTRE -LIBRE 293

Août 1893. — Gamaret. Je me repose et prépare comme je puis la saison prochaine. Pas grand'chose en vue, si peu qu'un programme d'ensemble est à peu près impossible à publier. Je vais toujours commencer par un autre Scandinave, Bjornson Bjornstem, le rival d'Ibsen, qui a écrit une comédie sur l'argent, célèbre un peu partout. Puis je me prépare à filer en tournée dans les villes d'eaux et sur les plages pour ramasser un peu d'argent, si c'est possible.

15 août 1893. — Thorel a obtenu d'Hauptmann sa nouvelle pièce, l'Assomption d'Hanneie Mattern, et nous irons voir la première à Berlin, cet hiver, au Théâtre-Impérial.

25 septembre 1893. — Nous rentrons de tournée à travers toute la France et tout le littoral. Fatigué, mais content de l'accueil de plus en plus sympathique du grand public qui me rassure pour l'avenir, quand je vais être obligé de devenir, pour gagner ma vie et payer les dettes du Théâtre-Libre, un comédien professionnel.

18 octobre 1893. — Tantôt, mêlé à la foule, j'ai aperçu au balcon du Cercle militaire, place de l'Opéra, l'amiral Avellan et son état-major courbés sous l'immense acclamation populaire montant vers eux,

25 octobre 1893. — Une salle navrante de bêtises n'a cessé, à la Comédie-Française, de huer la nouvelle œuvre de Curel, l^ Amour brode.

294 • MBS SOUVENIRS • SUR LB THÉATRB-LIBRS

Il est, du reste, bien téméraire de prétendre acclimater sur ces vieilles planches une œuvre d'esprit vraiment nouveau. Il faut avouer que la

Eiëce est jouée avec une rare incompréhension, e Bargy, fort emballé cependant sur Tauteur et sur l'œuvre, paraît avoir perdu pied au cours de la soirée, et les autres avaient Tair de noyés sous les protestations du public.

5 novembre 1893. — J'ai reçu de M"® de Loynes un petit mot me priant de passer chez elle. Bien

Îue depuis plusieurs années elle soit abonnée au héfttre-Libre et assiste avec des familiers de son salon à nos représentations, je la croyais hostile, surtout depuis l'affaire de Germinie Lacerteux où Jules Lemaître me tomba dessus si rudement. J'arrive chez elle, avenue des Champs-Elysées, où je trouve le critique des Débats installé à l'autre coin de la cheminée. M°« de Loynes m'accueille fort gracieusement, et me demande si je serais disposé à monter tout de suite une pièce de son ami Maurice Barrés, qui désirerait la faire représenter chez moi, parce que son caractère politique l'exposerait ailleurs aux interventions de la censure. J'ai répondu oui, naturellement, et aussitôt on introduit Barrés qui attendait ma réponse. Barrés, autrefois l'un des passants de la rue Blanche, n'a point fait de théâtre, et je ne l'ai guère revu depuis chez Daudet. Enfin, les événements politiques de ces dernières années n'avaient point contribué à nous rapprocher ; mais c'est évidemment une aubaine d'avoir sa première pièce. M"® de Loynes paraît fort touchée de la laçou dont je me rends à son désir.

10 novembre 4893. — Avant de prendre le train pour Berlin, nous avons donné hier En faillite, de Bjomson Bjornstem, un titre dont je puis seul goûter en secret la saveur dans l'état de mes affaires. C'est la tragédie la plus pathétique sur l'argent qui ait jamais été mise au théâtre. Le troisième acte, la grande scène du négociant et du syndic que nous jouons très bien, nous deux Gémier, produit un effet immense.

12-20 novembre 1893. — Nous voici à Berlin, pour l'Assomption d'Hannele Mattern, d'Hauptmann, que va donner le Shauspielhaus, thé&tre impérial. Thorel, qui traduit la pièce pour nous, et mon régisseur baston m'accompagnent. Jean Ajalbert s'est joint à nous.

