‹ Mes treize premières LanternesChapitre 4 sur 25 · THEATRES · texte numérisé non relu

THEATRES

Aujourd'hui, malheureusement, comme nouvelles fraîches, je ne puis vous servir grand 'chose, si ce n'est que dans les cercles bien inîormés; le bruit courait que Mlle Marie-Rose n'avait pas encore retrouvé son chien. Dans toute cette atîaire son grand tort, à mon avis, est de continuer à ne pas dire ce qu'elle donnerait comme jecorr.pei.se à celui qui le lui rapporterait.

La Porte-Saint- Martin, elle, persiste à il€ pas trouver un directeur. 11 ne se présente jusqu'ici que des combinaisons. 11 v a dans Paris une dizaine d'êtres étranges, moitié hommes de lettres, moitié huissiers, qui, dès qu'un théâtre tombe dans le malheur, se présentent au contrôle avec une combinaison.

— Pardon, leur demande le synuic, qu'appelezvous une combinaison?

— Voici ce que c'est, répond le combineur : Le Le directeur déchu me devait 300 francs, plus les intérêts. J'ai un ami, un marchand de cirage, qui m'en doit deux cents. Ça fait déjà cinq cents francs. Maintenant, j'espère arriver à me faire céder le

droit au bail. Alors, vous comprenez, nous engageons Thérésa, et vogue la galère.

Voilà généralement ce qu'en argot de coulisse on nomme une combinaison. Ça n'avance à rien, ça n'a aucun sens et ça aboutit généralement à la vente par autorité de justice des décors et des vieux casques du théâtre. Mais le crocodile qui a proposé cette brillante affaire se promène pendant trois jours d'un boulevard à l'autre en répétant à tout un chacun.

— Je suis en train de marchander la Porte-Saint- Martin.

Ce qui lui attire l'estime de tous les figurants qui, le soir, devisent dans la rue Basse.

La Porte-Saint-Martin cherche un directeur, et la Société des auteurs dramatiques cherche une direction. Chaque année, les auteurs, réunis sous les lambris dorés de la salle Herz, nomment un certain nombre de commissaires qui composent le bureau. Ce sont généralement, je me hâte de le proclamer, les membres les plus dignes et les plus honorables de l'association. Je ne leur ferai qu'un reproche : c'est que plusieurs d'entre eux, entrés dans la commission sans la moindre étoffe à leur

boutonnière, en sont sortis décorés. Or, ceux qui sont chargés de défendre les intérêts d'une société, surtout quand cette société est littéraire, doivent avoir, à mon avis, à soutenir des luttçs qui sont faites pour leur attirer toute autre chose que les faveurs officielles.

Si la commission des auteurs pensait moins an revers de ses paletots, elle aurait cependant une force imposante à opposer à divers envahissements et notamment a ceux de la censure, qui est en train de détruire tranquillement Fart dramatique, comme si elle touchait des primes pour ce résultat inévitable.

Je suppose que le jour où, sans motif admissible, une pièce serait retenue dans les cartons ministériels, la commission des auteurs allât en masse dé- . clarer que pas un ouvrage ne sera représenté dans aucun théâtre de Paris avant que celui-là n'ait été rendu à la libre circulation ; croyez-vous qu'on interdirait beaucoup de Ruy-Blas et qu'on couperait dans les vaudevilles beaucoup de ces mots innocents sous lesquels les censeurs ont fini par voir des excitations démoralisatrices ou même des proclamations séditieuses ?

Quelque consciencieux qu'ils pussent être dans leur ingrate besogne, je vous garantis que les examinateurs n'oseraient aborder devant les représen-

d4 MES TREIZE PREMIERES LANTERNES

tants d'une société défendant sa dignité, les questions qu'ils décident si facilement en tête-à-tête avec un pauvre auteur, qui renierait ses sympathies les plus chères pour que sa pièce soit jouée avant les chaleurs.

