LA MOSQUÉE DE CORDOUE, — VN NOUVEAU CHAPITRE DU CORAN
Revenu de ce premier éblouissement, j’essaye de m’en rendre compte ^ Si la poésie musulmane m’a expliqué l’Alhambra, pour la première fois le Coran se révèle à moi dans la mosquée de Cordoue. Voilà bien la maison du dieu des batailles, telle que je l’avais imaginée. Du haut de ces bastions, de ces boulevards célestes, la guerre sacrée continue jusqu’au jour du jugement. Pendant des siècles, toute l’Espagne, courant à l’assaut de l’Islamisme, s’est brisé la tête contre ces formidables remparts. Je cherche au haut du minaret l’ange au carquois d’or qui, jour et nuit, garde le camp de l’Islam. Je ne vois qu’un clocheton de la renaissance à la place du croissant. La lourde forteresse d’Allah semble s’abîmer de colère sous la petite croix imperceptible qui la surmonte.
* Voir lieux chapitres sur l'Islamisme dans le Chislianisme tl la Révolulion française.
Ce que je désespère de peindre, c'est le brusque passage du spectacle de la guerre éternelle au séjour des éternelles délices. Ce saisissement doit être celui du croyant qui, après avoir combattu le bon combat dans le monde extérieur, passe le seuil de la mort pour se réveiller incontinent dans les jardins des houris. Je ne manque pas, au seuil de chaque porte, de faire ainsi, en un clin d’œil, le voyage de la terre au ciel du Prophète. Quand j’écarte la draperie, il me semble que je passe sous une voûte de cimeterres, pour entrer dans l’Éden; et l’Islamisme est tout entier pour moi dans cet éclair de terreur et de délices. Je me représente, au dehors, un beau roi maure, à la tête d’une armée; la guerre sacrée s’allume. Les chevaux bardés de fer hennissent au bas des remparts de Dieu. Par malheur, mon héros est frappé au cœur dans la mêlée. En un clin d’œil, cette âme a passé le pont étroit comme un cheveu; elle se relève encore palpitante dans le jardin d’Allah! Les houris la regardent, de leurs grandes prunelles noires, à travers des jalousies cristallines. Elle lit de ses yeux, à peine rouverts, dans des légendes de diamant : paix! immortalité ! lumière!
Un autre enchantement dont je ne revenais pas, est l’effet des voûtes redoublées qui montant comme la prière, ne s’appuyant que sur ellesmêmes, paraissent n’avoir aucun fondement sur terre. C’est une cité qui descend du ciel; à peine si elle rase la surface du sol; tente immense, suspendue dans le vide, à la parole immuable de Mahomet. Dans nos cathédrales chrétiennes, les plus grandes hardiesses reposent toujours sur un fond de raison. On est rassuré aussitôt qu’étonné; voyez comme les tours du catholicisme sont profondément enracinées , comme elles posent un large pied sur terre. Elles ne tendent pas à renverser les lois de la gravité, et les mathématiques éternelles; leurs élans les plus extraordinaires sont soumis à certaines conditions qui sont celles de la création même. Au contraire la maison d’Allah est celle d’un dieu qui ne reconnaît d’autre loi que son caprice. Bouleversant à son gré les mathématiques, se faisant, à chaque heure, une géométrie nouvelle, il est tout l’opposé de cet architecte éternel qui conforme son plan à la nature des choses. Logique, expérience, principe, raison, nature, tout cela disparait devant une fantaisie du sultan de
l’univers; en sorte que la gloire de sa maison consiste à contrarier, à renverser toutes les habitudes de l’éternelle géométrie. 11 maintient contre les lois de la pesanteur les pierres suspendues dans le vide de l’air, tyrannisant ce que l’homme appelle science*, règle, nécessité.
Nulle loi, nul principe ne l’enchaîne ; et pour que sa mosquée lui ressemble, il faut qu’elle ne repose que sur sa seule fantaisie. C’est même en quoi consiste la première épreuve du croyant, qui voit sur sa tête ces rochers amoncelés, sans qu’aucune force raisonnable les soutienne. Qu’at-il à craindre? la foi les porte.
Rien n’égale d’ailleurs la puissance d’aspiration avec laquelle ces voûtes s’élancent. En deux bonds, elles rencontrent le ciel musulman, puis elles s’arrêtent ; cet élan ressemble à l’explosion de l’Islamisme qui a atteint son but dès son commencement. En deux paroles, voilà la mosquée élevée, achevée, œuvre d’un moment, architecture spontanée, s’il en fut, éclair rapide qui a jailli du rocher. C’est encore tout le contraire de l’église gothique où vous retrouvez la lente em-
* C’est aussi là, si l’on y regarde de près, l’originulilé de la pliilosopliic arabe.
preiute de chaque siècle, et la main d'un Dieu patient. Allah, dans son génie impétueux, n’a pas attendu des siècles avant que sa maison fût close. Elle a été achevée, comme le Coran, en une seule époque Les temps se sont succédé ; mais pas une pierre n’a été ajoutée à la mosquée, pas une lettre aux écritures, pas une tradition à la loi ; tout a été scellé irrévocablement dans l’Islamisme dès la première journée.
