‹ Mes souvenirs sur Napoléon (volume 3)Chapitre 10 sur 26 · I^IES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

I^IES SOUVENIRS

jouFj mais son oubli fait leur principal mérite.

Bonaparte avait porté si loin son système de fusion quil a désigné plusieurs fois des fils de grande famille pour des places de sous-lieutenant à Farmée ou pour des places dans ses lycées ou ses écoles militaires. On recevait une commission du ministre de la guerre sans l'avoir provoquée, et on obéissait sans réclamer, parce qu'on savait que les réclamations étaient inutiles.

Bonaparte avait appliqué ce système de fusion à tous les pays qu'il faisait passer sous sa domination. On a vu des Hollandais, des Belges, des Piémontais^ des Génois, des Toscans, des Romains, des Parmesans, dans son conseil d'État, au Sénat et dans les tribunaux. Il exigeait que les enfants des pays réunis fussent élevés en France. Il forçait même ceux dont les opinions étaient le plus prononcées contre la réunion de leur pays ou contre le nouvel ordre de choses j à vendre leurs propriétés pour en placer le produit sur des biens-fonds dans l'intérieur de la France.

Bonaparte regardait du même œil les hommes

qui appartenaient aux anciennes castes privilégiées et ceux que la Révolution avait mis en évidence. Il ne faisait distinction de personne, etj sous ce rapport,, il régnait auprès de lui une égalité parfaite. Cependant, les promoteurs de la Révolution lui ont fait constamment un crime de s'entourer de ces hommes-là^ ils ne pouvaient pas se persuader qu'il y eût de la bonne foi de leur part^ ni de rattachement pour sa personne; ils les regardaient comme des espions qui épiaient un moment de défaveur de la part de la fortune pour ressaisir leurs premiers avantages. Mais Bonaparte ne partageait pas ces craintes; il se croyait assez fort pour tout enchaîner et tout asservir. 11 ne lui est pas venu un instant dans l'idée qu'il pût être culbuté tant qu'il vivrait. Et c'est peut-être cette persuasion qui Ta constamment porté aux extrêmes et lui a fait mettre sa couronne en problème à chaque événement. Il avait été si bien secondé par la fortune dans toutes ses entreprises, qu'il était parvenu à croire que ce qu'il appelait son étoile ne pâlirait jamais.

L'opération la plus hardie qu'ait faite Bonaparte ^ pendant les premières années de son règne, a été le rétablissement du culte sur ses anciennes bases.

Pour bien juger de l'importance et de la difficulté de cette entreprise, il faut se reporter à cette époque où la haine la plus acharnée et le mépris le plus profond pesaient sur le clergé. L'idée de rétablir la juridiction du Pape sur une classe de Français était tellement en opposition avec Tesprit public et Topinion du temps, que lui seul pouvait concevoir et exécuter ce grand œuvre.

Pour bien juger cet événement, il faut remonter aux sources et voir par quels motifs Bonaparte a pu être déterminé à cet acte vraiment extraordinaire.

On a coutume de regarder Bonaparte comme un impie, un athée, etc. Je ne puis pas partager cet avis, et ceux qui l'ont connu dans les années de son Consulat seront de mon opinion. Alors Bonaparte n'était pas dévot, mais il croyait à l'existence de Dieu et à l'immortalité

de rame. Il parlait toujours de la religion avec respect et plaisantait souvent ceux qu'il croyait athées. Il pensait surtout qu'un peuple ne pouvait pas exister sans religion. Avant de proclamer le rétablissement du culte, et surtout au moment où il méditait ce projet, il parlait dans ce sens à toutes les personnes de son intérieur^ sans qu'aucune se doutât qu"il allait le mettre à exécution. Il disait souvent que Tempereur de Russie et celui de Constantinople avaient sur lui un immense avantage,, celui de commander aux consciences. Il ajoutait : « Je ne « puis pas parvenir à ce degré de pouvoir, <c mais du moins je ne dois pas m"aliéner les <( consciences de mes sujets. Il faut donc que <( je rende au peuple la plénitude de ses droits (( en fait de religion. Les philosophes en riront, « mais la nation me bénira. » Outre le principe de religion, il y avait donc encore un principe de politique qui déterminait sa résolution, et, quoique cet acte n'eût l'approbation d'aucune des personnes qui l'entouraient, il l'exécuta. Lorsqu'il se décida à cette grande mesure.

