‹ Mes vacances en EspagneChapitre 13 sur 19 · L'AI.IIAMBRA LA FÊTE DE GRENADE · texte numérisé non relu

L'AI.IIAMBRA LA FÊTE DE GRENADE

Qui ne s’est bâti , une fois , en imagination, son palais des rois maures I qui o’a élevé, dans une heure de ravissement, ce ciel terrestre, à mi-côte d’une colline d’orangers, où toute chose sourit d’une promesse de bonheur? surtout, si pendant deux centslieues de bruyères, votre esprit n’a su où se recueillir et se reposer, vous cherchezavidement desyeux, en approchant de Grenade, cette oasis attendue, ce seuil de félicité qui s’abreuve des eaux du Coran. Les landes muettes, les mornes Sierras, les horizons dépeuplés, les villes tombées, Burgos, Tolède vous ont jeté, l’un après l’autre, ce seul mot : Alhambra ! Avec cette parole mystérieuse, vous avez traversé impatiemment le grand désert d’Espagne ; vous arrivez rempli d’une soif ardente de joie, de paix, d’amour, de délices, comme si ce nom magique, entr’ouvrant des trésors enfouis, allait payer, en un moment, des années d’attente.

Enfin^ vous louchez au but. Tout haletant, vous levez les yeux sur le château enchanté. O surprise! leurre éternel ! Des tours sinistres, nues, menaçantes, liées entre elles par une muraille de citadelle, couronnent la montagne. De laides meurtrières, de rares soupiraux sont 1 unique décoration de ces lugubres demeures. Une forteresse, une prison, un cachot, est-ce là le sourire et la joie de l’Espagne?

Au-dessus de la porte judiciaire, une main de géant sculptée dans le mur vous fait signe. Estce la main du dieu du Coran? Vous vous abandonnez à ce signe et vous franchissez l’enceinte formidable. Un village, le plus hideux que vous ayez rencontré, vous reçoit dans ses ruelles tortueuses. Çà et là, des croix noires, clouées dans les décombres, rappellent qu’un homme a été assassiné dans ce lieu solitaire. Du fond des masures s’échappe le son d’une guitare, mêlé au bruit accoutumé des fers des galériens. De loin à loin, une femme passe, les pieds nus, une urne sur la tête. Suivez-la jusqu’auprès d’une citerne. Là, sur une esplanade se dresse un lourd château de la Renaissance. Au lieu du palais des Arabes, vous trouvez la demeure des rois de Cas-

tille; le seuil enchante des houris est gardé par le spectre de Philippe II.

Qu’est devenu l’Alhambra? les esprits moqueurs du Coran ont-ils renversé la demeure du roi maure? ils me promènent en ricanant dans l’horrihle village. Je les entends qui me disent à l’oreille devant chaque masure : Voilà l’illustre Alhambra, le palais de la félicité humaine, le paradis des songe-creux! Une imagination si bien faite que la tienne l’avait-elle donc rêvé autrement? Sans te lasser davantage, assieds-toi, pour l’éternité, parmi ces belles touffes d’orties en fleur. Les parvis célestes n’ont pas, croismoi, un bouquet qui leur soit préférable.

Un des galériens, voyant mon embarras, eut la générosité de me montrer du bout de sachaiue une petite porte basse. Je frappe ; elle s’ouvre, se referme. Dans ce moment rapide comme l’éclair, je vis, je sentis ce que toutes les bibliothèques des Orientalistes ne m’auraient jamais enseigné. J'étais dans la cour des Arroyalès, au milieu de la féerie du palais des rois maures. A ce changement instantané, je reconnus la main des Négromants orientaux qui d'un coup de baguette, dans les Milleetune Nuits, transforment une ca-

baneen un château de lumière. La maj^ie était en effet consommée que j’entendais encore de l’autre côté du seuil les fers du galérien qui m’avait si généreusement ouvert le septième ciel. En même temps je m’expliquais la majesté farouche des murailles dont j’avais franchi l’enceinte; dans cet appareil guerrier je retrouvais le génie du Coran. La menace éternelle qui, dans le livre sacré, couvre chacune des promesses de Mahomet, ne doit-elle pas aussi envelopper d’enceintes de colère les délices de l’Alhambra ? Ne faut-il pas que la demeure du Croyant frappe au loin d’épouvante, que la terreur repose sur le front jaloux des tours, que la joie, la paix promise aux victorieux soient partout recélées sous les apprêts de la guerre sacrée? Maison où se livre le bon combat de la vie. Âu dehors, les batailles, les assauts, les vigies, les sentinelles sur les plates-formes, les prisons, les geôles; au dedans, les jardins, les eaux vives, les ombrages, les colonnades, les pavillons des houris. Tel, l’ami d’Allah, revêtu de fer et la visière baissée, enferme dans son cœur des trésors de volupté et d’amour. Je me souvenais en outre que dans le paradis du Coran, les bienheureux ravivent leurs jouissances par

la vue des damnés ; ce mélange de délices et de terreur s’offrait à moi dans chaque chose. A travers les bosquets des sultanes apparaissent les tours sépulcrales où languissaient les rois détrônés, dans l’attente du supplice : l’Éden de l’Alhambra touche partout à son enfer.

Par un bonheur unique, j’arrivais à la veille de la fête de Grenade; tout était préparé déjà pour la solennité. Los jets-d’eau , ordinairement muets, s’élançaient dans les bassins altérés. Les lions de pierre, en bons musulmans, s’obstinaient seuls à ne prendre aucune part à la fête. A peine si leurs gueules lançaient, par intervalles, quelques rares flocons d’écume, au lieu des joyeux torrents d’eau vive sur lesquels la Grenadechrétienne paraissait avoir compté, ,1e fus sur-le-champ frappé de l’accord des longues voûtes musulmanes, avec les arcadesjaillissaiites. Que ce fût un jeu du hasard, ou l’une des intentions des artistes arabes, l’architecture de l'AIhambra, ce jour-là, imitait, éternisait dans l’albâtre ces gerbes de vapeur, ces jeux capricieux des flots, ces murailles liquides que le soleil changeait en pierreries. Au milieu de ce mouvement perpétuel de l’eau, l’Alhambra appu-

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raissait coiuiiie uu palais jaillissanf de cristal. Le marbre, dans ses formes fantasques, rivalisait avec le mouvement des ondes; et je surprenais là, dans des cascades de jaspe, une des harmonies secrètes de rarchitocture arabe avec les sources vives de l’Kden.

Charmes, incantation des fontaines éternelles dans un paradis brûlant; caprices, fraicheur, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes, voilà, pour moi, la première impression de l’Alhambra; la seconde est celle des Heurs. Les murailles, les voûtes en sont tapissées comme le bord d’une eau profonde. Bouquets de jaspe, de marbre, de porphyre, d’argent, de filigrane, jasmins, anémones, tulipes, œillets, roses, couvrent la surface entière des portiques et des salles, de même qu’ils émaillent la poésie des Arabes et des Perses. Dans ces bosquets de marbre s’exhalent avec le parfum des versdeSaadi, de Hafif, les amours, le langage, les mystères des fleurs mariées aux pierreries. Au bruit perpétuel des eaux souterraines, vous sentez partout le souffle endormi d’une grande âme végétale qui respire dans l’oasis. Cette âme^ n’est-cc pas la fraîche

houri , toujours nouvelle, toujours inépuisable, qu’aucun amour ne peut souiller? Les voûtes imitent tantôt les stalactites d’une grotte, tantôt le bleu du ciel étoilé; quelquefois elles s’amassent en pendentifs, avec mille incrustations d’azur, de violet, de pourpre, image des nuées qui apportent la rosée du ciel sur le front des heureux.

Maisce qu’aucun livre ne m’avaitdit, ce qu’aucune description ne m’avait seulement fait pressentir de loin, c’est le parti que l’architecture arabe tire de l’écriture. Combien de fois u’avaisje pas prononcé, répété avec tout le monde, cette expression orientale : la parole édifiée, sans me douter que cette métaphore est vraie dans toute la rigueur du mot! Les anciennes lettres koufujues de l’écriture arabe se prêtent à d’élégants dessins , et forment de véritables bas-reliefs qui s’enchaînent aux fleurs du désert; en sorte que les paroles des légendes deviennent le principal ornement tant des corniches que des murailles; et tout, le palais semble supporté par les caractères mystérieux qu’ont écrits les anges du ciel.

J.cs harnionies de la parole sculptée, jointes à

celles de l’eau vive et des fleurs^ c’est là le génie de l’Alhambra; car il ne faut pas se figurer seulement des mots épars, des inscriptions gravées; mais bien desdiscours, des pocmes eutiers,quiconstruils et entrelacés les uns aux autres, deviennen t comme le fond même de l'édifice. Ces discours ciselés, émaillés, sculptés, forment les vrais basreliefs de l’arcbitecture arabe. D’où il résulte que les murs parlent, dans le sens le plus positif de l’expression. Ils s’appellent; les tours se provoquent; elles se jettent de cbambre en cbambre des défis de beauté. Ce sont littéralement des odes édiüées, et le palais entier est un monologue d’albàtrc.

