LE CAS DE M. DE BONNEGHOSE
M. de Bonnechose est archevêque et, nécessairement, a horreur des médecins. Pourquoi? je serais bien embarrassé de le dire. Mais il paraît que le jour où un archevêque se mettrait à aimer les médecins, il serait très-mal vu de son entourage. Quand M. de Bonnechose a une angine, il est probable qu'il en appelle un ou plusieurs à son chevet ; mais une fois à la tribune, il les éreinte. Chacun a sa manière de voir.
M. de Bonnechose n'aime donc pas les médecins, et il a profité d'une phrase qui aurait été prononcée par le docteur Sée, dans son cours à l'Ecole de médecine pour faire part de ses antipathies au Sénat. Pendant trois heures consécutives, M. de Bonnechose a tonné avec une telle violence, que les éclairs de son éloquence ont atteint un petit enfant qui jouait dans le Luxembourg, et qui,
^étrange effet de la foudre!) a été changé en lézard vert.
L'orateur a lancé dans cette séance mémorable tant d'anathèmes contre les matérialistes, que tous les marchands d'anathèmes se sont retirés le soir même avec quinze mille livres de rente chacun.
Les gardiens de nos libertés publiques, du fond de leurs fauteuils en moleskine, répondaient à cette tempête par des « très-bien! gutturaux qui venaient mourir sur l'escalier de la tribune avec le crépitement de l'océan sûr les galets. C'était un beau spectacle.
Le lendemain, on apprenait que jamais M. Sée n'avait prononcé la phrase qui avait donné lieu au discours de trois heures ; M. de Bonnechose, envahi par les réclamations, adressait au président du Sénat une lettre dans laquelle il reconnaissait qu'il s'était en effet trompé. Il ajoutait toutefois que ce n'était pas lui le coupable, mais bien un certain M. Machelard, qui avait dit qu'on avait dit que le docteur Sée avait* dit, etc., etc.; que ce Machelard était un homme à surveiller avec soin, mais que lui, de Bonnechose, continuait à mériter tous les honneurs dus à son grand talent et à son magnifique caractère.
Yoilà des discussions profitables au salut de la patrie. On fait un discours sur la betterave, et on
en est quitte pour s'apercevoir après qu'il s'agissait de la culture de la pomme de terre. Aujourd'hui que le clergé est tout-puissant en France, que serait-il advenu si M. Sée eût été privé de sa chaire de professeur à la suite du discours d'un cardinal ? Vous figurez-vous le gouvernement obligé de la lui rendre le lendemain, en déclarant à la première colonne du Moniteur qu'il y a eu maldonne, comme à l'écarté.
Pour un orateur aussi lourd, M. de Bonnechose me paraît avoir agi d'autant plus légèrement, que le Sénat s'est déjà mis plusieurs fois en frais d'indignation sur des renseignements erronés ; notamment à propos de Lopez, que M. Troplong flétrit du haut de son siège présidentiel, pour avoir livré, moyennant vingt-cinq mille francs, son maître pendant son sommeil. Les sénateurs bondirent comme un troupeau dp gazelles ; on dégrada séance tenante ledit Lopez de la dignité de chevalier de la Légion d'honneur, et c'est seulement quand cet infortuné colonel, qui avait eu le tort énorme de quitter les rangs mexicains pour entrer dans les nôtres, eut cinq cent mille pieds d'infamie sur la tête, qu'on apprit qu'il était pur de C3tte trahison et qu'il n'avait pu livrer Maximilien pendant son sommeil, puisque celui-ci avait été pris à cheval à la tête d'un régiment.
La plus simple équité commandait de rendre à ce calomnié sa décoration, à laquelle, du reste, il ne paraît pas tenir beaucoup. Mais déclarer en plein Sénat que les indignations de la veille devaient être considérées comme non avenues et passées aux profits et pertes aurait provoqué une gaieté générale, incompatible avec la dignité des défenseurs de nos libertés publiques : c'eût été clore trop comiquement l'expédition la plus triste de notre époque. Lopez resta donc dégradé. On m'a, du reste, assuré que, depuis ce moment, il engraissait à vue d'œil.
Aussi l'honorable docteur Sèe est-il heureux que la rectification soit venue à temps. Une fois sacrifié, il est probable qu'on n'eût jamais osé avouer qu'il devait son remplacement à une simple erreur de mot, et comme, vous ne l'ignorez pas, c'est surtout quand il a bien tort que le pouvoir a raison, on eût annoncé, pour justifier cette mesure, qu'une visite domiciliaire opérée chez le célèbre savant avait amené la découverte de plusieurs bombes bourrées de matérialisme explosible.
Il paraît être, du reste, dans les habitudes sénatoriales de procéder par mouvements d'indignation
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ou par mouvements d'enthousiasme. Il y a quelque temps, au moment de la discussion sur la loi des . douze cent mille hommes et des neuf ans de service, un des membres de l'auguste assemblée, à bout de démonstrations, s'écria dans un élan de patriotisme à rappeler les engagements volontaires :
« Quelle jeune fille française donnerait sa main à un homme qui refuserait le service de la garde nationale mobile?
» — Il n'y en a pas ! » répondirent des centaines de voix.
Ce ce il n'y en a pas ! » m'a paru le dernier mot de la bonhomie politique. Ainsi, les sénateurs croient ou essayent de nous faire accroire que si un millionnaire se présentait dans un magasin de modes pour demander la main d'une des apprenties de la maison, elle, cette belle enfant, mettant de côté les intérêts de son avenir et la perspective d'une Victoria à deux chevaux, lui adresserait préalablement cette question :
— Monsieur, êtes-vous de la garde nationale mobile?