il avait sans doute mal calculé Tinflexible autorité de la cour de Rome. Aussi ne tarda-t-il pas à avoir des démêlés avec elle. Il avait cru pouvoir la maîtriser, en considération du service qu'il rendait à l'Église. Il ne trouva que résistance et opposition . La faveur qu'il avait obtenue près du peuple par le rétablissement du culte se tourna en haine contre lui, dès qu'il fut en controverse avec le Pape. Les évêques^ surtout les curés, qu'il avait rendus à leur souverain spirituel, tournèrent contre lui les armes qu'il avait mises dans leurs mains, et ses querelles avec le Pape lui aliénèrent presque tous les cœurs. Ainsij peu de temps après le rétablissement du culte^ il obtint un effet parfaitement opposé à celui qu'il en avait attendu.

Ses querelles avec le Pape l'ont sérieusement occupé pendant plusieurs années. Il a employé successivement la raison et la force pour les terminer. Il a tourmenté de toutes les manières le vieillard qui était assis sur le trône de l'Église. Il l'a dépouillé, il l'a exilé. Il l'a fait circonvenir par des évèques et des cardinaux; mais cet

homme vénérable est resté inébranlable dans ses principes.

Toutefois^ ces querelles ont présenté des phénomènes qu'il est bon de ne pas passer sous silence. Bonaparte, sans être dévot, était religieux, et si ses démêlés avec le Pape ne fussent pas survenus, je ne doute pas qu'à quarantecinq ans il n'eût été dévot. Il croyait à la fatalité;, il faisait même publiquement profession d'y croire; mais entre un fataliste et un dévot, il n'y a pas loin. Ces querelles le mirent dans le cas de lire beaucoup d'ouvrages de controverse. Elles l'obligèrent à consulter un grand nombre d'évêques et de cardinaux. Et comme dans les livres il ne trouva que du fatras, et que dans les membres du clergé il vit une différence d'opinions telle qu'ils ne s'accordaient sur aucun point, il commença à voir qu'il n'y avait rien de fixe, rien d'arrêté sur la croyance. Il disait souvent que « chaque prêtre avait sa religion à part, que celle du Pape différait de celle des cardinaux, qui, à leur tour, ne s'accordaient pas entre eux; que l'archevêque de

Tours était en opposition de principes avec l'évêque de Nantes^ celui de Nantes avec celui d'Évreux, etc. »; d'où il conclut qu'il n'y avait rien de fixe dans les principes de la religion.

Dès lors, il commença à ne plus y croire. 11 parlait avec plaisir de ces discordances d'opinions sur les bases fondamentales de la religion. Il ajoutait qu'il n était plus étonné que les membres du clergé ayant fait des études exactes fussent tous mécréants^ et que^ s'il se trouvait parmi eux des hommes de génie qui avaient soumis leur croyance , c'est qu'ils n'avaient jamais approfondi les matières de la religion dans le dessein d'affermir leur foi^ mais dans l'intention formelle à.'eininailloter celle des autres. 11 les comparait à des géomètres qui partent d'une formule pour en faire des applications sans vérifier si la formule est exacte.

Comme il avait eu plusieurs conférences avec le Pape et qu'il était entré constamment en discussion avec lui sur les objets contestés^ il se prévalait de sa supériorité et ajoutait plaisamment qu'il se renfermait dans son fort interne,

contre lequel il n'y avait plus de batteries à faire jouer.

Ceci me rappelle les orageuses discussions sur le Concordat. M. Cretet, qui négociait pour Napoléon^ croyait pouvoir opposer la raison et le bon sens aux prétentions du cardinal Caselli, théologien du Pape; mais celui-ci ^ pour toute réponse, levait les mains au ciel et invoquait le Saint-Espritj Spirito santo.

L'Empereur avait adopté la religion de M. Du-

voisin^ évêque de Nantes et ancien professeur

distingué de la Sorbonne. C'était là son oracle.