La cour splendide des Arroijalès commence ce soliloque magique. Dans son poème sculpté, elle dit de sa voix de jaspe, mêlée à la voix argentine des jets d’eau : Je suis la préférée de mon éjioux, le lieu de ses délices; moi seule j’égale le trône suprême. A ce défi, la cour des lions, moins solennelle, moins religieuse, répond par les paroles de marbre qui se mirent dans le grand bassin murmurant : Vois-tu comme l’onde se précipite et tarit par intervalles ! tel, un amant qui se fond en chaudes larmes essaie de les retenir, dans la crainte

ifu’m témoin le trahisse... Vois comme la mouiaÿne de perles transparentes ùrille dans les cascades dont les lions s’aùreuvent ! Ainsi s’étend la main libà'ale du calife, quand il répand s s trésors parmi les lions riiqissanls de la guerre. Le poème que j’abrége se prolouge, entrelacé de feuilles d’oliviers et de sycomores. Dans la salle qui fait face à celle des Abencerrages, la sultane habitait réellement un poeme bâti, du pavé jusqu'au toit, en longues lettres semées d’étoiles. Plus loin, un autre déû éclate au milieu des armoiries d’Âlhamar dans une autre salle : Contemple mes tnarbres, mes pierreries; elles reluisent de l’éclat de monprince. Ma splendeur est enviée du ciel. La tour majestueuse de Comarès, qui domine toutes les autres, la plus redoutable au dehors, la plus brodée au dedans, réplique par les légendes des Almohades ; Dieu seul est vainqueur; la toute-puissance est à lui. Et ces voix magiques, ainsi éternisées, vont se fondre dans cette légende suprême qui reluit, éclate à chaque pas : Félicité! félicité! Cri des pierres, àme de l’Alhambra, ce mot que l’homme s’étonne de prononcer jaillit ici avec une force indomptable dans le marbre et dans l’émail; les ruines, les chapiteaux, les

voûtes vous renvoient l’accent d’allégresse parti d’une poitrine heureuse ; et l’Alhanibra semble fait pour éterniser le cri de joie de la terre et du ciel dans l’Éden d’Andalousie. Hors du seuil des Tours Vermeilles, la plainte humaine commence. Au pied des murailles, passent les Révolutions, les Empires, les douleurs terrestres; mais dans l’enceinte heureuse, tout rit des promesses du Coran. Chaque jour le soleil qui se lève, l’herbe qui point, l’eau retombée en perles, l’insecte, la brise, le citronnier répètent : Félicité !

Peu à peu ces écritures mystérieuses dont vous êtes enveloppé, la solitude au milieu des délices, le bruit continuel de l’eau dans chaque réduit, la blancheur des colonnades, une odeur que je n’ai respirceque dans CCS jardin.s, tout produit l’effet des plantes enivrantes de l’Orient. J’imagine que le vertige de l’opium ou du haschich donne l’idée de ce somnambulisme de l’àme auquel tout convie dans l’Alhambra. Vous n’apercevez d’abord aucun ensemble, aucun plan réfléchi dans ce fleuve de pierreries qui se creuse çà et là des voûtes, des grottes profondes. Mais une puissance énervante, comme celle d’un élément, vous

attire invinciblement de grotte en grotte, de portique en portique : dès le premier pas je ne pus m’arrêter que je n’eusse parcouru toutes les sinuosités. L’œil n’embrassant jamais de grandes perspectives, une inquiète curiosité vous attire, voussoHicite ; l'horizon toujours trop étroit, vous oppresse de ses enchantements; même avec les houris, je craindrais de m’y sentir captif. L’appât de ces murailles est une volupté qui enchante, sans jamais remplir entièrement; labyrinthe des sens, où tout vous enlace, vous charme, vous éblouit, où rien ne vous absorbe dans la possession d’une beauté infinie.

Veux-tu connaître le vertige céleste dont les poètes musulmaus sont enivrés? viens! Des rêves heureux bâtissent autour de moi leur demeure sur de grêles colonnes , et le palais tauche à peine la terre. Si les portes du réel pouvaient ne se rouvrir jamais 1 . . . Aussi bien, dans cet édifice deâ songes tout est diposé pour le sommeil. Voilà partout de mystérieuses alcôves de marbre, sous des cou. pôles constellées. Près du chevet, les jets-d’eau versent dans les rigoles de porphyre l’assoupissement avec leur gazouillement éternel. Sommeil de l’âme ou du corps? lequel des deux?

non pas, certes, l’un et l’autre, à la fois. Qui se souvient ici du massacre des Abencerrages sur les dalles couleur de sang? Qu’importe que la Véga soit envahie, que l’ennemi menace, que mille bannières se déroulent dans la plaine, et que la croix approche de Grenade? Nul autre messager n’arrive ici que le souffle des orangers dans la cour de Lindaraja. Le ciel bleu, éterneb lement limpide se découpe dans la salle parfumée, à travers les trèfles d’albàtre. D’où viensje? qui suis-je? Roi maure ou pèlerin, croyant ou infidèle; qu’importe? Félicité! félicité, ce mot est aussi de ma langue. Murailles qui parlez, fleurs, sources d’eau vive, moi aussi, je suis votre sultan pour une heure! Dites : où est-il le trésor que cette inscription promet ? où l’architecte l’a-t-il caché ?

Fveillez-vous dans le cœur, souvenirs, désirs, espérances, joies enfouies au fond des citernes! Souffle attendu d’Orient, arrive avec la brise du citronnier! Année des roses, viens, parais sur le. sol magique ; apporte dans tes mains les dons promis avant la mort I

De salle en salle, de chambre en chambre, de cour en cour, de palais en palais, de souterrain

en souterrain, je me hâte, je monte, je descends, je cherche, je me perds, je me retrouve, j ecoute, j’appelle; Félicité! félicité terrestre, où es-tu ?

Voilà des pas sur les dalles... quelqu’un a soupiré dans la chambre du secret... un manteau de soie a effleuré les murs... — Non, c’est la pluie des jets-d’eau; c’est une feuille de citronnier qui est tombée dans le bassin. .Vprès mille détours, je reviens accablé au même endroit sans issue. Albambra ! demeure des délices, labyrinthe des stériles pensées ! bonheur ! volupté cruelle ! chimère! Félicité, m’as-tu trompé? il n’y a ici personne. Les fantômes se sont exhalés avec les faux parfums des murailles. Le soir a ramené l’ombre funeste. Déjà! oui, déjà, il faut sortir, il faut redescendre la montagne. Demain, un autre viendra à la même place; il lira sur les murailles les mêmes promesses, il boira des mêmes eaux enivrantes; il poursuivra le même trésor. Dans les salles éternellement vides, le même écho lui répondra! Félicité! il est trop tard !

Au pied du trône vide de Boabdil, un beau bélier étonné, seul gardien deces lieux, s’enfuit en deux bonds ; je m’abandonne à cet envoyé fan-

tasque delà magie. Il me conduit, à traveis des réduits et des palais, jusqu’à un kiosque suspendu sur une vallée; de là on domine tout le pays. C’est le Mirab, l’Oratoire d’où le prêtre de l’Alhambra venait faire la prière du matin. Le royaume de Grenade est là, sous vo? pieds, encore plongé dans l’extase de l’iraan.

Priez ! ô croyants! voici l’heure, tout prie. La terre, pleine de germes nourriciers, se réveille et répand une odeur d’encens sur le seuil du printemps. Les prémices des saisons s’exhalent en senteurs plus pénétrantes que le bouquet de l’été. C’est le temps aimé des poètes arabes-andaloux, le moment où la violette se revêt de deuil parce qu’elle est jalouse des roses, où les rameaux des cyprès se balancent enivrés de joie, parce que les jasmins renaissent.

Déjà le soleil, le faucon d’or s’est élancé; il plane sur son nid d’azur. Les premiers groupes des montagnes se rangent en cercle au pied des Alpuxarras, mosquées éternelles de neige aux dômes colorés de teintes de cuivre. D’obliques ravins dessinent des arabesques noires, bleues, orange, sur leurs lianes de cristal; à celle distance, les bois de pin paraissent des brins d’herbe

incrustés dans l’émail. Au dessous du Mirab couIe> dans un précipice de cinq cents pieds, le Darro, sous des guirlandes de forêts. Où reverrez-vous ailleurs un fleuve d’orangers qui Se répande, à son embouchure, dans une mer de verdure ? de cette hauteur, les tours sombres de l’Alhambra plongent leurs pieds dans une végétation paradisiaque. De l’autre côté de la vallée, cette végétation se change en une montagne hérissée de cactus, d’aloës, de plantes sauvages qui rappellent le désert, la demeure stérile du noir Yblis, le démon, l’impur. Que Dieu le déracine et ne le laisse pas s’étendre jusqu’à la riche Véga ouest le séjoucdes bons 1 Mille ruisseaux la baignent; mais sur tout lesang des croyants l’a fertilisée. 11 n’est pas un cep de vigne, pas un tronc de figuier qui n’ait été engraissé par un combat. Aussi, quelle terre sourit comme elle? ne lui comparez que l’Éden. La plaine est entourée de montagnes dentelées, aux flancs tigrés de nopals, afin que nul autre que l’ami d’Allah ne puisse entrer dans le jardin des heureux. De ce côté, la chaîne d’Albolote s’aiguise en forme de scie; en face, le pic d’Atarfé se dresse eu minaret à l’entrée du défilé. Le voyez-vous? qui l’a élevé, si ce n’e^t Dieu? il T»

bâti sur le roc bleiiAtre pour {janier le camp des fidèles. Dieu est }]rand, loiiez lel il vous regarde du haut de cetle cime inhabitée.

Sous l’Alhambra, au fond du précipice embaumé, (irenades’oiivre comme un fruit partagé, dont on peut compter les grains. Les toits des rues opposées se rencontrent ; elles tracent de longues raies d’ombre noire sur les flancs zébrés de la montagne d’Elvire. Çà et là, un cyprès verdit à côté d’une tour; mais aucun bruit ne s’élève de la ville pieuse. Les quartiers du Zacatin, de l’Albaycin, qui chacun forment un foyaume séparé, ont cessé la guerre civile.