Novembre 1893. — Nous avons été reçus d'une manière fort cordiale ; Gérard Hauptmann et Sudermann, à l'heure actuelle les personnalités dramatiques les plus en vue de l'Allemagne, ont formé une sorte de comité organisé pour nous accueillir, mais nous avons prié de réduire tout cela ^u minimum.

Novembre 1893. — Bien entendu, j'ai couru les spectacles berlinois le plus possible. Partout la mise en scène réserve des surprises, surtout en matière d'éclairage et de plantations. Dès le jour de notre arrivée, nous eûmes au Lessing une magnifiaue représentation de la Jeanne d'Arc de Schiller, une matinée classique devant une salle uniquement composée de nllettes de douze à

quinze ans, suivant ce drame avec la studieuse attention que tout le monde apporte ici au thë&tre. Sur une petite scène des faubourgs, une représentation extrêmement curieuse des Tisserands; la pièce n'est pas iouée ici avec le grand souffle de colère et de révolte <{u'elle avait cties nous; j'ai dit à Hauptmann qu'il serait bien surpria s'il la voyait à Paris.

Novembre 1893. — L'Assomption d'Hannele Mattem est un poème de toute beauté, dont la réalisation scénique est vraiment admirable. Le directeur du Shauspielhaus, le Jules Glaretie d'ici, plein de courtoisie, m'a fait assister à une répétition de travail à dix heures du matin. J'ai pu observer une installation technique de la grande scène officielle dont aucun théâtre parisien ne peut donner l'idée, car tout cela est largement subventionné sur la cassette impériale.

Novembre 1893. — L'administrateur du Shauspielhaus me disait qu'assez souvent, pendant la répétition, on voit arriver l'empereur qui s'installe au balcon, recommandant de ne pas interrompre le travail. Il reste quelquefois longtemps et intervient volontiers pour donner son avis. 11 suit de près l'administration de la scène impériale, très attentif au choix du répertoire qu'il préfère historique, ou du genre noble. Il s occupe aussi beaucoup des artistes, très informé de la vie privée des comédiennes auxquelles un troc grand luxe est interdit et qui n'ont pas le droit d'user d'une voiture particulière.

« MES SOUVENIRS » SÛR LI tHÉATRS-LtBRE S97

Novembre 1893. — Première A'Harmeh Mattem; la presse a été fort belle. La mise en scène est ingénieuse, mais nous ferons aussi bien et mieux sur quelques points. C'est l'interprétation surtout qui m'a paru supérieure. Il y avait dans la salle plus de trente directeurs des autres théâtres de la province allemande qui emportent la pièce pour la monter chez eux. La centralisation n'existe pas ici; des villes comme Dresde, Munich, Leipzig ou Hambourg sont des centres pourvus de scènes importantes, installées comme ne le sont pas nos scènes parisiennes les plus réputées.

Novembre 1893. — Avant de quitter Berlin, il ma bien fallu accepter une sorte de banquet au Friedrichof, une immense salle où se trouvaient réunis les auteurs et les artistes dramatiques de Berlin, des romanciers, des peintres, un peu toute l'Allemagne artistique. Le Théâtre- Libre est fort en honneur ici, car les deux jeunes scènes allemandes qui rivalisent ont été fondées à la suite de notre création de Paris. J'étais fort ^éné de cette démonstration, et, malgré Tévidente cordialité de nos hôtes, en réponse & la série des discours ^ui a commencé dès le potage, j'ai été d'un laconisme qui a paru surprendre. Dans la journée, un conseiller de l'ambassade de France était venu me trouver, un peu inquiet de cette cérémonie et redoutant une imprudence oratoire de ma part. Le fonctionnaire en question assistait d'ailleurs à la soirée pour en rendre compte à son ambassadeur.

