‹ Mes vacances en EspagneChapitre 2 sur 19 · LA VIEILLE CA.STILLE · texte numérisé non relu

LA VIEILLE CA.STILLE

Ce qui vient de m’arriver, en touchant la terre d’Espagne, est-ce un hon ou mauvais augure? La voiture avait traversé le pont do laBidassoa. Je couvais déjà des yeux le pays dont j’ai hâte de passer la frontière. Deux jeunes Biscaïennes, mes seules compagnesde voyage, poussaient des éclats de rire mêlés de larmes à ce moment toujours solennel. On s’arrête; un groupe de soldats se précipite : je comprends que mon voyage est manqué; mon passe-port est incomplet; il faut rentrer en France. J’insiste: un soldat me crie d’une voix de bandit : à lierra ! Pour réponse, je cherche quelques lettres dont mes amis m’ont muni. Par malheur, elles sont écrites en français à des Français ; je n’en tire aucun secours; enfin je retrouve un billet avec cette suscription :

D. Salfustiano Olozaga. A ce nom, aujourd’hui tout-puissant, la colère tombe; un talisman n’eût pas été d’un effet plus rapide. Les soldats ferment la portière, ils saluent. Les mules reprennent le galop, les éclats de rire des jeunes filles recommencent, nous entrons dans Irun.

Quand mon voyage devrait s’arrêter ici, j’aurais déjà devant les yeux un abrégé de toutes les Espagnes. La plus misérable de ces maisons qui grimpent sur la montagne, a son balcon de bois; je vois déjà toutes les héroïnes de Laideron, de Lope de Vega, de Tirso de Molina, penchées sur ces balcons : amphithéâtre des Pyrénées, senteur âpre et sauvage, gazouillement des femmes qui passent les cheveux en tresses sur leurs épaules, paysans enveloppés de la cape héroïque, attelages aux roues pleines, chars du temps des Ibères, premier son de la guitare, premier village d’Espagne, éternel théâtre pour jouer le drame de la Vie est un songe! Et toi aussi, âne modeste qui fouilles le sac de Vnrriero dans le vestibule de la l'cnta, et qui m’apparais d’ici , dans les rayons de la gloire de l’âne de Sancho, je ne t’oublierai pas dans ce salut de l’étranger sur le seuil du royaume catholique.

Jesiiislàj au bord d’un monde nouveau. .Vvant d’avoir vu Irun, j’obéissais dans ce voyage à je ne sais quelle fatalité; aujourd’hui le charme m’attire; je sens dans l’air la fascination et le mirage d’un génie éloigné. Hier j’eusse renoncé, sans beaucoup de peine, à venir jusqu’ici ; je considérerais aujourd’hui comme une calamité de ne pas voir l’Espagne jusqu’aux derniers sables de Cadix.

Un arsenal complet d’armes de toutes sortes résonne près de mes oreilles, au haut de la voiture. Escopetles, carabines, pistolets, tremblons, chargésjusqu’à la gueule, pendent des deux côtés jusqu’aux portières ; c’est un cliquetis continuel comme à l’approche d’un combat. Deux csco/?etcrns, assis sur l’impériale, forment la garnison de cette citadelle ambulante; ils veillent, chacun sur un côté de l’horizon. Ainsi gardée, notre citadelle entre au galop dans les Pyrénées. Le soir arrive, la lune se lève ; au loin les cascades réveillent l’écho du cor de Roland. Nous traversons les rues ténébreuses de Tolosa, Yeryara. De toutes les passions frénétiques qui ont ensanglanté ces lieux, rien ne s’agile , à cette hciii(‘, que le veilleur qui, armé d’une lance , va do

rue en rue chanter sa complainte traînante.

Le bruit s’éloigne. Nous gravissons lentement le rocher de Satinas. L’Espagne dort d’un sommeil de plomb, pas un grillon ne résonne dans le sable... Un coup de fou part, à côté de moi, de l’intérieur de la voiture; je m’élance à la portière; des deux côtés j’aperçois, dans l’obscurité, deux hommes avec un long fusil sur l’épaule qui marchent, le plus gravement du monde, comme à la suite d’une procession. Sans doute, pensai-je, ils me conduisent dans le hallierpour me dévaliser, conformément à toutes les descriptions que j’ai lues. C’est le moment de montrer ce sang-froid dont aucun voyageur, que je sache, ne s’est départi, en pareil cas, dans ses récits. Cette résolution prise et la résistance semblant impossible, je me renfonce fièrement dans l’obscurité de la voiture et j’attends. A un coup de sifflet, les chevaux s’arrêtent; il se fait un silence tragique, les hommes armés s’approchent le chapeau bas; je reconnais cette politesse perfide que les écrivains ont toujours remarquée chez cette sorte de gens. Us me tendent, pour recevoir ma bourse, une main noire de poudre: Cmôallero, me disent-ils d’une voix effroyable, que

votre merci donne quelque chose pour l’escorte; l’endroit est dangereux , hier la voiture a été arrêtée ici, par la mala genle ; mais le coup de feu que nous venons de tirer a prouvé que nous sommes sur nos gardes.

Au lever du soleil nous descendons la dernière rampe des montagnes, nous entrons dans Vütoria. Ici commence la couronne de bruyères des deux Castilles. Quelques restes de verdure marquent encore le sommet des plateaux; mais l’horizon du champ de bataille est aride : tout le sang de nos morts n’a pu le désaltérer. Le désert de chaumines s’étend autour de moi, étranglé, à de longs intervalles, par de sauvages défilés. Celui de Pancorvo semble fait tout exprès pour un nid de guérilleros. Les hauts rochers dentelés dressent leurs tours en vedettes sur le coupe-gorge; à leur pied, quelques maisons de bandits sont en embuscade dans le torrent, drapées dans leurs haillons de pierre. Pas un de ces défilés qui n’ait déchiré quelque lambeau de nos armées. A peine si nous rencontrons dans ces landes deux ou trois arriéras en une journée, assis sur leur mule, l’escopette en travers. Pour rompre ce silence tragique, le zagal harcèle ses mules de chansons.

de récits et de surnoms grotesques. 11 leur dépeint d’avance les délices de l’iiôtellerie de Miranda; les flots de l’Èbre d’Annibal tressaillent aux cris de Rosina, Leporella, Mata Cabeza.

Après avoir traversé le désert, j’arrive à une ville muette comme le désert. Sur la porte crénelée de Burgos est assise la statue d’un Cid barbu, le glaive en main, pour la plus grande terreur des Maures, Maurorumpavori. L’archange Michel tient, au-dessus de lui dans ses mains, la citadelle immaculée. Au pied de ces sculptures populaires, des paysannes, pauvres Chimènes hàlées, sont assises sur la terre. Un groupe de vieillards immobiles se chauffent superbement au soleil de DonDiègue. J’ai déjà remarqué cette idée hospitalière, déplacer les statues aux portes des villes. Ces promeneurs de pierre accueillent courtoisement le voyageur, ils lui apprennent les nouvelles des temps reculés. De vieux chevaliers, dont la barbe pendante a grandi depuis un millier d’années, fUs de cette cité, hijos de esta ciudad, m’ouvrent les portes de la capitale des Romances du Cid.

A force de chercher Chimène, Don Dièguo, Rodrigue, le roi Fernand, je me suis perdu dans la

triste enceinte des murs. La cathédrale élève la terrasse de sa tour, en forme de diadème à aigrettes, sur le front de bruyères de la Vieille-Castille. La magnificence et la misère se toucheot là comme dans les temps héroïques. On ne peut mettre plus d’orgueil castillan à régner sur un village.

