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Acte troisième : La Guerre d'Italie ou Une Tempête dans une Caisse

Au lever du rideau, la caisse est seule. Elle raconte dans un monologue d'une vingtaine de lignes les agitations de sa vie. « Jamais mon estomac n'y résistera, dit-elle. Mes journées se passent à ingurgiter des millions qu'on me fait recra-

cher une demi-heure après. G' est un va-et-vient continuel. Malheureusement, si je connais trop ceux qui me vident, je ne vois guère ceux qui me remplissent, sans quoi je leur raconterais une foule de petits secrets (les secrets de la caisse valent ceux de l'alcôve) qui leur donneraient terriblement à réfléchir.

» 0 mes amis, leur expliquerais-je, vous ne vous douterez jamais à quel point vous rappelez ces amants naïfs qui reçoivent tous les matins de ia femme qu'ils aiment des lettres rédigées sur ce modèle :

a Mon gros loulou, » Je t'adore, mais j'ai à payer aujourd'hui un )) billet de cent cinquante francs dont l'idée me » trouble et m'empêche de penser à toi autant que » je le voudrais. Remets-les donc à ma bonne, » afin qu'aucunnuagene vienne s'interposer entre » moi et l'image de mon seul ami. »

» 0 généreux gouvernés, êtes-vous bien sûrs de ne pas être à la politique ce que ces candides entreteneurs sont à l'amour? On vous promet en discours fleuris beaucoup de gloire, énormément de considération et des gros lots de cinq cent mille francs. Mais, hélas! la gloire est pour d'autres. Quant aux gros lots de cinq cent mille francs,

ils ne sont pour personne, attendu qu'on les annonce toujours et qu'on ne les tire jamais... Mais on vient... plus un mot. »

Chœur d'entrée des souscripteurs qui viennent remplir la caisse.

Second chœur d'entrée des personnages qui viennent la vider.

Changement de décor : on aperçoit un riche navire. C'est la dette flottante qui cingle vers Civita-Vecchia.

La toile tombe. — Fin de la guerre d'Italie.

Tel serait à peu près mon plan, qui présenterait, il me semble, un tableau suffisamment exact des dernières guerres, tout en épargnant des frais de mise en scène au directeur qui consentirait à. me jouer.

— Mais, me dit l'auteur, évidemment désappointé, je ne vois pas beaucoup l'action, et puis, les guerres finies, l'épée rentrée au fourreau, comment terminez-vous la pièce?

— Toujours par un emprunt.

— Et vous l'appelez?

— L'emprunt de la paix.

Lundi 15 juin. — La mort du prince régnant de Servie donne lieu à deux versions. Les uns prétendent que les meurtriers ont été payés par le vieux parti turc; les autres croient savoir que le prince Michel, ayant séduit une jeune fille et l'ayant déshonorée, ce qui est la suite ordinaire de la séduction, le père et les deux frères de cette jeune victime, au lieu de demander une pension alimentaire au séducteur, ce qui se fait beaucoup dans ce moment-ci, ont trouvé de meilleur goût de l'assassiner pendant qu'il faisait sa promenade de digestion.

Je l'avouerai sans honte, j'appartiens peut-être à ce que nos ministres, qui se croient jeunes, appellent « les vieux partis, » mais je n'ai jamais eu de relations suivies avec le vieux parti turc. Quand je rencontre sur le boulevard un Méhémet-Ali quelconque, c'est à peine si je lui adresse cette question banale :

— Eh ! bien, comment vont les amours ?

Je ne puis donc fournir aucune donnée précise sur cet événement qui a si fort ému l'Europe; mais, à première vue, il m'est impossible d'admettre que les Serbes retardent sur la civilisation

moderne à ce point qu'un père et deux frères trouvent mauvais que mademoiselle leur sœur ait aidé le souverain à passer quelques bons moments.

Je serais alors obligé de l'apprendre à ces arriérés : ce qui se nomme déshonneur sur le Danube est intitulé, sur nos fleuves, où la pêche vient de s'ouvrir, gloire, fortune et considération.

Lorsqu'une jeune fille dont, la veille encore, l'œil bleu reflétait l'azur du ciel, passe des blancs rideaux de son lit virginal dans les damas de soie d'une chambre agrémentée par une liste civile de quinze millions, on ne dit pas qu'elle a été déshonorée, on répète qu'elle a été « remarquée » par le souverain.

Quant à l'ingénue elle-même, elle fait de ces tête-à-tète couronnés le plus clair de sa dot. Elle donne sa main à un jeune diplomate, qui, le jour du mariage, reçoit en pleine poitrine, v'ian! la meilleure décoration du pays, et ses camarades trouvent encore moyen de témoigner leur basse envie par ce cri du cœur :

— A-t-il de la veine!

H élève ensuite avec une égale sollicitude ses enfants à lui et ceux de son maître, après avoir eu

le soin de faire un nœud à la serviette de ceux-ci, afin de ne pas les confondre avec les autres.

Si le vaudeville s'arrêtait là, nous nous contenterions d'offrir à dîner à nos amis pour en rire au dessert; mais hélas! à peine ces petits poissons (lisez dauphins) sont-ils devenus grands, que l' inconduite de mesdames leurs mères commence à s'inscrire au budget.

