CA.P1X. L'ÉTAT DE SIEGE
Quoi déjà ! le royaume de la fantaisie est traversé ; la terre manque sous les pieds des àniers et des muletiers. Ils restent immobiles sur la rive du moyen âge, an bas de la Tour d’or, pendant que le bateau à vapeur vous entraine sous sa voûte de fumée, au milieu des noires pensées du siècle.
Des deux côtés du Guadalquivir s’étendent dès plaines marécageuses. Dans ces savanes d’Europe, les taureaux qui doivent mourir dans le cirque grandissent en liberté ; çà et là, ils soulèvent du
milieu des joncs leurs têtes sauvages ; du haut du ciel un vautour s’abat sur un cadavre, en poussant son râle étouffé. Ces images de la nature première parlent davantage à l’approche du petit port de Palos d’où est parti Christophe Colomb. Que de fois au bord de ces solitudes, il a tourné les yeux vers les solitudes d’un monde inconnu I Ce rivage inhabité, abandonné, oublié de l’homme à l’extrémité du monde ancien, est tout différent du reste de l’Espagne, à laquelle il ne parait pas appartenir. Dans ses plages basses et noyées, dans ses îles et ses herbes mouvantes, dans son aspect vierge, dans sa verdure immaculée, il semble annoncer et appeler les plages de cet autre univers qui émerge par delà l’Océan. Âu moment où nous entrâmes dans la mer, l’immense souffle d’Europe s’éleva du côté de Palos. En dépit des contrebandiers qui y font leur séjour, j’entendis, avec la clameur des grandes eaux, l’esprit de Colomb prendre l’essor sur les ailes des griffons des prophètes.
Regardez ! de la mer bleue, surgit la ville la plus scintillante, la plus éblouissante, la plus incorruptible des Espagnes, une ville de nacre, de neige, d’ivoire, qui nage dans l’azur, sur
le chemin des iies heureuses. Rien ne ressemble en Europe à Cadix; et le voyageur qui aborde l’Espagne de ce côté doit prendre une idée entièrement fictive de la Péninsule. Oubliez le moyen âge, le gothique, l’arabe. Aucune trace du temps n’a ridé le front de cette Vénus marine. A l’extrémité du monde ancien, une ville vierge, immaculée, sans passé, sans souvenirs gothiques, naît du caprice de l’écume, pour saluer sur l’autre bord le monde vierge de Christophe Colomb.
Qui croirait que la misère, la famine, la mort soient déjà cachées au fond des splendides demeures de cette Venise créole? La plupart des maisons sont surmontées d’une haute tour blanche, pour regarder au loin, et attendre les flottes chargées de l’or de l’Amérique. Mais personne ne veille plus sur le haut des tours; aucune voile n’arrive de la haute mer; depuis que les colonies américaines se sont affranchies, les vaisseaux ont pris d’autres routes. Cadix abandonnée meurt, à l’espagnole, debout, fièrement, sans que personne le sache. Sur ce rocher héroïque habite le désespoir. En secret les habitants vendent les barreaux de leurs fenêtres : c’est la seule
marque de détresse dans cette ville échouée.
J’ai vu l’herbe croître dans la gueule des canons rampants à terre, à travers les débris de l’arsenal de Charles-Quint ; pour prix de leur amitié, les Anglais ont exigé la destruction de cet arsenal, sous le prétexte de bâtir des forts. On m’a montré un pont qui a coûté des millions, et sur lequel personne ne passera jamais. Rien de cela n’altère la sérénité de Cadix. J’ai entendu, au bruit des castagnettes, la sirène andalouse, relevant des flots son beau corps d’albâtre, répéter jour et nuit ses boléros et l’hymne de Riego sur l’abîme. Par malheur, les vaisseaux ne sont plus attirés par les chansons ; la belle chanteuse s’engloutit lentement sans pouvoir ramener une seule des flottes dispersées.
A ce dernier cap de l’Europe, les langues de terre et les récifs s’avancent en rampant comme les pattes d’un immense crustacé, vers les colonnes d’Hercule. Au levant, les sierras d’Andalousie tracent leurs lignes inflexibles. Plus près, la plage de Sainte-Marie, baignée du soleil couchant, se confond avec le champ de bataille des Maures et de Rodrigue. De l’autre côté, la mer, l’inconnu, l’inflni, le désir incommensurable, les nuages
pourpre et or des îles Fortunées. Là finit le vieux Monde, sur un écueil, parmi de rares palmiers, quelques lauriers et d’amers alocs perdus dans les sables mouvants d’un cimetière. Que la terre est étroite au cœur de l’homme 1 et cependant c’est à peine s’il a le temps de faire le tour de son tombeau !
Je ne puis oublier que j’ai rencontré là, dans le cloître San-Philippo, refuge des Cortès de J 81 2, un illustre naufragé, de tous les partis, et le maître de ta plupart des écrivains espagnols de notre temps, M. Albert Lista, moine, philosophe, mathématicien et poète. Ses meilleures pièces sont des hymnes sur les fêtes catholiques; quelques-uns rappellent le coloris de Calderon. Avec cela, ce poète mystique a pour dogme celui du dix-huitième siècle. Son ode sur le triomphe de la Tolérance a été lue pour la première fois en public dans le palais de l’Inquisition de Séville; et son originalité, dans ce temps ci, est de s’inspirer à la fois de saint Jean-de-la-Croix, de frère Louis de Léon et de Voltaire. Ce qui est cause qu’il est suspect à l’Église comme révolutionnaire, à la révolution comme ecclésiastique. Malgré son grand âge, ses yeux étincelèrent de
l’ancienne flamme, au fond du cloître; puis, cet éclair fut suivi d’un soupir, lorsque je lui rappelai ce chant d’espérance et de jeunesse:
B Peuple espagnol* ! trois siècles d’infortnne et d’esclavage n’ont pas suffi à ensevelir et à souiller ta gloire. Valeur! constance! c’est ta devise. Souverain ou esclave, ton sort est encore dans ta main.
B Les aigles du Tibre, les essaims de la Baltique glacée, l’Arabe féroce, ont passé ; et toi, au milieu des débris des trônes, tu surnages encore sur le temps et sur l’oubli !
B Quel sera ton sort, si jamais tu romps ta chaîne, si ta constance indomptable relève la liberté sainte? Ah! ce jour-là, le despotisme insolent disparaîtra dans le fond des abîmes !
B II a survécu à la colère du Français ; le taciturne insulaire l’a exilé sur l’Océan ; l’Italie énervée le raille sur l’autel qu’elle lui a érigé ; mais l’Espagne affranchie lui réserve le dernier coup. »
En attendant ce jour, la guerre civile recommence ; je suis enfermé dans Cadix sans pouvoir ensortir. Les nouvelles des insurrections arrivent
l’une après l’autre. Carthagène, Murcie, Alicante sont en pleine révolte, et les insurgés entretenu les bateaux à vapeur. D’un autre côté, le gouvernement fusille en toute conscience, sur la seule reconnaissance de l’identité. Chaque jour, de nouveaux décrets du capitaine-général resserrent l’étatde siège. Hier jeremarquai celui-ci ou de mort contre quiconque porte des moustaches , des galons ou un bonnet. Vous qui lisez ces menaces, vous croyez que toute une province est dans la stupeur. Détrompez-vous ; un peuple a le pistolet sur la gorge, et il s’en rit. Il faut enfln expliquer ce prodige que j’ai observé tant de fois, qui doit étonner le plus le reste de l’Europe, et qui, en effet, est propre à l’Espagne ; aucun parti ne peut faire peur aux autres.