Deruesenrue.s, je suis une clochette quialliro la foule et sonne un glas. Deux cavaliers quêtent pour la bonne âme d’un soldat qu’ils vont fusiller. Des enfants mêlent au glas leur rire sauvage. Le triste cortège monte unecolline aride, au haut de laquelle est le fort bâti à la place du château des Romances. La bruyère fleurie croît sous le petit arc de triomphe bâti pour les fêtes des chevaliers du moyen âge. Où êtes-vous, bons rois du Romancero, en Burgos esta ei buen Rey, Dona Elvire, Dona Sol, longues cavalcades d’hidalgos, aux habits de soie, aux estocs d’or ! Le coup de canon qui, dans le fort, salue, en ce moment, la majorité de la reine constitutionnelle, vous ferait rentrer dans vos ruines, si une guitare tentait aujourd’hui de vous réveiller.

Oserai-je dire que je retrouve l’aridité de la Castille sur la face de la cathédrale de Rurgos?

Digitiz^ by Googic

Des soleils séculaires ont tari la sève de la rose gothique ; les deux clochers aigus armés de pointes rappellent les tiges hérissées del’aloès. Quelques statues apparaissent, de distance en distance, rares habitants de ces hauts murs gris de bruyères.

Au dedans l’obscurité était très-grande; elle était encore augmentée par l’effet d’un chœur d’ordre corinthien, qui détruit l’austérité de la nef. En voyant ce sanctuaire tout profane, introduit ousles voûtes gothiques, on dirait que la vieille cathédrale a pris, dans les temps nouveaux, une âme païenne. On célébrait une messe en musique. Les vêtements rouges des officiants ressortaient dans les demi-ténèbres environnantes. Il y avait, çà et là, quelques femmes voilées de leurs mantilles, et assises sur les nattes de paille, d’ailleurs si profondément immobiles, que je faillis, plus d’une fois, me heurter contre elles; ajoutez quelques admirables mendiants que la lumière d’un vitrail colorait de pourpre. C’était là tout le peuple. Par intervalles, on entendait des soupirs s’exhaler des profondeurs de la nef; dans l’obscurité ils paraissaient sortir des tombeaux et des statues d’évêques et de barons couchés dans les chapelles. Quoique l’église fût presque

abandonnée, je sentais une atmosphère brûlante qui m’enveloppait ; dans quelques-uns de ces regards perçants, à travers les ténèbres, dans ces voiî!: étouffées, quelque chose me disait que le reste de l’ancienne flamme espagnole couvait là sous la cendre.

Cette ville, qui semble morte pendant le jotir, renaît dès que la nuit approche. Les petites rues montueuses s’illuminent, la moindre masure a sa tenture et son lampion. Au son des cloches, on se précipite dans tous les sens. Je vois danser le boléro sur la triste bruyère, au pied des murs de Rodrigue. Cette nuit brillante, est-ce la fête des songes chevaleresques? Non. La vieille Burgos, nourrice de la monarchie espagnole, rit, ce soir, à l’avénement d'Isabelle II.

A minuit, je me réchauffe à l’immense foyer de ma posada. Les mules empanachées de plumes de coq, entrouvrent les portes de la salle d’honneur, et regardent, effarées, le festin. Outre que je n’y meurs nullement de faim, et que j’ai trouvé même un matelas à travers la chambrée, je ne sais comment on ose médire de ces renias espagnoles, toutes remplies del’àmedeDonQuichotte. Honni soit qui peut se plaindre d’i n plat de gar-

banzos noyé dans l’huile d’Andalousie, quand il entend retentir mystérieusement autour de lui les éperons du chevalier de la Manche, à travers un labyrinthe d’écuries, de cuisines, de greniers et de taudis épiques. J’ai cherché en Grèce, à la sueur de mon front, les traces du char d’Achille, et je n’ai vu que les menus sentiers tracés par les faunes, au point qu’à mon retour j’ai douté de son existence. Mais j’ai touché et compté les pas pesants du chevalier sur les carreaux ébréchés de la posada. J’ai reconnu son grand lit entouré de rideaux de serge; et même, dans l’obscurité, je l’ai vu endormi, près de moi, d’un sommeil séculaire que toutes les voix de la cathédrale n’ont pu troubler. Une seule lampe éclairait la voûte, une guitare murmurait dans l’écurie; deux chaudrons brillaient à la muraille, comme une armure féodale. Au milieu du braiment des ânes, du bruit des castagnettes, des chansons des muletiers, il dort plus profondément que l’empereur Barberousse dans son château désert. Cependant notre hôtesse centenaire a la voix superbe et criarde; entre deux immenses chaudières auxquelles elle préside, elle trouve encore le temps de m’entretenir de son hôte invisible, des romances de Vibar,

et de me confier son système politique, qui (je puis le dire aujourd’hui sans la moindre indiscrétion ) se trouve être de la pure école absolutiste de Ximénès et de Philippe II.

De nouveau nous nous enfonçons à travers les landes. La lune éclaire la bruyère sans limites. Le soleil se lève, la bruyère s’étend comme une cape usée sur les duchés déguenillés de Lerme et d’Aranda. A tous les peintres, statisticiens, économistes d’Europe, je dénonce le village de Honruùia, comme le point le plus extrême que la la détresse humaine puisse atteindre. Je n’ai rien vu en Morée de pareil à ces effroyables huttes. Sans doute c’est la demeure du mendiant de Murillo. Je m’engageai à pied dans ce repaire; mais personne ne sortit de ces cabanes affamées. A la lin, je rencontrai un berger suivi de son troupeau de moutons. Cet homme presque nu, avec une forêt de cheveux hérissés qui lui tombaient sur le dos.et la poitrine, portait dans ses bras un petit chten-loup qui venait de naître. Au moment où je m’approchais de lui, il jeta contre le rocher le pauvre louveteau, qui retomba écrasé ; la mère s’élança, le lécha, et poussa un long hurlement. Ce gémissement alla se briser dans les Sierras ;

"li

digne idyllede ce lieu sinistre; ce fut la principale rencontre de la journée.

Depuis Burgos, mes compagnons sont trois jeunes gens, en bonnet de police, vrais frères du bachelier de Salamanque : ils vont compléter leur latin à Madrid, et chercher fortune a ta Pnertadet Sol, au passage de la prochaine révolution . Ils sentent dans Tair, disent-ils, un nouveau prowMncmmento, et courent à sa rencontre. Leurs parents les envoient mûrir à ce soleil naissant, qui est encore sous l’horizon. En attendant, ils mordent au même pain, boivent au même verre, se chauffent au même manteau, et jettent ensemble le défi aux bandits. Leur franche gaieté éclate, comme le chant de l’alouette, au-dessus des coupe-gorges.

La physionomie hàlée du paysage change enfin . Nous gravissons, sur des montagnes de neige, le défilé de Somo-Sierra, ce champ de bataille qui a ouvert l’Espagne à Napoléon. Ce ne sont pas là nos heureux champs de bataille d’I talie, où les épis mûrissent. Une avalanche de rochers pèse lourdement sur nos morts. La nature, hérissée et implacable, combat encore après que le repos est arrivé pour l’homme.