J'ai déjà signalé dans le Figaro des coupures administratives d'une envergure telle , que les gens les plus initiés aux servitudes des professions dites libérales ont refusé d'y croire. Si j'ai dit quoi que ce soit contre la sainte vérité , qu'on me fusille. Mais pas plus tard qu'avant-hier, un auteur que je pourrais nommer, me racontait que dans un vaudeville dont je pourrais citer le titre, il avait introduit un ensemble de sortie commençant par ce vers d'un usage usuel :

Oui, mon projet réussira.

Le personnage, il faut tout avouer, avait en effet un projet, qui était d'aller manger deux ou trois paires d'écrevisses avec des femmes auxquelles il n'était pas uni parles liens du mariage.

Convoqué par les examinateurs, l'auteur apprend que sa poésie :

Oui, mon projet réussira

était remplacée par cette autre

Mon petit plan réussira.

MES TREIZE PREMIERES LANTERNES ùO

— Remarquez, dit-il assez surpris, que : mon mon petit plan me paraît, dans la situation, tout aussi bon que : oui, mon projet ; mais enfin pourquoi cette correction imprévue ?

— Monsieur, lui répondit un des censeurs, nous sommes convaincus que vos intentions étaient pures; mais nous avons en ce moment le projet de loi sur l'armée qui remue le pays assez profondément; nous craindrions que ce mot projet, même à propos de tout autre chose, ne devînt un motif de scandale. Voilà pourquoi nous y avons substitué le mot : « petit plan », qui, vous le reconnaissez vous-même ne nuit en rien à l'action.

Ce n'est point un conte d'enfants , c'est une histoire, et voilà ce que le soleil voit quotidiennement sans nous courner brusquement le dos. On ne connaîtra jamais au juste tout ce qu'a fait la censure pour l'abâtardissement des manuscrits et même des intelligences. Quand j'étais tout jeune, j'ai voulu, comme c'est l'habitude, travailler avec un vieux, ce qui ne prouve pas que les vieux veuillent travailler avec les jeunes. Ce vieux avait été dans son existence vaudevillisante, tellement turlupiné par la censure, qu'il la mêlait à tous les événements de sa vie. Un jour, son concierge lui apprend que sa femme vient de s'enfuir avec un voyageur de commerce. Je me mis devant la fe-

nêtre pour l'empêcher de céder à une tentation dont il se serait repenti plus tard. Mais il se contenta de s'écrier d'un air où perçait une sorte de vanité satisfaite :

— AL! etCoupart qui, dans le temps, n'a jamais voulu me laisser une pièce où j'avais mis un enlèvement! Vous êtes pourtant témoin que ces choseslà arrivent.

La dernière lois que je me rencontrai avec lui, notre conversation lut textuellement la suivante :

— Je sors de l'Opéra, lui dis-je, on jouait Lucie. Le ténor a chanté d'un faux !...

— Ah! je ne suis pas fâché de ce que vous me racontez-là, fit-il tout triomphant. 11 y a deux mois, j'envoie à la censure une opérette où une femme disait précisément à un chanteur de l'Académie impériale de musique : « Vous qui êtes ténor, soyez juste une fois par hasard. » Eh bien, on m'a retranché le mot, sous prétexte que l'Opéra était un théâtre subventionné, et que donner à entendre que ses ténors y chantent faux, c'est attaquer le gouvernement. Vous voyez pourtant bien que j'avais raison.

J'ignore ce qu'est devenu cet incurable, mais voilà où nous en sommes. Vous aurez beau couronner à la Comédie-Française le buste d'Alfred de Musset, qui, tout grand poëte qu'il est, n'a jamais

fait de sa vie une pièce qui mérite ce nom, tant que vous aurez une commission des auteurs et que cette commission ne s'élèvera pas énergiquement contre la censure au nom de la dignité de l'art dramatique, vous aurez peut-être beaucoup de dramaturges et non moins de vaudevillistes décorés au 15 août, mais vous n'aurez jamais un théâtre. Au moment où je cherchais une façon neuve de présenter tous les samedis une livraison écrite uniquement de ma main débile, je reçois une lettre qui mérite certainement la place d'honneur dans la correspondance que j'annonce plus haut. Je l'insère en me permettant d'en recommander d'autant plus vivement la lecture, que c'est, dans ce premier numéro de la Lanterne^ le seul morceau qui ne soit pas de moi :

