‹ Mes souvenirs sur NapoléonChapitre 32 sur 40 · DE LA POLICE DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

DE LA POLICE DE BONAPARTE

Comme Bonaparte était naturellement soupçonneux et défiant, il couvrait la France d'espions, et il croyait à leurs rapports avec la même bonne foi qu'un vieux prêtre croit à rÉvangile. Chaque jour amenait de nouvelles dénonciations; chaque jour faisait éclore de prétendues conspirations, et on le voyait retirer sa confiance aux uns et jeter les autres dans les cachots, sans que jamais on pût en connaître le motif.

Outre le ministre et le préfet de la police, il avait trois directeurs généraux de police, qui résidaient à Paris et qui avaient la surveillance sur les départements , divisés en arrondissements. Il existait des commissaires généraux de police dans toutes les grandes villes et cies commissaires spéciaux dans toutes les

députés italiens et m'avait ordonné d'y appeler trente préfets des départements voisins. Son projet était d'y organiser la république Cisalpine, à la tête de laquelle on était convenu de placer M. Melzi, considéré de tous les partis. Après deux ou trois conférences, il crut devoir s'adjuger la présidence et se proclama président dans une assemblée générale. Peu de temps après, il nomma M. Melzi duc de Lodi. Tous les soirs, à neuf heures, il avait une conférence avec les préfets. Chacun rendait compte de son administration. Il les questionnait sur les besoins et les ressources de leurs départements, sur le genre et l'état de l'industrie, sur l'opinion qui régnait, et prenait une idée fort exacte de la capacité de chacun. Ces conférences duraient deux heures, après quoi il les invitait à prendre du thé. Je n'ai jamais vu Napoléon développer plus de sagacité que dans ces conférences; aussi > les préfets en étaient étonnés. Il était rare qu'à la fin de chaque séance il ne me signalât quelque préfet comme digne d'être avancé, avec in-

jonction de le lui présenter à la première occasion.

Il visita les principales fabriques de la ville ; il questionnait surtout les fabricants sur les débouchés de leur industrie et particulièrement sur les moyens de les augmenter.

Pendant son séjour, il rétablit l'hospice de Saint - Bernard ; il dota l'établissement de vingt-deux mille francs et ordonna qu'on rachetât tout ce qu'on en avait vendu. C'est là qu'il conçut le projet de tous ces grands travaux de communication qu'il a exécutés par la suite.

C'est encore à Lyon qu'il reçut la visite de plusieurs généraux et savants qui revenaient d'Egypte. Il les accueillit tous avec bonté, et leur promit de s'occuper de leur sort.

Dans le voyage que je fis en Normandie

avec Napoléon, il partit de Saint-Cloud à

bidet, suivi de son courrier favori Moustache.

Il arriva quatre heures avant les voitures.

Nous eûmes, dans la route, bien de la peine à

nous débarrasser des fêtes et compliments

qu'on avait préparés partout pour sa réception. On se refusait à croire qu'il eût passé incognito.

Arrivé à Rouen, je le trouvai dans son bain. C'était là son usage; il prétendait, je l'ai dit ailleurs, que l'eau lui rendait les forces qu'il avait perdues par la fatigue. Aussi trouvait-il un bain préparé partout où il s'arrêtait;

Le lendemain, il entendit la messe de Tarchevéque Cambacérès. Rentré dans son cabinet, il me fit appeler et me dit avec humeur : ce Cet homme ne m'a pas fait les honneurs « qu'on rend aux souverains, il ne m'a pas ce offert la patène à baiser : ce n'est pas que je ce nememoquede sa patène, mais je veux qu'on ce rende à César ce qui appartient à César. » Rentré dans le salon, j'y trouvai l'archevêque, à qui je rapportai la plainte de Napoléon. Celui-ci me répondit qu'il avait fait tout ce que prescrivaient ses livres en pareil cas. Je transmis de suite cette réponse au premier Consul, qui s'en contenta, parce qu'il vit qu'il n'y avait pas de mauvaise intention. Il reçut

SUR NAPOLÉON. T/i

ensuite toutes les autorités constituées et causa avec elles pendant six heures.

Il invita à dîner les chefs des principales autorités. Pendant le repas, Napoléon fit tomber la conversation sur le traité de commerce de 1 789 avec les Anglais, qu'il improuva beaucoup. M. Beugnot, préfet, en prit la défense; la dispute s'échauffa, et lorsque je vis qu'elle commençait à dépasser les bornes de la discussion, je pris la parole et je ramenai la question à son véritable point de vue, en faisant observer que les Anglais n'avaient pas agi de bonne foi dans l'exécution. Le premier Consul changea de conversation et parla de la campagne de Henri IV en Normandie. Le général Suchet , qui commandait à Rouen , parla de cette campagne avec une telle supériorité de talent que Napoléon Técouta pendant une demi-heure sans mot dire. Après le dîner, le premier Consul me prit à part et me dit : « Vous m'avez présenté Beugnot comme a un homme d'esprit; c'est un pur idéologue. « Je ne le chargerai jamais de conclure jm

quée. Il le lut et me dit que c'était bien, mais que ce n'était pas complet. Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d'organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n'est jamais sorti de la tête d'un homme.

