‹ Mes vacances en EspagneChapitre 18 sur 19 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Lecteur, je t’ai ramené, comme je te l’avais promis, au seuil de ta province; tu aperçois déjà le toit de ta maison ; aussitôt, sans rien écouter, tu t’élances, tu me quittes, tu te sépares de moi dans le moment même où je tombe entre les mains de mes critiques qui m’attendent au retour. Déjà tu embrasses tes enfants et tes proches; et moi, au contraire, je vois d’avance, avec horreur, se dresser sur la frontière, dans un journal {^rave, un article consciencieux, comme

l’ange exterminateur aux portes de l’Éden.

Prends, lis toi-même, je ne puis achever ; l’article me tombe des mains :

(I Si la critique a toujours été pour nous le premier des sacerdoces, jamais nous n’éprouvâmes plus amèrement qu’à cette heure, combien il est quelquefois pénible d’en être revêtu. Autant notre joie est sincère quand nous saluons un triomphe (chose qui, il est vrai, nous arrive rarement), autant notre mission nous pèse quand nous sommes obligé d’assister à la décadence d’une intelligence. Cette douleur assurément légitime ne nous empêchera pas de remplir aujourd’hui la tâche que nous impbse la magistrature morale dont nous a investi l’estime du public et de nos abonnés.

« Nous l’avouons ingénument: nous sommes du petit nombre de ceux qui avaient espéré quelque chose de l’auteur des Vacances en Espagne. Une certaine velléité de style (nous nous plaisions à la reconnaître) nous avait fait penser, qu’avec l’âge et l’expérience, cet esprit, en rece-

vant le joug d’une salutaire discipline, pourrait trouver une place dans cette sage littérature, qui doit appeler seule les regards de la critique élevée et d’un gouvernement habilement modérateur. Dieu sait que nos conseils vigilants ne lui ont pas manqué; par malheur ils ont été méconnus, et aujourd’hui si nous examinons au flambeau de l’art l’ouvrage que nous avons entre les mains, il ne nous reste qu’à constater non pas seulement une décadence, mais une ruine intellectuelle, une destruction, une dissolution sans exemple, que dis-je, une mort anticipée; et la sympathie personnelle que nous professons pour l’auteur nous empêche seule de nous servir de termes qui, pour être moins mesurés, n’en seraient peut-être que plus exacts.

« On sait que depuis longtemps nous avions conçu le plan d’un grand ouvrage sur l’Espagùe; nous espérions que l’auteur nous dispenserait de le réaliser nous-même. En ouvrant son volume, nous nous attendions à trouver un travail approfondi sur l’économie politique, dans ses rapports avec la statistique, la linguistique et l’esthétique. Nous le disons avec douleur, cette espérance légitime a été absolument trompée ;

cette division vaste, savante, nouvelle, originale, ne s’est pas même présentée à l’esprit de l’auteur d’Ahasvérus. Du moins, puisque ce champ était trop étendu pour sa- fantaisie fébrile, un moyen lui restait; il pouvait encore se couvrir de gloire en recueillant, dans les bibliothèques, plusieurs variantes de l’Araucana, et au moins dix sonnets d’Herrera, que nous eussions pris plaisir à lui indiquer. Nous dirons môme que c’était là son devoir le plus strict; car l’auteur est en même temps professeur ; et on conçoit difflcilement qu’un homme qui a reçu charge d’enseigner, se permette de rester une heure sans sa robe doctrinale. Jugé sur le plan que nous venons d’exposer, et qu’il devait nécessairement suivre, son ouvrage, comme on le voit, se renverse et se détruit de lui-même.

« Ce n’est pas tout; les connaissances que nous avons acquises par vingt-sept ans de travaux sans relâche, nous autorisent à affirmer que l’auteur tombe dans la plus monstrueuse erreur, lorsqu’il écrit page 28 Reale au lieu de Real, page 2J , pronunciamento au lieu de pronunciamienlo, etc., etc. Nous venons de consulter, à l'instant même, notre dictionnaire, et aucun doute philologique ne

saurait longtemps subsister à cet égard. Nous profiterons de cette occasion pour poser et affirmer ce nouveau principe de la science, que l’adjectif s’accorde avec le substantif dans le grand rameau des langues indo-germano-latino-ibériques ; et la découverte que nous fimes dernièrement de cette loi est destinée à jeter une lumière inespérée sur la philologie péninsulaire.