Le premier sentiment d'un Serbe qui se saurait né d'une faute d'autant plus grave qu'elle n'a jamais eu l'amour pour excuse serait peut-être de cacher à tous les yeux cette origine fertile en scandales. En France, le monsieur se fait une fête de s'appuyer sur l'irrégularité de sa venue au monde pour arriver à tout.

— Si ma mère éjait une honnête femme, disentils ouvertement le jour de la distribution des faveurs, je ne me permettrais pas de vous demander fût-ce une place d'inspecteur de la salubrité; mais comme l'irrégularité de sa vie est absolument notoire, vous ne pouvez moins faire que de me nommer à un consulat de première classe.

Le nombre des hommes délicats qui se sont vantés d'être nés du commerce de leur maman avec Napoléon Ier est incalculable. Plusieurs, à l'aide de cette hypothèse aussi lucrative que peu honorable, ont conquis dans le monde de la politique une position brillante et qui, à l'heure où j'écris, coûte très-cher aux contribuables

D'autres ont eu la douleur de voir leurs droits contestés, et ont appris avec un désespoir dont les Serbes ne peuvent se faire idée que leur mère, qu'ils croyaient parfaitement impure, était restée fidèlement attachée à ses devoirs d'épouse.

— Vous me trompez, disaient-ils aux employés chargés de l'enquête. Je vous assure que ma mère n'était pas aussi vertueuse que vous l'affirmez.

— Je vous demande pardon : elle l'était, répondait l'employé.

— Et moi, je vous déclare qu'elle ne l'était pas, et que, loin d'être un fils légitime, comme vous le prétendez, je suis ce qu'on peut rencontrer au monde de plus adultérin !

De là à tuer sur les promenades publiques les séducteurs à coups de revolvers il y a une forte distance kilométrique.

Mardi 16 juin. — Je consens volontiers à rendre à M. Haussmann cette justice que , seul peutêtre parmi les cinq ou six très-hauts et très-puissants fonctionnaires qui tiennent la France en respect, il a accepté les conséquences de la loi sur la presse. Ce dédain qu'affectent pour les journaux, dont ils ont une peur atroce, ses confrères en omnipotence, il ne cherche pas à s'en draper. Quand une feuille l'attaque, il lui envoie une réponse écrite de sa propre main , où il ne se croit même pas dispensé de mettre quelque esprit.

Voilà ce dont je le félicite. Ce dont je m'étonne, par exemple, c'est l'acharnement qu'il dépense à établir que son grand-père n'a pas voté la mort de Louis XVI. Notez que le grand-père en question partagerait la responsabilité de son vote avec les hommes les plus honnêtes que la France ait jamais eus à sa tête depuis soixante-quinze ans; mais enfin, que M. Haussmann déclare à la face de l'Europe son aïeul innocent du sang de ce Bourbon, qui a eu le tort de fabriquer des serrures en acier qu'il adaptait à des armoires de fer, c'est là un droit que personne ne songe à lui contester.

Ce qui m'étonne de la part d'un homme aussi parisien, c'est qu'il ait eu la faiblesse d'ajouter à sa déclaration qu'il serait au désespoir de descendre d'un « régicide. » Ce mot inepte appliqué aux

juges de Louis XVI n'est pas de l'invention de M. Haussmann, je le sais; mais qu'il me permette de lui faire observer qu'il est très-dangereux pour un homme de gouvernement d'employer sans plus de conviction et sans plus de raisonnement des mots de ce calibre.

En principe, d'abord, celui qui juge ne peut être assimilé à celui qui tue. M. Haussmann ne s'aperçoit pas qu'il laisse entrevoir tranquillement que le président d'une cour d'assises peut être considéré comme un meurtrier, sous prétexte qu'il a prononcé une condamnation à mort.

Je vous vois venir : vous allez me raconter qu'un roi n'est pas justiciable de son peuple et que le jugement de Louis XVI n'est pas valable. Ce système repose tout bonnement sur la folie, mais je l'accepte. Vous voyez que j'y mets quelque complaisance.

Comprenez seulement qu'en appliquant, je ne dis pas à Saint-Just, à Robespierre , à Lebas et à plusieurs autres, que des fonctionnaires affligés de cent cinquante mille francs de traitement n'ont pas qualité pour apprécier, mais à Garnot, à Gensonné, à Guadet, à Vergniaud, l'épithète de régi-

cide, qui sert également à désigner les hommes comme Fieschi, Alibaud, Louvel et Darmès, vous encouragez naïvement les égarés qui seraient tentés d'imiter ces derniers.

Ce sera certainement pour les meurtriers du prince Michel de Servie une consolation de pouvoir se répéter à eux-mêmes en marchant à la mort :

— Nous sommes des régicides, c'est évident. Mais comme M. Haussmann déclare que Bon-Saint- André, qui fut préfet sous l'Empire, David, qui fît le tableau du Sacre, et Fouehé, qui fut nommé duc d'Otrante par Napoléon et ministre sous Louis XVIII, sont des régicides comme nous, notre crime n'a rien que de très-honorable.