» Monsieur le rédacteur,

» Vous qui... (je passe les compliments) et qui (je passe encore les compliments), est-ce que vous ne verriez pas un avantage pour le public d'abord, pour vous ensuite, à diviser votre journal en autant d'articles qu'il y a de jours dans la semaine ?

)> Au lieu de vous surcharger de notes que vous seriez obligé de classer à peu près au hasard, vous auriez ainsi un journal hebdomadaire qui deviendrait pour ainsi dire quotidien, puisqu'il relaterait

jour par jour tous les faits: importants, et qu'à la fin de l'année, vos abonnés auraient ainsi une sorte île mémorial qu'ils pourraient consulter au besoin.

» Saint-Simon n'a pas fait autrement, et vous n'ignorez pas que sa réputation s'en est bien trouvée.

» Agréez, Monsieur, etc.

» Un de vos futurs lecteurs. »

Mon futur lecteur oublie que Saint-Simon avait un immense talent : mais je lui passe cette distraction, et je me sens tout disposé à adopter sa proposition, qui me paraît résoudre victorieusement un grand nombre de difficultés. Tel mot , en effet, qui le lundi a paru spirituel en diable, est devenu, à force d'avoir été • répété , insupportable le samedi, d'après.

Grâce à ce système de travail, je pourrai prendre un événement à sa naissance et le suivre jusqu'à son dénoûment : exemple :

Mardi 28. — Un étudiant a été aujourd'hui frappé par un sergent de ville, qui lui a mis le visage en sang. L'étudiant a été porté à l'hôpital de la Charité. Sa vie est, dit-on, en danger.

Mercredi 27. — L'étudiant va mieux. Avec des soins excessifs et un repos de six mois, c'est à peine s'il lui 'manquera trois dents sur le devant.

Jeudi 28. — Le sergent de ville vient d'être décoré de l'ordre d'Isabelle-la-Cath clique.

Je suppose, en outre, qu'une œuvre dramatique vivement attendue voie le jour un jeudi. J'en rends compte à sa date avec l'effet qu'elle a produit et les impressions diverses delà salle. Si le grand succès de la veille dégénère en four le lendemain, j'en fais part à mes lecteurs, en leur expliquant, autant que ma faible intelligence me le permet, les. motifs de ce changement de front.

Je reçois, un matin, la visite d'une jeune femme orpheline qui a besoin de trente francs pour acheter une machine à coudre, afin de vivre honnêtement de son travail. Je les lui donne sur ma cassette particulière, et je préviens mes lecteurs que j'ouvre une souscription au bénéfice de cet Le intéressante enfant.

Si, le lendemain, j'aperçois, mangeant mes trente francs au bras d'un homme en casquette de velours, mon orpheline, qui m'appelle filou, je déclare ne donner aucune suite à la souscription de la veille.

À la semaine prochaine donc, les modifications matérielles. Aujourd'hui, je me sens dans la situa-

tion inquiète de l'homme qui prend possession d'un nouveau logement sans savoir si ses tableaux cadreront avec le papier de la chambre à coucher, et si son grand canapé bleu unira par entrer clans le salon autrement que par la fenêtre. On se dépêche de tout ranger et on s'aperçoit le lendemain seulement qu'il n'y a pas un meuble qui n'ait besoin de changer de place.

LA LANTERNE Nu 2

Je fais ma caisse, et je constate un tel encombrement dans les inutilités de la semaine, que si je ne prenais pas le parti cle les classer chacune à leur date, j'arriverais à une confusion et à un désarroi dont notre situation politique peut seule donner un exemple. Peut-être môme serais-je capable d'annoncer que le ministre de la marine reçoit le mercredi au lieu du vendredi, ce dont je ne me consolerais jamais.

