LA MOSQUÉE
Par Allah ! jamais injure semblable ne me sera faite. Le jour où je ne servirai plus de demeure à l’Éternel, je m’écroulerai ; j’ensevelirai avec moi, dans la cour des orangers, le trésor du
Coran. Mon^ jamais le harem de mes blanches colonnes ne sera souillé par la présence d’un autre que le dieu jaloux.
Le maréchal, que ces voix aériennes avaient d’abord surpris, finit par me dire : V Angélus sonne au clocher de la Mezquita et des paroisses; voici l’heure des bandits et des esprits de nuit. Rentre* à votre posada, si vous ne voulez pas être dévalisé jusqu'à la chemise inclusivement. Nous étions près de Fuente-Santa; il m’accompagna jusqu’à l’hôtellerie; et, à la manière dont ce bon Vieillard prit congé de moi, je vis que je laissais un ami en Espagne.
LA UIRALDA ET MLRILLO. — CADIX.
L’Escurial représente le génie de Philippe II ; Burgos, l’Espagne chrétienne; l’AIharabra, l’Espagne musulmane; Tolède, le combat de l’une et de l’autre; mais c’est dans Séville que tout se réunit, l’àme de l’Afriqueet l’âme del’Kurope, la patrie de l’inquisition et le jardin des roses, l’ascétisme et la volupté, les amours de Pierre le
Cruel et de Don Juan. Ce même mélange d’austé' ri té et de grâce se rencontre daus chaque maison. U n’est pas de fenêtre qui ne soit scellée de barreaux de prison. Mî^is ces cages de fer^ artistement ciselées, sont aussi des balcons joyeux où l’esprit de Don Juan tend encore ses échelles de soie. Derrière la noire enceinte des tpurs romaines, la blanche Séville apparaît comme Don$ Anna, sous les verroux du Commandeur,
Du milieu des jardins de l’Andalousie, une tour arabe s’élance. C’est la tour d’une mosquée; vous discernez les broderies musulmanes, les galeries mauresques, les voûtes en coeur. Voilà, encore une (ois, l’enceinte crénelée de la citadelle d’Allah. Mais, le seuil franchi, au lieu d’une mosquée, vous rencontrez la nef de Strasbourg dans l’enceinte delà Mecque, leChristet Allah vivant sous le même toit , l’Évangile et le Coran mêlés , cimentés l’un dans l’autre, La Giralda est l’église qui parle le plus à l’imagination du peuple ; c’est, en effet, celle qui marque le mieux le génie du christianisme espagnol. De sombres nefs gothiques qui aboutissent aux jardins de l’Eden arabe, l’immense crucifix de pierre, défendu par les boulevards d’Allah, des chapelles mystiques
dans l'ombre (lu minaret ; n’est-ce pas, trait pour trait, l’image de ce christianisme musulman qui a été jusqu’ici l’âme de l'Espagne? Sous ces créneaux faits pour la guerre sacrée, le prêtre de Jésus prend le cœur implacable du soldat du Prophète. L’Église d’Andalousie porte dans ses lianes, avec le génie africain de l’Islam, la haine, le supplice, la mort.
Si l’inquisition devient une institution nationale, n’est-elle pas annoncée d’avance par cette alliance de la Cathédrale et de la Mosquée? Ne doit-il pas sortir de ces épousailles quelque fruit monstrueux? 11 est certain que l’esprit chrétien est là, muré par l’esprit mahométan. Les soupirs de sainte Thérèse, de Louis de Léon s’exhalent peut-être en secret dans les profondeurs de la nef. Mais au sommet de la tour menaçante, pleine des épouvantes du Coran, passe le nuage de colère (jui fait pleuvoir le bitume et le soufre sur le front des hérétiques. Par la haute porte de a mosquée sont sortis, tout sanglants, armés du cimeterre chrétien, les esprits d’extermination , Torquemada , Valverde , pour porter la guerre sacrée dans les deux mondes; les anges de l’islom ont marché avec eux.