Voyez-vous, soutiens du pouvoir qui reprochez si facilement aux journalistes leurs intempérances de plume, à quelles conséquences terribles peuvent conduire vos adjectifs irréfléchis? Par qui avezvous la prétention de faire admettre qu'il n'est pas au moins aussi flatteur de descendre du grand darnot, qui vota la mort de Louis XVI sans le moindre sursis, que d'un des profonds politiques qui onc voté la loi de sûreté générale?

Si vous poussez aussi loin la susceptibilité à l'égard de Louis XVI, comment diable pouvez vous vous résigner à servir avec ce dévouement une dynastie dont le chef, sans motif même présentable, après un enlèvement clandestin et par un jugement rendu la nuit, sur le coin d'une table, grâce à de honteuses complaisances comme le despotisme seul sait en rencontrer, fit exécuter un autre Bourbon, qui méritait certainement plus de sympathies que le premier, car il n'avait dans son dossier ni l'appel aux étrangers ni la fuite à Varennes ?

Si vous qualifiez de la même façon Fieschi, qui éventra quarante personnes sur le boulevard, et Fabre d'Églantine, qui vota la mort du roi avec ou sans votre grand-père, quelle dénomination réserverez-vbus à celui qui fit jouer, par ordre, l'horrible tragédie des fossés de Vincennes ? Vous me paraissez cependant empreint pour lui d'une bien riante indulgence. D'où vient que vos scrupules ont ainsi deux éditions, l'une du soir et l'autre du matin?

Votre excuse est heureusement toute trouvée : c'est qu'en traitant de « régicides » ceux qui vous

ont fait ce que vous êtes, vous ne pensez probablement pas une ligne de ce que vous écrivez. La supposition contraire ferait un tort énorme à votre réputation d'homme intelligent. Ne commettez plus, en tout cas, l'imprudence d'appliquer cette expression radicale de « régicide » à des personnages comme l'un de ceux dont j'ai parlé plus haut. Vous ne parviendriez pas à amoindrir l'homme, et vous arriveriez peut-être à réhabiliter le mot.

On lit dans tous les journaux :

« Des officiers supérieurs de Prusse, Belgique et Russie sont partis hier matin pour le camp de Châlons, accompagnés des attachés militaires des ambassades de ces puissances. Ils sont autorisés à suivre les huit manœuvres qui seront exécutées ^jusqu'au 15 juillet. »

Je n'ai jamais compris grand' chose à la guerre, mais voilà que je n'y comprends plus rien du tout. L'opinion générale a toujours été, jusqu'à ces temps étranges, que la stratégie militaire avait été inventée en vue d'une lutte avec les puissances étrangères.

Si nous ne faisons aucune difficulté de montrer nos manœuvres aux Russes, aux Belges et aux.

Prussiens, c'est donc que nous avons la parfaite certitude de ne jamais nous trouver en guerre avec eux.

Mais puisque nous devons vivre en paix avec toute l'Europe, à qui peuvent servir ces huit manœuvres, et dans quel but dépenser des sommes considérables à de petites guerres qui ne doivent être suivies d'aucune grande ?

Si, au contraire, ces manœuvres sont répétées aussi assidûment dans le cas d'un conflit euroropéen, quelle heureuse idée de les enseigner à ceux-là mêmes contre qui elles doivent être immanquablement employées !

Admettons que, malgré les cahots de la carrière de journaliste, je sois parfaitement sûr de n'avoir jamais un duel de ma vie ; il est parfaitement inutile que j'aille au tir ou à la salle d'armes apprendre à me défendre.

Supposons, en revanche, que, parfaitement décidé à donner mon appréciation sincère sur les hommes publics de mon siècle, fût-ce le maréchal Ney, je sois exposé à recevoir des provocations; je croirais pousser la simplicité au delà des limites connues en priant les adversaires que je croirais devoir accepter, de venir étudier avec moi le coup que je leur destine.

Les Russes et les Prussiens invités aux manœuvres du camp de Châlons doivent se dire de leur côté :

- Nous n'avons intérêt à les connaître que si elles peuvent être dirigées contre nous. Or, si'elles devaient l'être, on ne nous les montrerait pas, Donc il est superflu que nous y assistions.

Il y aurait à essayer un plan moins dispendieux et surtout plus humain par ces chaleurs écrasantes : ce serait qu'au lieu de s'inviter mutuellement à tant de coûteuses manœuvres, un souverain écrivît tout bonnement à un autre :

ce Monsieur mon frère,

» La première fois que nous serons en guerre, j'ai l'intention de tourner votre droite et de profiter de votre surprise pour enfoncer votre centre. Tenez-vous pour averti et prenez vos précautions en conséquence. »

Mardi 16 juin. — Ainsi que la vertu la chaleur a ses degrés. Ils s'élèvent cette année à une telle hauteur, que la plupart des théâtres, désespérant de les suivre, se décident à fermer.

La seule loge qui reste habitée, est celle du

concierge de rétablissement ; mais, convenez qu'il est bien dur d'aller s'y installer pour demander, afin de vous les transmettre aussitôt, des nouvelles des amours de la première contre-basse avec la troisième invitée.

De tous les théâtres fermés, le moins ouvert est encore le Théâtre-Lyrique, dont le budget peut lutter de complication avec celui d'une cour d'Allemagne. Un fait digne de remarque, c'est que parmi les cinq ou six amateurs qui en sollicitent la direction, aujourd'hui vacante, il n'en est pas un qui ne pose comme condition première que la subvention annuelle de cent mille francs sera supprimée.