Il s’ensuit que le gothique, que l’on a tant comparé à l’architecture arabe, la repousse à certains égards . Dans nos cathéd raies, la végétation divi ne plus resserrée monte, aspire de cimes en cimes. Le tronc plus vigoureux des piliers porte haut son branchage. Sa beauté est dans la nue, tandis que la sève arabe va s’épuisant dans la foule des re jetons et des colonnes. Mais, ce que cette architecture perd d’un côté, elle le regagne de l’autre, le sublime de la mosquée étant de n’avoir pas de limites à l’horizon. Elle s’étend, en un moment, comme le royaume de l’Islam, sur une surface sans bornes. Dès que vous êtes engagé dans les colonnes, vous perdez de vue l’enceinte. Point de murailles; il reste l’immensité monotone d’Allah, partout semblable à lui-même, beauté,
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majesté, solitude incommensurable, religion du désert.
Les neuf cents à mille colonnes qui vous entourent, les unes cannelées et torses, les autres rugueuses comme le palmier, ou nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier chargé des fruits du sommeil'^, sont plantées et mêlées avec l’abandon de la nature édénique. On serait tenté d’y chercher l’antilope et la gazelle des premiers jours. Pourtant, dans ce désordre, il y a un art naïf ; car, avec un peu d’attention, je reconnus que cette forêt vierge est plantée en quinconces ; ce qui fait que les dix-neuf nefs se partagent en une foule innombrable de chemins, et tous conduisent au sanctuaire ; là s’élève le bosquet de marbre où est déposé l’exemplaire incréé du Coran. Des ogives festonnées pendent en stalactites à la voûte de la grotte d’Éden. Allah se cache dans le Saint des Saints, sous des jalousies d’albâtre, d’où sa parole résonne. Son monologue éternel se prolonge sous les arceaux ; la mosquée est partout un écho d’Allah.
Mais toi, prophète, à quel endroit du jardin céleste es-tu caché ! Fais-tu reposer ta caravane près
* Le Coran.
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de cette citerne, ou t’es- tu retiré pour méditer dans la cour des orangers? Vois! une main invisible a écrit pour toi, dans la nuit, en lettres d’émeraude, uu nouveau chapitre du Coran. Dans le silence de ce paradis. Dieu dicte son livre, et personne ne l’écoute; il se promène, éternellement seul, à travers sa forêt. Toute sa maison résonne de son soliloque; les feuilles des figuiers, des palmiers, des nopals frémissent ; et les colombes te cherchent dans l’oasis pour te porter le aura que cette nuit a révélé :
« Hommes I répondez ! qu’avez-vous fait de mes dons? j’avais mis dans votre main mon cimeterre, vous l’avez tourné contre votre sein. Vous vous êtes déchirés jusqu’au cœur; si je tarde à vous reprendre l’épée, la mort sera plus prompte que moi. »
« Un nouveau jour approche. Regardez l’aube qui commence à poindre. Malheur à ceux qui ne la sentent pas luire en eux-mêmes ! Grenade et Cordoue étaient des lieux de délices; voyez ce qu’ils son t deven us Ainsi, je traiterai les royaumes qui ne prendront pas un cœur nouveau; je traînerai les vieux empires comme des squelettes au désert. »
« Dis-leurl avertis-les! le jugement est préparé ; je l’ai scellé de ma main ; il va éclater sur le front du roi infidèle et du mauvais riche. Ils • demeureront dans le feu ; ils boiront l’eau bouillante; ils verseront des larmes de bitume; mais déjà il est trop tard pour pleurer ! le temps de la miséricorde est passé. Que leur sort s’accomplisse! I
« Voici une nouvelle ; répands-la aux quatre vents. La réconciliation du Christ, de Jéhovah et d’Allah s’est faite au plus haut des deux. Leur longue haine est oubliée. Les houris ont versé les parfums de leurs cheveux sur les pieds du Christ. O peuples de bonne volonté, qu’attendezvous pour faire la paix, quand elle est célébrée par Allah, dans les hauteurs du ciel? »
« Dis-leur encore ceci ; une nouvelle croisade est proclamée. La guerre sainte n’est plus entre les maures et les chrétiens. Le pèlerin n’est plus appelé à Jérusalem ni à la Mecque. La Caaba est dans le fond de son cœur. C’est là qu’il me trouvera assis parmi les sources d’eau vive. »
Pendant que la voix intérieure ébranlait la mosquée, j’entendis au loin ces mots répétés par l’écho ; In secula seculorim. En approchant, je
vis quelques chanoines qui achevaient les vêpres dans une cathédrale gothique que renferme l’immensité de la mosquée. Les Psaumes de David montaient à la voûte, portés par les anges de Mahomet. Ils agitaient leurs carquois, d’où tombait une pluie de flèches d’or, qui, mêlée aux rayons du soleil couchant, illuminait toute l’enceinte jusqu’en ses plus sombres réduits.
l’N PROLÉTAIRE ESPAGNOL.
