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RENÉ LOKDEREAU
Vers la fin de 1867, un de mes meilleurs amis, René Lordereau, mourait à la Nouvelle-Orléans, pauvre, las, brisé par des luttes inouïes, mais toujours enthousiaste etplein de joie, car il était de ces poètes en action chez qui rien ne tue Tadmiration et Tappétit du beau sous toutes ses formes.
Ce qu'il était allé faire en Amérique était une chose plus fabuleuse que ce qui a servi de prétexte aux poèmes épiques, depuis L'expédition des Argo^ nautes jusqu'à La Chanson de Roland. Presque âgé de cinquante ans déjà, Parisien jusqu'au bout des ongles, follement spirituel, robuste, entouré d'amis excellents , ayant ses entrées sur la scène de l'Opéra et dans les meilleurs salons où l'on cause , René Lordereau , parfaitement au fait des déboires et des mirages du Nouveau-Monde, et sachant par cœur son peuple à la fois jeune et vieux qui se rit de Scapin, ayant un Barnum, s'en retournait une dernière fois vers l'Amérique , alors en pleine guerre , pour lui demander, pour lui prendre cinquante mille francs I
Quelle passion indomptable et sauvage pour une madame d'Espard ayant du sang bleu dans les veines ou pour quelque irrésistible madame MarnciTc pou-
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vait inspirer une pareille démence à un homme qui savait tout, et qui avait fait le tour de toutes les idées ? Car, jugez-le sur ce seul point, il avait pu avoir et se savoir assez d*esprit pour être et pour rester Tami intime de Nestor Roqueplan I £h bien I c'est ici que le merveilleux apparaît avec ses foudroyants étonnements I la grosse somme que René Lordereau voulait, sans se dissimuler qu'il faudrait la conquérir par des exploits semblables à ceux de Thésée, il la voulait — uniquement pour ia donner a ses créanciers I Payer ses dettes, voilà quel était le but rêvé par ce magicien de la Causerie, qui d'ailleurs était brave comme un lion, qualité aussi indispensable à un vrai Parisien que les échasses à un habitant des Landes.
Pour cela donc, il songea à un moyen dont la seule pensée eût fait reculer d'effroi les chevaliers du roi Artus I Ceci n'était rien, et songer n'a jamais passé pour être difficile. Mais le beau de l'affaire, c'est qu'après avoir imaginé ce féroce, impraticable, absurde moyen de gagner de l'argent, René l'appliqua avec une tranquillité sérieuse, comme sll se fût agi de la chose la plus élémentaire du monde. Son procédé était ceci : porter à une des armées belligérantes, qui alors manquaient de presque tout, les armes, les munitions, les vivres dont elle avait besoin, tout simplement en traversant les lignes de l'armée ennemie. Cette expédition, oti au premier pas il devait infailliblement laisser sa peau, René la recommença non pas deux fois, mais vingt fois, mais cent fois.
Dire qu'il affrontait la mort, ce ne serait sans doute rien dire, car pendant ces longs mois de guerre, de conquête, d'aventure, il vécut littéralement avec la mort, la tenant embrassée et la menant en croupe sur son cheval. Chaque dollar qu'il gagna^ — qu'il
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vola aux dieux de llmpossible ! — ftit littéralement et en eJGTet arrosé de son sang ; le bruit des balles sifflant à son oreille était le bruit qu'il entendait sans relâche, ei au milieu de tout cela il était gai, amusant, tranquille, comme s'il eût causé avec ses chères petites danseuses, Gassegrain, Kendelle, Dedieu, Inemer ou Heckman première, derrière un portant des Huguenots ou du Prophète, Dès qu'il était de retour dans là ville où il avait fixé son habitation, son premier soin était de voir les banquiers, les navires et de s'inquiéter de faire parvenir de l'argent en France, opération qu'il accomplissait avec deux cents pour cent de perte, car on se rappelle qu'à ce moment-là il fallait aux États-Unis dépenser trente francs peut-être pour en envoyer dixl
£t le couronnement, l'apothéose, ce qui donne la vraie couleur de féerie au dévouement du valeureux aventurier que j'évoque ici, c'est que pas un de ses créanciers, recevant, comme s'il fût tombé du ciel, un argent si inattendu et si chèrement payé, ne salua par une parole d'approbation les envois de l'héroïque débiteur. — Enfin ! — Ce n'est pas malheureux I — Il ne fait que son devoir I — tels furent les mots les plus doux et les plus polis que prononcèrent ces hommes impossibles à désarmer; car le roi Orphée a attendri les tigres et les roches, mais il n'aurait pas attendri les marchands d*argent parisiens, qui ont besoin de gagner trois mille pour cent par mois, pour pouvoir marier leur fille à un noble de contrebande, et rencontrer un amour désintéressé chez une femme sérieusement frivole, qui se teint les cils en brun Van Dyck et la chevelure en rouge vif glacé de rose!
Par malheur pour René Lordereau, la guerre ne dura plus longtemps. Il se vit surpris par l'inaction, forcée, hélas! désespéré de n'avoir pas mené sa
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rude tâche jusqu'au bout, accablé de fièvres et de riiumatismes, et n-ayant pas conservé par devers lui la moindre somme qui lui eût permis ou de revenir en France, ou d'entreprendre quoi que ce fût en Amérique. Ici^ il n'avait su qu'à demi faire sa place comme journaliste et comme auteur dramatique, parce qu'ayant commencé à écrire trop tard après des aventures sans nombre, il se figurait que la littérature vit toute de fictions et exige qu'on se fasse une nature d'emprunt. Que n'a-t-il osé être lui-même ! il y avait en lui un véritable écrivain, clair, lumineux, spirituel, de sens droit et excellemment français, qui tout entier se révèle dans les admirables lettres qu'il écrivit à Auguste Yillemot, lorsque, déjà malade et vaincu, il envoyait à ce vieil ami par delà les mers toutes les tristes et viriles pensées de son cœur mis à nu. Il mourut, et tout le Paris élégant et artiste se rappela alors avec un regret sympathique, attendri, obstiné, la vivante et aimable figure de René Lordereau. On le revit, brun, tanné, avec ces larges traits puissants, mobiles, intelligents, toujours si vivement éclairés par le regard de feu et par la pensée rapide, avec cette barbe hardie, avec cette vaste, noire et fougueuse chevelure indomptable, où si curieusement se détachait une mèche blanche comme la neige. On songea, avec émotion alors, à cette intrépidité de folle bravoure et d'esprit qui rendait René si charmant partout où il faut risquer sa vie et aussi partout où il faut vivre. Nul mieux que lui ne sut parler aux femmes et être avec les femmes ; il avait ces dons abolis^ la gaieté et l'élégance dans la gaieté, surtout une si inépuisable bonne humeur que volontiers on l'eût payé pour être convive l Mais, au contraire, c'était lui qui payait toujours et partout, car l'or coulait de ses doigts ouverts, comme Teau d'un robinet de fontaine I
Par un hasard qui ne prouve rien contre l'humanité, René, qui aurait eu presque le droit de s'appeler Don Quichotte, et qui toujours mettait son sang et sa bourse à la disposition du premier venu^ rencontra sur sa route des ingratitudes inouïes, prodigieuses, miraculeusement incroyables et déroutant toute logique, mais qui, grâce au ciel, ne le guérirent pas de sa générosité, car en nous rien ne se guérit, pas même nos vertus ! Il y aurait sur ce sujet, et à propos du seul René Lordereau, vingt anecdotes étranges dont pas une n'est vulgaire; je veux en raconter une seule, qui a le don de me faire rêver quand je me la raconte à moi-même.