Vainement le ministère se jette aux genoux des compétiteurs en les suppliant d'accepter cette somme respectable.

— Jamais, répondent les compétiteurs. Si vous retirez vos cent mille francs, l'affaire est bonne.,. Si vous persistez à vouloir les fourrer dans notre caisse, c'est la faillite.

Au premier abord, ces candidats directeurs paraissent entachés de démence. Au second abord, on les reconnaît doués d'une sagesse antique. Il

faut avoir bien longtemps couru les coulisses, et vu bien des décors se décolorer sous l'éponge du temps, pour savoir à quels travaux d'Hercule, à quelles obligations douloureuses, quoique non mexicaines, vous condamne une subvention.

Il suffit d'une grue imposée par ceux qui subventionnent, pour changer en un four, qui coûte cent cinquante mille francs, un succès qui en eût rapporté trois cent mille.

Si vous ajoutez aux sommes que vous font perdre les fausses notes de la pintade susnommée :

1° Les engagements par ordre à dix mille francs, l'un dans l'autre, de ténors et de ténorinos incapables d'entrer en scène sans recevoir à la tête, je ne dis pas des fruits, mais des jardins potagers ;

2° Les prétentions des artistes aimés, qui se disent : Un théâtre subventionné doit faire largement les choses ;

3° Les paquets de loges distribués quotidiennement à tout ce qui porte en France un nom politique, administratif ou simplement inconnu ;

Vous arrivez à cette découverte que les cent mille francs de la subvention vous en coûtent le double, sans' préjudice de ce qu'ils vous empêchent de gagner.

Il est vrai que, subventionnés ou non, les théâtres, dont la soi-disant liberté a été décrétée, sont tenus à des redevances toutes féodales.

Je suppose qu'un industriel dénué d'ambition combine en lui-même ce raisonnement :

— Je vais construire une petite bonbonnière où je ne jouerai que des pièces en un acte. Je ferai deux cents francs de recette au plus, mais j'aurai à peine quarante francs de frais par soirée.

A peine son théâtre serait-il ouvert qu'il devrait, avant de laisser pénétrer un spectateur payant, marquer tous les jours sur sa feuille de location :

Une loge pour le préfet de la Seine ;

Une loge pour le préfet de police ;

Une loge pour le ministre des beaux-arts ;

Une loge pour le surintendant général des théâtres;

Deux places pour l'inspecteur envoyé par la censure;

Deux places pour le commissaire de police ;

Deux places pour le chef de la police municipale ;

Deux places (les deux seules utiles) pour le médecin du théâtre nommé par la préfecture.

Quand on lui aura ainsi écrémé sa salle, jugez de ce qui lui restera. Je ne sais pas si lui-même trouvera la place nécessaire pour assister aux re-

présentations des pièces qu'il donnera. Je sais qu'il aura encore les coulisses ; mais s'il ne se hâte pas d'occuper les deux loges ordinairement établies de chaque côté de la scène, il est à peu près sûr de les trouver prises par les pompiers.

Comme modèle d'inconséquence administrative, on ne trouvera probablement rien de plus réussi que ceci :

D'une part, le gouvernement alloue une subvention de cent mille francs par an à un directeur, sous prétexte que ses bénéfices quotidiens ne suffisent pas à alimenter son théâtre ;

D'autre part, le gouvernement vient, tous les soirs, prendre onze pour cent sur la recette totale, sous prétexte que, si le directeur est au-dessous de ses affaires, les pauvres inscrits aux bureaux de bienfaisance sont également au-dessous des leurs.

A la fin de l'année, les cent mille francs accordés au directeur se trouvent avoir servi à acheter des pantalons aux malheureux et des propriétés à l'administration de l'Assistance publique.

C'est là. faire un noble usage de l'argent des contribuables, je ne le nie pas; mais puisqu'on doit reprendre à un directeur, pour l'offrir aux pau-

vres, la subvention qu'on avait d'abord donnée pour faire vivre son entreprise, il est bien inutile de déplacer des fonds qu'on porte d'abord dans la caisse du théâtre, lequel les reverse dans la caisse de l'administration.

Il serait infiniment plus rationnel que l'Etat laissât l'argent où il est et se contentât d'écrire à chaque directeur jouissant du privilège de la subvention :

« Par une faveur spéciale, nous vous accordons cent mille francs par an ; mais le chiffre du droit des pauvres s'étant élevé chez vous à cent cinquante mille francs, c'est cinquante mille francs qu'il vous reste nous redevoir et que nous attendons par le premier train.

« Nous aimons à croire que vous appréciez à leur valeur tous les sacrifices que le gouvernement s'impose pour vous soutenir et vous protéger. »

Que la masse du public qui n'a jamais sondé ces mystères le sache donc : M. Carvalho a reçu cent mille francs du ministère d'Etat, et il en a rendu, sur les recettes du théâtre, cent douze mille à l'Assistance.

Voilà le système de la protection dans toute sa gloire. Ce que le lecteur ne comprendra jamais plus que je ne le comprends moi-même, c'est que, quand un homme est obligé, sous peine de

faillite, d'accepter cent mille francs de l'Etat, il trouve moyen d'en donner cent douze mille aux pauvres.

