CHAPITRE II
MES VOYAGES AVEC BONAPARTE
J'ai accompagné quatre fois le premier Consul dans les voyages qu'il a faits à Tintérieur de la France. Là, on pouvait le juger beaucoup mieux qu'au milieu de sa Cour, où, entouré de courtisans et préoccupé de grands intérêts politiques, il avait souvent de l'humeur et se livrait peu à des confidences. L'accueil quil recevait partout, l'enthousiasme qu'il excitait, le faisaient descendre jusqu'à la familiarité. Il recevait chez lui, se mêlait avec confiance aux groupes du peuple et parlait indistinctement à tout le monde. C'est là qu'il connaissait l'opinion publique; c'est là qu'il étudiait les besoins du peuple, et il ne tardait pas à y satisfaire.
Le premier voyage que j'ai fait avec lui a été à Lyon. Il y avait réuni sept à huits cents
députés italiens et m'avait ordonné d'y appeler trente préfets des départements voisins. Son projet était d'y organiser la république Cisalpine, à la tête de laquelle on était convenu de placer M. Melzi, considéré de tous les partis. Après deux ou trois conférences, il crut devoir s'adjuger la présidence et se proclama président dans une assemblée générale. Peu de temps après, il nomma M. Melzi duc de Lodi. Tous les soirs, à neuf heures, il avait une conférence avec les préfets. Chacun rendait compte de son administration. Il les questionnait sur les besoins et les ressources de leurs départements, sur le genre et l'état de l'industrie, sur l'opinion qui régnait, et prenait une idée fort exacte de la capacité de chacun. Ces conférences duraient deux heures, après quoi il les invitait à prendre du thé. Je n'ai jamais vu Napoléon développer plus de sagacité que dans ces conférences; aussi ^ les préfets en étaient étonnés. Il était rare qu'à la fin de chaque séance il ne me signalât quelque préfet comme digne d'être avancé, avec în-
jonction de le lui présenter à la première occasion.
Il visita les principales fabriques de la ville; il questionnait surtout les fabricants sur les débouchés de leur industrie et particulièrement sur les moyens de les augmenter.
Pendant son séjour, il rétablit l'hospice de Saint- Bernard ; il dota l'établissement de vingt-deux mille francs et ordonna qu'on rachetât tout ce qu'on en avait vendu. C'est là qu'il conçut le projet de tous ces grands travaux de communication qu'il a exécutés par la suite.
C'est encore à Lyon qu'il reçut la visite de plusieurs généraux et savants qui revenaient d'Egypte. Il les accueillit tous avec bonté, et leur promit de s'occuper de leur sort.
Dans le voyage que je fis en Normandie avec Napoléon, il partit de Saint-Cloud à bidet, suivi de son courrier favori Moustache. Il arriva quatre heures avant les voitures. Nous eûmes, dans la route, bien de la peine à nous débarrasser des fêtes et compliments
qu'on avait préparés partout pour sa réception. On se refusait à croire qu'il eût passé incognito.
Arrivé à Rouen, je le trouvai dans son bain. C'était là son usage; il prétendait, je Tai dit ailleurs, que l'eau lui rendait les forces qu'il avait perdues par la fatigue. Aussi trouvait-il un bain préparé partout où il s'arrêtait^
Le lendemain, il entendit la messe de Farchevêque Cambacérès. Rentré dans son cabinet, il me fit appeler et me dit avec humeur : « Cet homme ne m'a pas fait les honneurs « qu'on rend aux souverains, il ne m'a pas a offert la patène à baiser : ce n'est pas que je « ne me moque de sa patène, mais je veux qu'on « rende à César ce qui appartient à César. » Rentré dans le salon, j'y trouvai l'archevêque, à qui je rapportai la plainte de Napoléon. Celui-ci me répondit qu'il avait fait tout ce que prescrivaient ses livres en pareil cas. Je transmis de suite cette réponse au premier Consul, qui s'en contenta, parce qu'il vit qu'il n'y avait pas de mauvaise intention. Il reçut
SUR NAPOLÉON. lyi
ensuite toutes les autorités constituées et causa avec elles pendant six heures.