A mesure que l’on suit le chemin de cette triste

victoire, ces masses do rochers lézardés figurent des citadelles de géants; on découvre autour de soldes Babylones, des ci tés antédiluviennes écroulées et amoncelées les unes sur les autres. Je vois d’ici, dans le crépuscule, le cheval de Napoléon escalader, l’une après l’autre, ces murailles, ces tours, ces boulevards fantastiques, et arriver, de solitude en solitude, au sommet de sa conquête illusoire. C’est ici, sous cette épaisse ceinture, que bat le cœur de granit de l’Kspagne.

A deux pas du champ de bataille, les rancunes ont cessé ; de nouvelles haines ont étouffé les anciennes. Dans la venta la plus voisine, à CabaniUas, les gravures populaires des principales journées de l’Empire tapissent les murailles. Poniatowski, sur son cheval pommelé, remplace, pour le muletier progressiste, le saint de Compostelle. Depuis la mort de Napoléon, le peuple espagnol a été le premier à ne plus voir en lui que le bras de la Providence.

La solitude et le silenceaugmentent;jenesaisoù arrêter mes yeux sur la plaine nue, sans histoire, sanseau,sansvie,sansruines. Le soleil estdans tout son éclat, mais il ne sert qu’à illuminer un ennui éternel. Qui croirait qu’à une centaine de pas,

un j)euple fermente dans une révolution ? Lajoie sauvage de notre postillon nègre méfait détourner la tête; à son cri répété : Madrid! Madrid! la ville, avec ses clochetons, sort de la terre comme à révocation d’un négromant. Avant que je fusse revenu de celte surprise, j’étais au milieu des groupes ardents de la Piierta del Sot. Des crieurs de journaux m’offraient la Tarentule, le Scorpion. Dans sa voiture, au galop de ses chevaux blancs, passe la jeune reine de ces bruyères. Des patrouilles, dans chaque rue, présentent la consigne écrite au bout de la baïonnette. Ce coup de théâtre est tout le contraire de ce que j’avais éprouvé autrefois, à Rome, où le silence de la campagne n’est qu’un prélude au silence plus profond de la ville.

LE PBADO.

A Madrid, il n’y a que les hommes qui parlent, les monuments ne disent rien. Le peuple espagnol, dont chaque geste rappelle le moyen âge, s’est fait une capitale qui n’a aucun fondement

dans les temps chevaleresques. Ne demaudez pas à ces murailles les secrets que les générations leur ont confiés ; ces pierres sont muettes. Je cherche vainement la trace du génie de l’inquisition. Çà et là, je rencontre de petites églises de couvents, sans grandeur, sans apparence, sans rien qui marque la terreur. Architecture béate, douceâtre, qui, si elle a un sens, dit précisément le contraire de ce qu’elle devrait dire. Je vois, dans ces menteuses murailles, les représentants déguisés du Saint-Office. Où est la place lugubre des auto-da-fé? Est-ce cette suite de galeries et de balcons gracieux comme la décoration d’une scène comique? Suis-je dans une ville allemande ou dans une ville de Castille? Uien ici ne marque le climat. Les palais se dérobent sous une étiquette uniforme. La diplomatie a fait ce miracle; elle a chassé, comme une inconvenance, la poésie et l’expression du ciel et de l’air.

Au levant et au couchant, sont les palais des deux dynasties d’Autriche et de France; en sorte que la monarchie occupe Madrid par les deux extrémités. I.e premier est le palais de Philippe II, le Buen-Retiro; il confine à la triste campagne que rien ne borne : de grandes cours désertes, de

longues files de bâtiments à uu seul étage, de tristes allées solitaires, sans perspective. Je sens déjà l’interminable ennui qui a éteint, l’un après l’autre, les derniers fantômes de la dynastie d’Autriche. Quelques jets d’eau essayent en vain d’amuser ces lieux déshérités; d’insipides (leurs exhalent là le triste souffle de ces spectres de rois, avec les soupirs de la princesse des Ursins.

A l’autre extrémité de la ville, les descendanis de J^ouis XIV ont bâti leur Versailles. L’architecture est la même que celle du grand roi; pour l’accommoder au pays, on a seulement ajouté à chaque fenêtre le balcon espagnol. Sous ces balcons, s’étendent, comme une menace, les ruines du couvent de l’Incarnation. Ce palais, vide d’un roi, semblepresque aussi désert que l’autre. Des bandes innombrables de ramiers voltigent sans cesse sur les corniches. Est-ce un symbole de l’innocence du règne nouveau?

L’heure résonne dans le silence; un\eut froid emporte des nuages d’or sur un fond d’azur. De la terrasse, la vue s’étend sur la vallée du Maiizanarès, les collines grises qui conduisent à l’Escurial et l’horizon fermé par le bandeau de neige de SumoSien'd, Au moment où je regarde ce

paysage, tout ensemble (klataiit et austère, le bruit d’un équipage se fait entendre; de longues acclamations s’élèvent ; une pauvre vieille sort de la foule, s’approche de la voiture, y laisse tomber un placet. Une femme, d’une taille lourde, quoique ses traits soient ceux de la jeunesse, est au fond de la voiture, et reste immobile; l’enthousiasme redouble ; elle seule paraît glacée ; de tous les yeux s’échappent des flammes du Midi ; les siens restent inanimés. N’a-t-elle pas compris ce langage de la terre d’Fspagne ? L’habitude de quelques jours l’a-t-elle déjià endurcie I Est-ce roideur, lassitude, naïveté, ou seulement que son costume, disgracieusement anglais, lui donne une infériorité réelle devant la moindre de ses sujettes? Quand on est jeune, femme et reine d’Espagne, comment renonce-t-on à la royale mantille? Déjà les portes du palais se sont refermées sur elle ; la foule regarde encore avec ravissement ; un cri sort de terre; il se prolonge au loin, il semble surgir de ces longues bruyères que je viens de parcourir. Douleur, espérance, attente, anxiété, tout y est renfermé. Serait-il possible, madame, que vous n’eussiez pas entendu ce cri des entrailles de l’Espagne!

Je descends vers le Manzanarès. Ce pont, ma{»niliquemeut jeté dans la solitude, est fait pour un cortège de rois. Quelques majestueux àniers y défilent au pas ; une femme aveugley récite, d’une voix infatigable, les légendes de saint Antoine et du Mont-Carmel. Pauvre cigale, qui n’a pas vu le changement que la révolution a fait autour d’elle! Personne ne s’arrête pour l’écouter; sa complainte se mêle au murmure de l’eau à demi tarie. Elle raconte aux roseaux et aux hirondelles incrédules les légendes qui ont fait la moitié de la gloire de Caldcron.

En marchant ainsi au hasard, hors de la ville, je rencontre le couvent d'Atocha. C’est là que sont conservés les drapeaux pris sur l’ennemi. L’aspect morne des lieux fait tout l’aspect de cette retraite. Otez les landes qui l’entourent, ce n’est plus qu’une église vulgaire. Les portes étaient ouvertes; je pénétrai dans l’intérieur sans rencontrer personne. Je m’attendais avoir là les trophées réunis de l’Espagne sur Napoléon : je n’ai vu que les drapeaux de l’armée de la Foi ; et chaque jour me confirme dans l'idée que l’Espagne ne fait point parade de ses victoires sur nous. Comme les hommes vraiment passionnés, elle concentre sa pen-

sée entière dans l’heure préseule; l’oryueil de l’Espagne nouvelle est d’avoir vaincu rancienne. Je ne trouve aucune trace des haines que j’ai vu entretenir si artificiellement ailleurs; et c’est en quoi les Espagnols me paraissent infiniment supérieurs aux Allemands et aux Anglais. Le duel fini, ils ont noblement dépouillé le ressentiment, ce que ii’üiit pas su faire les seconds. Les uns ont montré l’oubli qui sied à l’orgueil; les autres, étalant Leipsick et Waterloo, étalent la vanité toujours blessée.