Toutes les semaines on organise pour Trouville le train des maris, et pour Fontainebleau le train des ministres. Quelle terrible émotion pour l'aiguilleur et comme les cheveux doivent se soulever sur sa tête quand il sent qu'une distraction suffirait pour faire dérailler toute la politique de la France !

Quel rapprochement à faire entre ce manoeuvre qui touche six cents francs par an pour veiller sur des hommes dont le plus modeste en perçoit cent cinquante mille!

Quel sujet de mélancolie pour qui veut réfléchir que si an malheur survenait, l'aiguilleur serait responsable, tandis que les ministres, cause première de tant d'accidents, ne le sont pas!

Plusieurs journaux ont annoncé que le chef de l'Etat' allait taire une visite à Gharenton afin de se renseigner sur les bruits qui font de cet établisse-

ment une succursale de ^'ancienne Bastille, où les lettres de cachet seraient remplacées par des certificats de médecins.

Une feuille agréable a même ajouté, dans son désir de plaire :

« Cette nouvelle a causé dans toute la maison une satisfaction facile à comprendre. »

Rien au contraire n'est plus difficile à comprendre que cette satisfaction ; car la visite du chef de l'Etat intéresse spécialement les pensionnaires de Charenton, qui, étant en état d'aliénation mentale, sont absolument incapables d'en apprécier l'importance.

S'ils l'ont au contraire appréciée, comme l'insinue la feuille agréable, c'est qu'évidemment ils ne sont pas fous, et alors pourquoi continue-t-on à les soumettre, dans les cabines de Charenton, à des douches quotidiennes ?

Ce dilemme me rappelle le rapport lu au Sénat sur l'incroyable incarcération de l'avocat Sandon, qui, enfermé d'abord à Mazas pendant plusieurs mois sous la prévention d'insultes à un ministre, fut envoyé sans jugement à la maison des fous, dont il ne sortit que deux ans plus tard, et, coïncidence extraordinaire, le lendemain même de la mort de M. Billault, le ministre à la requête duquel il avait été fourré à Charenton.

Ge rapport, qui concluait naturellement à Tordre du jour, se résumait à ceci : « M. Sandon est traité à Charenton avec les plus grands égards. Il se plaint, nous le savons, mais uniquement parce que c'est un homme très-pervers, qui ne veut pas perdre l'occasion de nuire au gouvernement en général et à M. Billault, en particulier. » Il faut cependant s'entendre, répondait M. San- * don, du fond de la baignoire où on le douchait à jet continu. Si je suis fou, je ne puis être pervers, puisque le caractère de la démence est de supprimer chez l'homme toute intention mauvaise et toute responsabilité. Si je suis pervers, comme vous me le dites, c'est que je ne suis pas fou, et alors d'où vient que vous laissez parmi les aliénés un malfaiteur dont la véritable place est sur les bancs de la police correctionnelle ?

Vous avez, je suppose, un ennemi qui vous gêne, et l'envie vous prend de vous en débarrasser. Ne commettez pas l'imprudence de Taccuser de vous avoir pris un pantalon ou une chemise en batiste. En effet, innocent ou coupable, votre ennemi trouvera immédiatement un juge d'instruction pour l'écouter, un avocat pour le défendre et un tribunal pour le renvoyer des fins de la plainte, en vous condamnant aux dépens.

Vous aurez même une chance sur deux de vous

voir traité de méprisable calomniateur et de faux témoin par la partie adverse. L'autre procédé est bien plus simple et infiniment moins compromettant. Vous allez trouver, comme dans l'affaire de l'avocat Sandon, un médecin connu, et vous lui faites cette déclaration :

« J'ai un ennemi, mais ne trouvez-vous pas que s'attaquer à un homme aussi sympathique que moi est un acte de folie? Aussi, suis-je venu vous prier de vouloir bien signer un certificat d'aliénation mentale qui me permette de faire expédier d'urgence à Gharenton ce cerveau malade. »

Le médecin vous répond qu'il a rencontré le matin même votre ennemi, et que ce soi-disant maniaque lui a paru jouir de tout son bon sens. Alors, vous cherchez un, deux, trois, quatre autres docteurs, jusqu'à ce que vous en ayez rencontré un dont la complaisance coupable cadre avec vos projets. Il n'y a plus alors pour votre victime ni défense, ni jugement, ni débats publics. On saisit le monsieur dans son lit, et toutes ses récriminations ne servent qu'à lui faire serrer un peu davantage la camisole de force, par les bons gendarmes, qui néanmoins se répètent entre eux :

« C'est vraiment dommage qu'il soit fou, il dit des choses très-raisonnables. »

Le côté le plus moral des exécutions de ce genre, c'est que le médecin fait remettre sa note à l'accusateur; absolument comme si un juge écrivait à ses justiciables :

« Je vous ai fait gagner votre procès. Je vous serais bien obligé de me payer le plus tôt possible le montant de la somme dont l'énoncé est cicontre. »

En outre, comme un médecin suffit pour faire déclarer fou un homme coupable d'avoir reproché à un ministre ses anciennes opinions ; de même, un autre médecin, soigneux de son avenir, peut toujours découvrir des traces de folie dans l'acte coupable commis par un homme influent, qui se trouve alors être envoyé à Gharenton pour y prendre deux bains par semaine, au lieu d'être dirigé sur Glairvaux pour y fabriquer des chaussons de lisière.