2 décembre 1893. — Maintenant M"** de Loynes, qui m'a témoigné une amitié bien précieuse, m'invite assez souvent à ses dîners du yendredi, dont les douze ou quatorze convives sont toujours triés sur le volet. Je devine bien que l'aimable femme sait qu'elle me seconde puissamment en m'accueillant ainsi dans son salon, le plus fermé et le plus influent de Paris. Il y a là Lemaitre, Roujon, Barres, Maenard, Henri Houssaye, Arthur Meyer, Saint-Marceaux le statuaire, Alfred Capus, Âbel Hermant et Calmettes, le secrétaire de la direction du Figaro. J'étais l'autre soir à table près d'un convive dont la maîtresse de la maison m'avait dit : « C'est un financier considérable, grand ami des artistes, qui sera pour vous de bon conseil dans vos affaires embrouillées. » C'est Vlasto qui est, je crois, gouverneur du Comptoir d'Escompte, un homme d'une rare élégance et d*une culture raffinée, avec lequel j ai tout de suite sympathisé beaucoup.

M"* de Loynes mène la conversation en grande maîtresse de maison, d*une maison qu'ont traversée Renan, Emile de Girardin et toutes les célébrités du temps présent. Il y a chez elle use tendre et séduisante sollicitude pour chacun de ses amis dont elle suit les entreprises, les projets et les affaires, toujours de bon conseil, d'un dévouement actif et perspicace. M"« de Loynes reçoit presque tous les jours à cinq heures un petit groupe d amis notoires; elle garde les déjeuners pour les choses tout à fait intimes ; c'est là qu'elle me fait venir lorsque j'ai quelque chose qui l'intéresse à lui conter. C'est à ces déjeuners au'elie voit les actrices, Rartet, Réjane, Sarah fiernnardt,

et avec une diplomatie admirable, elle exerce de loin sur presque tous nos grands thé&tres littéraires une influence éclairée en faveur de ^es amis.

8 décembre 1893. — Pour la pièce* de Barrés, Une Jowrnée parlementaire , Magnard, Lemaitre et Tauteur m ont demandé de faire précéder les représentations habituelles du Théâtre-Libre d'une répétition privée réservée à leurs amis, ce qui laisse prévoir une chambrée extraordinaire.

9 décembre 1893. — Cette histoire de Barrés va rae mettre probablement en froid avec Brieux. Au moment où son confrère écrivait sa pièce, Brieux en achevait une, l'Engrenage^ sur le même sujet, et il voudrait que je lui donne le pas à lui qui est de la maison. Mais il me faut rester dans notre programme en ouvrant les portes de préférence aux nouveaux. Enfin, ce début au théâtre d'un écrivain comme Barrés est un événement littéraire que je ne peux laisser se produire ailleurs.

16 décembre 1893. — Brieux est allé porter sa pièce au Cercle des Escholiers qui va la monter, donc tout est pour le mieux.

S janvier 1894. — V Assomption d^Hannele que nous venons de donner, avait soulevé une Irès grande curiosité. J'ai accumulé là, avec un soin extrême, tout ce que ie pouvais réaliser comme mise en scène. La pi^ce n'a pas produit la sensation profonde des Tisserands, mais elle gardera ses fanatiques et cela a été un très beau et très artiste spectacle, qui, bien entendu, m'a coûté les yeux de la tête; au point où j'en suis, autant faire encore une ou deux belles choses avant de sombrer.

IS janvier 1894. — Nous répétons Barrés. Sa comédie est un violent pamphlet contre le régime actuel, qui me met assez mal h l'aise, car visible-' ment cela se raccorde à des menées politiques que je réprouve fort. Au point de vue purement tnéàtral, il y a au troisième acte de belles scènes et, au second, un tableau de la salle du Laocoon à la Chambre qni sera curieux. Malheureusement encore, des frais énormes, et cela ne contribuera pas à me tirer d'aflFaire,

23 février 1894. — Répétition générale de la Journée parlementaire devant les invités du Figaro et les amis de Fauteur, un événement tout à fait parisien. Le côté politique enlève è la manifestation dramatique tout son intérêt. Le dernier acte a fait un certain effet parce que Barrés

Ia traduit en grand artiste les angoisses de son éros, un député compromis par des tripotages, dont l'effondrement moral est d'un très beau pathétique.