Gomme tous les jeunes gens sous le règne de Louis-Philippe, René Lordereau était membre d'une société secrète quelconque. Il y exerçait même d'assez importantes fonctions que je ne puis définir mieux, étant d'une grande ignorance dans ces matières. Il avait chez lui de la poudre, des munitions, des papiers importants et surtout très compromettants, appartenant à l'association. Employé alors dans une maison de commerce, il devait prendre sur ses nuits le temps nécessaire pour mettre en ordre les écritures relatives à ses fonctions secrètes. Or, une nuit qu'il se livrait à ce travail avec une ardeur fiévreuse, des coups redoublés ébranlent sa porte, mêlés de cris et de supplications désespérées. René ouvre, sans rien cacher, sans rien mettre en ordre, et se trouve face à face avec ua de ses voisins, un locataire du même carré qu'il habitait, tambour dans la garde nationale.
La femme du tambour venait d'être prise par les douleurs de l'accouchement, et le pauvre homme, pris au dépourvu, et d'ailleurs misérable comme Job, n'avait rien, ni linge, ni vin, ni sucre, ni argent, et, ce qui est le plus grave» ne connaissait ni méde«
cin, ni sage-femme. Il n'en fallait pas tant pour que René Lordereau s*émût! Il donne au tambour les choses indispensables, argent, linge, son meilleur vin vieux, lui met en main les clefs de tout, et court chercher un médecin, qui arrive à temps, mais tout juste. Toute la nuit, ce furent des allées et venues de la chambre du tambour à celle de René, qui pour plus de commodité avait laissé sa porte ouverte.
Au matin, la femme accouchée, sauvée et endormie, il fallait voir la reconnaissance expansive du tambour ! Il buvait alternativement des verres d'eau et des verres d'eau-de-vie, il pleurait de joie et d'attendrissement, il s'essuyait les yeux avec une buffleterie blanchie à moitié et encore humide, embrassait les manches d'habit de son généreux voisin, et le suppliait de le mettre quelque jour à l'épreuve. Ahl s'il l'avait mieux connu, comme il se serait épargné ces paroles inutiles I
Le samedi suivant, René Lordereau, qui ne songeait pas plus à tout cela qu'aux vieilles lunes, était au bal de la Renaissance, portant un de ces costumes épiques de chicard dont Gavami a fixé la poétique démence, et dansant, comme c'était la mode alors, ce cancan primitif dont la grâce désordonnée et furieuse a, depuis ce temps-là, fait le tour du monde. Tout à coup il se voit enveloppé ; des agents de police l'arrêtent.
Il pensait, je l'ai dit, avec une rapidité fabuleuse. Il a le temps de se pencher vers un de ses amis, de lui tendre la clef de sa chambre, et, sans être entendu par les agents, de glisser dans son oreille ces trois mots : « Vite chez moi 1 » Cet ami trouva une voiture, courut chez René où il arriva avant la police, fit tout disparaître, l'incident n'eût pas de suite et fut très parfaitement oublié.
Mais, dix ans plus tard, un pauvre homme ayant
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quitté la police pour prendre un petit fonds de mercerie, grâce à un frère de René Lordereau, qui lui avait fourni l'argent nécessaire, dit à mon ami : — « Écoutez, monsieur, puisque votre frère m'a fait tant de bien, il faut que je vous donne un renseignement qui ne sera pas sans intérêt. Vous avez toujours ignoré comment vos secrets avaient été surpris, le jour où vous fûtes arrêté au bal delà Renaissance. L'homme qui vous a dénoncé avait lu a'Os papiers pendant que votre porte était ouverte et que vous donniez des soins à sa femme, et cet homme,' c'était votre voisin, vous savez bien, — le tambour de la garde nationale l »
Après cela, les hommes superficiels seront sans doute tentés de s'écrier avec le célèbre roman que Lassailly annonça, mais ne fit jamais : // serait à désirer que les hommes fussent plus vertueux I Et c'est en quoi ils auront tort, car la Morale a besoin, tout comme les arts plastiques, d'avoir ses Monstres et ses Chimères, autour desquels s'enroulent les arabesques de la Fantaisie, ne fût-ce que pour les employer à faire ressortir l'inextinguible joie et la 3<reine beauté des héros et des Dieux.
MONSIEUR SCRIBB
Une seule fois dans ma vie j*ai eu la fortune de voir monsieur Scribe. Je dis : monsieur... et je m'explique I Arrivé au faîte des honneurs, membre de rAcadémie Française, commandeur de tous les ordres dont il n'était pas grand-croix, maître de lui comme de Tunivers, auteur de tant de pièces de théâtre représentées avec succès et avec triomphe qu'il avait pu en faire dresser un tableau synoptique allant de TA jusqu'au Z, et qu'il avait composé La Xacarilla , Yelva et Zanetta, uniquement pour que les lettres X, Y et Z ne fissent pas défaut à ce tableau; enfin riche, fils de ses œuvrer et ayant hérité d'elles quelques bons millions, monsieur Scribe avait conquis ce privilège, qu'il partage avec monsieur Thiers, de devoir être appelé : monsieur, jusque dans la postérité la plus reculée et d'être si essentiellement un monsieur que l'action de prononcer ou d'écrire son nom sans le faire précéder du mot : monsieur, constitue une indécence.