— Monsieur l'aliéniste, disent les plaignants, l'individu dont vous avez à examiner Tétai mental est entré dans notre café au moment où ma femme était seule au comptoir, et comme elle fouillait dans le tiroir pour chercher de la monnaie, il lui a donné un grand coup de parapluie sur la tête et a pris toute la recette de la journée.

— C'est là un fait d'autant plus singulier que l'accusé descend d'une des premières familles du

Poitou. Il ne peut y avoir là qu'un cas de cette folie particulière intitulée la monomanie argentifère. Le sujet qui en est atteint se croit caissier d'une grande maison, et il ne peut voir un tiroir entrebâillé sans fourrer les mains dedans.

Mercredi 17 juin. — Plainte d'un monsieur qui a reçu, au grand prix de Paris, du boxeur du marquis de Hastings, plusieurs coups de poings sur les entrées.

Réponse de ce jeune gentilhomme, qui a trouvé l'art d'élever des chevaux et de s'en faire cinq millions de dettes.

« L'Angleterre, dit-il en substance, a sur la France une supériorité incontestable, celle de la boxe. Nous passons le détroit pour venir vous enlever le prix de cent mille francs ; je ne le nie pas ; mais, c'est là un point secondaire. La grosse question est de vous prouver que, si jamais les fusils à aiguille sont remplacés par des coups de poing, vous ne pèserez pas deux onces dans nos mains calleuses. »

Le marquis de Hastings et ses cinq millions de dettes ajoutent d'ailleurs qu'en fait de boxeurs, la casse est personnelle ; qn'il ne peut donc répon-

dre que de ses coups de poing à lui et non de • ceux que distribue son entourage, et qui n'ont, il se hâte de le déclarer, aucun caractère politique.

Ce conflit a une variante, c'est l'histoire de cet ancien représentant dont le perroquet vert, habitué aux enthousiasmes de 1848, avait continué longtemps après les événements subséquents, à roucouler le cri devenu séditieux de :

ce Vive la république ! »

Un jour que, lâché sur le balcon, l'oiseau répétait à tue- tête ce refrain des anciens jours, le maître surpris vit entrer chez lui un commissaire de police qui lui enjoignit de lui désigner, séance tenante, l'individu coupable d'avoir proféré cet appel à un changement de gouvernement.

— Monsieur, répondit le propriétaire de l'animal incriminé, celui que vous cherchez ne songe pas à fuir. C'est mon perroquet. Vous pouvez dresser procès-verbal contre lui.

— Mais puisque vous lui avez appris ce cri révolutionnaire, qui vous empêchait de lui en enseigner un autre ?

— Monsieur le commissaire de police, j'ai essayé de tout ; j'ai passé des journées entières à lui

répéter les phrases les plus orthodoxes, comme par exemple : « l'empire, c'est la paix, » « à bas la Pologne ! » a vive l'expédition romaine ! » Il faut croire qu'il a passé l'âge où on change d'opinion, car j'ai eu beau lui représenter tous les bienfaits dont Tordre de choses actuel nous a comblés : la diminution des loyers, celle des impôts, l'excellent effet produit en Europe par l'expédition du Mexique, la suppression presque totale des gros traitements, puisqu'il est aujourd'hui très-rare qu'un haut fonctionnaire touche plus de deux cent mille francs par an, le système des économies pratiqué avec tant de persévérance que c'est à peine si la dette publique a augmenté de quatre milliards.

J'ai eu beau mettre enjeu toute mon éloquence pour lui faire comprendre que la moralité des femmes, et même celle des perruches, avait énormément gagné depuis quinze ans ; que si les filles entretenues continuaient à dépenser annuellement quatre- vingt mille francs par tête pour leur toilette, les femmes du monde étaient arrivées à en dépenser cent vingt mille, ce qui prouve que la vertu est toujours récompensée ; rien n'y a fait et il a persisté, malgré toutes mes remontrances, à scandaliser le voisinage par son éternel « vive la république \ » Aussi je vous conseille de poursuivre

l'affaire énergiquement. Traînez mon perroquet devant les tribunaux, je me ferai un devoir de déposer contre lui.

Le commissaire de police était cruellement embarrassé ! On ne pouvait raisonnablement rendre un citoyen responsable des conversations de son perroquet. Enfin, toutes les lumières de la jurisprudence ayant été consultées, on décida que poursuivre un oiseau en police correctionnelle serait offrir une trop belle proie au ridicule, et on chargea simplement un des plus habiles agents de la police secrète de surveiller la cage et de choisir un moment favorable pour étouffer le perroquet, ce qui en même temps étouffait l'affaire.

Aujourd'hui que la reconnaissance des peuples a effacé jusqu'aux dernières traces de ces dissensions civiles, toujours douloureuses même quand elles ont un perroquet pour point de départ, je regrette que le procès n'ait pas eu son cours. Il eût été instructif de voir cet oiseau de mauvais augure entrer chargé de chaînes entre deux gendarmes, d'écouter le greffier donner lecture de l'acte d'accusation et d'entendre le président condamner l'accusé à trois heures de bouquet de persil.

