‹ Mes souvenirs sur Napoléon (volume 3)Chapitre 11 sur 26 · S8 MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S8 MES SOUVENIRS

Bonaparte. — Mais il a une mère dont il fallait avoir le consentement.

Le notaire. — Non, il est majeur et veut.

Bonaparte. — Mais je suis souverain, et, comme tel, je devais donner mon consentement.

Le notaire. — Vous n'êtes souverain que pour dix ans, et aucun acte n'engage votre famille vis-à-vis de vous.

Bonaparte. — Montrez- moi cet acte de mariage.

Le notaire. — Le voilà!

Le premier Consul lut l'acte et, en refermant le registre^ il faillit déchirer la page qui le contenait.

Bonaparte. — Je ferai casser cet acte.

Le notaire. — Ce sera difficile, car il est bien cimenté^ et tout y est prévu.

Bonaparte. — Allez- vous-en !

Le notaire se retira avec son registre sans avoir été troublé un instant.

Bonaparte reprocha vivement à Lucien son mariage, et la dispute s'échaulïa à tel point que

le premier Consul lui reprocha d'avoir épousé une veuve; ce à quoi Lucien répondit : « Et toi aussij tu as épousé une veuve; mais la mienne n'est ni vieille ni puante! »

Les deux seules personnes qui parvenaient à mitiger ces colères de Bonaparte étaient Cambacérès et Joséphine. Le premier ne cherchait jamais à brusquer ou à contrarier ce caractère impétueux. C'eût été le pousser à de plus grandes violences; mais il le laissait se développer avec toute sa fureur; il lui donnait le temps de dicter les arrêts les plus iniques, et il étudiait avec sagesse et prudence le moment où cet emportement s'était exhalé sans contrainte pour lui soumettre quelques réflexions. S'il ne parvenait pas toujours à faire rapporter la mesure, il arrivait fréquemment à l'adoucir. J'ai souvent admiré le calme et l'adresse de Cambacérès à ce sujets et je l'ai vu plusieurs fois parer à de grands malheurs.

L'impératrice Joséphine joignait à des formes charmantes une bonté inépuisable. Très sou-

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vent rebutée par l'Empereur, elle n'a jamais perdu ni de sa douceur ni de son aimable caractère; elle s'était liée à lui par amitié et avec passion. Elle connaissait et excusait ses défauts, etTEmpereur a toujours eu pour elle un sentiment de préférence,, de prédilection dont il ne paraissait pas susceptible. Oh! combien de maux a évités cette céleste créature! combien de malheureux lui doivent radoucissement de leurs peines! C'était une providence qui veillait toujours sur cet homme farouche pour en adoucir le caractère et lui faire connaître la clémence.

Un homme qui a peu cédé à Bonaparte, mais qui ne Ta ni servi, ni contrarié, ni éclairé, c'est le consul Lebrun. Il ne lui résistait qu'autant que celui-ci blessait son amour-propre.

Un jour, dans un conseil des ministres, Bonaparte lui demanda son avis. Le consul opina contre le sien. Bonaparte dit alors qu'on ne devait rien attendre d'une ganache de soixantehuit ans. (( Oui, répliqua Lebrun, c'est ce que disent les enfants. »

Un autre jour, Bonaparte critiquait la traduction de la Jérusalem délivrée sous le rapport du style. Lebrun répondit : « Vous ferez bien d'apprendre la langue française, avant de la juger. »

J'ai dit combien étaient terribles chez Napoléon les premières résolutions. Il ne suivait d'abord que Fimpulsion d'un caractère naturellement ombrageux, vindicatif. Il ne cherchait ni à s'éclairer sur les faits, ni à connaître les formes que la justice réclamait pour atteindre et juger les prévenus d'un délit. C'était toujours une jurisprudence nouvelle qu'il invoquait, et cette jurisprudence n'était jamais que l'impression qu'il recevait dans le premier moment. La marche de la justice était toujours trop lente, les peines voulues par la loi étaient trop douces. Souvent même les décisions des tribunaux le poussaient à des excès inouïs. Accoutumé, par caractère, à l'absolu pouvoir, il voulait juger tout par lui-même, et lorsqu'on obtenait, toujours avec difficulté, que les prévenus fussent livrés aux tribunaux.

il s'indignait de la faiblesse de la peine qui était infligée et des lenteurs avec lesquelles procédait la justice. On Ta vu, dans toutes les affaires graves, circonvenir les juges par des menaces ou des promesses. L'affaire du général Moreau est encore présente à la mémoire de tous.