Priez! priez, Zégris et Abencorrages ! je vois la .main d’Allah écrire les lé'gendes magiques du palais en arabesques de verdure, de granit,' de neige sur toute la face de l’Andalousie. Les cimes prochaines de Monte Frio disent en lettres d’azur: Veux-tuvoir la beauté? regarde mes fanes de saphir. Les blanches Alpuxarras répondent en lettres de glace : Je suis le trône de la magnifeence; et au milieu du bassin de laA^ga qui les sépare, entendez-vous murmurer les guirlandes de verdure dans la langue du rossignol et des roses : Félicité ! félicité! •

Imaginez au bout d’un petit sentier, entre deux buissons champêtres, la porte en cœur d’une mosquée dans une maison de ferme, un enfant de paysan assis sous un cyprès découpé en turban, des murailles brodées d’arabesques, des chapiteaux de grenades et d’olives, égarés sous des hangars de laboureurs, un paon qui s’étale sur des légendes brisées, un mélange de palais arabe et de chaumière espagnole; qu’est-ce que cela? Mais qu’est- ce aussi que le refrain d’une romance mauresque chantée dans la campagne par un gardeur de moutons? qu’est-ce qu’un sourire, un soupir, un regard muet au soleil couchant? Tout et rien. Je doute que dans le temps de sa splendeur, le Généralife (car c’est lui que j’essaie de peindre) ait renfermé plus de délices que dans ses ruines. J’y placerais volonlontiers la fiancée du Cantique des Cantiques de Salomon; mais j’aime mieux encore en faire la demeure de la poésie populaire des Espagnols, qui, elle aussi, cache sous des dehors rustiques les pierreries du génie arabe. Joignez à cet air champêtre un fond de sublimité religieuse qui ne s’efface jamais des moindres débris musulmans. Sous chacune des pierres du Généralife, cachées

dans la verdure, je sens brûler le nom d’Allah !

Écoutez! une cloche retentit dans l’Alhambra, au haut de la tour de la Vola qui re^jardc la plaine. Pendant une journée entière, ce bruit solennel éclate sur Grenade. Des processions de jeunes filles montent à la tour; chacune frappe le battant. C’est une promesse de bonheur, pour la vie entière, que de toucher aujourd’hui la corde de cette cloche qui ne doit pas se taire un moment. Quelle est la nouvelle annoncée avec tant de fracas? une grande nouvelle : l’anniversaire delà prise de Grenade sur les rois maures. A ce bruit, les songes de l’Alhambra se dissipent; la Grenade chrétienne se réveille; j’arrive, à point nommé, pour la fête nationale de l’Andalousie

Vous diriez que la ville a été prise d’assaut, tant la foule se hâte, tant les regards s’allument, tant les montagnes, les ravins se remplissent de cris, de chants, de cavalcades, de guitares et de tambours de basque. Le premier tliot de cette foule bigarrée se rue dans la cathédrale, sorte de Chimère, la face gréco-romaine, la queue gothique. Tout le monde se presse vers la chapelle où les rois catholiques Ferdinand et Isabelle ont voulu être ensevelis dans leur conquête. Les

doux époux sur le lit de marbre^ eutourés de cierges, rayonnent de joie, pendant que la bannière de victoire qu’ils ont donnée à Grenade est exposée à tous les yeux, au-dessus de leurs tombeaux. On y a joint, sur un coussin de velours, leur couronne d’argent, leur sceptre, leur épée raccourcie. Un peu avant mon arrivée, le recueillement religieux n’avait pas empêché une vieille femme d’usurper, à travers les barreaux, le sceptre d’argent des rois catholiques et de l’emporter lestement sous son manteau. On lui avait repris sa conquête au moment où elle franchissait le seuil de l’église; mais sa liberté n’en avait souffert aucune atteinte, le privilège des ravisseurs de sceptre et de couronne lui ayant été appliqué d’une commune voix.

Le caractère religieux de la fête dépendait beaucoup du sermon. Quelle grande occasion que cette journée de triomphe , pour le clergé espagnol! par malheur, l’orateur sacré fit précisément le contraire de ce que chacun attendait. Au milieu des éclairs de bonheur qui jaillissaient des yeux de l’auditoire, il ne put trouver qu’un accent lamentable. Le divorce de l’Église et de l’Espagne ne fut peut-être jamais plus frap-

paut.Ce gémissement so traiiiaitnu milieu de la fête, comme s’il était sorti des décombres et des couvents dévastés, qui en effet ne sont en aucun endroit plus nombreux qu’à Grenade. Des plaintes contre Y esprit du temps, contre iVapoléon, le tyran de l’Europe, voilà ce que cet anniversaire splendide, la défaite suprême de l’Islamisme inspirait au prêtre espagnol. Ce n’est pas qu’il manquât d’une certaine majesté dans sa défaillance; mais il semblait trop que la victoire restait aux mécréants, puisque l’Église n’avait que la force de pleurer. Un tel contraste n’échappa à personne.

Il a fini ; le même mot circule dans toutes les bouches : A l’Alhambra I àl’Alhambra ! Des campagnes voisines, la foule des Andaloux est déjà arrivée sur les sommets de la montagne. Précédée de guitares et de tambourins , cette foule diaprée pénètre dans le palais, envahit les salles solitaires. L’œil en feu, le peuple s’élance à travers les chambres des rois maures; dans ea joie impétueuse, respire encore l’ivresse de la victoire; on dirait d’un dernier défi jeté à l’Islamisme debout sur les Alpuxarras.

A mesure que le soleil vient à baisser, celte

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première violeüce s'adoucit; elle se change par degrés en un ravissement mêlé de longs silences, pendant lesquels tout un peuple semble rêver. Cette multitude se partagea naturellement en une infinité de groupes, et les danses commencèrent. Je remarquai que chaque groupe formait un petit monde séparé, qui ne se mêlant jamais à aucun autre, laissait ainsi l’impression de l’intimité au milieu de la foule. Sur les esplanades des tours, et dans les réduits les plus mystérieux, la guirlande des boléros, des fandangos improvisés s’épanonissait, serpentait à travers les voûtes, les colonnades. La plus petite société avait, outre son joueur de guitare, une chanteuse qui l’accompagnait, assise auprès de lui. Ces mélodies n’étant prononcées qu’à demi-voix et comme en rêvant, ne se heurtaient pas les unes les autres; en sorte que de tout cela résultait un immense murmure mélodieux, qui tantôt croissant, tantôt diminué, se perdant au loin dans les cours, bercé au gazouillement des mille jets -d’eau, relevé par le bruit pétillant des castagnettes, entrecoupé du son des cloches, s’exhalait, dans tdute l’enceinte des Tours Vermeilles, en un

soulfle iulini de joie, de sérénité, de bonheur.

Au milieu de cetÉden, chaque danseur gardait lidèlement à sa ceinture sa large navaja; et je ne répondrais pas qu’il n’y ait eu çà et là quelque brillant coup de couteau, entre deux fandangos, dans la salle des Abencerrages ; mais, du moins, il n’y parut pas, et je crois véritablement qu’il n’en fut rien.

De loin à loin la foule était partagée par un cavalier andalou, luisant d’acier, qui arrivait du fond des Sierras, avec sa danseuse en croupe. Tous deux mettaient pied à terre; ils liaient le cheval à un cyprès, et se mêlaient au boléro, lequel ne cessait de tourbillonner autour de l’Alliambra. C’est alors que la noble danse andalouse prenait un sens et parlait à l’âme, surtout à ce moment où les danseurs tremblent, frissonnent comme l’oiseau qui bat de l’aile. Fascinés par une vision, il semble qu’un vertige d’amour surhumain les éblouit. Ils chancellent, ils défaillent à mesure que le palais dos rois maures les enveloppe du cercle des houris invisibles

Que sont tous les spectacles du monde à côté d’une fête véritablement nationale! Malheur à qui n’a pas d’oreilles pour entendre le cri de la

terre et des pierres (juand elles se fendent de joie. Le Prado de Madrid ne me semble plus que triste et cérémonieux, après le jubilé de l’Espagne dans rAlbambra.il est certain que le fond sincèrement religieux de la fête prêtait une âme à chaque chose. Chez nous, nos petites dévotions routinières, sans enthousiasme, séparées, isolées de la patrie, éteignent, pétrifient les physionomies des femmes. Voyez les teintes maussades, violacées du Sacré -cœur se répandre avec une froide bise sur ces Heurs qui se fanent sans avoir eu de parfum. Ce jour-là au contraire c’était la fête de la vie, le triomphe de Tàmc; Mahomet vaincu par le Christ, l’Afrique par l’Espagne, un peuple qui après huit cents ans achève de se délivrer et de renaître; la résurrection, la pcntccôtc d’une nation. Quoique confuses, toutes ces impressions ne laissaient pas d’être assez réelles pour ajouter un éclair d’enthousiasme à la grâce enfantine des Andalüuses. Puisque le clergé avait manqué à la fête, elles étaient les vraies prêtresses de celte journée d’ullégrcs.se ; la vérité est qu’elles ne négligèrent rien pour répondre on toute conscience à l’ivresse do l’Andalousie, l a tête

mie, les boucles de cheveux soulevées par la brise, dans un fond de ciel rougissant, elles rappelaient, sur l’esplanade de l’Alhambra, le mouvement, la fierté, surtout l’extase des vierges de Murillo, qui marchent sur la tête du serpent et sur le croissant. Mais ce que le peintre n’a pas reproduit, c’est le contraste mystérieux de ces fronts de marbre et de ces regards de tlamma où l’àme mabomélane et l’ême chrétienne semblent lutter encore et gronder en secret dans un perpétuel orage. Les traits orientaux avaient plus de magie dans l’encadrement des murailles et des dentelures du palais arabe. Je retrouvai là, avec un mélange indéfini.ssable d’énei'gie et de finesse, les sultanes des Romances mauresques, Zaida, Fatima, Cclinda, Zara. Le soleil du Prophète continuait de brûler sous leurs paupières, malgré les longs cils qui les voilaient. C’était toujours l’ancienuc langueur orientale, mais dans un esprit plus fier, plus robuste, plus libre. Ravies d’extase, elles passaient au travorsjJes jalousies et des trèfles de pierre leurs petites têtes chargées de fleurs et de perles, d’où rayonnaient des gerbes de vie musulmane et chrétienne.