Jeudi 18 juin. — Anniversaire de la défaite définitive de Napoléon à Waterloo. Avec sa générosité habituelle, ce grand capitaine s'adjuge tous les éloges et réserve toutes les accusations pour ses généraux.

Il accuse Ney et ne reçoit pas de témoins, il accuse Grouchy, il accuse tout le monde. Les Français sont si bêtes qu'ils prennent au sérieux ce cabotinage et conviennent que jamais Napoléon n'a été plus grand que le jour où il a commis les fautes les plus graves.

Vendredi 19 juin. — Messe commémorative en l'honneur de Maximilien, fusillé Tannée dernière à pareille époque. C'est aussi le bout de Tan des obligations mexicaines, que ce monarque infortuné est allé rejoindre prématurément dans la tombe.

Si tous ceux qui se sont échaudés à cette combinaison recommandée par M. Rouher, et dans laquelle cet intelligent ministre s'est bien gardé de mettre un sou, assistent au service funèbre, jamais nous n'aurons vu cérémonie plus imposante

Des citoyens, dont je laisse à- la postérité le soin d'apprécier la conduite, continuent à manquer de respect au Sénat en lui adressant des pétitions comme celle-ci :

Un médecin, demeurant à Paris, demande qu'une récompense soit accordée à l'écrivain qui prouvera que l'homme ne peut être heureux qu'à la condition de bien pratiquer la religion et la morale.

Remarquez que ce médecin n'indique pas de quelle religion et de quelle morale il entend parler. Il y a là une rouerie digne d'attention. Ce docteur inventerait des pilules contre le scepticisme que je n'en serais pas surpris.

Un propriétaire du département du Gard prie les sénateurs de vouloir bien fonder « un concours national des belles actions. »

Un habitant de Metz insiste pour que le mariage ne soit valable qu'après une cérémonie religieuse.

Enfin, un habitant de Versailles propose un sénatus-consulte qui interdise de discuter les doctrines matérialistes.

Ces différentes pétitions sont évidemment le résultat des fortes chaleurs; et dire que nous avons encore trois mois d'été !

M. Crampon, rédacteur de la Finance, a dirigé un jour contre plusieurs journalistes une accusation de chantage qui a été lue par un M. dé Kervéguen, dont on n'a pas entendu parler depuis.

Cette lecture a été accueillie par les sympathies marquées de la majorité, et M. Crampon a pris immédiatement dans l'auguste assemblée une position de messie révélateur que bien des gens lui enviaient.

Aujourd'hui, M. Crampon envoie aux députés un mémoire très-vif sur la question des paquebots transatlantiques, dans lesquels plusieurs membres de cette législature ne dédaignent pas d'être intéressés.

Cris! fureurs l anathèmes! Les députés qui ouvraient leurs bras au Crampon des affaires de presse voudraient ouvrir Mazas au Crampon des paquebots. Ce Dieu vengeur n'est plus qu'un pilier d'estaminet. Ce saint Michel- Archange est devenu un Dumollard.

Quel exemple d'impartialité, messieurs et chers confrères ! Ce n'est pas nous, misérables journalistes qui recevons continuellement de l'argent de la Russie (ce matin encore, elle est venue me tour-

menter chez moi), ce n'est pas nous, clis-je, qui garderions cet esprit d'équité et ce sentiment de la justice, dont le peuple aux prochaines élections ne peut manquer de tenir compte à la majorité î

Samedi 20 juin. — Anniversaire du serment du jeu de Paume. Ce serment tout politique, offre cette particularité hizarre, crue c'est le seul qui ait jamais été tenu.

Dimanche 21 juin. — On prétend que les chaleurs prématurées que nous subissons doivent être attribuées à la présence d'une comète encore imparfaitement visible.

On sait qu'à toutes les époques, l'apparition d'une comète a précédé un grand événement.

Je n'attends qu'un seul grand événement au monde ; mais j'ai sipeu de chance ! Vous verrez qu'il n'arrivera pas encore cette année.

Le vice-roi d'Egypte s'est aperçu récemment qu'il lui mancruait un Corps législatif, et il vient de

s'en offrir un sur sa cassette particulière. Seulement, il est bien naturel qu'afîn de l'avoir à son goût, il le commande aux meilleurs fabricants. Yoici donc comment il organise sa petite affaire :

Tous ceux qui sont avec le gouvernement, ditil dans sa proclamation, siégeront à droite ; tous ceux qui sont contre lui prendront place à gauche.

Mais les ennemis du gouvernement étant naturellement destinés à périr par les derniers supplices, tout député de l'opposition qui se permettra une observation sur la marche des affaires doit s'attendre à se voir, à l'issue de la séance, cousu dans un sac de toile et précipité dans le Nil.

