ET1 MACHINES A TRÈS-BIEN
Fournissant douze très-bien! à la minute. Tous les amis de la vieille gaieté gauloise s'expliqueront maintenant pourquoi j'exprimais tout à l'heure le regret de ne pas voir le système égyptien appliqué aux assemblées françaises.
Lundi 22 juin. — ■ L'archevêque de Paris est allé en personne bénir une cloche à Asnières, et le directeur du Parc de ce nom a profité de cette circonstance pour annoncer que son bal serait illuminé d'une façon beaucoup plus brillante que de coutume. x
Il aurait pu ajouter que l'archevêque viendrait également bénir les quadrilles. Le mélange de cette cloche qui appelle les fidèles à la prière et de cet orchestre qui invite les cocottes à la pastourelle, a un charme particulier. Je me représente mademoiselle Trop-de-Fraîcheur disant à ses camarades
avec tout le sérieux que comportent ces sortes de choses :
— Aujourd'hui, pour faire honneur à l'archevêque, j'étrenne les boucles d'oreilles que m'a données Anatole, et ce soir dans le quadrille, j'essayerai une nouvelle machine : le Pas de la Bénédiction. Je vous prie de croire que c'est un peu réussi.
" Le nombre des femmes qui, en religion, n'ont pas d'autres points de vue, est incalculable. La fille aînée de l'Église (vous avez reconnu la France) est pavée de trotteuses qui dévalisent les messieurs à l'heure ou à l'année et qui courent à l'église voisine faire brûler une bougie pour la guérison de leur concierge.
Si l'archevêque de Paris parvient à m'expliquer ces contradictions d'une façon satisfaisante, je consens à être le parrain de la première cloche qu'il bénira.
Le tribunal de Cognac, dans l'affaire de l'émeute anticléricale qui a troublé plusieurs communes du département, a condamné deux femmes, Marguerite Pinard et Julie Gontier, chacune à quinze mois de prison.
Quand les êtres d'un sexe opposé au nôtre demandent à gagner leur vie par le travail, la société leur répond :
— Vous êtes des femmes; trouvez un mari qui vous nourrisse.
En revanche, quand elles se révoltent, on les condamne absolument comme si elles étaient des hommes.
Les journaux donnent le chiffre des pertes en bétail subies par les tribus algériennes depuis 1867. Il est pour les animaux d'environ dix-sept millions. On ne donne pas celui des hommes, qui est de beaucoup le plus intéressant. Mais à propos de l'heureuse position dont les Arabes qui n'ont pas encore été mangés jouissent sous notre domination, si intelligente et si paternelle, un colon m'écrit une lettre que je laisse à nos éminents jurisconsultes le soin d'apprécier.
La voici dans toute sa simplicité :
« Monsieur le Rédacteur, » Il y a environ deux ans, de violents incendies éclatèrent sur plusieurs points du territoire. Des moissons entières se trouvaient, en moins d'une nuit, dévorées par les flammes. L'autorité
française s'alarma. On surveilla activement les incendiaires, et un grand nombre d'indigènes furent successivement* arrêtés, parmi lesquels une douzaine environ furent condamnés à mort et exécutés sans rémission.
» On supposait que ces exemples porteraient leurs fruits; mais, depuis, les incendies continuent de plus belle, et notamment cette année, où ils sont plus nombreux que jamais.
» Pourquoi donc n'en clemande-t-on plus compte aux indigènes, et d'où vient que les incendiaires continuent aujourd'hui sans aucun danger le cours de leurs forfaits?
» Je vais vous le dire, monsieur le Rédacteur : c'est qu'on s'est aperçu un jour que les incendies si sévèrement réprimés étaient tout simplement le produit de combustions spontanées, développées par les excessives chaleurs qui dessèchent le sol algérien.
)> On parle de réhabiliter Lesurques. Est-ce qu'il ne serait pas équitable de réhabiliter aussi ces infortunés morts sur l'échafaud, victimes de l'ignorance et de la brutalité des hommes ?
» Notez que les familles de ces malheureux ont
également presque toutes péri, dispersées par la misère.
» Veuillez agréer, etc. »
(Ici un nom et une adresse que je me garde bien de reproduire.)
Ma réponse sera nette et concise :
— Quelle idée avez-vous, monsieur et cher colon, d'essayer cle nous attendrir sur douze Arabes plus ou moins guillotinés ? La France a condamné autrefois assez de gens pour sorcellerie, elle a bien le droit d'en condamner quelques-uns pour combustion spontanée.