24 février 1894. — La Journée parlementaire

Sour les spectateurs du Thé&tre-Libre a été jouée ans la curiosité et sans tapage ; il est évident que le bruit autour de la maison est énorme et que jamais nous n'avons eu un semblable mouvement de public. Mais, au point de vue pratique, Gbastanet vient de dresser un bilan désastreux ; jamais nous ne parviendrons à finir la saison.

27 février aw 19 mars 1894. — Encore une tournée à travers la France pour gagner un peu d'argent, mais le Missionnaire de Luguet que nous allons répéter n'est que le cinquième spectacle de la saison et il en restera trois après ! Nous sommes à bout, des dettes criardes commencent à nous amener de vrais embêtements. 11 faut prendre un parti.

20 avril 1894. — Matériellement, je ne peux plus continuer ; cette bataille de plusieurs années a détendu mon énergie, et je sens que je n'ai :

plus le ressort indispensable. Le manque d'ar* gent m'étrangle, j'ai employé toutes mes ressources et tous les expédients à ma portée. Enfin, je n'entrevois même pas l'utilité de nouveaux tours de force, car la production dramatique des jeunes s'épuise; la génération qui attendait a donné son effort; ceux qui ont réussi, les plus habiles, sont casés. Ce serait désormais se battre dans le vide*

24 avril 1894. — Pour le Missionnuire, Toulouse-Lautrec a dessiné un admirable programme en couleurs que les collectionneurs se disputeront un jour. Au reste, la série que j'ai réussi à continuer pendant plusieurs années sera unique. Tous les artistes de ce temps y auront contribué : Forain, Willette, Raffaelli, Henri Rivière, Vuillard, Steinlein, Auriol, Signac, Luce, Charpentier le sculpteur, et bien d'autres. J'ai même eu le plaisir de fournir à un nouveau venu, H.-6. Ibels, avec huit programmes que je lui ai réservés Tan dernier, 1 occasion de s affirmer d'une façon originale.

25 avril 1894. — Le Missionnaire, que nous venons de donner, est d'une forme vraiment inattendue. C'est une histoire en cinq tableaux, entremêlée des commentaires d'un lecteur placé à l'avant-scène, feuilletant un livre dont il tourne les pages. Après des fragments lus à haute voix, il continue, tandis que sur la scène certains épi- 8odes se déroulent. Cela, qui est neuf, met le public en joie. J'ai pris le rôle difficile du lec-

IM «MIS SOUVENUS» Stm LB THÉATRB*LIBM

teiir, et toute la soirée, je resté livré anx plaisanteries de la salle. Mâme, à un moment, dans le bruit, il m'arrive une poignée de sous par la figure; c'est extrêmement symbolique. Ce geste brutal me décide, à la minute même, à abandonner le Théâtre-Libre. Les malheureux qui sont là ne savent pas, et si j'avais osé interrompre la représentation et leur révéler tout à coup le dessous des choses, il est probable qu'ils auraient été honteux.

6 mai 1894. — Fortuné Henry, l'anarchiste qui vient d'être guillotiné, a fait à son avocat le récit de sa soirée du i2 février.