Bâtie par des peuples différeiiisqui adorent des dieux différents, la cathédrale de Séville est la Babel d’Europe. Les ouvriers se sont dispersés aux quatre vents, et ils ne comprennent plus même leur œuvre; car, nulle part, ailleurs, sur terre, on ne voit le catholicisme et l’islamisme s’unir, se marier, s’élever ensemble, se soutenir l’un l’autre, rivaliser d’audace, de légèreté, de lumière. Par malheur, le sublime monument aboutit à une tourelle d’arcbitecture jésuitique. Triste couronnement de cet immense élan de l’Orient et de l’Europe vers le ciel; c’est ainsi que l’histoire d’Espagne, après la longue rivalité de l’Évangile et du Coran, se perd dans les petites dévotions et le jésuitisme des descendants de Charles-Quint.
Au reste, s’il est une chose que la cathédrale de Séville montre sous son vrai jour, c’est le génie de la peinture espagnole. Pour comprendre Murillo, j’ai besoin de le voir au pied delà Giralda. Né sur leseuilde la mosquée, les esprits de la Mecque ont mêlé sur son berceau l’aube d’Arabie aux reflets des vingt-deux mille bûchers do Séville. Je ne m’accoutume pas à rencontrer dans des lieux profanes ces peintures illuminées des lueurs phosphorescentes des cimetières. Il leur faut la clarté
mourante des cierges, la terreur des voûtes profondes. Que vont faire ces cénobites exhumés, ces revenants dans les musées de Madrid et de Paris? Je ne les reconnais pas hors de leur ptiradis perdu. Quand vouS les voyez, si défaits parmi nous, c’est qu’ils regrettent le ciel à demi musulman de la nef d*Andalousie.
Les peintres espagnols ne s’élèvent jamais, comme les Italiens, à l’intelligence réfléchie du christianisme. Ce ne sont pas eux qui auraient imaginé la Dispute du Saint-Sacrement ou VÉcole d’Athènes. Ils ne quittent pas la région des légendes, et le Dieu reste pour eux toujours enfant. Mais, en retour, ils prêtent aux apparitions, aux visions une réalité formidable ; et rien n’est plus difficile que de faire sentir, par des paroles, la force avec laquelle ils s’emparent de la partie crédule de l’âme.
Le peintre italien obéit à un idéal, l’Espagnol à une vision; llaphaël croit aux idées *, Murillo aux revenants. Ou il n’exprime rien, ou il fait parler le miracle ; car il ne cède pas à l’impression du beau, mais au sentiment du surnaturel. Il vous ébranle comme dans une halluci-
* Una cierta iilea.
nation. Les spectres se dressent au milieu des vapeu rs embrasées des li mbes; et l’espèce de stu peur qu’ils produisent d’abord est tout le contraire de la sécurité que laisse après Soi l’image de la beauté réfléchie et choisie. Je ne me suis jamais arrêté longtemps devant le fameux Saint-Antoine , sans le voir se détacher de la toile et flotter sur ma tête, comme une de ces visions dont sont remplis les livres ascétiques de l’Espagne. Le saint est à genoux ; il semble s’exhaler vers la région de là lumière. Telle est l’ardeur dévorante de sa prière, qu’elle fend les deux; le Christ est luimême subjugué et entraîné par la foi aveugle de sa créature.
Dans l’ombre de la nef, je m’abandonne ainsi des journées entières sans penser, sans raisonner, à cette puissance d’évocation qui est la véritable originalité de l’art espagnol. Les apparitions mè poursuivent, m’assiègent comme des revenants, avec une énergie qui me fait à la fois sourire et frissonner; car il faut ajouter que je suis presque toujours seul dans l’immense cathédrale; ét je puis me laisser ensorceler à mon aise, sans que jamais les Vivants viennent rompre 1e cercle magique.
c’est d’abord la procession des Moines de Zurbaran, tantôt cadavéreux et les yeux bandés, tantôt avec les appareils de la torture. Ils sont portés sur des nuages qu’illuminent de pourpre les reflets des auto-da-fé. Ils me regardent de leurs yeux réduits en cendre; puis leurs lèvres s’entr’ouvrent ; — Qu’est-il arrivé, disent-ils, depuis que le bûcher s’est éteint? Une tempête invisible nous promène de lieux en lieux, de ciel en ciel. Nous sommes des âmes dépouillées, chassées de leurs asiles. Est-ce le jour du Jugement ? La trompette a-t-elle sonné?’etdis-nous pourquoi tu ne trembles pas à cette heure d’épouvante. — C’est le jour des morts, pensé-je en moi-même; la résurrection n’a pas encore sonné. Lavez, si vous le pouvez, ces couleurs sanglantes que la tombe n’a pas ternies. Mais avant que mes lèvres leurrépondent,iIs se décolorent ets’évanouissent.
