VALENTIN PARISOT
Ce qui fait la force du répertoire de La Fontaine, ce comique sans égal, c'est qu*il ne quitte jamais la scène, et qu*on le représente continuellement, avec des variantes insignifiantes. Une de ses corné* dies qui sont le plus souvent jouées, c'est Les Animaux malades de la Peste, et, pour ma part, j*en ai vu une reprise, qui m'a laissé une vive impression. Cette fois, comme on le verra, la bête sacrifiée était un Aigle bien plutôt qu'un Ane; niais cela ne fait rien au sujet ; l'important, c'est qu'on égorge comme coupable de tous les crimes, une bête innocente.
A un moment où, déjà malade, j'écrivais d'une main bien fatiguée et débile, mon très cher ami Philoxène Boyer m'apprit que Valentin Parisot, très lié avec son père, avait lu mes poésies avec intérêt et désirait me connaître. Je fus ravi sans doute, mais en même temps confus et humilié d'un tel honneur. Parisot était alors, et il reste encore aujourd'hui, presque inconnu du public ; mais nous savions, nous, que ce savant prodigieux, que cette tête encyclopédique était un autre Pic de la Mirandole, plus étonnant que l'autre. Il savait, sans exception, toutes les langues modernes et anciennes,
y compris le sanscrit, et il écrivait en vers épiques et lyriques dans toutes les langues. Il avait traduit le Mahabharatay et mis en prose française les deux cent mille stances de Vyâsa, toutes les guerres des Koravas et des Pandavas, tous les exploits de Krichna et d*Ardjouna I Gomment recevoir un tel homme ?
Nulle connaissance humaine ne lui était étrangère, et moi, j'ai toujours été pareil, en tout petit, à Lamartine ignorant qui ne sait que son âme, à cette exception près que je ne sais pas mon âme. Gomment un si grand clerc ferait-il pour se mettre à la portée d'un pauvre être comme moi ?
Je n'étais pas exempt d'une vague terreur. Malgré tout ce que Philoxène avait pu me dire, le lieu commun, la convention, les idées toutes faites ont tant d'empire sur nous que je m'imaginais le fameux linguiste bourré de citations, pareil à un porc-épic et tout hérissé d'aoristes et de supins, tant nous avons de peine à nous figurer que les gens érudits sont tout le contraire des TrissotinsI Valentin Parisot vint me voir, et je trouvai en lui non pas seulement un homme simple, ce ne serait pas assez dire, mais le plus aimable, lé plus spirituel, le plus amusant, le plus parisien des hommes, uni et bon enfant au-delà de toute expression. Il parlait de ceci, de cela, des femmes, de rien du tout, avec la verve et la plus fine et la plus cursive ; on eût dit que ce dompteur d'in-folios n'avait jamais lu que la gazette. Bien que ses jours et ses nuits se consommassent dans l'étude et qu'il ne sortît presque jamais, il savait la vie extérieure, le pavé, le bitume, comme un boulevardier de profession, et il n'ignorait pas le nom d'une seule actrice des Folies-Dramatiques. Gomment cela? Certes, il n'avait pas cent sous à dépenser pour aller au théâtre, mais sur son chemin, sans s'arrêter, d'un coup d'œil rapide, il lisait
l'afficbe, et ces noms se trouvaient classés dans sa tète avec le reste ; car une fois qu'on s'y met, il n'est pas plus difficile de savoir tout que d'ignorer tout. Et puis, comme les grands intuitifs, comme Cuvier, ce remueur d'idées, cet assembleur de mots reconstituait le monstre entier avec un bout d'ossement I II était si généreux, si divinement bon, que pendant notre causerie, il me fit dire le peu de choses qui me sont familières, et s'arrangea de façon à me faire briller : c'était tout à fait comme un Rothschild qui aurait eu l'exquise politesse de^ m'emprunter cent sous I
Bien entendu, je m'empressai d'aller remercier Yalentin Parisot, de lui rendre sa visite, et je fus infiniment touché par la vue du logement où demeurait ce miraculeux et modeste génie. C'était dans l'ile Saint-Louis, rue Boutarel, au premier étage. Dans cet intérieur franchement pauvre, tenu avec une propreté flamande, il n'y avait quasi pas de meubles, et les fenêtres avaient été seulement garnies de petits rideaux, évidemment faute de l'argent nécessaire pour acheter de grands rideaux. Mais tu l'as, k plus doux et le plus beau collier I Pareille à l'amie vigilante que Lemud a placée debout, accoudée au fauteuil de Théodore Hoffmann, derrière le maître travaillant passait, comme une ombre chérie, sa bonne, vaillante et indulgente femme qui l'aimait comme elle en était aimée, et qui en toute chose le comprenait parfaitement, car Dieu nous accorde parfois de telles grâces I
Chez lui comme chez moi, Yalentin Parisot, qui ne rougissait pas de son honnête misère, fut aimable, gai et parfaitement à son aise. Mais j'ai pu le voir triste et contraint ailleurs, dans les réunions officielles et devant les gros bonnets de l'Instruction publique. En effet, ce libre esprit, qui appartenait à
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l'Université, était coupable vis-à-vis d'elle et se l'avouait; avec son invincible clairvoyance, il se rendait bien compte qu'il était le pelé, le gakux d'où venait tout le mal.
Coupable! certes il l'était^ et autant qu'on peut l'être; il avait beau s'effacer, se laisser oublier, se faire tout petit; sa seule vue n'était-elle pas un reproche vivant et permanent pour tous ceux qui sont censés savoir ce quHls ne savent pas, c'est-à-dire ; .pour tout le monde? Quoi! scandale effronté, cet homme parlait le turc, le russe, l'arménien, l'arabe : il avait ^ composé des ouvrages sur les mathématiques; il était fort en physiologie et en histoire naturelle, aussi bien qu'en trigonométrie ! C'est en vain qu'il faisait le bonhomme, le simple, celui qui n'y touche pas : les intéressés savaient trop bien qu'ils avaient devant eux un témoin clairvoyant, pour qui leur ignorance n'avait, pas de secrets, et laissaient tomber sur lui des regards chargés de haine. Il était essentiellement et au suprême degré ce que l'argot moderne a appelé un empêcheur de danser en rond; par cela seul qu'il existait, il mettait obstacle aux fantasques [évolutions de la grande ronde qui s'élance à la conquête des honneurs et des âmes, en déclinant fallacieusement : Rosa^ la Rose! C'était un gê" neur; il avait tondu l'herbe dans le pré des moines. Jtien que la mort n était capable d'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Et notez ce point, pas d'atténuation possible ! Yalentin Parisot écrivait et parlait toutes les langues, non pas un peu, vaguement, comme les gens qui en connaissent quelques mots, toujours montrés et ramenés à point comme les figurants du cirque, mais intimement et profondément. Il était professeur de faculté, ayant obtenu en province une chaire de littérature étrangère. Il l'avait demandée en vers
italiens si beaux, si purSj emportés d'un tel souffle, qu'on n'avait pas osé la lui refuser; mais tout n'était pas fini là, et on lui gardait pour la fin un louveteau de la louve romaine.
A son cours, lorsque Parisot citait un poète, n'importe lequel, Homère, Dante, Virgile, Horace, Gœthe, Shakespeare, Milton, Byron, c'était toujours sans livre et de mémoire; il savait par cœur l'œuvre entière de tous les poètes, et il les récitait avec la musique rhythmée qui leur est propre, étant maître de leur prosodie et de leur métrique I Pour le simple grec, il en jouait comme Théophile Gautier de la langue française, et j'ai vu de lui des vers grecs écrits danslerhythme sapphique, pleins de parisianisme et de mots spirituels, dans lesquels il parlait d'Arsène Houssaye, de mademoiselle Rachel, d'un tas de choses et de personnes, bien plus aisément que nous ne l'eussions fait en vers français : de tels procédés ne criaient-ils pas vengeance?
La vengeance eut lieu, et c'est toute une historiette. Philorène Boyer avait un album qui existe toujours, et qui sera peut-être pour ses filles une petite fortune ; car je ne crois pas qu'il y en ait un autre aussi riche, aussi curieux, aussi plein de raretés imprévues. On y voit des musiques inédites de Meyerbeer et de Félicien David, toutes les signatures illustres sous des légendes qui ne sont pas banales, et des boutades extraordinaires, comme ces deux-là, par exemple, écrites l'une au dessous de l'autre, sur la môme page : Toutes les personnes sensées pré férer^ont de beaucoup le déshonneur à la mort, Augustine Brohan. — J^aime mieux être Rachel qu' Augustine Brohan. Rachel. Ce ne sont pas là de ces autographes courants, quelconques, et que l'on voit communément aux vitres des libraires.
Gomme tout le monde, Valentin Parisot écrivit
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surralbum de Philozène Boyer qui, ainsi qae je Tai dit plus haut, était lô âls d -un de ses meilleurs amis. Il y mit des vers, français pour cette fois, écrits sur un des rhythmes les plus dansants et les plus graveleux du bon Ronsard. G*était uùe délicieuse et charmante fantaisie, aussi pure dans la pensée que dans la forme, et égayée par mille caprices de rime séduisants et imprévus^ comme la Muse aime à les inventer lorsqu'elle slnspire du seizième siècle. Gela n'a Tair de rien, n'est-ce pas? Eh bienl dans ces strophes envolées, chantant et battant des ailes comme des rossignols, il y avait le déshonneur et la lïiort d'un homme, grâce à l'Université que tEu" rope nous envie.
Je raconterai la catastrophe en quelques mots. A Grenoble, où Yalentin Parisot était retourné occuper sa chaire, il y avait une société de savants, curieux d'études historiques et archéologiques. Ges travailleurs, ces chercheurs obscurs imprimaient pour eux seuls un Bulletin, qui renfermait aussi quelques essais littéraires. Gomme ce Bulletin était envoyé aux seuls membres de la Société et n'était vendu à personne, Valentin Parisot crut pouvoir y insérer impunément ses vers écrits sur l'album de Philoxène. Mais le hasard voulut qu'un des exemplaires, oublié dans une antichambre, tombât sous les yeux mêmes du ministre, et vous pouvez deviner quelle fut alors la joie des universitaires I On avait découvert le pot aux roses I On le tenait donc enfin, on le prenait en flagrant délit, la main dans le sac, le scélérat, le coupable, le criminel, celui qui savait le grec et le sanscrit, et gui s'était donné le luxe des rimes riches, comme Villon, comme Marot, comme Ronsard, comme Gorneille et Molière dans leurs comédies, comme Racine dans Les Plaideurs/
Fut rédigé et inséré en tête de tous les journaux
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de France, un blâme officiel, constatant que Valen- . tin Parisot avait compromis Vabna parem, en se livrant à des jeux frivoles et indignes d'elle. Il aurait livré une femme, vendu sa ville et son Dieu, qu'on n'aurait pas pu le traiter plus mal; il était abandonné aux Ërynnies, retranché du commerce des vivants, maudit dans son sang et sa chair. C'est par pure indulgence qu'on renonça à le brûler, à traîner son corps sur une claie et à jeter sa cendre aux quatre vents.
Et maintenant, jeunes gens, eruditnim^ c'est-à-dire apprenez-vous à ne pas être érudits I Jules Vallès a très bien expliqué, en son livre saignant et sanglant, que, par le seul fait d'être bachelier, un homme est voué à tous les malheurs et à tous les désastres ; à quoi ne devait pas justement s'attendre un homme qui s'était assimilé toutes les connaissances humaines, comme Pétrarque et Rabelais ! Je n'ai jamais revu le condamné : où et comment a-tril Ani sa misérable vie? Sans doute, il a promené sous des cieux lointains sa tête coupable. Mais il n'y a pas lieu de s'apitoyer sur lui, parce que son aventure est trop exceptionnelle. Au contraire, il serait temps de s'inquiéter, si l'on se mettait à brûler les gens qui ne savent pas la règle des participes, parce qu'alors les fagots seraient hors de prix, et il faudrait donner un louis d'or pour se procurer un margotin. Et même, dans ce cas-là, il est probable que la forêt de Fontainebleau serait bientôt changée en une plaine and€, où les vents du ciel pourraient se déchaîner à leur aise, sans crainte d'y rencontrer une brancha d'arbre I
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HIPPOLYTB BALLUB
En 1852, mon ami Philoxène Boyer et moi, nous eûmes Tidée audacieuse de composer une comédie satirique, une sorte de Revue comme en jouent les théâtres de genre, intitulée Le Feuilleton cTAristO' phane^ dans laquelle les Athéniens du Prologue parleraient en prose, tandis que les Parisiens de la Comédie s*exprimeraient en vers aux rimes comiques et inattendues, et où les alexandrins seraient mêlés de strophes lyriques, tantôt sérieuses et bouffonnes. Proposer un tel programme, c'était s'exposer à se faire bannir à jamais de tous les théâtres, et comme diiYhonnèleBonchaivdy, avec défense de pot'ter le nom de Pietro! Mais le bonheur voulut que le directeur de rOdéon fût alors Altaroche qui, comme nous, aimait la poésie passionnément et ne cherchait que plaie et bosse. Notre projet lui plut tout à fait, précisément parce qu'il n'était pas banal ; il nous encouragea à écrire la pièce, et dès qu'elle fut écrite, il la mit en répétition. Pour le tableau final qui, après un changement à vue franchement shakespearien, devait représenter la place publique d'Athènes, Altaroche, sans bourse délier, avait à sa disposition, et à la nôtre, un fort beau décor peint six années auparavant pour le Diogene de Pyat. Quant aux cos*
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tûmes, nous étions bien persuadés qu'il nous les ferait, aussi beaux que possible, pourvu que nous sachions dire ce que nous voulions ; m^is là précisément était la difficulté. Nous avions plusieurs personnages allégoriques, notamment Le Palais de Cristal, joué par la charmante Valérie, qui depuis... mais alors elle n'était rien qu'une toute jeune, aimable et spirituelle comédienne. Or, comment habille-t-on une demoiselle en Palais de Cristal, et quel rapport y a-tril entre un Palais de Cristal et une demoiselle? Poser la question, c'est la résoudre : il n'y en a. pas.
Aujourd'hui, on ne serait nullement embarrassé; on dirait : « Faisons venir le dessinateur de costumes. » Mais en ce temps-là, de telles prodigalités n'étaient pas connues, et si bien intentionné qu'il fût, Altaroche n'était pas assez riche pour attacher ses poètes avec des saucisses. Donc Philoxène et moi, nous nous décidâmes à faire exécuter des aquarelles à nos propres frais, sans en rien dire, et à arriver un jour avec ce tas d'images, comme un vautour qui à l'improviste fond sur sa proie. Il restait à choisir l'artiste, mais ceci ne pouvait faire l'objet d'un doute ; le nom forcément indiqué était celui d'HippoIyte Ballue. J'avais trop fréquenté les petits théâtres, et particulièrement les Funambules^ pour ne pas connaître de vue ce fantaisiste d'une originalité rare, qui au boulevard du Temple, où l'appelaient souvent ses occupations et aussi ses goûts, était aussi populaire que Frederick Lemaître et Deburau; mais je ne lui avais jamais parlé.
Hippolyte Ballue avait reçu des Dieux qui président à nos destinées un don très heureux, et un autre don étonnamment fatal. Le premier consistait en ceci que, pareil à un Grec des temps antiques, il avait le génie de symboliser clairement les idées les
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plus abstraites, et de leur imposer la forme humaine. Aussi était-il le magicien nécessaire et indispensable aux Revues, qui ne vivent que de ces personnifications ingénieuses. Il savait donner une figure aux imaginations les moins plastiques et pouvait, en se jouant, habiller une femme en Sécheresse, en Pluie, en Nouvelle à la main^ en Question d'Orient, d*une façon assez évidente pour que, sans avoir consulté le programme, chaquo spectateur pût s'écrier aussitôt : « Voilà la Question d'Orient et voilà la Pluie 1 » Et il n'était pas embarrassé davantage pour féminiser les objets purement matériels qui en aucune façon n'éveillent l'idée de femme, tels que l'Horloge d'Allemagne, le Bilboquet ou le Feu d'Artifice ! L'universel anthropomorphisme, qui sous le crayon de Grand* ville devenait bouffon et caricatural, trouvait dans les aquarelles gouachées de Ballue une grâce imprévue et séduisante. Mais ce qu'il y avait de plus précieux et de plus rare, c'est que ces images étaient parfaitement compréhensibles pour le costumier et pouvaient être interprétés avec d'autant plus de cer^ titude que, d'un mot rapide, l'artiste indiquait sur la marge les noms des étoffes avec lesquelles devait être exécutée au naturel telle ou telle partie du costume.
Les étoffes 1 on verra tout à l'heure par suite de quelles circonstances il en connaissait à fond les beautés, les défauts et les ressources. Il les connaissait si bien que, par l'emploi qu'il en faisait, il métamorphosait à son gré le comédien et changeait la structure de son corps. Une comédienne très belle, mais d'une ampleur superbe, aux épaules aussi opulentes que celles de la maîtresse du Titien, lui écrivait une fois de Saint-Pétersbourg : « Je suis perdue ! Je joue à la fin de la semaine prochaine le rôle de Dona Sol, dans lequel il faut que je, sois mince. Vite
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des croquis, poste potir poste! » L'artiste envoya les croquis, trouvés aveô son génie impeccable, et la comédienne parut mince comme un lys. Avec ce talent de pouvoir leur donner exactement et à point nommé la beauté qu'elles désiratient avoir, on pense si Ballue devait être Tami des femmes; mais hélas! malheureusement pour lui, car je passe au second point, il l'eût été sans cela encore, et mille fois plus qu'il ne l'aurait fallu pour son œuvre de peintre et pour la tranquillité de sa vie.
Merveilleusement beau, malgré sa tète déjàchauve, basané et vermeil comme un More d'Espagne, très doux avec des traits héroïques et farouches, avec des yeux profonds, impérieux, caressants^ humides, aux grands cils, et avec une fière moustache noire qui laissait entrevoir sa lèvre de pourpre, il exerçait sur les femmes une fascination irrésistible. Les actrices de la comédie et les grandes dames des avantscènes, aussi bien que les fillettes sur le boulevard du Temple, étaient conquises sans combat par son étonnant regard, et une telle séduction émanait de tout son être qu'il fut un don Juan sans l'avoir voulu, et sans jamais avoir eu besoin de proférer aucun mensonge.
Je ne puis m'empêcher de resonger à lui chaque fois que je relis le beau poème des Contemplations^ où le rimeur rencontre la petite baigneuse déchaussée et décoiffée, assise pieds nus parmi les joncs, et comme entrée de jeu lui dit, sans autre forme de procès : Veux-tu t'en venir dam ks champs? Ballue, lui, n'avait même pas besoin de dire aux femmes : VeuX'tu venir? elles venaient sans qu'il leur eût rien dit, et elles le suivaient docilement, comme des gazelles apprivoisées, ou comme des tigresses folles d'amour. Elles venaient, humbles, irritées, menaçantes, éperdues, soumises, marchant dans sa trace
et cherchant ses yeux et son rouge sourire. Elles venaient, les grandes, les terribles, les mignonnes, les petites, les dédaignées, les splendides, et sans doute Tartiste eût été d'abord flatté de faire un choix parmi elles ; mais il n'était pas consulté, et il fallait qu'il les choisît toutes ; chacune voulait donner son coup de dent et avoir son morceau de la proie.
Notez qu*à Paris il en est des amants comme des médecins ; ou ils ont cent mille clientes, ou ils n'en ont pas une ; c'est tout l'un ou tout l'autre. Malheureusement, c'était tout l'un pour Ballue ; grand travailleur, acharné à gagner la fortune pour une mère qu'il adorait, il avait beau s'inquiéter en sentant dans son front alourdi la fatigue et les redoutables indices ; il avait beau s'apercevoir qu'il usait la chandelle par les deux bouts; il ne pouvait jamais se ressaisir, être rendu à lui-même, et il n'était jamais l'objet qui a cessé de plaire I Toutes les femmes le voulaient, et mettaient sur lui leur griffe inassouvie , oui, toutes, même les blasées, les froides, les insensibles, même les Damnées que le poète a chantées douloureusement^ et qui regardent les vagues hori^ zons. Elles retrouvaient pour lui des désirs et des sens, et ces chercheuses d'infini qui ne sont affamées de rien, étaient affamées de lui.
Quelle situation que celle d'un Tantale à rebours qui, assis tout seul devant un immense festin, doit à lui seul manger tous les mets et vider toutes les amphores, et aussi croquer tous les fruits que mettent à sa portée les branches pendantes, et encore épuiser tout le flot du ruisseau qui, à ses pieds, frissonne et murmure I Les trop heureuses Danaîdes n'ont à remplir qu'un tonneau sans fond ; mais lui, il faut qu'il remplisse de sa propre vie les cœurs et les âmes de toutes les Danaîdes I Tel était l'homme chez qui j'arrivai, un peu intimidé par la légèreté
de ma bourse ; mais la question d'argent et la question d'art furent vite réglées entre nous, car il avait l'invention inépuisable, et toutes les délicatesses. Voyant trop bien que je n'étais pas riche, il poussa la politesse exquise jusqu'au point de ne pas m'oifrir ses dessins pour rien ; mais il me demanda un prix dérisoire, et j'en fus touché jusqu'aux larmes.
Puis, comme Le Palais de Cy^sial était ma grosse inquiétiide, il voulut prendre tout de suite le taureau par les cornes, et séance tenante, laissant là un tableau auquel il travaillait, il prit une feuille de papier, un pinceau d'aquarelle, et en moins de rien, avec une verve inouïe, avec un esprit d'enfer, avec une incroyable certitude, il improvisa ce costume où le diamant, la gaze d'argent, la toile d'argent, les étoffes de verre, les joyaux d'ai^ent imbriqués à la mode russe, produisaient un intense et prodigieux effet de cristal. J'étais ébloui, charmé, stupéfait^ et j'admirais surtout le métier du peintre, si personnel et merveilleusement trouvé, qui lui permettait de donner aux métaux, aux étoffes, aux pierreries la qualité propre de leur substance, sans être forcé de rien atténuer ni de rien éteindre; car bien qu'il osât les montrer dans l'éclat vif et cru de leur resplendissement, il savait à travers toutes ses violences trouver une harmonie, arrivant au calme à force de passion et d'audace. De ce moment-là, nous étions amis; je pris alors possession de l'atelier, je jetai les yeux autour de moi, et dans les tableaux posés sur les chevalets, qui m'aveuglèrent d'abord et me charmèrent ensuite, je remarquai les mêmes qualités ou les mêmes défauts, car c'est tout un! qui m'avaient enchanté dans les dessins de costumes.
Mes yeux furent attirés surtout par des paysages peints au pastel avec une capricieuse furie, où les feuilles semblaient d'émeraude, les ciels couchants
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de flamme ensanglantée, les terrains d'or et de pourpre violette, les eaux d'argent en fusion et de diamant; mais l'artiste avait noyé toutes ces joailleries dans une bien réelle atmosphère, frémissante et vivante, qui leur rendait leur qualité de deux, de ruisseaux et de feuillages, et les faisait respirer et vibrer dans la rassurante lumière.
D'ailleurs, il faut dire qu'il avait peint la nature sincèrement et comme il l'avait vue ; ses prunelles ressemblaient à ces cavernes d'or où les génies vo-leurs du feu entassent les rubis, les topazes et les escarboucles. Gomme je m'enivrais de toutes ces chatoyantes et fabuleuses richesses, entra dans l'a* telier une grande femme aux nobles traits, aux cheveux blancs, à la démarche imposante, qui, bien qu'elle fût aveugle, se dirigeait sans hésitation dans le chemin connu et parcouru mille fois; c'était la mère de fiallue. Elle tenait une pièce de satin épais et magnifique et plusieurs paires de bas de soie à jours ou à coins brodés, qu'elle toucha d'abord à plusieurs reprises et qu'elle montra ensuite à $on fils avec un air de reproche. Lui, le pauvre artiste, il se leva et baisa les mains de sa mère avec une ineffable tendresse ; mais sans répondre à cette caresse doucement émue et soumise, la vieille dame s'éloigna d'un pas majestueux, comme gardant quelque amère et secrète rancune.
Il fallait bien que Ballue m'expliquât cette scène, incompréhensible pour moi. Certes, il se connaissait en étoffes, lui qui de son premier métier avait été commis de magasin, (et ceci l'amena à me raconter par suite de quelles circonstances très singulières il avait découvert sa vocation de peintre ;) mais quelque prodigalité, quelque soin, quelque recherche attentive qu'il mît à se procurer des tissus dignes d'une reine, il ne pouvait arriver à contenter l'exi-
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géante aveugle, si chère h son cœur. Bile avait été, elle était sans doute encore la meilleure des mères* mais depuis que ses yeux s'étaient fermés à la clarté, la solitude avait exaspéré en elle le goût des damas, des satins, deslampas, qu*au toucher elle ne trouvait jamais assez beaux.
Elle n*en faisait d'ailleurs aucun usage, et les jetait dans les armoires, après les avoir dédaigneusement caressés de ses longues mains pâles. Ballue travaillait les jours et les nuits, arrivait à gagner des flots d'or, et toujours achetait des étoffes plus luxueuses et plus chères, sans que sa mère les trouvât à son gré ; il était dit que ce pauvre homme serait voué à toutes les tâches impossibles. Il se vengeait sur ses crayons et sur ses pinceaux, qu'il forçait à créer des jardins de pierreries et de lumière, et des personnages de comédie vôtus plus richement que des rois d'Asie sur leurs trônes, ou que des génies énamourés, couchés parmi les fleurs dans la verta forêt de Titania, sous la délirante clarté des étoi-*» les.
En entrant dans la vie, Hippolyte Ballue avait été commis de magasin, et certes il semblait que le Destin fui en délire, ou qu'il se moquât du monde, lorsqu'il condamnait à auner de la toile ce beau jeune homme terrible et fauve, pareil à Boabdil, roi de Grenade. Mais, au contraire, le Destin ne se moque de personne, et sait très bien ce qu'il fait. C'était l'époque où l'on commençait à inaugurer les grands étalages, qui forcent le passant à s'arrêter et, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, lui demandent la bourse et la vie.
Seulement, on les exécutait d'une façon bien initiale et primitive, qui aujourd'hui nous fait sourire, car une fois que l'Amérique est découverte, on se demande avec étonnement comment des tas do
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géoérations ont pu vivre sans connaître TAmérique. Ces étalages qui commençaient à crier leurs turbulentes fanfares, on les trouvait au hasard, par le tâtonnement; en essayant vingt et cent fois de suite des combinaisons nouvelles, pour lesquelles il fallait déplier, — et quand on s*était trompé, replier — des pièces d*étoffe de cent mètres, et c'était toujours à recommencer, et ce n'était jamais fini, et l'étoffe à l'instant repliée était dépliée de nouveau, si l'on s'apercevait que la disposition tout d'abord aban-? donnée était cependant la bonne. Hippolyte Ballue, qui tout de suite s'était distingué au premier rang parmi les étalagistes, mais qui avait les bras rompus d'avoir accroché et décroché les satins et les cachemires, s'avisa d'un rien qui était tout, comme l'œuf de Colomb. Il se dit qu'on avait à son service, sans exception, toutes les couleurs et toutes les nuances, et que par conséquent, si l'on pouvait savoir d'avance laquelle devait ôtre montrée ici et là, il n'y aurait plus à exécuter qu'un travail mécanique.
11 imagina donc de peindre sur du papier l'étalage tel qu'il le rôvait, tel qu'il s'éveillait dans sa tète, et de le réaliser ensuite, en le copiant servilement avec des étoffes : l'étalage moderne était trouvé, et dans cette découverte il y avait déjà en germe le Bon Marché^ les Magasins du Louvre^ et toutes ces Babels où, pour la perdition des hommes, l'antique feuille du figuier du paradis s'est métamorphosée en tant de figures diverses I Les premières aquarelles d'étalage que peignit Ballue éclataient comme de fulgurantes symphonies ; mais si du premier coup elles avaient créé en lui un peintre, elles avaient en même temps supprimé et tué pour jamais le commis de magasin. A présent que ce jeune homme subitement inspiré s'était grisé des
rouges et des roses, des violets et des bleus, des verts graves et tendres, et qu'il avait célébré la gloire triomphale des jaunes, et qu*il avait noyé ses prunelles dans les splendeurs orgueilleuses des pourpres, bien malin aurait été celui qui l'aurait décidé à dire une fois de plus : « Madame, voici un article exceptionnel et une affaire très avantageuse I » La radieuse Chimère Tavait touché de son aile, et il ne pouvait plus être rien, sinon un peintre. Il ne raisonna pas, secoua la poussière de ses bottines sur le seuil exécré de la boutique, et comme la garde impériale, il entra dans la fournaise, c'est-àdire dans le Paris turbulent et vertigineux, résolu à y vivre de sa peinture.
A en mourir plutôt! car, jusque-là, le futur artiste avait savouré les voluptés de la tache et les éblouissements crus de la lumière; mais dès qu'il s'efforça de représenter quelque chose, il dut s'avouer qu'il ne savait dessiner ni beaucoup, ni un peu,, ni dans une certaine mesure, et que, tout compte fait, il dessinait un peu moins que pas du tout. Cependant, après être allé plusieurs fois au bal masqué, il en rapporta dans sa tète des figures envolées de folles danseuses bondissantes, un peuple de masques et mille visions féminines. Tout cela, il le mit sur le papier avec une amusante fièvre ; les têtes étaient jolies, un ouragan éparpillait les chevelures, les lèvres souriaient et hurlaient; enfin les satins miroitaient, les velours accrochaient la clarté des lustres, les ceintures de soie se cassaient en plis superbes ; mais dans toute cette belle friperie il n'y avait pas de corps, vu que le corps humain ne s'invente pas. Surtout les pieds et les mains se refusaient entièrement à devoir la vie aux inconscientes hardiesses du pinceau, et les personnages de Ballue, diaprés comme des papillons, étincelants comme les ehe*
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mins d*Ëldorado, brillants comme des jardins de fleurs, restaient tristement estropiés. Enfin il fallait vivre! Vartiste alla montrer ses aquarelles à des marchands qui loi rirent au nez, et bien qu'en ce temps-là les meilleurs peintres eussent coutume de consulter leur caprice bien plus que la nature, la fantaisie affreusement libi*e de ce nouveau venu fit Teifet d'une émeute et d'une Marseillaise vociférée sur les barricades. Cependant un marchand plus audacieux que les autres fit affaire avec le jeune insurgé, et môme, séance tenante, signa un traité avec lui.
D'après ce traité, Ballue s'engageait à peindre à l'aquarelle pour ce formidable Mécène des scènes de carnaval à deux personnages , moyennant qûa- RAivTE sous LA DOUZAINE ! Par cxcmplc, il stipula que ses personnages n'auraient pas de pieds ni de mains, parce qu'il savait trop par expérience que les pieds et les mains tenaient rigueur à son pinceau, et se dérobaient d'une façon expresse à tout accommodement. De plus, l'artiste devait livrer chaque jour plusieurs douzaines d'aquarelles, dont le nombre était rigoureusement fixé, et il était entendu qu'une seule infraction k cette clause entraînait la rupture immédiate du contrat.
Amédée Pommier (je ne parle pas du Dante I) a oublié dans son Enfer ^ rimé avec une cruelle richesse, ce supplice dont la dureté eût épouvanté sans doute un casseur de cailloux. Mais Ballue voulait bien casser tous les cailloux. Il avait la bravoure d'un héros^ la patience d'un alchimiste, la résignation d'un esclave, et son impérieuse volonté ne voyait pas de nuances entre le possible et l'impossible. Il en fit tant et tant de ces douzaines d'aquarelles à quarante sous la douzaine, car il avait le droit d'en peindre plus que le compte I* 'il lès fit
pulluler si démesurément sous ses doigts agiles, qu'à force de récolter des gros sous, il finit par gagner de Targent. Alors, il prit des modèles, il put enfin se trouver le crayon à la main en face d'un torse nu, et comme tous les vrais coloristes, (car tout chemin mène à Rome. . . et à Florence I) il trouva > son dessin personnel, mais après quels grincements de dents et quelles amères angoisses I
Le divin poète Théophile Gautier, las de copie, et exaspéré d'avoir célébré tant de choses qui n'existent pas, me disait peu de temps avant sa mort, avec une tristesse désespérée et tranquille : « Quel métier va-t-on encore nous faire faire I » Lui,Ballue, fit en commençant tous les métiers qui peuvent se faire avec un crayon et un pinceau, infatigable, universel et inspiré pendant douze heures par jour, parce qu'il fallait qu'il le fût. Ce qu'il dessina de joyaux, de meubles, de reliures, de buires, de pommes d'ombrelles, ce qu'il peignit d'écrans, de paravents, d'éventails, il faudrait cent ans pour le dire ! Un photographe avait inventé une combinaison effroyable, dont la seule pensée nous fait froid dans la moelle des os. Ayant de ses portraits en pied tiré des épreuves pâles, il les faisait peindre, colorier et compléter par trois artistes du plus grand mérite, dont la collaboration empirique produisait le plus délicieux et cruel charivari. Un ancien prix de Rome (ceci n'est pas une épigramme I) coloriait les vêtements, et un miniaturiste roué comme Talleyrand peignait les têtes en miniature ; puis venait le tour d'Hippolyte Ballue qui, expert à imaginer une nature plus belle que nature, à faire chatoyer les étoffes et flamber les ors, peignait un fond au gré du client.
Grâce à son universelle magie, le bourgeois portrailiuré. .vivait, selonison caprice, au bord, d'un lac.
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OU daos les forêts alpestres, ou dans les jardins de Ghenonceaux, ou dans un appartement plus riche que la galerie d'Apollon, au milieu des bibelots les plus somptueux, car il n'en coûtait pas plus cher pour faire le beau, comme un Rothschild, au milieu des coupes en jade et des bustes d'empereur romain en cristal de roche posés sur des étagères d'or, ou comme Erasme dans une librairie sévère, ou comme madame de Pompadour parmi la collection complète de l'Encyclopédie. [Demandez, faites-vous ser-* viri Ballue leur prodiguait les damas clairs, les étoiles orientales, les tapis de Perse, ou s'ils l'ai-* maient mieux, les jasmins et les roses, comme s'il en pleuvait, et tout cela étincelait, scintillait et ruisselait comme un feu d'artifice, car le jeune artiste dépensait une furie de couleur grâce à laquelle les clients du photographe se donnaient à bon marché un luxe titanique et se trouvaient tous mieux logés que le roi Salomon. A ce métier absurde, le peintre gagnait cent francs par jour; ce n'était pas cher pour donner aux gens à indiscrétion des paysar ges vertigineux et des palais féeriques. Mais, comme disent les portières, il n'était pas regardant, et pour peu qu'ils en eussent exprimé le désir, il aurait volontiers logé les Boétiens de Paris dans les salles brodées de l'Alhambra ou sous les fleurs arborescentes du Paradis.
Enfin, Malherbe vint... il finit toujours par venir! Un directeur de théâtre s'avisa de penser qu'avec son imagination, sa fougue de coloriste et sa précieuse connaissance des étoffés, Ballue serait le premier costumier du monde. Comme je l'ai dit, il ne se trompait pas, et l'expérience se chargea de lui donner raison de la façon la plus éclatante ; mais je n'ai pas tout dit.
Il y asur la terre des comédiennes très spirituelles
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et pleines de malice; un beau matin, Tune d*entre elles fit un raisonnement très simple. Elle se dit que le peintre qui savait la faire si belle sur la scène, saurait aussi la faire belle partout ailleurs, et elle s'arrangea de façon à devenir assez Tamie de Ballue pour qu'il lui dessinât des costumes de bàl et des costumes de ville. Aussi effaça-t-elle ses rivales comme la lune efface les petites étoiles; mais si bien gardé qu'il fût, son secret devint bientôt le secret de Polichinelle. Alors à prix d'argent, à prix d'amour, à tous les prix possibles, les autres comédiennes eurent aussi leurs toilettes dessinées et peintes par Ballue, et, devenues toutes aussi belles les unes que les autres, elles se regardaient stupéfaites comme Robert Macaire regarde Wormspire, lorsqu'au milieu de la partie de cartes où ils trichent tous les deux avec une égale application, le célèbre brigand dit à son collègue : « Beau-père, nous ne pouvons rien nous faire I » Mais alors une autre révolution se produisit, bien autrement importante que la première. Aux représentations de gala, aux bals de bienfaisance, aux fêtes données par souscription, les femmes du vrai monde, les duchesses authentiques s'aperçurent facilement que les comédiennes étaient beaucoup trop bien vêtues pour le goût et la distinction qu'on est en droit de leur supposer, et elles cherchèrent la pensée créatrice qui se cachait derrière ces marionnettes. Ayant voulu savoir le secret, elles le surent, elles n'eurent pas de peine à trouver Thomme, et dès lors toutes les d'Ëspard et toutes les Maufrigneuse, pour qui le bal, sous l'éblouissement des flambeaux, est toujours la grande bataille décisive, voulurent y paraître costumées par Ballue. Chacune voulut arriver la première, avoir son aquarelle avant les autres ; aussi comprenaient^lles qu'en ce cas il ne sert à
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rien de prodiguer l'or, et qu'il faut recourir au grand moyen : elles y recouraient toutes I Mais une telle avalanche de bonnes et détestables fortunes aurait brisé môme la force sacrée d'fiéraklès, et bien qu'il fût coulé en bronze florentin, Ballue n'était pas un dieu. Il fit ce que peuvent faire dix hommes et cent hommes, et tous les grenadiers de la grande Catherine ; mais tout a des bornes, même l'impossible réalisé, et si d'une lampée un Titan altéré tarit l'eau d'un fleuve, ce n'est pas une raison pour qu'il puisse tarir l'eau de vingt fleuves.
Ballue prit un grand parti, et fit comme Gribouille, qui pour échapper aux aiguilles lancinantes de la pluie, se jette franchement à l'eau. Il se maria. Il pensa qu'il allait enfin trouver une vie tranquille, un intérieur ami, et que dans ses rêves il ne verrait plus bondir et danser autour de lui ces milliers de femmes échevelées qui lui envoyaient des baisers et des sourires, et en revanche emportaient sa vie. Il comptait se reposer; mais il était trop tard. On l'avait fait trop travailler; il avait peint trop de tableaux, trop de paysages^ trop de costumes, trop de robes ; trop de gammes de couleurs s'étaient logées dans ses prunelles et y menaient un sabbat effroyable. Trop de femmes avaient vidé sa pauvre tête, pareilles à la poule faisane qui de son bec aigu ouvre le crâne du faisan et lui hume la cervelle, comme nous mangeons un œuf à la coque. L'âme trop fatiguée, trop lasse, impatiente de l'azur, s'évada la première d'un vol frémissant, laissant tout seul le pauvre corps inerte et flétri, qui, avant que la douce mort le délivrât, n'avait presque plus la force de souffrir. Au moment oi!i Ballue sentit qu'il ne pourrait plus travailler jamais et que son intelligence s'éteignait comme une mourante flamme, sa dernière pensée fut pour sa mère. — « Hélas I dit-
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il douloureusement, elle que ne satisfaisaient pas les satins et les plus riches étoffes d'Orient, comment fera-trelle pour se distraire encore, lorsqu'elle n'aura plus à caresser que des chiffons et des loques misérables! »
L'ACTEUR ORASSOT
L'acteur Grassot a été un des plus étonnants bouffons qui aient jamais nagé dans Tabsurde, comme un cygne dans Teau pure d*un lac. Maigre, émacié, ridé, strié, vénérable, absurde, ayant au cou plus de cordes qu'il n'y en a dans la boutique d'un cordier, il disait des calembredaines avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, et de ses petits yeux perçait les âmes comme avec des vrilles, tandis que^ lancé dans Tair étonné , son grand bras simiesque menaçait le vide , décrochait les étoiles et ameutait les Dieux, et que son doigt tendu comptait Tun après l'autre des objets absents , en les désignant chacun d'un claquement de langue. Le Gnou f ! gnouf! gnou fl de Grassot, interjection dénuée de sens et à laquelle on ne trouverait point d'analogue, si ce n'est dans les idiomes antiques, a été aussi célèbre que le: « Soldats, je suis content devons! » de Napoléon. C'est, comme on le sait, & propos de ce niéme Grassot qu'à été inventée l'expression d'argot si pittoresque : « Avoir son jeune homme » , employée dans le sens de : Être légèrement ivre. En effet, ce comédien avait toujours un jeune homme qui, du matin au soir, l'accompagnait, comme Pylade accompagne Oreste, et à qui il posait son coude «ur l'épaule, et
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qui lui offrait des petits verres de liqueurs diverses, par admiration pour son génie. En voyant Facteur plongé tout éveillé dans les rêves couleurs de topaze, on avait dit naturellement : a Ah! il a son jeune homme I » de sorte que le jeune homme nauf, promu par sa propre volonté aux fonctions de Ganymède, avait une existence à la fois réelle et symbolique.
Aussi fantasque à la ville qu'au théâtre, Grassot eut le grand mérite d'être toujours semblable à luimôme. On le vit , dans une comédie, paraître sur la scène avec un faux-front aussi haut qu'un chapeau tuyau de poêle : c'étaient là de ses jeux! Il excellait à dédamer le récit de Théramène, en y intercalant, sans détruire le mouvement du morceau et le rhythme du vers, un tas de réflexions en prose, ébouriffantes et cocasses , qui ressemblaient alors à de ti*anquilles passants emportés malgré eux dans la furie d'une danse héroïque. Il accompagnait les hémistiches de parenthèses comme : Je ne lui fais pas dire! ou bien : Qu'on le remarque/ ou bien, quand le poète nous montre Hippolyte devenu un corps défiguré : Ah/ mes enfants, quelle gadoue/ Parfois, il s'arrêtait, changeait de ton et de voix, trouvait un autre nasillement et un autre cri guttural pour faire un sort particulier à tel ou tel mot, comme par exemple au mot : Maintenant/ dans le vers : L'ceil morne maintenant... Son întlexion disait avec une douce pitié pour l'intelligence de l'auditeur : « N'allez pas confondre. Maintenant/ c'est seulement à partir de maintenant qu'ils ont l'œil morne! »
Mais pour être sublime, Grassot n'avait nullement besoin d'interpréter un texte; sa propre improvisation lui suffisait, et ce récit qu'on écoutait en se roulant le ventre par terre et en se décrochant les mâchoires, son récit du monsieur qui est monté dans l'omnibus avec trois douzaines de billets
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d-Odéon doat il cherche à. se débarrasser au préjudice des voyageurs, prouvait surabondamment que les Français ont été à tort accusés de n'avoir pas la tète épique. Le divin farceur charma si bien ses contemporains que, pendant plusieurs années ce fut une mode universelle de singer sa voix, ses tics, ses gestes et que la vie se passait à imiter Grassot! On vit des philosophes, des hommes politiques sérieux, des savants, des attachés d'ambassade, se livrer à ce passe-temps qui faisait fureur, et les artistes eux* mêmes ne le dédaignèrent pas,, ni les chanteurs et comédiens. Gomme toujours, cette. imitation était devenue un poncif assez grossier et initial, ne rendant ni les nuances, ni les finesses imprévues, ni les boutades, ni le fabuleux esprit du modèle; mais n'e&t-il pas évident que si Ton pouvait imiter quelqu'un avec perfection, on serait en effet ce quelqu'un?
Cependant les frères Lionnet avaient imaginé des Grassots assez amusants et, qui, dans une certaine mesure, pouvaient faire illusion. Une actrice, en ce temps-là fameuse par sa beauté, eut le caprice de réunir à son souper le vrai et les faux Grassots, et elle voulut bien m'inviter à jouir de ce spectacle. Tout de suite, Anatole Lionnet demanda des olives en imitant Grassot, et à son tour Hippolyte Lionnet réclama le saucisson en imitant Grassot encore bien davantage. L'un disait : Quon le rema7'qm! et l'autre répondait : Gnoufl gnoufl gnouf! et les deux frères étaient Grassot à qui mieux mieux.
Chacun avait le sien,mais parfois ils se trompaient : Anatole faisait alors le Grassot d'Hippolyte, et Hippolyte faisaitle célèbre Grassot d'Anatole; mais ilsne tardaient pas à s'apercevoir de leur méprise, et chacun rentrait en possession de son Grassot personnel. Au milieu de tout cela, le vrai Grassot mettait une per-
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flde malice à ne pas du tout ressembler aux imitations qu*on faisait de lui, à ne jamais dire : Gnoufl gnouf! gnouff et à garder le ton et la mesure d*un parfait gentleman. — « Ah ça lui dis-je à la fin, impatienté, il n*y a donc que vous ici c^i ne savez pas faire Grassot? — Ahl répondit spirituellement le comédien, qui, depuis le commencement du souper , avait parlé aussi purement que mademoiselle Mars, moi, c'est différent, je suis ici dans une maison amie, et je me repose I »
A vrai dire, rien ne Teût empêché u'ôtre, s'il l'eût voulu, un pur classique, car il avait commencé par la tragédie, et s'il savait si bien le récit de Théramène, c'est qu'il avait joué et très sérieusement le rôle d'Hippolyte. Il le jouait même encoreà ses heures, ainsi que les autres rôles de jeunes princes, et, bien que marié à une aimable et charmante femme, il menait volontiers une vie de Don Juan et de Polichinelle. Ce profond Parisien qui, lui aussi, avait mille et trois petites amies, savait tout ce qu'on obtient avec des billets de spectacle; aussi, sa répétition finie, faisait-il le tour de tous les théâtres, pour demander et obtenir dans chacun d'eux un coupon de loge. Ses discours étaient irrésistibles, et on lui échappait seulement, comme aux Sirènes, en se bouchant les oreilles. Dès qu'il l'apercevait montant l'escalier de la Comédie-Française, le bon Verteuil s'empressait de lui crier : « Non, Grassot I NonI non! non! » ce qui, bien souvent, ne l'empêchait pas de donner le coupon de loge. Avec raison, madame Grassot se trouvait un peu délaissée. Quand même son mari fût rentré dans la journée, elle aurait eu bien de la peine à pénétrer dans le pavillon particulier qu'il habitait au fond du jardin, et qui était encombré de zagaies, d'animaux empaillés, d'arcs de sauvages, de serpents, de crocodiles, et d'autres objets délicieusement sa-
perflus. Mais Grassot ne rentrait jamais; après le théâtre, il soupait dans le souterrain du pâtissier Piton, près des Variétés, ou dans quelque autre cave. Et lorsqu'il regagnai* son domicile, vers les quatre heures du matin, bien qu'en apparence il fût seul, il avait invariablement son jeune homme.
Puis il s'éveillait aux premiers rougissements de l'Aurore et s'enfuyait vers l'inconnu, vers la flânerie, vers la campagne verte, ou plus simplement vers les cabarets des Halles, tandis que sa femme dormait encore d'un profond sommeil /On devine qu'un pareil genre de vie rendait la conversation entre ces époux excessivement rare. Quand madame Grassot avait besoin de communiquer à son mari quelque chose d'impérieusement nécessaire, elle l'écrivait sur un petit papier mis en évidence ; Grassot le lisait en rentrant, et écrivait sa réponse au-dessous du texte primitif. Mais parfois, distrait ou négligent, il ne lisait pas le petit papier, ce qui amenait des cataclysmes. Une nuit, après l'avoir laissé sonner pendant plus d'une heure, le portier furieux dit à Grassot : « Ah cà, que venez-vous faire ici? — Mais s'écria le comér dien, je rentre chez moil — Chez vous, dit le portier indigné, mais vous savez bien que vous avez déménagé aujourd'hui môme! » Grassot ne le savait pas, faute d'avoir jeté les yeux sur le journal quotidien de son ménage.