Il invita à dîner les chefs des principales autorités. Pendant le repas, Napoléon fit tomber la conversation sur le traité de commerce de 1 789 avec les Anglais, qu'il improuva beaucoup. M. Beugnot, préfet, en prit la défense; la dispute s'échauffa, et lorsque je vis qu'elle commençait à dépasser les bornes de la discussion, je pris la parole et je ramenai la question à son véritable point de vue, en faisant observer que les Anglais n'avaient pas agi de bonne foi dans l'exécution. Le premier Consul changea de conversation et parla de la campagne de Henri IV en Normandie. Le général Suchet , qui commandait à Rouen , parla de cette campagne avec une telle supériorité de talent que Napoléon Técouta pendant une demi-heure sans mot dire. Après le dîner, le premier Consul me prit à part et me dit : « Vous m'avez présenté Beugnot comme ce un homme d'esprit; c'est un pur idéologue. « Je ne le chargerai jamais de conclure jin
« traité de commerce. Quant à Suchet, il a « beaucoup ajouté à l'idée que j'avais de « lui. »
Le lendemain, nous sortîmes à huit heures pour aller visiter les principales fabriques, et nous ne rentrâmes que pour dîner. Dans une fabrique de teinture de coton, le fabricant se plaignait de ne pas faire constamment des couleurs unies. Je lui en fis connaître la cause : je lui dis qu'il tordait inégalement les matteaux de coton; je mis la main à Tœuvre et tordis un matteau. Cette leçon égaya beaucoup Napoléon et étonna les ouvriers. Partout il questionnait sur les matières qu'on employait, les procédés qu'on suivait, le prix de chaque objet, les salaires des ouvriers, etc.
Le lendemain, nous fûmes au Havre, où, sur l'observation qu'on lui fit que l'entrée du port s'ensablait, il ordonna la construction d'une écluse de chasse qui a rendu les plus grands services. Il ordonna une réunion des principaux négociants pour le même jour; là se débattirent les plus grands intérêts du com-
merce. Il distingua surtout M. Fouache, qui, par la profondeur de ses vues et l'étendue de ses lumières, éclaira toutes les questions mises en discussion; il m'avoua, en sortant de cette assemblée, que c'était la première fois qu'on Tavait convaincu que le commerce était une science.
Du Havre, il se rendit à Honfleur, et revint à Paris par Dieppe et Compiègne.
Dans un voyage que nous fîmes en Belgique et qui dura quarante-cinq jours, il m'avait demandé l'état statistique de toutes les villes où il devait s'arrêter. Cet état lui servit dans plusieurs circonstances. A Gand, par exemple, en récapitulant devant le conseil municipal les principales ressources de leur ville, il leur dit qu'ils avaient treize raflâneries dans leur enceinte. Le maire observa qu'il n'y en avait que neuf. Mais un des conseillers repartit qu'il y en avait effectivement treize. On les compta, et le conseiller eut raison. Le maire se confondit en excuses, étonné de ce que Na-
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arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.
Comme il redoutait beaucoup l'opinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses aflSdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que l'opinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de TEurope. C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais^ tout en admirant l'art avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.
Je me rappelle qu'à l'époque de la réunion du Piémont à l'empire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-
lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait Tair de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans l'intérêt des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler TEurope sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.
La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder
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arbitraires et souvent atroces. C'est surtout dans ces sortes de confidences qu'on voyait à découvert le caractère astucieux de Napoléon, les principes de sa politique et son opinion sur les hommes.
Comme il redoutait beaucoup Topinion publique, il essayait de la former ou plutôt de la diriger non seulement dans le conseil de ses ministres, mais à la Cour, auprès de ses aflSdés, et dans son conseil d'État. Il croyait que l'opinion qu'il émettait deviendrait, par ce moyen, celle de la France et de TEurope» C'est ainsi qu'il tâchait de justifier ses projets de guerre, ses actes de despotisme, etc. Mais, tout en admirant Tart avec lequel il cherchait à tromper ou à faire illusion, rarement on était convaincu.