Il y a là en apparence un mystère qui, si l'on veut réfléchir, s'explique tout de suite. En achevant la révolution commencée par Beaumarchais, en fondant la Société des Auteurs dramatiques, grâce à laquelle ses confrères ne furent plus frustrés du prix
de leur travail, monsieur Scribe assit réellement la situation industrielle et financière de récrivain.Il est vrai que forcés de payer, les directeurs ne jouèrent plus de chefs-d'œuvre et, pour leur argent, aimèrent mieux s'approvisionner d'une marchandise courante et d'une défaite plus facile; mais ceci est un détail. C'est grâce à lui que les écrivains dramatiques, au lieu de faire rapiécer leurs souliers, comme Corneille, purent acheter des souliers neufs, contracter de riches mariages, et furent considérés dans le monde à l'égal des papetiers et des quincailliers. A ce titre, l'auteur de La Camaraderie est le monsieur par excellence, puisque c'est par ses soins que nous sommes devenus riches, comme tout le monde.
Je le répète, j'ai rencontré une seule fois le prince des librettistes, je vais dire tout à l'heure dans quelles circonstances, et en le voyant je fus frappé d'un prodigieux étonnement. Chose étrange, fabuleuse, inouïe, excessive, incompréhensible si quelque chose pouvait l'être, monsieur Scribe en chair et en os ne ressemblait à aucun de ses bustes, ni à aucun de ses portraits peints, dessinés, gravés, lithographies, photographiés, et je me hâte de le dire tout de suite, il était infiniment plus beau que ses effigies, car elles étaient d'une platitude et d'une vulgarité odieuses, et lui, il était réellement beau de force, de puissance, de volonté, d'implacable héroïsme. Étroits et mesquins pourtant, ses traits, ses petits yeux, son petit front semblaient avoir été dessinés, modelés par le plus hardi statuaire, et exprimaient une telle audace, une telle patience, une telle fermeté résolue qu'ils en devenaient' sublimes. Par quel miracle les artistes qui s'étaient donné la tâche de représenter monsieur Scribe ne l'avaient-ils jamais vu, ni les uns ni les autres, et avaient-ils pu méconnaître le caractère de son visage
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avec une détestable unanimité? Gela tient, je crois, à ceci, qu'en regardant la nature nous ne pouvons faire abstraction de nos idées préconçues, et qu'au lieu de voir monsieur Scribe tel qu'il était, les artistes l'avaient vu à travers son œuvre.
Or, il n'était pas du tout l'homme de son œuvre, à laquelle il était mille fois supérieur. Autant ses conceptions furent petites et puériles, autant il était vaillant, clairvoyant, primesautier, inventif, acharné dans le bon sens du mot, et s'il eût appliqué ses étonnantes facultés à autre chose qu'à la poésie, c'est-à-dire au seul métier où la volonté ne serve de rien, il est évident qu'il fût devenu général, ministre, conducteur d'hommes, cardinal et pape, s'il l'avait voulu. Il avait le génie de l'action, de l'agencement, de la proportion, et il est le seul dramatiste qui ait jamais su voir du premier coup si un sujet comporte une comédie en quelques scènes, ou une grande pièce en beaucoup d'actes.
Mais le sens des mots, des vocables, la magie de la parole humaine, les idées et les sensations qu'éveille l'harmonie des syllabes lui avaient été impitoyablement refusés. On a mille fois relevé les bourdes et les cacophonies de ce grand inventeur, qui a pu écrire : Oui de ravoir tué vivant! c'est là une injustice et une mauvaise guerre; car autant incriminer le poisson parce qu'il ne se promène pas dans l'herbe verte, ou la biche parce qu'elle ne saurait s'envoler dans l'air avec les oiseaux. Il débrouillait le peloton de fil en moins de temps qu'il n'en faut à un chat pour l'embrouiller, et il en ourdissait la plus fine et solide trame ; quant à broder sur cette trame, ce n'était pas son affaire, et les soies d'azur et de pourpre, les fils d'or et les perles fines et les pierreries ne lui obéissaient pas.
Je le vis à la lueur d'un quinquet, à l'Opéra, au
miliea de la pleine nuit qu'il y fait en plein jour, et pendant l'audition d'une cantatrice. Rien de plus affreux que ce supplice, qui certainement dépasse en horreur une exécution capitale. La salle est noire, la scène est noire , un quinquet placé au bout d'un poteau permet seulement de voir la hideuse masse des ténèbres. Dans le gouffre de l'orchestre vide, quelques musiciens indistincts, mêlés à l'ombre qui les entoure, soiUlà pour accompagner la condamnée ; sur un des premiers bancs de l'orchestre, apparition vague et confuse pour cette misérable qui les devine dans l'affolante et troublante obscurité, sont groupés les juges que rien ne peut attendrir, le directeur, le chef d'orchestre, l'accompagnateur, les chefs du chant, tous gens habitués à peser la centième partie d'un dièze dans une balance faite avec un cheveu d'enfant de sept mois, plus muets que le silence, immobiles comme des statues qui seraient mortes, et auprès de qui Eaque et Rhadamante pourraient passer pour des diseurs de riens et des farceurs.
L'artiste vient, cherche à apercevoir ses auditeurs, mais en vain, et comprend alors que devant eux il ne lui reste pas même ce qui reste à l'agneau sous le couteau, c'est-à-dire le regard désolé et suppliant, puisqu'ils ne peuvent voir ses prunelles. On lui donne l'accord et elle chante, dans la nuit, dans le vide, dans un désert sans limites^ prêtant l'oreille avec angoisse pour tâcher d'entendre un vague murmure, un froissement d'étoffe, le souffle d'une respiration qui, si peu que ce soit, rappelle la vie et lui prouve qu'on l'écoute; mais au contraire le silence grandit, s'exaspère, prend corps, devient aussi formidable qu'un coup de tonnerre, et la femme chante, ne sachant plus où elle est, ni si elle existe, et si elle et son chant ne sont pas des rêves qu'emporte le vent sinistre de la nuit. Enfin elle arrive à la dernière
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note, son chant est fini et son supplice ; on ne lui dit rien après, comme on ne lui a rien dit avant; elle s*en va seule, glacée d'épouvante et n'entendant môme pas le bruit de son pas ; elle rentre chez elle où elle recevra une lettre, comme un patient reçoit le coup de hache.