Renoncez à comprendre les luttes de ce pays si vous ne voyez pas d’abord un peuple qui, après avoir été saisi d’une immense terreur, en proie à un 93 en permanence pendant trois siècles, est parvenu à s’en affranchir. L’inquisition a rendu à l’Espagne cet affreux service d’y épuiser le sentiment de la peur. Après l’épreuve du Saint-Office, tous les essais d’épouvante ne sont plus qu’un jeu sanglant, par le-
quel les imaginations ne sauraient être surprises. Il s’ensuit qu’une des différences fondamentales entre la révolution française et l’espagnole, c’est que le régime qui a été quelque temps l’âme de la première, est impuissant dans la seconde. L’une s’est appuyée sur la terreur ; l’autre l’a rendue impossible. Que pourrait Robespierre après le grand inquisiteur ? et comment le Comité de Salut public ferait-il peur à des gens qui ont traversé dans le silence de Philippe II le royaume de l’épouvante? la guillotine de 93 perdrait elle-même de son tranchant après le lent et mystique autoda-fé; car ce qui augmentait l’effroi, c’était le secret, le silence. Toute l’Espagne tremblait quand personne ne savait où était l’échafaud. Ou le sentait, on le voyait dans chaque ombre. Le dernier familier du Saint-Office, se glissant à l’angle d’une rue, les yeux baissés, accompagné des menaces de l’enfer, était cent fois plus redoutable que tous les capitaines-généraux qui affichent aujourd’hui la mort aux quatre coins de la Péninsule.
Ce vieil effroi, que Philippe II et l’Inquisition avaient si habilement grossi dans l’ombre comme principe du gouvernement, l’Espagne
s’en est guérie pour jamais à la lueur des fusillades. Les prétendus élèves du passé ont voulu faire revivre le régime de terreur; mais, en l’affichant, ils l’ont fait disparaître; à force de la montrer, ils l’ont rendue risible. Que de joyeux bals masqués j’ai vus sur des ruines encore fumantes de la mitraille! L'imagination n’étant plus tourmentée par les ténèbres, on met autant de légèreté à donner la mort qu’à la recevoir ; et dans ce jeu, la royauté surtout use ses moyens de terreur avecune prod igalilé folle. Il y a sans doute un plaisir souverain à signer le matin, entre le baisemain et un caprice de piano, le meurtre d’une cinquantaine de ses semblables ; mais ce n’était pas ainsi que Philippe II portait ses coups. Il faisait à la mort l’honneur delà traiter sérieusement. La main qui se préparait à frapper commençait à s’envelopper de ténèbres au fond de l’Escurial ; elle ne badinait pas avec le meurtre comme avec un éventail. La triste royauté semblait d’avance porter le deuil des sujets qu’elle tuait.
Qu'est devenu le fantôme d’épouvante qui avait apparu pendant trois siècles muets, au milieu du cortège de tous les spectres souterrains ? Plus
le gouvernement, dans ses bandos, étale la mort au grand jour, plus elle perd son aiguillon.
Auparavant, une agonie ténébreuse tenait, au milieu de torches livides, toute l’Espagne en chapelle, en capilla. A la fin le voile tombe ; le mystère se déchire; on approche de l’échafaud, on le mesure, on le méprise. Après le travail des imaginations funèbres, que reste-t-il ? peu de chose : une hache, un carcan, un trou de balle. L’Espagne semble dire : Est-ce tout? cela ne fait pas de mal.
Voilà pourquoi, reines d’Espagne, fille et femmedeFerdinand VIT, lorsque tant de voix commencent à s’élever pour vous prier humblement, si tel est votre bon plaisir, de cesser vos massacres ce n’est pas seulement l’humanité qui crie; c’est la raison d’Etat qui vousavertit que le moyen dont vous vous servez ne va pas à son but. Vous n’effrayez personne; mais vous commencez à lasser la patience des vivants et des morts. La peur que vous ne faites pas, craignez de l’éprouver un jour ; car enfin, la ronde des spectres d'Alcoy, de Carthagène, de Burgos, d’Ali-
' Un régiment vient de demander que les prisonniers qu'il a fliits ne soient pas fusillés.
canle, de Galice, la lèle trouée de balles, commence à entourer, et à coudoyer vos gracieuses Majestés.
Quand on voit la risée accueillir la mort dans un pays autrefois le plus grave de l’Europe , il faut pour cela une raison profonde. Je viens de la dire. Un peuple qui a traversé l’épreuve de l’épouvante religieuse, se moque de ces petits fantômes qui se dressent sur le marche-pied de la potence par imitation de l’éternité. Depuis qu’il n’a plus peur de Dieu, il a toujours envie de railler quiconque prétend sérieusement user d’autorité. C’est le prêtre qu’il craignait dans l’alguazil. 11 tremblait devant la justice céleste; il se rit à gorge déployée de la justice humaine ^ ; et quoi que vous fassiez pour l’effrayer, tout lui paraît plaisant en sortant de son cachot creusé dans l’enfer, sous les pieds du Christ inquisiteur.
* Je demandais au marguillier de Grenade pourquoi il n'.ivait pas fait arrêter la vieille femme qui avait volé le sceptre des rois catholiques. — a Ah ! dit-il, les juges sont pires que les voleurs. » Ce sentiment est très-commun dans le peuple.
LISBOININE.
Un bâtiment anglais qui va touchera Lisbonne met fin pour moi à la captivité de Cadix. Ce paquebot a recueilli, en passant à Gibraltar, un grand nombre de femmes anglaises, et presque autant de gazelles qu’elles ramènent des Indes. Les joyeuses gazelles de Sacontâla gambadent au milieu du désert bleu, parmi les groupes d’Espagnols et de Portugais, à demi nus et couchés sur le pont. Les deux plus grands orgueils du monde sont là en présence; les Espagnols et les Portugais mettent une secrète joie à étaler leur misère devant l’Anglais qui hérite de leur fortune. Celui-ci regarde avec stupeur ces maîtres tombés du trône des Deux-Indes; il voit en eux comme une vague prophétie de ce qui attend les rois de l’Océan, quand le sujet mutiné s’avise de vouloir changer de maître.
Le lendemain, après avoir perdu la terre de vue pendant presque toute la traversée, nous entrions dans le Tage. Le fleuve était agité par une très-
forte brise du nord. Les collines, en s’arrondissent au loin, forment une immense conque, où la ville s’étale en spirales nacrées jusque sur les cimes : je cherchais des yeux quelque mur noir contemporain de Camoëns. J’aperçus à l’avant du navire, un vieux monument dont l’impression se confondra toujours pour moi avec celle du Portugal. Imaginez, dans le ïage, une vieille citadelle, dont les tours gothiques sont portées sur de gigantesques hippopotames de granit, quelques-uns nageant à fleur d’eau, et les autres se vautrant dans les sables. Je voyais celte vieille forteresse marcher dans le fleuve, au-devant de la mer. Des naseaux de pierre battus par les flots sortait comme le mugissement d’un peuple amphibie. Je me représentais la citadelle pavoisée, portée au loin par les troupeaux marins à travers les détroits, les océans de Vasco deGama, de Magellan, d’Albuquerque; et les Lusiades naufragées apparaissaient au haut des créneaux, qui tour à tour s’abaissaient et se relevaient avec les bruits do la lame, mêlés au son des cloches du soir.
Quand les anciens navigateurs, après avoir conquis des mondes, rentraient dans leur pays, ils
débarquaient devant le seuil du monastère de Bélem ; c’était la porte par laquelle devaient entrer tous les triomphes du Portugal^.
Je courus vers cet endroit unique sur la terré; je vis là un monument d’une sublimité si naïve, si originale, que toute la pensée du peuple portugais m’y parut renfermée. Quand le tremblement de terre n’aurait laissé subsister aucun autre débris, et que toutes les chroniques seraient perdues, ce monument parlerait seul ; l’àme marine du Portugal vivrait dans chaque pierre.
A l’endroit du Tage où Vasco de Gama s’est embarqué pour chercher le continent des Indes, sur celte plage des larmes^, qui a vu tant d’émotions de crainte, d’espérance, de douleur, tant de départs, d’embrassements, d’adieux qu’on croyait éternels , de retours triomphants , le roi Emmauuel a fait élever une église. L’architecture en est gothique; mais le trait de génie est d’y avoir mêlé tous les caractères de la vie de mer; des câbles® de pierre qui lient les piliers
' Porta per onde aviao de entrar nesie Reyno os triumphos. Barroi, ÀBia, 1. 1.
* Praia de lagrytnas. Barras, Asia.
s Ces câbles de pierre (cordais), que j’ai retrouvés à Cintra, dans le
gothiques les uns aux autres^ de hauts mâts de misaine qui soutiennent les ogives, les rosaces, les voûtes, pendant que la voile de l’humanité s’enfle, au seizième siècle, sous l’haleineduciel. C’est encore la maison du Dieu du moyen âge, mais appareillée comme un vaisseau en partance. Si vous entrez dans l’intérieur du cloître, déjà les fruits et les plantes des continents nouvellement révélés, les cocos, les ananas, les pamplemousses, sont cueillis et appendus dans les bas-reliefs. L’esprit d’aventure, de danger, de science, de découverte, respire dans ces murailles plus que dans aucune chronique. C’est l’impression de ce moment indicible d’enthousiasme où Christophe Colomb, Vasco de Gaina, Magellan, Jean de Castro, entonnent, à genoux, le Gloria in Excelsis, en serrant les voiles devant des terres inconnues. Ici, des sirènes gothiques’ nagentdansune merd’albàtre; là, des singes grimpeurs du Gange se balancent au câble de la nef de l’église de Saint-Pierre. Les
monastère de Péna, sont un des caractères les plus marqués de l'archiecture portugaise.
I * Comment les antiquaires ont-ils pu s’abuser au point de ne voir à qu’une imitation des symboks égyptiens? Le moindre matelot ne s'y tromperait pas.
perruches du Brésil battentde l’aile autour de la croix du Golgotha. Des larmes coulent sur des blasons. Ajoutez des mappemondes de marbre, des astrolabes, des équerres mariées aux crucifix, des haches d’abordage, des boucliers, des échelles, partout des agrès, des nœuds de cordes roulées, qui amarrent les colonnes, les piliers, vous sentirez, dans le moindre détail, une église marine, la barque pavoisée du Christ espagnol et portugais, qui, au milieu des angoisses de l’homme, cingle en paix, vent arrière, sur des océans non encore visités. Des éléphants de marbre portent en triomphe l’urne funèbre du roi Emmanuel, qui a présidé à la découverte des Indes; d’autres morts sont couchés près de là. Vous diriez des pilotes endormis sous la voûte surbaissée de l’entrepont.
Aujourd’hui, le couvent de Bélem est abandonné; la tempête civile seroule autour des mâts de pierre; les hirondelles de mer se posent sur les vergues. Dans le fond des caveaux, les morts, équipage mutiné, se désespèrent de ne pas aborder encore au rivage promis. Mais le Christ veille au plus haut des mâts ; il regarde, à travers les siècles houleux, si la plage attendue ne surgit pas du fond des eaux. Rien ne parait encore que
la face des abimes ; mais enfin on entendra le cri de terre! terre! sortir d’une lèvre divine. Le Te Demi s’échappera des pierres et des tombeaux blasonnés ; le navire pavoisé s’arrêtera; carguant la voile, il jettera l’ancre dans les lies heureuses.
La magnificence de Lisbonne est plus triste que les bruyères de l’Espagne : des rues somptueuses, des places immenses, la tète d’un grand empire; et le silence, la solitude d’une nation ou d’une Gomorrhe engloutie. Cette mélancolie me frappait surtout en la comparant à l’ivresse des villes de Castille et d’Andalousie. Où sont les chants de Séville? où sont les groupes de la puerla del Sol de Madrid? L’Espagne danse sur des ruines; le Portugal agonise sur le seuil d’un palais.
Retiré derrière des jalousies à grillages étroits, le peuple reste invisible; il a gardé de ses longs voyages, de sa souveraineté, surtout de son commerce d’esclaves, l’horreur invincible de tout ce qui ressemble à un travail servile. Trente mille Espagnols de la Galice consentent seuls dans Lisbonne à se déshonorer en se servant publiquement de leurs bras. C’est la vieille histoire de Camoëns et de son esclave. Le peuple reste sur son
grabat; le pauvre gallègo parcourt seul les rues, chargé du poids du jour.
Enveloppés de manteaux de bure grise, la tête cachée sous un capuchon blanc, les femmes passent, taciturnes, comme des pleureuses à la suite d’un grand convoi. Il est rare qu’elles soient belles; mais quand elles le sont, elles ont je ne sais quoi d’ingénu et d’étrange qui fait penser à la langueur indoue. Autant les Andalouses tiennent de l’Arabie, autant tes Portugaises de Lisbonne > avec la mollesse de leurs traits, la blancheur transparente de leurs joues, leur parler enfantin, semblent quelquefois des sœurs égarées de Sacontàla. Quand je les vois se traîner sur leurs genoux en se frappant la poitrine, depuis le seuil des églises jusqu’à l’autel, celte pénitence passionnée contraste subitement avec l’indolence asiatique de leurs regards.
Quoique Camoëns n’ait ni statue ni sépulture dans Lisbonne, touty parle de lui. La majesté des lieux, la misère de l’homme, la pompe de la ville nouvelle, les horreurs de l’ancienne, les édifices, qui de loin se confondent sur les cimes avec les pierreries des nuages, et qui de près respirent les sentines cadavéreuses de l’hospice, les ermitages
abandonnés, le char rustique, à roues pleines, qui traverse le port désert, une parlie du fleuve doré, à travers une ruelle fétide, tout rappelle la splendeur et la détresse de Gamoëns. Le seul personnage qui s’agite, s’inquiète, murmure au milieu de ces solitudes somptueuses et livides, c’est le Tage. Il descend majestueusement des montagnes. Il appelle en passant son ancien peuple d’Argonau tes, le roi des Océans. Personne ne répond. Et ce qu’il y a d’effrayant, c’est que nulle part, en Europe, l’apparence n’est mieux gardée, l’extérieur plus régulier et plus riche, la police mieux instituée, le peuple plus docile. Ce que l’on appelle aujourd’hui parmi nous l’ordre est réalisélàavecune perfection formidable, le calme souverain de la tombe. Avec tout cela, Lisbonne de dona Maria semble la capitale de la reine Inès de Castro, qui , déterrée et assise sur un trône posthume, gouverne, entre la banqueroute et le jésuitisme, une monarchie défunte.
O mon cher pays, ditosa patria minha amada, le jour du déclin viendra-t-il aussi pour toi? S’il doit venir, ce jour, que mes yeux ne le voient pas commencer I Après avoir traversé aussi la mer de gloire, France, patrie de ceux qui es-
pèrent, t’assiéras-tu jamais, à ton tour, sur le rivage du silence et de l’oubli ? assez de gens t’y convient; et tu te plais déjà à leurs paroles d’aspics, cachées sous les fleurs. Ah I si jamais l’entreprise des mécbaats s’accomplit, s’ils réussissent à t’ôter le cœur, à ne te laisser que l’avarice ; si de mensonges en mensonges, de vices en vices, ils te font descendre, couronnée de honte, jusque dans la région de mort où ils habitent, n’espère pas qu’ils te laissent un sépulcre si beau que celui de l’empire portugais! Tu n’auras pas les roses de Cintra pour orner ta sépulture; le ciel des Hespérides ne dorera pas ton chevet. Le ïage ne lavera pas la souillure de tes ruines ! Je les connais ; ils te feront, si tu les laisses faire, une mort dont il sera impossible de dire si elle est plus laide ou plus honteuse; sans te donner un soupir, ils t’enseveliront dans leurs pensées de boue.
Et pourtant, malgré cet engourdissement mortel, je jurerais que le feu moral couve encore quelque part; cette terre recommencera de trembler et de jeter des éclairs. Car il y a dans Lisbonne, une fibre qui tressaille. Cette nationalité blessée, foulée sous les pieds de l’Angleterre, se
hérisse contre tout esprit étranger. Elle ne se défend pas seulement par ses haines ‘ ; elle s’est réfugiée chez les poètes, et rien ne mérite plus d’attention que la ligue qui se forme dans Lisbonne, entre quelques écrivains, pour tenter de relever un peuple naufragé. On trouve chez eux un enthousiasme pour l’histoire, une émotion de regret des larmes auxquelles l’Espagne ne s’abandonne jamais ; puis au milieu de cette mélancolie, deséclairs subits d’espérance, comme si la voile du roi Sébastien reparaissait à l’horizon. Le moins triste de ces poètes, M. Caslilho, est aveugle de naissance; il voit par les yeux de l’âme l’ancienne patrie dans son ancienne beauté.
Le chef de la renaissance littéraire est M. Almeida Garrett ; d’abord simple soldat , aujourd’hui député, accoutumé aux prisons, à l’exil, perdant çà et là ses manuscrits dans ses
^ La Révolution de Portugal répond aujourd'hui à ces pressentiments. Portug.nis! Voulez-vous réellement redevenir un peuple? Vous le pouvez Laissez là les moyens termes. Dans la situalion de vos afTaires, la chose la plus hardie sera la plus sage. Étonnez l'Europe, ne l'imitez pas. Dépassez- nous, l'occasion est bonne, et la chose n'est pas impossible.
* Par exemple, chez M. Herculano.
voyages sur mer, U continue, dans sa vie aventureuse, les épreuves des poètes portugais. Le jour où je le vis, il s’attendait à être jeté dans un cachot. Ces alternatives d’angoisse ne l’empêchent pas de travailler à créer un théâtre national en Portugal. Dans sa pièce deGil-Vicente, ilaréussi à passionner cette impassible Lisbonne. Le spectacle de la cour du roi Emmanuel et tant de souvenirs de poésie et de conquêtes soudainement réveillés, émurent profondément la ville qu’on croyait morte. Depuis ce temps M. Garrett n’a pas cessé de remuer les cendres du Portugal^.
Dans sa dernière pièce, il a touché les fibres les plus intimes de son pays, en mettant sur la scène une de ces histoires populaires qui ne respirent que poésie et passion. Jean de Portugal, un des compagnons du roi Sébastien, a été laissé avec lui pour mort dans la bataille d’Alcacerkébir. Après plusieurs années, sa veuve, dona Magdalena, épouse un autre chevalier, don Manuel de Souza qu’elle aimait depuis longtemps en secret. Un reste d’incertitude sur la mort de son premier époux empoisonne toutes ses joies;
I Je voudrais inspirer ici à quelqu’un l’idée de traduire ces drames, Gil-Vicente. — L’épée du connétable. — Louis de Souxa.
ce pressentiment, entretenu par les croyances populaires sur le retour de Sébastien, se change en une invincible terreur. Jean de Portugal finit en effet par reparaître sous le costume d’un pèlerin. A sa vue, Magdalena et Manuel se retirent l’un et l’autre dans un couvent; leur fille meurt débouté.
Le poète fait peser avec beaucoup d’art, comme la fatalité antique sur la destinée d’une famille, la vague espérance nationale du retour du roi Sébastien. L’enthousiasme crédule de la jeune fille qui attend le sauveur du Portugal, la terreur de sa mère qui n’attend de là que mort et déshonneur, forment une lutte tragique.
Dans sa simplicité saisissante, ce drame représente le fond intime de la vie portugaise, avec le mélange d’attente, de regrets, d’espérance empoisonnée de bonheur apparent et impossible, qui aboutit à cette mélancolie brûlante, pour laquelle la langue de Camoëns a un mot dont l’équivalent ne se retrouve dans aucune autre*. L’effet est d’autant plus navrant, que l’espérance réalisée ne sert ici qu’à briser tous les
‘ Saudade. Solitude, désir, regret, tout cela à la fois.
cœuis; à la fin, quand les principaux personnages font leurs adieux au monde pour entrer au couvent, il semble que la nation entière prenne le voile.
La nationalité réparait aujourd’hui dans la littérature, chez les Espagnols, comme une fête, chez les Portugais, comme une angoisse. La poésie pour ces derniers, c’est ce Jean de Portugal, qui après avoir passé pour mort pendant de longues années, vient demander, avec une face contristée et un serrement de cœur, l’ancien amour perdu. Ajoutez que ces deux renaissances s’accomplissent chez ces deux peuples voisins, sans se soucier l’une de l’autre, sans influer l’une sur l’autre. Ne demandez pas à Lisbonne dans quelle région du globe Madrid est situé; ces deux villes ne se connaissent pas même de nom.
Telle est du reste la ferveur sincère que l’on a composé à Lisbonne plus de drames dans les cinq dernières années *, qu’autrefois dans un siècle; et l’opinion* à cet égard est émue plus
* Tlicatro de Almt iila-GaiTctt, t. III, p. iO.
* Ib., p, 176. Une diose iiiaiiiiue encore îi ces essais d'un théâtio nalional en l’ortugal ; c’est d'èlic lenlés en vers et non en prose.
qu’elle ne l’a jamais été {depuis les Lusiades.
Dans le silence qui les environne, ces hommes ont l’air de continuer la bataille autour du corps du roi Sébastien. Personne en Europe ne s’occupe de ce qu’ils font; ils sont eux-mêmes si occupés de relever leurs morts que la pensée ne leur vient pas de se plaindre de l’isolement. Je les ai entrevus entre deux états de siège. Ce qu’il y a de certain dans ce réveil de la littérature, c’est que la rhétorique n’y est pour rien, et qu’il représente un état réel de l’esprit dans le Midi. A la lin, cette lave d’indignation, d’espérance, de révolte ou de douleur qui couve dans toutes les âmes poétiques et vivantes de ce temps, quel que soit aujourd’hui leur nom, glorieux ou obscur, mortel ou immortel, Esproncéda, Larra en Espagne, Almeida-Garretten Portugal, Manzoni, Berchet, Nicolini, Leopardi en Italie, Ehland, Bœrne, Heine, Herwegh en Allemagne, Kollar en Bohême, Mickiewicz en Pologne, oui, à la fin, ce ferment de justice, décoléré, éclatera à l’improviste. Ces frères qui nese connaissent pas se toucheront un jour; et puissé -je aider à les rapprocher! I.a conspiration des âmes ne sera pas toujours déjouée; la vérité, l’honneur, ne seront pas
éternellement le domaine de la rime. Toutes les voix qui dans le midi et dans le nord se convient en disant la même chose, jetant le môme cri, appelant la même résurrection, perceront à la fin, mieux que des glaives, le cœur de ceux qui font aujourd’hui les sourds.
J’élais destiné, pendant ce voyage, à marcher escorté de l’état de siège. J’arrivai néanmoins à Lisbonne encore à temps pour voir la dernière séance des Cortès. Au fond du Cloître de Saint-Benoît, les noms do Lycurgue et de Solon, mêlés à ceux deFilangieri et de Beccaria, brillent au-dessus de la tête du président. C’est à lui que les orateurs s’adressent, suivant la manière anglaise; et cet usage, poussé à l’extrême, faisait dégénérer la discussion en une conversation perpétuelle avec l’assemblée entière. Quoique les moments fussent pleins d’anxiété, rien ne me rappela la gravité des Cortès de Madrid.
La langue portugaise n’a pas la pompe sonore de l’espagnole ; elle a en revanche les sons contractés d’une langue de matelot, et ils doivent aisément gronder, comme un orage, dans la bouche d’un grand orateur. Tout le monde savait qu’une conspiration était dans l’air, quelle éclaterait
le jour même. On pouvait croire qu’il percerait quelque chose de cette impression universelle dans la discussion; elle se traîna jusqu’au bout avec un mélange étonnant de nonchalance et de bonhomie. Était-ce que les uns et les autres attendaient un signal éloigné ? Je ne sais ; chacun feignait de dormir sur des roses.
Le soir même, cette innocente assemblée était violemment dissoute; plusieurs des membres étaient entraînés sur les pontons de la frégate la Diane, qui servait de prison d’État, au milieu du Tage. On apprit en même temps l’insurrection des principales villes des côtes. Toutes les garanties étaient suspendues avec la constitution; l’ordre était affiché de passer les suspects par les armes saLns\uQemeüt, semculpaformada. Aumilieu de ces événements étranges, ce qui me parut incroyable, ce fut l’inertie absolue de Lisbonne. Pendant que tout le corps du Portugal s’agitait convulsivement, la tête seule semblait morte. Pas un signe ni de colère, ni de sympathie, ni même de crain te . Si je n’avais su que Lisbonne est, selon le mot de M. Herculano, une palmyre morale, je l’aurais appris ce jour-là. Étrange renversement des lois
de la vie! ce sont les provinces qui mènent après elles la capitale Coimbre et Oporto traînent Lisbonne.
Un peu après, des soldats entrèrent dans la maison que j’habitais; ils investirent la chambre qui touchait à la mienne. Qui vienton arrêter? demandai -je. — Son Excellence le ministre. — Quel ministre? — Olozaga. J’étais, en effet, son voisin le plus proche. Tant la violence de ces jours amenait des rencontres imprévues entre des hommes étrangers les uns aux autres ! L’homme d’État que j’avais vu, à mon arrivée, le maître souverain dtr l’Espagne, je devais le retrouver pourchassé, à mes côtés, par les alguazils dans le fond d’un taudis du Portugal.
LE RETOCR.
Après une longue tourmente, la mer s’était calmée. Tantôt le bâtiment serrait les côtes, tantôt il s’écartait assez au large , pour qu’on perdît de vue. Le matin je les voyais de la gros-
• Ccci vient de se confirmer iileineincnl i>nr la révolution.
seur d’un nuage qui annonce l’ouragan. Le soir, la Péninsule se remontrait avec sa ceinture couleur de cendre. Je m’arrêtai à Gibraltar, à Malaga, Le gouvernement y séquestra l’argent de notre bord, dans la crainte qu’il ne tombât entre les mains des insurgés d’Alicante.
J’aperçus Cartbagène sans pouvoir y entrer.
Rien do plus sinistre que le silence de cette ville bloquée; nous essayâmes de pénétrer dans le port; on nous menaça de nous couler, et nous reprîmes le large. Valence, en faisant le carnaval, armait contre Cartbagène. Je vis danser Barcelone sur les décombres encore tièdes du bombardement. Dans ces alternatives rapides entre les passions des villes et les solitudes des flots, entre les cris étouffés, les joies aveugles d’un peuple naufragé, et le calme des nuits en pleine mer, contrastaient les petites colères de l’homme avec la superbe indifférence de l’Océan. L’Espagne, ainsi visitée, paraissait deux fois s’abîmer et surnager dans la même journée.
Que n’avais-je pas vu en peu de temps, sur cette terre signalée, maintenant, par l’oiseau de tempêtes ? Deux essais de révolution , un règne nouveau, des exilés rappelés, qui se retournent
aussitôt contre ceux qui leur ont frayé le retour ; le grand malade qui, des Pyrénées à Cadix et à Lis ■ bonne, se retourne convulsivement vers le trône; quelques coups de fusil sur les rivages déserts, quelques corps qui tombent, le silence qui recommence; l’Espagne, qui après avoir essayé de tout, excepté de la liberté de penser, lassée, déconcertée, désespérée, s’abandonne do nouveau, presque sans réserve, à la royauté; et celle-ci, qui, en répondant par la violence, travaille à détruire la superstition monarchique.
Les âmes vivent encore; le désir de relever le génie national se montre assez par la renaissance de la littérature. Obsédé par scs longs souvenirs, le peuple voudrait retrouver dans ceux qui le mènent une étincelle de la grandeur et de la gloire passée. Voilà ce qu’il cherche, n’en doutez pas; il sc tourmentera jusqu’à ce qu’il l’ait découvert. Par malheur, la monarchie s'est accoutumée depuis trois siècles à considérer la mort comme l’état normal et officiel de la Péninsule. Le moindre souffle de vie, la moindre respiration de ce grand corps passe pour une rébellion. L’Espagne veut revivre par la royauté ; celle-ci trouve plus commode de régner sur uo
morl. Quelquefois la tombe se soulève; alors le s-:andale est immense ; on fait rentrer en toute bâte le Lazare évadé dans son sépulcre, et l’on s’assied de nouveau sur la pierre. Que serait-ce si de ce peuple enseveli vivant, sortait à la fin le cri qui doit réveiller tous les misérables d’Europe? Sans être prophète, on peut affirmer que par ses tressaillements, il continuera longtemps de gâter le sommeil complaisant de ses voisins.
Car, dans son abîme, ce peuple conserve lin avantage sur beaucoup d’autres; il pense q a’il vau t encore la peine de mourir pour quelque chose. Dans nos pays de livres, à force d’entendre répéter que les idées font leur chemin et triomphent toutes seules, je m’aperçois que l’homme prend très-bien son parti de les voir s’avancer tète baissée, à leurs risques et périls , sans qu’il s’en môle. Il trouve fort doux que ses convictions luttent héroïquement, en son lieu et place, sur le papier, sans qu’il ait besoin d’exposer un cheveu de sa tête. Le monde oublierait trop aisément que la vie se perdait autre fois pour une croyance, s’il ne se trouvait encore en Europe un peuple toujours prêt à se faire casser la tète, même sans savoir pourquoi.
De plus, s’il est misérable, il l’avoue, il le proclame; et cet aveu arraché à son orgueil est le premier commencement de guérison. Certes, la difficulté n’est pas de voir la paille sanglante dans l’œil de l’Espagne. Mais combien de peuples occupés à la considérer, ne voient plus chez eux la poutre qui les aveugle !
Je me sens plein d’indulgence pour un peuple auquel manquent les ressources, le savoir des modernes, et qui sanglant, lutte, seul, par le cœur, contre la destinée! Mais si je rencontre quelque part une nation à qui tout a été donné, bonheur matériel, repos, science, lumières, philosophie, je suis disposé à lui demander sévèrement quel usage elle fait de tout cela pour elle et pour les autres. Quand je parle ainsi, je pense à l’Allemagne de nos jours; au milieu des douceurs dont l’accablent les touristes, ce serait un grand service de dire un mot de vérité à cette reine des illusions. Couchée sous l’arbre de la science, que fait-elle en réalité? A quel peuple tombé a-t-elle tendu la main? Dans scs théories, elle se réjouit de la chute des races du Midi, comme si, impuissante à agir, elle triomphait de l’agonie des autres. Elle hait peut-être la France
un peu moins que la Russie, cela est vrai; mais qui aime-t-elle? Débonnairejouet de ses princes, la Prusse livrait hier philosophiquemeiitses hôtes au knout du C/ar, en se félicitant de ses formules de charité nouvelle. Rien de plus loin de la grandeur morale que la suffisance qui va à s’admirer théoriquement jusque dans la manière do porter le bât et le collier. Le premier signe de régénération pour l’Allemagne sera de se condamner elle-même ouvertement, riche en maximes, abondante en servitudes, pauvre en sympathies, la dernière en dévouements réels. Je puis attendre un effort désespéré de celui qui crie : je péris. J’attends peu de miracles de ces peuples qui dépensent tant de savoir à me faire admirer leur livrée.