D'ailleurs, cette fois comme toujours, la France a agi sagement, puisque si ces Arabes privilégiés, et dont les autres doivent jalouser le sort, n'avaient pas vu notre sollicitude abréger leur carrière, ils seraient morts de Mm deux ans plus tard.
Les Serbes vont décidément prendre pour succéder au prince Michel un petit bonhomme âgé de onze ans et demi. . •
Je parie que ce monarque du théâtre Séraphin fera moins de bêtises que les autres.
D'abord, parce qu'il ne pourrait en faire davantage.
Ensuite, au premier mot qu'on lui a touché de son avènement possible au trône, il a répondu qu'il s'occuperait immédiatement de se venger. Cette disposition sanguinaire, remarquable chez un jeune gars qui n'a pas encore fait sa première communion, prouve avec évidence qu'il est né pour le commandement.
Quand le fils d'un vitrier casse la vaisselle, bat sa bonne et poursuit ses camarades à coups de pierres, ses parents le mettent aux Jeunes-Détenus.
Quand c'est un prince qui se permet ces exercices, on dit qu'il est né pour le commandement.
On nous annonce la prochaine visite d'une de ces reines à anneaux dans le nez comme nous en recevons de temps en temps. On prétend qu'elle a nom Mohilla et que son royaume est situé à l'entrée du canal de Mozambique.
Je me suis toujours défié de ces reines africaines qui quittent leurs États pour venir étudier, disent-elles, les mœurs de notre pays. Il me semble, , malgré moi, que ce sont des blanchisseuses
qui ont fui leur Mozambique natal en emportant le linge de leurs pratiques.
On m'a déjà assuré à plusieurs reprises que le petit taïcoun devant lequel nous nous sommes tous inclinés l'année dernière était un gâte-sauce japonais qui avait trouvé amusant de se donner comme prince, afin d'avoir une bonne loge aux représentations de gala.
Les nouvellistes prétendaient même que cette supercherie était maintenant connue en haut lieu, mais qu'il avait été décidé qu'on n'en soufflerait pas mot, de peur qu'il n'en rejaillît quelques éclaboussures de ridicule sur les augustes visiteurs qui se sont fait tant de tort en venant nous prouver à domicile que les têtes couronnées étaient au moins aussi vilaines que les autres.
Mais qu'elle soit souveraine ou blanchisseuse, si j'étais chargé de promener cette bonne Mohilla, je la mènerais, le soir même de son arrivée, à Habille, où elle aurait un champ très-vaste pour étudier nos mœurs, et je lui présenterais Ghicard, en lui conseillant de le prendre pour son premier ministre.
Après tout cet homme a l'expérience de la vie.
Il a vu des personnages aujourd'hui réputés sérieux se disloquer en sa société dans les bastringues maintenant démolis. Il est de ceux dont on dit : il les connaît toutes.
Et pourvu qu'on lui serve sa bouteille à tous ses repas, c'est un garçon à rendre un peuple parfaitement heureux, et peut-être à s'opposer aux empiétements du clergé.
Maintenant, si la reine du canal de Mozambique y tient absolument, je le lui offre comme président du conseil; mais, tout bien considéré, j'aimerais mieux le garder pour nous.
Le pape Pie IX vient d'entrer dans la vingt-troisième année de son pontificat.
Y entrer n'est rien. La grosse question pour lui est de savoir comment il en sortira.
Mardi 23 juin. — Gomme rêve d'opium, nous ne pouvons rien espérer de plus fantastique que le procès de M. Parent contre l'agent de police André. 11 y a plus d'un an, M. Parent est frappé dans une foule par un homme en bourgeois, qui
remplit une de ces fonctions qui ne s'avouent qu'à la dernière extrémité. On a beau répéter à la ronde :
— Mais les agents de police rendent de grands services à la société : ils arrêtent les étudiants turbulents et frappent ceux qui ne le sont pas, ce qui les empêche de le devenir.
Il n'en est pas moins vrai que bien des gens m'ont raconté qu'ils étaient peintres, correcteurs d'épreuves, hommes de lettres, marchands de peaux de lapins, fumistes et même diplomates, mais que pas un ne m'a déclaré qu'il allait dans les cafés écouter, sous le couvert d'une feinte demitasse, les conversations, afin de signaler au gouvernement, moyennant salaire, ceux qui en tenaient de suspectes.