Son intention première était, paraît-il, d'entrer au Théâtre-Français, où l'on donnait la première de la Souris, et de jeter sa bombe dans l'orchestre, mais, en arrivant, la queue au guichet des petites places lui fit perdre l'espoir de passer. 11 descendit donc l'avenue de l'Opéra, sa pombe dans la poche, guettant l'occasion de s'en débarrasser. En traversant les boulevards, il aurait longé la façade du café Américain, vers sept heures et demie, et, à travers les vitres, au moment de lancer son projectile, il me reconnut, dînant avec des camarades qui étaient Mondes et Gailhard. En souvenir d'une visite au Théâtx^e- Libre qui joua la Mademoiselle PommCj d'Âlex:is, avec ses amis, il évita l'explosion à cet endroit. C'est ainsi que, tournant la rue Halévy, il gagi^a la gare Saint-Lazare, et jeta enfin sa bombe an café de l'hôtel Terminus, plein de gens à ee ment de l'apéritif.

«kSS SOUVENIRS» SÛR LE THEATRE -LIBRE 30^

22 mai 1894. — Les Romanesques, d'Edmond Rostand, sont un très grand succès à la Comédie- Française; du reste, c'est une bien jolie chose.

13 juin 1894. — Depuis quelques mois, Larochelle, le fils de l'ancien directeur-acteur, féru de théâtre, était venu me faire ses offres de services. Je n'étais pas décidé à une association que je voyais inutile, mais l'idée m'est ^enue, puisque le Théâtre-Libre l'intéresse, de lui offrir de re-

5 rendre ma succession. Je ne lui demande pas 'argent; en échange des trois spectacles restant dus à mes abonnés sur la saison, et ^u'il s'engagerait à leur donner, je lui assurerais mon concours personnel comme acteur, en lui imposant simplement deux pièces déjà reçues, l'Argent^ d'Emile Fabre, et la Fumée puis la Flamme,^ de Caraguel. Je lui abandonne gratuitement moB magasin de la Yillette, tout ee qu'il contient de décors, accessoires et costumes, un matériel considérable. Il prendra & sa charge le local de la rue Blanche, et je garde â la mienne tout le passif. Cette combinaison, signée aussitôt, n'est paa trop mal accueillie dans le public et dans la presse oà. l'on comprend enfin quelle lutte j'ai soutenue. Beaucoup même sont fort étonnés, ei eroyeient que j'avais fait fortune.

l^^ juillet 1894. — Ces dispositions réglées, il s'agissait de régler mon passif; je ne puis naturdîement y arriver que par mon travail personnel^ ce qui ne sera guère commode, car si ma. réputation d'acteur était certaine au Théâtre^ libre, dans les milieux du théâtre courant, je

â06 «MES SOUYBNlMS- SUR LE tHÉAtRfi-LIBttB

n*ai guère de sympathies. J'ai trop combattu les

Sens en place, les directeurs, enfin tout le monde u métier, pour espérer que Ton m'engagera. Un imprésario vient me soumettre le projet d'un voyaçt européen de six ou huit mois, où je recueillerais le fruit de tant d'efforts. Il me garantit un chiffre modeste, mais assez sérieux, qui, en faisant vivre mes camarades, car eux aussi ont besoin de se retourner, me permettrait de faire face à des échéances échelonnées et de me libérer envers les créanciers du Théâtre- Libre. Je me suis facilement entendu avec mes compagnons, Gémier^ Luce, Colas, Bamy, Ârquillière et tous ceux qui furent toujours si dévoués. Nous partirons à l'automne pour six mois. On commencera par la Belgique, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne, l'Autricne et la Russie; nous pourrons donner deux cents représentations et rentrer à Paris, sortis complètement d'affaire.

iQ juillet 1894. — J'ai réuni tous les créanciers du Théâtre-Libre, pris des engagements échelonnés, signé des effets à des dates correspondant avec les paiements garantis par notre manager; tout est en ordre et je respire. Dans notre itméraire, il y a des villes comme Berlin oîi nous devons rester près d'un mois, et oii nous réussirons sûrement.