Je me rappelle qu'à Tépoque de la réunion du Piémont à Tempire français, il se rendit au Sénat, et que là il parla pendant une heure et demie sur l'importance et la nécessité de cette réunion. Il s'attacha surtout à prouver qu'elle était utile au Piémont, à l'Ita-
lie et aux souverains qui ne pouvaient voir qu'avec douleur Tun d'eux froissé entre deux républiques, la France et l'Italie. Il affecta de ne pas dire un mot des avantages qu'en retirerait la France, de sorte qu'il avait Tair de s'emparer du Piémont dans les vues de la politique européenne et dans Tintérét des rois plutôt que dans ses intérêts propres. Cette réunion fut opérée immédiatement après le traité d'Amiens, et les Anglais refusèrent alors d'évacuer Malte, qui était une des conditions de la paix. L'Empereur cria beaucoup à la perfidie, et il crut aveugler TEurope sur les véritables causes qui venaient d'amener une nouvelle guerre.
La dernière guerre avec la Russie n'avait pas de motifs plus légitimes. Malgré son système continental, il commerçait avec l'Angleterre en accordant des licences à plusieurs de ses bâtiments. La Russie voulut imiter son exemple. Il le trouva mauvais. L'empereur de Russie lui fit proposer de convenir du nombre de licences que chacun pourrait accorder
chaque année. Il rejeta cette proposition si raisonnable, et il marcha sur Moscou avec une armée de cinq cent mille hommes. Comme il nourrissait toujours le projet d'une domination universelle, il ne demandait jamais qu'un prétexte pour tromper la nation, en obtenir des sacrifices et marcher à l'accomplissement de ses desseins.
Napoléon avait une volonté inflexible. II voulait que ses ordres fussent exécutés sans examen, sans résistance et sans observation; il exerçait ce despotisme à Tarmée comme dans son intérieur. Il ne supportait pas qu'on refusât un emploi auquel il nommait sans jamais avoir consulté; le refus attirait constamment la disgrâce. On n'apprenait jamais une nomination par lui-même ; ses plus intimes n'en étaient instruits que par les papiers publics ou par les ministres. Les ministres avaient peu de part à ses nominations; ils ne manquaient pas de lui présenter des listes pour les places vacantes; mais rarement il prenait sur ces listes. C'étaient toujours des
protégés de quelque général en faveur qui les obtenaient. Il s'embarrassait peu qu'ils eussent les talents nécessaires ; il les nommait sans les connaître. Ainsi, d'un général disgracié, d'un colonel qui avait perdu une jambe, il faisait des receveurs généraux à Nîmes et à Rouen* Depuis six ou huit ans, il ne s'occupait même plus de nominations au conseil des ministres. Il faisait remettre les portefeuilles à M. Maret, secrétaire d'État; celui-ci profitait d'un moment pour obtenir des signatures, et il s'était arrogé un tel empire qu'il était parvenu non seulement à placer tous ses amis et parents, mais même tous ceux que ses connaissances lui recommandaient. Il fallait d'autant plus d'adresse pour en arriver à ce point, que Napoléon se défiait de ses alentours et qu'il craignait par-dessus tout qu'on crût qu'il pouvait être mené*
Lorsque l'Empereur croyait s'être attaché le chef d'une famille, il se montrait très économe de ses largesses pour les autres individus qui la composaient. Il réservait ses faveurs
pour attirer à lui d'autres familles qui paraissaient s'en éloigner. C'est surtout dans les places à la Cour qu'on voyait cette politique dans tout son jour. Il y avait appelé un des membres de presque toutes les familles anciennes, et il disait assez plaisamment qu'il en avait peuplé ses antichambres. En causant un jour avec une dame d'une grande maison de l'ancien régime qu'il avait attachée à l'Impératrice, il lui échappa de dire à cette dame qu'il n'y avait que les individus de sa caste qui sussent servir.
Il suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc d'Enghien; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu.