‹ Mes souvenirsChapitre 24 sur 27 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

Alexandre Dumas, ce colosse d'invention et de force, était le plus aimable, le plus charmant et le plus spirituel des hommes. Il savait accueillir ses hôtes avec une grâce assez exquise et parfaite pour qu'en entrant chez lui, ils crussent entrer chez eux ; et, de même, il était partout chez lui, comme les filles, les rois et les voleurs.

Un jour, il y a bien longtemps de cela, chez le traiteur Désiré Beaurain, où je prenais mes repas, je rencontrai le peintre Bénédict Masson qui, prodigue à son ordinaire, festoyait non pas cinq cents de ses amis, comme don Diègue, mais enfin un grand nombre d'amis.

— <( Après dîner, me dit-il, nous allons chez Alexandre Dumas. Yeux- tu venir avec nous?

— Mais, dis-je avec regret, je ne connais pas ce grand homme.

— Qa ne fait rien, dit l'artiste, il te connaît, lui ; il connaît tout le monde I »

A demi rassuré par ce raisonnement empirique, je me joignis à la troupe, qui dans la rue avait l'air d'une pension en promenade. Arrivé chez le poète à'Aniony, je fus bien vite guéri de mon inquiétude ; car, sans attendre aucune présentation, il me prit

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les mains en me disant avec la plus cordiale effusion : ce Ahl que je suis content de vous voir! » et, tout de suite, par une do ces délicates flatteries dont jadis le secret fut réservé aux seuls rois, (mais il était un roi bien authentique,) il se mit à me parler poésie, rimes, combinaisons de rhythmes, comme s'il n*eût jamais fait d*autre métier que celui de rimeur. Jamais personne n*a causé mieux ni aussi bien que lui; d'esprit essentiellement français, ayant Tordre, la légèreté, la précision, il se croyait un romantique, et, sans le savoir, réagit au contraire, dès les premières heures, contre ce qu*il y eut nécessairement d'anglo-saxon dans le mouvement romantique.

Cette soirée se passait dans un de ces ateliers pour poètes qu'Alexandre Dumas a inventés, entre tant d'autres choses, et qui sont en somme les seuls endroits où l'on puisse travailler. Aussi travaillait-il^ là et ailleurs, comme cent mille casseurs de cailloux! Vêtu d'un pantalon de coutil et d'une chemise, du matin au soir faisant de la copie, remplaçant le sommeil par le manque de sommeil, et à ses repas mangeant une tranche de viande froide et buvant une tasse de thé, il menait une vie qui rapportait par année quelques centaines de mille francs et pouvait bien coûter au plus douze cents francs ! Il était si ignorant du mien et du ^een qu'il avait bâti un petit bout de son château de Monte-Cristo sur le terrain appartenant à son voisin, aussi tranquillement sans doute qu'il eût laissé le voisin bâtir sur son terrain à lui. Mais tout le monde n'a pas la fabuleuse générosité d'un Alexandre Dumas : on le lui fit bien voir! A ce château, confiné dans une mansarde nue, il entassait les chefs-d'œuvre, noircissant les feuillets blancs de sa belle écriture, tout cela pour nourrir des gens qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vus, et qui en bas déjeunaient, dînaient et soupaient

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çl^ez LocuUus, tandis que Lucullus donnait pour ew (et heureusement. pour , tout le monde!) son sang et la, moelle de ses os. Mais s*il savait si biqn.em^ ployer son temps, il savait aussi le perdre, et .^vec une incroyable magnificence, car il était.^crit qx^'û n'ignorerait ^ucun moyen de jeter son or par. des fenêtres réelles et par de^s fenêtres idéales, .

Il y avait dans ce temps-là un beau jeune homme nommé Montjoye, à la fois peintre et auteur drama* tique, très bien doué, qui donnait et possédait, hélas I les plus, belles espérances, mais qui depuis fut dévoré par la Sphinge parisienne aux yeux verts, car il n'avait pas compris que le mot de Ténigme est : boire du consommé au lieu de boire de Tabsinthe, n^ donner que de temps en temps à mademoiselle Shylock sa livre de chair, et travailler régulièrement,, comme un imbécile I S^éveillant un matiA sans aucun argent monnoyé et avec un appétit féroce, Montjqye, qui habitait SaintrGermain, peut-^.ftre sur une branche dan^ la forêt, s*avisa d'alleç demander, à déjeuner^ sans façon, à son voisin Alexandre Dumas, et„cpmïn0 on^va le voir, il ne pouvait pas avoir une meilleure idée.

Croyant avec raison leur njiaître occupé h. écrire, tous les valets étaient allés fidèlement se promener; mais les acquisitions de victuailles avaient été faites, et la cuisine ressemblait à un grand tableau de nature morte. Touché par la démarche, de son .confrère, Dumas passa un tablier, alluma le feu,.|[nit les casseroles en branle, et, avec sa verve inépuisable, composa un festin de^ Gamache : il était cuisinier comme il était tout, et savait faire un coulis comme un scénario 1 Non salement Montjoye dévora ces nourritures avec des dents féroces, niais il trouva le moyen de les loupr d'une manière amusante et originale ; si bien que le cuisinier fut réjoui dans son

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grand cœttr. A partir de ce jour-là, ce ftlt une habitude prise; tous les matins Montjoye venait déjeuner. Alexandre Dumas lui demandait ses ordres, et les exéctftait 'à ses propres fraiâ^, et il était Thomme le plu6 heureux du monde quand son coimve montrait Une' admiration enthousiaste. Ainsi le spirituel rapin menait une vie' heureuse et facile, servi par un grand homiâe, et mangeant une cuisine qui ne revenait pas à moins de deux cents francs Theure.

Dumas li*avait pas plus besoin d'économiser ses forces et sa vie qu*un fleuve d'économiser ses flotà, et il semblait en effet qu*il tint dans ses fortes mail) s des urnes jainais vidées, et d'oti s*écoulait le ruisseau toujours cla4r et limpide. Avec quel aivain épouvanttrble avait-il été fondu? Une fois, il avait eu le caprice de mener son fils Alexandre au bal masqué de Qrados, à la barrière ^Montparnasse', et, costumé en •postillofi, le graild homme avait toute la nuit dansé sans se repbser une minute, et porté des femmes à bras tendu, comme tin Hercule. Rentré chez lui au matin, il voulut ôter sa culotte de peau blanche, mais elle s*était collée et mêlée à ses muscles gonflés, et pour le débarrasser de cette culotte de Nessus, Alexandre dut la fendre avec un canif et la mettre en morceaux. Après cela, que fit Thistorieti des Afousquetaires? Que pensez-vous qu'il choisit, du lit aux bons draps frais ou du bain tiède? Il choisît la copie I et après avoir bu un bouillon, s'attabla devant les feuillets de papier blanc, qu'it's^ mit à remplir jusqu'au soir, im^aginant des aventures avec autant d'entrain et de verve que s'il venait [de sortil* d'un ^alme repos.

La Nature a entièrement renoncé à fabriquer ce genre d'hommes; elle fait diversion, en modelant des poètes qui, après avoir composé un sonnet unique, dépensent le reste de leur existence à conteili^

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pler deux nombrils : le leur d'abord, et ensuite celui de leur sonnet.

Et au milieu des immenses travaux que Dumas accomplissait et recommençait sans trêve, quelle folle dépense de gaieté et de bonne humeur! Gomme toujours, sans effort, il trouvait à point nommé le trait léger et vif, bien français, la flèche ailée allant droit au but, et piquant où elle voulait sa pointe aiguë et solide I En 1848,^11 y eut à la Chambre des députés une séance dans laquelle on devait, d*après une nouvelle chimérique lancée par un mystificateur, proposer que le mandat législatif fût à Tavenir décerné aux femmes comme aux hommes. Dumas avait assisté à cette séance ; comme il en sortait, un des bas-bleus les plus redoutables du temps courut après sa voiture, la fit arrêter, et pantelante^ anxieuse, interrogeant le romancier avec la plus délirante angoisse :

— « Eh bien, demanda cette dame romanesque, frissonnant comme une sensitive et cependant robuste, peuvent-elles être députées?

— Oui, oui, fit Dumas, elles peuvent être quelque chose comme ce que vous dites... en changeant la dernière syllabe I »

^— « Lui, marchand ! dit excellemment Govielle en parlant du père de M. Jourdain, c'est pure médisance, il ne Ta jamais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit fort obligeant, fort officieux ; et, comme il se connaissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l'argent. » Au temps dont je parle, il y avait une laide et honnête dame, qui pour une raison analogue — n'était pas — marchande d'amour. Elle fréquentait habituellement un théâtre de Paris; les jeunes hommes et aussi les vieux, qui chérissaient sans espoir les comédiennes de ce théâtre, venaient souvent lui con-

ter leur martyre, et comme elle avait le cœur très pitoyable, elle ne pouvait s'empêcher d*en toucher quelque chose aux belles personnes qui, ayant causé le mal, pouvaient le guérir^ comme la lance d'Achille. Naturellement, ceux qu'elle avait obligés, sachant qu'elle n'était pas riche, désiraient reconnaître ses bons services en lui offrant quelque présent, et, plutôt que de lui apporter un cadeau mal choisi qui ne l'eût pas satisfaite, ils le lui donnaient volontiers en argent, afin qu'elle s'achetât elle-même ce dont elle pouvait avoir le plus pressant besoin.

D'autre part, le directeur du théâtre, comprenant combien il eût été préjudiciable à ses intérêts que ses habitués fussent menés au tombeau par des passions non partagées, concédait gratuitement pendant toute l'année une très bonne loge à la dame serviable, qui là tenait sa cour et donnait ses audiences. Par un vocable emprunté aux comédies légères, et lourdes aussi, de la Restauration, elle se nommait madame Dorlange, et elle ressemblait à un tas de cascades I En commençant par le front et par le visage terreux, jaune, rouge, affreux, velu, barbouillé de tabac, ce n'était jusqu'aux pieds que montagnes et avalanches de chair, s'écroulant et dégringolant les unes dans les autres, mêlées à un fouillis d'étoffes, de sacs, de soie, de velours, de guenilles, où le diable n'aurait pas retrouvé ses petits. Madame Dorlange était une puissance, et on la voyait toujours dans le théâtre, où elle était incrustée, comme les lames d'ivoire et d'étain dans l'ébène d'un meuble de BouUe. Un jour, à une répétition générale, la brave dame se mit à interpeller Alexandre Dumas, qui ne fut pas étonné, parce qu'en vrai Parisien, trois fois trempé dans tous lesStyx, il ne s'étonnait de rien.

— « Cher maître, dit la dame, faisant la bouche en cœur, et quel horrible, quel sinistre cœur! voulez-

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VOUS me permettre de vous signaler un léger. . ; ob ! un bien pardonnable anachronisme? A la première scène, vous faites dire à' la reine...

— Ah I fit avec un ton de doux reproche le bon Dumas, qui par un mot net et décisif, trouva le moyen de renvoyer tout de suite l'apprentie critique à aa spécis^lité professioaneUe, ah t madame Dorlange, parlons... AiMKm! »

Une autre fois, aux Variétés, il avait dans une de ses pièces une très belle fille taillée à la Rubens, qui aurait très bien £ait en néréide sous la néf de Marie deMédicis, mais qui, réduite à ses seules ressources, n'aurait peut-être pas inventé la divine pudeur. Pendant l'entr'aete, Dumas se souvenant qu'il a à lui rappeler une indication de scène, frappe à la porte de sa loge.

— « Entrez I » dit résolument la voix de la comédienne.

Dumas entre, et voit son interprète nue comme l'épée avide de sang d'un jeune héros, nue comme une. comédie de l'Ecole du Bon Sens, nue comme une bille d'agate, et pour tout dire, naïvement et entièrement nue. En môme t«mps lui saute aux yeux, placé au beau milieu du ventre de la nymphe inconsciente, un furoncle, un superbe c/ou, qui avait poussé là comme une fleur sur une roche polie. - — « Ahl fait Dumas, sans se déconcerter, c'est pour accrocher son chapeau ? »

Évidemment, ce clou avait jailli tout exprès pour que le Gdrgantua du drame pût y accrocher son dhapèaù, s'il le voulait, mais surtout son mot. En cela comme en tout, il n'y a pas de chance^ il n'y a que du génie ; et pour ceux qui sauront y accrocher quelque chose, la vie entière est semée de. clous, comme lâvasie cieLde constellations et d'étoiles.

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BBLLEVUB

En 1857, j'entrais à la maison hydrotbérapique de Beiievue, dirigée par Téminent et si spirituel docteur Louis Fleury. J'arrivais là pour y mourir, vaincu par l'anémie parisienne, par cette épouvantable dépense de fluide que nous faisons sans y songer, comme un Rothschild qui, par jeu et passe-temps, croyant ne pouvoir jaiiiâis s'appauvrir, viendrait s'installer sur un pont et s'amuserait à jeter une par une ses pièces d'or dans la rivière. Cependant, j'en suis revenu à peu près vivant, grâce au génie du médecin et à la divine puissance de l'eau froide ; mais j'y venais pâle, brisé, sans force et sans ressource aucune, soutenu par mon cher et regretté ami Charles Asselineau, qui, lorsque je descendis de la voiture, dut me porter presque dans ses bras comme un enfant malade.

Une fois seul dans la chambre que je devais habiter, à grand'peine je traînai une table à jeu devant la fenêtre, d'où je vis la magnifique terrasse jusqu'à la Seine, Paris lointain, les collines, les verdures, tout près de moi un immense églantier dont toute la moitié cachée sous l'ombre des arbres, était morte, tandis que sa partie antérieure, s'élançant dans la lumière, était un triomphe d'éblouissantes fleurs de neige, et, sans attendre une minute, je me mis à

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faire des vers. Noui^ autres, poètes, nous avons ce recours admirable : quand tout nous abandonne et nous fuit, nous invoquons la mère, la compagne, la déesse, la sœur, la bien-aimée, et tout de suite la Rime nous console, nous réconforte et colle à notre blessure sa douce lèvre de rose.

De verve et tout d'une haleine, j'écrivis un poème comique, d'autant plus bouffon que j'étais plus désolé, et qui depuis lors a fait rire beaucoup d'honnêtes gens ; l'important, c'est qu'ayant écrit des vers dans cette maison, elle n'était plus une maison étrangère, et que j'y élais chez moi. J'en ai gardé beajicoup de curieux, touchants et intéressants souvenirs; un qui m'est précieux ^ntre tous, c'est celui des jours et des longues heures vite envolées que j'y ai passées dans une intimité étroite avec le grand comédien Frederick Lemattre. Lui aussi, il était dompté par l'anémie, et à plus juste titre que moi» car il avait prodigué sa vie à flots pour animer des mannequins et des colosses.

Quel mystère profond, étrange et inexpliqué toujours que celui des maladies nerveuses ! Pour aller de la Porte-Saint-Martin aux Folies-Dramatiques, Frederick vacillait, se traînait, était forcé de s*ap« puyer aux murailles; arrivé au petit théâtre, agile, effréné, insaisissable comme le vif-argent, il jouait avec une furie de gaieté la longue farce de Robert Macaire, puis s'en retournait comme il était venu, faible, chancelant, et les imbéciles le croyaient ivre. Car, mille fois mieux qu'Antée en touchant la terre, le comédien retrouve sa force et sa vertu en touchant les planches de la scène, qui communiquent aussitôt à tout son être une électricité magnétique !

Lui et moi, nous ne nous connaissions pas, mais d'instinct nous courûmes l'un à l'autre, et exilés au milieu d'un tas de princes, de ducs, de millionnaires

et de bourgeois, nous ne nous quittions plus; nous nous promenions dans la campagne ou dans le jardin de la maison, ayant pour causer ensemble quinze heures par jour, qui pour ma part ne m'ont jamais paru longues. Frederick avait vu infiniment dB choses, et il les racontait parfaitement, vous faisait voir les scènes qu'il lui plaisait d'évoquer, et faisait apparaître, peignait d'un geste, forçait à vivra devant vous les gens dont il parlait.

A propos de cet homme vraiment supérieur, on a toujours ressassé les mêmes anecdotes drolatiques, et on n'a jamais dit à quel point il était dans la conversation un grand critique, en même temps qu'il était par la pensée un créateur et un poète. Ses jugements sur les œuvres étaient lumineux, décisifs et de l'ordre le plus élevé, et lorsqu'il s^agissait de l'interprétation, il devenait prodigieux, car en expliquant ce que tel comédien n'avait pas fait, il indiquait aussi ce qu'il aurait dû faire et l'exécutait avec une sûreté ma^strale. Toujours je le reverrai se promenant dans ce jardin, avec sa grande tournure, ses beaux gestes d'une ampleur inouïe, et sa chevelure léonine qui flottait dans le vent. Gomme tout le monde, il m'est arrivé de me rencontrer avec des fils de paladins sortis de la cuisse du roi Zeus; mais, en réalité, je n'ai jamais vu que deux vrais grands seigneurs, le mime Jean Gaspard Deburau et l'acteur Frederick Lemaitre, sachant toucher à une femme, et surtout faire cette chose énorme et démesurée : offrir une rose à une femme!

Oui, lorsque passait près de nous une dame à qui le comédien avait été présenté, il cueillait une rose dans les parterres, avec quelle grâce hautaine, avec quel respect pour la fleur^ qui ne doit pas être traitée sans façon, car alors l'offrande serait sans mérite 1 et il offrait à la proipeneuse le vivant

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joyau, en s'inclinant profondément, mais en gar* dant sur son front Torgueil du cavalier qui , en donnant cette corolle Termeille, est en même temps prêt, s*il le faut, à donner sa vie. Et il regardait la rose avec une telle admiration qu'il semblait dire à la dame : « Cueillir une telle fleur est un sacrilège ; mais il s'agissait de vous, la déesse et la victorieuse, qui devez tout dompter par votre désir, et devant qui aucune loi n'existe ! »

Devine-t*on ce qu'il faut d'initiative, d'originalité, de bravoure, pour accomplir cet acte audacieux, en effaçant à force de génie tous les lieux-communs sur les femmes et sur les roses, en ramenant à leur beauté primitive et originelle les deux termes divins de cette comparaison absurde, et pour être Lauzun avec un veston de drap bleu, dans le jardin d'une maison de santé, où passent tristement sous les verdures luxuriantes des êtres stupéfaits et mélancoliques?

La comédie se joue avec la voix, oui sans doute, avec le geste, avec les muscles du visage, mais encore mille fois plus avec les yeux, qui doivent à eux seuls faire naître tous les sentiments et créer toutes les illusions ! Lorsque dans le mélodrame, Frederick, représentant quelque personnage abominable, traînait et meurtrissait une femme agenouillée à ses pieds, on était sérieusement inquiet pour la comédienne, on croyait qu'il devait en effet lui martyriser les bras. Mais les curieux qui s'approchaient dans la coulisse étaient bien surpris, envoyant que le grand acteur ne touchait même pas à sa prétendue victime ; la scène de violence si effrayante, qui vou» prenait aux entrailles, n'existait que dans ses yeux ! Avec ses yeux seuls, Frederick donnait l'illusion d'un grand pianiste et faisait croire qu'il jouait du piano quand il n'en jouait pas; il le faisait

croire, non à un poète comme moi, ce qui eût été trop facile, non à de simples compositeurs qui en fait de virtuosité peuvent se tromper à la rigueur, mais à des pianistes de profession, à de grandis ins* trumentistes qui, au moment où il plaquait de vagues accords> croyaient, en regardant ses yeux, entendre les arpèges, les gammes turbulentes, les chants, les démences, les orageuses colères de Liszt; ses yeux vous forçaient d'entendre des sons non exprimés et qui n'avaient pas frappé Tair.

Vingt fois il m'a joué cette scène dans le salon de la maison Fleury, et toujours je me disais : «Aujourd'hui, je ne m'y laisserai plus prendre. Que Fré'dérick me montre l'attitude, la fièvre, l'extase, la chevelure irritée, les mains frémissantes du pianiste, à la bonne heure ; je le suivrai jusque-là. Mais comme je m'y attends, comme je suis sur mes gardes, au moment où il voudra se moquer de moi, me faire accepter du bruit pour de la musique, et me forcer à entendre une symphonie qu'il ne jouera pas, je saurai très bien résister. » Espoir frivole! Je l'entendais si bien, cette symphonie, qu'elle se traduisait dans ma tête en vers lyriques aux caressantes rimes d'or, et que volontiers je l'eusse écrite I Tel est l'artiste, qui vous emporte, dès qu'il le veut, à travers les paradis inexplorés et dans les fleurissants paysages du rêve.

Un jour, dans le même salon, devant un public composé de bourgeois, de seigneurs, d'artistes, de dames de tous les pays, dont quelques-unes savaient fort peu le français, Frederick nous donna cette fête sans égale de nous lire un drame bouffon, le Tragaldabas d'Auguste Vacquerie, et je compris alors, mieux que jamais, à quel point le génie remplace avec avantage les costumes, la toile peinte, les herses, la rampe de gaz et toute la friperie du théâ-

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ire. J'avais vu et entendu le drame, très bien joué à la Porte Saint-Martin ; mais comme il était autrement vivant, comique, émouvant, passionné sur les lèvres et dans le regard de ce lecteur inspiré I Alors Elisée avait bien réellement vingt ans, et aimait une Gaprina idéale, alouette, fleur, perle, étoile, et lui le Tragaldabas, le risîble bouffon de la lâcheté humaine, comme il était excusable, malgré tout, vou-^ lant son verre de vin, sa part d'amour, son avoine de jeu et 4e volupté, et criant : « Eh bien! oui, je suis la chair, je suis la bète, et je demande à vivre tout de même, à côté de Tâme immortelle ! » Certes, ceux des auditeurs qui, ainsi que je Tai dit, ne savaient pas le français, le surent à ce moment-là ; maisTacteur aurait été compris de tous en lisant un drame sanscrit, car ses prunelles expliquaient tout, et parlaient avec une foudroyante clarté la langue universelle.

Une autre fois, il y eut un spectacle plus rare encore, et auquel j*eus Thonneur d'être associé. On connaît ce jeu de salon, dans lequel un acteur parle, tandis que l'autre fait les gestes. Celui-là, cachant sa tête derrière le premier, fait passer ses bras sous les aisselles de son compère, dont il accompagne la récitation par une mimique imprévue, et de cette comédie ainsi jouée en partie double résultent les plus singuliers effets. C'est moi qui étais le récitant, et Frederick était le mime ; je dis, fort mal certainement, les premières lignes du Télémaque ; mais avec les gestes de mon autre moi, je valus Lekain et Talma, parce que ma voix et ma diction étaient muées, transfigurées, changées du tout au tout, par l'emphase et la vérité de ses mouvements tragiques! Dès les premiers mois : Calypso ne ji)ouvaitse consoler du départ d'Ulysse, il sut créer une telle impression de douleur que tout le monde en frissonna, et à

ceux-ci : Sa gf*otté ne résonnait plus de son chani^ ce fut Tabominable angoisse du silence morne, désespéré, sans fin, succédant à la fête des voix et des lyres, et il sembla qu'on voyait se dérouler un grand voile de deuil. Là s'est bornée ma carrière d'acteur ; je n*ai jamais eu l'idée de rejouer la comédie, craignant de ne pas m'en acquitter aussi bien ^vec mes bras ordinaires.

Quelles leçons eût prises un jeune comédien e& écoutant Frederick parler pour son propre compte, et dans la vie, tout bonnement I Un jour, lui et moi, nous étions à la gare de Bellevue, attendant le train pour aller à Paris. Près de nous vint s'asseoir, accompagné d'un ami, un directeur de théâtre, ancien auteur dramatique, pour qui le grand acteur avait créé un rôle devenu célèbre, et qui l'avait payé d'une noire ingratitude. En voyant la froideur avec laquelle Frederick Lemaître lui rendait son salut, le directeur de théâtre, malgré le grand désir qu'il en avait, n'osa pas engager la conversation. Mais son ami s'en chargea, et, après avoir interrogé le grand comédien sur l'état de sa santé, querella son oisiveté et son trop long repos.

— « Au bout du compte, monsieur Frederick, ditil enfin d'un ton insinuant, pourquoi ne reprendriez* vous pas quelques-uns de vos anciens rôles ?

— Penh ! fit dédaigneusement l'acteur, avec l'expression d'un incurable mépris, c'est toujours remuer le passé... avec un bâton ! »

Si un écrivain (comment dirai-je ?...) naturaliste avait entendu le ton avec lequel Frederick prononça ces deux mots : le passé, et la signification absolue que leur donna l'intonation de sa voix, cet écrivain eût compris qu'on doit Ravoir et pouvoir tout dire avec des mots honnêtes.

— « Mais enfin, dit le directeur, qui ne voulait pas

fin MES SOUVENIRS.

avoir compris, pourquoi ne voulez-vous plus jouer la comédie?

— Parce que tous les directeurs sont des polichîaelles ! 1 1 »

De ce mot : tous, lancé comme un coup de cravache^ Frederick avait cinglé le visage de son interlocuteur; il était absolument évident qu'ici tous signifiait : vous surtout ! Cependant le comédien craignait de n'avoir pas été assez explicite, et il ajouta, en prenant un temps après le mot et, qu'il accompagna d'un geste superbe :

— « et — je n'en excepte pas un ! »

Avec les types que j'ai vus à cette maison hydrothérapique de Bellevue, le romancier le plus dénué d'imagination se ferait des rentes, bien plus facilement qu'en élevant des lapins. Je m'en rappelle tant que la seule difficulté est de choisir.

J'ai encore devant les yeux un noble espagnol, dont les noms tenaient quatre ou cinq lignes, et qui semblait dessiné par Goya, brun, cuit, recuit, maigre, épouvantable, superbe, avec un chapeau tromblon et de grands faux-cols. Ce malheureux, avac qui j'ai causé souvent, car il s'était pris d'une sorte d'aînitié pour moi en me voyant mourant comme lui, possédait des terres, des campagnes immenses, presque des villes, des propriétés sur lesquelles passaient de grands fleuves, des châteaux antiques, des maisons, dès palais, des rentes, et tous les papiers qui, chez les peuples civilisés, représentent de l'argent. Mais, rongé et miné par un cancer à l'estomac, il ne pouvait rien manger, si ce n'est des gelées au rhum qu'on faisait venir de chez le pâtissier anglais de la rue de Rivoli.

H était là, à Bellevue, avec sept domestiques, et il jetait l'or à flots, espérant toujours vaguement que l'or dépensé lui apporterait un secours quelconque.

Hélas 1 ces prodigalités ne lui donnaient pas même le moyen d'avoir chaud en plein moi^ de juillet, quand le soleil séchait les fleurs et grillait les feuillages du jardin ! Toujours gelé , il s'y promenait sous les rayons flambants avec un énorme manteau doublé de velours noir, et il grelottait toujours! Il grelottait^ et il subissait toutes les douleurs, toutes les angoisses de la faim, il était dévoré par un. appétit abominable, et se voyait forcé de s*en tenir à ses gelées transparentes.

— « Oh ! me disait-il un jour de sa voix rauque, enroule, bien espagnole, je donnerais cent mille francs pour manger une côtelette ! »

Gomme ce mot, soupiré avec une conviction effrayante, me ût alors rêver ! En ce temps lointain, la réconciliation entre les poètes et les bourgeois n'avait pas eu lieu, on pouvait encore distinguer les cardinaux d'avec les galériens, la Muse couronnée d'étoiles traînait la savate, et je venais de laissera Paris un tas de poètes et d'artistes pleins de talent, de bonne volonté, et quelquefois même de génie, mais qui souvent, comme Nodier, n'auraient pas pu suivre une femme de la rive gauche de la Seine sur la droite, à cause du sou qu'il fallait donner pour traverser le pont des Arts I Tous ces gens-là, dont les cervelles étaient pleines de tableaux^ d'imaginations et de rimes, auraient mangé cent mille côtelettes plus facilement qu'ils n'auraient donné un seul franc, et cependant le vieil espagnol au teint de pain d'épice qui, s'il avait voulu, aurait pavé l'Andalousie entière avec des côtelettes, tremblait de froid sous les feux de l'été, réduit à une nourriture chimérique!

Ah ! ce n'étaient pas les gens riches qui manquaient dans cette villégiature, où l'eau froide à elle seule coûtait cinq cents francs par mois, sans

compter la bougie et le reste ! Je me rappelle aussi un jeune seigneur russe, dont le nécessaire de voyage aux garnitures d*or était grand comme une maison. Une rampe de fer séparait la plate-forme du jardin de la partie inclinée descendant vers la Seine ; lorsqu'on y étalait les pelisses de ce seigneur, pour leuf faire prendre l'air, la rampe était entièrement cachée sous les fourrures, qui du noir au blanc de neige, en passant par tous les tons roux, gris et fauves, parcouraient les gammes de la plus riche palette.

Ce Russe, qui souvent me racontait une Russie vraiment inattendue et originale, avait eu pour ancêtre le maître de la garde-robe d'un shah de Perse. En l'absence de son maître, le persan avait volé un diamant énorme, puis s'étant fait à l'une de ses cuisses une ouverture profonde, y avait caché le diamant, et avait attendu que la blessure se refermât. Puis, vêtu de haillons, et marchant à pied, il avait gagné la Russie, et, arrivé à Saint-Pétersbourg, il s'était placé obstinément sur le passage de la grande Catherine.

Le Sémiramis du Nord n'était pas assez riche pour pouvoir payer en argent la pierre fabuleuse ; cependant dès que le mendiant fut admis à lui parler, elle s'entendit avec lui parfaitement, et lui donna une place à la cour, des terres grandes comme celles du marquis de Garabas et la noblesse pour lui et pour ses descendants. Celui que j'ai connu à Bellevtie était bien un vrai grand seigneur, car la noblesi>e s'apprend comme le reste, et très vite. Ses sœurs étaient demoiselles d'honneur de l'impératrice ; quant à lui; il avait su verser son sang, non seulement comme officier, mais aussi comme soldat. En effet, au moment où il était colonel et où il commandait un des plus beaux régiments de l'armée, l'empe-

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réur lui avait dit un jour : « Ya-Ven dans le rangl » Et le jeune noble, devenu simple soldat, avait pris un fusil et docilement s*était mis en ligne. Cependant il adorait son maître, peut-être non sians raison. Ces choses-là sont obscures pour nous, et pour les compri&ndre il faut, selon le mot du poète, avoir fait ses études ; mais il faut songer aussi que, dans telles occasions suprêmes où ni la loi ni lés moyens humains ne leur offrent aucun recours, Tautocrate peut d*un mot sauver les siens, comme un dieu I

Ce que mon ami le seigneur russe avait certainement de plus amusant, c*était son esclave qui mérite de ne pas être passé sous silence.

Lorsque le jeune noble arriva à la maison de Bellevue et fit ses conditions, il était accompagné d'un jeune homme élégamment vêtu et à Tallure pleine de distinction, qu*on eût pris pour son égal s*il ne lui eût visiblement témoigné un profond respect. Dans une villa habitée par des malades, les chambres du rez-de-chaussée sont les plus recherchées, nécessairement. Après que le Russe en eut choisi une à sa convenance, Téconome de la maison lui dit négligemment :

— « Le secrétaire de monseigneur pourra coucher sans doute au deuxième étage ? »

En entendant ces mots, le Russe blond, délicat, au visage de femme, frappa du pied et rougit de colère jusque dans sa fauve chevelure.

— (c J'entends, dit-il, que monsieur habite comme moi, aurez-de-chaussée, la plus belle chambre disponible, et qu'il soit servi exactement au premier coup de sonnette. Si Ton se permettait à son égard la moindre négligence, je quitterais la maison à rinstant même. » Et tandis que l'économe, devenu tout pâle, s'inclinait en signe de consentement, il ajouta d'un ton net et bref :

-— « M(»i8iàur ii*est pas moû secréftaùre. Il est mon esclave* »

Gomme il me le raconta plus tardi lorsqu'ils touchèrent la terre de France, le Russe dit à cet esclave singulier: « Lta loi de ce paya te rend libre. Tu peux donc me quitter si tu le désix'es» et comme je ne veux pas que tu sois pauvre après m*avoir appartenu, voici un contrat de rente qui t'assure une fortune. »

L'esdave s'agenouilla et deux grosse» larmes désespérées coulèrent sur ses joueâri Puis, tirant de sa poche un. petit revolver d'ivoire, qu'il portait toujours avec lui :

*— « Maître, dit-il, tu peux me dire : Meurs tout de suite 1 ou me garder comme ton fidèle esclave. Mais tu n'as le droit de choisir qu'entre ê^ deux choses.

'^ Soit! dit le maître, lève-toi. »

Cet esclave, que son maître traitait sur le pied de la plus parfaite égalité, montait des chevaux de. race et fumait des cigares comme en fument les banquiers juifs etles ténors; dans sa chambre, où il mangeait seul, on lui servait la chère la plus exquise et les grands vins les plus authentiques. Bt ce qui pourra sembler étrange, c'est qu'il usait de tout cela avec une absolue discrétion, comme un homme sobre et sans besoins, acceptant ce luxe par obéissance^. Il ne rendait d'ailleurs aucun service domestique au jeune Russe qui, plutôt que de remployer à une besogne vUe, eût sonné vingt fois tous les valets de la maison. Mais c'est trop peu de dire qu'il le comprenait sur un signe et sur un clin d'œil ; bien plus exactement il lisait daors sa pensée comme dans un livre ouvert, et il avait obéi déjà avant que son maître ^eùt fait mine d'exprimer un désir.

A Bellevue, où se trouvaient réunis les grands soi-

■ï» souTsniis.

goenrs de tous les pays, les dames s'amusi tiers de lenrs décorations, de leurs pla< leurs brochettes, dont on pouvait trouver digienx assortiment.

— « Je voudrais bien, dit uu jour au ji une comtesse italienne, voir toutes vos i à la fois I B

L'esclave fut mandé, et lorsqu'il parut de la porte, le Russe lui adressa moins moins qu'un signe, ils écliaogèreat un imperceptible regard, et deux secondes clave avait apporté le coffret contenant tions. Gomment ces deux hommes compi sans paroles et sans gestes? C'estlà un m; on aurait l'explication peut-être, si on s< que notre Ame entend, voit et devine 1 nous ne la rendons pas aveugle et sourd(

— « Mais enfin, disait au Russe une e curieuse, àquoi vous sert cet esclave que rissez d'ortolans et à qui vous ne commai rien?

— 11 m'aime, répondit le jeune homi un frère fidèle. Il me sert à ceci, que si mais le désir, il s'en irait à l'instant mêr du monde, et que si je lui disais : Brûle Telle, il se la brûlerait sans hésitation.

— Vous croyez? flt la dame avec un m; rire de coquette.

— J'en suis sûr, » répondit gravemec Busse.

J'assistais à cet entretien, et un frisso jusque dans la moelle de mes os. Je sent moment efi'royable o^ la dame allait dire Si elle avait prononcé ce mot fatal et cré rémédiable, le seigneur Russe, qui pouss tesse jusqu'à ses plus extrâmes conséquei

certainement ordonné la mort de son esclave. Par exemple, je crois qu'après cela la vie de la dame n'aurait pas valu bien cher.

Je n'ai pas envié grand'chose ici-bas, hors le talent de bien rimer; cependant j'aurais aimé à posséder un esclave comme celui que j'ai vu au jeune seigneur russe. Mais, à ce que je crois, les colliers de diamants ne sont pas faits pour les chiens, ni de tels serviteurs pour les poètes lyriques.

Dans cette maison de santé où, il y a aujourd'hui plus de vingt ans écoulés, je venais redemander ma vie à l'eau bienfaisante des sources froides, et qui certes a dû beaucoup changer depuis lors, une chose, dès que j'arrîvai, me frappa vivement. Les femmes qui étaient réunies là, des nationalités les plus diverses et appartenant à l'aristocratie de la naissance où à celle de l'argent, étaient presque toutes atteintes de ces maladies nerveuses qu'il est de mode aujourd'hui d'étudier et qui causent dans l'organisme de si graves désordres.

Beaucoup d'entre elles devaient guérir au bout d'un temps bien long ou ne guérir jamais; dans une telle situation, on croirait qu'elles devaient s'abandonner, vivre en malades, négliger leur parure; erreur profonde I J'eus bien là tout de suite la preuve que les femmes, selon l'expression d'Edgar Poe, ne cèdent pas volontiers aux anges de la mort et ne désarment jamais.

En les voyant si pimpantes, si bien attifées, si occupées de chiffons, si magnifiquement vêtues à la mode de demain, on se sepait imaginé un Trouville où elles s'étaient rendues en villégiature pour passer le temps et montrer des robes. Mortes, mourantes, chancelantes, brisées, qu'importe! elles plaisaient et elles voulaient plaire, et le vil troupeau des hommes, race née pour l'obéissance, suivait docilement l'im-

pulsion donnée. Tel qui volontiers fût resté en veston et en pantoufles, faisait quatre toilettes par jour, asservi au plus parfait dandysme, et courtisait gracieusement les dames, parce qu*elles voulaient qu*il en fût ainsi, égrenant les plus jolis madrigaux comme un collier de perles, tandis qu*au fond il aurait mieux aimé se coucher par terre dans le bois de Meudon, et geindre franchement de toutes ses forces. Mais la femme qui ne serait plus adorée, fût-ce par des moribonds et des infirmes I cesserait par cela même d'être femme, ce qui serait une pétition de principe, essentiellement contraire à la nature des choses.

Dans une maison de santé où la souffrance vous cloue, les malades, fût-elle comme celle de Bellevue située à un quart d'heure de Paris, sont isolés et parqués entre eux, comme les passagers captifs pour un long temps entre le ciel et l'eau, sur un navire.' Dans Tun comme dans l'autre cas, étant donné le nombre de femmes et d'hommes qui sont enfermés ensemble, toutes les combinaisons de haine, d'amitié, d'envie, de jalousie, d'amour possibles entre eux, et dont un bon arithméticien dresserait aisément la liste, se produiront nécessairement, et il est impossible qu'elles ne se produisent pas. Énumérer d'abord ces combinaisons, puis montrer comment elles aboutissent et par quels ressorts, je pense qu'il n'y aurait pas de plus beau thème pour un romancier. Bien entendu, je me contente de l'indiquer, et avant de mettre un trait final au bas de ce feuillet rapide, je veux seulement esquisser deux figures qui m'ont profondément ému, et qui me laissent un impérissable souvenir.

En même temps que moi se trouvait à Bellevue, accompagnée de plusieurs servantes et femmes de chambre, une demoiselle de vingt-cinq à vingt-six

426 UES SOUVENIBS.

ans, sans parents, immensément riche, et appartenant à la plus grande noblesse de France. En voyant passer mademoiselle de C***, qu*on portait dans une sorte de fauteuil à brancards encombré d*oreillers, car elle ne mangeait pas du tout, mourait de Tair du temps et depuis longtemps déjà ne pouvait plus marcher, j'admirais sa beailté d'une perfection inouïe et devenue tout immatérielle. Elle était maigre au delà de tout ce qu'on peut dire; ses yéus; démesurément agrandis étaient pleins d'une humide flamme; son visage aux traits infiniment purs était devenu d'une blancheur transparente laissant voir le pâle azur des veines ; ses cheveux très doux étaient d'une ineroyable finesse et ses longues mains étaient blanches comme celles d'une morte.

Gomme, dans un espace restreint, on finit par tout savoir, j'appris quel mal conduisait mademoiselle de G*** à la tombe. Plusieurs fois sa main avait été de^ mandée par des hommes dignes d'elle; mais, d'une religion exaltée, voyant le péché et la souillure même dans l'accomplissement d'une union légitime, cette jeune fille voulait se garder immaculée dans sa blancheur native, et par une ironie étrange et cruelle, la nature n'y consentait pas, torturait ce sang innocent où nulle pensée n'avait jeté le trouble, et martyrisait cette victime, qui d'elle-même se condamnait et s'offrait en sacrifice. Bon et pitoyable autant qu'il était savant, le docteur Louis Fleury assistait avec une profonde tristesse à ce lent et tragique suicide, mais il se voyait en face d'une fatalité absolue que rien ne pouvait conjurer.

Un jour un médecin gascon, casse-cou et turbulent, qui ne doutait de rien, voulut lui persuader qu'en de telles occasions il faut convaincre, opprimer au besoin le malade et le forcer à vivre. Par bonheur, cette conversation avait lieu devant l'illustre profes-

KBS SOUVBNIBS. 417

seur B..., une des lumières de la science moderne, qui est franchement positiviste et libre-penseur, mais à qui la haute supériorité de son esprit permet d'embrasser toutes les idées et de tout comprendre.

— « Eh! monsieur, dit au Gascon ce grand vieillard, en secouant sa tête blanche^ pourquoi estimezvous la vie d'une créature àun plus haut prix que sa liberté I Et qui vous dit que même pour sauver un peu de chair périssable, vous avez^ lé droit excessif de violenter une conscience I »

Quand l'état de mademoiselle de G*^ fut tout à fait désespéré, on l'emporta de Bellevue. Elle est allée s'éteindre sans doute dans un de ses châteaux, cachée au monde par d'impénétrables verdures, et réconfortée par la saine parole d'un pauvre curé de vil^ lage. Bien souvent je l'ai revue dans ma pensée, non plus blanche et décolorée qu'elle ne l'était vivante, mais calme, reposée, couronnée de roses blanches, et ayant mérité enfin les tranquilles douceurs de l'apaisement suprême.

L'autre mourant dont je veux parler était un pauvre sous-officier qui, dans la guerre de Grimée, ayant été chargé d'une mission exceptionnelle, avait passé de longues nuits couché dans la neige ; il avait contracté là d'abominables rhumatismes^ qui avaient tordu son corps, déformé ses membres, et avaient fait de lui une sorte de paquet humain inerte et sans forme. Ne pouvant pas faire les mouvements nécessaires pour ôter et mettre des habits^ il restait nuit et jour enveloppé, emmailloté dans une longue robe de chambre à dessins de cachemire^ où fiottait sa maigre carcasse, et ainsi fagoté on retendait sur quelque banc, au soleil. Son visage dénué de chair, osseux, jaune comme un coing, dévoré par les moustaches, gardait encore une certaine fierté sous le

képi militaire, seul signe grâce auquel on pût reconnsâite que le malheureux B...^ cette sinistre et douloureuse ruine, avait appartenu à Tarmée.

Certes, on aurait voulu, on aurait dû voir sur la robe de chambre qui Femprisonnait, le ruban rouge et la croix d*honneur ; la croix aurait dit : « Ce moribond est une victime du devoir, cet infirme est un héros de bravoure. » Il est évident que c*est pour dire des choses pareilles qu'elle a été inventée, et elle est au moins inutile pour nous apprendre qu*Arago est un savant et Victor Hugo un poète.

Mais il n*y avait rien sur le haillon du sous-officier, et voici pourquoi. Lorsqu'il avait gagné ses rhumatismes, il était exceptionnellement délégué de son régiment dans un autre ; son colonel ne voulait pas présenter pour la croix un sous-officier qui n'était plus sous ses ordres, et le colonel sous lequel il servait par intérim, ne demanda rien pour un homme qui n'appartenait pas à son régiment; de là cette injustice du sort dont personne ne devait être responsable, mais qui eût attendri un usurier et fait pleurer les pierres. A ce moment-là, un des plus célèbres ofûciers^ de l'armée suivait pour ses blessures le traitement hydrothérapique, et tous les jours venait à cheval, à Bellevue, oti le docteur Fleury lui donnait sa douche. Le docteur lui raconta dans tous ses détails cette abominable historiette.

— i< Enfin, mon général, dit-il, vous feriez une œuvre digne de vous en terminant ce vieux malentendu, et en obtenant la croix qui serait pour B... la seule réparation et la seule consolation possible.

— Mon cher docteur, fit le général, ce serait en effet une bonne action, et je serais mille fois heureux de faire une chose que vous désirez ; quel malheur que cela soit impossible ! Vous savez que je suis brouillé avec le ministre de la guerre, qui a eu envers moi

HB8 SOUVENIRS. 429

les torts les plus graves; si je lui demandais ce si peu de chose, il. me raccorderait tout de suite, et se croirait quitte envers nç|oi; vous avouerez que j'aurais fait là un métier de dupe ! »

Voilà comment la robe de chambre du sous-officier dut se contenter de ses dessins indiens, sans la moindre tache de rouge écarlate. Ce misérable avait encore un petit capital, une montre, quelques bijoux : voyant qu'il ne pouvait ni guérir ni obtenir le bout de ruban souhaité^ il résolut d'aller mourir dans son village, en respirant l'air natal. Mais quand la malechance vous verse un verre de son vin détestable, elle vous force à boire jusqu'à la dernière et la plus amëre goutte de lie, et l'homme non décoré devait fatalement subir cette loi inéluctable.

Il y avait alors à Bellevue une jeune servante belle comme une princesse des contes de fées, et dont les yeux, lorsqu'elle traversait la salle, brillaient comme de noires étoiles. On se la serait figurée grande dame ou aventurière dans quelque Fronde, ou impératrice d'Orient, bien plutôt que servante^ et elle portait les plats avec une allure de reine, comme la fille d'Herodias porte la tête de Jean-Baptiste. Gomment le sous-officier aux membres tordus se figura-t-il qu'il était aimé de cette fille admirable, et par quellemaladroite pitié n'osa-t-elle pas le guérir tout de suite de son erreur? Quoi qu'il en soit, le pauvre être s'était persuadé que la belle servante consentirait à devenir sa femme, et il se réveilla seulement de ce rêve le jour où elle épousa le professeur de gymnastique, un vigoureux jeune homme à la toison drue et noire, qui n'avait rien perdu à la guerre. Entre temps, le sous-officier, que son fol amour avait retenu à la maison de santé, avait mangé son petit avoir et se trouvait alors sans ressource. 11 est enfin parti ; je pense qu'il a dû se hâter de quitter

430 MES SOUYElflirtr'

cette terre, où personne ne pouvait rieh pour lui et où il gênait tout le monde ; et je le crois d'autant plus quand je me rappelle ses lèvres décolorées et son mouchoir toujours taché de sang.

KBS SOUVENIRS. ^1

LE BAROK BRISSB

D*aprè8 les proverbesvi^t d^aptôff VobsiBrvatioîl la plm fidèle, les- cordonnieni sont mal icbaiissés, les ^médecine ne se médicamentent pas, les poètes feisttoimtvelofilierBuiM réalité aiiX'formeè^o)>Q)6ûles, les avirchaiiiiea d'emtfuv dédaigÀeiit leni^ Biar)sliatidiie, et les cuisiniers «ont^a^oltiMient scep%[ties en fait 4e Quiéine: Tel le célèbre HMigiéré qui, Idi'squ'il ya ^ jdlner dans un restaurant, ne:consent qu*à un simple ' .filet grillé, et ne' permet pas même qti'on y ajoute ^uneinoncente maitre d'hôtel I 6rand, heuréut,* soi^ .rlaiit, gresxommeun muid etgrascommeun moine, le baron Brissè était un vivant démenti donné à ce documetit humain, car il cuisinait en savant et habile artiste^ et mangeait comme un tigre affamé. II avait composé des mennis pour les trois cent soixante-six jours consécutifs de Tannée bissextile; mais je crois que pouc sa seule consommation il les eût épuisés en un seul jour, et à moins de ressusciter Gargantua, il n*aui*ait pu trouver ici-bas un adversaire capable de se mesurer avec lui. C'est à Bellevue que je fis la connaissance de cet ogre aimable, et dans des circonstances vraiment bizarres.

Après avoir passé plusieurs mois dans la maison de santé du docteur Fleury, voyant que mon état

432 MES SOUVBNIBS.

d*anémie se perpétuait et qu'il fallait pour longtemps sans doute me marier avec la douche froide, j'avais fait venir un petit mobilier, et, à deux pas du chemin de fer, j'habitais dans une maison vide, au premier étage, un petit appartement ayant vue sur un jardin assez triste. C'était simple et de mauvais goût; les murailles étaient tendues de papier à huit sous le rouleau, et le parquet de sapin^ qui avait été originairement peint en couleur rouge, était maintenant dé];)eint à moitié, de sorte que la couleur naturelle du bois y reparaissait audacieusemeht par larges places.

Dans cet humble logis, peu somptueux même pour un poète, j'avais pour tout domestique une femme de ménage appelée madame Jules, qui habitait en face de moi de l'autre côté de la rue, et qui venait préparer mes repas. En dépit de cette installation initiale et primitive, le? voyageurs parisiens égarés dans Belleyue me faisaient quelquefois le plaisir de partager mon dîner, servi dans des assiettes de faïence décorées de coqs écarlates. Ils n'épargnaient ni la gaieté, ni l'esprit, ni la bonne humeur, et les vilains murs de ce réduit ont pu, s'ils avaient des oreilles, entendre des conversations charmantes.

Un matin, à huit heures, la sonnette retentit; je vais ouvrir ma porte, je me trouve en face de mon ami Molin> le peintre original et fantaisiste, qui possédait à Sèvres une joli maison à atelier, d'oii l'on voyait tout le parc de Saint-Gloud^ ondoyant comme une mer de feuillages^ et avec qui je voisinais volontiers. Près de lui était un robuste compagnon à la bedaine colossale et majestueuse; c'était le baron Brisse, mais ce détail ne me fut connu que plus tard ; car, à ce moment-là, Molin, dont l'appétit était aiguisé par Tair vif du matin, dédaigna entièrement les vaines formules de la présentation.

— « Je viens, me dit-il, te demander à déjeuner... avec un ami I

— Hélas 1 fls-je, sincèrement contrarié, tu me prends 9u dépourvu I Madame Jules est malade, et vient de me faire dire que je ne Taurai pas ce matin.

— Qu'importe! dit Molin, monsieur et moi nous ferons le d^^nner I »

Cette j^iSrmàtion hardie et précise ne m*étonna pas; voici pourquoi. Molin, né coloriste, œil rapide, nature primesautière, improvisateur, musicien né domptait et charmant les instruments inconnus^, était, p£^r-dessus le marché, cuisinier à ses heures, comme Alexandre Dumas ; ce qui, par parenthèse, lui permit de faire chez le grand dramaturge, la première fois qu'il s'y présenta, une entrée qui n'eut rien de vulgaire. Molin arrivait, décida à faire connaissance avec le poète d'Antony, mais ne sachant trop comment il l'aborderait et sous quel prétexte. En traversant le vestibule, sur lequel s'ouvrait la cmsine, il sent une odeur inquiétante, à laquelle ne peuvent se tromper ses narines subtiles, et gravissant, bondissant jusqu'au cabinet de travail où le grand homme entassait sur des feuillets blancs ses belles lignes régulières :

— « Monsieur Dumas, s*écrie-t-il, votre dîner brûle I

— Vraiment! dit le poète avec son bon sourire, sans s'inquiéter aucunement de savoir à qui il avait affaire. Mon dîner brûle? Eh bien! allons voir ça! »

Deux minutes après, Alexandre Dumas et Molin, unis dans une même pensée, mettaient les casseroles à la raison, comme Neptune les flots, puis dînaient ensemble, amis comme s'ils se fussent connus depuis vingt ans. Cette historiette m'était familière ; aussi ne fus-je pas surpris quand Molin me dit avec une noble confiance : «Nous ferons le déjeuner! »Cepen-

dant j'objectai que je manquais des éléments indispensables.

— « Eh bieni Molin et moi, nous irons aux provisions! » dit en souriant le gros homme, dont j'ignorais encore le nom et qui, pareil à Guzman dans la féerie, me parut ne pas connaître d-obstacles. Il était si gras et superbe, ce baron Brisse; dans ses yeux émerillonnés et sur ses lèvres sensuelles s^ disaient de tels appétits, que sa seule vue éveillait des idées de festins^ de tripes, de jambons roses, de volailles grasses, de poissons géants, de ripailles gargantuesques.