Dans la gène de cette terrible fin de saison, je n'ai littéralement pas de quoi aller passer à Gamaret les quelques semaines de repos indispensables, toutes les ressources que je pouvais escompter ayant été épuisées d abord par le Théâtre-Libre. Je songe à ce Vlasto, avec lequel

M°^^ de Loynes m'avait si aimablement mis en contact, et, prenant mon courage h deux mains, je vais au Comptoir d*Ëscompte lui exposer mon embarras. Ce cnarmant homme m'écoute en souriant, et, après ma confession entortillée, il sonne et fait apporter cinq billets de mille francs, me disant que cela est tout simple, que Fargent est une marchandise comme une autre, et qu'il ne fait que son métier en m'escomptant un billet que son employé ;me fait signer. La délicatesse est rare, car je sens bien que le financier fait porter cela sur son compte et qu'il m'oblige personnellement. Et il ajoute avec bonne grâce qu'au fond il m'envie, que je suis heureux pour bien peu de chose, et qu'il est bien plus malheureux que moi, car les vacances lui sont interdites par sa besogne.

21 juillet 1894. — La Femme de Tabarin, que nous avons créée, entre au répertoire de la Comédie-Française, avec Sylvain dans le rôle de Tabarin. J'ai le gros chagrin de voir que, sur la nouvelle brochure, Mendès, probablement pour ne pas désobliger ses nouveaux interprètes, a supprimé la jolie dédicace qu'il avait mise sur la première édition.

28 août 1894. — Tous ces temps-ci ont été employés à remettre au point les pièces que nous allons jouer; la troupe se montre joyeuse et confiante ; nous devons débuter par Bruxelles, le 3 septembre. L'imprésario a, parait-il, des contrats dans presque toutes les villes d'Europe, et il me dit que tout s'annonce bien. Chastanet,

)08 «MES SOtJVBNIRS* SÛR LE tHÊATRE^ LIBRE

mon administrateur, qui, jasc(u'au bout, aura été le dévouement même, fera en mon abséûce le nécessaire pour notre petite liquidation. II est convenu qu*à cliaque échéance, je lui ferai passer les sommes nécessaires sur mes gains personnels. C'est rheureuse fin d'une aventure que je n'osais même pas entrevoir il y a quelques mois.

6 éeptembre 1894. — Nous devions prendre ce soir le train pour Bruxelles, à huit heures cinquante, pour débuter demain au Parc, où nous sommes affichés. Nous nous retrouvons tous dispos à la gare du Nord. A Tinstant où notre manager achève de prendre nos billets, un inconnu s'approche de moi et me dit : « Monsieur, je viens de saisir vos bagages, et je ne vous les rendrai que contre paiement de la somme due par votre imprésario à l'un de mes clients. » Je me tourne vers notre cornac, et lui dis : « Eh bien, mon vieux, payez et partons », mais il s'y refuse, discutant avec l'huissier qui se montre intraitable. J'ai beau dire qu'il faut assurer la représentation de demain à Bruxelles, qu'un pareil début est vraiment inquiétant, le manager persiste et nous donne rendez-vous pour le lendemain matin. Visiblement, il n'a pas de fonds d'avance, et il nous emmène à travers l'Europe comptant sur le hasard. L'huissier, devinant le désastre, me dit : « Tâchez de vous débrouiller, voici mon adresse; je vous recevrai cette nuit et vous pourrez partir tout de même demain matin. Ce n'est peut-être qu'un incident et tout peut s'arranger encore. » Mes camarades, inquiets autant que moi, se sont égrenés pour revenir

«MSS SOUVENIRS)» SUR LB THÊATRÎ- LIBRE SOd

le lendemain à Theure dite. Je reste avec Arquillière, entrevoyant l'écroulement d'une combinaison si laborieusement mise sur pied.