J'entame donc immédiatement la série.

dimanche 31 mat. — Je reçois ce billet cacheté, que je m'empresse de livrer au public :

« Monsieur, )) J'ai lu votre premier numéro cie ia Lanterne. Tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est triste de voir un esprit qui, mieux dirigé, eût pu servir la cause du progrès sans nuire à l'ordre de choses établi, se jeter ainsi, pour un but facile à comprendre, dans une opposition évidemment systématique.

» Un lecteur qui vous suit depuis longtemps. »

Ce lecteur qui me suit depuis longtemps ne peut savoir toute la joie que nie cause sa lettre. C'est au point que je lui aurais offert de mon propre portemonnaie 50 fr. pour qu'il me l'écrivit, en y ajoutant le remboursement de son timbre-poste. Ce qui, dans son envoi, me remplit l'âme de félicité, ce n'est pas ce passage : « Dans un but facile à comprendre : » qui laisse supposer que je ne défends à l'occasion les étudiants et leurs adeptes que pour me faire envoyer çà et là un porte-cigare en filigrane ou une théière en argent. Non, ce qui excite mon allégresse, c'est ce reproche d'opposition systématique qu'on a toujours adressé aux hommes de gauche et sur lequel je suis trop heureux d'avoir un prétexte de m' expliquer.

Mon opposition est systématique, je le reconnais;

mais, il faut être juste, l'admiration du Constitutionnel ne l'est pas moins.

Tant que plusieurs de nos dignitaires toucheront systématiquement deux cent cinquante à trois cent mille francs par an;

Tant que M. Rouher soutiendra systématiquement que l'expédition du Mexique est la plus grande pensée du règne (pas du règne de Maximilien, bien entendu) ;

Tant que les choses enfin me paraîtront marcher systématiquement mal, je répéterai systématiquement qu'elles ne vont pas bien.

Lorsque Fernand Cortez, un de ces mille et un conquérants qui ont été remplacés depuis par les Chauffeurs, étendit sur un gril rougi à blanc le favori de Guatimozin, il a probablement trouvé que cet Aztec lui faisait une opposition systématique en ne se plaignant pas comme un brûlé qu'il était.

Latude lui-même, qui s'évadait continuellement des prisons où le gouvernement aimait à le loger, ne cessa cette opposition systématique que le jour où un changement de gouvernement lui permit de se promener autrement que le long des murailles, avec une échelle de corde pour toute société.

Je suis systématique, vous êtes systématiques, nous sommes tous systématiques. Cependant,

comme je tiens absolument à faire quelque' chose pour un lecteur qui a eu la patience ultra-musulmane de me suivre partout, je jure et promets de ne pas me montrer systématiquement hostile à tout ce qui se fabrique journellement, à la condition que, de son côté, M. Dréolle, de la Patrie, abandonnant la flagornerie systématique, déclarera dans un article d'au moins deux colonnes que décidément on dépense trop d'argent et que le régime des candidatures officielles est positivement détestable.

En dehors de cette correspondance, journée pleine de langues de feu et de concours régionaux.

Il y a dix-huit cent soixante-huit ans, à pareille époque, les apôtres, hommes grossiers et sans orthographe, se mettent subitement à parler toutes les langues avec une pureté extraordinaire, et pas un n'arrive à l'Académie.

Dix-huit siècles et demi après, le père Gratry, leur successeur, prend place dans un des quarante fauteuils. C'est depuis ce temps-là que je me suis pris à douter du miracle de la Pentecôte. Puisque les apôtres ont reçu sur la tête douze langues de

feu, qui leur oui appris à articuler toutes celles qui se parlaient sur le globe, comment n'est-il pas descendu sur le père Gratry une treizième langue de feu qui lui ait appris à parler la sienne ?