C'est avant l'arrivée de l'actrice et après son départ qu'eut lieu ce que je n'ose appeler ma conversation avec monsieur Scribe, parce qu'il parla tout seul, que je ne lui répondis pas un seul mot et qu'il n'a jamais entendu le son de ma voix. Mon visage lui était connu, ce que je n'eusse osé croire. Très aimablement il s'approcha de moi et voulut bien m'adresser toutes sortes de compliments que, bien entendU; je passe sous silence. En même temps il avait saisi un des boutons de ma redingote, et tout en parlant avec volubilité, et bientôt avec passion, avec emportement, avec furie, il tordait, tortillait^ torturait ce bouton, qu'il n'a pas lâché pendant que l'actrice chantait, qu'ensuite il s'est remis à secouer, à tirer, à déraciner, que finalement il a arraché et emporté, et qu'il me doit toujours. Après m'avoir dit • les choses les plus flatteuses, saisi du désir véritablement démoniaque de me faire renier ma foi, il s^efforça de me prouver à quel point la poésie est un art frivole, et comme elle devient inutile et nuisible lorsqu'il s^agit de convaincre les esprits et d'émouvoir les Urnes. Certainement j'aurais pu rétorquer cette assertion en citant l'exemple du roi Orphée; mais je m'en gardai bien, par pudeur, car il est odieux d'avoir trop facilement raison.
Monsieur Scribe parlait, parlait toujours, me pressant, m'objurguant, m'adjurant de consentir, accumulant les preuves, les raisons, les démonstrations, les exemples. Inutile de dire qu*à tous ces beaux dt>cours« j'étais, pour employer le mot de Boileaa,
comme la statue est au festin de Pierre, non {»lûs ému que si un aveugle m'eût affirmé et juré par le Styx qu'il n'y a dans l'éther ni soleils, ni constellations, ni étoiles. Voyant que je ne grouillais pas plus qu'une souche, et que très respectueusement je gardais ma manière de voir, mon éloquent adversaire se décida enfin à invoquer un exemple qui lui fût personnel.
— « Lorsque, me dit-il, j'eus trouvé la scène devenue célèbre où Alice supplie Robert, je me dis alors : Il faut là de beaux mots, des rimes sonores, des vers magnifiques. Je me sentais incapable de trouver tout cela, et voulant prendre le taureau par les cornes, je me décidai à aller trouver tout de suite le plus grand des poètes I... »
A ces mots prononcés par l'auteur des Huguenots^ qui attachait sur moi ses yeux brûlants comme une braise, je me sentis réellement remué. « Sang et tonnerre! pensai-je en moi-même, voilà un homme qui n'a pas froid aux yeux! Il a osé emprunter des vers à Victor Hugo, comme j'emprunterais quelques centaines de millions à l'un des Rothschild. Ceci est véritablement crâne.
— Oui, continua monsieur Scribe, je suis allé tout droit... chez Casimir Delavigne! Gomme vous le pensez, ajouta-t-il, (sans avoir conscience de l'étonnant coup de massue qu'il venait de m'asséner sur la tête,) Casimir écrivit un morceau sublime, terri-, fiant, admirable, du Corneille ! Je le donnai à Meyerbeer, qui n'en put rien faire. Après lui, Germain essaya, les plus forts y passèrent les uns après les autres; peine perdue! Enfin un jour, mon collaborateur partait pour la campagne, désolé de ne pas emporter ses paroles. Au moment où il montait en voiture, je pris un papier et j'écrivis à la hâte les quatre vers que vous connaissez : Robert, toi que
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j'aime^ Et qui reçus ma foi^ Grâce pour toi-même^ Et grâce pour moi! — En les lisant^ Meyerbeer me dit : Je tiens mon air. Il le tenait, en effet, l'air de Grâce! Vous voyez, monsieur, que dans certains cas un peu de bons sens et une idée juste valent mieux que la poésie 1 »
Définitivement arraché, vaincu, resté dans la main du grand dramatiste, avec son paquet de fils pareils à des racines, mon bouton ne pouvait plus être sauvé ; mais moi je pouvais encore l'être. C'est ce que comprit Roqueplan, qui vint me prendre le bras et m'arracha à mon ennemi. Je me suis rappelé bien souvent ce monologue où, terrible, menaçant, suppliant, obstiné, persuasif, monsieur Scribe fut en effet sublime ; il m'eût certainement convaincu cent mille fois pour une, s'il n'eût voulu de moi qu'une livre de chair, comme Shylock, ou tout mon petit ajroir^ ou ma chemise; mais il voulait me prouver que mon art n'existe pas, et me le faire avouer, ce qui est plus roide. Jlmagine que le grand artiste Charles Garnier a dû bien rire lorsqu'il a gravé sur la grande maison de monsieur Scribe cette inscription : Poésie Lyrique. Car n'est-ce pas comme si un rimeur facétieux allait choisir dans quelque magasin redoutable une pendule en zinc, dorée à la sauce, représentant Régulus ou Bernardin de Saint-Pierre, ou le Temps qui fait passer l'Amour, ou une fontaine dont l'eau est représentée par une baguette de cristal taillée en vis^ et sur cet objet d'une naïveté attendrissante écrivait ironiquement le mot Architecture?
PHILOXENB BOYER
Vers la fin de 1849, je vis arriver chez moî un jeune honïme de dix-neuf ans que je ne connaissais pas, dont Tétrange tête à la fois savante et ingénue était pleine de pensées et de rêves; c^était Philoxène Boyer. Son père, inspecteur de l'Université, qui habitait Grenoble et tenait à le garder en province, lui avait permis un très court voyage à Paris. Pendant qu'il me parlait, j'examinais son visage fait pour étonner et dérouter le peintre, car la bouche et le menton eussent accusé presque de grossiers appétits, tandis que les joues, le vaste front, les yeux tendres, profonds, avides d'infini et de lumière étaient d'une noblesse sans égale. Philoxène me raconta sans doute qu'il était poète et qu'il venait à moi parce que nous servions les mêmes Dieux, mais en tout cas l'explication ne fut pas longue; au bout de cinq minutes nous étions amis, et nous nous connaissions comme si nous avions toujours vécu ensemble. Même ce jour-là nous ne nous quittâmes pas du tout, heureux de causer longuement de la seule chose qui nous intéressait. Mon jeune ami venait d'achever un drame antique en vers, en un acte, une Sapho dont il me récita des fragments, et tout de suite j'en fus infiniment impressionné et charmé; il y avait dans ce
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poème une singulière puissance d'intuition et d'évocation ; du premier au dernier vers on y sentait l'air bleu, le frisson, le flot sonore des îles de la mer Egée, et on entendait résonner comme les lointaines voix des lyres. Jamais peut-être magie ne fut plus complète; le chanteur de ces vers mélodieux était certainement né pour enchanter les âmes et pour les emporter dans le rêve.