Bonaparte fatiguait ses ministres par une correspondance active, journalière, qui portait sur les plus petits détails. Il éveillait néanmoins, par ce moyen, leur attention sur toutes les parties de leur administration. Il •commandait quelquefois l'impossible et voulait être servi sur-le-champ. Il demandait des états qui, pour être exacts, auraient exigé un travail de plusieurs semaines, et il les demandait à l'heure, parce qu'il ne savait pas ajourner ses besoins. Si on se bornait à lui présenter des aperçus, on excitait son mécontentement. Il valait mieux mentir avec audace que de retarder pour pouvoir lui offrir la vérité. Je l'ai vu affecter une grande prédilection pour Regnaud de Saint-Jean d' Angely , parce que celui-ci répondait hardiment à

toutes ses questions et n'aurait pas été embarrassé s'il lui avait demandé combien de millions de mouches se trouvaient en Europe au mois d'août. C'est sur des bases aussi hasardées qu'on a établi plusieurs fois l'état des fabriques, celui de Tagriculture, etc., et c'est d'après cela qu'on donnait à la France pour quelques milliards de commerce et d'industrie dans les temps les plus calamiteux.

L'Empereuraimait àêtre obéi promptement et n^admettait aucune raison de retard. Il ordonnait des monuments et de grands travaux et en faisait souvent commencer l'exécution sans qu'il y eût ni plan ni devis.

Me promenant un jour avec lui dans les jardins de Malmaison, il me dit : « J'ai Tinten- « tion de faire de Paris la plus belle capitale « du monde; je veux que dans dix ans, il y « ait une population de deux millions d'habi- « tants. 9

« — On n'improvise pas les populations, répondis-je; sans doute, un grand souverain qui fixe sa résidence sur un point, qui

réunit autour de lui les principales administrations, qui forme de nombreux établissements pour la prospérité des arts, des sciences et du commerce, peut y agglomérer une population nombreuse ; mais cela ne suffit pas encore pour réunir deux millions d'habitants. Il faut de grandes facilités pour les approvisionnements, des débouchés pour les produits de l'industrie, et rien de tout cela n'existe à Paris, Nos principaux approvisionnements se font par une rivière qui n'est point navigable trois mois d'hiver ni trois mois d'été. Paris est toujours au moment de manquer de subsistances. A la halle, il n'y a jamais que quatre à cinq mille sacs de farine par jour, et il en faut deux mille pour les besoins journaliers. Louis XIV, pénétré de ces vérités, avait conçu une grande idée, celle de jeter dans la Seine une partie de la Loire. Par ce moyen, la Seine était navigable dix mois de Tannée, et la partie de la France située entre Orléans et les montagnes du Velay versait tous ses produits à Paris; mais, dans l'état actuel, Paris

nourrirait avec peine un million d'habitants; Texistence d'un plus grand nombre se voit compromise à chaque instant ; livrez Paccroîssement de la population à lui-même, il s'établira tel qu'il doit être; Paris offre assez d'appas aux gens riches et de ressources à l^homme de peine pour que l'autorité ne doive pas s'en mêler. » — « Soit! ces raisons sont solides; « mais je veux faire quelque chose de grand « et d'utile pour Paris. Quelles seraient vos « idées à ce sujet? »

a — Donnez-lui de Teau. »

« — Bah, de l'eau! Plusieurs fontaines et « un grand fleuve coulent dans Paris. »

a — Il est vrai que des fontaines et un grand fleuve coulent dans Paris, mais il n'est pas moins vrai que Teau s'y vend à la bouteille, et que c'est un impôt énorme que paye le peuple, car il faut une voie d'eau par jour pour les besoins de chaque ménage, ce qui, à 2 sous la voie, fait plus de 36 francs par an, et vous n'avez aujourd'hui ni fontaines publiques , ni abreuvoirs, ni moyen de laver les rues. »

« — Quels seraient vos moyens pour donner « de Teau à Paris? »

a — Je vous en proposerai deux : le premier serait de construire trois pompes à feu de la force de quarante chevaux chacune, l'une au centre de Paris et les deux autres aux extrémités. La ville en ferait les frais, dont elle se couvrirait par une légère rétribution sur les habitants. Le second projet consisterait à amener la rivière de TOurcq à Paris : cette rivière, qui. est à vingt-deux lieues, verse ses eaux dans la Marne, la Marne se vide dans la Seine, de sorte que rOurcq peut être aisément amenée au haut de la Villette, d'où ses eaux se répandraient dans Paris. »

oc — J'adopte ce dernier projet; envoyez « chercher M. Gauthey (i) en rentrant chez

« vous, et dites- lui de placer demain cinq « cents hommes à la Villette pour creuser le <c canal (2). »

(i) Habile ingénieur des ponts et chaussées.