L’Espagne et l’Allemagne sont les deux extrémités opposées de la civilisation européenne. L’esprit tudesque, transporté dans la Péninsule, avec le pédantisme de la dynastie d’Autriche, a produit là l’effet do la gelée sur les oliviers et les citronniers : les fleurs sont tombées; le tronc est resté nu.
Il n’est pas malaisé d'écraser le Midi par la comparaison avec le Nord. Tous les vices de
l’Espagne sont en dehors; pour les voir, il suffit .d’ouvrir les yeux. Si elle a des vertus, il faut se donner la peine de les chercher. Une église défunte cache sous son linceul ce qui reste du génie espagnol. Écartez le cadavre, et vous trouvez les vestiges encore vivants d’un grand peuple. Dans le Nord, au contraire, vous rencontrez une surface heureuse, sereine, qui vous séduit d’avance’; mais, sous cette étiquette romanesque, il arrive bien souvent que vous finissez par sentir le froid d’une philosophie morte. Avec la plus grande sentimentalité du monde, l’Allemagne trouve moyen d’écraser, en bonne conscience, deux nationalités, la Pologne et l’Italie.
Nous ne sommes pas non plus sans péchés envers la Péninsule, et ce n’est pas notre faute si elle ne nous hait pas. L’éloquence de M. de Chateaubriand n’a rien changé à l’indignité de l’expédition do ^822. Depuis seize ans, partout où s’est montrée une apostasie, nous avons envoyé en grande hâte un message pour saluer cela du nom de parti français; et c’est une faible excuse de rejeter la coulpesur le pouvoir. Chaque peuple est responsable, envers les autres, de son gouvernement. Quand on aide à crucifier une nation, il
est trop commode de se laveries mains dans l’aignièrede Pilate.
Pour moi, je serai tombé dans plus d’une erreur; les plus petites me seront durement reprochées, mais non par vous, Espagnols. Vous les verrez, au contraire, avec indulgence, parce qu’au milieu de tant de peuples qui vous jettent la pierre, j’en ai connu plusieurs qui commettent en secret d’aussi grands adultères que ceux que vous commettez augrand jour. Làoùjemeserai trompé, vous me relèverez sans colère ; car, presque seul, parmi nous, j’ai cherché les éléments de votre renaissance plutôt que ceux de votre déclin; et j’ai continué d’espérer quelque chose de vous, malgré les lambeaux qui vous couvrent, et vos profondes plaies, auxquelles personne de nous n’est étranger.
La mission que vous remplissez à notre égard est étrange; jusqu’à ce jour, elle consiste, en partie, à nous prendre notre système, nos masques constitutionnels, puis à les grossir au point de nous en dégoûter nous-mêmes. Ce que nous appelons prudemment Juste-Milieu, Gouvernement personnel, vous l’appelez avec franchise Despotisme éclairé. La ruse que nous recouvrons d’hon-
nètes semblants, vous osez l’afflcher; vous divulguez les secrets que nous enveloppons d'artiBces; en nous montrant à nous-mêmes notre image, sans voile, sans retenue, vous nous avez quelquefois rendu l’immense service de nous faire rougir.
Tout dépend de ce que vous voulez être. Si l’Espagne et le Portugal n’aspirent qu’à végéter, vous pouvez trouver, dans l’imitation de ce que nous faisons, le moyen terme qui vous permettra de tomber et de vous engloutir sans brui t . Mais si vous voulez revivre, les demi-moyens ne suffisent plus. Nos doctrinaires vous enseignent le statu-quo et l’inertie. Dites-moi ce que peut être le statu-quo pour un homme qui se noie. Si nous dormons, pourquoi vous condamner à imiter notre sommeil, dans le temps même où vos écrivains travaillent à échapper au joug des nôtres? Quel besoin de nous suivre jusque dans la déchéance? Je ne sais si ce que je vais vous dire vous offensera; mais je vous crois faits pour quelque chose de mieux que pour recommencer nos songes. Qu’y a-t-il de commun entre la passion loyale de votre peuple et les masques de nos orateurs de théâtre? En quoi l’imitation de nos plaies peut-elle parler à
l’imagination, àl’enthousiasme, au géniede votre peuple ? Hier, la foule vous demandait le roi absolu, Neto; et par là elle vous avertissait que votre salut est dans une décision hardie, héroïque, conforme à l’esprit de votre pays : ou la vraie servitude, ou la vraie liberté, l’une ou l’autre. Quant à ce mélange de vérité et dedol, de légitimité et de bâtardise, de noblesse contrefaite et de dégénération réelle, où beaucoup d’autres se complaisent, tout annonce que vous ne pouvez qu’y engloutir, avec votre caractère propre, ce qui vous reste d’espoir et de génie.
La tyrannie n’avait pu vous empêcher de demeurer un peuple gentilhomme huit cent mille hidalgos, ou nobles, formaient chez vous la cité préparée pour l’avenir. Selon les paroles de l’un de vos plus éloquents orateurs *, même sous la
t Estando como estaba entre nos otros tan vulgarizada la nobleza. Atcala Galiano.
• Por ahi era el gobierno en Espana el de la clase media amalgamada con la plebe, siendo cl interes de esta ultiina el prédominante en el eslado. Alcala Galiano. Lccciones de Dereclio conslitulional, p. 65. le cours entier de M. Galiano vient de paraître, et forme un ouvrage trèsremarquable. L'auteur, en faisant la tliéorie du parti modéré, remarque impaitialement que le pays légal en France est aujourd’hui plus étroit que n'était l’oligarchie de Venise.
servitude de l'ancienne monarchie, le gouvernement de l’Espagne était celui de la classe moyenne fondue avec le peuple, et l’intérêt de ce dernier était celui qui prédominait dans l’État. Au lieu de continuer l’anoblissement d’une nation tout entière, quel progrès comptez-vous accomplir, sien nous copiant vous vous ravalez à cinquante ou soixante mille électeurs, maîtres et seigneurs qui s’attribuant tous les droits, taillant l’avenir à merci et miséricorde, inventeront pour eux le nom de pays légal? En brisant systématiquement l’union de la bourgeoisie et des masses du peuple, en mettant sur le pavois, à notre exemple, les seuls riclies qui renieront aussitôt leurs pères, n’est-il pas évident que vous retombez en deçà de l’œuvre du despotisme ! Vous reste-t-il un doute sur ce que devient l’oligarchie de la classe moyenne dès qu’elle se détache de ses an- -cêtres?
Regardez parmi nous ; je vous montrerai ce que la plume ne peut écrire.
Puisque nous vous avons précédés, notre devoir est de nous retourner vers vous et de vous dire ; ce chemin n’a paa d’issue. Ou retournez dans l’ancien esclavage ; ou entrez dans la liberté
nouvelle. Celte coupe d’illusions que nous vous tendons après l’avoir vidée à demi, repoussezla. L’àme humaine s’y empoisonne. Comme au reste nous avons été surpris au lendemain d’une époque de gloire, nous sommes encore debout malgré nos chutes. Mais, si vous suivez la même pente, vous dont le point de départ est déjà un déclin, où prétendez -vous aboutir? à quelle ruine d’une ruine? à quelle mort dans la mort?