7 septembre 4894. — Je ne suis même pas rentré chez moi : inutile d'inquiéter les miens. Avec Ârquillière, nous avons rôdé toute la nuit. J'ai bien compris que, comme la plupart des imprésarios, le nôtre n'avait devant lui que l'argent du voyage et les quelc[ues avances ^u'il avait pu nous faire ; il comptait sur les premières recettes pour aller plus loin. Gomme je ne pense pas que dans la nuit il puisse trouver les 3.000 ou 4.000 francs utileâ, je cherche où je pourrais bien avoir cette somme; l'heure est tardive, et, à cette époque, tout le monde est & la campagne. Je me souviens, tout à coup, avoir reçu ces jours derniers la visite d'un directeur de théâtre de Berlin où, précisément, nous allons bientôt jouer ; nous courons jusqu'à son hôtel avenue de l'Opéra; il ne rentre que vers deux heures du matin, et sur le trottoir je lui conte mon affaire, lui demandant de nous avancer ce qu'il nous faut pour partir, dont il se remboursera très prochainement là-bas sur nos recettes. Ce bon Allemand que j'ai toujours connu cordial, et môme obséquieux, parait un peu inquiet de cette histoire ; il me fait d'ailleurs observer que ce n'est pas à moi de trouver l'argent de la tournée, ce qui est assez raisonnable, mais aussi une fin de non-recevoir. Je comprends et nous nous en allons.

Il est deux heures et demie du matin ; il faut qu'avant huit heures j'aie trouvé de quoi partir, car si l'on apprend à Paris que notre tournée

310 «MES SOUVENIRS» SUR LE THÉATRB-LIBRS

débute ainsi, je vais tout de suite inquiéter les gens avec lesquels j'ai pris des accords; puis, en ne jouant pas à Bruxelles à la date où nous sommes affichés, c'est une carence qxii atteindra le Théâtre -Libre et sa troupe. Je cnerche tou-

i'ours, en errant par les rues, et ie pense à Gailhard, e directeur de TOpéra, avec lequel je dine plusieurs fois par semaine depuis des années, qui s'est toujours montré très cordial, m'offrant même de nous commanditer pour des affaires de thé&tre. Je dis à Arquillière : « Nous sommes sauvés. » Gailhard habite à Levallois une jolie maison dans le style arabe, que je connais pour

Ï avoir déjeuné une ou deux fois. Il est trois eures du matin, le problème consiste à le rejoindre assez tôt et à obtenir qu'il m'avance cet argent pour lequel je donnerais une main à couper. Mais il n'est pas possible d'aller réveiller ce brave homme au milieu de la nuit, et nous attendons le petit jour; vers sept heures du matin, ma démarche sera moins saugrenue. A six heures et demie, nous voilà devant la porte, guettant l'éveil du concierge et des domestiques. Enfin, à sept heures, prenant mon courage à deux mains, je fais réveiller Gailhard, qui descend en robe de chambre, se frottant les yeux, tout de suite accueillant. Je lui explique mon histoire, le cœur serré. « Mais, me dit Gailhard, pourquoi voulez-vous que je fasse une avance pour une chose qui regarde votre manager; vous avez un contrat, si vous subissez un dommage quelconque, vous en aurez réparation. » Nous repartons, l'aile basse, vers la ^re du Nord où nous retrouvons tout le monde assez

anxieux. Pas d'imprésario; un simple avis de son régisseur nous conyoaue vers une heure au tribunal des référés auquel on demande de nous faire rendre nos malles. Effondrement. On déambule encore toute la matinée, et nous voici aux référés. Notre homme n'est toujours pas là. Le président, à qui j'explique l'afiFreuse situation où je suis, est très compatissant, mais ne peut rien cependant. Je cours, comme un fou, chez le manager que je trouve effondré, je lui fais voir Teffroyable aventure où il m'a entraîné, et il me dit que l'on partira sans faute le soir.

8 septembre 1894. — Nous voilà à Bruxelles où tout s'est bien passé; je reprends un peu d'espoir, les recettes ont été bonnes et nous allons filer sur l'Allemagne.

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