On montre à VAtmeria-Reale, des trophées bien autrement illustres que ceux d’Alocha: les épées de Pélage, de Fernand Cortez, de Roland, du Cid, du dernier des rois maures, la cuirasse de Pizarre, les drapeaux de Lépantc. Je passe de longues heures dans ces salles, où n’arrive presque jamais un seul visiteur. La chaise de Charles-Quint est préparée pour le voyage; le manteau du pacha de Lépante sèche à la muraille, auprès des boucliers de cuir des compagnons du Cid. Mais qui, en ce moment, peut penser à cela en Espagne? et que fait la cuirasse de Pizari e à l’homme qui sent son cœur battre sous des pensées brûlantes? I.e jour viendra où l’on pourra songer aux morts ; en

remuant avec érudition ces dix siècles de chevalerie, on croira faire quelque chose. Aujourd’hui, la vie est trop impatiente; le sang court trop vite dans les veines. Dans ces jours précieux, le passé d’un peuple ne lui pèse pas plus qu’une poignée de cendres. Que les casques du Cid et de Roland soient habités par les araignées, je ne m’en inquiète pas, si seulement le cœur des vivants se débarrasse de sa rouille.

Le musée de Madrid est assurément le plus riche que j’aie vu jusqu’ici. Dans ce premier éblouissement, je me suis arrêté devant Murillo; je crois sentir toute la différence de l’Espagne et de l’Italie, dans la manière seule dont Raphaël et lui ont compris la mère de Dieu. Dans les tableaux de l’Italien, Marie tient entre ses bras son céleste fils ; elle le regarde, elle le contemple, elle le possède; et de cette possession, naît pour elle une tranquillité ineffable. Chez l’Espagnol, la Vierge est peinte presque toujours solitaire et sans famille, avant la naissance du Christ; elle ignore encore ce qui fait tressaillir son sein. Comment sera l’enfant sacré? quels seront ses traits, son langage? Elle n’a point encore entendu son premier cri, ni vu son premier regai’d. Dans ce travail do l’amour

divin, l’extase, la douleur, la joie, la passion, la curiosité de l'infini sont mêlées. Elle flotte au haut du ciel, dans le pourpris des nuages, d’où pleut le juste. La tempête de l’amour éternel délie ses cheveux sur ses épaules, et chasse son voile. Ses lèvres entr’ouvertes aspirent les parfums des rivages incréés. Comme la prêtresse du culte de la Nature, son pied repose sur le disque de la lune. Dans une multitude de têtes ailées, qui poudroient sur ses traces, la vie fourmille; ses deux mains, pressées sur son cœur, embrassent toutes les voluptés incorruptibles; ses yeux plongent dans les splendeurs phosphorescentes de l’aube, alba matulina. En ce moment, le Dieu de lumière naît dans son sein; le miracle de l’incarnation s’achève ; le fond de l’abime rayonne et flamboie. Des bruyères rougies et des chaumes d’Espagne, s’élève un vent brûlant, plein du Seigneur. Désordre, ivresse, délire de l’amour divin, toute l’âme de sainte Thérèse est là.

Au milieu de ces peintures, un personnage qu’on rencontre à chaque pas se détache des toiles; il pétrifie le regard. Quand vous avez vu en passant cette longue figure, elle vous suit partout ; elle est régulièrement belle, mais d’une beauté

qui fait peur ; car l’inflexibilité et le mystère sont gravés d’une manière surhumaine dans chacun de ses traits. Cette tète a la roideur de la mort. Ne cherchez pas à pénétrer la pensée de ces grands yeux bleus, quoique aucune ombre ne les couvre; vous verriez plutôt les cavernes pleines de monstres au fond de la mer dormante. Tout l’éclat de Titien et de Rubens n’a pu faire circuler la vie dans le regard de Philippe II ; le coloris de Venise et de l’école flamande n’a servi qu’à accroître la pâleur du solitaire de l’Escurial. On le rencontre à différents âges de sa vie, un rosaire à la main, dans ce même costume noir qui fait encore ressortir le spectre. Il est resté impénétrable aux peintres aussi bien qu’aux hommes d'État; et les maîtres de l’art n’ont pas même essayé de lui attribuer un geste, un mouvement, une expression plutôt qu’une autre Du fond de ces salles, ce personnage règne encore dans les âmes qui ne le connaissent pas; il m’e.xplique tout ce qui m’étonne. C’est lui qui a amené dans ce désert la joyeuse Espagne du moyen âge. II met ici fin à toutes les fêtes de la chevalerie; roi des morts, il étend autour de lui la chaumine des cimetières ; dans sa haine de la vie , il fascine.

il pétrifie son immense empire. S’il l’eùt pu, il eût glacé de son regard le regard du soleil d’Espagne.

Encore une fois, laissons les morts dormir.

Les vivants sont, dans ce pays, si occupés d’euxmémes, ils s’agitent de tant de manières, qu’il faut un grand effort pour se ressouvenir de la vieille Espagne. La vie vous provoque, vous harcèle; le moment présent suffit à toutes les facultés ; les minutes renferment des siècles de siècles.

En Italie, les hommes de nos jours ne font pas plus de bruit que des ombres; et si un étranger veut ouvrir la bouche, il est obligé de conver.ser, jour et nuit, avec les statues, les tableaux, les ruines. En Allemagne, j’entendais le bruit d’une centaine de milliers de plumes qui, sans relâche, couraient sur le papier. Dans ces contrées, la destinée appartient à celui qui, agissant le moins, remplit le plus grand nombre de pages blanches. Un vieillard peut fort bien comprendre ces peuples vieux chez lesquels le souvenir domine.

Mais pour l’Espagne, je crains déjà d’arriver tard. C’est dans la première ferveur de la jeunesse qu’il faudrait y voyager pour se mettre à

Tunisson de son génie. Je ne sais si je m’abuse, je ne rencontre point de vieillards. Une énergie intérieure soutient les corps. La passion nouvelle dont ce pays est saisi a-t-elle redressé la nation de centenaires de Philippe II ? Tout le monde ici a l’air de mourir debout.

Comment expliquer le charme romanesque du Prado ! Sous un autre ciel ce serait une promenade qu’on remarquerait à peine : quelques allées d’arbres partagées, çà et là, par de hautes fontaines de marbre; l’art n’a rien fait de plus pour ce lieu fameux. Dès que le soleil baisse, les jeunes femmes, au son des cloches, quittent les églises; elles se rassemblent auprès de ces eaux jaillissantes. La mantille uniforme ne laisse guère entre elles d’autre inégalité que la beauté. Le luxe est à peu près nul, excepté chez celles qui, ayant voyagé, rapportent dans leur pays les prétentions du goût étranger. Ces traits si délicats et si fiers sont faits, non pour être ensevelis dans une capote anglaise, mais pour défier le grand air et la lumière du jour d’été. Dans ces mille regards éclatent, en une soirée, plus de vie, plus de force tragique que dans tous les vers de Cal- (lomn. ,1e coinjiroiids . désormais, la nécessité

poHi’ la poésie espagnole de prodiguer sa nomenclature ordinaire de fleurs et de diamants, jasmins, œillets, rubis, topazes, émeraudes, quand il faut peindre le soleil intérieur qui jaillit de ces paupières noires. Mais où, en quel climat, dans quel règne de la nature chercher la comparaison, quand, sous un front blanc de marbre, enchâssé dans des cheveux d’un blond cendré, jaillit à l’improviste la flamme de l'Andalousie? Par malheur, la mantille est la seule partie du costume national qu’elles aient conservée; elles portent à la fois le costume de deux siècles différents; ce qui ne les embellit pas, il est vrai, mais leur donne un air étrange et théâtral qui ne leur messied pas non plus. Au murmure des eaux joignez le murmure impétueux de cette langue espagnole qui tombe en cascade de leurs lèvres comme une pluie de perles dans un bassin.