Vous ne ferez rien de votre peuple si vous ne placez devant ses yeux quelque haute mission où Dieu vous convie. Le monde cherche aujourd’hui, comme au seizième siècle, de nouveaux rivages. Au lieu de retourner sur les traces de vos voisins, d’affronter docilement et aveuglément les mêmes mécomptes, pourquoi ne tenteriez-vous pas au moins d’entrer des premiers dans le nouvel hémisphère politique et social? Il ne suffit pas de dire que 1a traversée est impossible, que les peuples qui la tentent s’y engloutissent, que le souffle de l’avenir n’apporte que tempête; ce sont là les vieilles terreurs de l’esprit du passé. INe mesurez pas votre action sur le monde, à la seule force physique. Vous avez trouvé l’Amérique avec deux cents hom-
meSj les Indes avec cent cinquante. Vous ne posséderez plus ni l'une ni l’autre des deux Indes; mais si l’élan intérieur de votre esprit national vit encore, vous découvrirez d’autres mondes, sans sortir de chez vous.
Vous avez fait la guerre sacrée pendant tout le moyen âge. Pourquoi ne prendriez-vous pas, à votre tour, le glaive de l’esprit, si le glaive de fer est émoussé? Les impies, les infidèles, les hommes au cœur dur, ne sont pas encore vaincus; ils reparaissent armés de puissances nouvelles, la ruse, les vaines promesses, la matière déchaînées, les faux serments, les flèches d’or et d’argent. Pourquoi ne combattriez-vous pas à votre rang de bataille l’ancien combat, pour l’ancienne Église véritablement universelle, non de Rome, mais du monde, non du Pape, mais du Christ?
Une chose vous est particulière; née d’hier, votre bourgeoisie n’est pas encore assise; ne lui laissez pas le temps de tout envahir; profitez de votre universelle misère. Vous êtes nus, qu’avezvous à perdre?
Pour vous renouveler, n’attendez pas que les liens dorés qui nous serrent se soient étendus jusqu’à vous. Vous êtes aujourd’hui les derniers,
en Europe, dans l’ordre social. Par un coup de génie, vous pourriez peut-être aspirer à redevenir les premiers; et qui sait ce que cette seule pensée d’une véritable initiative sur le monde n’enfanterait pas dans votre peuple, au lieu que le sentiment de l’imitation y sera toujours mortel? Je n’dffirme pas que la démocratie sincère vous sauverait; mais je soutiens, que dans ce remède héroïque, préparé de loin par le fond de vos mœurs et de votre histoire, il y aurait au moins une chance do renaître, tandis que dans l’imitation de notre oligarchie, il n’y a tout au plus pour vous que la certitude d’un tranquille abâtardissement.
Si l’expérience d’autrui ne vous sert de rien, si vous laissez passer ce moment unique, si vous ne profitez pas du moins de votre condition de peuple gentilhomme et prolétaire, laquelle consacre, en Europe, votre originalité ; si vous donnez, à votre bourgeoisie, le temps de s’isoler, de se reconnaître, de se fortifier, de se créneler, de s’armer avec le prince contre le reste de la nation; si vous lais.sez périr l’égalité que vous avait laissée la servitude pour compensation à tous les maux, vous perdez le fruit de votre histoire, votre ca-
ractère dans le monde, votre part à l’avenir. Vous voilà sans initiative, sans vie propre, sans instinct national, liés pour des siècles à la servitude des vices étrangers. Après tant de combats, qu’aurez-vous fait? Masquer, défigurer Philippe II sous une constitution de papier. Cela vaut-il une goutte de sang?
Prenez garde. Il y a aujourd’hui, des peuples que l’on étouffe entre deux portes, sous une Charte faussée et bridée, comme sous un masque de poix: c’est une mort lente, et un supplice qui a l’avantage d’empêcher de crier.
Vous vous plaignez de l’épuisement que laisse après soi une révolution. Haletants, exténués, vous appelez à tout prix le repos. Prenez patience. L’occasion de renaître perdue, vous aurez les siècles des siècles pour dormir dans l’abîme.
A la fin du seizième siècle, un philosophe jeta un grand cri vers vous, du fond de l’Ilalie; il supplia votre Royauté de sauver les peuples du Midi, en marchant au-devant des révolutions modernes. La royauté a refusé ; vous savez ce que vous êtes devenus. Le cri de Campanella, je le répète aujourd’hui, en vous suppliant de vous sauver vous-mêmes.
Je remarque que jusqu’à ce jour, vous avez fait d’abord vos révolutions pour affranchir non le peuple, mais le roi. Vous vous êtes ébranlés pour délivrer Charles IV de Godoy, Ferdinand VII de Napoléon, Isabelle de Don Carlos, Dona Maria de Don Miguel. A voir la modestie de vos Cortès, il semble que vous n’ayez acquis la liberté que pour donner à la parole royale plus de retentissement. Vous avez fait silence autour de Ferdinand VII et d’Isabelle ; garrottés, décimés par le père, vous avez cru que la vérité sociale allait jaillir de la bouche de l’enfant. Je vous ai vus vous précipiter au-devant de ses chevaux, comme s’ils traînaient sur le char le salut, la gloire, l’avenir, la résurrection de l’Espagne. Est-ce une nécessité que vous soyez aveuglément foulés, jusqu’à ce que vous cherchiez en vous-mêmes, dans le fond de votre âme chrétienne, cet éclair moral qui ne jaillit plus d’aucun diadème?
L’Espagne moderne n’a voulu jusqu’à ce jour devoir son salu t qu’à la royau té et au catholicisme. Il faut, sans doute, que ces deux amours aveugles soient si outrageusement trompés, si insolemment violés qu’elle consente enfin à ouvrir les
I Comment s’empêcher de sourire en voyant les juntes révoliition-
yeux et à se guérir de ces deux passions. Impitoyable dès qu’elle n’a rien à craindre, doucereuse et repentie dès qu’un danger se montre, on pourrait appliquer à la monarchie de la Péninsule ce mot d’un écrivain portugais à dona Maria : « Il paraît, madame, que vous êtes sourde, « puisqu’il faut vous parler à coups de canon.»
Après avoir affranchi vos rois, que ne songezvous à affranchir en vous l’âme royale qui est emprisonnée sous mille liens d’airain , depuis des siècles, au fond de votre poitrine? Vous avez regardé le trône avec idolâtrie comme s'il devait tout révéler. Dans cette attente votre révolution a passé ,' sans rien apporter de nouveau au monde. Puisque le fétiche est muet, parlez donc enfin vous-mêmes. Délivrez, révélez l’âme espagnole; le monde, à tort ou à raison, croit encore qu’elle cache un reste de grandeur et de fierté. Montrez que ce fond peut s’allier sur le continent avec la monarchie constitutionnelle ; et, dans le cas contraire, répétez au nom de toute la démocratie moderne votre vieille formule : Si
naires du Portugal s’en remettre déjà au cœur maternel de Sa Majesté, qui faisait hier, demander à l’Espagne, de vouloir bien l’aider à les fusiller par derrière, doucement et en famille?
non, non! Sauver le vieil honneur quand tout le monde l’abandonne, ce serait là une mission originale.
Je connais chez vous deux sortes d’hommes; les premiers, qui sentent en eux le souffle vivant du siècle, ont essayé de relever l’Espagne échouée sur son écueil. Mais la foi, l’audace leur ont manqué. Quand arriva le temps de mettre à la voile, ils s’empressèrent de se dépouiller de la responsabilité; au lieu d’oser quelque chose, ils se remirent en tutelle. Pour cela, ils allèrent chercher une petite idole; et voyant qu’elle était encore au berceau, ils se dirent notre idole est encore trop petite, elle n’a encore ni dents ni griffes; laissons-la grandir. En attendant, ils restèrent oisifs. Après treize ans, ils revinrent vers le même fétiche, et lui dirent : Idole de tous les bons Espagnols, tu as désormais l’àge de raison; nous abdiquons notre volonté entre tes mains. Conduis le vaisseau à travers l’abime; car tu es toute sagesse, et l’étoile de vérité luit évidemment dans tes regards.