Les concours régionaux remontent, à des temps moins reculés, mais ils ne paraissent pas jusqu'ici avoir produit beaucoup plus d'effet que les langues de feu. Rien n'est amusant pour l'observateur comme ces prétendues fêtes de la nature. Dèsfonctionnaires en habit noir, qui, en fait d'agriculture, ne distingueraient pas un éléphant d'un haricot vert, sont mis en présence de quelques machines à battre le blé et de plusieurs charrues à haute pression ou à double courant d'air. Les habits noirs font compliment à l'inventeur sur la qualité de ses courants d'air. Puis, on sert un dîner de soixante-douze plats, auquel on invite invariablement un bon métayer qui égayé les convives par la naïveté de ses reparties et son étonnement lorsqu'on lui fait boire du Champagne.

On tire un feu d'artifice sur le Cours, les hôtels sont pleins, le Guetteur de l'endroit raconte que plus de dix mille étrangers sont accourus pour assister à ce tournoi pacifique et que les recettes de la ville ont quadruplé. La seule individualité dont il ne soit pas question, c'est l'agriculture, qui conti-

nue non à se croiser les bras, puisqu'elle en manque, mais à attendre que la nouvelle loi sur l'armée lui enlève ses derniers hommes, pour les envoyer défendre nos frontières, qui ne sont pas attaquées le moins du monde.

Une des sinécures les plus comiques parmi tant d'autres inscrites au budget, c'est celle d'inspecteur général des concours régionaux. Un personnage dont le nom m'échappe reçoit tous les ans vingt mille francs pour manger continuellement des pâtés de foie gras et pour voir tirer des feux d'artifice. Il est, il faut le dire, obligé d'avaler, en même temps que son foie gras, tant de discours insupportables et tant de toasts écœurants, que, tout bien considéré, je demande que ses appointements soient portés de vingt mille francs à vingtcinq mille francs, avec le droit de se mettre du coton dans les oreilles.

Autre concours régional : l'empereur de la Chine, à peine âgé de quatorze ans, vient de convoquer une trentaine de jeunes filles, qui n'étaient nullement préparées. Il les a fait ranger dans la cour de son palais, et, après un examen approfondira choisi pour épouse légitime et impératrice de toutes

les Chines celle qui lui a paru réunir les conditions nécessaires pour doter le Céleste-Empire d'héritiers présomptifs en bonne et solide porcelaine.

Si la force morale d'un homme se mesure sur l'influence que les femmes prennent sur lui, ce Chinois me paraît joindre la sagesse de Confucius à la jeunesse de Mlle Massin. Il se sera dit dans le silence de l'alcôve .:

• — Je vais épouser la première venue. Elle n'aura peut-être pas une grande éducation, mais moins elle saura lire, moins elle aura envie de se fourrer dans les conseils du gouvernement pour propager la crinoline, les processions et les prêtres, qui, jusqu'à un certain point, sont aussi des femmes, puisqu'ils portent des jupes et des bas attachés audessus du genou.

Tout jeune qu'il est, il sait probablement que ces deux êtres inférieurs ont pris en France, dans les ménages, un pouvoir abrutissant, dont la jeunesse du pays aura une peine incroyable à s'affranchir.

Un mari trompe sa iemme avec une Ernestine ou une Léocadie; rien de plus simple. Mais quand, un jour, l'épouse dit sans en avoir l'air :

— Mon ami, voilà Paul qui commence à grandir. M. l'abbé Bauër, que j'ai invité à venir prêcher à notre premier bal, m'assurait que nous ferions bien de le mettre en pension chez les jésuites de Montrouge .

Le mari, qui est peut-être un libre penseur, se répond à lui-même :

— Elle me passe Léocadie, passons-lui son pensionnat de jésuites.

À dix-huit ans, l'enfant sort aux trois quarts abruti des mains des prêtres, et se trouve tout façonné pour le premier despote qui fera sauter la coupe gouvernementale.

Et voilà comment les femmes légitimes et celles qui ne le sont pas concourent, clans la mesure de leurs forces, au ramollissement des jeunes cerveaux français.