(2) Les choses n'allèrent pas tout à fait aussi vite, mais

Une autre fois^ il mande Fontaine, son architecte, à onze heures du soir, et lui ordonne de conduire, le lendemain, à cinq heures du matin, cinq cents hommes à un endroit de la place du Carrousel qu'il lui indique, pour y élever un arc de triomphe en Thonneur de Tarmée. On observe vainement qu'on n'a ni plan ni devis; il insiste, et le lendemain, à l'heure indiquée, les cinq cents hommes sont employés à remuer des terres. Duroc, à son lever, s'aperçoit de ce mouvement et croit que Daru, sans l'en prévenir, a commandé ce travail. Il le fait appeler; celui-ci témoigne autant de surprise que Duroc en avait éprouvé. Ils envoient chercher Fontaine, qui leur raconte ce qui s'était passé et leur demande de rentrer au plus vite chez lui pour s'occuper du plan et du devis.

Napoléon usait, sans compassion, les hom-

le lendemain M. Gauthey reçut Tordre de se rendre sur les lieux et de parcourir la ligne pour faire un rapport. A son retour, le rapport fut approuvé et l'exécution ordonnée. On en estima approximativement la dépense à douze ou quinze millions.

36o MES SOUVENIRS

mes qui le servaient soit dans le civil, soit dans le militaire. Il n'avait égard ni à Tâge, ni aux infirmités, ni à la fatigue. Comme il était toujours absolu et pressé, il n'accordait jamais le temps convenable pour préparer le travail qu'il demandait. On passait les nuits pour le servir, et il était rare qu'il fût jamais satisfait, encore plus rare qu'il eût l'air de vous tenir compte de vos fatigues. Je l'ai vu un jour, à un conseil tenu à Fontainebleau, molester fortement Champagny de ce qu'il n'avait pas pu lui apporter, ce jour-là, des renseignements qui exigeaient de longues et pénibles recherches dans les archives. Le ministre lui observa que l'archiviste, M. d'Hauterive, était malade. Sur ce propos, l'Empereur répliqua brusquement, en se tournant vers Montalivet, qui souffrait horriblement de la goutte : a Eh « bien, foutre! quand les commis sont ma- « lades, on les envoie à l'hôpital et on en « prend d'autres. »

Napoléon, qui était si impérieux et qui exigeait tant de la part de ses subordonnés,

comptait néanmoins leur temps pour rien. Il n'était pas rare qu'il fît attendre deux et trois heures, dans ses antichambres, les ministres ou les membres de ses conseils, quoiqu'il eût fixé l'heure lui-même. On le voyait souvent, lorsqu'il avait ouvert la séance du conseil de ses ministres, s'occuper longtemps d'objets étrangers au travail pour lequel on était convoqué; et, après plusieurs heures de digressions sur des matières étrangères, renvoyer le travail à un autre jour, ou le presser tellement qu'on avait à peine le temps de lire les titres des rapports. C'est surtout lorsqu'il était préoccupé d'un objet qu'il se livrait à ces digressions; il parlait pendant des heures entières sur cet objet et tâchait de former l'opinion de ses ministres pour qu'ils éclairassent le public et donnassent une explication favorable de tous les actes de son gouvernement. Il développait, dans toutes ces circonstances, un grand talent et surtout une grande adresse. 11 ne manquait jamais de motifs pour tâcher de légitimer les mesures les plus

arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.

Comme il redoutait beaucoup l'opinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses aflSdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que l'opinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de l'Europe. C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais, tout en admirant l'art avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.

Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à Tempire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-

lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait Tair de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans l'intérêt des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler l'Europe sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.

La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder

chaque année. Il rejeta cette proposition sî raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à Taccomplissement de ses desseins.

Napoléon avait une volonté inflexible. Il voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à l'armée comme dans son intérieur. Il ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des

protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires ; il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen. Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres. Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené.

Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs

pour attirer à lui d'autres familles qui paraissaient s'en éloigner. C'est surtout dans les places à la Cour qu'on voyait cette politique dans tout son jour. Il y avait appelé un des membres de presque toutes les familles anciennes, et il disait assez plaisamment qu'il en avait peuplé ses antichambres. En causant un jour avec une dame d'une grande maison de l'ancien régime qu'il avait attachée à l'Impératrice, il lui échappa de dire àcette dame qu'il n'y avait que les individus de sa caste qui sussent servir.

Il suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc d'Enghien; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu.

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