Malheureusement Philoxène, presque enfant encore, n'était pas seulement un poète ; je pus m'en convaincre en l'écoutant; son père^ le savant, lui avait inculqué sans proportion et sans mesure, sans pitié pour sa jeunesse avide de songer, de penser, de se laisser vivre, une effroyable érudition de bénédictin. Non seulement il savait le grec comme de notre temps personne ne le sait plus, mais il connaissait tous les livres, toutes les histoires, toutes les philosophies, tous les travaux critiques, tous les grimoires de tous les temps; il avait tout étudié, tout compulsé, tout appris ; il savait tout par cœur, et dans sa pauvre tète on avait entassé violemment toute une bibliothèque pareille à celle que Victor Hugo passe en revue dans son poème : L'Ane, Il m'avait apporté un livre qu'il venait d'imprimer, intitulé Le Rhin et les Bu7*graves, et en l'ouvrant, du premier coup d'œil je vis une telle jquantité de noms propres que je fus saisi de vertige. En moi-même je pensai tout de suite qu'il fallait rompre les. chiens, trouver une diversion, détruire ce malencontreux savant qui, si on ne le tuait pas, tuerait le poète. J'engageai donc mon ami à tâcher de faire jouer son drame, bien qu'il l'eût écrit sans se préoccuper aucunement de la représentation; je me disa i que l'ivresse du théâtre opérerait sans doute en lui une révolution salutaire, et qu'il rencontrerait à point sur les planches de la comédie quelque Hen-
riette aux lèvres roses, qui n'entendrait pas le grec.
Le père du poète, qui se nommait Austremoinel avait été impitoyable et complet dans son imprévoyance; il n'avait pas permis à son fils d'ignorer les scholiastes les plus inconnus et les historiens les plus chimériques ; mais il avait tout à fait oublié de lui apprendre à parler, à manger, à s'asseoir et à vivre comme tout le monde. Philoxène, qui plus tard sut découvrir sans peine les tailleurs et devenir un Parisien irréprochable, était parfaitementvêtu comme un chien fou lorsqu'il se présenta à TOdéon, et demanda à voir Altaroche. Par un miracle qui ne se renouvellerait pas de nos jours, il fut reçu sans avoir fait antichambre, et sa qualité de poète, énoncée brutalement, sans nulle précaution oratoire, ne produisit aucun mauvais effet ; mais Altaroche était un directeur extraordinaire, qui préférait de beaux vers à des chiens de carton, et qui, lorsqu'il rencontrait une scène émouvante et bien écrite, ne l'eût pas troquée contre un cent de clousl II invita donc le jeune poète à lui lire immédiatement son œuvre ; mais tous les deux s'aperçurent alors qu'entre autres choses, Philoxène avait oublié d'apporter à Paris son manuscrit. Un tel contre-temps n'était pas pour arrêter deux hommes si bien disposés; ne pouvant lire sa pièce, Philoxène la récita par cœur ; Altaroche l'écou ta avec une vive sympathie, se fit redire deux fois les plus beaux morceaux, finalement reçut l'œuvre séance tenante, avec les plus gracieux éloges, et promit de la monter aussi vite que possible. Je vois bien que j'ai l'air de raconter un conte de fées, mais en ce tempslà les choses se passaient ainsi, et il pouvait arriver qu'un directeur de théâtre entendît parler d'un drame en vers sans être tenté d'envoyer chercher les sergents de ville.
Philoxène Boyer revint chez moi bien heureux,
mais triste aussi. Il lui fallait quitter Paris au bout de quelques jours, et il n'espérait pas que son père Ty laisserait revenir pour suivre les répétitions de sa pièce. Il me fit donc promettre de le suppléer dans cette tâche, s'il ne pouvait se rendre libre en temps utile, et je lui promis, non sans appréhension, car c'est une terrible responsabilité de mettre en scène une pièce en vers dont on n'est pas l'auteur, et où le moindre changement dans le texte, imposé par une nécessité impérieuse, vous expose à trahir la pensée du poète. Les choses se passèrent comme nous l'avions prévu, et, à mon grand regret, c'est moi qui dus faire ce que l'auteur lui-même aurait fait avec tant de joie et d'amour. A ce labeur ingrat je mis du moins tous mes soins et mon âme fraternelle, et le plus vif désir de ne pas préparer une déception au cher absent.
Altaroche fut excellent, parfait, comme toujours, et mit à ma disposition tout ce qu'il possédait. Ce n'était pas rien, car déjà Bouchet pouvait faire un très noble Anacréon, et la jeune madame Marie Laurent était juste à point la Sapho rêvée ; avec son front hardi, sa noire et épaisse chevelure, ses grands yeux d'un noir terrible, sa lèvre émue et vivante, sa peau d'un blanc chaud et mat, elle semblait faite exprès pour représenter la grande Lesbienne dévorée par toutes les flammes de la poésie et de l'amour. Mais quant au Phaon coiffé de cheveux brunissants dont la beauté devait jeter le trouble dans Mitylène, on l'eût en vain cherché dans une troupe qui, comme l'ami de Bilboquet, était souvent exposée à manquer de touti et il semblait plus difficile encore de se procurer sa jeune amante. Car Philoxène, donnant là un croc-en-jambe à l'histoire, n'avait pas fait d'Erinna la grande poétesse qu'elle fut, émule et rivale de Sapho; il avait, lui le premier, cherché en elle un
type souvent étudié depuis par le roman moderne^ la jeune fille belle, inconsciente et féroce, qui n'ayant jamais souffert ne compatit à rien, et trouve natureB et juste que la plus adorablement aimante des femmes* lui soit sacrifiée. Mais à quai bon d'ailleurs parler de cette veuve! dit quelque part dans le drame cette enfant cruelle, et je ne connais pas decri plus égoïste et sauvage.