Plusieurs habitants de Cordoue, après avoir entendu parler de ma campagne dans les Sierras, sont venus me faire visite. Parmi ces étrangers il en est un qui m’a pris décidément sous sa protection. Personne ne m’a mieux représenté l’Espagnol du dix-neuvième siècle dans le moule deCervantès. Il tiendrait également bien sa place dans l’excellentissime Ayuntamiento et dans la boutique de r^miVe de Rousseau. Avec ce mélange heureux de noblesse et de naturel, ce gentilhomme est un maréchal ferrant. IN’allez pas à ce mot vous figurer un dos courbé par un travail
sordide. Mon ami Célio est retiré; puis il demeure sur la place du Roi Almanzor ; et quelle est la tache de suie que ce mot-là ne couvrirait pas?
Le fait est qu’artistement drapé dans son manteau, son chapeau à pompons un peu penché sur l’oreille, ses cheveux blancs d'argent encadrant la figure la plus honnête, la plus fine, la plus pensive, la plus discrète des Espagnes, le profil délié et correct, l’œil vif, la voix mordante et harmonieuse, je ne sache aucun endroit où il ne jouât fort honorablement son personnage. Il n’est sorte de services désintéressés que ne me rende cet excellent vieillard ; outre que sa conversation pleine de choses , souvent d’un tour élevé, sans aucune ombre de prétention, est surtout inappréciable pour moi.
C’est l’esprit de Cordoue, avec les légendes mêlées des Arabes et de l'empereur Napoléon.
Dès le matin, Célio est debout à mon chevet. Toute la journée, nous errons à travers la ville mystérieuse des émirs. Les portes verrouillées depuis des années s’ouvrent à sa voix. S’il arrive, par hasard, que dans les rues désertes nous rencontrions un étranger, Célio va rallumer son
cigare à celui de l’inconnu, et cette fraternité du champ de bataille lui sied à ravir. Grâce à lui, j’ai accès auprès des nobles chevaux maures dont les riches Cordouanssont singulièrement Jaloux; à notre arrivée ils hennissent comme si c’était le retour des Ommiades. Puis leurs regards se voilent; ils soupirent; car ils ne reverront plus les joutes ni les balcons pavoises d’Abderhaman.
Notre première visite est dans l’agréable prison de l’Inquisition ; deux amis de Célio y sont au cachot, comme suspects politiques. Des jardins leur envoient par bouffées l’odeur des citronniers; sous leurs pieds, dans une oubliette, est leur dénonciateur, lequel s’est trouvé inopinément chargé de deux ou trois assassinats dont il voulait se blanchir par cette innocente délation. Car Célio est progressiste ; il a cette même tristesse que j’ai reconnue dans les personnages les plus élevés de l’ordre politique. Pendant que je songe aux splendeurs du califat, il songe aux splendeurs éteintes des progressistes; nous mêlons à travers les rues tortueuses ces deux regrets; et nous formons, à coup sûr, à nous deux le groupe le plus mélancolique d’Andalousie.
Qu’est devenu rAyimtamiento de 1840, disait Célio? Il y avait alors du zèle, et l’on n’aurait pas vu les rues encombrées par ces troupeaux d’ânes et de mules? — Que sont devenus, répondais-je , les cinq cents mosquées, les trois cent mille habitants, les écoles d’Avicenne, d’ Averroès, et les légions de poètes dans la cour des califes? — Ah ! reprenait Célio, je n’attends rien de bon du retour de la Christina, quoiqu’elle ait fait sa paix avec le pape. — Je lui préférerais en effet, à tous égards, votre sultane Fatime et les filles de votre calife, qui ne parlaient qu’en vers. — Quelle est, du moins, votre opinion sur le capitaine général ? — Parlons, disaisje, du grand capitaine Gonzalve, dont voici la paroisse.
Ainsi devisaient au bord du Guadalquivir deux hommes de bonne volonté; la face sereine du ciel no les consolait ni l’un ni l’autre de la tristesse de la terre. Ils regardaient la ville morte; et leurs entretiens tournaient bientôt en rêveries.