— « Mais, dis-je alors, il«y a bien d'autres difficultés encore et plus graves 1 J'ai eu hier quelques amis à dîner; ils sont partis un peu tard, et les assiettes, les casseroles, les couverts, rien n'a été lavé ni remis en ordre. Tenez, dis-je, en ouvrant la porte de la cuisine et aussi celle de la salle à manger, voyez quel désordre I Admirez dans quel état est mon détestable parquet blanc et rouge I

— Allons 1 fit le baron Brisse avec l'ardeur d'un volontaire de quatre-vin gt-douze s'élançant dans le rang, croyez-vous que si peu de chose m'embarrasse! »

En un clin d'œil, ce diable d'homme qui, avec l'intuition du génie, devinait le plan et la topographie de l 'appartement, avait endossé un tablier blanc et s'était mis à la besogne. En moins de temps qu'il n'en faut à deux amoureux pour mêler leurs âmes dans un regard, ou à un croupier de roulette pour ramasser avec son râteau For frissonnant des joueurs, ks plats, les assiettes, les couverts se trouvaient empilés, rangés, disposés en ordredansla cuisine, et sur le feu de charbon allumé dans un fourneau et vermeil comme un tas de roses, l'eau bouillait, avec un bruit de galop pareil à celui que font les chevaux des gendarmes, lorsque ces modernes Thésées s'élancent en rase campagne à la poursuite d'un criminel.*

Après quoi le baron prit une éponge, une large terrine pleine d'eau, et se mit en devoir de laver le parquet. En peu d'instants il Peut rendu net et propre comme une table d'ivoire ; un joaillier y eût étalé ses saphirs et ses perles? Molin regardait ce travail avec une admiration non déguisée, et quant à moi, j'étais stupéfait, comme si j'eusse trouvé à la fois dix mille rimes à Unompke; mais je n'étais pas au bout de mes surprises ! Aller faire le marché, revenir, ren^-* dre la vaisselle nette, accommoder à la cuisine des filets dont la sauce provençale eût fait revenir un> classique, mettre rôtir à la broché, devant là che-^ minée même de la salle à manger, des perdreaux et des cailles, dont le jus, en tombant dans lalècliefrite,^ inondait et pénétrait des petits oiseaux disposés à souhait pour le plaisir des yeux, parer les assiettes de fruit, dresser le couvert, finalement ouvrir les huîtres et m'inviter à m'asseoir devant le déjeuner exquis, tout cela fut exécuté par le baron Brisse ét> par Molin avec cette rapidité vertigineuse et folle des» mille tableaux variés et diversifiés à l'infini qui se^ succèdent dans les rêves.

— « Eh bien I dit gaiement le baron en remplissant nos verres, vous voyez que ce n'était pas la mer à boire! » Il ne buvait pas la mer, mais il buvait le vin des flacons comme le sable du désert libyen absorbe l'eau du ciel, et il mangeait encore mieux, comme pourrait s'en acquitter, après avoir jeûné longtemps, un dieu titan, fils du Ciel étoile et de la Terre ériorme.^ Bouleversant tous les préjugés connus et tous les lieux communs généralement admis, le baron Brisse était à la fois savant cuisinier, fin gourmet délicat, et gourmand toujours tourmenté d'une faim inassouvie. Il était homme à apprécier très bien un ortolan ou un œuf de vanneau, mais surtout en appuyant ces friandises d'un gigot de mouton et d'une large

436 MBS SOUVENIRS.

côte de bœuf. Il aimait tant à rassasier les créatures et à essayer (bien que ce fût en vain !) de se rassasier lui-même, qu'il avait inventé, imaginé et réalisé un genre de fête gastronomique entièrement nouveau, qui n*est ni le déjeuner, ni le dîner, ni le souper, ni le banquet, ni le festin, ni le goûter, ni le lunch, mais qui mêle et confond toutes ces manières d*ètre du repas dans une vaste et universelle synthèse ; quelque chose qui n*a eu d*analogie ni de précédents, à ce que je crois du moins, à aucune époque, chez aucune tribu, chez aucun peuple, et dont on chercherait en vain la trace dans les histoires.

Il invitait à des mangeriesI Ce mot, qui veut être expliqué, est exactement celui qui convient ici, et ne saurait être remplacé par un autre. Le baron Brisse avait loué à Sèvres, assez près du bord de Teau, une petite maison qu*il avait meublée à la diable, car ce n*est pas de meubles qu'il s'agissait en cette affaire; et de là, il expédiait des lettres d'invitations ainsi conçues : « Le baron Brisse prie M. X... de lui faire le plaisir de ventr manger chez lui, les mardi 2, mercredi 3 et jeudi A octobre. » Et en effet, conformémément à ce programme effroyablement simple, on venait chez le baron Brisse et on mangeait. Mais quand? à quelle heure? à quel moment? A toutes les heures, à tous les moments, du matin au soir, du soir au malin, sans discontinuer, toujours. Les convives venaient, s'en allaient, revenaient, se renouvelaient, s'évanouissaient pour faire place à d'autres ; mais sans repos, sans trêve, sans intervalle, la table restait dressée, le festin se perpétuait, et les poissons, les viandes rôties, les jambons, les pâtés, les venaisons, les légumes, les sucreries, les pâtisseries, les confitures se succédaient, s'enchaînaient,' comme les vers d'une Iliade sans cesse recommencée et jamais finie. — « Mais, dira avec raison un critique

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justement indigné, n'aurait-il pas mieux valu nourrir les pauvres? » Sachez toutefois que pendant ses mangeries, ce pauvre Brisse les nourrissait aussi, et tant qu^il en trouvait; mais quel pauvre, ou plutôt quel misérable il fdt devenu, si on eût. entrepris de traiter son appétit comme celui des autres mortel? : car autant vouloir nourrir un loup avec des bonbons à la vanille I

G*est naïvement et inconsciemment qu'il dévorait. Un jour^ il me faisait ses confidences et m'exprimait son ennui d'être envahi par un embonpoint de plus en plus abusif. — « Je ne sais, me dit-il, comment cela peut se faire ; tous les ans, mon médecin m'envoie aux eaux pour que je maigrisse, et je maigris en effet ; mais je ne suis pas revenu depuis un mois, que je redeviens tel que vous me voyez 1 » Et en parlant ainsi, il tapait avec mélancolie sur ce large ventre qui marchait devant lui comme un héraut, et dans lequel il mettait tant de choses succulentes, sans pouvoir le remplir jamais.

En fait de gastronomie, une seule chose a été plus originale que les mangeriès du baron Brisse ; c'est les RESTAURANTS d'Auguste Lircux. Dans sa direction de rOdéon, où ce spirituel journaliste avait poussé la fantaisie et l'excentricité jusqu'à jouer les œuvres des poètes, il avait franchi les bornes de l'imprévu et du bizarre; aussi ne reculait-il plus devant une folie amusante, si étrange qu'elle fût! Lui aussi, comme le baron Brisse, il envoyait des lettres d'invitation à ses amis ; mais c'était pour les prévenir que, tel jour et de telles à telles heures, ïl tiendrait restaurant chez lui. On arrivait dans un grand salon où on ne voyait pas le maître de la maison, et où de petites tables avaient été dressées. On s'asseyait et on commandait ce qu'on voulait, sans saluer ses voisins et sans s'occuper d'eux. La chère était exquise ; le ser-

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Ticc était fait par de belles fllles galamment vêtues; on mangeait et on s'en allait ; c'était tout à fait le restaurant, excepté qu'on né payait pas. Je parle des restaurants d'autrefois ; car aujourd'hui, il. y en a où on ne mange rien du tout, et où Ton paye, comme dans un bois ; c'est l'idée de Iiireuz> écorchée et retournée, comme un gani.

tL

riENRI HEINE

Sur celui-là je n'ai aucuns souvenirs personnels, car je n'ai jamais eu le bonheur de le voir, et cependant il n'y a pas d'être que j'aie plus tendrement aimé. Quoil aimer uh Prussien! C'est que, pour moi, il n'est pas du tout un Prussien ; il est de la patrie d'Orphée, et il a chanté, il chantera à jamais au bord des golfes pareils à des saphirs, où nagent les cygnes blancs comme la neige. Hélas! j'avais le désir le plus ardent de courir vers ce poète, dont j'entendais en moi les vers rhythmés par les battements même de mon cœur; mais pour cela, ne voulant pas le troubler, j'attendais qu'il fût guéri do ses souffrances, et j'attendais aussi que je fusse guéri des miennes, pour ne pas le désoler par un triste spectacle. C'est en quoi j'avais mal raisonné; car je suis resté malade, et je le serai jusqu'à mon dernier jour, et depuis longtemps déjà le poète, réveillé du cauchemar de cette nuit terrestre, triomphe sous la pourpre, et en compagnie des chanteurs qui l'ont précédé, boit le nectar dans Une coupe de diamants et s'enivre dimmortelles délices.

Pour moi, (et je commence à être assez vieux pour oser dire ce que je pense,) Henri Heine est, après Victor Hugo, le plus grand poète de ce siècle. La

première fois que je lus L Intermezzo, le plus beau poème d^amour qui ait jamais été écrit, il me sembla qu*un voile se déchirait devant mes yeux et que je voyais pour la première fois une chose longtemps rêvée et cherchée. Quoi I ce n'était pas un impossible désir ! cela se pouvait donc, un poème exempt de toute convention et de toute rhétorique, où le chanteur estsi sincère que, lorsqu'il me montre son cœur déchiré et saignant, je me sens en même temps inondé par le sang qui coule de mon cœur! Ce chant, ce drame où il nV a pas d'autres personnages que la rose, le lys, la colombe et le soleil et le rossignol, c'est-à-dire de quoi faire le plus assommant et le plus plat des volumes de vers, est pour moi égal au Cantique des Cantiques et supérieur môme aux scènes d'amour de Roméo et Juliette, car l'expression de l'amour y est aussi intense et suavement exquise que dans la tragédie shakespearienne, et, pour son éternelle gloire, elle y est affranchie de toute historiette !