Le bon Altaroche me permettait bien d'engager qui je voudrais ; mais Tembarrassant était de vouloir quelque chose. Je reçus la visite d'un jeune étudiant qui disait très bien les vers et brûlait de jeter sa vareuse aux orties; séance tenante, je rengageai pour jouer Phaon ; c'était Martely aujourd'hui très** utile pensionnaire du Théâtre-Fran^î». Les deux rôles'de jeunes filles, lanthé et Myrtis, furetit distribués à mesdemoiselles Jouassain et LangloJs. H ne manquait plus que la seule Ërinna, c'est-à-dire tont^ mais les Dieux veillaient, et on nous amena un metile blanc, un phénix, une merveille, la vraie statue grec> que animée depuis cinq minutes, au front lisse, aux joues superbes, aux traits réguliers, à l'œil de géni»se qui regarde vaguement quelque part, et ne eomprenant rien du tout, si ce n'est sa propre gloire. Un peplos rose sur ces épaules de neige, et la pensée du poète se trouvait incarnée par un étonnant miracle; notre Erinna était plus Erinna que nature. Vous l'avez connue; c'était mademoiselle Théric, qui exprès, sans que rien l'y forçât, avait choisi le prénom d'Alice ! Ignorée^ elle sortait à peine du Conservatoire; son visage était comme un tas de roses et son cou ressemblait à une tour d'ivoire. Yous l'avez vue, mais pas en Erinna, et je pense qu'elle aurait dû jouer Erinna toute sa vie I Le mépris avec lequel sa lèvre se fronçait lorsqu'elle disait en parlant de Sapho : JSn effét^^lk aborde aux trente
ans/ était quelque chose d*mouï; la petite comédienne semblait tout à fait croire et croyait peutêtre en effet qu'aborder aux trente ans était un crime ignoble, digne d*ôtre expié par les plus durs châtiments.
Les répétitions marchèrent très bien ; les acteurs s'étaient enthousiasmés de la belle poésie qu'ils avaient à réciter; Marie Laurent était belle, amoureuse, maudite, désespérée, sublime; Ancessy avait écrit une musique de scène douloureuse et plaintive ; la roche tragique se dressait dans un décor bien planté et d'une belle couleur; Altaroche avait veillé atout cela avec un soin et avec une imagination d'artiste ; mais enfin il fallut nous occuper de la chose sérieuse, je veux dire de la culbute finale. Les indications de scène disaient : Échevelée et avec égarement; plus loin : Avec une expression ineffable de folie et d'amour; tout cela ne nous embarrassait pas, c'était l'affaire de madame Laurent; mais plus loin encore, ces mêmes indications ajoutaient : Elle se précipite, tenant sa lyre embrassée. Ceci était un peu plus grave. La roche que gravit Sapho était très élevée, afin que, sous l'orage et les éclairs, la figure de la poétesse produisît là un effet pittoresque; mais ce n'était pas le tout d'y monter! Elle se précipite; à la bonne heure; mais oti et comment? Le machiniste de rOdéon ne trouva pas d'autre expédient que de dresser derrière le rocher un lit, sur lequel la tragédienne, exécutant réellement un saut terrible, devait tomber à plat ventre, sans quoi elle aurait risqué d'être vue après son engloutissement. Il y avait là de quoi décourager un clown, et la première fois qu'il s'agit de piquer cette tête fabuleuse, madame Laurent ne put retenir une légère grimace. Un homme cependant la sermonnait, l'encourageait, Tobjurguait ; c'était le régisseur qui, pareil à Bilbo-^
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quel arracheur de dents, aurait vu la tragédienne faire un saut encore plus périlleux, sans éprouver, lui, aucune douleur.
— o Voyons, madame^ fui disait-il, ce n'est rien, c'est facile comme tout, il n'y a qu'à rassembler les bras comme ceci, à s'élancer comme ça, un enfant le ferait 1
— Eh bien ! dit madame Laurent avec son bon sourire, faites-le donc! »
Le régisseur s'avança et prît la place de l'actrice, avec une pantomime qui voulait dire : « Parbleu 1 » Il se posa fiévreusement, saisit la lyre qu'il appuya sur son cœur, prît son élan... et ne sauta pas. Une fois, deux fois, trois fois, il fit mine de s'envoler dans le vide, et prudemment y renonça, comme fait en pareille occasion le Pierrot de la pantomime.
— « Alors, dit madame Laurent^ décidément vous n*osez pas?
— Ma foi non », fit le régisseur.
Sur cette réplique, l'actrice reprit sa place, et en s'écriant : A toi. Venus/., à toi, Phaon!., Je t'aime! s'élança et tomba à plat ventre sur le lit, avec autant d*adresse que de bravoure. Et elle recommença à toutes les répétitions, aussi gaiement que s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde. Cependant le soir de la première représentation arriva; Marie Laurent fit une création admirable et complète, Phaon fut plein d'amour, mademoiselle Théric étonnamment ingénue et farouche ; Bouchot joua en comédien consommé, les deux jeunes filles se montrèrent charmantes^ et les beaux vers produisirent l'effet qu'ils produisent toujours quand on les laisse arriver au public, c'est-à-dire qu'ils émurent profondément l'auditoire et excitèrent des orages d'applaudissements. Acclamé, fêté, salué par une foule heureuse d'admirer, Philoxène Boyer, qui avait pu
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rompre sa chaîne et venir à Paris pour assister à son triomphe incontesté, fut célèbre dès ce soir-là. Il ne dépendait plus que de lui de continuer, de travailler, d'ôtre heureux. Oui, sans doute, s'il eût été ignorant et tout uni comme un simple poète ; mais, hélas I il ne pouvait se mouvoir sans porter le poids de la bibliothèque universelle qu*on avait entassée dans sa pauvre tête, et la science dont on Tavait gorgé avait éveillé en lui un désir inextinguible de savoir, de même que le vin absorbé déjà altère le buveur et lui donne une soif dévorante.