De tous côtés, dans les endroits voisins, l’émeute menace; on regarde défiler des escadrons, les éclaireurs en tête, le mousquet au poing, comme en présence de l’ennemi. Le sang coulera peut-être dans quelques heures ; mais ici est la trêve. Une salve de canon éclate à quelques pas; les femmes tressaillent, et le sourire renaît aussi-

tôt. Çà et là passe une voiture escortée de cavaliers ; car on touche à la porte de Madrid ; et de l’autre côté du seuil reparaissent, avec le désert, les bandits, les occasions de meurtre, l’horizon tragique; mélange de grâce, d’effroi, de délices, de terreur, d’amour, qui font de cet endroit une scène unique au monde. Le principal ornement mêlé à ces causeries d’amour, c’est l’obélisque du Deux mai; il étend sur cette volupté de chaque jour le souveniret l’ombre de la révolte de 1808. Mais qui se préoccupe de celle ombre sinistre 1 Les allées du Prado sont un terrain neutre, conservé, dans la guerre civile, au génie romanesque de la vieille Espagne. Chaque jour, à la même heure, Vexallado, le moderado, le progressiste ou l’absolutiste vient goûter en ce lieu l’ancienne poésie de cape et d’épée. J’ai reconnu là toutes les vierges de Murillo, la fille de l’air de Calderon. Dorothée de Lope de Vega, qui reparaissent par enchantement dans cette heure mystérieuse, un moment avant que 1a nuit les ramène dans leur sépulcre. Il n’est pas, chez les anciens poêles, ni chez les bons peintres espagnols, une image qui, à cette heure, ne prenne un corps et n’arrive à ce rendez-vous, dans un costume né-

gligé, il est vrai, ainsi qu’il convient à des fantômes évoqués en plein jour. La haine est partout ailleurs ; mais, du moins, l’amour est demeuré là.

LA MADONE CONSTITITIONELLE.

C’est aujourd’hui la solennité, depuis plusieurs semaines ajournée, de la majorité d’Isabelle II. Le portrait de cette madone constitutionnelle est exposé depuis l’aube du jour sur le porche des églises. Drapée dans le manteau souverain, l’innocente Nina, qui ne passe pas quatre ou cinq ans, la lourde couronne sur la tête, étend son doigt sur un livre; sans doute le peintre a voulu exprimer le moment où Sa Majesté épèle en boudant la constitution. Il n’est pas, je crois, dans la ville, une fenêtre, un balcon qui ne soient pavoisés de soie ou de lapis. Le plus pauvre suspend un haillon bigarré. De tous les sentiments des Espagnols, cette adoration pour le souverain {idofo de Utdos los ùuenos Kspanoles) est celui qui est le plus loin de nous, que j’ai le plus

de peine à concevoir; et cependant telle est la force du sentiment vrai d’une foule, qu’il estim- ])ossible, à la lon[jue, do n’en pas être attendri. Une émotion indéfinissable est dans l’air ; il y a des larmes dans les yeux.

Comment exprimer la profondeur, le génie du regard de ce peuple qui cherche dans tout un présage? Celui qui trouverait le mot, le secret que ce peuple roule aujourd’hui dans son cœur, cet homme-là étonnerait le monde.

J’étais rebuté en Allemagne par l’obséquiosité inerte de la foule aux grands galas des princes. Je ne sais comment la dignité humaine n’a ici presque rien à souffrir de cette idolâtrie; la fête de la monarchie y est en même temps celle de l’égalité. Je vois défiler le cortège chamarré des grands dignitaires, dans d’affreux fiacres émérites que cette cérémonie a rendus à la lumière. Hier, au passage de la reine, il n’y avait pas dans la foule une femme qui n’eiit l’air plus royal qu’elle. Aujourd’hui les hommes du peuple, avec le chapeau à pompon de Fernand Cortez, la veste brodée et le manteau, paraissent cent fois plus grands seigneurs que les sénateurs et les chambellans dans le travertissement du costume mo-

derne. A ne juger que par les yeux, la noblesse est ici dans la rue, la bourgeoisie à la cour.

Les canons roulent sous le balcon du baisemain. Les clochetons bâtis par Philippe II résonnent; on y répond par \ Hymne de Rieyo, cette Marseillaise qui tient du boléro autant que delà marche militaire. Sur la place des Auto-da-fé coulent des ruisseaux de lait, au grand scandale du journal la Tarentule, seule voix qui, en ce jour, conseille d’épargner la mamelle tarie de l’Espagne. Mais il faut que la tragédie se mêle à la fête. A l’approche du soir, sur un bruit vague d’émeute que l’on respire dans l'air, les troupes font un feu nourri de trois rangs sur la foule qui prend des sorbets ; on se disperse et l’on revient; on étend de la paille sur le sang versé, et la fêle continue; on danse sur la paille rougie, ce qui fait dire que le peuple, convié par Isabelle II à un bal, s’est trouvé à un enterrement, l'aul-il tirer de là un mauvais augure ? Que signifie cette tache de sang au bas de celte robe de jeune fille? Mais ce sombre pressentiment est déjà dissipé.... Aussi bien il faut se hâter pour trouver encore une place aux piè-

ces cumposéos pour lasoleimité par la Heur des poètes (le Madrid.

K Quel peut être^, demandai-je à mon voisin, en m’asseyant dans un coin du théâtre (/e/ Principe, ce personnage extraordinaire, au manteau noir, et qui ouvre la pièce avec tant de violence? — lié, quoi ! me répond l’homme au chapeau cafanès, ne le connaissez-vous pas dans votre pays? Hélas ! c’est la cause de tous nos maux, c’est l’esprit de parti. — Et cet autre qui se tient immobile sur cette porte, et qui est enveloppé d’une cape rouge? Tout son rôle consiste, il me semble, à frapper à ce seuil sans pouvoir le franchir. — Vous l’avez dit, senor, il n’avancera pas d’un pas, soyez-en sûr ; car ce personnage est X étranger qui cherche vainement à envahir l’Espagne. — Et ce troisième qui a une robe de juif? — Ah I pour celui-là, on ne peut s’y tromper: voyez ces joues pâles et fa^méli<{ues; ce ne peut être que le r/7 intérêt qui a toujours faim, quoiqu’il ronge, l’un apres l’autre, nos hommes publics. »

J’admirais dans cet homme du peuple la facilité à saisir ces abstractions et à se passionner pour elles. Après maints dialogues, ces personnages se retirèrent honteusement devant

une apparition de la grande Isabelle la tlatholiqiiCj laquelle ressuscitait de son tombeau, le livre de la Constitution à la main.

