Mes vacances en Espagne
Ami lecteur, si tu t’ennuies au logis, soit que tes yeux ne rencontrent qu’un visage indifférent dans ta maison, un mur gris sous ta fenêtre, ou que ton cœur soit prisonnier de je ne sais quelle pensée, ou que, par une raison quelconque, tu envies l’alouette qui émigre en automne, je t’invite à te débarrasser de tes chaînes et à partir avec moi. Viens, sors de ton lit paresseux. Je me charge des préparatifs. Tu n’auras point d’adieux à faire, ni de valise à emporter.
Pr(*le moi seulement ton àme, en compagnie de la mienne. Je te promets de la ramener saine etsauvCj avant que tes amis se soient seulement aperçus de son absence.
Car aucun temps ne fut plus propice pour cela. Dieu merci ! l’occasion de montrer son ùrne est rare aujourd’hui. Tu peux, te dis-je, donner congé à la tienne, sans que personne la réclame, au moins pendant une saison. Ton corps en demeurant au logis suflira parfaitement à ce qu’exigent tes affaires ou les bienséances de la politique et de la religion. Il répondra, si quelqu’un te visite; il prêchera pour toi si tu es sermonnaire; il versifiera pour toi si tu es poète; il votera pour toi si tu es homme d’État; et même il pourra, au besoin, faire à la tribune, dans la discussion de l’adresse, un excellent discours sans ûme, lequel te donnera, de plein droit, le gouvernement à ton retour.
De quel côté nous diriger? Pour moi j’incline vers le Midi, après avoir été longtemps battu des vents du Nord. Connais-tu la vieille Castille,
Tolède et le Tage, le palais des rois Maures et la Lisbonne de Camoëns ? Ces raots-là résonnent de l’autre côté des Pyrénées, au milieu des clameurs des guerres civiles, comme la voix d’une Sirène blessée. Beaucoup d’babiles gens ont décrit les merveilles de ces contrées; ils ont ajouté leurs mémorables aventures. Et pourtant j’imagine qu’il y a encore quelque chose à faire dans ces lieux, pour de simples âmes qui cherchent à respirer des misères prochaines. On dit que le soleil d’Espagne commence aussi à se refroidir; si cela est, ne perdons plus une heure.
Laisse au logis le lourd bagage des haines, des ressentiments, des calculs personnels, des grands systèmes, des petites ambitions dont te voilà chargé. Ne prends rien avec toi que les ailes sereines de ton esprit, couleur du ciel d’Andalousie; ou plutôt replie-les encore un moment dans le fond de ce coche de province. Quand il sera temps de planer librement, avec le génie de la chevalerie, sur les montagnes du Cid, je t’avertirai prudemment de la secousse.
une heure d’avance. Tiens ! jette encore là, par la portière, cette érudition d’emprunt, cette philosophie doctrinaire et ce faux moyen âge que l’attelage ne peut traîner. Es-tu prêt ?
Nous partons.
VAICLLSE.
Me voici sur la route d’Espagne. Que ce départ est différent de ceux qui l’ont précédé! Qu’est devenu l’enchantement qui me poussait en Grèce, en Italie, et même en Allemagne ? je vois cette aride Espagne telle qu’elle est. J’étends malgré moi un manteau de misère sur toute la face de ce pays; je suis impuissant à le soulever.
J’ai beau secouer à mes oreilles les mandolines et les guitares des poètes de toutes les Espagnes ; jamais départ ne fut moins gai. La cause en est-elle dans la saison qui est, en effet, la plus triste de l’année? Les balles des bandits, dont on assure
fi
que les routes sont pleines, agissent-elles sur moi magiquement à distance? Présage ou chimère, je sens d’avance, en ce moment, l’ennui des solitudes des deux Castilles. Quem’apprendrontelles de plus?
Le Rhône m’a porte d’un trait à Avignon. Par hasard, j’ai couché dans le lit où le maréchal Brune a été assassiné. On montre encore, près du chevet, le trou de la balle dans la muraille. Singulière relique de ma première nuit de voyage ! Pour un faiseur de songes, ceci n’est pas indifférent.