Puissance des grandes choses ! elles parlent

toutes seules. De quelle aventure futile, de quelle espérance prochaine étaient occupés ces cœurs qui semblaient se fondre en cendres * ? de quelles confidences éphémères étaient remplies ces bnucliesderubis? Uneseule chose était certaine , le {ïrand cœur de l’Espagne était là ; il battait avec force. Dans tout cela, il y avait de l’amour, et comme une chaîne de pierreries, ilmontaitde la tei reau ciel, avec un éclair d’allégresse, sourire de l’Espagne délivrée. Chacune de ces femmes errantes à travers le palais du vaincu, rêvait, en ce moment, d’un alléluia sans tin dans une éternité heureuse. De toutes ces poitrines dilatées, de toutes ces lèvres agitées ou muettes, sortait encore une fois le cri de l’Alhambra: Félicité l Félicité /

\je soir venu, la foule quitta l’Alhambra pour le théâtre. Elle accourait à un Autos qui depuis des siècles a le privilège d’être représenté à chacun de ces anniversaires : Le Triomphe de F\ve- .Vane*. Maures et chrétiens, au milieu des litanies de la Vierge et des imprécations du Coran,

‘ Caldéron.

’ El Triimro dcl Ave Maria. De im Ingeiiio de la Cort*.

se défient à outrance. Un des champions apporte sur une cavale couleur de cygne, à la grande Isabelle, la tète saignante du dernier chevalier maure. La reine accepte gracieusement le présent; l’empire mahométan s’écroule; le rideau se baisse. En sortant du théâtre, je jetai les yeux sur la montagne. Elle était déserte. Au bruit lointain d’un tambour de basque, la noire citadelle do lloabdil ensevelissait Grenade dans l’ombre immense des tours de l’Hommage et de la Captive.

l \ VüY.UiK A VOL D üKSLAL'.

Oui, lecteur, j’élève ici le ton, plus lier que si j’avais défait le roi Almanzor. Quoique je n’aie détrôné personne, je viens d’accomplir heureusement,triomphalement, l’expédition la plus chevaleresque d’Espagne. Un observateur digne de foi, M. de Custine, raconte que pour pousser dans ce voisinage une pointe de deux lieues, il était obligé de se faire accompagner de sept hommes armés jusqu’aux dents ; pour moi, je viens de parcourir seul trente lieues de pays, dans les circonstances les plus funestes, non pas dans la plaine, mais à travers les gorges et les coupe-gorge. Ces jourslà, je ne les donnerais pas pour tous les autres ; ils sont pour moi de beaucoup les plus riches, ceux qui me laisseront les plus longs souvenirs. Prête donc l’oreille à celte noble et agréable aventure, alla y ayradaùlc aventura, sans contredit la plus instructive de ce voyage, tant pour la connaissance des choses que pour celle des hommes. Pendant que j’écris ces ligues sur la table de la

posada dd Puenle, une yuilare gronde à mes côtés ; elle servira d’accompagnement continu à mon récit. La voilà qui s’interrompt pour changer de prélude; j’en profite à mon tour pour recueillir dans ma mémoire les sublimes détails dont je te préviens que je n'omettrai pas un seul.

Avant tout, garde-toi de croire que le règne des bandits ait pâli devant la monarchie constitutionnelle, et que le reste des chevaliers errants n’existe plus que dans la poésie de Zorrilla. Dieu merci, ils sont en ce moment des personnages plus réels que jamais. Entre la régence et la majorité d’Isabelle, s’étend dans la société un moment d’interrègne; il est rempli de droit divin par la souveraineté des bandits, qui, à aucune époque, ne jouirent de franchises plus sacrées, et ne fleurirent sur une plus grande étendue de territoire. La trêve de Dieu leur est accordée pour fêter la monarchie nouvelle.

L’Hératdo et Y Eco del Corner cio, qui se font en toute autre matière une guerre acharnée, s’accordent au moins dans un même gémissement quotidien sur le briyandage fatal qui nous dévore. Si j’écoute les exaltés, la probabilité de rencontrer les

* La ladrunera fatal que nus dévora.

bandits équivaut à une certitude *; si les modérés, j’apprends que dans toutes les parties de la Péninsule, des bandes dominent le pays et commettent les plus affreuses atrocités'^ ; cette unanimité d’opinion est heureusement confirmée par l’expérience. Ce ne sont que signalements tragiques, calzon bombacho, sombreros redondos calaneses, embuscades, voitures pillées, enlèvements, meurtres, mêlés aux récits des fêtes de la majorité. La veille démon passage à Val de Pénas, dix-sept preux, tous à cheval, todos U caballo, se campent sur la route, en face de la voiture. Sans mot dire, ils la saluent d’une fusillade nourrie®. Un voyageur reste sur la place, sans compter deux blessés. Le surlendemain, même expédition, au même endroit, augmentée d’une dizaine de braves. Je passai précisément dans le jour d’intervalle*.

Ici les bandits ont conservé la courtoisie la plus engageante envers les femmes; ils avaient des gants, et l’on n’a eu qu’à se louer de leurs procédés de gentilshommes. Là a paru le célèbre Groc ;

‘ Uiia proBabilidad que raya eu cuasi seguriilad y certeza.

* Comeliendo las inayores alrocidadcs. 17 diciembre 1848.

’ Sufiiendu una y otra uua descarga que dieron lus foragidos.

* La même chose venait do m’arriver près d’Araiida.

brûlé (lu zèle du Seigueur, il se fait appeler le défenseur du Christ. Aussi a-t-il décollé l’autre jour de sa belle main orthodoxe,au sortir de l’église, sans lui laisser le temps de se confesser, un secrétaire libéral et passablement philosophe de Tayuntamieuto. Le soir, sur la place publique, exposition du cadavre, accompagnée d’un concert composé de deux flûtes deux clarinettes, un cor, un tamboûr de basque, cymbales, castagnettes, le tout au prix d’une pièce de deux réaiix pour chaque exécutant: ce qui arrache au Custéllano la réflexion assez uaturelle que voici : Sommes-nous dans une population civilisée, ou au milieu de hordes de Hottentots ^ ?

Daus ces récits de chaque jour, Lérida, Aranjuez, la Mauche, brillent d’un éclat particulier ; mais tout, il faut l’avouer, cède à la chevaleresque Cordoue. Les variétés ailleurs séparées du brigandage se réunissent sans exception dans sa province. Bandits à pied, à cheval, solitaires ou associés, simples coupeurs de bourse ou assassins, simples dineristas y asesinos, quelque nom

* Dos flautas, dos claiinetes, paiidero, etc. Al raledor ilel cadaver, daudo les despues uiia peseta à cada uiio.

* O eu uicilio de Uoi das y Hotenlotcs.

Digiti2ed by (joogl

que pronnont ccs chevaliers errants, lorsqu’ils sont traqués dans le reste del iispaguc, trouvent un refiiqe dans le berceau de Gonzalve, entre Grenade et Cordoue. Pourchassés par un siècle prosaïque, ces héros se cachent dans l’ombre du ;',rand capitaine. La province leur appartient par droit de poésie.

D’après cela, ne vous étonnez pas si j’étudiai avec quelque réflexion les approches de la ville d’Almanzor. Pour se rendre de Grenade à Cordoue, il y a trois manières. La première, la seule usitée, consiste à revenir trente lieues en arrière, sur la grande route, pour prendre à Bailen celle de Madrid à Séville. C’est ce que tout le monde fait sans exception. Il y a une autre voie praticable : un chemin de muletier, avec un détour d’une vingtaine de lieues par Malaga. Dans l’un et dans l’autre cas, on ne court que les chances ordinaires. Enfin, on peut aussi s’aventurer directement et à vol d’oiseau à travers les montagnes. Ce chemin-là est abandonné scrupuleusement aux bandits qui vont se refaire dans les sierras. Nul voyageur, que je sache, ne l’a décrit; mais c’est le chemin des expéditions des rois catholiques; c’est celui où chrétiens contre maures.

Cordoiic contre Grenade se sont entre-choqués pendant trois siècles. C’est le seul qui me tentait, en dépit de tous les avertissements. Pour me dissuader de cette route fatale, un négociant avait déjà contracté pour moi un engagement avec l’illustre' muletier Lanza, qui répondait à peu près de moi jusqu’à Malaga. Mais dans la nuit, Ferdinand, Isabelle, Gonzalve me poursuivirent de rêves. Ils me montraient la route des montagnes, et bataillaient sur les cimes. Ces songes l’emportèrent sur les sages conseils du seigneur Garriga. Le jour venu, mon choix était fait, mon engagement rompu. Je ne voyais plus rien au monde qu’une seule chose, la chevauchée à travers les monts. Toute l’Espagne, pour moi, était là.

Quand je me préparai à partir de Grenade, le 5 janvier 1844, j’étais mathématiquement convaincu que je rencontrerais les bandoléros. Aussi étais-je bien décidé à jouer avec eux le mieux que je pourrais; et, je me confiais, au fond, dans la tactique consommée que je me proposais d’employer à leur égard.

• Le mémo qui a acoompafnié M. Tliénplino Gautlnor. V. Tras los moules.

Dornier retour do jeunesse! enjouement! sérénité! heures légères! où êtes-vous? Le souvenir de la caléssina d’Aranjuez était trop près pour ne pas me porter conseil; j’avais juré de ne plus me lier à un fourgon de ce genre. D’un autre côté, un long voyage à pied, quoi qu’en dise Jean-Jacques, a ses tristesses, surtout en Espagne. L’homme est si petit! il rampe si len- (ement sur le flanc décharné des montagnes ! Si l’impatience le saisit, le voilà dévoré. Une solitude mortelle écrase cet insecte. Il lui faut un compagnon; et je n’en connais pas de meilleur qu’un cheval, non de manège, mais courageux, robuste, infatigable; je mets encore pour condition, s’il est andalou, qu’il garde au moins les dehors delà statuaire antique; je veux aussi qu’il ait les crins tressés et pendants jusqu’à terre, l’air à la fois doux et farouche, la robe tigrée comme ceux de Raphaël, sinon dorée ou noire de jais. Avec cela, ce n’est pas seulement une compagnie, mais bien un accroissement de votre être. Vous n’avez ensemble qu’un esprit, un sou file, une ombre. Le cheval sent battre dans ses flancs le cœur du cavalier. Une haleine puissante sort d’une double poitrine. Quand vous

partez le malin, et que la terre vous appartient, votre cœur hennit de joie. Vous prenez une âme de centaure; vous frappez de vos pieds d’airain les rocs sonores, et au loin, la nature incommensurable abaisse ses barrières ! O souvenirs de mes premiers voyages ! Temples visités de Sparte, de Phigalée, de Sicyone! Souffle profond des petits chevaux nerveux d’Arcadie sur les ruines de Némée ! Restes vivants quoique amaigris des quadriges de Phidias ! je ne vous ai pas oubliés’. Il m’est arriv é de demeurer avec vous plusieurs mois de suite, sans parler, dans ce commerce intime avec la nature sauvage ; je ferais de cette manière le tour du monde sans m’apercevoir d’un instant de fatigue.