Très peu de temps après le succès, de sa belle Sapho, devenu libre enfin et maître de lui, Philoxène Boyer vint habiter définitivement Paris. Il était majeur, il avait touché rhéritage de sa mère, et il se trouvait absolument seul^ n'ayant jamais reçu aucune notion pratique, et ignorant absolument comme il faut s*y prendre pour acheter un pain chez le boulanger. Faut-il le dire? la réussite éclatante et inespérée de son drame Tavait laissé un peu stupéfait; car ayant, tout enfant, par ses lectures désordonnées, épuisé tout le trésor des idées humaines, il avait horreur de la chose réalisée, et n'aspirait qu'à l'inaccessible et à l'inconnu, ne savait désirer que l'impossible. Sa petite fortune aussi le gênait, comme une possession par trop évidente et matérielle ; il en eut bientôt raison, par des moyens divers et tous excellents. Il se meubla dans la rue Taitbout un appartement orné de flambeaux anciens, de meubles au petit point, de belles tapisseries, mais d'où les objets utiles avaient été soigneusement bannis, de sorte que qui voulait y but et y mangea comme chez le moderne nabab Jansoulet ou chez Timon d'Athènes, sans qu'il y ait jamais eu deux nappes et deux douzaines d'assiettes dans cette maison hospitalière. Mais le concierge se faisait donner douze francs par
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repas, pour venir en habit noir servir les festins improvisés qu*on mangeait sur un magnifique bureau Louis XV, car il n'y avait pas de table à manger chez Philoxène. Quant à sa bourse, il rouvrait si bien à tout venant qu'elle n'était jamais fermée; cependant le capital ainsi gouverné ne s'évanouissait pas assez vite, et il trouva d'autres procédés pour s'en affranchir, et pour revenir au giron de la bonne déesse Pauvreté.
Gomme notre aïeul Ronsard, il se mit à célébrer en de merveilleuses poésies lyriques une foule de Maries et d'Hélènes ; mais au lieu qu'une Catherine de Médicis les lui indiquât en lui enjoignant, comme au poète de La Franciadef de les rendre immortelles, c'était lui qui les choisissait et se consacrait tout entier à leur gloire. Alors les bouquets de roses éclos en plein hiver, les bagatelles qui ne coûtent rien et qui ruinebt, les coupons de loge pour les premières représentations étaient jetés aux pieds de l'adorée, et Philoxène se fût sérieusement fâché si Ton avait eu l'air de ne pas le croire tout prêt à mourir pour elle. Cependant le nom de cette adorée changeait souvent, en une minute, sans transition, et voici pourquoi. Je l'ai dit, Philoxène, épris des cieux interdits, ne désirait et ne voulait que ce qu'il ne pouvait pas obtenir; le fruit descendu à la portée de sa main et qu'il pouvait cueillir lui inspirait alors une profonde répulsion. De là son ennui, et ses fréquentes palinodies amoureuses ; car il avait beau se vouer au martyre, (nécessaire aux développements de sa poésie,) le martyre ne voulait pas de lui, et les femmes ne lui permettaient pas de rester aussi malheureux qu'il prétendait l'être.
Il était jeune, spirituel, entraînant; il parlait avec l'éloquence la plus persuasive le langage de l'amour, et de plus il suivait l'excellent conseil de La Fon-
taine, qui vous invite à être généreux en tout état de cause ; pourquoi diable les belles lui auraient-elles tenu rigueur? Aussi s'bumanisaient-elles, à son grand regret I car le moyen de redemander encore avec des sanglots et des larmes ce qu'on lui avait gracieusement accordé? C'est pourquoi Pbiloxène était toujours en quête d'une nouvelle inhumaine. Du moins il aurait pu donner au public ses poésies lyriques, vécues si chèrement, et que les éditeurs lui demandaient; mais il détestait la poésie imprimée, qui lui semblait devenue une chose matérielle et commerciale. Et ce n'est pas seulement en fait de femmes, c'était en fait de tout qu'il avait le goût de l'inassouvi. Souvent il se désespérait^ courbait vers la terre un front consterné, déclarait ne plus pouvoir vivre, parce qu'il n'avait pu se procurer quelque objet rare, quelque livre introuvable ; alors sournoisement, un de ses amis, Baudelaire ou Asselineau, tirait de sa poche l'objet en question et le lui offrait en souriant; mais Pbiloxène prenait alors une mine attrapée, car ce qui lui faisait envie, c'était non pas de posséder son oiseau rare, mais de le désirer.
Nul ne fut plus que lui attaqué de cette maladie moderne et féminine! A un moment où lui et moi nous dînions deux ou trois fois par semaine chez Nestor Roqueplan, alors directeur de l'Opéra, Pbiloxène, déjà un peu désargenté, s'était pris soudainement d'une belle passion pour la musique, et lorsque l'Opéra faisait salle pleine, dépensait fidèlement tout son argent à acheter des places aux marchands de billets, qui les lui faisaient payer des prix fous. Un jour que nous avions dîné sans le poète, je racontai cela à Nestor, lui disant combien je trouvais ridicule qu'un de ses amis se ruinât pour entendre La Juive et Les Hugnennts, Roqueplan, qui ne riait guère, partit d'un formidable éclat de rire.
— « Goflim^it, me dit-il, Philoxène ii*a pas ses entrées à TOpéra I '
— Mais fion.
— Eh bien I reprit Nestor, allons iout d^ suite les faire écrire, et prendre les mesures nécessaires pour qu'il ait, toutes les fois qfu'il le désirera, son fauteuil numéroté. Notre aoii n'est que trop habile à se forger des moyens d'être malheureux ; ne lui foui^nissons pas un prétexte pour l'être par notre fauta. »
Séance tenante, nous alUimes faire mettre tout cela en ordre ; le soir même je rtancontrai Philoxène ; je lui appris que l'Opéra lui appartenait, et que désormais il pouvait y entrer et y vivre sans boursA délier, 'autant que cela pourrait lui faire plaisir.
— (c Ah I c'est comme ça! me dit-il d'un air déconfit; on cherche tous les moyens de me contrarier; mais à l'avenir, je ne mettrai plus jamais les pieds k l'Opéra. »
Il tint parole, et même, bien des années plus tard il se vengea de cette déconvenue, en faisant queuQ pendant de longues heures pour entrer.au copcerl Pasdeloup. Un de nos amis qtà l'avait vu là, rouge* ayant l'onglée et grelottant sous la neige, m^ dit combien il serait heureux de faire obtenir i. Philoxène des places réservées.