Eh bien ! après avoir perdu douze mois de sa vie à interroger toutes les juridictions pour savoir s'il a le droit de poursuivre devant les tribunaux l'être infime qui l'a frappé; après avoir, presque chaque jour, fait appel à la conscience publique, M. Parent arrive à trouver un tribunal qui veut bien écouter sa plainte, et depuis trois semaines ê'est au journal qui fera le plus de bruit autour de ce miracle dû tout entier au courage et à l'indépendance de cette magistrature que l'Europe nous envie.
Ces épanouissements de surprise, ces acclamations de joie doivent donner aux étrangers, qui nous contemplent en riant sous cape, une jolie idée de notre sécurité individuelle.
Quoi ! un homme comme il faut a été frappé par un alguazil de sixième ordre, et celui-ci sera jugé sans l'autorisation du conseil d'État après un an de pourparlers, de jugements cassés et d'arrêts rendus ! Mais c'est à n'y pas croire ! Quel pays que cette France, et combien en est admirable l'organisation judiciaire !
Cette affaire André aura pour moi un enseignement. Je ne sais comment faire cet aveu à mes lecteurs, mais elle me donne une furieuse envie d'entrer dans la police. En effet, je pourrais ainsi diffamer dans la Lanterne les gens les plus honorables, et s'ils avaient l'imprudence de m'intenter un procès, il me suffirait de montrer ma carte de ralliement pour avoir un an devant moi avant de comparaître à la barre d'un tribunal, si toutefois on ne renvoyait pas ma victime se pourvoir devant le conseil d'État, sous prétexte qu'étant agent de police je suis considéré comme un fonctionnaire, ainsi qu'un premier jugement l'avait déclaré dans l'affaire Parent.
Cette décision a même dû sembler bien flatteuse aux conseillers d'État chargés, en qualité de fonc-
tionnaires de décider s'ils devaient autoriser ou refuser de laisser poursuivre leur collègue, le sieur André.
J'en suis à regretter qu'un arrêt de la cour ait infirmé ce jugement; je me serais donné la satisfaction de rendre compte en ces termes du prochain bal officiel :
« La fête a duré jusqu'au matin. Le quadrille d'honneur était uniquement composé des plus hauts fonctionnaires de l'Etat. Je cite, par rang d'importance, M. Rouher, M. de Forcade la Roquette, M. cle Maupas et l'agent de police André, dont l'élégance et la belle tenue ont été particulièrement remarquées. »
— Ma tante est morte la semaine dernière, disait un acteur dans un vaudeville du Palais- Royal.
— Yous me croirez si vous voulez, répondait Pérès, j'avais toujours pensé que ça lui arriverait.
Cette épitaphe s'applique sans commentaires au marquis d'Orvault qui, après une vie pleine de culbutes, vient de mourir sur le scandale du cygne. Je n'irai certes pas sur cette tombe à peine fermée rappeler un passé douloureux, mais je demande à
élucider à ce sujet un- point resté noir, comme tant d'autres points. M. de Maubreuil touchait une pension de 2,400 fr., le fait a été constaté au procès. Est-ce pour avoir, par distraction, fourragé dans les diamants de la reine de Westphalie ?
Est-ce pour avoir donné une roulée à M. de Talleyrand ?
Est-ce pour avoir renversé de la colonne Yendôme la statue de Napoléon Ier ?
Nul ne le saura jamais peut-être ; mais enfin, cette pension, il la touchait.
Maintenant que le voilà mort, sur quelle tête va-t-on reverser ces deux mille quatre cents francs ? Nous avons aujourd'hui tant d'hommes capables de tout qu'il y aurait injustice à avantager l'un plutôt que l'autre. D'ailleurs, les vols de diamants ne se pratiquent plus, guère sur les grandes routes. On opère plus volontiers dans les corridors de la Bourse.
D'autre part, si on se met à tomber à coups de poing sur les hommes politiques qui, comme Talleyrand, ont passé sans secousse d'un gouvernement à un autre, la France deviendra une vaste ambulance.
Le mieux serait , à mon avis, d'ouvrir un concours entre tous les aspirants à ia pension du marquis d'Orvault, chacun des candidats enverrait,
sous pii cacheté, au bureau de la Lanterne, le récit des petites gredineries de sa vie politique et privée, et je me ferais un devoir de signaler aux hommes tout-puissants qui distribuent les pensions ceux qui mériteraient de reprendre la suite des affaires de l'homme célèbre que nous venons de perdre.