A leur place arrivent les vierges de Murillo. Elles se succèdent avec toutes les nuances de la lumière matinale, depuis la pâleur nacrée de l’aube, jusqu’à la flamme du soleil qui poudroie. Le pied sur les nues, elles refoulent le dragon dans l’ombre; au milieu d’une pluie de lis, de palmes, de jasmins, enivrées d’ascétisme et de volupté.
ou dirait des houris qui flottent éternellement dans l’Église du Christ. — Qui êtes-vous? leur demandai-je. Êtes-vous les filles de l'Évangile ou les filles du Prophète? Vous rappelez à la fois la Vierge sans tache de Bethléem et les filles aux yeux noirs, du Coran. Si je vous suis, où me mènerezvous? Vers le Christ ou vers Mahomet? — C’est nous , repondirent-elles, que tu as entrevues des yeux de l’âme, parmi les bouquets de l’Alhamhra, le j our où tu as rêvé de la félicité . Nous cherchons la mosquée, après nous être égarées sous les voûtes de Jésus. Conduis-nous vers le jardin des orangers ; nous t’apprendrons là qui nous sommes.
Mais une apparition plus éblouissante se leva; toutes les autres s’effacèrent, et la cathédrale en fut un moment illuminée jusqu’au toit. Un ange, semblable à un prêtre italien, conduisait un enfant par la main. L’enfant suivait avec crainte. Le guide s’arrêta en face de moi, comme un homme qui a perdu sa route. — Où mène ce chemin? me dit-il. — A l’abîme, lui répondis-je. Mais, toi qui ignores la route, apprends-moi quel est celui que tu mènes par la main. — C’est le Christ, reprit-il. Je l’ai égaré à travers le monde. — Je le savais en te le demandant, lui dis-jét
Mais qu’il t’ait choisi pour son guide , toi qui ne peux te conduire, et qui en as déjà perdu tant d’autres ; voilà ce qui m’étonne, et me reste toujours nouveau. Alors les deux patronnes de Séville, sainte Juste et sainte Rosine, qui portaient dans leurs mains, à la manière des Gothiques, le modèle de la cathédrale, se mirent à trembler; elles laissèrent tomber la Giralda, dontla chute retentit jusqu’au fond des abîmes; et il sortit de la terre un soupir, comme d’un monde qui agonise.
C’est un des traits dominants de Séville, que la renaissance dans l’architecture y a été arabe, comme dans le reste de l'Europe elle a été grecque et romaine. Rien ne montre mieux combien les Espagnols ont été subjugués au dedans par l’esprit de l’islamisme, dans le moment même où ils lui livraient, au dehors, une guerre acharnée. Ils le maudissaient et le copiaient en même temps. Quelquefois l’imitation romaine se joignait à l’imitation arabe; et les siècles d’Auguste et de Mahomet se mariaient ainsi, da,m les lointains de l’impossible, en los lejos de lo imposiùle^^ Le pèlerin andalou qui vient de
f Caldtron.
toucher le tombeau du Christ, se bâtit, au retour, un ermita{je‘ musulman. Un portique corinthien conduit à la voûte d’une mosquée. Les bustes des philosophes grecs, des empereurs romains, sont rangés sous les arcades en cœur d’un patio mauresque. Cette grave et correcte antiquité, entrevue à travers les caprices de l’art arabe, ce mélange d’Athènes et de la Mecque, marquent mieux que tous les commentaires le chaos de l’imagination espagnole en sortant du moyen âge. C’est ainsi que Lope de Vega, Calderon, Quevedo mêlent à l’histoire grecque et romaine la magie des contes arabes. Si la lampe merveilleuse des Mille et une Nuits s’allumait sous les voûtes sombres du Colysée, quels enchantements passeraient sur la face de Rome ensorcelée !