Au théâtre de la Criix, le prince des poètes, Zorrilla, faisait converser ensemble la Guerre, armée à l’antique, pour figurer son âme païenne, la Paix, noble matrone habillée de blanc, vestida de ùlanco et la bonne Foi, en costume de paysan de Castille. Ce qui emporta tous les suffrages fut le personnage de l’Echo, jeune fille dans un costume de fantaisie, mf/dfflrt/crtprïc/io. En des strophes diaprées, comme son costume, elle rassemblait toutes les voix do l’Espagne, depuis le murmure de l’insecte bourdonnant sous le ch.aurae jusqu’à la psalmodie des moines et au sifflement de la mitraille dans la guerre civile. Cette voix poétique de la Péninsule est interrompue par l’arrivée du Temps, son sablier et sa faux à la main. Le siècle approche de sa fin; le vieillard retourne son horloge, l’époque nouvelle commence. Un grand éclat de bougies illumine le fond du théâtre. Intimide, le génie de la Guerre et de la Barbarie demande :

« Quelle est cette splendeur qui inonde ce palais? »

A quoi la Paix répoml :

« C’est le sourire d’Isahelle 11,

« Es ta sonrisa de Isabel seyunda. »

A ces mots, une pluie de bouquets tombe des loges; les enthousiastes du parterre jettent leurs chapeaux sur la scène aux pieds de l’Écho, de la Paix, et du Temps qui se déride. Ceci me ramène aux Autos sac rameutâtes de Calderon. Ce peuple a tant do vio, qu’il en prête à des abstractions qui ne disent plus rien au reste du monde; il inaugure le gouvernement constitutionnel comme un auto-da-fé.

' Hien de plus sinistre que le reste de cette fête ; des sentinelles sont placées à toutes les issues. On exige des passants qu’ils ouvient leurs manteaux pour montrer s’ils n’y cachent pas un arsenal d’escopettes. J’entends , au loin , quelques coups de feu retentir à l’extrémité de la rue d’Alcala.

LES TAIUE.VIX F.T LE FAXDA.M'.O.

La crainte que je devais avoir en voyageant dans cette saison était de manquer les combats

de taureaux. Pour tromper ou exciter l’impatience des habitants de Madrid, pendant l’iiiver, on se contente ordinairement de leur déchaîuer des novillos, c’est-à-dire des taureaux qui n’ont pas encore atteint l'àjje de mort, et qui viennent essayer leurs cornes et leur furie dans des jeux préliminaires souvent plus périlleux que le combat à outrance; car j’y ai vu tuer un homme ! J’espérais tout au plus assister à quelques-uns de ces amusements de l’enfance du Cid ; aussi n’ai-jepas été peu surpris, lorsque, ce ma tin, Goraero, avec sa dignité accoutumée, m’a apporté le programme par lequel l’ayuntamienlo vraiment excel/enlissime, annonce, pour aujourd’hui, une corridt solennelle de vrais taureaux de mort, issus des troupeaux les plus accrédités d’Espagne, de las vaccus mas accrediladas de Espana La course sera accompagnée d’une scène mythologique, dans laquelle ’Vulcain, au milieu de ses cyilopes , doit jouer le rôle de Matador, aux yeux mêmes deson odieux rival, qui lui dispute la belle Léonore : le tout imaginé à la plus grande gloire de la majorité et du serment de S. M. la reine Isabelle 11.

Je suis avide de voir ce peuple au milieu du

carnage qu’on lui promet; car il est immanquable que plusieurs hommes soient blessés. Non, je ne puis me figurer les yeux des anges du Prado attachés sur ce sable rougi. Encore moins suis-je en état de comprendre ce qui se passera en moi...

Si je suis en ce moment la foule, est-ce véritablement pour l’étudier ? O mensonge pédantesque!.. L’étranger qui se vante intérieurement de la mansuétude de ses inclinations natives ne manque pas d’être toujours le premier à ces rendez-vous de meurtre. A cette nouvelle qu’à telle heure le sang du Minotaure va couler, l’homme païen se retrouve tout entier, en sursaut; il recule en un moment de trois mille ans en arrière ; il éprouve au fond du cœur une joie sauvage de rentrer, pour une heure, dans son antre de Centaure.

Le cirque se remplit : ou assure qu’il contient dix mille spectateurs. La loge de la reine est vide; mais son portrait la remplace, et les autorités politiques de Madrid, entourées d’un somptueux état-major, sont à leur poste. Deux cavaliers, vêtus entièrement de noir, avec le mantelet de Philippe II, s’avancent au pas. Ils s’ari'êtent au bas de la loge de l’excellentissime chef

it

l»ulilique; ils ôtent leur laroo cluipeau, le remettent gravement; le gouvernement salue de son côté, après quoi les cavaliers noirs disparaissent ; des milliers d’éventails s’agitent impatiemment.

L’essaim diapré des banderilleros se répand dans l’arène, en agitant leurs banderoles de mille couleurs. Les deux picadores, natifs d' Oviedo et de Valladolid, montés sur leurs chevaux, se placent, la lance en arrêt, aux deux côtés de la barrière. Le costume de l’un est cramoisi, avec de longues franges d’argent; celui de l’autre est azur, avec franges d’or. Un coup de trompette résonne, la barrière s’ouvre; un énorme taureau noir s’élance ; il s’appelle Mercermrio et porte au cou la devise céleste et rose. Il a les cornes longues et affilées, la tête grosse, l’œil allumé, les flancs immenses, les jambes trapues, la face sauvage. Entrois bonds il est au milieu du cirque; la phalange des banderilleros se disperse; le taureau se retourne, il aperçoit le cavalier qui porte azur et or, il se précipite ; d’un coup de tête il soulève le cheval et l’homme, il les lient quelque temps suspendus et les fait rouler l’un sur l’autre. 11 regarde l’homme étendu sous ses pieds; l’homme reste-immobile et fait le mort;

le taureau passe. Le cheval essaie le premier de se relever ; il retombe sur le flanc; tous ses membres sont agités d’un tremblement convulsif qui se termine brusquement par la mort.

Le second cavalier (cramoisi et argent) est déjà rejoint parla^es<my il s’avance au trot, la pointe de la lance basse; au moment où le taureau bondit, il lui enfonce dans le cou l’épieu qui laisse, en criant, dans la plaie une banderole. Le taureau a riposté par un furieux coup de tête : il presse, il écrase les flancs du cheval contre la barrière ; il fouille la profonde blessure ; sa longue corne disparaît dans la plaie. Le cheval et le cavalier sont encore debout; mais de la plaie monstrueuse on voit pendre les entrailles, ce qui n’empêche pas la cavalier de lancer encore une fois sa monture. Dans ce mouvement, les entrailles se déroulent et traînent sur le sable; le cheval y embarrasse son pied, les arrache de ses flancs et continue sa course désespérée. Les yeux immobiles des spectatrices soutiennent intrépidement cette vue ; des ricanements éclatent ; « Qu’on le l'amène au taureau, al loro, » c’est le cri qui part de mille bouches. Le picador obéissant conduit une derniiue lois au ço)nl)at lepau-

vre cheval castillan, les yeux bandés, qui marche pas à pas, avec la résiguation d’un condamné.

Cet assaut l’achève. Mais le picador ne se relève pas non plus, et son immobilité n’est pas feinte; il a reçu une blessure à la jambe dont il reste étourdi. On l’emporte évanoui dans l’infirmerie.

Le mouvement des éventails redouble; les crieurs profitent de ce moment d’intervalle pour offrir leurs rafraîchissements. « Qui veut de l’eau? Quien quiere agiia? » Car une soif fiévreuse commence à altérer les lèvres des jeunes filles et de tous ceux qui assistent pour la première fois à ' ce spectacle.