Telles sont les péripéties de cette journée, qui s'est résumée pour moi dans ce dialogue que j'ai eu la bonne veine de saisir, dans un café, entre un garçon et un consommateur.

'— Garçon ! la France ?

— Monsieur, quand elle sera libre*

— Alors, j'attendrai longtemps !

lundi 1er juin. — Le tribunal correctionnel de Toulon vient de condamner plusieurs jeunes gens pour avoir réclamé d'abord des artistes et chanté ensuite eux-mêmes dans un café le chant du Vengeur, qui se termine ainsi :

Au cri : Vive, la République !

Sombra le vaisseau le Vengeur.

Ces jeunes gens sont très-coupables. Il n'est pas permis d'ignorer que le glorieux combat du Vengeur s'est passé sous le premier empire, et que le chant patriotique qui a célébré son engloutissement finit sur ces deux vers :

Au cri : Vive la reine Hortenseî Sombra le vaisseau le Vengeur.

Je saisis même cette occasion de signaler une injustice dont l'histoire s'étonnera. Il est perpé-

tuellement question de la reine Hortense dans les sphères officielles, et jamais je n'ai trouvé, même dans la bouche des dévouements les plus payés, un mot gentil pour le roi Louis de Hollande, son époux.

Je suis d'autant plus surpris de ce peu d'empressement à rendre hommage au père du souverain, que d'ordinaire la platitude ne connaît pas ces nuances. Elle s'incline sur un signe, avec cet empressement que Tacite appelle « le libertinage de la servilité. »

D'où vient que nos honorables génuflecteurs n'ont jamais eu à l'adresse du roi de Hollande de ces enthousiasmes , de ces épanouissements et de ces prosternations dont ils sont si prodigues à l'égard de la reine ?

On joue sui les orgues depuis terriblement longtemps déjà :

Partant pour la Syrie..,

je sais à quel point les électeurs s'intéressent au beau Dunois et sont heureux de savoir, au moment où ils se préparent à la lutte, qu'il allait prier Marie de bénir ses exploits; mais enfin, s'il y a quelque part des romances du roi Louis, qui, je le sais, en a composé plusieurs, pourquoi ne leur rend-on pas

les honneurs civils et militaires qu'on accorde aux poésies de son épouse ?

Il n'y a pas une exposition de peinture sans plusieurs reines Hortense en pied ou à mi-corps. Le roi de Hollande n'y a jamais eu seulement l'ombre d'un médaillon en stéarine. J'admets que la mère laisse dans le cœur de ses enfants des souvenirs plus tendres que le père, quoique, dans ma conviction, l'homme ait pour ses rejetons une tendresse au moins égale à celle de la femme. Je suis môme convaincu que si nous étions chargés nousmêmes de les mettre au monde, il y aurait moins de nourrissons aux Enfants-Trouvés.

Mais la question n'est pas là : il est certain que, pour les esprits dynastiques, un roi a une toute autre importance que la reine avec laquelle il partage le trône. Que penseriez-vous des Russes si, pour célébrer la gloire du czar Pierre le Grand, ils avaient fait élever sur la plus belle place de Saint-Pétersbourg la statue équestre de sa femme ?

Il y a, dans cette sorte d'abandon du roi Louis comparé au culte dont la reine Hortense est l'objet dans les hautes sphères, quelque chose qui échappe à ma pénétration et qui appelle évidemment un communiqué.

Les journaux de ce matin racontent que la voix publique accuse un député belge, M. Delaët, d'avoir accepté un pot- de-vin de cent mille francs pour prix de son influence.

Cent mille francs, c'est bien peu ! En France, cet homme-là avait un coup superbe à faire. Il attaquait le journaliste qui avait formulé l'accusation, et, comme la preuve n'est pas admise en matière de diffamation, il le faisait condamner à quarante mille francs de dommages-intérêts, ce qui augmentait d'autant son pot-de-vin, qui, chez nous, serait à peine considéré comme un pot de confitures.