.Ma grande affaire fut donc le choix d’un cheval. Je lui voulais nécessairement toutes les qualités de ceux des romances moriscos; ce qui m’obligea de visiter chaque palefrenier de Grenade. A la fin, je rencontrai rongeant son frein un (le ces descendants des palefrois d’Hischem le Grand; véritable emblème de la noble Espagne du moyen âge, ramenée au licou doctrinaire de 1 Eftiatuto Real ! Quoique la décadence fût cer-

* V. mon Vovagp pii Or(*cp.

laine, il sauvait encore les apparences, et gardait un reste de feu sacré,

F.iu el caballo morcMIo, etc.

Sur cette ressemblance avec le l omancéro, je m'en accommodai sur-le-cliamp, etn'cus pas lieu de m’en repentir; je lui adjoignis, pour mes bagages, un mulet dont on me loua le parfait caractère. Mon Sancho Pança était un Grenadin qui me servait de guide, de muletier et d’écuyer tranchant. Nos armes offensives devaient se composer de son espingole, ajoutée à mes deux pistolets que j’étalai fièrement à mon arçon. Quant au nerf de la guerre, j’avais eu la précaution de cacher une pièce d’or dans chacune de mes bottes. Un inconvénient réel était ma valise, qui ne pouvait manquer de frapper l’œil d’épervicr des chevaliers postés sur les sommets ; j’y remédiai en couvrant le bagage d’une natte grossière.

Cela achevé, j’avais satisfait à tout ce que réclamait la stratégie la plus savante. Apres avoir jeté un dernier coup d’œil sur notre ordre de bataille et serré la main de mon hôte qui insistait encore pour me faire changer de route, je donnai le signal du départ. Le pavé résonna

smis les pas de nos deux montures, pendant qu’à chaque coin de rue je me retournais du coté de l’Alhambra et du Généralife.

En entrant dans la Véga, je vis mon arrièregarde grossie par une file de sept mules lourdement chargées. Elles prêtaient un flanc démesuré à l’ennemi. « Qu’est-ce que cette caravane, dis-je à mon guide? Où vont ces mules ? — Avec nous. — De quoi sont elles chargées ? — De colon, de papier gris, de laine. — Qui les conduit?

— Mon frère, un homme de (horabre de bien).

— Où est-il ? — Dans ce village, il nous attend.

Nous arrivons dans le village. Le frère ne

parait pas. Il aura pris les devants; nous le trouverons au pied de ces rochers. Le temps se passe; j’appelle ; personne ne répond. Bref, l’homme ne se montra jamais, et je restai en rase campagne, chargé d’escorter la lourde caravane. Il était évident que Varriéro avait jugé fort habile de faire filer ses ballots sous ma garde, sans avoir à risquer sa précieuse personne. Grenade m’honorait, ce jour-là, du titre de son muletier de confiance auprès de Cordoue.

J’aurais pu laisser là ces maudites bêtes sur le chemin. Quel contre-temps! il pouvait faire

manquer tout mon plan do campaqne. Eh quoi!

j’avais fait six cents lieues pour goûter un moment la liberté de l’épervier à travers la nature inhabitée. Je touchais à cette heure désirée; déjà, je galopais, en esprit, dans la région des nuages, au milieu des fantômes du Coran, debout sur les créneaux des Atalayas. Et par une malice incroyable de la destinée, à l’instant même où je m’élève vers les deux, voici un esprit d’embûches qui me lie sur la terre, dans le suplice de Brunehaut, à la queue de sept mules, probablement chargées de ballots d’épicerie!

Dieu sait si je fus tenté de les abandonner toutes à la dent des loups et aux homnaes de rapine! d’autant mieux quelles doublaient réellement pour moi le péril des défilés en tentant les saints eux-mêmes par l’appàt d’un si riche butin. Malgré cela, considérant qu’elles étaient nées à l’ombre de l’Alhambra, qu’elles portaient les messages des filles de Grenade, qu’elles avaient bu l’eau du Darro au pied du Généralité, et tondu l’herbe sous les pas des houris, qu’enfm une confiance patriarcale les avait commises à ma garde, je consentis à leur assurer, jusqu’au couchier du soleil, mon entière et loyale protec-

tion ; mo résonant, il est vrai, de m’en séparer, après les avoir laissées en sûreté dans la meilleure hôtellerie d’Alcala la Ileal. Détermination qui a été exécutée consciencieusement de point en point, malgré de nombreux inconvénients, dont cette digression est, sans contredit, le moindre de beaucoup.

J’avais trente lieues de gorges, défilés et sierras à traverser. La matiuéeétait admirable; après quelques {{ouïtes de pluie, le ciel avait repris son imperturbable sérénité. De petits nuages roulés en turbans frangés de pourpre, enveloppaient le croissant de la lune qui s’éteignait dans le bleu du ciel. A l’extrémité de la plaine, nous commençâmes à gravir une montagne abrupte dans le lit rocailleux d’un torrent. En grimpant cette rampe, je me souvins du roi Doabdil; je me retournai comme lui, et j’entendis à loisir dans les fentes des rochers le soupir du dernier des rois maures. Au loin s’amoncelaient les unes sur les autres les cimes blanches des AIpuxarras. Les derniers plans en fuyant ressemblaient à une immense armée vêtuedeburnous qui se disperse. A leurs pieds trois cimes brunes, encadrées par les cyprès du Généralife, s’allon-

jjeaiciit en tonne de tombes, sur lesquelles se dressait le spectre des Tours Vermeilles. La plaine, partout fermée, s’étendait en une oasis au milieu d’un désert de Syrie. Derrière moi, c’étaient d’effroyables défilés,des [>or}]es hérissées de dents de granit. Rien n’égale, dans ce que je connais, la grandeur de ces lieux sauvages. On y respire la majesté d’un paysage de la Bible. Il n’y manque, pour moi, que le Prophète écrivant sur la pierre, en lettres de dix coudées. Car ces défilés s’ouvrent, çà et là, sur de vastes et blanches solitudes, espèces de lacs de sable et de craie. Le rêve de saint Jérôme, qui de sa grotte voyait les voluptés de Rome, est ici réalisé à la lettre, jiuisque du fond de ces l'epaires la vue plonge encore sur les délices de Grenade. Telle est la magnificence de celte Véga, que la moindre brise apporte par bouffées l’odeur des orangers, des citronniers et l’haleine des bouris dans les cavernes et les ossuaires pierreux delà Josapbat d’Andalousie.

O bon roi Boabdil, que tu as raison de pleurer! où retrouveras-tu jamais en Orient, une autre Grenade ? Arrête-toi ici, au détour de ce ravin, et contemple une dernière fois ce que lu

as perdu pour toujoui*s. Vois la montagne d’Elvire qui dresse sa tente bleue, au bord de l’oasis I vois k cyprès de la sultane dans le Généralife abandonné. Écoute ce cri de joie parti de ton Âlhambra, et répété au loin par tous les objets. Tu ne l’entendras plus. Si tu le veux, je pleurerai eu secret avec toi; car j’avais aussi un royaume enchanté. Il renfermait, comme le lien, un palais tout rempli de promesses et de paroles magiques ; et je suis arrivé à ce sombre seuil de la vie, d’où il faut que je dise adieu aux Tours Vermeilles qui m’ont abrité jusqu’ici.

Jeunesse, espérance, projets, désirs, édifices de diamant, croulent dans le lointain avec le fantôme de ton Alhambra. Tu t’enfuis, à travers les rochers, vers le désert. Et moi, où cette voie austère me mène-t-elle? vers quelle Afrique?

vers quel désert ? J’ai laissé aussi eu aiTière mes jardins de citronniers et d’orangers. Pour quels ombrages dans mon âgemùr ? dis-le-moi. Tu as été vaincu par l’épée; et moi, comment l’ai-je été ? à quel moment, et qui a navré mon cœur ? le sais-tu ? Voilà qu’en môme temps ton palais de pierre et mon palais de nuage ont disparu derrière la montagne. 11 reste à peine un point qui

sciDtille. C’eu est lait, nous ne les reverrons plus. Mais à cette place secrète, un homme seni'* blable à toi aura mêlé un vrai soupir au soupir (lu dernier des rois maures.

A peine sorti de sa Véga, mon Grenadin se trouva aussi dépaysé que moi. Le chemin effondré dégénère en sentier; le sentier disparait; nous n’avions pas fait deux lieues que nous étions égarés. De loin à loin, sur le piton de quelque roche avancée , apparaissait une vieille muraille au bas de laquelle nous défilions. Tour des Maures I Torre de los Moros, disait avec importance mon guide, en pressant le pas, comme si les fantômes de la chevalerie arabe allaient faire une sortie dans la vallée, lance en arrêt. Un événement était de rencontrer un berger. Assis à terre, au milieu de ses moulons, sou long bâton épiscopal à la main, à moitié nu, il me représentait Saint-Jean du désert, tel que Murillo l’a peint plusieurs fois. Du plus loin que le Grenadin l’apercevait, il criait; chevalier! caballero! est-ce le chemin de Castro? Sans mot dire, le chevalier en guenilles montrait de son bâton un coin de l'horizon entre deux rocs escarpés. Nous nous remettions dans cette direction, et nous continuions de chevaucher.