Un nouveau coup de trompetterésonne. Lemaiador paraît; il porte dans sa main gauche le petit drapeau rouge déployé, dans sa main droite une longue épée. Dès que cet homme se montre, le taureau reconnaît que le moment tragique est arrivé pour lui. Les fausses attaques des banderilleros ne réussissent plus à le distraire; il cesse de bondir à l’aveugle; il ménage ses forces; il mesure, il médite ses coups, il s’attache à son adversaire. Placé à quatre pas du matador, il hésite entre le drapeau et l’épée; il menace tour à tour de l’œil l’un et l’autre. Enfin il se décide, il baisse

la tête, il se rue sur le drapeau. Le matador a choisi ce moment pour enfoncer l’opce; mais le taureau l’a secouée, il est parvenu à s’en débarrasser; il la rejette toute sanglante, au loin, sur le sable, à la face de son adversaire. Le matador va la relever. 11 recommence le duel. Cinq fois l’épée est entrée au vif, cinq fois l’animal héroïque l’a rejetée dans l’arène. Les sifflements, les imprécations de la foule s’élèvent de tous côtés. Une sorte de rage possède les spectateurs. Le matador sent qu’il faut en finir. Le taureau s’élance encore, et, celte fois, l’épée tout entière disparait, à'una ùuena y reguiar, dans sa vaste poitrine.

llien de plus étrange que l’apaisement qui se fait aussitôt sentir dans les flots de la foule. Le grand cœur du taureau se montre jusqu’au dernier moment; il ne bondit plus, mais il ne recule pas. Tout transpercé de l’épée dont la poignée seule ressort, il continue de marcher en avant. Il creuse la terre, il menace encore. On l’entoure, il fait tête de tous côtés ; il finit par rencontrer un des chevaux morts ; il s’arrête, il flaire le vaincu ; il se couche sur le flanc, calme et ruminant, la tête droite, comme au milieu

dos fleurs, dans les prairies natales, au bord du Guadalquivir. Le matador l'épie par derrière ; d’un coup de poignard il l’achève, dans l’attitude des bas-reliefs du dieu Mithra. Un attelage pacifique de six mules, royalement enharnachées, entrent dans le champ du carnage; elles entraînent sur le sable, au bruit des fanfares, le corps du héros.

Le second taureau (son nom est Peinado, et sa devise azur et blanche) s’élance avec la môme rage que le premier; il est noir aussi avec une raie blanche au poitrail. Mais tout d’abord il montre un caractère entièrement opposé. Le picador l’attend fièrement. Du premier coup, il laisse sa lance engagée dans le poitrail. Au lieu de se précipiter, le taureau recule... Une huée universelle s’élève de toutes les parties de l’amphithéàtre... Le taureau recule encore ; mais d’un bond de côté il a étendu traîtreusement sur le sable le cavalier à demi brisé et sa monture qui agonise. Cette attaque perfide ne rétablit que pour un moment sa réputation. La nuée de guêpes des bnndevilleros le harcèle. « Le feu! le feu ! fueijo! les chiens ! los perros! » Ce cri passe (Je bouche en bouche. Lesliommes à pied et les

cavaliers tour à tour lui attachent au cou un collier de dards. Ces dards portent des pièces d’artihce qui éclatent dans sa blessure. Le taureau, effrayé, enivré de fureur par ces explosions d’une mine qui lui labourent intérieurement les flancs, bondit sur lui-méme. La sueur, l’écume, le feu, le sang, jaillissent de sa plaie et de ses naseaux; ses yeux s’allument comme des tisons sur sa face noire. Dans sa rage inexprimable, il s’élance sur les spectateurs; il franchit la barrière, il disparaît dans le corridor. Il se précipite de nouveau dans l’arène ; un mugissement part de tout l’auditoire. L'âme du taureau a passé dans l’assemblée. Le mugissement humain de la foule se mêle à ses sifflets. Les regards sanglants de tout le peuple poursuivent, écrasent, fascinent les regards furieux et désespérés de l’animal. Il se fait pendant un moment l’échange de l’âme d’un peuple et de l’âme d’un taureau. Impressions des temps anté-historiques ! Jupiter, à la tête de bœuf; Isis mugissante, centaures, lapithes, Pasiphaé, images qui naissent de cette vapeur de sueur et de sang que je respire!

A la fin, l'âme de colère de la foule entre dans

le cœur du bucentaure et l’enivre. La honte môlée à la douleur porte sa frénésie au comble ; il se rue avec la même violence aveugle sur tout ce qu’il rencontre, sur un lambeau de papier, sur une écorce d’orange, sur un hailloUÿ sur les cadavres des ChevaUx gisants qu’il a éventrés^ et qu’il fouille de nouveau lâchement.

La trompette sonne; le matador parait> il va droit à la bête furieuse. Devant les regards de l’homme, la frénésie de l’animal setglace; il regarde un moment la pointe scintillante de l’épée, puis il en détourne lentement les yeux. Tout sanglant, il court autour de l’arène ; il fuit, il demande grâce. « La demi-lune I la media Imal » répond en mugissant la foule qui lui réserve une mort infâme. Un des âander»ï/erô« s’uvance ariné d’un tranchant recourbé au bout d’une longue lance; par derrière, d’un seul coup, il tranche les jarrets du lâche. Le grand taureau suppliant tombe; il se traîne sur les genoux autour du cirque. A ce moment, une foule de spectateurs, emportés par la rage et le mépris, se précipitent dans l’arène; ils se ruent les uns les autres sur cette masse sanglante qu’ils enfoürchent, et qui traîne encore quelque temps ce fardeau de fu-

rieux sous lequel elle finit par crouler et rester ensevelie.

Ce qui avait précédé n’était qu’un prélude à l’entrée triomphale de Vulcain sur son char traîné par une vinfjtaine de Cyclopes. Vulcain montrait sous son manteau de pourpre une gravité toute castillane inconnue dans Homère, et les Cyclopes rajustaient le mieux qu’ils pouvaient leur grand œil au haut du front. Après une promenade héroïque, les ouvriers de Lemnos commencent à forger la lance du dieu, au bruit de l’hymne de Riego. Au moment où, selon le programme royal, ils exécutaient ces dispositions , le plus affreux taureau qu’aient nourri lesflancsdela Samothrace, etqui faisait le plus grand honneur à la devise blanche et or de/). Antonio dePalacio, se rue sur le cortège olympien. Le dieu s’élance en boitant de son char; les ouvriers se dispersent; le taureau se précipite sur le char, sur la forge ; il les met en éclats. Dans le désordre un des Cyclopes tombe; le taureau arrive sur lui, l’atteint, le frappe du front, redouble; du second coup il l’enterre dans le sable et se précipite ailleurs. J’espère encore que, scion la feinte ordinaire, l’homme blessé va se relever, mais non. T.a triste phalange

l’emporte inanimé dans la salle de l’extrêmeonction. « Es muerto, il est mort, » me dit tranquillement mon voisin. Pas un regard ne se détourna de l’affreuse arène. On était trop occupé de savoir si le dieu allait tirer prompte vengeance. Il tient à la main sa courte épée grecque; il marche gravement au-devant du taureau, se campe à trois pas, lui présente son manteau en guise d’étendard, le manque, redouble. L’épée tout entière est plongée jusqu’à la poignée. Le taureau reste debout immobile, il semble enraciné sur ses quatre pieds d’airain. En un clin d’œil il tombe roide mort et renversé sur le dos; un long applaudissement s’élève...