D'après une autre correspondance de Belgique, la démence de la princesse Charlotte, veuve de Maximilien, aurait pris un caractère tout particulier. Tout le temps que durent ses crises, elle s'écrie de minute en minute :

— Dieu! comme tout est saie! Allons! qu'on nettoie tout de suite !

Je ne suis pas aliéniste, mais si elle trouve que tout est sale et que le besoin d'un nettoyage se fait sentir, il me semble que nous n'avons pas clans toute l'Europe une princesse aussi lucide.

En fait de folies royales, ilvient, dit-on, de paraître à Dresde une traduction du Dante dont l'auteur est le roi Jean de Saxe.

Les monarques me font toujours rire: voyez-

MES TREIZE PREMIERES LANTERNES bo

vous ce roi Jean qui choisit pour traduire le Dante le moment précis où la Prusse lui escamote son royaume ! J'ignore ce que son volume lui rapportera chez son éditeur, mais, à cette heure, il lui coûte bon. Il y a malheureusement très-peu de souverains qui, sous prétexte qu'ils signent des décrets rédigés par les autres, ne se croient aptes à couler Lamartine ou Michelet. Leur punition du reste est, tout en persécutant les écrivains, de tenter de vains efforts pour les imiter. Ils nous reprochent de faire de la mauvaise politique, la chose est possible, mais la chose qui est certaine, c'est qu'ils font de la bien exécrable littérature.

mardi 2 juin. — Le doyen des huissiers de la Chambre des députés, M. Desportes, vient de mourir à l'âge de soixante-treize ans. Il était entré au Palais-Bourbon en 1824. Il avait su, ajoute la feuille qui nous fournit cette nouvelle, se concilier l'estime et l'amitié de toute la Chambre.

Parbleu! comment voulez-vous qu'un député n'aille pas au-devant des moindres désirs d'un employé qui, de 24 à 68, a vu les mêmes hommes adorer Louis XVIII, proclamer Charles X, se jeter à corps perdu dans les bras de Louis-Philippe, ré-

panure à des milliers d'exemplaires, comme M. de Ségur-d'Àguesseau, leur adhésion à la Republiaue et se rallier énergiquement au coup d'Etat!

Un huissier assez heureux pour avoir assisté à ces différents vaudevilles est plus qu'un ami, c'est un complice. Il devait jouer, auprès de plusieurs membres de la Chambre, le rôle de ces maladroits qui, retrouvant un ami d'enfance à la tête d'une grande maison de banque, ne perdent jamais une occasion de lui crier devant deux cents invités :

— Hein! mon vieux, te rappelles-tu quand tu m'empruntais mes pantalons pour aller chercher deux sous de fromage d'Italie ?

Combien il a vu de ces hommes politiques qui, au milieu des discussions, se lèvent tout à coup pour faire cette énergique déclaration :

— Nous défendrons le gouvernement, fût-ce au péril de la vie !

Combien, clis-je, il a vu de ces héros,- au 24 février, au 15 mai, ou même au 2 décembre, trembloter sur leurs chaises curules, subitement transformées en chaises percées î

On raconte que ce brave huissier a toujours rempli ses fonctions avec la plus grande honnêteté. Il fallait en effet qu'il fût profondément lionne le, car il avait dans la main une fortune facile : il lui suffisait de prendre entre quatre-z-yeux un

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de ces hommes dévoués qui ont dans leur passé ce qu'en argot d'homme de lettres on appelle un « cadavre » et de lui glisser ces deux mots :

— Si vous ne me donnez pas vingt-cinq pour cent sur votre traitement annuel, je rappelle adroitement que vous avez aidé le marquis d'Orvault à faire descendre de la colonne Yendôme la statue de Napoléon Ier.

. Sans remonter jusqu'à ces époques exceptionnelles, je crois qu'il eût fortement embarrassé M. Billault en lui disant de façon à être entendu aux alentours :

— Je n'oublierai jamais le grand succès qu'a obtenu votre discours où vous demandiez le droit au travail.