Le lendemain j’étais à Vaucluse : c’est de ce beau nom que je veux dater mon départ. La pluie, qui était tombée par torrents la veille, avait cessé; entre deux orages, le ciel de Provence a reparu : je ne me figurais pas la roche si élevée, ni le lieu si solitaire, ni la nature si grande. Un souvenir m’a frappé ; c’est la comparaison que j’ai faite avec la Vaucluse d’Horace à Tivoli, telle que je l’ai vue en ^832. Le lieu est charmant; même aujourd’hui dans son abandon , on respire sous les oliviers la volupté païenne. Les cascatelles où vont boire les colombes bondissent aux rhythmes du poète de Mé-
cène. La sulitudc du poète païen est une villa. Mais Vaucluse, quelle austérité, quelle nudité, quelle demeure faite pour le mystique du moyen âge ! C’est la retraite d’un anachorète; point de verdure, excepté celle du figuier dont le tronc est plongé dans la source ; un oiseau grimpeur frappait obstinément du bec l’immense rocher; seul être vivant dans cette nature morte.
Ce paysage ascétique est le fond dans lequel s’encadre le génie ascétique de Pétrarque. Avignon, Rome, Milan, se disputaient en liii l’érudit, le voluptueux, l’homme du monde ; mais le cœur du poète habitait à Vaucluse. Thébaïde de l’amour chevaleresque, ermitage dont Laure était la madone. Dans ces lieux alpestres, on respire la macération de l’àme.
Je suis monté dans le vieux château gothique dont les ruines pendent sur le lit de la Sorgue. Le manoir était déjà démantelé du temps de Pétrarque. Que de fois sur ces rochers il a vu le fantôme adoré se promener de cime en cime !
Regardée de cette hauteur, la source au pied du roc à pic ressemble à un baptistère creusé à la porte d’une cathédrale; c’est, en effet, 1 eau
lustrale où la poésie des modernes a re«;u le baptême.
Un monument qui, dans un autre sens, parle presque aussi éloquemment du moyen âge, est le palais des papes, àÂvignon.Rien de plus tragique que cette demeure. Au centre de l’édifice est la chapelle , avec quelques restes de peintures do Giotto. Mais ce sanctuaire de religion et d’art est flanqué de cachots. La papauté y a vécu cuirassée de prisons, de souterrains, d’oubliettes, de salles de bûchers et d’inquisition. J’ai vu là ce que probablement je ne verrai pas en Espagne, des processions d’inquisiteurs peints en noir sur la muraille, les soupiraux qui vomissaient les questions des juges invisibles, la chambre des tourments avec l’attirail encore subsistant de la chaudière, la salle du bûcher avec un reste de suie à l’énorme cheminée, les noms de quelques prisonniers profondément gravés sur la pierre dans les heures d’attente, et quelquefois inachevés. Ln jour la terreur de 95 a répondu à la terreur du moyen âge; et cinq larges empreintes de sang rougissent encore la muraille d’un étage à l’autre de la tour de la Glacière. La vieille femme qui m’a conduit dans cet enfer pa-
raissait laire partie clle-iiièiiie de cet alliraii lu* {jubre ; en voyant le bûcher et la chaudière, je fis un geste qu’elle comprit. — Dam! monsieur, c’était la loi I — Et ses yeux noirs de jais étincelèrent comme la braise que la bise vient de rallumer.
Je traverse la Provence et le Languedoc, au milieu d’un orage qui m’accompagne jusqu’aux Pyrénées. Les ponts de la Durance et du Rhône sont emportés derrière moi. Les arènes d’Arles, de INimcs, inondées, figurent des naumachies. Un moment, dans la cathédrale d’Arles, les traits des femmes, leur costume, me rappellent mes hôtesses des Cyclades. Passé doré, entrevu à travers les nuages d’un autre âge! J’entends à satiété la pluie suinter sous les voûtes du pont du Gard. Où sont les dieux jeunes qui m’accompagnaient autrefois en Grèce, en Italie! Ils éclairaient chaque ruine d’un jour inaltérable. De ce cortège olympien des limpides années, ne me reste-t-il que le triste Jupiter pluvieux pour compagnon de la tin du voyage !
A Bayonne j’apprends que la route de Madi id est jiresque interceptée ; le courrier dans lequel je pars demain a été arreté les trois jours précé
dénis. Hier, il a essuyé iiue décharge à Alcobendas, à la porte de Madrid. On en a été quitte pour un cheval tué; ainsi j’arrive encore à temps pour voir l’Espagne des poètes.