Lorsque ce général fut traduit devant la cour martiale pour y être jugé comme présumé complice dans la conspiration de Georges et de Pichegru, Topinion publique se déclara pour Taccusé, et elle se manifestait dans toutes les circonstances. Cette opinion se prononçait au tribunal, aux spectacles, et dans tous les lieux publics. Le premier Consul employa tous les moyens' imaginables pour le faire condamner à mort; menaces, séductions, pamphlets, tout fut mis en jeu. Il ne se lassa pas de faire couvrir les murs d'affiches infâmes, de faire composer et distribuer dans toute la France des écrits diffamants. On ne parvint cependant à le faire condamner qu'au bannissement. Bonaparte fut furieux de ce jugement, et lorsque quatre des juges qui avaient le plus influé sur cette con-

damnation parurent à Saint-Cloud^ il les apostropha de la manière la plus violente^ les accusa d'être des prévaricateurs et les chassa du tribunal en violation des lois constitutionnelles de rÉtat. Ce qu'il y a de plus scandaleux dans cette affaire^ c'est qu'on a vu le grand juge, ministre de la justice, se prêter alors à cet acte d'iniquité et le servir de tout son pouvoir.

Je suis persuadé que le premier Consul ne voulait faire condamner à mort le général Moreau que pour lui faire grâce, car j'étais dans son cabinet lorsque le général Moncey vint lui annoncer qu'il venait de l'arrêter et de le conduire au Temple.

Bonaparte. — Où l'avez-vous arrêté?

Le général. — Sur le chemin de sa terre de Grosbois.

Bonaparte. — Il n'a fait aucune résistance?

Le général. — Aucune.

Bonaparte . — Il n'a pas demandé à m'écrire ?

Le général. — Non.

Bonaparte. — Il n'a pas demandé à me voir?

Le général. — Non.

Bonaparte. — Moreau me connaît mal; il veut être jugé; il le sera (i).

Une autre affaire montre bien chez Napoléon le même besoin de faire plier la justice à sa volonté.

Le maire d'Anvers, M. Verbruck^ avait été accusé de dilapidation des deniers de l'octroi de la ville. Il fut renvoyé à la Cour d'assises de Bruxelles pour y être jugé et fut absous à Tunanimité. Napoléon^ qui commandait en

( i) Bonaparte n'avait jamais été lié avec le général Moreau. Il y avait eu même interruption de toute communication entre eux. Cependant, je les ai vus dans des rapports assez intimes. J'ai vu, plusieurs fois, Moreau passer les journées entières à la Malmaison, et on eût jugé ces réconciliations sincères.

Mme Hulot, belle-mère de Moreau, a toujours fomenté la discorde, et elle a brouillé Bonaparte avec le général à l'époque de la cérémonie du rétablissement du culte, de manière à rendre impossible toute espèce de réconciliation. Le premier Consul m'avait ordonné de réserver pour sa femme la tribune qui, à cette époque, séparait, dans l'église de Notre-Dame, le chœur de la nef. J'en donnai l'ordre au commandant, qui y plaça une sentinelle. Mme Hulot se présenta avec sa fille, força la consigne et fut occuper le siège destiné à Mme Bonaparte. Bonaparte s'en aperçut en entrant dans l'église et fut de mauvaise humeur pendant toute la cérémonie.

De retour aux Tuileries, il m'en parla avec des plaintes; je me justifiai, mais il n'a plus vu Moreau.