a On pouvait s’attendre à trouver non pas la démonstration, mais au moins le pressentiment de quelques-unes de ces larges vues dans l’ouvrage d’un homme qui veut être pris au sérieux. Mais hélas 1 chaque page est une déception. Au lieu de chercher la gloire solide que nous aurions volontiers partagée avec lui, que fait l’auteur? On ne l’imaginerait jamais,et nous courons grand risque de paraître exagérer. Il écoute les députés des Cortès; il résume le fond de leurs discours, comme si la langue parlée comptait pour quelque chose. Quoi encore? Il s’occupe des poètes vivants, comme si cela avait la moindre signification pour un homme de lettres sérieux et vraiment digne de ce nom. Le professeur nous raconte très-ingénument qu’il a failli tomber dans une embuscade de brigands. Quel rapport cela

iJt;

a-t-il avec l’Art? Knquoi, je vous prie, le lecteur a-t-il besoin do savoir si l’auteur de deux ou trois prétendus poèmes a été oui ou non dévalisé par trois prétendus brigands d’Aranjuez? Nous sommes fâché pour cet écrivain, qu’il nous oblige de descendre à ce ton d’ironie qui n’est pas assurément le nôtre; mais, en vérité, de pareilles pauvretés ne se réfutent pas autrement.

« Quelque chose de plus grave et de souverainement inconvenant (un autre dirait scandaleux), c’est de voir un homme revêtu d’un caractère sérieux, suivre les danses du peuple, et prétendre trouver dans les yeux des femmes de l’Alhambra l’explication d’une poésie ou d’une littérature quelconque. Quoique nous soyons ennemi de toute pruderic,nousledéclaronsici; des commentaires, des rapprochements aussi honteux, s’ils n’étaient ridicules, devraient être abandonnés à la basse littérature qu’ils déshonorent et dont un critique qui se respecte ne saurait s’occuper. Le lecteur comprendra, nous n’en doutons pas, la réserve que nous nous imposons à cet endroit.

« Au reste, nous avons, s’il se peut, un reproche plus accablant à adresser à ce triste ouvrage; plusieurs atteintes y sont portées à la religion de

la majorité des Français. Certes, nous sommes philosophe; on le sait; nous l’avons suffisamment prouvé. Si nous aimons quelque chose, c’est la liberté. Nous la voulons avec toutes ses conséquences, sans en renier une Scule ; et voilà pourquoi rien ne nous empêchera de réclamer obstinément pour M. le procureur du roi la liberté naturelle, pleine, entière, d’envoyer l'auteur en prison ; car on avouera que c’est une oppression incroyable, et qui pèse sur les seuls catholiques, que l’usage de cette liberté de droit naturel soit refusée plus longtemps à d’honnêtes gens.

« Nous voudrions croire que l’auteur ne tardera pas à prendre une revanche ; à parler franchement, nous n’osons l’espérer. Peut-être (et c’est un conseil par lequel nous terminerons), pourrait-il encore ajouter un volume à sa traduction deHerder.Cet honnête ouvrage d’écolier, auquel il a employé trois ans, et que nous avons jadis encouragé, conviendrait aujourd’hui à saplume fatiguée; ce serait au fond une tâche assez féconde pour le reste de sa vie. Croire qu’il se rendra à cet avis, le seul capable de le sauver et de lui rouvrir l’avenir, n’est-ce pas trop pré.

sumer delà raison défaillante de l’auteur d’Ahasvérus. Voilà ce que nous craignons. Quand on a fait danser dans un dialogue extravagant, ce même Ahasvérus avec cinq ou six montagnes et presque autant de collines, il doit en coûter de redescendre simplement au bon sens. Pour ne pas nous laisser aller davantage à une ironie qui commence à devenir trop poignante, nous nous arrêtons sur ce dernier trait. »

Voilà, lecteur, ce que je gagne à errer avec toi. Pendant que je reste anéanti sous ce dernier coup, sois heureux. Si tu rencontres mes juges, ne me renie pas dès la première parole; instruis tes amis et tes proches de ce que nous avons vu ensemble. Je te connais depuis longtemps. Faible et changeant, le moindre souffle te fait varier. Tu t’appelais autrefois Philosophie et Vérité; aujourd’hui, comment veux-tu que je t’appelle? c’est à toi de le dire, en te nommant par tes œuvres. Adieu.

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