Au reste, pour juger de la fascination qu’exerçait l’art musulman sur les chrétiens, il suffit de regarder le palais des rois de Castille. Ces défenseurs de l’Évangile ont refait leur palais sur le plan de l’Alcazar des mécréants. L’imitation a été poussée si loin, que chaque légende mahométane a été remplacée par une légende go-
' Casa de Pilatos.
thique. Seulement, au lieu du cri de l’Alhambra : Félicité! je déchiffrai en m’approchant: Très-haut, très-noble, et très-puissant Don Pèdre, par la grâce de Dieu roi de Castille et de Léon. A quelques pas de ces inscriptions émaillées, le très-noble Don Pèdre le Cruel a fait égorger son frère, et il a surveillé lui-même le meurtre. Tout ce qui peut être emprunté du génie arabe se trouve dans le palais castillan, les colonnades, les murailles brodées, les bouquets en émail ; et pourtant cette fausse Arabie ne vous abuse pas. Où sont les hallucinations de l’Alhambra, au fond des alcôves languissantes? Est-ce la faute des pierres ? Est-ce que de semblables délices ne peuvent ni s’imiter, ni se traduire, ni s’éprouver deux fois ? Sous cette surface rayonnante de l’Orient, je reconnais l’Europe déguisée, et la barbarie qui se recouvre de fleurs et de pierreries. Dans ces bouquets sculptés, il y a des pointes de poignards, des mains qui se dérobent. Les merles ont beau siffler sous les fenêtres de Maria Padilla, ils n’empêchent pas la foule des fantômes décapités de remplir les étroites salles de Pierre le Cruel. Avec sa beauté trompeuse, ce palais d’Arabie n’est qu’un don-
jon féodal. C’est là que la monarchie espagnole a grandi sur un divan, au milieu des roses, des tournois, et des romances tragiques. Que le triste Escurial expie au loin les voluptés mécréantes de cet Âlhambra catholique !
La maison que j’habitais ressemblait ellemême à un petit alcazar. Elle était fort joyeusement peuplée d’étudiants qui achevaient l’étude de la philosophie. Ces excellents personnages étaient, en politique, de l’école des desenganados. En attendant l’avénement du despotisme éclairé, un manuel de la scolastique de Lyon, ouvert sur une guitare, devait encore absorber leur attention pendant trois ans. Ce laps de temps ainsi écoulé, ils se proposaient de donner huit ans au moins à l’étude du droit : cela leur assurait une douzaine d’années de la vie du bachelier de Salamanque; après quoi ils seraient bien malheureux si une révolution ne venait à point nommé consommer des destinées si gravement commencées.
Le lendemain, survint un hidalgo de Cordoue avec sa fille, dona Carmen, jolie et naïve demoiselle du quinzième siècle; pour la première fois elle dépassait les murs d’Almanzor. Elle avait.
pour ce grand coup d’aile, déposé la mantille nationale et adopté une affreuse capote anglaise qui ne la quittait pas dès le lever de l’aurore. Je ne dois pas oublier non plus une grande dame portugaise dont la gravité amusait fort la pétulance des Ândalous. Tout ce monde vivait, pêle-mêle, dans une familiarité fort éloignée des idées que l’on se fait de la roideur espagnole. Au moindre bruit, la Cordouane s’élançait à travers ma chambre, et courait se planter sur mon balcon, tout ébahie de la vie ardente de Séville, qui contrastait si fort pour elle avec la solitude tumulaire des donjons de Gonzalve. Elle chantait à gorge déployée; un des étudiants faisait écho, en jouant un peu de la flûte. Un autre, forte tête, inaccessible à la distraction, feuilletait et marmottait, sur la galerie, le terrible manuel philosophia moralis . — Quelle profondeur, monsieur! la tète me fend. — Je le crois, seigneur bachelier! A votre place j’étudierais l’éclectisme. — Qu’est-ce que cela ? — Se peut-il que votre seigneurie n’ait pas ouï parler de cette doctrine souveraine, de cette planche de salut sur laquelle notre siècle surnage, de cette théorie du succès, de cet élixir de science qui enseigne bravement