Jeune et belle, madame Grassot se plaignait quelquefois de ne jamais aller en soirée. — « C'est trop juste, lui dit son mari, à qui elle avait pu parler grâce au hasard d'une rencontre, eh bien, tu iras demain sans faute I » Le lendemain, un tapissier vint accrocher dans le salon du comédien des torchères et de nombreuses appliques. Le soir venu, un messager se présenta, alluma les bougies, puis remità la maîtresse de la maison une caisse contenant une magnij^que
robo de bal et un billet de son mari ainsi conçu : «Des chandelles allumées et une robe avec des guirlandes de roses, c'est une soirée! » Je ne sais pas si la gracieuse Ariane, ainsi mystifiée» envoya quérir des violons et fit prier ses voisins de venir danser avec elle, comme Angélique ou Madelon n'eussent pas manqué de le faire avec empressement, du temps de Molière. La facétie de- son mari n'était qu'à moitié absurde, car il est certain que le plaisir d'aller dans le monde consiste surtout à revêtir un bel habit; mais encore faut-il que quelqu'un le voie et vous dise qu'il est beau.
Quand l'âge poudra son front d'une neige vénérable, Grasset consentit un peu à rester chez lui, mais alors il devint un joueur forcené ; il n'aurait pas bougé quand on lui aurait dit que le feu était à la maison, et rien n'aurait pu l'obliger .à quitter les cartes. Pourtant, Hippolyte Gogniard paria qu*il accomplirait ce prodige; mais, comme on va le voir, il perdit son pari. Grasset jouait avec des amis, furieusement; madame Grasset, un peu souffrante, était couchée dans la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte. Hippolyte Gogniard, qui ne jouait pas^ alla tenir compagnie à la malade, et au bout d'un moment cria de toutes ses forces : — « Grassot, je suis amoureux de ta femme, et je le lui dis. — A ton aise, mon bonhomme, fit Grassot. — Grassot, reprit Hippolyte, j'ai envie de baiser le front de ta femme 1 — Va toujours, je gagne I dit le comédien, si tu espères me faire quitter la partie!... — Grassot, je baise les mains de ta femme!... »
On devine comment la scène fut filée. Hippolyte donnait des détails à faire flamber un Esquimau et disait tout par le menu ; mais Grassot ne grouillait pas plus qu'une souche. Bien entendu, tout cela n'était que jeu et plaisanterie, et dans tout ce tumulte il
n'y avait eu que des mots pour rire ; mais si le joueur invincible n'avait pas eu affaire à un fidèle ami et à une brave et honnête femme, cette farce improvisée n'aurait-elle pas risqué de finir trop joyeusement, comme un affreux conte de Boccace?
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ALBERT GLATIQNY
Albert Glatigny, mort si jeune, et qui dans la vie réelle n'a joué qu'un rôle infime et dérisoire, a occupé dans le monde idéal une très grande place, que l'avenir lui conservera. Ce comédien errant était un grand artiste en poésie, si grand, qu'à ce point de vue, si j'excepte les maîtres des maîtres, nul ne peut lui être préféré.
En lui je vois renaître Villon, cet aïeul dont n'auraient pu se passer ni Régnier, ni Molière, mais qui, vivant, devait rester vagabond errant dans la rue et sur les places,, parce que là seulement le chanteur peut entendre le soupir que le peuple exhale de ses profondes poitrines et qu'il doit, lui, traduire et faire passer dans la musique de ses vers. Ce qu'il y eut en apparence d'extraordinaire, mais qui se reproduira jusqu'à la fin des temps I c'est que, ce qu'il devait être, Albert Glatigny le devint tout de suite, sans transition, d'une minute à l'autre ; le poète qui était en lui jaillit tout à coup, comme une source souterraine à qui l'on ouvre un passage, et qui désormais sans s'arrêter coulera toujours, caressant les cailloux de son lent baiser rhythmé et dispersant dans le vent 8on babil sonore.
Glatigny était à Alençon, petit acteur d'une troupe
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errante; il y fit la connaissance de Malassis, le futur éditeur, qui lui donna un livre, le premier Tenu, de quelque poète contemporain. Glatigny, qui la veille ne savait rien, après avoir lu ce livre quelconque savait tout : la métrique, la rime, les innombrables rbythmes lyriques, les ressources, les ruses, les magnificences de Talexandrin, ce protée ias^aisissable, et enfin toutes les difficultés du plus grand et du plus compliqué de tous les arts. Quoi donc ! avait-il en effet appris cela en quelques heures? Non certes, car un tel miracle serait impossible ! il ne l'avait pas appris, il s'en était ressouvenu; il était comme un exilé qui, chassé tout enfant de son pays, un jour après de longues années écoulées, tout à coup entend parler sa langue natale, et s'en rappelle les verbes, les syllabes magiques, les mots depuis longtemps chers à son oreille.
Dans quel paradis, dans quelle planète, dans quel monde inconnu Glatigny avait-il été poète, rhythmeur, assembleur de rimes, avant de naître à Bernay, (patrie d'Alexandre, inventeur de Talexandrin,) où il dut le jour à un couple amoureux et bien épris, son père ayant tout juste vingt et un ans et sa mère dixhuit? Quoi qu'il en soit, ce qu'en général les rimeurs ne savent qu'au bout d'une longue vie d'étude, de travail, de patientes recherches, il le posséda sans effort et tout de suite, et du premier coup, il savait admirablement faire les vers! .
Par exemple, il ne sut jamais que cela, et ne put jamais apprendre autre chose, et de là vint l'étrangeté et la bizarrerie de son existence matérielle. Car il n'eut aucun rapport avec ces bohèmes de Murger qui ne travaillent jamais ou qui, lorsqu'ils essayent de travailler, ont écrit quatre lignes au bout d'une nuit d'insomnie, en se rongeant les doigts jusqu'au sang. Au contraire, Glatigny écrivait continueilementi sans
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cesse et -sàiis reiftefiev du soir au matin et' du inscdn au soir,' fécond et inépuisaUe comcde une force de hi' nature, comme un arbre qui proihrit ses fleurs et éés fruits, comme un ruisseau qur^eoule, comme un eiseàu^i chante. Atoutevheure, à tout instant^ riche f^^ailveilieilt) où pauvre, joyeux ou* désolé, repu ou à jeUn,' à pied oo en Toiturev il était toujours prêt à faire 4a seule chose qu -il sût faire : des yers 1 '• Ou», des vers, avec leur musicfue, avec leur magnificetfce, avec leurs subtiles finefsses^ avec fasun» délicatesses exiquiseS) avec leurs idéales'broderies de joie ëi^ lumière Ifit^st^^n aime rantithèse^ en vcrillt une, le pauvre petit ocMàédioa^ au • besoin tsoùfBeur^ qui jouait dans lee vavéeviHee dès rôles de vingt lignes, et à-cause de s^'haate taille de roseau échevelé, des perso^nfeiltgës muets de roiet d'empereur dan» l'opéra et de géant dans le mélodrame, ce Jodelet rêveur, logé dans lés combles et vêtu d'un habit mince comme du papier, ce réciteur de riens appartenait' à l'aristocratie des esprits, ety dans une sdemce spéciale d'un ordre supérieur, élait à lui seubphis instruit et plus* savant que toute une académie I Ce qui rendH sa vie impossible et chimérique, c'est que,- n'ayant pas d'autre ressource que de composer des vers exicellents et dé* jouer fort > mal la comédie, ' îi voulait manger cependant, voir le soleil 4e Die«i;etijouir des bkFUfoits de la civilisation, danatine certaine mesure. Prétention folle ! A ce point de vue, les irhtiws id^tot pas changé dèfffiiis Homère, ouipiutét/elles otti changé en ce sens que le poète de V Iliade pfmvait s'arrêter devant les maisons pour chanter la douleur de Priam ou les honneurs funèbres rendus au divin Hector ; il pouvait en revanche, vsi on les lui donnait^accepter un morceau de pain et quelques olives, tandis qu'aujourd'hui ce système de compensation serait désapprouvé, comme contrevenant aux