Par exemple, si on n'a pas trahi trois ou quatre fois ses convictions les mieux payées ;
Si l'on n'est. pas prêt à assister dans la même journée, cierge à la main, à la procession de la Fête-Dieu et à recommencer sur les prêtres les massacres de septembre;
Si l'on ne se sent pas l'énergie nécessaire pour dévorer un pays jusqu'à son dernier billet de mille francs, il est inutile de se présenter. Du reste, tout concurrent, en remettant ses titres, devra apporter un certificat de mauvaise vie et mœurs.
Vous comprenez qu'il s'agit ici des deniers de l'État, et qu'il est de toute nécessité de les placer sur la tête d'un homme qui pourrait au besoin rendre un service hors ligne.
La France serait trop heureuse si tous les marquis d'Orvault ne lui coûtaient que deux mille quatre cents francs par an.
I>3 Charivari relève un mot qui fait M. d'Havrincourt bien supérieur à Mirabeau.
Jules Favre rappelait dernièrement à la Chambre quelques-unes des fautes de ces dernières années. Vous reconnaîtrez qu'il avait le choix.
— Quand ce serait vrai, s'est écrié M. d'Havrincourt, il ne faudrait pas le dire à une tribune française.
A quelle tribune M. d'Havrincourt voudrait-il que M. Jules Favre portât ses griefs? Est-ce à une tribune suédoise," espagnole ou groënlandaise ?
L'exclamation du député de la droite se résume à ceci :
— Vous pouvez dire la vérité à toutes les tribunes, excepté à la tribune française, où il faut la cacher soigneusement.
Nous remercions M. d'Havrincourt d'avoir avoué avec cette complaisance que le meilleur gouvernement était celui où il ne se dit pas un mot de vrai.
On prépare à Versailles une fête civique pour célébrer le centième anniversaire do la naissance du général Hoche, qui pacifia la Bretagne, commanda
en chef sur la Moselle, eut dans les mains toutes les caisses de l'armée et mourut sans un sou. Cet homme ne mérite que le mépris.
Mercredi 24 juin. — Nombre de lecteurs me prient de vouloir bien leur apprendre ce qu'on entend par « l'incident Robert Hait, » dont il est de plus en plus question, sans que personne puisse s'expliquer au juste ce dont il s'agit.
Avant toute narration, il faut que le public sache qu'en France tout écrivain est un accusé. Un homme qui vend de la parfumerie est un parfumeur; celui qui fabrique des armoires à glace est un ébéniste. Par une faveur toute spéciale, celui qui couche ses idées sur des feuilles de papier blanc est un prévenu.
Seulement comme, pour ce seul fait, on n'ose pas encore les traduire tous en police correctionnelle, on les renvoie devant un tribunal spécial, qui, au théâtre, porte le nom de censure, et en librairie celui de commission de colportage.
Quelquefois, les écrivains sont acquittés. C'està-dire que les juges autorisent la représentation de leurs pièces et la vente de leurs livres dans les gares des chemins de fer. Souvent aussi, leurs ouvra-
ges sont condamnés à rester internés dans Paris, comme des galériens après l'expiration de leur peine, ce qui ne laisse pas que de jeter un mauvais vernis sur l'auteur. Ainsi, dernièrement, un homme de lettres, ayant pour une affaire tout intime envoyé des témoins à un percepteur des contributions, celui-ci répondit victorieusement :
— Je ne me bats pas avec un homme à qui on vient de refuser l'estampille !
Le public aura sans doute quelque peine à le croire : les individus qui consentent à remplir ainsi les rôles de commissaires de police littéraires et de sergents de ville de la pensée sont, pour la plu* part , écrivains eux-mêmes, et plusieurs d'entre eux ont osé se présenter à la Société des gens de lettres, qui a commis la faute de les recevoir.
Telle est l'origine de l'incident Robert Hait.
Au dernier banquet des membres du bureau de la Société, le jeune auteur d'une Cure du Docteur Pontalais et de Madame Freineix, deux romans très-lus, quoique non estampillés, a demandé, en manière de toast, qu'on expulsât simplement de la Société des gens de lettres ceux qui refusaient d'autant plus facilement l'estampille aux ouvrages des autres qu'ils l'accordaient toujours aux leurs.