Allemagne à cette époque, fut indigné de ce jugement. Il écrivit au grand juge pour qu'on obtînt un sénatus-consulte qui transférât Faccusé aux assises d'Amiens, ce qui fut fait; mais la décision fut la méme, et Napoléon n'alla pas plus loin.

Ce qui paraîtra peut-être plus étonnant aux yeux de la postérité, c'est qu'il ait trouvé des juges qui se soient soumis à ses caprices et que les ministres de la loi aient été les premiers à Tenfreindre. La lenteur des formalités devant les tribunaux et l'application des lois, qu'il ne trouvait jamais assez rigoureuses, lui ont fait créer des cours spéciales et des commissions militaires qui s'emparaient de presque tous les délits. Là, son pouvoir était absolu, parce qu'il nommait les juges, et que, lorsque les décisions n'étaient pas conformes à ses volontés, il renvoyait l'appel à une autre commission toute de son choix.

On l'informa, un jour, que le feu avait pris à un vaisseau du port de Brest. On observait qu'il n'y avait à bord qu'un agent de la police.

étranger à l'équipage. Il ordonne au ministre de la marine de faire juger Tagent de police par une commission militaire.

Quelques jours après, le ministre lui apprend que l'agent a été acquitté et produit une longue épître de M. Caffarelli, préfet de la marine, qui établissait Tinnocence de l'accusé.

Bonaparte déchire la lettre, ordonne qu on envoie au fort de Joux les trois capitaines qui avaient jugé, nomme une autre commission et dit au ministre Decrès : « Vous me répondez c( personnellement du résultat. »

Le ministre vint s'asseoir à côté de moi et me dit littéralement : « S'il y résiste cette fois-ci, il aura les côtes dures. »

Huit jours après, je lus dans le Moniteur qu'on avait fusillé, à Brest, un homme qui avait mis le feu à un vaisseau.

Ainsi Napoléon se formait une opinion sur toutes les causes capitales qu'on portait devant les tribunaux, et lorsque le jugement était contraire à son avis, il répétait qu'on l'avait enlacé, que les lois étaient iniques, et qu'il finirait par

se réserver le jugement de toutes les causes qui intéressaient l'État.

Il était bien plus absolu dans les affaires d'administration et de finances. C'étaient des commissions formées par lui qui préparaient les rapports s et, comme il présidait ces conseils, ses décisions étaient bien rarement contredites ou contestées. Il avait pour principe de ne pas adjuger à un créancier de TÉtat au delà des deux tiers de ses demandes^ de sorte que les trois membres de son Conseil qui constamment étaient chargés de l'apuration des comptes, s'étudiaient à lui présenter des rapports d'après les bases convenues. Les malheureux créanciers pour fournitures ou travaux étaient bien obligés d'en passer par là, puisque ses décrets étaient immuables et sans appel.

On s'étonnera peut-être que, d'après cette manière d'opérer^ il ait pu continuer à trouver des fournisseurs ; mais Tétonnement cessera lorsqu'on saura que le ministre du matériel de l'armée était constamment débiteur de fortes sommes envers les fournisseurs, et qu'on les

menaçait de ne pas les payer s'ils ne continuaient à fournir. Plusieurs foiSj néanmoins, les fabricants réunis ont refusé le service sous prétexte qu'ils n'en avaient plus les moyens, ou parce que le prix qu'on mettait aux objets de fourniture leur présentait des pertes; mais le ministre les menaçait alors de s'adresser à des étrangers et d'employer les fonds qui leur étaient dus à ces achats ^ et par ce moyen il obtenait de nouvelles soumissions. On a vu un de ces ministres changer les dimensions des draps dans la longueur et dans la largeur, commettre de nouvelles demandes d'après ces nouvelles dimensions et faire acheter sous main à 40 et 5o pour 100 de perte pour les fabricants tout ce qui existait dans leurs magasins d'après les anciennes dimensions. Les fabricants furent forcés de souscrire à ce sacrifice, attendu que ces sortes d'étoffes ne convenaient que pour Thabillement du soldat.

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