Lue fois seulement, nous nous croisâmes avec une caravane. Trois hommes armés étaient en tète, trois autres en queue, le centre occupé par les bagages et par un citadin monté sur un éne. Jamais je n’oublierai le regard étonné de ce voyageur à la vue de ma faible colonne. Ce qui me frappait, c’était l’exquise politesse du peu de gens qui se trouvaient sur notre passage. Je ne tardai pas à me convaincre que cette urbanité prinoière venait de l’effroi que les passants s’inspirent les uns aux autres. Mes pistolets bien luisants et apparents, à mes arçons, m’attiraient une considération d’autant plus profonde dans les Sierras, que ces sortes d’armes sont prohibées et ne sont guère portées que par les malfaiteurs. Cette réflexion me donna à penser que, bien sour-

noisement dans mon manteau, je pouvais sans difücultépasserde loin pour un brigand en chasse, que je faisais au moins autant de peur auxaulres qu’ils pouvaient m’en faire à moi-même; et sur ces observations, voici la tactique dont je m’avisai. Dès qu’une créature humaine se dessinait à l’horizon (dans ces solitudes, tout être humain est un danger) je me lançais au galop au-devant du paladin. Le plus souvent, le paladin se trouvait

être im ànierou uii muletier, qui alors, de trèsloin, me tirait un grand coup de chapeau eu l’accompagnant d’un : chevalier, allez avec Dieu; caôallero, vaija uxled crm Diox. Quelquefois aussi, c’était un homme à cheval, tout cuirassé d’escopettes et detromblons, à la gauche et à la droite. Étonné de mon mouvement, mon homme croyait que j’étais suivi. Il passait à coté de moi comme une flèche ,

Pasu como unu suelu

sans desserrer les dents. Parmi ces personnages à la face effroyable, il y a\ait certainement de rudes misanthropes. Cette tactique, qui eût été • parfaitement inutile devant une bande, se trouva excellente à l’égard des individus.

Quant à mon Grenadin, dès qu’il croyait apercevoir un danger à l’approche d’un défilé ou d’une petite croix de mpurtre plantée dans l’anfractuosité d’un rocher, sa stratégie était également invariable. Il restait une vingtaine de pas eu arrière du défilé, pour serrer une sangle. Puis aussitôt il entonnait d’une voix éteinte, comparable au grondement de l’abeille, un chant dont

‘ HyinaucOro.

les paroles u’arrivaieut pas jusqu’à mes oreilles ; mais je suis sûr d’en reproduire fidèlement le sens, en l’interprétant par la version suivante : a Vous l’entendez, seigneurs bandits! je suis un pauvre diable, bien décidé à ne vous gêner en rien. J'ai laissé , pour vous être agréable, mon escopette à la maison. Ma ceinture est vide. Si vous cherchez aventure, voici justement un étranger, un cavalier Français que Dieu vous envoie, tout cousu d’or. Il est à vous. C’est votre part. »

Tel était l’esprit de mon guide, avec lequel j’eus le temps de faire amplement connaissance. I] ne m’eût, assurément, prêté main-forte en aucune occasion; car il professait la foi la plus absolue en l’infaillibilité du moindre bandit qui représentait, à coup sûr, pour lui le destin andalou. D’autre part, je doute qu’il se fût rangé sans nécessité contre moi. Ce qu’il y avait de plus certain, c’est qu’il conserverait la plus entière neutralité. C’était un homme d’une trentaine d’années, grand, parfaitement pris dans sa taille, les cheveux blonds du Nord, avec les yeux noirs de l’Orient, ayant au moins autant de sang mécréant que de sang chrétien dans les veines,

ioi

d’ailleurs boa catholique, se situant devant chaque croix, malgré son nom un peu judaïque de Ilalthazar, menteur à outrance, avec un aplomb impayable, etmême, je crois, un peu fripon, mais ne manquant pas de précieuses qualités, infatigable, gracieux, d’un caractère égal, vivant de rien, toujours prêt à entonner sa chanson avec un filet de voix très-limpide, et qui finit même par se prendre pour moi d’un certain goût, et par me proposer de faire ensemble, en chevauchant, le tour du monde.

De val en val, nous avions, à travers les défilés, les plus étranges discussions théologiques ; je n’en citerai qu’une seule. Le soleil étant très-vif, la fantaisie me prit de lui demander si je pourrais trouver une pomme dans tout l’horizon pour me désaltérer. Par malheur, je manquai la prononciation du Z andalou dans manzana, et notre conversation s’arrêta court, sans espoir de passer outre; car j’avais remarqué que sou intelligence ne faisait jamais une avance, que si, dès le premier coup, elle ne saisissait pas ma pensée, toutes les répétitions devenaient inutiles; elle restait achoppée contre une syllabe, comme une mule contre un caillou qui l’a blessée. Pressé par la

soif, le voyant d’ailleurs si bon chrétien, et peutêtre aussi n’étant pas fâché de tenter l’épreuve, je poussai mon cheval à coté de lui, au bord d’un profond ravin, et lopins sérieusement du monde, je lui dis ; a Écoutez-moi, Ralthazar. Ce que je demande, ce que je désire, ce que je paierais très-cher, c’est le fruit de ce même arbre, que nos premiers pères out mangé, d’après le conseil de Satan. »

Mon homme ouvrit une grande bouche étonnée qui me montra la plus blanche rangée de dents mosarabes. 11 s’arrêta, plein de stupeur. Je continuai eu pressant nos moutures.

— Comment, Balthazar! se pourrait-il? un chrétien tel que vous ne connaîtrait pas le fruit de cet arbre du bien et du mal, pour lequel, vous et moi, nous avons encouru la damnation !

— Mais, sénor, de quel arbre voulez -vous parler ?

— De celui qui a été planté au milieu du Paradis, et dont notre première mère a cueilli le fruit pour notre malheur. Je vous demande encore une fois si, en nous détournant, nous ne pourrions pas en trouver une demi-douzaine chez quelque mi/ero ou }madéroà\\. voisinage, ou

dans ccUo cabann que j’apon-ois là-liaut, car jo meurs de soif.

— Par la Vienjc! il ne manque pas de jardins à (Irenade. La place du marché de Vivaramlda est, Dieu merci, la plus belle d'Espaqne. C'est là que tout abonde.

— Voyons, Balthazar, réfléchissez avant de répondre. Comment s’appelait notre première mère ?

— Ma grand’ mère, sénor? la Conça Balthazar, morte à Ronda...

— Non! je vous parle de la première femme, après la création, de celle qui a causé votrechute et la mienne, et celle de tous les hommes.

Un silence profond, obstiné, suivit cette question; le Grenadin, sentant qu’il ne s’était déjà que trop compromis, hocha la tète. Il resta, cette fois, la bouche close, les yeux cloués sur les oreilles de sa mule, à peu près comme un homme qui, entouré subitement de gueules de tremblons, demeure immobile, sans savoir de quel côté se dérober à l'cmbùche. Je sentis qu’il fallait le rassurer à tout prix.

— Amigo ! lui dis-je ! un homme de bien peut avoir oublié sans honte le nom d’une femme; et

c’est la soif seule qui m’a poussé à une question indiscrète. Tenez; dites-moi seulement, pour finir, le nom de notre premier père à tous, de celui dont nous sommes descendus tous les deux, par lequel vous natif de Loja et moi natif de Bresse nous sommes frères, issus des mêmes côtes, de la même terre, du même couple, enfin de celui qui a mangé le fruit cueilli par la femme, sur le conseil du Démon roulé autour du tronc; car cet arbre me revient toujours à la bouche.

Après cette énumération, qui dans la réalité fut beaucoup plus longue, j’eus un moment d’espérance. J’étais compris. Les yeux de Balthazar brillèrent. Son visage bistre s’épanouit, comme l’aube quand la lumière éclatante est près de jaillir des ténèbres. La face allumée, le bras tendu, mon homme s’écria d’une voix perçante :

— C’est Jésus-Christ! Jesn-CriHo!

Déception ! Balthazar confondait le Christ avec Adam. Il ne me restait plus qu’à raconter aulong, sans nul retour personnel, à ce chrétien, la première scène de la Genèse, dont il n’avait jamais ouï parler. J’y consentis aisément, au milieu de cette nature qui est elle-même biblique, et où il

snrablait que personne n’avait inls le pied aVâïlt nous. Je n’étais interrompu dans ce sauvage Édett que par la voix des aigles et des Vautours familiers. Pour lui, il apprit tout ce qui concernait Adam et Ève avec la satisfaction et la soumission d’un fils. Je n’avais plus l’espoir de gagner la pomme, qui resta, ce jour-là, un mystère entre nous. Mais je fus bien récompensé de mon récit par la Providence qui me fit rencontrer, à l’improviste, un ruisseau au fond d’une gorge aride. Le lieu commençait à être un peu moins farouche, quoique toujours très-solitaire. L’eau était près de sa source. Nous nous couchâmes ventre à terre, pour y boire à loisir, pendant que nos montures et les mules inconnues se désaltéraient au même courant, un peu plus bas.

Nous n’avions rencontré ce jour-là qU’un village sur un torrent, Puente de Pinos, lieu trèsrenommé 1 dans l’histoire des Maures, et non moins misérable. La nuit était déjà sombre quand nous atteignîmes Alcala la Royale. Son château, arrondi en diadème autour de la montagne, ne couronne que des cabanes ; à peine eùmes-

‘ I.iignr muy noinbiado y famoso. Zurila. Anales.

nous approché de ces masures, qu'il en sortit une troupe d’hommes qui s’attachèrent à mes pas. Sans prétendre nuire à la bonne renommée d’Alcala, je suis forcé d’avouer que cette partie de la population ressemblait fort à une meute de limiers qui suivent, tout haletants, jusqu’au gite, une proie fatiguée et rendue. La tête cachée entre leurs chapeaux et un pli de leurs manteaux, ils plongeaient sous mes vêtements et dans ma valise certains regards acérés qui m’avaient déjà transpercé dans les ravins. Ainsi escorté, j’arrivai à la posada; elle se trouvait à l’extrémité de la ville. Là s’expliqua pour moi la physionomie morale dé mon escorte. Famine ou férocité, j’étais encore embarrassé de savoir quel nom lui donner.