Je me rappelle que, le 24 décembre 181 3^ dans

une longue conversation qu'il eut avec moi sur

la religion et dans laquelle il m'exposait ses

principes^ il me dit : « L'Impératrice se confes-

« sait à Tévêque de Nantes et s'accusait de

« faire gras le vendredi et le samedi. L' évêque

« lui demanda si l'Empereur en faisait de

« même. Oui, répondit-elle. — Eh bien! vous

« faites bien de faire comme lui, ajouta l'évê-

« que. Vous devez toujours supposer qu'il a la

« permission pour lui et sa famille. Toute autre

« conduite de votre part imprimerait une tache « sur son front. » L'Impératrice voulut consulter le cardinal Fesch, qui lui répondit que, si l'Empereur voulait lui faire faire gras^ elle devait lui jeter son assiette à la figure. « Voilà^ (( disait-il, deux docteurs de la loi en opposite tion; mais le premier est éclairé et juge d'ace près des principes^ l'autre est un imbécile qui (( cherche à se faire un partie en affectant un « rigorisme qui n'est pas dans ses mœurs pri- « vées. »

L'évêque de Nantes avait donné l'absolution à l'Impératrice, qui demanda à communier en public à la chapelle. « Je ne le permets pas^ dit (( l'évéque^ parce que vous feriez observer au « public que votre mari ne suit pas votre « exemple,, et vous lui feriez tort. Je vous dirai « la messe dans mes appartements, et vous « communierez de ma main. »

Dans le temps qu'il avait réuni les Juifs en sanhédrin à Paris^ j'assistai un jour à son dîner où il causait gaiement de diverses choses. Tout à coup entre le cardinal Feschj avec un air très

préoccupé qui frappa l'Empereur : « Qu'avezvous donc? lui dit-il. — Ce que j'ai, c'est facile à comprendre. Comment! lui dit-il, vous voulez donc la fin du monde? — Eh! pourquoi? repartit l'Empereur. — Ignorez-vous^ reprit le cardinal^ que l'Écriture annonce la fin du monde du moment que les Juifs seront reconnus comme corps de nation? » Tout autre eût ri de cette sortie du cardinal. Mais l'Empereur changea de ton^ parut soucieux^ se leva de table^ passa dans son cabinet avec le cardinal^ en sortit une heure après. Et, le surlendemain^ le sanhédrin fut dissous. L'Empereur était encore alors dans toute sa croyance sur la fatalité,, la religion^ etc.

Lorsque Napoléon a vu la mauvaise tournure que prenaient ses discussions avec le Pape^ lorsqu'il a été convaincu qu'il ne pouvait ni le forcer ni l'intimider, et que son Concordat avait produit par les résultats un effet opposé à ses premiers desseins^ non seulement il regrettait d'avoir opéré ce changement^ mais il disait hautement qu'il eût mieux fait de se déclarer protestant, en ajoutant qu « à cette époque.

f( vingt millions de Français eussent suivi son vv exemple, et que la France serait déjà dégagée « de ses liens honteux avec Rome et de plu- (( sieurs préjugés qui avilissent la nation. Tant (( que la foi catholique^ apostolique et romaine « a été le principal et presque le seul mobile (( des consciences^ il a fallu sans doute, disait- «<- ilj que les chefs du gouvernement caressas- « sent ridole où se rattachait toute la croyance ; (( mais du moment que les lumières ont jeté « du ridicule sur cette théocratie^ il eût fallu en « profiter pour secouer ce joug humiliant. Un (c pouvoir étranger qui dispose des cœurs a plus « d'empire que celui qui dispose des corps. 11 (( forme à son gré l'amour ou la haine contre (( le souverain^ et ce dernier est sous sa dépen- '< dance dans ce qu'il a de plus cher et de plus (c sacré. »

Lorsque le Pape fut appelé à Fontainebleau, Napoléon avait cru qu'en le privant de son entourage il en viendrait plus aisément à bout. Il plaça auprès de lui le cardinal de Bayane, l'archevêque de TourSj Tévêque de Nantes et celui

de TrèveSj qui tous blâmaient son obstination et pensaient qu'il pouvait allier les devoirs sacrés de la religion avec les demandes de l'Empereur; mais le Pape se montra inflexible. Alors Napoléon se décida à aller négocier luimême^ espérant^ par ce moyen ^ vaincre une obstination qui avait résisté à tous les prélats. Il voit le Pape, le menace d'abdiquer la religion catholique et lui trace le cercle de Popilius pour obtenir une prompte réponse. Le Pape intimidé fait des concessions et signe l'acte fameux qui a été publié dans le temps. L'Empereur revient à Paris^ enchanté de sa victoire ; mais le Pape^ qui avait eu le temps alors de réfléchir ou plutôt de consulter^ lui adressa sa rétractation, et les choses se trouvèrent moins avancées qu'auparavant. Je me souviens des scènes de colère que donna l'Empereur à ce sujet. Il racontait à tout le monde sa conduite avec le Pape. 11 accusait en termes vils et injurieux tous les cardinaux qui formaient son conseil. Il publiait les arguments qu'avait employés Tévêque de Nantes pour vaincre l'opiniâtreté

du Saint-Père; mais^ au lieu de se porter aux excès dont il avait souvent menacé le Pape, il disait qu il attendrait la mort de ce Pontife pour exécuter ses projets.