Adhésions bruyantes, protestations tumultueuses. Je comprends las adhésions, mais les protes-
tations m'étonnent. Vous seriez probablement fort surpris de voir un avocat général serrer en passant la main de l'accusé contre lequel, cinq minutes plus tard, il requerra la peine de mort. La situation des estampillerai est la même; que dis-je? elle est encore plus étrange, puisque, pour peu que leurs sentiments soient à la hauteur de leur profession, rien ne les empêche de combiner entre eux cette petite machination :
— Voilà un livre très-remarquable, dont le succès ne peut manquer de faire le plus grand tort aux nôtres. Faisons notre possible pour en empêla vente. Chacun pour soi et Dieu pour personne.
Si le- gouvernement, qui veut nous persuader qu'il nous a donné la liberté de la presse, croit de voir payer des hommes à lui pour surveiller nos ouvrages à nous, qu'il leur défende au moins de nous faire concurrence et de se répandre dans nos sociétés. Il est impossible que nous continuions une heure de plus comme contribuables à nourrir des gens qui emploient toute leur énergie à nous empêcher de vivre comme écrivains.
Quant à messieurs les gendarmes de lettres, ils ne peuvent patauger plus longtemps dans leur double situation. 11 n'est pas permis de servir deux opinions à la fois. L'une après l'autre, c'est déjà bien joli. Il faut qu'ils optent.
Celui qui se croit capable de trouver au bout de sa plume une honnête aisance passera ses ciseaux à un plus digne.
Celui, au contraire, qui se sent pour vocation de veiller sur la pudeur des gares, priera la muse de faire ses paquets, ce qui, en permettant à ses facultés administratives de se développer à leur aise, fera à la longue d'un très-mauvais écrivain un remarquable agent de police.
On annonce une réforme de l'Observatoire. Ce que j'aimerais à voir réformer, ce sont ceux qui y font des observations.
Un journal anglais vient de publier une liste des fortunes les plus colossales du monde entier. C'est, paraît-il, l'Amérique qui a la palme.
Si on publiait une liste des plus fortes misères du globe, il est probable que nous l'emporterions ,cle beaucouo.
On écrit de Marseille :
« Les arrivages d'Afrique sont déjà signalés. Avant peu de jours, nos différents marchés seront approvisionnés de légumes frais venant d'Alger. »
Heureux pays ! Quand on n'y récolte pas des cadavres, on y récolte des petits pois.
Un pétitionnaire a demandé au Sénat la suppression du serment préalable exigé des candidats à la députation.
A la façon dont les serments ont été respectés jusqu'à ce jour, il est bien inutile de se préoccuper de celui-là outre mesure.
Il aura le sort des pronunciamentos de son espèce, et voilà. Pour ma part, je tolérerais encore le serment, ce reliquat de féodalité, si, de celui qui l'exige et de celui qui le prononce, un des deux était dupe de l'autre. Mais chacun connaît à un mot près, le sort de cette formule quand l'heure d'en rédiger une autre aura sonné à l'horloge des Tuileries.
Si le prêt d'pn serment n'était qu'une immoralité, à vrai dire je ne m'y appesantirais pas ; mais il est facile de prouver que l'absurde a sa part dans
la cérémonie, attendu que le serment qu'on prête ne peut pas être celui qu'on tient.
Je me reporte au temps où Charles VI jouait à la bataille avec Odette, sa tireuse de cartes ordinaire. Avant d'être tombé dans cette démence qui lui faisait écarter le roi d'atout et garder le sept de cœur quand il retournait du trèfle, il avait eu son bon sens. C'était donc à un souverain en possession de ses facultés que les seigneurs et vassaux avaient prêté serment de fidélité et d'obéissance.
Tout à coup, son cerveau se déséquilibre, et le monarque, si raisonnable trois mois auparavant, s'avise de forcer tous les gentilshommes de sa suite à se costumer en valets de carreau et en neuf de pique.
Oui ou non, ses conseillers avaient-ils le droit de lui faire cette déclaration :
— Nous avons prêté serment à un Charles VI plein d'intelligence, qui nous a promis de nous donner une France grande et heureuse. Non-seulement vous ne nous avez pas donné la France susdite, mais vous passez votre temps à divaguer et à mettre votre culotte à l'envers. Ce n'est pas à un pareil Charles VI que nous avons juré fidélité. Il fallait nous avertir que vous deviendriez fou la quatrième année de votre règne. Nous aurions vu ce que nous avions à faire. Mais comme vous n'a-
vez rien spécifié, le contrat est nul. Veuillez nous rendre nos serments, qui ne sont pas encore trop défraîchis, nous allons de ce pas les porter à un autre.