Jamais, depuis que j’ai passé une frontière, il ne m’est arrivé de me plaindre de mon gîte, ]/hôtellerie d’Alcala fera exception; je veux qu’elle apparaisse en un point noir dans ce récit; car elle n’était pas seulement nue, mais sinistre. Mon hôtesse était une vieille auprès de laquelle la Lisarde de Gil-Blas aurait pu passer pour une ingénue. Cinq ou six grands capitans étaient toujours là pour soutenir le moindre de ses propos.

Nous entrâmes dans une cour dont la porte se referma sur nous; après quoi rhôtesse me dit : Caballéro, descendez ici, vous n’y manquerez de rien. L’assemblée répéta ces aimables paroles, absolument sur le ton dont elle eût voulu dire: Vous êtes mon prisonnier; ne faites pas de résistance. Je montai dans le {grenier qui se trouva être l’appartement que l’on me réservait. L’hôtesse, toujours suivie de son monde, y entra avec moi, et après m’avoir montré les agréments du lieu, me pria de commander mon repas; je n’avais garde de l’oublier, étant à jeun depuis Grenade.

— Donnez-moi ce que vous voudrez, lui dis-je, je m’en rapporte à vous.

— Seigneur, commandez; vous n’avez qu’à ordonner.

— Qu’avez-vous donc ici ?

— Tout ce qui vous plaira ; voyez ! choisi.ssez.

— Mais enlin?

— Seigneur, parlez vous-mème le premier, cela vaudra mieux.

— Eh bien! avez-vous de la viande?

— Non, seigneur !

— Des œufs?

— Non, seigneur!

— Des légumes?

— Non, seigneur!

— Du poisson? de la farine? des pommes?

des pommes de terre? du lapin? du renard? des noisettes ?

— Non, seigneur ! il n’y en a pas.

— Alors, faites comme vous l’entendrez.

Tout homme qui a voyagé en Espagne avouera que ce dialogue est plus ou moins celui qu’il a dù affronter dans les lieux difficiles; mais, ici, il fut poussé des deux côtés jusqu’aux dernières limites de l’obstination et de la famine.

Le résultat fut qu’aprèsdeux heures d’attente, un homme de mine atroce m’apporta avec pompe un grand plat d’une sauce pourpre et étendue ; deux autres l’appuyaient, la navnja à la ceinture. Un peu après, entra toute la ville d’Alcala, dans son manteau royal un peu troué sur les bords. Je vis ce plat qui ne s’était pas encore montré à moi dans les Espagnes. Je le goûtai. Non ! depuis que saint Jacques a franchi les Pyrénées, jamais rien de semblable n’a approché des lèvres d’un Chrétien. Le pis était que cette essence de piment brûlait comme l’eau forte, et mes lèvres en restèrent entamées pour plus de huit jours. Jere-

vins à la charge, je fermai les yeux. BaUhazar se plaça auprès de moi pour m’encourager. Il me parlait bas, sa figure s’allongeait, et il crutsérieu* sement, comme il me l’avoua depuis, que j’étais en danger de mourir de faim. J’essayai de nouveau. Impossible d’avaler. Ce feu d’enfer me brûlait les dents. J’y renonçai. J’avais fait autrefois d’assez minces repas d’herbes dans les vallées d’Arcadie; mais, c’était un banquet des dieux auprès de ce brouet andalou ; et il est certain que je restai ainsi trois jours, presque sans rien manger, à cheval douze heures de suite, nourri et charmé par le songe des rois catholiques. Je compris là la sobriété espagnole. Non-seulement ce régime ne m’a pas fatigué, mais il m’a parfaitement convenu. Balthazar, qui voyait que décidément je ne mourais pas, avait repris sa bonne humeur; il me disait: Vous êtes soldat! sois soldado. Pour moi, je ne pouvais me défendre d’un peu de honte en pensant qu’au milieu de ma belle stratégie empruntée des rois maures, j’avais oublié une chose aussi importante que la subsistance d’une armée.

Au milieu de la nuit, les rôdeurs se dispersent dans le bouge. J’examinai les moyens de défense

(lu grenier où je rcslai seul avec une lampe qui s éteignit d’elle-raême. La porte ne fermait pas. J’imaginai de me coucher on travers, après avoir placé près de moi mes deux pistolets arnu'S sur le plancher. Plein du sentiment de confiance que m’inspiraient mes lu'ites, je m’endormis au bruit éloigné de leurs paroles. On m’avait toujours averti que le vrai péril est dans ces repaires, qu’il faut à tout prix cacher aux visiteurs l’endroit où l’on se propose d’aller. J’avais en conséquence donné mes instructions à Balthazar ; mais, grâce à sa discrétion, tout Alcala savait dès notre arrivée qu'un mafjnififiiieétraiifjer allait à Cordoue par le chemin de Castro; les bandits, s’il y en avait, étaient parfaitement instruits. Cela ne laissait pas de me donner quelque sujet de réflexion. A la pointe du jour, j’entendis des pas à la porte du bouge. Je me levai. Par une fente de la planche qui servait de vitres et de contrevents, j 'aperçus des hommes, l’escopette on main, qui, rasant les maisons, marchaient dans la direction que je devais prendre. Cette observation ne me fut pas inutile. Je me résolus immédiatement à faire un crochet d’une grande lieue dans une direction opposée, tant la vue de ces

visages m’iuspira uue médiocre envie de lier davantage connaissance avec eux, au coin d’un bois.

Le jour venu (et j’attendis pour me remettre en route que le soleil pût éclairer la moindre de mes actions), la Lisarde de cette caverne me demanda le prix de ma nuit; il eût paru exorbitant dans le plus riche hôtel de Londres. Prévoyant l’objection, l’hôtesse, au milieu de ses inséparables acolytes, se mit aussitôt à détailler les délices dont j’avais joui sous son toit. Eh ! sénor ! disait-elle, comptons. N’avez-vous pas eu, outre un excellent diner, un appartement, un cuarto de prince, bon escalier, bonne porte, bonne cour, bonne fenêtre, bonne toiture? et tout cela pour rien! J’admirai du coin de l’œil la face des bandits qui encadraient la sienne; je jugeai immédiatement, comme elle, que l’on ne saurait en être quitte à meilleur marché.

Comme je franchissais le seuil à cheval, un spectacle imprévu s’offrit à moi. Trois àniers, majestueusement montés sur leurs ânes, et rangés solennellement sur mou passage, attendaient immobiles dans la rue. Ces paladins, qui se découvrirent en m’apercevant, portaient pour couleur, gris do bruyère, et leur devise écrite distincte-

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ment sur leur figure était : J’ai faim sans espérance. Hambre sin remedio. L’un d’eux fit faire un pas à sa monture ; le chapeau à la main^ il s’approcha de Balthazar, qui^ en fidèle écuyer, me transmit sur-le-champ les paroles de l’inconnu. Ces hommes ne demandaient rien de moins que mou assistance. Us requéraient de voyager à l’ombre de mes pistolets, me priant de leur accorder jusqu’à leur village ma compagnie et ma protection. Je leur octroyai volontiers l’une et l’autre, seulement sur leur bonne mine. Les mules de la veille furent remplacées par les âniers; décidément le sort faisait de moi le protecteur et le chevalier des faibles et des orphelins d’Andalousie.

Pour en finir sur-le-champ avec ces inconnus, je dirai que j’ai accompli exactement ma promesse en ce qui touche les deux premiers; je les ai mis, eux et leurs bêtes, à l’abri de la violence des méchants. A l’égard du troisième, il en a été autrement. Le fait est qu’il était loin de payer de mine comme les deux autres. Toujours caché jusqu’au yeux dans son manteau, je n’ai pu apercevoir une seule fois son visage sous sa visière baissée. Vingt fois je m’approchai de lui pour

connailre au moins le son de sa voix; je n’arrachai jamais que de farouches monosyllabes. Enfin il y eut, comme dit Dante, un point qui l’em’' porta.

Ma solo un pimto Ai quel, ehc ci vinse.

Nous étions seuls. Je l’aperçus qui ramassait derrière moi, à la dérobée, de grosses pierres ; il en remplissait à la hâte sa besace. Que peut faire d’un tas de cailloux roulés sur sa monture, un voyageur dans ces parages, me disaisje en moi-même? quelle industrie ce peut-il être? cetteidée me travaillait. Je trouvais dans ce mystère je ne sais quelle ressemblance avec l’ermite qui, dans Zadig, finit toujours par occire son bienfaiteur. Sans me consulter davantage, je piquai des deux; l’ànier resta en arrière. Après un peu de temps, je le vis qui tournait bride et revenait sur ses pas.

Ai-je forfait aux lois de la chevalerie? ai-je livré mon frère innocent aux mains des mécréants, quand j’avais charge de le défendre envers et contre tous ? Lecteur, c’est à toi de le dire. Pèse les circonstances, le moment. Con-

sidère la solitude, les rocheis, le lieu sauvaye, les flancs de cette vallée qui commence à se tacheter de bois. Elle se rejdie ici comme une panthère. Suis à perte de vue ces muntagnes d’ivraie, ensemencées par un dieu do colère. Regarde à tes pieds ces deux croix do meurtre qui te saluent. Au-dessus, le vautour plane, et Rappelle. Écoute, examine tout cela, et prononce.

Avan(;ons. Voici à l’entrée d’un hallier une hutte d’où sort une faible fumée. Le seuil est gardé par le plus beau contrebandier qui ait jamais brillé sur les planches de l’Opéra. Manteau lustré, plume de coq au chapeau, il nous apprend qu’il estlaSainte-lIermandadde cette contrée. Pas un coup d’escopette ne se tire dans l’Andalousie sans sa volonté. Grâce à scs moustaches, ce coin de terre dort en paix. Continuons donc d’errer en toute sécurité, après avoir payé à ce géant Fierabras notre tribut, pour les jours de lait et de miel qu’il répand sur ce royaume. Déjà, sous la protection de son espingole, la nature se désarme, les rochers s’éloignent; aux défilés succèdent de vastes bassins vides, écorchés çà et là par quelques rares sillons; ces traces solitaires font l’impression des pas d’hommes sur le sable dans

l’ile déserte de Robinson. Mais^ où est le bon Vendredi? où sont les laboureurs?