Jamais, dans le cours de seize années d'un gouvernement orageux,, Napoléon n'a rencontré autant de résistance ni éprouvé plus de chagrin que lui en a causé sa querelle avec le Pape. Quelques jours lui suffisaient pour obtenir des premiers potentats de l'Europe tout ce qu'il désirait. Mais toute sa puissance est venue échouer contre Tévêque de Rome. Il n'est pas d'événement dans sa vie qui lui ait plus aliéné l'esprit du peuple que ses démêlés et sa conduite avec le Pape; de sorte que ce principe de gouvernement sur lequel il avait cru pouvoir appuyer sa puissance s'est tourné contre lui par les résultats qui en ont été la suite.

Napoléon était sans cesse en garde contre l'ambition des généraux et le mécontentement du peuple-, et il était constamment occupé à étouffer Tune et à prévenir l'autre. On l'a vu.

dans tous les temps^ observer la plus grande réserve avec les généraux- il les tenait toujours à une grande distance de lui ; il leur adressait à peine la parole et seulement sur des choses indifférentes. Ils ne connaissaient ses ordres qu'au moment où il fallait partir pour les exécuter. S'étaient-ils distingués^ il se bornait à dire qu'ils avaient fait leur devoir : quelquefois seulement^ il les mentionnait honorablement dans ses bulletins. Étaient-ils malheureux^ toute la faute en était à eux, et jamais ni à l'infériorité des troupes qu'il avait mises sous leur commandement, ni aux mauvaises positions dans lesquelles cette infériorité les avait placés.

Aussi, à l'exception de deux ou trois qui l'avaient connu dans sa jeunesse et qui avaient conservé avec lui une certaine liberté^ les autres l'approchaient en tremblant, et ils ne pourraient pas dire qu'ils aient jamais eu avec lui un moment de liberté. Il les accablait de fortune,, en leur accordant des majorats dans les pays conquis, d'abord parce qu'il fallait former des maisons opulentes à la Cour, où il n'y en avait

aucune, et ensuite pour les lier plus particulièrement à son sort et les intéresser au maintien de ses conquêtes.

Je n'ai jamais surpris l'Empereur faire Téloge d'aucun général, et souvent je l'ai entendu les critiquer vertement tantôt sur leur peu de talent, tantôt sur leur mauvaise conduite. Il a répété bien des fois en parlant des maréchaux : « Ces « gens-là se croient nécessaires, et ils ne savent « pas que j^ai cent généraux de division qui « peuvent les remplacer. » Accoutumé à rapporter tout à luij à ne voir que lui, à n'estimer que lui, Napoléon paralysait tout ce qui l'entourait. Il ne voulait pas d'autre gloire que la sienne. Il ne croyait du talent qu'à lui seul.

Voilà pourquoi, à la guerre comme au conseil, il accaparait tout, il s'attribuait tout. Les hommes n'étaient plus, à ses yeux, que des machines qu'il se croyait destiné à faire mouvoir, et ces hommes étaient, par cela seul, timides, irrésolus, presque indifférents. De là vient qu'il avait des succès partout où il était.

et des revers là où il n'était pas. Une autre cause devait encore grossir ses succès et diminuer ceux de ses généraux, c'est qu il osait tout parce qu'il ne dépendait de personne, et qu'il pouvait sacrifier les hommes et le matériel sans crainte de blâme, tandis que ses généraux calculaient les pertes et craignaient toujours d'encourir sa disgrâce, ce qui les rendait craintifs et moins audacieux.

La conduite altière de Napoléon vis-à-vis de ses généraux s'explique d'après des principes ou des propos que je lui ai entendu énoncer bien des fois :

« Je suis arrivé jeune, disait-il, à la tête des c( armées. Ma première campagne a étonné (( l'Europe-, l'ineptie du Directoire ne pouvait (( plus me soutenir au degré où j'étais parvenu. « J'entrepris une expédition gigantesque pour « occuper les esprits et augmenter ma gloire. « Mes anciens se sont perdus dans le repos ou (( déshonorés dans les revers. Lorsque j'ai vu « la France aux abois, je suis revenu et j'ai « trouvé le chemin du trône ouvert de toute

ft part. J'y suis monté comme le dernier espoir « de la nation.

ce A peine assis, j'ai vu les prétentions se « ranimer. Moreau, Bernadotte, Masséna ne « me pardonnaient plus mes succès. J'ai dû, « non les craindre, mais les soumettre, et mon « plan de conduite vis-à-vis d'eux a été bientôt « arrêté.