à respecter le plus fort ? — Nous pratiquons assez bien cette science, tne dit- il. — Oui, repris-je; seulement la théorie vous manque ; et c’est bien différent : vous faites des bassesses comme les autres; mais vous n’y donnez pas encore la solidité, la gravité doctrinale, scientifique, et personne ne vous en sait gré^. — Il est vrai; par le peu que vous endites, cette philosophie m’accommoderait assez, monsieur. Cependant j’y trouve, si vous me permettez, un inconvénient particulier pour nous. — Etlequel? je vous prie. — Le Voici ; Roncali vient de fusiller à Alcoy ses prisonniers ; le droit, la raison éclectique est avec ce victorieux. — Précisément, lui dis-je ; vous avez saisi l’esprit de la doctrine. — Et si demain Iriarte fusille Roncali, l’absolu passera avec armes et bagages du côté d’Iriarte. — Fort bien, continuez. — Dans un pays comme le nôtre, où le succès est changeant, où l’on fusille volontiers et pour peu de chose, ne peut-il pas arriver que l’absolu finisse un jour par fusiller
’ Depuis que l’écleciisme est chez nous une mode usée, U commence à poindre chez les peuples du Midi de l’Europe, et même en Amérique. C’est un devoir pour nous de les prévenir que toutes les dé.hillances morales de notre Eut ope sont fort honnêtement et commodément résumées dans cette doctrine.
l’absolu? — Hélas! monsieur; je le crains, lui dis-je en baissant les yeux. Tout cela entrecoupé de ris, de chants, de ritournelles de flûtes. Qui eût pensé que la province était en état de siège et la mort placardée à tous les coins de rue?
Sous la protection des estudiantes , je suivis des cours de l’Université de Séville. Un beau jet d’eau mêle son bruissement aux murmures des écoles. En dépit des arrêtés funèbres du capitainegénéral, j’ai vu là, à travers les colonnades des patios arabes, les générations nouvelles se passer l’une à l’autre l’heureux flambeau de vie des bacheliers de Cervantès et de Quevedo. Tous les degrés de l’enseignement sont réunis dans le même lieu. La vie d’université commence dès le plus bas âge. Dès que l’enfant sait l’alphabet, il a les privilèges de la science, et marche seul à travers les révolutions. De ce genre d’éducation, qui doit développer de bonne heure le caractère individuel, il résulte que l’Espagnol n’a pas d’enfance. Le moindre nourrisson entre dans la carrière avec la gravité d’un licencié.
Quand l’Espagne voudra organiser l’éducation publique, elle trouvera devant elle la même difficulté qui arrête la France. Quelle morale l’État
enseignera-t-il? voilà toute la question; si je réfléchis à la manière dont nous la résolvons, je ne puis m’empêcher de sourire. On imagine que l’unique débat est entre le clergé et les laïcs ; nullement. On ne veut pas voir que dans les gouvernements dont le principe est vénal, une nécessité est qu’ils tuent la morale ou que la morale les tue. Dans les constitutions qui ne connaissent d’autre vertu que l’or, c’est être dangereux que de professer le désintéressement. Un gouvernement fondé sur la richesse ne peut professer sérieusement qu’une chose : Enrichissez-vous! Quiconque, après cela, vient enseigner les droits de l’âme, tenez-le pour factieux; s’il va jusqu’à parler d’honneur, son délit est flagrant. Fermez-lui la bouche.
Autour de Séville, la campagne a quelque chose de la sévérité mélancolique de celle de Rome ; à travers les décombres des couvents, quelques moines déguisés erraient comme après un tremblement de terre. Un soir, de ruines en ruines, je me trouvai, sans l’avoir cherché, dans un vaste cirque romain, près du village où Trajan et Adrien sont nés. L’arène était cachée sousdes sillons remplis d’un blé abondant. Les alouettes s’é-
levaient en chantant au-dessus des vomitoires. Après le combat des gladiateurs et des bêtes, le temps de la moisson était venu. Dieu de l’Espagne et du monde, quand feras tu germer ta moisson et ta paix dans le grand cirque où les haines rugissent, où les âmes se déchirent, où lesborames boivent le sang des hommes, où les jeunes reines innocentes ont la grâce et la douceur des panthères 1