L’idole les reçut à merveille, leur offrit des sièges, des bonbons pour leurs lilles et ses mains à baiser; puis, comme ils s’agenouillaient, elle
les poussa d’un revers de sa main et les précipita dans la mer.
Alors vinrent d’autres hommes qui dirent :
Pourquoi partir? Pourquoi tenter d’autres climats ? Nous sommes fort à notre aise sur cet écueil. Laissons chaque chose dans l’immohilité et le stalu-quo. Seulement chacun feindra de hisser la voile, d’amarrer un câble; mais si quelqu’un déplie seulement un pouce de toile, qu’il soit fusillé sur-le-champ... -r- C’est trop juste, reprit Sa Majesté la reine-mère. Le bâtiment, sans bouger, imitera le balancement d’un navire en partance; et cela revient parfaitement au même.
Beaucoup d’hommes, le plus grand nombre peut-être, se montrèrent charmés de cet expédient; car il se fit un calme absolu. Et les mêmes hommesdisaieut : Vraiment, rien n’est plus agréable que de voyager de cette manière. Sa Majesté très-catholique n’a pas le mal de mer, et vous avouerez que c’est là le but du voyage. Puis, ils buvaient, mangeaient, se promenaient et ne s’inquiétaient de rien.
Les jours passèrent; le rivage ne paraissait pas ; mais la famine vint avec le désespoir; et la moitié de l’équipage songeait à manger l’autre,
lorsque quelques hommes de bonne volonté, et d’un cœur plus audacieux, s’aperçurent du subterfuge. Ils allèrent couper le grand câble qui retenait le navire, et profitant d’un souffle qui s’était subitement levé du côté de la terre de France, ils entrèrent dans la haute mer, et abordèrent, dit-on, aux îles Fortunées. Quant à la petite idole, elle se montra charmée de n’avoir pas été jetée à la mer, comme elle s’attendait à l’être, et promit de ne plus mentir à Dieu et aux hommes, si la chose était possible.
J’ai visité les églises d’Espagne ; je crois avoir senti comme un autre la majesté des souvenirs. On se sent mollir devant ces vieilles cathédrales désertes qui semblent aujourd’hui s’agenouiller elles-mêmes pour prier l’ancien peuple catholique de ne pas les oublier. Prenez dans ces vieilles nefs ce qui peut surnager : il y a de quoi faire un radeau pour gagner le rivage.
Vous avez enlevé l’Inquisition au catholicisme; mais le véritable malheur qui suit une religion éteinte n’est pas tant la violence que l’habitude de l’inertie intellectuelle. On croit posséder une force vivante, et l’on se contenté de l’apparence. Tout ce que le catholicisme renfermait de bien et
de mal dans le passé, vous l’avez épuisé. 11 a creusé pour vous la grande fosse où vous vous agitez; et ceux qui suivront le même chemin arriveront nécessairement au même rendez-vous. Je ne vous dis pas de troubler, de persécuter par représaille l’Église des persécuteurs, mais seulement de ne pas enchaîner aveuglément votre sort au sien. Se faire un parti d’honneur de languir, de déchoir, de périr avec la vieille Église, sans y croire, est-ce possible? Quand la résurrection sociale arrivera pour tous, voulez-vous être seuls en Europe, liés du bout des lèvres, par la contrainte, à la secte des morts? Le catholicisme se vante aujourd’hui d’aimer la liberté, la discussion, la contradiction; eh! que ne le prenez-vous au mot? La liberté de penser n’a jamais existé en Espagne. Qui peut dire ce que l’âme humaine,enfin affranchie, produirait encore chez vous, et par vous, dans l’Amérique du Sud? On sait plus ou moins ce que renferme l’âme de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne. Mais sous le silence séculaire de l’Espagne, Dieu seul connaît ce qui est renfermé dans la pensée de votre peuple. Il est tel que le muet de l’Évangile ; où est le miracle qui déliera sa langue?
La cause de vos mouvements désordonnés est aisée h trouver. Vous ne voulez plus suivre l’idéal absolutiste de l’Église catholique, et vous ne voulez pas non plus chercher un autre idéal. Vous ne vous appuyez ni sur votre Église, ni sur l’esprit vivant de votre temps ; comment éviteriezvous de chanceler, pour peu qu’il y ait une goutte de sang sur votre chemin? Vous ne croyez plus, et vous vous interdisez de penser^, comme si vous aviez l’ancienne foi !
Ne vous abusez pas sur les forces sociales que l’on peut emprunter au catholicisme. Si on l’envisage à ce point de vue purement politique, voici ce que l’on découvre ; nulle part il n’offre plus un levier assez puissant pour relever un peuple tombé. Mais sitôt qu’un État a été remué par *les idées de notre siècle, le catholicisme vient emprunter une partie de celte vie nouvelle. Après chaque révolution de notre temps, je le vois arriver pour moissonner ce qu’il n’a pas semé. S’il se ranime quelque part, ce n’est pas dans les lieux où il règne seul, sans partage, sans contes-
’ Tel qui réclame un changement absolu flans l’ordre souciai, commence par proscrire toute discussion libre en matière religieuse.
talion, où il lui faudrait tout puiserenlui-méme, comme à Rome, en Autriche, en Espagne, en Portugal. Dans ces pays où il est souverain, il meurt spirituellement. En France, en Belgique*, en Allemagne, aux États-Unis, partout où il trouve une vie morale, politique, philosophique, il la détourne fort habilement à son profit. En un mot, ce grand foyer ne s’alimente plus, en réalité, que de la substance d’autrui, prenant aux forts la moitié de leurs forces, aux victorieux la moitié de leur victoire, ajoutant aux faibles sa faiblesse. La vie qu’il donnait autrefois à l’univers, aujourd’hui il l’emprunte; il était créateur, il est devenu parasite.
Quand vous regardez du côté de la France, je vous demande une seule chose, qui est de ne pas vous arrêter aux masques parlementaires. Ce fantôme de décrépitude qu’on vous présente, ce n’est pas mon pays.
‘ Je voyais l'autre jour à Bruxelles trois cents hommes, librement choisis dans la Belgique, discuter concurremment avec la représentation officielle les intérêts religieux et politiques du pays. Si l’idée d'une association aussi légitime était pioposée en Franco par un écrivain, il serait sur-le-champ jeté dans ce bouge de malfaiteurs et d’assassins où j’ai vu M. de Lamennais enseveli toute une année, par un ministère d’hommes de lettres.
Nevousliez pas, comme à un idéal permanent, à l’imitation de ces vices autorisés. Ils passeront, ils tomberont demain ou après-demain ; sans les avoir inventés, c’est vous qui en retiendriez l’opprobre. Sous le bruissement éphémère de tantde paroles vénales, discernez, je vous prie, l’àme immortelle d’un peuple.
J’arrive. Voilà les Pyrénées aux flancs verdoyants. J'entends, de l’autre côté de Roncevaux, à travers la vallée, un souffle lointain; il vibre comme s’il sortait de la poitrine d’un blessé. Les passants me disent : Ce n’est rien ; c’est le bruit d’un torrent qui s’épuise. Et moi, je vous dis : Espagnols, Portugais, Italiens, Polonais, vous tous, qui attendez ou espérez quelque chose, c’est le cor de Roland; c’est la respiration de la France ; c’est le souffle d’un grand peuple, livré, navré, qui se réveille de sa léthargie pour appeler à soi tout ce qui souffre et pâtit, et veut revivre sur la . terre.