« Ils ont essayé plusieurs fois ou de me cul- « buter ou de partager avec moi. Comme le « partage était moins aventureux, douze géné- « raux ourdirent un plan pour diviser la France « en douze provinces. On me laissait généreu- (( sèment pour mon lot Paris et la banlieue. Le (( traité fut signé à Ruel. Masséna fut nommé « pour me l'apporter. Il s'y refusa, en disant (( qu'il ne sortirait des Tuileries que pour être a fusillé par ma garde. Celui-là me connaissait « bien. Pichegru et Moreau viennent conspirer « dans Paris. On connaît le résultat de leurs « intrigues. Ma position n'était pas ordinaire, « il ne fallait pas que ma conduite le fut.

« La crainte et Tcspoir de fortune et de

« faveurs devaient exister seuls entre eux et (( moi. J'ai été prodigue de l'un et de l'autre. « J'ai fait des courtisans^ je n'ai jamais préce tendu me faire des amis. »

Voilà, à peu près, ce qu'il me disait le 23 février 1808. On peut appuyer ces principes de plusieurs faits. Le général Gouvion Saint-Cyr se présenta un jour au lever des Tuileries. L'empereur lui adressa la parole d'un ton calme :

Napoléon. — Général, vous arrivez de Naples?

Le général. — Oui, Sire, j'ai cédé le commandement au général Pérignon, que vous avez envoyé pour me remplacer.

Napoléon. — Vous avez sans doute reçu la permission du ministre de la guerre?

Le général. — Non, Sire, mais je n'avais plus rien à faire à Naples.

Napoléon. — Si, dans deux heures, vous n'êtes pas sur le chemin de Naples, avant midi, vous êtes fusillé en plaine de Grenelle.

Je l'ai vu traiter de la même manière le général Loison, qui avait quitté Liège, où il

commandait^ pour venir passer deux jours à PariSj où des affaires pressantes l'appelaient.

Nous avons dit que deux ou trois généraux avaient conservé auprès de lui une liberté de pensée et de conduite que les autres n'avaient pas. Le maréchal Lannes est néanmoins le seul qui ait gardé sa franchise et son indépendance. Passionné pour Napoléon, il n'a jamais souscrit aux caprices de son maître, il ne lui a jamais ni masqué ni caché sa manière de voir. Sur le champ de bataille comme à la Cour, il ne lui taisait aucune vérité. Aussi étaient-ils presque toujours brouillés ou plutôt en bouderie- car le raccommodement le plus entier s'opérait à la première vue^ et le maréchal le terminait presque toujours en disant avec humeur qu'il était bien à plaindre d'avoir pour cette catin une passion aussi malheureuse. L'Empereur riait de ces boutades^ parce qu'il savait qu'au besoin il trouverait toujours le maréchal.

Bcrthier, qui vivait beaucoup plus dans son intimité et qui ne l'avait pas quitté depuis sa campagne d'Italie jusqu'à son abdication en

1814^ Taimait sincèrement; mais il avait pris auprès de lui le caractère d'un esclave favori plutôt que celui d'un homme indépendant. L'Empereur faisait plus de cas de la soumission que du talent. Voilà pourquoi le maréchal Berthier a vécu avec lui pendant vingt ans^ sans que jamais cette union ait été altérée par aucun nuage.

Après Berthier^ Duroc est celui qui avait au plus haut degré la confiance de l'Empereur. C'était un homme nul, mais dévoué et secret, et ce sont surtout ces deux qualités qui Font maintenu en faveur jusqu'à sa mort.