J'aime cette franchise égyptienne. La France y met plus de sournoiserie. Je n'ai jamais entendu dire que MM. Eugène Pelletan ou Ernest Picard aient été livrés au bourreau à la suite d'un discours contrariant. Le pouvoir actuel se contente de déclarer que les électeurs de Paris étant généralement frappés d'aliénation mentale, ceux qu'ils ont nommés aux élections dernières doivent être purement et simplement considérés comme des députés de Gharenton. Un certain Morny ou de Morny (les biographes ne sont pas d'accord sur son état civil) prétendit même en pleine assemblée que si Paris était la tête de la France, la province en était

MES TREIZE PREMIERES LANTERNES 14d

le cœur. Et avec l'a- propos d'un homme qui écrivait des vaudevilles entre ses coups d'État, il ajouta :

— Ce qui prouve que notre pays a mauvaise tête et bon cœur.

Ce mot « d'auteur, » venant du président d'un des deux grands corps de l'Etat, était un outrage à la volonté nationale, une attaque directe au suffrage universel, et eût entraîné, partout ailleurs, la mise en accusation immédiate de l'imprudent qui l'avait prononcé. Il eut sur les bancs de notre majorité un succès énorme. Plusieurs membres de la droite en moururent de rire dans la nuit, et un enthousiaste demanda, dans les bureaux, que cette pensée profonde fût récitée tous les soirs au Théâtre- Français pendant les entr'actes.

11 est donc fâcheux que nos mœurs ne puissent s'accommoder à la législation du vice-roi. Les occasions de rire un peu deviennent de plus en plus rares, et rien n'eût été amusant comme de voir enfin le gouvernement français débarrassé de cette opposition qui le tourmente si visiblement. Je me représente M. Rouher portant à la tribune un discours dans ce genre :

— Messieurs, nous avons besoin d'une caisse pour les chemins vicinaux ; mais le sort des cais-

ses étant d'être vidées, le devoir des peuples est de les remplir. (Très-bien ! très-bien!) •

J'ai donc l'honneur de déposer sur le bureau de notre honorable président le projet d'un emprunt de trois milliards. (Vifs applaudissements.)

M. Schneider. — Il n'y a pas d'opposition? — De toutes parts : (Non! non !)

Un membre, de sa place. — Pardon, messieurs et chers collègues, j'aurais une observation à présenter. (Murmures. — Aux voix! aux voix!) Messieurs, vos interruptions ne m'empêcheront pas de remplir mon devoir jusqu'au bou>. Oui, messieurs, dussé-je payer de tout mon sang la manifestation de mes convictions, je le dirai à la face de l'Europe : je trouve que trois milliards, c'est bien peu. Je propose d'élever l'emprunt à la somme de cinq milliards.

M. Rouher. — J'adhère à la proposition de l'honorable préopinant. (Bravo! bravo!)

M. Schneider. — Ceux qui sont d'avis d'adopter le projet de loi portant un emprunt de cinq milliards pour l'achèvement des chemins vicinaux déposeront un bulletin blanc dans l'urne. Ceux qui sont d'un avis contraire déposeront un bulletin bleu.

(Vive agitation. Les conversations les plus animées s'engagent pendant le scrutin.

M. Schneider. — Je vais proclamer le résultat du vote :

Votants 246

Majorité absolue. ....... 123

Pour l'emprunt 246

Contre ' 0

Le Corps législatif a adopté.

Maintenant, messieurs, reprenons la suite de la discussion ; il ne faut pas qu'un incident d'aussi peu d'importance dérange plus longtemps l'ordre de nos travaux.

M. de Guilloutet. — Je demande la parole. Un journaliste a imprimé l'autre jour que madame de S avait, au grand prix de Paris, une robe couleur marron d'Inde. C'est delà vie privée. Je désire que cet écrivain soit condamné à mort et que son exécution ait lieu dans l'enceinte du pesage. (C'est, cela! très-bien, très-bien!).

L'orateur, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations de la plupart de ses collègues.

M. Darimon. — Plusieurs de mes électeurs m'écrivent que les ministres sont réellement trop peu payés. Je me permettrai donc de demander à la Chambre si elle ne serait pas d'avis que le traitement de chacun d'eux fût élevé à la somme, plus convenable, de quinze cent mille francs par trimestre.

De tons côtés. — Oui, oui, parfaitement ! Aux voix !

La proposition est mise aux voix et adoptée à l'unanimité.

M . Pinard^ ministre de l'intérieur. — (Marques d'attention.) Messieurs, laissez-moi vous remercier en mon nom comme au nom de mes collègues de cette marque de sympathie que nous méritons à tant d'égards. (C'est vrai !) Mais il faut aussi que le peuple ait sa part dans la satisfaction que nous éprouvons tous. Je propose de porter à quatorze cent mille hommes l'armée active, indépendamment des huit cent mille gardes nationaux mobiles qui me paraissent nécessaires au bonheur de mon pays.

La Chambre, par un mouvement spontané, décide que ce discours sera imprimé et distribué dans toutes les communes.

M. Schneider. — La séance est levée. A demain la suite de la discussion sur la proposition tendant à mettre un nouveau timbre de huit francs cinquante sur tout exemplaire d'un journal politique.

La Chambre se sépare aux cris de « Vive l'Inquisition! »

Voilà, à quelques détails près, où nous en arriverions peu à peu si l'opposition déclarait un wr

qu'elle rentre dans ses foyers et qu'elle laissera désormais la majorité se livrer sans contrôle à toutes ses satisfactions. Nous ne tarderions pas à lire ceci dans les annonces payantes :

EATTOIRS HYGIÉNIQUES

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