J’omets plus d’une alerte; je tais mainte aventure, telle, par exemple, que la rencontre de Dulcinée. Cette ressuscitée portait sur la tête une cruche, ou plutôt une urne antique, pleine d’eau, à des laboureurs qui avaient sans doute grand’ soif; car ils s’étaient arrêtés au beau milieu du sillon. Sa démarche était d’une princesse ou d’une aimée, sinon d’une reine.

Elle s'arrêta, se plaça en face de moi, et inclina sa cruche sur mes lèvres. La tête renversée, en buvant cette eau vive, je contemplais ces yeux humides et fiers, d’où sortait une source de flammes, qui étincelait sur l’azur incandescent du ciel, cet air de grandeza, ce nez arqué de la grande Isabelle , ce cou de marbre doré ; et je partageai l’éblouissement du chevalier de la Triste Figure. Les laboureurs farouches regardaient avec impatience; une voix même appela d’un ton qui n’avait rien de pastoral. Les bœufs prirent soudainement une face de taureaux de combat. Cependant la noble dame ne laissa pas de désaltérer aussi ma suite, mon cheval et ma mule, en souvenir d’Isaac et de Rébecca; après

quoi, nous entrâmes tout refaits dans Baêna.

Que n’ai-je le don des choses immortelles?

j’assurerais volontiers d’un mot la gloire à Baéna, œreperenniùs,en échange du morceau de pain, et de l’assiette de pommes de terre que je finis par y découvrir. Pour m’acquitter démon mieux, je dirai du moins qu’avec ses maisons blanches, rangées en amphithéâtre, elle ressemble à un bouclier d’argent perdu dans la bruyère ; et cette comparaison a en outre le mérite d’annoncer que j’approche du champ de bataille où le maître Alfonso de Monténéyo a pourfendu en bataille rangée les mécréants; victoire qui lui a valu d’avoir son tombeau dans l’oratoire de la mosquée de Cordoue.

Le lit d’un ruisseau embarrassé d’arbustes me ' conduit à ce champ de victoire. C’est Castro el Rio, jolie oasis montagneuse que le sang des preux fertilise tout seul. Un grand gémissement sortait de terre; je ne doutai guère que ce ne fût l’âme des trépassés qui continuaient de lutter à leur place de combat. Baltbazar m’avertit que cette plainte était celle des roues et des poulies dont les habitants de ce champ de carnage se servent pour l’irrigation de leurs jardins. Je

voulus y passer la nuit. Elle ressembla beaucoup à celle d’Âlcala. Même jeûne, mêmes stratagèmes, mêmes évolutions nocturnes. Malgré cela, je n’en médirai pas ; que l’ombre de Monténéyo la couvre !

A mesure que j’approchais du terme, chaque détail de ce genre de vie m’attachait davantage. J’allongeais le chemin, au grand désespoir de Balthazar, par d’infinis détours, m’attachant à mériter de mieux en mieux le titre de chevalier' errant. Cependant il faut finir. Nous atteignons l’extrémité d’un grand plateau jonché de pierres roulées. Balthazar crie ; Cordoba! Je regarde, je vois à mes pieds une ville brillante comme une perle, au bord d’un fleuve. Jamais pèlerin arrivant du désert, et contemplant la Mecque pour la première fois, ne fut saisi d’un pareil ravissement. Il se composait d’une foule de sentiments que je ne puis décrire: la difficulté vaincue, le petit triomphe dont je ne laissais pas d’attribuer secrètement une bonne parta mes dispositions, un élan de reconnaissance vers la Providence qui avait éloigné de moi tous les dangers, des souvenirs plus antiques, plus religieux, plus puissants qu’à Grenade, et puis le dirai-je aussi, l’impression d’un

livre bien médiocre, mais lu dans ma première enfance, que je n’ai pas revu, le Gonzalve de Cordoue de Florian, qui ramenait pour moi le sentiment de mes premières années et les mêlait aux perspectives de l’Arabie ; voilà ce qui formait cette impression unique pour moi. Aucune ville de la Grèce, non pas même Athènes, ne m’avait parlé davantage. Nous descendîmes lentement au bord du Guadalquivir pour gagner le bac.

Le batelier qui prenait sa comida nous fit attendre. J’en profitai pour graver dans mon cœur ce paysage. Il ne s’y effacera plus.

Le soleil était encore dans tout son éclat. Il y avait dans l’air d’imperceptibles parfums; c’était l’exhalaison des germes nourriciers, épanouis prématurément sous la terre. A un peu plus d’une lieue s’arrondissait, en forme de croissant, la chaîne de la Sierra Moréna dont les roches brunes encadraient la moitié de l’horizon. Je cherchai le palmier du roi Abderhaman ; mais il a disparu ainsi que tous les arbres qui couvraient autrefois la plaine , et cet(e nudité me rappela celle de l’Aüique. Le Guadalquivir coulait à flots insensïhlcs , riacidim Betim. De l’autre coté, une longue avenue d’aloès épa-

nouis en forme de lances, conduisait à Cordoue. Je pouvais compter les portes, les bastions, les murailles crénelées de l’enceinte du moyen âge; et je ne manquai pas de placer au haut des tours arabes les plus belles personnes, tant de la cour des rois maures que de celle des rois catholiques; car dans ce moment d’extase, je ne voulais pas les séparer. Ces charmants fantômes avec des écharpes de mille couleurs, qu’elles secouaient aux fenêtres des donjons, me faisaient signe d’approcher. Il n’y avait plus ni haines ni défis. Tout était joie, beauté, accord, délices, amour, entre les maures et les chrétiens; et j’étais le héraut chargé d’apporter cette trêve de Dieu.

Ordinairement je mettais pied à terre dans les villages. Ce jour-là , par exception , je voulus traverser la ville, et arriver à mon gîte, à cheval, en véritable vainqueur, quoique le pavé, à vrai dire, soit des moins triomphants, et que mon palefroi surmené bronchât devant les califes à ma grande confusion. Ajoutez que les rues de cette ville des houris, au lieu d’aller d’un point à un autre, reviennent, se replient sur ellesmêmes, en labyrinthes inextricables. C’était un autre voyage. Tout était fermé comme dans une

ville prise d’assaut ; et pourtant le murmure des guitares et des jets d’eau dans les cours annonçait que les fêtes d’Âlmanzor continuaient. Je ne rencontrai; il est vrai, pas une seule sultane. Mais dans les ruelles désertes, il m’a semblé que plus d’une captive, maure ou chrétienne, a soupiré derrière sa jalousie, en entendant ma caravane. Enfin, je touche à la posada del Puente; par un bonheur inespéré , elle n’est qu’à deux pas de la mosquée. J’y cours.

Je soulève la lourde draperie. J’entre I O merveille 1 éblouissement I Ciel réalisé du Coran I Oasis d’arbres aux troncs de jaspe et de porphyre! Dès le second pas, j’étais égaré entre les mille colonnes. J’entendis un dernier son de l’orgue dans cette immensité. C’était comme le rugissement du lion, dans l’Éden, au premier soir du monde.

Allah! Allah! Jéhovah ! Elohim! c’est toi qui protèges le voyageur et le pèlerin. Tu les escortes pendant le jour à travers les montagnes; pendant la nuit, tu les couvres de la main, jusqu’à ce que tu les amènes, sains et saufs, au seuil de ta demeure.

Que ta maison est resplendissante ! les sentiers

y sont ombragés de feuilles de marbre qu’aucun simoün ne peut flétrir Quel parfum emparadisé s’exhale de ta forêt éternelle ! la sève des palmiers vierges circule dans des rameaux de porphyre. Les voûtes s’élèvent sur les voûtes ; elles n’ont point d’appui sur terre ; mais elles reposent sur ta parole. Qui pourra les ébranler?

Au dehors, ta maison se hérisse de tours guer-< rières, de créneaux couleur de sang, où tes anges combattent. Le cliquetis des cimeterres résonne à travers les meurtrières de ta forteresse; mais sitôt que le seuil est passé la forteresse se change en Éden.D’un côté, siège le Supplice, de l’autre la Miséricorde. Dans le sanctuaire, les pierres répètent paix ! paix ! et les délices habitent sous ton toit de jaspe.

Ainsi, au dehors, ton visage est redoutable aux méchants ; tu les menaces des yeux, tu les frappes du glaive. Mais heureux le pèlerin qui pénètre jusqu’en toi-même; celui-là te trouve désarmé. Il goûte la myrrhe dans ton sein ; il boit la félicité à la source des cieux.

Dans l’intérieur de ta mosquée les chemins sont innombrables ; ils partent de tous les points, ils vont dans toutes les directions ; tels les sentiers

du désert qui effleurent le sable. 0 miracle 1 l’un conduit au couchant, l’autre au levant, et chacun ramène à toi. Sous ta tente de granit, toutes les caravanes de la terre passent et campent sans se heurter. Âllah ! Jéhovah I que ta maison est merveilleuse I chrétiens et maures peuvent s’y abriter ensemble.

Je rentrai à ma posada exténué et ravi. Je la trouvai encombrée par d’heureux bohémiens qui voyageaient dans une galère. A peine arrivés, la guitare résonnait; une femme jouait des castagnettes, d’autres chantaient : à ce concert improvisé deux jeunes filles dansaient le fandango. Dans la disposition d’esprit où j’étais, ces aimées me parurent aisément incomparables de grâce et d’indolence. Le reste des voyageurs , assis par terre, formaient le cercle. Je priai la compagnie de me permettre d’assister au ballet; ce qui me fut très-courtoisement accordé. Ainsi finit la journée. Don Quichotte, dans son meilleur temps, en a-t-il eu beaucoup de semblables?

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