Je ne parlerai pas de quelques séides dont il s'était entouré. Ces gens-là lui étaient dévoués à la manière des fanatiques^ c'est-à-dire qu'ils exécutaient ses ordres sans réflexion et qu'ils épiaient ses volontés pour se faire un mérite de les prévenir et de forcer les mesures qui leur étaient commandées. L'Empereur ne les aimait pas, il les estimait encore moins. Mais, naturellement défiant, il se voyait aveuglément obéi et parvenait, par la facilité qu'il trouvait

dans Texécution de ses ordres^ à se faire illusion sur leur atrocité. Ces hommes étaient d'autant plus dangereux que le premier moment de l'Empereur était terrible; les déterminations les plus violentes étaient le résultat d'un premier mouvement, et il se plongeait dans les plus noirs excèSj lorsqu'il trouvait des satellites toujours prêts à obéir.

Un rapport de la police^ un événement qui lui était raconté^ le jetaient dans des colères qu'il était impossible de réprimer, et les observations les plus sages ne faisaient que l'exaspérer. Dans ces premiers moments ^ il dictait les mesures les plus violentes et en ordonnait l'exécution.

Lorsque ce moment était passée il écoutait la raison^ et^ s'il en était temps, il revenait à des mesures plus douces. Voici deux faits qui peuvent confirmer sur ce point ce que je viens de dire.

Un jour, en s'asseyant à la table du conseil, il me demanda avec humeur si j'avais reçu des nouvelles de Montpellier. Je lui répondis que

non; il ajouta aussitôt : « On assassine mes sol- « dats à Cette, et vous n'en savez rien? » 11 nous lut alors le rapport de M. le général Moncey, inspecteur général de la gendarmerie^ qui lui annonçait que six jeunes gens de cette ville avaient désarmé et battu une sentinelle du port (i). Il dicta alors à Maret un décret qui ordonnait au commandant du département de l'Hérault de faire arrêter les six jeunes gens et de les faire transférer par la gendarmerie à Toulon pour y être jugés dans les vingt-quatre heures. Il donna à Maret le rapport contenant les noms des jeunes gens pour le joindre au décret. Maret Tenvoya dans ses bureaux pour être expédié immédiatement par un courrier. Nous étions tous consternés^ mais aucun n'osait se permettre des observations. Un moment après^ Bonaparte se leva pour se promener, selon son usage, dans le cabinet. Cambacérès osa l'aborder et lui parla à peu près en ces

(i) Les rapports arrivaient à l'inspecteur général plus vite que la poste, parce que les brigades de gendarmerie, établies de quatre en quatre lieues, se transmettaient les paquets de l'une à l'autre et gagnaient un quart en vitesse.

termes : « Ces jeunes gens sont coupables, sans doutCj mais si vous tardiez jusqu'à demain pour envoyer le décret? Les coupables ne fuiront pas; je les connais tous; ils appartiennent aux premières maisons de la ville. Le ministre de l'intérieur recevra des nouvelles qu'il vous apportera tout de suite, et vous serez plus instruit. » — « Maret^ dit Bonaparte, envoyez dans vos « bureaux pour qu'on n'expédie que d'après « de nouveaux ordres. »

Je reçus mon courrier à huit heures du matin. Le préfet me disait que six jeunes gens passant devant une sentinelle^ Tun d'eux s'arrêta pour verser de l'eau et les autres marchèrent; la sentinelle courut enfoncer sa baïonnette dans les cuisses de ce dernier. Ce jeune homme tomba; ses camarades désarmèrent la sentinelle et portèrent le fusil au corps de garde. Je communiquai ces détails au premier Consul, qui ne donna aucune suite à l'événement.

Je n'ai jamais vu Bonaparte agité d'une colère pareille à celle qu'il éprouva lorsqu'il apprit que son frère Lucien s'était marié à Senlis

avec la veuve de Jouberthon^ agent de change à Paris. Il m'ordonna d'envoyer chercher le notaire et de lui signifier d'apporter son registre, ce qui fut exécuté. Le notaire arriva,, je le conduisis à Saint-Cloud^ à neuf heures du matin. Voici, mot pour mot^ le dialogue qui eut lieu entre le premier Consul et le notaire :

Bonaparte. — C'est vous^ monsieur, qui avez reçu l'acte de mariage de mon frère?

Le notaire. — Oui, citoyen premier Consul.

Bonaparte. — Vous ignoriez donc que c'était mon frère?

Le notaire. — Non, citoyen premier Consul.

Bonaparte. — Vous ne saviez donc pas que mon consentement était nécessaire pour valider cet acte?

Le notaire. — Je ne le pense pas. Votre frère est majeur depuis longtemps- il a rempli de grands emplois^ il a été ministre et ambassadeur-, il n'a point de père; il est libre de contracter.

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