Certes, j'adore Shakespeare, et ce n'est pas dire assez ; il est pour moi le dieu de la poésie, comme il l'était pour Henri Heine lui-même, et je comprends Berlioz qui l'évoquait et l'implorait comme un père, dans ses chagrins d'amour I Mais toute fiction, tout événement dramatisé et mis en scène, a le tort d'être d'un intérêt très inférieur à celui qu'excitent en nous les développements dont le poète l'a embelli, et tandis que les mouvements de l'âme humaine, exprimés par lui, sont éternellement variés et inattendus, l'événement reste immuable et nous tyrannise par la persistance obstinée de l'affabulation. Dans Z'/n^ermezzo, le drame, c'est les affres, les joies, les délices, les épouvantes, les regrets, les bravoures, les lâchetés, les voluptés cruelles, les ressouvenirs, les sanglots, les désirs de l'inéluctable amour.

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aussi divers et changeants que les flots ensoleillés, gémissants et capricieux de la mer. Il peut y avoir des instants où ma blessure soit trop avivée et cuisante pour que je puisse m'intéresser à la querelle des Gapulets et des Montaigus ; mais au contraire, à quelque moment qu^ ce goU, je me sens vivre dans ce poème qui ne saurait me lasser, puisqu'il n*y est question que de moi et de ma propre histoire.

Oui, qui que tu sois, tu as aimé ou tu aimes, et en lisant L'Intet^nezzo tu retrouves, transcrit dans une langue divine, mais en môme temps claire et précise, tout ce que tu as senti et pensé, et dans le jardin plein de fleurs brillantes où s'ouvre la rose rougissante et où retentit le chant enflammé des rossignols, tu reconnais non pas des marionnettes d'épopée ou de théâtre, mais la bien-aimée et toi, ces deux personnages toujours jeunes de la Comédie Humaine et de la Divine Comédie.

Henri Heine n'est pas seulement extasié, lyrique et sincère, il est amusant ! Amusant comme un roman bien fait qu'on dévore,commeun petit journal réussi, comme un dessin enfiévré de Daumier, qui vous prend par son comique irrésistible. Cela tient à ce que, nourri sur le mont Hélicon, désaltéré à la fontaine violette, il est en même temps le plus parisien et le plus moderne des hommes, et que, spirituel jusqu'au bout des ongles, il n'a pas dédaigné d'amalgamer l'esprit avec l'inspiration, seul moyen de. peindre une époque civilisée et complexe, auquel on n'avait pas songé avant lui. Je ne puis m'empêcher de rire en voyant qu'on cherche la formule du poème moderne, si complètement et absolument trouvée dans Atta Troll, ou des chasseurs dandies vont tuer dans les Pyrénées un ours vaillant comme Achille, qui une fois dépouillé et préparé par le fourreur, devient une descente de lit envoyée à

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mademoiêelk Juliette, à PatHs, et où cependant passent sous la lune, avec la chasse infernale, la déesse Diane et la fée Habonde, et Hérodiade, faisant sauter sur son plat d*or comme une orange, la tôte de Jean- Baptiste 1

Gomme on Ta dit mille fois, et comme cela est évident quand on regarde le portrait placé en tète de ses œuvres, Henri Heine ressemblait à la fois au Christ et à Tarcher Apollon; n*est-Qe-pas que par lui et en lui devait cesser le douloureux antagonisme de ridée hellène et de l'idée juive?

Il est réellement un Apollon, un porte-fiambeau, un tueur de monstres dépeuplant les marais obscurs et lançant les flèches de lumière ; et il est aussi Aristophane, le dieu de la Comédie, à la fois bouffon et lyrique, revenu au monde et ressuscité en propre personne. Oui, ces deux êtres, Aristophane et lui, sont tellement identiques et pareils, qu'ils ne peuvent en former qu'un seul, possédant le chant et l'ironie, la caresse amoureuse et le fouet cinglant.

Le caractère de cet être unique, c'est l'admiration ; dans Henri Heine, dévot de Shakespeare, se retrouve la vénération d'Aristophane adorant Eschyle aux sacrés voiles, Eschyle ayant aux mains des palmes frissonnantes, comme plus tard Benvenuto âe montrera héroïque par sa piété envers Michel-Angé. La spiri- . tuelle Delphine de Girardin avait imaginé un jëoàe homme « trop beau pour rien faire » ; Heine, lui, avait été assez beau pour faire Germania, le Romancero^ les Nocturnes, les Feuilles volantes; mais son enveloppe sublime fut épouvantablement meurtrie et avilie, sans que le génie et le souffle eussent abandonné cette dépouille encore vivante.

Ce fut une lamentable tragédie. Le poète, déjà très souffrant, avait été envoyé par les médecins à je ne sais quelles eaux; avant de partir, il alla dire adieu

à Théophile 'Gautier, son ami, son égal, qui pour la dernière fois le vit avec sa chevelure dorée et sa beauté d'Hypérion. Quand il revint, sa première visite fut de même pour le poète des Emaux et Camées, vers qui Taltirait sa meilleure affection. Mais alors, ohl 'quelle désolaUon, quelle sinistre épouvante! d'abord, la servante qui vint lui ouvrir ne 1« reconnut pas, lui refusa l'entrée de la maison ; puis, venus les uns après les autres, d*abord les deux filles du poète, puis leur mère, puis Gautier lui-même ne reconnurent pas davantage Henri Heine, que la maladie avait vaincu, modelé ridiculement, rendu pareil à un vieux juif marchand de lorgnettes. Ainsi^ dans cette demeure où tout le monde Tadmirait et le chérissait^ nul n'avait pu retrouver les traits connus de son visage! Il était bien décidément condamné.

n subit sa peiiie sur un lit de douleur, si cruellement déformé et immobilisé par la paralysie que ses paupières même n'avaient plus de ressort et que pour voir quelqu'un, pour jouir de la clarté du jour, il était forcé de les lever avec son doigt, comme il eùtfait d'une chose inerte. Cependant, comme l'existence de ces êtres choisis n'est jamais pareille à celle des autres hommes, en cet état sinistre il fut aimé d'amour par une jeune fille éprise de son génie, et dont madame Henri Heine, belle et compatissante, souffrait les visites, ne voulant pas s'offenser d'une passion extra-terrestre et tout idéale. Un tel désastre d'un corps modelé à l'image de l'àme héroïque et charmeresse ne semble-t^il pas inexplicable? Il ne l'est pas pour moi. Je crois ardemment en Dieu, et je suis sans doute dans mon droit, car^ ainsi qu'un athée de mes amis me l'expliquait fort bien, les rimeurs, êtres purement instinctifs, ne sont pas tenus à avoir autant de raisonnement que les grandes per-

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sonnes, et manquent de là compréhension nécessaire pour se figurer les vastes élhers peuplés de rien du tout. Or, j'imagine que le Maître des innombra^ blés univers, que le Berger silencieux et pensif des troupeaux d'Étoiles a besoin de tous les bons poètes dans ses bleus paradis; car autrement, par qui ferait-il composer les vers sur .lesquels doit être adaptée la musique des harpes célesteis? Voulant donc les appeler, sitôt qu*ils sont libérés de la vie charnelle, dans les ivresses de l'harmonie et de la lumière, leur père indulgent veut certainement, en les livrant à la Douleur passagère, les purifier ici-bas de toute» les souillures, afin que leurs corps nouveaux, faits d'une Ami éthérée et subtile, puissent s'envoler tout de suite vers les jardins de diamants où fleuriss<8nt les lys flamboyants d» l'immortelle joie.

Par un soir d'été bien triste, où l'on entendait tonner le canon des Prussiens, je me promenais avec mon vénéré maître Théophile Gautier. Nous étions à ce moment-là dans les Tuileries, devant le palais, et nous parlions cœur à cœur, avec expansion, car c'était l'heure ou jamais de dire la vérité. Nous vînmes à causer du poète de Germania.

— « Enfin, dis-je à Gautier, notre maître étant excepté, bien entendu, quel rang donnez-vous à Henri Heine, parmi les poètes contemporains?

— Mais le premier ! me répondit sans hésitation le divin Théo, dont un rayon du soleil couchant vint alors dorer la chevelure ambroisienne. Et toujours je me rappelle cette parole, pieusomenf-^recueillie par moi à cette heure solennelle. Chose étrange! le chanteur de L'Intermezzo^ qui savait si bien admirer, s'était montré de la plus cruelle injustice envers le roi incontesté de l'art lyrique, et, par contre, Victor Hugo est peutrètre un peu avare de louanges pour

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Tarcher apollonien, pour le spirituel et moderne Aristophane. Mais tandis que ces deux génies se regardent en lions de faïence, leurs deux Muses, derrière eux, échangent des sourires amis et tendrement se caressent et s'embrassent.

Un oncle de Henri Heine, humilié d'avoir un grand homme dans sa famille, lui avait offert de lui donner un million, s'il voulait renoncer à la poésie. En vé-> rite, ce banquier n'était pas dégoûté. Moyennant un million, obtenir d*èffacer Atla Troll et L^Intermezzo^ c'eût été pour rien ! Excusez du peu ! comme disait Ilossini. Cet oncle fantaisiste voulait^ comme le minotaure, dévorer les plus belle» filles d'Athèoes, et, par-dessus le marché, le héro» Thésée avec wg massue l

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