A peine les mules ont entraîné les cadavres, que l’on entend un bruit de castagnettes. La barrière s’ouvre de nouveau ; il en sort un long cortège de danseurs et de danseuses, partagés en autant de groupes qu’il y a de provinces d’Espagne. Chacun d’eux porte le costume d’une province. Il y a des Basques au longues tresses sur les épaules, des Valenciens à moitié Arabes, avec la couverture en guise de burnous, des Catalans à la large ceinture bariolée, des Asturicns et des Galiciens au manloau sombre. Les plus riches.

les plus brillants sont les Andalous, aux {;rancls chapeaux, aux légères alpargatas, aux mille broderies, entremêlées d'aiguillettes d’acier. Tous défilent avec pompe, le peuple les regarde avec orgueil; sur le sol encore tiède et sanglant, les danses recommencent. Le fandango, le boléro se balancent avec une monotonie entraînante. La Jota aragonaise rappelle les nobles bacchantes des vases antiques. De la nonchalance à la gravité, de la gravité à la langueur, à Tivresse, à la défaillance de la passion, la danse parcourt tous les tons du génie espagnol.

Il y a un moment qui a saisi l’assemblée : chaque danseur andalou se prosterne jusqu’à terre, comme pour cueillir des fleurs qu’il sème ensuite sur la tête de sa danseuse. Aussitôt après, il appuie sa tête penchée sur le revers de sa main, son coude sur l’épaule de l’Andalouse, et il reste immobile. O silence, rêveries, méditations de l’amour, au soir d’un jour d’Andalousie, sous les étoiles de Grenade ! Quel poète les peindrait mieux? Je ne sais si ce détail fait partie ordinairement de cette sorte de danse, ou s’i 1 fut i mprovisé; mais la grâce, la noblesse, l’amour, l’inspiration de ce seul mouvement saisirent à la fois les dix mille specta-

teurs. Ils se levèrent avec transports I Des cris d’enthousiasme, et qui partaient de Tâmc, éclatèrent tels que je n’en avais pas entendu I Cette nation morcelée, déchirée, qui se cherche vainement partout ailleurs, venait de se reconnaître, de se retrouver, de se réveiller, toute vive, dans une impression native do beauté et d’amour. Il n’y avait pas là un homme du peuple qui n’eût senti,] usqu’au fond, cette poésie sans mots. Toutes les provinces de la vieille Espagne se retrouvaient confondues dans cet instant que rien ne peut rendre : unité, fraternité d’imagination. Un rapide éclair de bonheur jaillit de la multitude.

La conscience de nos peuples du Nord éclate dans le sentiment d’un principe, d’un droit acquis, dans l’acquiescement à un raisonnement. Mais un geste, un mouvement gracieux et indigène, une fleur que l’on relève d’une certaine manière, une attitude, un air de tête, voilà, pour les peuples de l’autre côté des Pyrénées, ce qui les fait rêver, penser. Car ce geste, cette attitude, c’est pour eux un idiome universel qui nous échappe; c’est le souvenir de la province, de la bourgade, amour, patrie, nation; mieux encoi’e, c’est l’ensemble de tout cela, c’est la

parole éternelle de toutes les Espagnes, vieilles et nouvelles.

Les taureaux et le carnage reparaissent ; leq danseurs escaladent l’amphithéâtre; seulement^ pour ce dernier jeu, la pointe tranchante des corn^ est cachée dans une boule. Â ce moment, attendu avec impatience par les aficionados, les amateurs, ce sont les spectateurs qui font le spectacle Les plus alertes, les plus jeunes se jettent en foule dans l’arène; ils se font un drapeau de leur manteau et vont délier l’animal embolado. On se heurte, on tombe, on fait le mort, op se relève meurtri ou brisé, on recommence, on lasse le taureau, et on ne se lasse pas. Enfin, un troupeau de bœufs de labourage entrent au bruit des clochettes suspendues à leur cou. A ce son rustique, la guerre cesse ; le taureau épuisé se retire ; le cirque vomit la foule par ses trente bouches ; l’ombre oblique envahit l’arène ; la nuit est arrivée.

Je reste seul cloué à mon banc; tous mes membres sont brisés par la fièvre. Ce mélange de meurtre , de grâce , d’enchantement , de carnage, de danse, me laisse dans l’accablement et la stupeur. Je vois encore ce sang, ces souri-

res, ces horribles blessures, ccs odieuses agonies, le (ressaillement du fandango, et l’Andalou qui s’arrête pour rêver... J’entends ces mugissements et ces rêves! Je passe du cercle des Centaures du Dante au ciel du Coran. Jamais songe ne m’a porté si rapidement aux deux extrémités de l’infini

Ce matin, je ne comprenais pas que les yeux des femmes espagnoles pussent s’arrêter sur cette arène; en ce moment, il me semble qu’il n’est pas une héroïne de Calderon, de Lope de Voga, de Rojas, qui n’ait assisté, au moins une fois, à une Corrida de Novillos. C’est dans cet amusement qu’elles ont trempé de bonne heure leur âme tragique. La Chimène du Cid n’a-t-elle pas une goutte de sang de taureau dans le cœur? Qui voudrait le jurer après avoir lu les romances? On croit que cette férocité va mal avec l’amour ! Oui, avec l’amour de Florian, mais non avec celui de Calderon. Il n’est pas un amant passionné qui ne préférât cent fois voir la femme qu’il aime assister à ce carnage, plutôt qu’à ces petites pièces bourgeoises, demi-fades, demi-obscènes, où nos grandes dames vont perdre non la pitié, mais la pudeur et la hauteur de l’âme.

Digilized by Coogle

Ce spectacle si fortement enraciné dans les mœurs, n’est pas un amusement, c’est une institution. Elle tient au fond même de l’esprit de ce peuple. Elle fortifie, elle endurcit, elle ne corrompt pas. Qni sait si les plus fortes qualités du peuple espagnol ne sont pas entretenues par l’émulation des Toros, le sang-froid, la ténacité, l’héroïsme, le mépris de la mort ? Dans les légendes du Nord, Sigfried, pour être invincible, se baigne dans le sang du monstre.

Ni le souffle du midi, ni la galanterie des Maures, ni le régime monacal n’ont pu amollir l’Espagne, depuis qu’elle reçoit l’éducation du Centaure. De combien de jeux dissolus ces jeux robustes ne l’ont-ils pas préservée! Toujours le taureau a combattu avec elle. Ornez son front d’une devise d’argent et d’or ; il a vaincu Mahomet, Philippe II, Napoléon.

Quand l’Italie aurait quelques ariettes de moins, croit-on qu’elle aurait perdu beaucoup au change, si elle s’était trempée ainsi sans relâche dans le sang du Minotaure? Pour moi, j’incline à penser qu’elle aurait déjà donné le coup de corne dans les entrailles de l’Autriche.

Si j’étais Espagnol, je me garderais bien de

porter, au nom des subtilités nouvelles, la moindre atteinte à ces jeux héroïques. Je voudrais, au contraire, leur rendre tout leur lustre. Supprimez, comme quelques personnes vous le conseillent, les courses de taureaux, vous voilà aussitôt envahis par le théâtre étranger, le vaudeville, les propos à double sens, les fadeurs et les obscénités bourgeoises. Sans compter que le véritable art trouve infiniment mieux son compte dans le coup d’épée de Montes que dans tout cela ; vous vous énervez, et vous ne vous civilisez pas. Je n’entends jamais les étrangers inviter l’Espagne à se défaire de ses Corridas sans penser à la fable du lion qui raccourcit ses ongles.

Page 1