Et si le millionnaire répondait :
— Je n'en suis pas ; je donne six francs par mois à mon frotteur pour courir à la frontière à ma place.
Vous êtes bien sûr que la demoiselle de magasin répliquera: . ,
— Sortez, monsieur, nous ne pouvons être Tun à l'autre. J'aime mieux tailler des bavolets toute ma vie que de porterie nom d'un homme qui n'est pas de la garde nationale mobile.
Soyons francs, Messieurs les sénateurs : quand on voit des enfants de dix-sept ans, jolies comme des cœurs, donner avec joie leur main avec toutes ses dépendances à des Mathusalem en chambre, à seule fin d'aller voir courir le grand prix de Paris dans une calèche armoriée, voyons, Messieurs les sénateurs^ entre nous, êtes-vous bien convaincus que l'idée de la garde nationale mobile préoccupe à ce point la jeunesse féminine de notre pays, que pas une femme ne voudrait se donner à l'homme qui n'en ferait pas partie ?
Si vous avez cette conviction, il est extrêmement facile de vous prouver qu'elle repose sur une erreur matérielle. Si vous ne l'avez pas, pourquoi essayez- vous de nous la donner ? Est-ce que, par aventure, vous nous prendriez pour des imbéciles? Je ne dis pas que vous auriez tort, notez bien; c'est une simple question que je vous adresse respectueusement.
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La lettre de M. de Bonnechose et les scènes de dégaînage qui enèont été la conséquence prouvent que le métier le plus difficile à exercer en ce moment, c'est celui d'étudiant en médecine. On apprend ordinairement à la jeunesse à aimer ses professeurs. Ils sont donc absolument fondés à se dire :
— Puisque le gouvernement, qui n'a jamais commis une. seule faute, à ce que prétend M. Routier, nous a donné M. Sée, c'est évidemment pouf que nous l'entourions de soins et de respect.
M. Sée, donné par le gouvernement à la jeunesse se trouve tout à coup injurié, diffamé et calomnié par des personnes qui profitent d'une phrase qu'il n'a jamais prononcée pour lui lancer du haut de la tribune des flèches tellement empoisonnées , que tous les antidotes dont peut disposer l'excellent docteur ont à peine suih à en arrêter les effets.
Naturellement la jeunesse se fait ce court raisonnement :
-r- On attaque notre professeur, que le gouvernement nous enjoint d'aimer. C'est évidemment à nous qu'il appartient de le défendre.
Et voilà que, le jour où ils s'avisent de remplir
ce devoir prescrit par tous les règlements, ils rencontrent des sergents de ville qui les assomment
Comprenez- vous maintenant à quel point est embarrassante la situation des étudiants, qui se demandent si, pour être bien vus du pouvoir, ils n'auraient pas mieux fait de jeter des pommes cuites à leur professeur, acte qui, il faut bien le leur persuader, les eût fait assommer par lesmêmes sergents de ville.
Ce qu'ils se demandent avec non moins de rai-. son, c'est comment il se fait que le ministère de l'instruction publique donne des appointements annuels à M. Sée pour propager des opinions, tandis que le ministère de l'intérieur donne, à son tour, trente mille francs par an à M. xle Bonnechose pour les combattre.
Ah ! mes bons seigneurs et maîtres, Dieu vous conserve longtemps la vie, car vous ne vous imaginez pas à quel point la postérité se prépare à déployer sa gorge pour rire de vous !
Toutes ces réflexions dévidées sans suite et sans plan fait d'avance vous indiquent assez, cher lecteur, que mon journal est une publication de pure fantaisie. N'espérez pas obtenir de moi la liste des écrasés et des détails sur les accidents de chemins de 1er. N'ayant de correspondant nulle part, je me contenterai de travailler sur les nouvelles déjà publiées, et quand, par hasard, je vous en servirai une de mon cru, il y aura de nombreuses chances pour qu'elle soit fausse. Signaler un abus, une iraude ou une société pour l'exploitation de l'huile de gutta-pereha rentre plus dans ma manière que d'annoncer qu'une dame a perdu son porte-monnaie dans l'omnibus qui va de Ménilmontant au Panthéon et qu'elle donnera le portrait de son aman fc à celui qui le lui rapportera.
Toutes les semaines, plusieurs pages de la Lanterne seront consacrées à la correspondance qui ne peutmanquer de s'établir entre mes lecteurs et moi. Si votre maîtresse vient à vous tromper et que vous ayez besoin d'en faire part à un ami sûr, écrivez-le à la Lanterne.
Si, ayant versé la moitié de votre petit avoir aans une société pour l'exploitation d'une mine de beurre de cacao, vous vous apercevez que les membres du conseil de surveillance mangent votre ar-
gent avec de petites femmes moins chères qu'au bureau, écrivez-le à la Lanterne.
Il y aura toujours une place chez moi pour les doléances sincères et les réclamations motivées. Il est bien entendu, afin qu'il n'y ait aucune surprise entre nous, que je ne m'engage pas à vous ramener votre maîtresse, non plus qu'à vous faire rendre votre argent englouti dans le beurre de cacao ; mais c'est déjà une consolation de voir ses malheurs privés, publics ou internationaux tirés à plusieurs milliers d'exemplaires.
Ecrit à bâtons rompus, sans méthode fixe, ce journal, qui ressemble à an volume* ou plutôt ce volume qui a la prétention de représenter un journal, variera son programme d'autant plus facilement, qu'il n'en a aucun. Tantôt il consacrera la moitié de ses soixante pages à traiter à fond un sujet dont l'intérêt primera tous les autres ; tantôt il groupera sur les faits de la semaine quelques réflexions brèves comme les suivantes, qui paraîtront sous cette rubrique ;