— « Ah 1 lui répoûdis-je avec effroi, garde^-vou*-en bien, vous lui ôteriez ainsi son dernier plaisir 1 »
Cependant les vains fantômes, les visions, les chimères disparaissent soudain et s'effacent devant la réalité. Philoxène devint amoureux, mais sérieusement cette fois, de l'exc^ente femiûe qiii fut la sienne ; il l'épousa, et l'aima comme on aime^ non pour la désirer en vain, mais pour s'unir à elle de corps et d'âme. Le temps des décevantes folies était passé; la compagne choisie et bien choisie donna à son mari deux belles p^tes fiUes ; le poète de
Sapho n^avâit plus aucune raison pour ne pas embrasser virilement et courageusement la Yie. Il n'avait plus d'argent; mais il avait le moyen et Ténergie d'en gagner. Tout de suite, il s'avisa de faire sur Shakespeare et son œuvre des leçons publiques, dont le succès fut très grand et qui furent avidement suivies. II lui eût suffi de faire sténographier ces leçons, qu'il improvisait avec une rare éloquence, pour avoir un beau livre ; mais là il fut repris par l'horreur de la parole imprimée, fanmobilisée, fixée à jamais, et aussi par la fièvre de l'érudition^ dont il n'avait été momentanément guéri que par la fièvre des amours lyriques.
Son cours ne fut pas imprimé, s'évanouit comme une belle œuvre dispersée, et d'autre part, trouvant qu'il n'en savait jamais assez, quoiqu'il eût pénétré avec une rare divination le génie de Shakespeare^ il se mit à lire, à dévorer, à s'assimiler tout ce qu'on a écrit sur l'œuvre shakespearienne. Mais il sentit alors combien les traductions sont pauvres et infidèles. Un jour que nous étions ensemble sur le boulevard des Italiens :
— « Je vais apprendre l'anglais, » me dit-il. Aussitôt il entra chez le libraire Truchy, acheta
une cinquantaine de volumes et les fit empiler dans un fiacre, où il monta ensuite, et déjà, en me disant adieu de la main, il s'était mis à lire avec ardeur dans un de ces volumes.
— « Allons, me disais-je, Philoxène se moque de moi! Il veut me faire croire qu'on apprend une langue de cette. façon-là, en prenant tout d'abord le livre, et en remettant à plus tard le dictionnaire et la grammaire ! »
II se moquait si peu. de moi que quelques mois plus tard il me lisait à livre ouvert Tennyson et tous les poètes anglais modernes ; il profita d'ailleurs de
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sa science nouvelle pour dévorer toute la littérature anglaise ; après quoi il apprit Tallemand par le môme procédé, et avala une quantité de poètes et de philosophes allemands qui eussent donné une indigestion au plus robuste bibliomane; mais en fait de science, Philoxène avait un estomac d'autruche, et pouvait digérer tout, le fer, les tessons et le sable, comme la plus savoureuse nourriture.
L'Érudition, la sauvage, implacable et obsédante érudition du père Austremoine avait repris sa proie. Ami d*Arsène Houssaye, Philoxène donnait des leçons royalement payées à son fils Henry, dont il a fait, comme on sait, un excellent helléniste; pour préparer une de ces leçons, le poète passait des journées dans les bibliothèques, arrivait chez son élève bourré de documents, et lui apprenait à la fois le grec, le latin, l'histoire, la critique, les lettres modernes, et partait de Pindare ou d'Aristophane pour arriver au livre de la veille. Livré plus que jamais au démon de la lecture, Philoxène n'écrivait plus que les articles indispensables au pain quotidien, et le reste du temps lisait, lisait, lisait, insatiable tant qu'il n'avait pas lu tout ce que les hommes ont écrit et pensé depuis le commencement du monde.
Il finit par ne plus sortir de chez lui, et plus tard par ne plus se lever 1 II avait rassemblé une immense quantité de livres, qu'il avait rangés dans une seule chambre dont les murailles étaient entièrement garnies de tablettes en sapin, et où en outre il n'y avait rien autre chose qu'un lit très bas, sur lequel Philoxène, assis ou couché, lisait, atteignant les in-folio, les volumes de toute dimension, et prenait des notes d'une écriture fine, serrée, microscopique, presque illisible pour lui-même. Pris d'une singulière manie de lettré, lorsqu'il avait
écrit une phrase nette, claire, bien venue, exprimant parfaitement sa pensée, il ne se tenait pour content que s'il la retrouvait à peu près semblable dans un auteur grec ou autre, car sa phrase ne l'aurait pas satisfait s'il n'avait pu la faire suivre de ces mots : Comme dit sibienAHstote,.» ou : Comme dit Jamblique! Aussi n'écrivait-il plus en vers ! Acharné à l'étude insatiable, enlacé comme un Laocoon, par tous les serpents de la pensée humaine, il ne mangeait plus, ne dormait plus, et lisait toute la nuit comme il avait lu pendant tout le jour. Lorsque nous le perdîmes, âgé de trente-sept ans à peine, je demandai au docteur Piogey de quoi mourait notre ami, et le docteur me répondit : « Il meurt de vieillesse I »
En effet, il avait les cheveux blancs, il était pâle, îdé, courbé vers la terre, il avait vécu mille vies, emporté au-delà de son œuvre et de son art par les Chimères de la curiosité et du désir. Il était de la race de ceux que tente et déchire l'appétit de l'impossible, et qui sans cesse interrogent le Sphinx muet. Tendrement amis et unis comme deux frères, il n'y eut jamais deux êtres si dissemblables que nous, et c'est pour cela sans doute que nous nous aimions. Pendant bien longtemps, Philoxène, lorsqu'il consentait à écrire un de ,ses poèmes, l'écrivait sur de petits morceaux de papier non numérotés qu'il enfouissait et chiffonnait dans ses poches.
Aussi me prenait-il dans une profonde pitié , lorsqu'il me voyait mener toujours à bout le travail une fois commencé, écrire régulièrement sur de belles pages blanches, et corriger des épreuves avec un soin minutieux. — « Ah I cher ami, me disait-il, il y a en toi une sublime femme de ménage 1 » Assurément sublime était de trop, mais Philoxène n'avait pas tort. Oui, le véritable esprit poétique est celui
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qui s'envole d'une aile éperdue à travers les deux, les vents glacés, les noirs ouragans, les astres qui le brûlent, et non pas celui de Thomme qui fait humblement sa besogne, comme un casseur de cailloux. Mais le simple artiste doit avoir en lui beaucoup de l'ouvrier, car, même pour exprimer l'inexprimable, il faut assembler des mots et des syllabes, et le plus divin poème, une fois qu'il est copié, devient de la « copie 1 »
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