Si les rois étaient en fer forgé, et s'ils restaient posés comme des chenets sur leurs trônes jusqu'à la fin de leur règne, les serments auraient quelque raison d'être ; mais ils sont hommes, c'est-à-dire que les quatre cinquièmes du temps, leurs actes sont à leurs promesses ce que Gramponnette ou Bambocharde sont à des honnêtes femmes.
Un souverain attire mon attention par la proclamation suivante :
« Mon règne sera celui de la paix universelle ; on n'y connaîtra les impôts que de réputation. Le grand livre de la dette publique sera désormais fermé à double tour, et jamais l'ombre d'un emprunt ne souillera les coffres de l'État. »
Alléché par ce programme, je me hâte d'offrir à cet homme exceptionnel un serment d'obéissance de premier choix.
Mais si, le lendemain du jour où je me suis engagé pour la vie, la guerre éclate sans aucun motif plausible; si les impôts, loin de disparaître, deviennent gros comme des montagnes et nombreux comme des sauterelles; si enfin le gouvernement ne peut plus raccommoder un vieux fusil sang dé-
créter un emprunt de plusieurs centaines de millions, je me rebiffe et je me hâte de vendre ma ville aux Bourguignons.
Dans ces circonstances, est-il possible d'accorder a la prestation du serment politique plus d'importance qu'à la procession de la Fête-Dieu ou à l'ouverture d'un nouveau théâtre ? Il est difficile de le soutenir. Aussi me semble- t-il aussi inutile de l'abolir en France qu'il me paraît superflu de l'avoir établi.
Quand ces poires-là sont mûres, elles ont sur les autres l'avantage de tomber toutes seules.
Je déniche dans plusieurs feuilles satisfaites cet avis au public ;
« Malgré les fortes chaleurs, on ne signale pas dans Paris un seul cas de choléra. >
Remarquez que personne n'avait manifesté la moindre crainte à ce sujet; mais des journaux dévoués ont cru devoir jeter à l'opposition comme un défi cette annonce dont le vrai sens, ne nous y trompons pas, est celui-ci :
— Orléanistes, royalistes, républicains, ce n'est pas sous les gouvernements de vos rêves coupables que les chaleurs se dispenseraient d'amener des épidémies. Mais sachez-le une fois pour toutes, avec un pouvoir réellement fort et qui s'appuie sur huit millions de suffrages, il n'y a pas de choléra. Que ceci vous serve de leçon!
Je courbe la tête devant cette conclusion, mais je me vois forcé de confier à mes lecteurs, qu'étant allé ces jours derniers visiter un coin du Père-Lachaise, j'ai été reçu à mon entrée par une odeur tellement nauséabonde que j'ai dû revenir sur mes pas.
On ne m'accusera pas de flatter le gouvernement, puisqu'il a à peu près repoussé le projet; mais je crois que l'idée du cimetière de Méry-sur- Oise, qui donnait aux morts trois fois plus de terrain qu'ils n'en ont, avec cinquante ans de villégiature gratuite, à une distance respectable de la moderne Babylone, où nous ne respirons déjà qu'un air extrêmement mélangé, est décidément une combinaison heureuse.
Il y a en ce moment du côté de nos différents champs de repos de bons miasmes, que je ne serais pas fâché, pour les habitants d'alentour, de voir s'éloigner au plus vite, fût-ce par le chemin de fer de Méry-sur-Oise.
j'admire et je partage le culte des morts, mais je ne hais pas celui des vivants.
Jeudi -25 juin. — Le soleil entre à peine dans le Lion. Six bonnes semaines, nous séparent encore du quinze août, et j'ai déjà vu passer dans les brouillards du matin de folles cravates blanches; j'ai déjà compris à la façon dont me regardaient certaines boutonnières qu'elles se préparaient à la lutte!
Il faut, m'assure-t-on, à un décoré sérieux, de quarante-cinq à cinquante jours pour faire le tour de la grande piste qui mène au ruban dont l'incarnat se mêle si agréablement aux roses de son teint.
J'ignorais ces préparations indispensables. Si jamais l'idée m'était venue de donner à mon paletot cette apparence de santé, je serais probablement monté, le 14 au soir, chez le ministre le plus voisin, à qui j'aurais exposé en ces mots l'objet de ma visite :
— Si vous n'avez pas encore placé toutes vos croix, vous seriez bien aimable de m'en mettre une de côté. Je viendrai demain la prendre en passant.
Ceci prouve qu'il y aurait une fortune à faire en ouvrant un établissement public portant sur son fronton :