Louis Huart m'a, pour ma part, souvent raconté que le Charivari, dont il était le rédacteur en chef, ayant été poursuivi, en 1848, il n'avait jamais osé prendre pour le défendre ce même Billault, dont les opinions étaient alors tellement avancées, qu'elles auraient fait auprès des juges le plus grand tort au journal.

En voyant plus tard ce ministre auquel on élève des statues, traitant tout ce qui ressemblait à une idée libérale avec la haine sourde qu'un homme nourrit presque toujours contre la cause qu'il a trahie, notre ami Huart, dont l'indulgence était

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inépuisable, riait d'un rire philosophique, qui eût fait tomber le ciseau des mains du statuaire le mieux pensant.

Le soir, première représentation au Vaudeville de l'Abîme, drame en cinq actes tiré d'un roman de Charles Dickens. Succès complet qui renouvellera peut-être celui de Jean la Poste, autre drame de souche anglaise. Nous nous sommes plaints longtemps des Anglais, qui nous pinçaient tous nos drames. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus guère réussir qu'à la condition de leur prendre les leurs. C'est-à-dire que, tandis que leur théâtre mon lait, le nôtre tombait au-dessous du pair. Il faut avoir des poires tapées dans les yeux pour ne pas se rendre compte de cette infériorité facile à constater dans le théâtre, dans le roman et jusque dans la situation des femmes. Si vous n'y avez pas fait attention, je l'ai remarqué pour vous, la jeune fille anglaise commence à être vivement recherchée par le fils de famille parisien. Quand un Français éprouve le besoin d'échanger quatre ou cinq bouzingueuses contre une femme honnête, il est très-rare maintenant qu'i^ ne tourne pas les yeux vers la patrie de Nelson et d'fîudson Lo^ve.

Une demoiselle n'est maintenant véritablement du monde que lorsqu'on peut dire d'elle :

— Elle a été élevée dans un pensionnat anglais.

Voilà pour les femmes comme il faut; pour lesfemmes comme il ne. faut pas, J' engouement est peut-être moins justifié, mais il est tout aussi vif. Je n'ai pas de conseils à donner aux bibiclies, dont l'intelligence pour les affaires est bien connue, mais je crois qu'aujourd'hui le seul moyen qui leur reste de garder la corde, c'est de s'arranger pour arriver d'Angleterre.

Voir le jour à Marseille, à Gahuzac, à Montmorency, c'est peut-être le bonheur : à Londres, c'est la fortune.

J'ai connu des jeunes voyageuses qui s'imaginaient qu'écorcher la langue française suffisait pour arriver à tout. C'est une erreur. Il faut l'écorclier, c'est incontestable, mais il faut l'écorcher en anglais. Un jeune homme avait au service de ses mauvaises passions une blonde charmante dont le langage revêtait des formes inconnues. La vérité est que personne ne pouvait y comprendre un mot. Le jeune homme en était fou, et le bruit courait déjà dans le monde de la petite crevaison qu'une ravissante Anglaise, ignorante des premières notions de l'alphabet, allait éclipser, en trois tours de roue, toutes les déesses du turf.

Lorsqu'un jour, dans un de ces moments d'emballage trop fréquents chez l'âge mûr pour ne pas être excusables chez la jeunesse, l'amant lui ayant demandé le nom exact de la ville où elle était née, afin d'y organiser immédiatement une chapelle ardente, la naïve enfant lui raconta qu'elle était venue au monde dans un hameau près d'Amsterdam. Ce fut son Waterloo. Ce langage mâtiné, qu'il trouvait délicieux venant d'Angleterre, lui parut tout à coup insupportable quand il sut qu'il arrivait de Hollande. Le lendemain, la jeune fille., conspuée, faisait ses paquets sans espoir de retour, et si, à l'heure où j'écris, elle n'est pas encore morte à l'hôpital, c'est qu'on lui aura fait un passedroit.

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