« Dans nos petites villes de France, disait l’un, il y a partout deux hommes qui depuis cinquante ans se rencontrent dans la rue, chaque jour, au
même endroit; jamais un si^iie de tête u’a été échangé entre eux. Ils se touchent pendant leur vie entière, et pourtant l’éternité s'écoulerait que leurs dents ne se desserreraient pas. Car l’un est riche et l’autre est pauvre. Le premier a trouvé sa place sur la terre, il s’est assis ; le second erre encore sans savoir où s’arrêter; il vit et meurt debout. L’un s’appelle bourgeois, et l'autre prolétaire.
« Au contraire, à l’extrémité de l’Europe, la Providence a conservé un peuple universellement misérable; elle ne lui a laissé que le manteau; égalité de dénûment, fraternité de misère, où est le législateur qui saura la comprendre? »
— « Pauvre Espagne I reprenait l’autre, avec les plaies qui te couvrent, tu es le véritable Job de la civilisation moderne, assis à la porte de l’Europe. Quand viendra celui qui saura démêler ta sagesse, et chasser les chiens qui mordent tes plaies en semblant les lécher? Tu as eu des troupeaux nombreux, des richesses, de la gloire, dans les deux Mondes, et tu vis maintenant de l’aumône des passants. Personne n’est tombé si bas que toi. Mais tu peux encore le relever plus haut que
personne, si tu comprends seulement pourquoi cette lèpre t’a été infligée.
« Ton peuple est commeleFils de l’Homme, qui n’a plus OH reposer sa tête. Au lieu de t’humilier de cette ressemblance, il ne tient qu’à toi d’y trouver ton salut. Le reste du monde adore le Veau d’or, pendant qu’il ne t’est pas resté une parcelle de l’or que tu as arraché du Pérou.
Chez tous les autres, le Fils de l’Homme aspire à devenir un bourgeois. Ose déclarer que ton peuple est prolétaire ; avoue que tu n’as rien, et tout te sera rendu. »
— «Oui, continuait à son tour le premier, ferme d’avance tes portes crénelées, ô Cordoue, à l’esprit bourgeois de ce siècle! Se pourrait-il que la chevalerie de Gonzalve fût remplacée par la chevalerie de la Banque? Comment l’aristocratie sordide de la finance oserait-elle fouler au bord du Guadalquivir le pavé parsemé de la fleur des Amadis? Les nobles chevaux du Guadalquivir refuseraient le frein sordide si les hommes l'acceptaient. Que le reste de la terre appartienne, j’y consens, au calcul, à l’usure, à l’avarice; mais, grâce pour ce trône de vaillance, pour ce rendezvous des paladins, pour cette enceinte de beauté.
Que ce jardin d’honneur reste au moins ouvert aux faiseurs de songes. Si le jour doit venir, ô Cordoue, ville des preux, où brisant ton blason, tu acceptes le servage de la Bourse, où tu laisses pénétrer dans tes créneaux, gardés j.usqu’ici par l’âme d’Arioste et de Cervantès, l’esprit du parvenu, l’infatuation du bourgeois et la prose de ce siècle, c’est qu’il n’y aura plus sur terre un point où la poésie puisse descendre sans souillure. »
Tels étaient le fond des discours de ces deux mélancoliques, en errant à travers les rues de Cordoue.
Ce qui me frappait surtout dans la ville d’Almanzor était de voir combien le catholicisme a été impuissant à y remplacer ce qu’il a brisé. Il occupe la place par de petites églises, il ne la remplit pas. Les statues de bois de Loyola, de François Xavier, vêtues de capes de soie et coiffées de chapeaux, ne consolaient pas le maréchal des ruines du Califat. Pour moi, les petites églises de l’Athènes espagnole, sans art, sans beauté, rangées autour de la mosquée, me rappelaient les chapelles d’Athènes écrasées sous les pieds du Parthénon. Ce qui ajoutait à la détresse, c’est
que nous ne rencontrions que croix renversées, crucifix battus du vent, statues de saints dépouillées, oratoires, cellules en ruine. Une tempête divine avait passé sur la ville du moyen âge. La mosquée vide d’Allah regardait autour d’elle, avec l’ironie du Coran, toutes les églises vides du Christ. Dans cette dévastation de Cordoue, deux religions, le catholicisme et l’islamisme, semblaient s’asseoir par terre comme les reines détrônées de Shakspeare et converser entre elles. Nous nous arrêtâmes, et nous entendîmes deux voix passer sur nos têtes :
LÀ MOSQCÉE.
Vous m’avez dépouillée, et maintenant vous êtes plus nues que moi. Vous avez éteint mes deux mille quatre cents lampes d’albâtre, et aujourd’hui vous êtes dans l’obscurité de l’enfer.