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lois existantes. Lar société dirigée par des riches qp lisent les livres qttané.on les^leurpi^éto et ?(H4t<&4a comédie quand on leur donne. des InSets gratuits^ ne tolère pas les dianteurs inutiles^ si ce n*estdans les cours d^ maisons de la vague rue de^rÉperoni et il y a quatre sièeles bientôt» elle a presque pendu François YiUon^pourlui apprendre qu'Ole n'attache pas ses poètes lyriques avec des saucisses I <
6es. choses-là sont fiatules. Glatigny, lui, ne fut pas pendu,, mais en Corsev à BocogBana,où Tavaient conduit ses.caravanes.de eemédiea errant et de pro* digjLei»c improvisateur^ il eut la mauvaise fortune de rencontrer un gendarme dont Tidée fixe était d'ar-* rêter le fameux Jud et d'obtenir pour ce fait la croix de la Légion d'honneur. Il voulait absolument que Glatigny fût Jud, et, après, lui avoir mis les fers aux pieds et aux mains^ il. le jeta dans un cachot oh le poète eût été dévoré par les rats sans le dévoue*^ ment de sa fidèle chienne Cosettey-et où il soulfirit toutes les; angoisses du froid et de la faim, à ce point qu'il y gagna la maladie cruelle dont il devait mour nvé Cependant à son retour il rencontra^ à Bernay même, une charmante jeune fille, qui l'aifna pour câ misère,, pour les maux qu'il avait subis, pour son génie, pour son âme vaillante et naïve, et qui vouUit devenir ^a.femme. <
Elle lui apportait.une toute petite richesse, de quoi travailler ardemment dans la maison, sans le souci du lendemain immédiat^ et la paix et la joie et l'al-^ fection fidèle. Tendre et casanier comme tous les vrais poètes^ Glatigny montra bien alors que si jusque-là il avait sans cesse parcouruie monde en deux enjambées, toujours avide de cieux nouveaux .et d'étoiles inconnues, c'était faute de pouvoir entendre une voix amie et contempler deux chères prunelles^ Ah I il n'y avait plus de danger ^u'il quittât sa table
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ses poètes sans cesse feuilletés et relus, pour s'embarquer à travers les pérégrinations et les aventures ! Un journal vivant, réel, sérieux lui était ouvert, et il y écrivait à jour fixe, avec régularité, — des vers! Il avait fait jouer à Gluny Vers les Saules et à TOdéon cette merveilleuse comédie :.Le Bois, admirablement dite par son très cher ami Pierre Berton et par mademoiselle Marie Colombier. Arriver à faire représenter en ce temps-ci deux pièces purement, absolument, uniquemient poétiques, n'est-ce pas avoir accompli un travail plus difficile que tous ceux d'Hercule, car les directeurs craignent ces choses-là comme la peste, la poésie et l'argent étant deux corps ennemis, qui ne sauraient habiter ensemble, non plus que l'eau et le feu?
Tout souriait à Glatigny; il espérait même faire jouer.son autre comédie, celle où il avait mis le plus de lui-même, Vlllustre Brtzacier; ses deux beaux recueils de poèmes : Les Vignes Folles et Les Flèches (TOr, avaient été réunis avec Le Bois dans une édition superbe publiée chez Lemerre par les soins fraternels du poète Job Lazare, et déjà ils étaient aimés et connus du Paris qui fait les renommées durables, comme le sont les livres qu'on ne cessera pas de lire. Enfin, dans un drame local écrit sommairement et joué en province, Pés de PuyanCy maire de Bayonne, qu'il avait improvisé à la hâte, Glatigny avait à lui, bien à lui, la donnée d'un drame dont le sujet grandiose et shakespearien pouvait fournir une vraie œuvre.
Il ne s'agissait plus que de l'amplifier, de le développer, de l'exécuter ; maispourun vrai poète, sachant bien son métier, l'exécution relativement est presque facile ! Et d'ailleurs est-ce que tout n'est pas facile devant le calme sourire et les clairs regards de la bien-aimée? 4i
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Ah! maintenant, ainsi qu'un Sindbad le maria couché sur ses divans mollement couverts de satins aux riches broderies, comme, Glatigny se rappelait avec sérénité ses voyages, ses souffrances, les démences enfantines qu'il avait prises pour des amours, et les folies de ses débuts, et ses rêves d'acteur pareils à des contes évanouis I A Montparnasse, où Texcellent directeur Larochelle avait fait de lui un régisseur, le trouvant secondaire en tant que comédien, comme il s'était mal acquitté de sa tâche! Chargé de surveiller une répétition, il avait dit à ses camarades : « Quoi, ne trouvez-vous pas absurde et humiliant de réciter un drame suranné de monsieur d'Ënnery, lorsqu'il se joue dans la campagne une comédie bien autrement intéressante, la comédie du printemps qui naît, des pêchers qui fleurissent, des feuilles qui poussent, des moineaux qui font la fête ! Allons bien plutôt nous promener I » Sur ce thème il broda une tirade enfiévrée, éloquente, persuasive, et déjà ses camarades convaincus attachaient, comme Mercure, des ailes & leurs talons^ lorsqu'ils furent réveillés par un applaudissement formidable. Cet applaudissement était dû au bon Larochelle qui avec raison était venu, pensant que rien ne vaut l'œil du maître. — «Glatigny, dit-il, la tirade est très jolie, et comme poésie c'est un succès : à présent, répétons I »
Oh! plus loin, plus loin encore, il se voyait tout enfant, s'enfuyant avec une troupe nomade, en emportant des bottes à l'écuyère que lui avait abandonnées comme jouet son père, honnête gendarme brave comme un lion, et savant«nltivateur de roses. Réduite l'été à sa plus simple expression, la petite compagnie se joignait l'hiver à une troupe plus sérieuse ; mais au beau temps, ht principale actrice, ne relevant plus que d'elle-même» s'adjugeait les
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rôles agréables. Ayant à rejoindre ses compagnons, Glatigny fut confié à cette dame et réciproquement; de telle façon qu'il trav^sa les Landes avec une comédienne qui jouait les ingénues l'été et les duègnes rhiverl •
Glatigny avait chaussé les bottes patemielles ; mais bientôt il dut les offrir à sa compagne, dont les petits souliers se déchiraient et n'en pouvaient plus. Gepen-' dant, aint^i 'affublée, elle marchait encore|. moins bien; à bout de forces, elle s'assit sur on tas. de sable et, avec de navrants soupirs, supplia le poète de venir la déchausser. Il tira de:toutes :ses forces, mais les jupes s'étaient engouffrées dans ce que Chateaubriand peut-être n'eût pas hésité à nommer : les tubes guerriers, et après avoir peiné jusqu'à faire saillir les veines de son cou, il tomba à la renverse, fhippé en pleine poitrine et terrassé — ô d'Eaneryl — par cette botte indignée et vengeresse : la botte de son père I
G^est ainsi que près du feu clair, vêtu d'un veston correct et chaussé de bonnes pantoufles qui n'avaient rien à démêler avec l'armée française, Glatign;^. revoyait son passé enfui et s'enivrait de chers espoirs. Hélas! il ne devait jamais voir L'Illustre Brizader/ Gette comédie fut jouée cependant ; mais brisé par la prison de l'imbécile gendarme corse, Glatigny était mort déjà, en plein bonheur, et sa fidèle femme Tavait suivi de près dans la tombe. Un jeune tragédien, las de ne jamais jouer àd'Odéon, loua dans un passage, situé près de la Madeleine/ une salle vacante, dans laquelle il eut l'héroïque folie de représenter des pièces de poètes.
Sur cette pauvre scène, sans décors, sans accessoires, avec un morceau de calicot simulant la pourpre, les splendides vers de Glatigny furent dits pap de. jeunes acteurs, écoutés passionnément par une
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foule choisie où se pressaient les âmes, les esprits, les intelligences, et quelques-unes de ces grandes Parisiennes dont le suffrage est la gloire même. 61atigny a eu son apothéose : un succès enthousiaste, dans lequel n'entra pour rien — la question d'argent I